LA VALEUR DU TRAVAIL

par Jean leDuc

Décembre 2025

 

 

Mise en pages par

Jean leDuc et Alexandre Cousinier

 

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EN QUÊTE D'IDENTITÉ

 

LE TRAVAIL FAÇONNE L'INDIVIDU

 

LA RELATION PREMIÈRE AVEC L'HOMME

 

L'HOMME NE SERAIT-IL PAS PLUS QU'UN SINGE

 

LA CRÉATIVITÉ DISTINGUE L'HOMME DE L'ANIMAL

 

S'APPUYIEZ SUR L'ESPRIT DES VIVANTS LUI-MÊME

 

LA NOTION DU TRAVAIL A L'ORIGINE DE L'HOMME

Façonner notre environnement

Créativité et savoir-faire pour les chrétiens

Argent, temps et loisirs par rapport à la créativité

Hommes mécaniques et les voitures à remontoir

 

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EN QUÊTE D'IDENTITÉ

Ce n’est que dans l’activité créative que nous extériorisons l’identité que nous avons en tant qu’hommes mature et responsable qui a la capacité de transmettre des valeurs. C’est donc là le véritable fondement du travail. »

Dans les rues d'Europe, des milliers de jeunes Européens et Américains passent leur vie à faire de l'auto-stop, des régions froides de l'été aux régions plus chaudes de l'hiver, vivant les uns des autres et vous offrant leurs vêtements (souvent les vôtres). Ils errent en quête d'identité, en quête de quelque chose à relier à leur expérience subjective, qui, en elle-même, ne suffit pas à lui donner un sens. Souvent, la seule identité qu'ils trouvent est une succession d'expériences disparates, et ces expériences deviennent leur absolu, leur universel. Pour eux, la réalité s'est évanouie; l'homme est devenu un être errant.

Le film « Le Lauréat » s'intéresse à Benjamin, un jeune diplômé qui cherche encore sa voie. Son père lui demande sans cesse: « Qu'est-ce que tu vas faire ? » Cette interrogation sur son identité est vite balayée par son père qui l'encourage à choisir un métier: « Pourquoi as-tu fait des études ? Pourquoi tu ne travailles pas ? » La question fondamentale de l'identité de Benjamin est ainsi occultée par le modèle du marché du travail mis en place par la génération de ses parents.

L'individualité que ressent Benjamin et son besoin de la fonder sont supplantés par la société et son fonctionnement routinier, presque romantique. Nous travaillons, nous vivons, nous avons une piscine et quatre voitures, et suffisamment d'épouses pour nous relayer. Tout va pour le mieux, n'est-ce pas ? Le questionnement existentiel de Benjamin, « Qui suis-je ? Quel est le sens de ma vie ? », est remplacé par un modèle social.

Pourtant, certains perçoivent l'inhumanité de cette situation et, avec une honnêteté brutale, la quittent, réalisant que la réponse à la question de l'identité individuelle ne se trouve pas dans un emploi à temps plein. Nombreux sont ceux qui sont arrivés à L'Abri issus d'un tel milieu et animés par cette quête. Et souvent, une fois leur identité trouvée, ils recherchent alors un moyen de l'exprimer. En tant que chrétiens, nous devons comprendre que leur recherche est légitime. Chaque génération a le droit de dénoncer l'hypocrisie d'une société qui ne valorise que le choix d'une profession, une société qui enferme les individus dans un moule professionnel. Car bien souvent, ce choix professionnel sert à occulter la question: « Qui suis-je ? »

LE TRAVAIL FAÇONNE L'INDIVIDU

En réalité, sans identité propre, tout emploi perd toute importance. Tout emploi devient une menace s'il étouffe toute recherche et engloutit mon individualité, me réduisant à un simple rouage de la machine sociale. Dans ce cas, le travail façonne l'individu, qui ne peut plus agir mais seulement réagir. Quelle est la réponse appropriée ? Peut-être que les jeunes qui arpentent les rues d'Europe ont la solution : Fuyons !

Le christianisme apporte cependant une autre réponse à la question de Benjamin: « Qui suis-je ? » – une réponse qui ne se limite pas à la simple affirmation de l’identité individuelle. Elle va plus loin et souligne que le choix d’une profession relève du caractère moral propre à chacun. En résumé, deux questions se posent : (1) Qui est l’homme et quelle est son identité ? et (2) Quel rapport l’homme, doté d’une identité, entretient-il avec le travail ?

Qui est l'homme ?

L'homme est un phénomène curieux. Il est le seul être incapable de ne pas questionner son identité, le seul être qui ne puisse la considérer comme allant de soi.

Il existe deux manières possibles de répondre à la question de l'identité. Permettez-moi de l'exprimer de façon personnelle. D'une part, je peux chercher mon identité dans l'ordre des choses qui m'entourent. Là, je ne suis qu'un élément parmi d'autres. Je ne vois qu'une masse de particularités dont je ne parviens pas à me distinguer. Je suis confronté à la quantité pure et simple, et cette masse de particularités devient une menace.

D'un autre côté, je peux nier la pertinence ou l'attrait d'une identité séparée et chercher refuge dans l'unité avec toute chose. Mais ce faisant, je deviens insignifiant. Par exemple, si je m'allie à un mouvement politique de masse, je me fonds dans la masse. Si je m'allie aux réalités de l'univers (comme dans le mysticisme panthéiste), je perds toute possibilité d'individualité. Si je cherche mon identité dans un cadre panthéiste, je vois mon caractère essentiel d'individu distinct nié. En cherchant mon identité dans la somme de toutes les autres choses individuelles, en m'identifiant à tout le reste, je deviens non pas égal au sens d'égal, mais unifié à tout le reste et je cesse d'exister en tant qu'individu. Il en résulte que, tant dans l'hindouisme que dans une grande partie de notre propre culture, je deviens rapidement remplaçable. Ce n'est pas une réponse satisfaisante à la question de mon identité.

