PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

C'est un des caractères les plus remarquables du rétablissement des études, d’avoir donné plus d'importance à celle du Grec, que l’on négligeoit de jour en jour davantage dans les derniers temps de l’ancienne Université. On a senti que la connoissance de cette langue est la base la plus solide de la littérature, et l’on y est revenu avec une ardeur qui encourage les gens de lettres à entreprendre des travaux propres à faciliter les progrès des élèves dans cette importante étude, sans laquelle on ne peut jamais savoir qu’imparfaitement la langue latine (a). C’est dans cette vue que je me suis appliqué à composer un Dictionnaire Grec-Français, destiné à remplacer le Dictionnaire Grec-Latin, dont on s’est servi jusqu’à présent dans nos écoles.

Avant de démontrer la nécessité, ou du moins la grande utilité de cette innovation, il est à propos d’observer que la méthode des Dictionnaires Grecs-Lalins était un reste de l’ancienne barbarie, et des temps où la langue française était à peine formée, et totalement négligée dans les écoles: on croyoit devoir donner en latin les élémens de la langue latine, et à plus forte raison ceux de la langue grecque, réputée plus difficile, et généralement moins répandue. Ce fut vers le milieu du dix-septième siècle, c'est-à-dire à une époque ou notre nation sortait à peine des liens du pédantisme, que Schrevelius publia le Dictionnaire Grec-Latin aujourd’hui en usage dans nos classes, et que nous n’avons conservé que trop longtemps: car c’est en grande partie aux nombreux défauts et à l’insuffisance complète de ce Dictionnaire, qu'il faut attribuer l'indifférence, je dirais presque l’aversion, que beaucoup d’élèves contractent pour la plus belle de toutes les langues. On ne peut nier en effet que la jeunesse de nos écoles n’étudie le latin avec plus de goût et plus de succès que le grec. Entre plusieurs raisons qu’on pourrait en donner, la principale est la différence des deux Dictionnaires qui servent à 1’etude i des deux langues.

(a) Ces expressions d’Horace, audis pater patriot, idem farcit occidenti, etc. , mille autres expressions semblables , non-seulement dans les poêtes, mais encore dans les auteurs en prose, seront toujours des locutions inexplicables et presque barbares pour ceux qui n'ont aucune connaissance de la langue grecque.

 

Autant l’un offre la facilité aux commençans, autant l’autre a de quoi les rebuter. En effet, dans le Dictionnaire Latin-Français, le mot latin que l’élève n’entend pas est rendu par un mot français qu'il entend. Il a sur-le-champ le mot de l’énigme. Mais dans le Dictionnaire de Schrevelius, le mot grec que l’élève n’entend pas est rendu par un mot latin qu’il n’entend pas davantage. C’est une énigme expliquée par une autre énigme. Il a deux versions à faire, puisqu’après avoir cherché le mot grec dans le Dictionnaire Grec-Latin, il est ensuite obligé de chercher le mot latin dans le Dictionnaire Latin-Français. Quand même il serait assez avancé pour entendre sur-le-champ la signification du mot latin, ce mot est souvent équivoque, et présente plusieurs sens à la fois: ainsi, le mot άβρυνα est rendu par mora, sans qu’on ait eu soin d’ajouter une courte explication pour faire entendre que mora ne signifie pas ici retard, mais mûres, fruit du mûrier; le verbe aναgνώσxw est rendu par le seul mot latin legere, mais legere signifie lire, choisir: laquelle de ces deux acceptions l’élève préfèrera-t-il ? et quand il se déterminerait pour la première (la seconde est fausse), il pourrait encore se tromper, car aναgνώσxw signifie non - seulement lire, mais encore reconnaitre, engager, persuader. Et c’est ici un des vices les plus considérables de l’ouvrage de Schrevelius. Très-souvent il omet un grand nombre d’acceptions aussi communes que celles qu’il rapporte. A côté du mot σώνesis on lit seulement intelligentia, et rien de plus; et pourtant σώνesis a trois significations bien distinctes: il signifie, 1. jonction , réunion ( σώνesis κοταμών, jonction de deux fleuves, dans Homère); 2. intelligence, bon sens naturel, sagesse; 3°. conscience ; témoignage de la conscience. D’autres fois, le mot latin présente une acception fausse: ce qui met l’élève dans la nécessité de faire un contre-sens. Par exemple, s’il rencontre dans son auteur ou dans sa version l’expression χορζομai tnv eπιστοΐήν, comme il ne trouve dans le Schrevelius à côté du mot ζορίζομαι que le mot latin reporte, il traduira je rapporte ou je reporte la lettre, au lieu de je reçois la lettre, qui est le vrai sens de l’expression grecque. Très-souvent encore on cherche inutilement dans ce Dictionnaire des mots employés par les meilleurs auteurs, et qui même sont usités dans beaucoup d’acceptions: le mot xαταρlά»ω, un des mots oubliés, occupe une colonne presque entière dans le nouveau Dictionnaire Grec-Français.