Ce dont j'ai besoin, c'est d'une réponse à ma propre individualité qui transcende le particulier, le matériel, la situation immédiate. Toute définition de l'individualité propre à l'homme doit provenir d'un point de vue extérieur à l'ordre actuel. Elle doit présenter un certain degré de vérifiabilité objective, tout en restant ouverte à la vérification subjective. Autrement dit, elle doit expliquer tous les hommes et leurs comportements, non pas de manière abstraite, mais de façon intime et subjective.

L'homme se distingue de l'animal, notamment par sa capacité à réagir à son environnement de façon rationnelle. Il ne stocke pas d'informations sans lien avec le présent ou la possibilité d'une réaction immédiate. L'animal filtre les impressions mentales correspondant à ses organes et y réagit. De plus, il est dépourvu de créativité au sens de fantaisie ou d'imagination. L'homme, en revanche, est, comme on dit en allemand, « weltoffen », ouvert à une restructuration créative de son environnement. Il puise son identité au-delà de l'immédiat. Il agit plutôt qu'il ne réagit, et il peut être créatif et agir au-delà de la réalité immédiate.

Ce sentiment de transcendance est-il une illusion ? Une pure hypocrisie ? L'homme s'attribue-t-il quelque chose de plus grand que ce que correspond la réalité objective ?

 

LA RELATION PREMIÈRE AVEC L'HOMME

 La Bible, me semble-t-il, apporte une réponse qui correspond à ce que l'homme ressent et affirme. Premièrement, elle situe son identité à une origine qui transcende l'ordre actuel de l'existence. Elle affirme que Dieu – un Dieu ou Esprit des vivants qui n'est pas limité par l'existence immédiate, qui ne fait pas partie du monde matériel – a créé l'homme à son image (Genèse 1:26), image perdue par sa rébellion en Éden, mais retrouvée en Christ par la grâce de la foi. Elle affirme donc que la relation première de l'homme se situe au-delà de l'existence physique immédiate des choses particulières. Sa relation première est avec Dieu, sa priorité ou valeur primaire est l'Esprit des vivants et sa Parole inspirée de sa Sainte Présence.

Deuxièmement, la Bible dit que l'homme a été placé sur terre comme vice-régent de Dieu, celui qui doit assumer la responsabilité du reste de la création en vertu du fait qu'il est fait, avant la chute, à l'image de Dieu. Mais la puissance de cette position privilégiée lui fut retirée, et il fut attribué la culpabilité de sa corruption et de son désordre (Gen. 3:17; Rom. 8:19-21).

L’Éternel Dieu, l'Esprit des vivants, forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment il les appellerait; et tout nom que l’homme donna à un être vivant fut son nom. L’homme donna des noms à tous les animaux domestiques, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs; mais pour l’homme, il ne se trouva point d’aide qui lui convienne. (Genèse 2:19-20)

Nous avons ici l'Esprit des vivants créant et mettant sa création à la disposition de l'homme afin que celui-ci puisse catégoriser l'environnement dans lequel il vit. Dans Genèse 2:19-20, nous trouvons un cadre qui situe les particularités de la création dans leur rapport à l'homme. C'est l'homme qui classe son environnement, et non l'inverse.

Comment procède-t-il à cette classification ? Il est fascinant de constater que, dans ces deux courts versets, Adam catégorise son environnement par le langage et l'imagination. En un sens, Adam était un scientifique. En hébreu, le nom d'une personne ou d'une chose est lié à son identité, aux caractéristiques de son existence qu'il reconnait en lui-même. Ce fut l'éveil graduel de sa conscience de créature charnelle limitée. Ainsi, les noms qu'Adam donna aux animaux indiquaient leur nature par rapport à la sienne. Adam dominait, ordonnait, catégorisait et façonnait son environnement, donnant forme au reste de la création divine. Ce faisant, il ne trouva personne comme lui. Et l'Esprit des vivants lui donna alors Ève comme conscience de son existence et donc réceptrice de sa vie.

Adam était le représentant de l'Esprit des vivants, étant lié à lui avant tout par le fait qu'il avait été créé à son image à la ressemblance de sa Réflexion Vivifiante dans sa capacité de raisonner et de former des pensées. En tant que représentant de l'Esprit des vivants, il classa les plantes et leur donna des noms spécifiques, se les appropriant ainsi par l'étiquetage. Les animaux sont incapables d'une telle chose.

L'imagination est un autre aspect de l'être humain qui lui est propre, mais qui fut dépravée lors de la chute. Par imagination, j'entends la formation d'images mentales d'objets ou personnes qui ne sont pas présents aux sens, en particulier ceux qui n'ont jamais été perçus dans leur intégralité. Autrement dit, l'imagination est une synthèse mentale d'idées nouvelles à partir d'éléments perçus séparément. C'est une marque de créativité. C'est la capacité humaine de passer de notre propre situation à d'autres situations. C'est aussi le fondement du fantastique et de la fiction virtuelle, la faculté de rêver et de former des désirs inassouvis.

 

L'HOMME NE SERAIT-IL PAS PLUS QU'UN SINGE

On entend souvent dire que, puisque nous sommes capables de détecter des sons répétitifs chez les singes et les marsouins (et surtout parce que ces derniers possèdent une structure cérébrale similaire à celle de l'homme), l'homme ne serait rien de plus qu'un singe ou un marsouin plus évolué et complexe. Certaines recherches ont révélé que les marsouins émettent des sons pour se nourrir, signaler un danger et saluer. De fait, il est possible de dresser un marsouin à réagir aux sons du langage humain, comme l'anglais ou le français. Ne serait-il pas alors possible, à terme, de discuter de sujets abstraits, par exemple la philosophie de Hegel, avec des singes ou encore avec des marsouins comme certains idiots se l'imaginent ? Le parler en langues de babouins chez les pentecôtistes et les charismatiques serait-il la preuve que l'homme descend du singe ?