 

Enfin, un autre avantage du Dictionnaire Latin-Français (a) sur celui de Schrevelius, c’est que dans le premier on trouve ordinairement à côté du mot cherché plusieurs exemples qui éclaircissent et confirment les diverses acceptions du mot, tant au propre qu'au figuré. Un élève, en étudiant ces exemples, en les comparant ensemble, peut acquérir en peu de temps une connaissance assez étendue de la langue latine. Quelque zélé que soit un professeur, les divers exercices qui remplissent le temps de la classe ne lui permettent pas de s’arrêter à chacun des mots de l'auteur latin qu’il explique, pour en développer tous les divers sens, et en faire sentir toute la force par des citations nombreuses et bien choisies. Or, un bon Dictionnaire dans les mains d’un élève laborieux supplée à tout ce qu’on n’a pas eu le temps de lui dire en classe, et lui tient lieu de professeur, ou plutôt de plusieurs professeurs à la fois, puisqu’il y rencontre à chaque instant Térence, Cicéron, Virgile; Horace, Ovide, qui paraissent successivement devant lui, chacun avec leur exemple, pour lui bien expliquer le mot qui l’embarrasse et lui apprendre les tours et les finesses de leur langue. Il s’en faut bien que l’on trouve tous ces avantages dans le sec Vocabulaire de Schrevelius, « de ce Schrevelius, dit M. Boissonade, rejeté de toutes les écoles étrangères, si incomplet, si imparfait, et surpassé de si loin par M. Schneider, » dont le Dictionnaire Grec-Allemand a obtenu, dans toute l’Europe, » le plus grand succès. » Si les jeunes étudiants des Universités d’Allemagne apprennent la langue grecque dans un Dictionnaire Grec-Allemand, pourquoi donc nos jeunes Français n’auraient-ils pas la facilité de l’apprendre dans un Dictionnaire Grec-Français? Il est pourtant des littérateurs recommandables par leurs talents et par leurs lumières, qui pensent autrement. Je ne saurais mieux répondre à leurs objections, qu’en faisant encore parler ici le célèbre helléniste que je viens de citer. Son témoignage est d’un grand poids dans cette matière, comme dan· beaucoup d’autres.

« De savants hellénistes, dit M. Boissonade, pleins d’estime pour 1e travail de M. Schneider, ont moins approuvé le projet d'un lexique » grec-français: ils objectent que la langue allemande est éminemment propre à l’exacte traduction du grec; qu’elle doit cette prérogative à sa riche nomenclature, à sa manière de construire, à sa liberté dans la composition des mots; que le latin, sans avoir les ni les avantages, peut encore mieux que le français rendre la propriété des expressions grecques, et en faire sentir la juste valeur avec une heureuse brièveté.

(a] Ce que je dis ici s’applique particulièrement au Dictionnaire Latin-Français de M. Noël, que l’on'a pris pour modèle dans la composition de cc Dictionnaire Grec-Français.

Mais en accordant même à ces deux langues la supériorité qu’on réclame pour elles, je ne vois pas ce que cette objection a d’applicable ici. Il s'ensuivra seulement que le Français dira quelquefois les mêmes choses en plus de mots; qu'il aura plus souvent le besoin de périphrases; mais ce défaut sera bien compensé par la clarté plus grande qui en résultera. Les hellénistes auxquels je réponds n'ont peut-être pas assez considéré qu'il s’agit pour les élèves de traduire du grec en français, et non pas en latin; qu’ainsi un Dictionnaire dont les explications sont françaises convient à leurs études mieux que tout autre, et que d'ailleurs il a la grande utilité de diminuer de moitié la fatigue et l’embarras des recherches. Qu’importe la plus grande concision du Dictionnaire Allemand ou du Dictionnaire-Latin ? » Dans les compositions des élèves, ce ne sont pas les mots que l’on » compte, mais le sens que l'on examine. Un lexique traduit en français, s’il est l’ouvrage d'un homme instruit, offrira aux jeunes étudiants des significations claires, faciles à saisir, et leur évitera cette foule de contre-sens qu’ils faisaient dans leurs versions grecques (a). Si les défenseurs du Dictionnaire Grec-Latin n'étaient pas encore ébranlés par de si puissantes raisons. Je joindrais au témoignage de M. Boissonade ceux de plusieurs littérateurs du premier ordre, qui ont approuvé mon entreprise d’une manière également flatteuse et encourageante pour moi, en m’aidant de leurs conseils, de leurs lumières, et même de leurs travaux. M. Noël, à qui la langue de Démosthène est aussi familière que celle de Cicéron, et qui dans ses laborieux loisirs s'était exercé sur quelques lettres de l'alphabet grec, a eu la bonté de m’en faire le généreux sacrifice.