J'en doute fortement. Le fait de pouvoir dresser un marsouin ou pourceau de mer à réagir à un quatrième, un cinquième, un sixième, voire un millième son, ne prouve pas qu'on puisse communiquer avec lui, ni qu'il soit un inventeur du langage, un créateur de données linguistiques. Ni pouvons-nous communiquer la vérité à un pourceau évangélipaïen trinitaré idolâtre. Cela prouve seulement qu'on peut l'entraîner à réagir dans un environnement plus vaste, en filtrant davantage d'impressions grâce à ses organes. Mais le fait qu'on puisse lui apprendre à émettre un son ou mille ne signifie pas qu'il soit créatif. Il n'apprend pas le langage comme un enfant.

L'un des moyens par lesquels un enfant apprend le langage est de porter des objets à sa bouche – car cette zone est très sensible – puis d'associer des gargouillis et des sons à ces objets. Les deux premières étapes se déroulent sans problème, mais la troisième survient en conflit. Les parents insistent sur un son, l'enfant sur un autre. Bien sûr, ce sont les parents qui finissent par avoir gain de cause, mais l'enfant fait preuve de créativité dans les sons qu'il produit. À l'inverse, les marsouins du monde entier partagent un schéma sonore universel. Un marsouin, individuellement, ne peut apparemment pas faire preuve de créativité dans le son qu'il émet.

 

LA CRÉATIVITÉ DISTINGUE L'HOMME DE L'ANIMAL

Ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est donc sa capacité à être créatif au-delà de son environnement immédiat. L'homme peut élargir son environnement, le marsouin non.

L'homme peut élargir son environnement non seulement par les choses qu'il perçoit, mais aussi par l'établissement de relations entre ces choses et celles qui n'ont pas d'existence objective. Les contes et les récits fantastiques témoignent de sa créativité. Ils montrent que l'homme ne se contente pas de réagir à son environnement, mais qu'il agit au-delà, créant des choses qui n'existaient pas avant lui.

Ainsi, lorsque la Bible affirme que l'Esprit des vivants a placé l'homme dans le jardin, lui a présenté tous les animaux et les a nommés, elle révèle l'identité particulière de l'homme. Il est avant tout lié à l'Esprit des vivants car il est créé à son image, ce qui le distingue de toute autre créature, mais depuis la chute en Éden il est devenu pire qu'un animal. De plus, il était le représentant de l'Esprit des vivants et possède maintenant la capacité de créer à l'image de ses déviations et de sa déchéance.

Dans mon quotidien, la situation présente n'a donc pas à me soumettre ni à m'étouffer. Car le monde qui m'entoure n'est pas le point d'aboutissement de nos relations. La vie et la créativité s'étendent au-delà du simple présent. Elles puisent leur source dans ce qui dépasse même le cosmos grec (une situation figée, régie par un ciel platonicien statique qui maintient en équilibre tous les aspects finis du monde ordinaire). Car même ici, il n'y a pas de possibilité de changement significatif, de passage de la situation immédiate à un instant futur ou à un moment imaginaire, puisque tout est prédéterminé et figé.

En revanche, dans le christianisme et selon notre propre expérience, nous comprenons que la vie ne se limite pas à l'instant présent: passé et futur sont réels aux yeux de l'Esprit des vivants. Ainsi, un chrétien peut avoir une vision dynamique de l'histoire, car l'avenir est différent du présent et peut, dans une certaine mesure, être façonné par mon action créatrice en tant qu'être humain. Être humain implique en partie la capacité d'influencer l'avenir, mais toujours dans le contexte déterminé de l'intention suprême. L'homme n'est pas soumis à son environnement, et celui-ci ne le définit pas.

Bien sûr, il y a des limites. Un homme doit manger, il doit marcher plutôt que voler, il doit être à ce moment précis de l'histoire plutôt qu'à un autre, mais il a la capacité créative d'aller au-delà de sa situation immédiate.

Prenons l'exemple de l'artiste. Michel-Ange était limité par le bloc de marbre qu'il avait vu à Carrare, mais la figure qu'il a sculptée n'était pas celle qu'il avait vue dans la carrière. Il l'a sculptée à partir d'une image mentale.

Il en va de même en science. Le scientifique analyse des données, élabore une théorie, la teste et, si elle correspond à la situation, l'applique ou étudie ses liens avec d'autres phénomènes. Il ne se contente pas de réagir à une situation présente. Il est capable de formuler des hypothèses subjectives non seulement vérifiables, mais qui, une fois formulées, peuvent elles-mêmes expliquer pourquoi l'avenir diffère du passé en une certaine mesure toujours approximative, car la réalité profonde des choses échappe sa perception du au fait qu'il est esclave de la chair et du péché.

De plus, c'est de la créativité dénaturée que sont nés ce que l'on pourrait appeler les aspects positifs de la révolution industrielle d'exploitation de l'homme. Tous nos progrès scientifiques et technologiques, tant dans ce que nous appelons si joliment les sciences inexactes de la sociologie et de l'anthropologie que dans les sciences supposément exactes de la physique et de la chimie, reposent sur la capacité imaginative sinueuse et créative de l'homme déchu et corrompu qui cherche constamment à dominer sur ses pareils.

De plus, c'est uniquement sur cette base créative dénaturée que reposent les relations personnelles et le plaisir d'être ensemble. En tant qu'hommes, nous pouvons créer à notre image de créature dépravée plutôt que réagir correctement, ce qui rend possible une humanité dénaturée et une communauté de psychopathes qui transcendent la simple compatibilité chimique polluée de la nature humaine déchue et corrompue.

La Bible rejette toute identité qui découle de la nature ou de l'environnement immédiat de perversions. Le monde n'est pas le point d'intégration ultime, et si nous le cherchons là, nous n'y trouverons que des dieux limités et l'idolâtrie, comme chez les Grecs, ou des emplois déshumanisants et l'hypocrisie, comme chez Benjamin dans Le Lauréat.

 

S'APPUYIEZ SUR L'ESPRIT DES VIVANTS LUI-MÊME

Quel est le lieu de travail ?