(a) J'ajouterai, tout ce que dit ici M. Boissonade, une observation qui me parait décisive. Quand le célèbre Lancelot de Port-Royal donna ses énigmes grecques, elles furent accueillies avec le plus grand empressement par toutes les écoles de France. On ne songea point à blâmer l'auteur d'avoir préféré l’idiome national à la langue latine dans ce petit Dictionnaire Grec-Français: et pourtant, quel respect n'avait-on pas, à Port-Royal, pour la langue latine et pour les anciennes méthodes d'enseignement !

 

J’ai accepté cet utile et honorable présent avec empressement et reconnaissance, quoique je sentisse mien tout ce qu’un pareil secours avait de dangereux, et combien je devais redouter pour mon travail le voisinage de celui d’un si grand maître. Quels remercîments ne dois-je pas au célèbre auteur du Voyage de la Troade! Combien de fois M. Le Chevalier, également versé dans les langues anciennes et modernes, ne s'est-il pas fait un plaisir de me traduire sur-le-champ les passages du Dictionnaire Grec-Allemand de Schneider, ou des autres Dictionnaires dans lesquels je cherchais des éclaircissements ! Enfin M. Gail, qui par ses immenses travaux semble renfermer plusieurs savants hellénistes, s’est empressé de répondre avec autant d’érudition que de politesse aux questions que je me suis permis de lui adresser. J'ai profite des explications françaises qu’il adonnées de beaucoup de mots grecs, dans les notes de ses nombreux ouvrages.

Pour l'ordre de mon travail, j’ai suivi la marche et la nomenclature de H. Etienne, dans son grand et savant Dictionnaire, intitulé Thesaurus Lingùae Gracae. J’ai pensé que ce serait une entreprise utile à l’instruction publique, de faire un Abrégé Français de cet ouvrage vraiment précieux, mais trop rare, trop cher et trop volumineux pour être mis dans les mains de nos jeunes étudiants. Toute la confiance qu’inspire le nom justement respecté de H. Etienne, ne m'a pas empêche de consulter d’autres· Lexiques Grecs, tels que ceux de Hesychius, de Suidas, et surtout les Commentaires de Budé, que H. Etienne lui-même s’est contenté de copier en beaucoup d’endroits.

Toutes les expressions françaises de ce Dictionnaire ont été vérifiées dans le Dictionnaire de l’Académie: je dois en avertir d’avance, afin qu’on n’aille pas m’accuser de néologisme, à la vue de certains mots qui paraîtront extraordinaires, et qui d’abord m’ont étonné moi-même, tels que contemporanété, sanguification, et beaucoup d’autres semblables. J’ai cru néanmoins pouvoir les employer sans scrupule, puisqu’ils avoient reçu le droit de bourgeoisie au tribunal suprême de la langue française. Enfin je n’ai rien négligé pour que ce Dictionnaire Grec-Français offrît les mêmes secours et les mêmes avantages que le Dictionnaire Latin-Français (a). Je serai suffisamment récompensé mes veilles, si cet ouvrage, fruit d’un long travail, peut faciliter l’étude. d’une langue que nous devons cultiver par intérêt et par reconnaissance, puisqu’elle a formé nos plus grands orateurs et nos plus grands poètes de les connaissances, si l'on veut remonter jusqu’à leur origine. La Grèce, dit M. Rollin, a toujours été, et sera toujours la source du bon goût: c’est là qu’il faut puiser toutes Éloquence, poésie, histoire, philosophie, médecine, c’est dans la Grèce que toutes ces sciences et tous ces arts se sont formés, et pour la plupart perfectionnés, et c’est là qu’il faut les aller chercher.

(a) afin de rendre, ce Dictionnaire d'une utilité plus générale, j’y ai fait entrer tous les mots grecs qui ont rapport à la Peinture, à la Sculpture, à l'Architecture, à la Chirurgie, à la Médecine, à la Botanique, et en général à tous les Arts et à toutes les Sciences. Les mots techniques m'ont été fournis par des artistes versée dans la langue et dans les antiquités grecques. Le Dictionnaire étymologique de M. Morin m’a beaucoup servi dans cette partie de mon Ouvrage.

 

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