Néanmoins, lorsque la Bible me donne une place, révèle qui je suis et affirme mon identité non pas à travers mon environnement immédiat, mais en s'appuyant sur l'Esprit des vivants lui-même, dit aussi Réflexion Vivifiante, alors je suis confronté à ce qui est si intimement lié à mon identité authentique: la nécessité d'être créatif en Christ au sein de l'univers de l'Esprit des vivants. Et cela, c'est le travail sous toutes ses formes. De même que l'Esprit des vivants a exprimé sa nature et son caractère dans sa création et dans sa révélation à l'homme, l'image de l'Esprit des vivants en l'homme rétablie en Christ qui habite en nous, doit s'exprimer, se manifester en tous les élus véritables. Travailler n'est pas une menace pour moi si mon identité n'est plus liée à mon emploi, à mon rôle dans la société ou à mon corps au sein de la nature. En réalité, soudain, le travail et la créativité, si intimement liés, deviennent un défi.

De nombreux chrétiens considèrent le travail comme une conséquence de la Chute. Ils se souviennent qu'après sa punition, Adam dut gagner sa vie à la sueur de son front, cultiver la terre et accomplir des travaux pénibles et dangereux.

Par exemple, Jacques Ellul, dans son ouvrage « Travail et Vocation », offre une excellente description de la manière dont les chrétiens, à travers l'histoire occidentale, ont envisagé la notion de travail. Selon lui, « le travail relève de l'ordre de la nécessité. Il est donné à l'homme par l'Esprit des vivants comme moyen de survie, mais il est aussi posé comme une condition de cette survie… Il ne fait donc pas partie de l'ordre de la grâce, de la gratuité, de l'altruisme, de la liberté… À l'instar de la violence et du pouvoir politique, le travail relève lui aussi de l'ordre de la nécessité. » On ne peut y échapper: c’est la condition humaine qui résulte de la rupture avec l'Esprit des vivants. Le travail n’est pas la liberté et il n’a « aucune valeur ultime, aucune signification transcendante ». Comme il le dit, « le travail est donc limité dans la vie quotidienne, et même limité au banal, au « désespéré ». Il n’est ni valeur ni création ».

Dans la mesure où Ellul rejette l'idée médiévale selon laquelle « le travail est purement et simplement une malédiction, un signe de la condamnation d'Adam », il mérite, à mon avis, d'être félicité. Mais il rejette également la solution proposée par Luther. Le travail, pensait Luther, est tout aussi valable avant et après la Chute, car « il fait partie de l'ordre qu'il [l'Esprit des vivants] a établi pour l'homme ». Luther soutient qu'« en fabriquant des chaussures, le cordonnier sert l'Esprit des vivants, obéit à son appel divin, tout autant que le prédicateur de la Parole ».

En distinguant vocation et travail, Ellul, cependant, creuse un fossé entre l'infini et le fini, entre l'Esprit des vivants et l'homme, entre l'activité qui importe à l'Esprit des vivants et celle qui importe à l'histoire humaine. Il conçoit le travail comme « la situation la plus relative qui soit » et n'a de pertinence que parce qu'il prolonge l'histoire humaine. Cette conception rappelle étrangement la division néo-orthodoxe entre absolu et relatif, infini et fini, éternel et temporel, (Geschichte et Historie, appliquée à la vocation et au travail. Quoi qu'il en soit, Ellul rejette l'idée que le travail puisse avoir une signification ultime, que toute la réalité – sacrée et profane – soit en relation avec l'Esprit des vivants infiniment personnel. Ellul se demande si sa solution n’est pas, en réalité, une solution du désespoir, et répond: « À vrai dire, elle contredit l’idée de la vie chrétienne comme vie unifiée, intégrant la totalité de nos actions et de nos sentiments. »

 

LA NOTION DU TRAVAIL A L'ORIGINE DE L'HOMME

Il me semble que la Bible se range du côté de Luther. Dans Genèse 2:15, avant la Chute, on trouve cette affirmation: « L’Admirable Esprit des vivants prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder. » Il s’agissait d’un travail créatif qui valorise l'existence, et non d’une simple question de survie. Ce travail faisait partie intégrante de la vocation originelle de l’homme. Il était lié à sa créativité, à son imagination, à sa fonction de représentant de l'Esprit des vivants. Ainsi, ce n’est pas que l’homme ne travaillait pas avant la Chute, mais que son travail avait une nature différente pour glorifier Christ, son Créateur. Avant la Chute, le travail était facile et joyeux; après, il devint une corvée. Dans les deux cas, le travail est intimement lié à la question de la nature de l'Esprit des vivants et de l’homme.

En effet, nous commettons une erreur si nous errons dans les rues d'Europe ou d'Amérique, fuyant tout travail et toute créativité. Nous avons tort de ne chercher la réponse qu'à la question « Qui suis-je ? » et non à celle de « Que vais-je faire ? ».

Mais si je conçois le travail comme un processus créatif de l'Esprit des vivants, alors je ne travaille plus simplement parce que tout le monde le fait ou parce que c'est une nécessité. Je n'ai plus à le percevoir comme un fardeau contraire à ma nature profonde, ni à me sentir prisonnier de l'utilitarisme et de la mécanisation de notre époque. Je peux alors envisager le travail comme un prolongement de mon être essentiel.

La Bible parle fréquemment des manifestations extérieures de la réalité intérieure de Christ qui habite en chacun de ses élus véritables. Si ma réalité intérieure est le bien d'être d'un enfant de l'Esprit des vivants créé à son image, alors je dois refléter qui je suis dans le monde extérieur. Je ne peux rester inactif une fois que j'ai pris conscience de qui je suis. Ce point est maintes fois souligné dans la Bible.

Va vers la fourmi, paresseux;
considère ses voies, et deviens sage.
Sans chef, sans
surveillant ni maître,
elle prépare sa nourriture pendant l’été,
et amasse ses provisions pendant la moisson.
Jusqu’à quand resteras-tu couché, paresseux ?
Quand te lèveras-tu de ton sommeil ?
Un peu de sommeil, un peu d’assoupissement,
un peu croiser les bras pour se reposer,
et la pauvreté te surprendra comme un vagabond,
et le dénuement comme un homme armé. (Proverbes 6:6-11)

 

Si vous êtes un homme, travaillez. C'est une composante essentielle de l'expression de votre identité. Cela n'a rien à voir avec la Chute ni avec la société actuelle d'escrocs et de profiteurs qui veulent vous arracher la laine sur le dos.

Le livre des Proverbes en dit long: « L’âme du paresseux désire et n’obtient rien, tandis que l’âme du diligent est comblée » (Proverbes 13:4). Ou encore: « Celui qui cultive sa terre aura du pain en abondance, mais celui qui poursuit des activités vaines est dépourvu de bon sens » (Proverbes 12:11 ; cf. 28:19). « Le paresseux plonge sa main dans le plat, et ne la porte même pas à sa bouche » (Proverbes 19:24). Quel portrait d’un homme qui refuse d’exprimer sa véritable nature !

Vois-tu un homme sage à ses propres yeux ?
Il y a plus d’espoir pour un insensé que pour lui.
Il y a un lion dans les rues !
Comme une porte tourne sur ses gonds,
ainsi tourne le paresseux sur son lit.
Le paresseux plonge sa main dans le plat;
il s’épuise à la ramener à sa bouche.
Le paresseux se croit plus sage
que sept hommes capables de répondre avec intelligence. (Proverbes 26:12-16)

Le paresseux s'agite beaucoup, mais n'avance pas. Il est comme une porte qui bouge sans bouger, bloquée sur ses gonds. L'auteur de l'Ecclésiaste l'exprime bien: « Par la paresse, le toit s'affaisse, par l'indolence, la maison prend l'eau » (Ecclésiaste 10:18). Rien ne se passe, rien n'est accompli, mais les conséquences sont bien réelles si l'on refuse d'accepter sa condition humaine et si l'on ne travaille pas.

Le Nouveau Testament parle également de la paresse. La parabole des talents (Mt 25,14-30) est une sévère condamnation du « serviteur paresseux » (v. 26). Romains 12,11 dit: « Ne vous lassez jamais de votre zèle, soyez animés de l’Esprit, servez le Seigneur. » Mais c’est apparemment à Thessalonique que le problème était le plus répandu, car on trouve dans les deux lettres de Paul une exhortation à travailler. Dans 1 Thessaloniciens, on lit: « Mais nous vous exhortons, frères, à y travailler de plus en plus, à rechercher la tranquillité, à vous occuper de vos propres affaires et à travailler de vos mains, comme nous vous l’avons recommandé, afin que vous soyez respectés de ceux du dehors et que vous ne soyez à la charge de personne » (1 Th 4,10-12). Dans sa seconde lettre, Paul développe ce point:

Frères et sœurs, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, nous vous ordonnons de vous éloigner de tout frère qui vit dans l’oisiveté et non selon la tradition que vous avez reçue de nous. Car vous savez vous-mêmes comment vous devez nous imiter: nous n’étions pas oisifs parmi vous ; nous ne mangions le pain de personne sans le payer, mais nous travaillions nuit et jour avec peine, afin de n’être à la charge de personne. Ce n’était pas que nous n’en ayons pas le droit, mais c’était pour vous donner par notre conduite un exemple à suivre. Car, lorsque nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre: Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or, nous apprenons que certains d’entre vous vivent dans l’oisiveté, s’occupant de tout et ne faisant rien. À ceux-là, nous ordonnons et nous exhortons, au nom du Seigneur Jésus-Christ, à travailler en paix et à gagner leur vie. (2 Thessaloniciens 3:6-12)

Et pour bien montrer que cette remarque n'est pas dure et ne doit jamais être perçue comme telle, pour souligner qu'il faut tenir compte de chaque situation, Paul ajoute: « Frères, ne vous lassez pas de faire le bien » (v. 13). L'équilibre est présent, mais le principe est clair: si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus.

En tant que chrétiens, nous sommes appelés à être des hommes devant l'Esprit des vivants, à avoir du caractère, à accomplir le but de notre création : glorifier l'Esprit des vivants en étant ce qu’il a voulu que nous soyons. Tout cela est lié à l’expression, dans le monde extérieur, par l’activité créatrice du travail, d’une part de notre identité humaine. Le travail est associé à la supériorité de l’homme. Il est différent de tout le reste.

 

Façonner notre environnement

En réalité, notre supériorité nous pousse à maîtriser notre environnement, de peur qu'il ne nous maîtrise, comme il maîtrise assurément la génération précédente. Bien sûr, maîtriser, façonner et modeler son environnement ne signifie pas le dégrader. Un équilibre est nécessaire.

Prenons l'exemple de l'écologie. Avant de conclure, comme certains l'ont fait, que l'homme devrait se tenir à l'écart de l'environnement car ses actions ont été destructrices, examinons les situations concrètes auxquelles nous sommes confrontés. Que faire des rats qui s'introduisent chez moi ? Si je les laisse vivre, ils s'attaqueront à mon bébé. Et ils ne laisseront pas mon bébé dormir. Si je ne maîtrise pas mon environnement, il finira par me maîtriser. Concernant mon chalet en Suisse, que faire des guêpes qui creusent un trou juste à côté et volent dans le salon ? Si je ne gère pas mon environnement de manière créative, je serai en difficulté. Cela ne signifie pas pour autant que je doive tuer les guêpes et les rats qui vivent à des kilomètres de toute habitation. Maîtriser son environnement, c'est trouver un équilibre.

Il me semble que c'est la même chose dans le domaine professionnel. Si vous ne maîtrisez pas votre travail, c'est lui qui vous façonnera. Je me souviens d'un homme qui est venu nous consulter il y a quelque temps. Sa femme l'accusait d'être atteint du syndrome de l'ingénieur ; il ne faisait que penser ingénierie et jongler avec des chiffres. Elle voulait divorcer. Et on la comprend. Car l'ingénieur n'avait pas su maîtriser son environnement, et c'est son environnement qui l'avait façonné.

Mais comment un homme peut-il façonner son environnement ? Que peut-il faire ? Il me semble que la première chose qu'il puisse faire – et c'est magnifique à observer chez les enfants – est de maîtriser son environnement par le langage. Grâce au langage, l'homme établit les limites qui le définissent et, ce faisant, dissipe la peur de l'inconnu. C'est, je crois, l'une des raisons pour lesquelles un enfant associe des sons particuliers à des objets particuliers: soudain, l'objet devient connu, classifié. L'enfant a soumis l'objet à sa volonté et l'a rendu dépendant de lui. Il l'a défini.

Il est donc nécessaire de comprendre notre identité en relation avec l'Esprit des vivants. Cette identité avec Christ en nous est suffisamment forte pour nous préserver de l'emprise de notre environnement; elle nous permet de nous exprimer pleinement dans notre travail et nous protège de l'épuisement professionnel. Si mon identité disparaît et que l'Esprit des vivants m'est inconnu, je ne sais plus qui je suis, si ce n'est à travers une succession d'expériences subjectives. C'est là le dilemme de l'homme moderne: la peur de la solitude et de l'insignifiance dans l'histoire. Cette peur est souvent ce qui entrave la créativité chez ceux qui nous entourent.

De plus, l'homme moderne devient facilement soumis à la technologie et à une dépersonnalisation de masse. Au lieu d'être libre, créatif et capable de tirer parti d'une technologie supérieure, il se réduit à néant. Pourtant, au prix d'une plus grande primitivité, il peut être plus humain. Alors, que choisir si ce n'est ce qui noua été décrété d'avance de toute éternité !

Nous vivons une époque folle. Le principe de réussite est devenu si important que tout ce qui y conduit semble moralement acceptable. Mais cela pervertit l'homme et nie son humanité essentielle. Si je recherche la réussite au prix de mon humanité, qu'y gagne-t-il ? Benjamin a raison de refuser de travailler lorsque son père est incapable de répondre à la question de son identité. Lorsque le travail prime sur l'humanité du travailleur, notre société est gravement malade et en voie d'extinction.

Ces dernières années, dans quelques usines à travers le monde, notamment une usine automobile suédoise, la production automobile a connu une réorganisation. Auparavant, les voitures étaient fabriquées à la chaîne: chaque ouvrier répétait la même tâche sans jamais voir le résultat de son travail. Désormais, l’usine est organisée en équipes de dix hommes qui fabriquent une partie d’une voiture de A à Z, puis recommencent pour en fabriquer une autre. Ce mode de travail est plus humain. Il favorise la créativité, car l’objet créé est immédiatement visible, prenant forme sous les mains de l’ouvrier.

Il est paradoxal que la notion d'incitation, souvent perçue comme typiquement américaine, voire capitaliste, soit en réalité appliquée avec plus de sagesse dans les jardins russes qu'aux États-Unis. Nombre de Russes possèdent un cochon ou cultivent quelques légumes. Ces récoltes leur appartiennent et ils peuvent les vendre. En Amérique, et dans une grande partie de l'Europe, l'incitation est uniquement liée à un gain financier entre les mains de profiteurs qui exploitent les travailleurs.

 

Créativité et savoir-faire pour les chrétiens

Ce qui devrait vraiment nous intéresser, en tant que chrétiens, c'est l'idée de savoir-faire. Nous devrions nous entourer d'objets fabriqués par l'homme afin de percevoir le lien entre sa créativité et ses créations. Nous devrions mettre l'accent sur les produits issus de son travail. Il n'y a assurément aucun savoir-faire à ce qu'un homme se contente de serrer des boulons sur une roue, mais il faut comprendre le fonctionnement des outils et la pression exacte qu'on doit mettre sur les boulons pour ne pas les briser.

J'ai récemment découvert un disque de musique folklorique enregistré à Villars, un village alpin suisse. La pochette présente cinq hommes: un médecin, un facteur, un agriculteur et deux cheminots. Ces cinq hommes avaient formé un groupe de musique. C'étaient des artisans – des artisans amateurs – dont la musique était le fruit d'une authentique créativité. Dans une grande partie de l'Europe, on considère encore que l'homme compte plus que son travail ou son niveau d'études, que l'individu est ce qu'il est. Son savoir-faire et sa créativité expriment sa valeur.

Un ami, ingénieur américain spécialisé dans la construction de ponts, a perdu son emploi dans l'entreprise familiale à cause de sa façon de gérer un problème de personnel. Il s'est aperçu que les ouvriers venaient creuser des tranchées pour les ponts pendant un mois, puis s'ennuyaient tellement qu'ils partaient. Le roulement de personnel était énorme. Mon ami, se sentant chrétien, s'est dit qu'il se devait d'agir. Il a alors eu une idée : parcourir l'Europe et photographier des ponts romains vieux de 2 000 ans, toujours debout. De retour chez les ouvriers, il a montré les photos et leur a dit: « Regardez, voilà ce que vous êtes en train de construire: un pont. Et sa durée de vie dépend de la façon dont vous creusez la tranchée. Votre savoir-faire est essentiel. »

Mais son père déclara que ce n'était pas un travail pour un vice-président et le congédia. « C'est inefficace ! Aller en Europe prendre des photos de ponts ! Utiliser ces hommes pour creuser des fossés au lieu de leur apprendre à être humains et créatifs ! » Pourtant, grâce à ces photos, les terrassiers commencèrent à se dire: « Nous construisons des ponts. Et si nous les construisons bien, ils tiendront 2 000 ans. » Ils se mirent alors à travailler mieux et, au bout de quelques mois, certains passèrent à un niveau supérieur, puis à un autre encore. Le taux de rotation du personnel diminua considérablement. Car il s'agissait là d'une situation humaine où chacun était encouragé à être créatif.

Très souvent, lorsque des personnes arrivent à l'abri, très préoccupées par leur avenir et subissant la pression sociale qui les pousse à faire des études supérieures après le lycée, nous les encourageons à devenir artisans. Nous leur suggérons, par exemple, de devenir fabricants de sandales à Greenwich Village, ciriers ou menuisiers. Nous les incitons à travailler de leurs mains pour que leur savoir-faire soit perceptible et que leur travail ne se résume pas à une simple contribution à un objet collectif, où l'identité de l'individu est effacée faute de lien entre le processus créatif intellectuel et son expression manuelle. Parfois, un petit travail peut aider une personne à retrouver son importance, son individualité, sa personnalité. Car si le lien entre notre créativité intellectuelle et nos créations manuelles disparaît, alors nous perdons l'envie de créer.

Vous avez des difficultés à trouver votre place dans le monde du travail et en quête d'identité ? Commencez par de petites choses, des choses que vous pouvez gérer, des choses que vous pouvez observer. Devenez employé des services de voirie et taillez les buissons le long de la rue, comme l'a fait cet étudiant qui est venu habiter près de chez nous. Le soir venu, il est rentré et a dit: « Sans ma créativité pour tailler les buissons, cette rue serait encore envahie par les herbes folles. » Vous pourriez dire que ce n'est ni très beau ni très stimulant, mais pour celui qui s'interroge profondément sur sa place dans la société moderne, cela compte. Il n'est pas nécessaire de passer sa vie à tailler des buissons, il suffit de commencer par de petites choses.

Une autre chose que nous faisons lorsque des personnes viennent vivre chez nous n'est pas vraiment intentionnelle, car cela fait partie du fonctionnement normal d'un foyer. Tous les étudiants qui arrivent sont invités à aider à nettoyer les toilettes. Et peu importe qui ils viennent. Il est intéressant d'observer les réactions des différentes personnes. Ceux qui savent vraiment qui ils sont n'y voient généralement pas d'inconvénient, car ils comprennent que nettoyer les toilettes ne les définit pas. Mais beaucoup de personnes ont l'impression d'être définies par cette tâche, et elles la détestent, ce qui a des conséquences regrettables.

Il est primordial de clarifier son identité. Mais on peut aussi dire que se forger une identité commence par l'exprimer de petites manières, par des actions insignifiantes mais concrètes, qui témoignent d'un réel impact. L'identité est intimement liée à la créativité, la créativité à l'expression et l'expression au travail.

Deuxièmement, j'encourage ceux qui s'interrogent sur leur identité à travailler de leurs mains et à ressentir une forme de maîtrise sur ce qui les entoure. Prenez exemple sur le hippie: il marche pieds nus et la boue lui remonte entre les orteils. Il est bien plus proche de la nature que nous. S'il a une mentalité hindoue, alors il s'identifie à la boue, et ce n'est pas de cela dont je parle. Mais s'il tient entre ses mains un élément du monde extérieur, s'il le façonne et le maîtrise, alors il exprime pleinement sa maîtrise en tant qu'homme créé à l'image de l'Esprit des vivants. Il y a quelque chose de beau à sentir les matériaux que l'on travaille, quelque chose de beau à être charpentier, à sentir le grain du bois, à être sensible à l'essence de bois et au type de couteau que l'on peut utiliser.

Lors d'une discussion de groupe, nous abordions la nécessité de manifester notre foi chrétienne dans le monde extérieur. Nous avons constaté qu'être spirituel ne se limite pas à parler du Christ, mais implique aussi d'être pleinement nous-mêmes dans notre relation à l'Esprit des vivants et à la réalité de notre corps et de notre esprit. Un chrétien s'y est opposé. Un non-chrétien a alors rétorqué: « Paul prenait le temps de fabriquer des tentes. » Puis il a ajouté: « Si jamais on retrouvait un morceau d'une de ces tentes, il vaudrait mieux qu'il soit magnifiquement confectionné. » Et il a raison. Travaillez de vos mains et faites-le bien.

Troisièmement, j'encourage chacun d'entre nous à travailler avec des objets qui reflètent directement la créativité humaine, afin d'éviter, si possible, de se retrouver dans un emploi où l'on se contente de fabriquer des parpaings, dont l'identité est déconnectée des maisons construites, où il n'y a aucune continuité entre notre expression créative et le résultat. Cela ne fonctionnera pas. Cela nous donnera un sentiment d'insignifiance.

Bien sûr, certains emplois sont tellement routiniers et mécaniques qu'ils tendent à réduire le travailleur à l'état de machine et à étouffer toute créativité. Certains sont même nécessaires à toute société. Mais pour vivre pleinement, chacun peut rechercher délibérément des situations, au-delà de sa tâche immédiate, propices à l'expression de sa créativité. Par exemple, si l'on travaille à la chaîne et que le contremaître refuse toute liberté créative, on peut profiter des pauses café, mais aussi des moments de détente après le travail, pour s'exprimer et se sentir pleinement humain. La créativité ne commence pas en allant chercher son café au distributeur automatique, mais en discutant avec ses collègues dans la file d'attente. Elle s'étend à l'amitié, aux relations familiales et à bien d'autres activités. Dans un monde imparfait, tout ne peut pas être créatif, certes, mais beaucoup de choses le peuvent, et nous devons tout faire pour les rechercher.

 

Argent, temps et loisirs par rapport à la créativité

J'aimerais aborder un quatrième point qui pourrait paraître étrange au premier abord. Nous vivons à l'ère des chèques et des cartes de crédit, et du peu d'argent liquide. Quel est l'impact de cette situation sur nous ? Elle nous coupe de la valeur immédiate de l'argent, et par conséquent, de la réalité du travail et de la valeur de la création. Quand on ne voit jamais le fruit de son travail et qu'on n'a qu'un chiffre sur un bout de papier, on peut avoir l'impression de ne pas avoir été payé. Ce n'est pas qu'on ne puisse pas payer ses factures, puisqu'il y a de l'argent sur son compte. Mais on n'a pas le sentiment que cet argent nous appartient.

Ma femme, avait cette impression lorsqu'elle travaillait. Environ 17 % de son salaire partaient en impôts, et elle ne les voyait jamais. Pour surmonter son découragement, elle considérait ces impôts comme une partie de ce qu'elle ne gagnait pas, et refusait ainsi de penser que ces 17 % faisaient partie de son salaire. À cette époque, notre voiture est tombée en panne et nous avons dû la faire réparer à crédit. Debby a alors éprouvé l'étrange sentiment que les mensualités d'une voiture étaient quelque chose qu'elle n'avait jamais possédé. Ce n'était pas réel.

Certains d'entre vous ne partageront peut-être pas cet avis, mais cette réaction n'est pas surprenante. Nombreux sont ceux qui, dans notre société, achètent tout à crédit et s'endettent tellement que leurs mensualités dépassent leurs revenus mensuels. Ils se retrouvent alors à cumuler deux emplois routiniers, ce qui réduit encore davantage leurs possibilités créatives.

Cinquièmement, en tant que chrétiens, nous devons comprendre que le travail et la créativité n'impliquent pas nécessairement un résultat immédiat. Dans la perspective chrétienne, l'identité humaine garantit que ses actions auront un impact significatif, susceptible d'entraîner un changement réel dans le futur. Mais ce changement n'est pas toujours immédiat. Notre époque banalise l'histoire. L'homme vit au jour le jour, ce qui étouffe la créativité, car les résultats tardent souvent à venir. Dans la perspective chrétienne, nous vivons non seulement dans le présent, mais aussi dans la continuité du temps, car l'Esprit des vivants est présent et connaît la fin dès le commencement. La créativité est à l'œuvre même lorsque le résultat tarde à se manifester. Mais l'identité humaine se forge au-delà du simple présent. Ainsi, à mesure qu'une personne approfondit sa compréhension d'elle-même, elle peut envisager sa propre créativité dans un cadre plus vaste et œuvrer même sans en voir immédiatement les résultats. Ainsi fut construit le site web www.levigilant.com.

 

 Un sixième domaine qui devrait nous préoccuper est celui des loisirs. Nous devons aussi « travailler » pendant notre temps libre; les loisirs impliquent une activité et pas seulement du divertissement. Nous avons constaté un changement notable chez les personnes qui fréquentent L’Abri depuis des années. Il y a une dizaine d’années, rares étaient ceux qui, pendant leur jour de congé, allaient au pub regarder la télévision. Rares étaient ceux qui se rendaient à Lausanne pour se divertir, dîner et rentrer. Nous préférions nous promener sur la route du Panex, la seule route plate des environs, dans les montagnes. Après nos discussions, nous partions en randonnée, bavardions et passions un bon moment. Il y avait alors un plus grand sens de la créativité, car aujourd’hui, de plus en plus de gens recherchent le divertissement au lieu de le créer eux-mêmes. Nous devrions nous ressourcer en jouant, en imaginant, en racontant des histoires, en jardinant, voire même en nettoyant les sanitaires.

Souvent, lorsque les gens viennent à LïAbri, assistent aux conférences et participent aux discussions, cela devient un divertissement, une expérience qu'ils emportent avec eux. Ils prennent des notes et rentrent chez eux avec des kilos de notes, persuadés de détenir la vérité absolue. Puis, soudain, c'est l'effondrement.

Si vous n'avez jamais appris à appréhender les choses de manière créative en établissant de nouveaux liens entre les informations que vous recevez (et, idéalement, que vous vérifiez), vous risquez d'échouer lamentablement. Nous devons exprimer qui nous sommes et la réalité de l'Esprit des vivants dans tout ce que nous faisons et pensons.

 

Hommes mécaniques et les voitures à remontoir

On constate le besoin de créativité dans un autre domaine encore. Il me semble qu'il y a une quinzaine d'années, les enfants étaient élevés de manière à encourager leur initiative et leur imagination. Ma femme, mes enfants et moi en avons parlé récemment, et nous nous demandons si les enfants d'aujourd'hui ont la possibilité de développer leur imagination et de créer eux-mêmes des situations. Avec les poupées qui parlent, les voitures à remontoir et la télévision, les enfants n'ont plus besoin de créer; tout leur est fourni. Et là où tout est fourni, l'imagination et la créativité s'éteignent s'ils demeurent à rien faire.

 L'Esprit des vivants ne nous enferme pas dans des carcans, mais dans un environnement propice à notre créativité. Il ne nous enferme pas non plus spirituellement. Il souhaite que nous développions notre caractère et notre sainteté par créativité, en relation avec Christ en nous. Nos premières créations ne seront peut-être pas réussies, voire même laides. Mais il faut bien commencer là où l'on est et faire confiance en Christ pour toutes choses.

Tu n'es pas obligé de travailler pour la société ni de te conformer à un modèle, mais tu dois travailler pour toi-même afin d'être authentique, d'être un homme que l'Esprit des vivants a créé à son image en Christ, afin de vivre dans la réalité telle qu'elle est. 

D'un point de vue spirituel, le travail est une question d'être, de caractère, de ce qui fait de l'homme un être humain. Il ne s'agit pas de répondre aux exigences de la société. Votre identité, si elle ne se manifeste pas par le travail, n'est qu'une identité théorique; il vous faut la manifester, l'extérioriser, sous peine de voir cette théorie s'effondrer et de vous réduire à néant. Si cette identité théorique ne se vérifie pas dans le monde extérieur et dans le travail que vous accomplissez en tant qu'être créatif, elle perdra sa réalité. Être un représentant de l'Esprit des vivants sur sa création, c'est œuvrer de manière créative et y trouver du plaisir.

Un article du magazine Time pose la question : « L’éthique du travail est-elle en train de se démoder ? » Quatre défis à l’éthique du travail (l’idée que le travail a une valeur intrinsèque) sont énumérés : la retraite anticipée, l’absentéisme, le refus des heures supplémentaires et le refus des emplois subalternes. Ces défis sont expliqués par l’accroissement de la richesse, la montée de l’hédonisme et les conceptions anti-matérialistes de la contre-culture. La question de savoir si ces défis signifient que l’Amérique a perdu son éthique du travail est ensuite résolue par des statistiques montrant que 90 % de la population active masculine travaille effectivement, soit le même pourcentage qu’il y a vingt-cinq ans. Mais la question du rapport de l’homme à son travail et de la satisfaction du travailleur dans la créativité n’est même pas abordée.

Un chrétien comprend que c'est uniquement dans l'activité créative que nous extériorisons notre identité d'hommes créés à l'image de l'Esprit des vivants en Christ seul. C'est là le véritable fondement du travail, à savoir la gloire de Jésus-Christ, notre Esprit des vivants.

 

 

A Christ seul soit la Gloire