
de Jacques Ellul
***
Mise en pages par
Jean leDuc et Alexandre Cousinier
***
I.
II.
III.
La désacralisation par le christianisme et la sacralisation dans le christianisme
1
2
IV.
V.
VI.
La perversion politique
1
2
VII.
1
2
3
VIII.
Le fonds du problème: l'intolérable
IX.
Les puissances et les dominations
X.
« Toute la chrétienté (c’est-à-dire le christianisme historique tel qu’il s’est imposé) n’est autre chose que l’effort du genre humain pour retomber sur ses quatre pattes, pour se débarrasser du christianisme, en prétendant que c’est son accomplissement. »
« Notre christianisme, celui de la chrétienté, supprime du christianisme le scandale, le paradoxe, la souffrance et y substitue le probable, le direct, le bonheur, autrement dit. il dénature le christianisme et en fait autre chose que ce qu’il est dans le Nouveau Testament; il le transforme même exactement en son contraire: et tel est le christianisme de la chrétienté. Le nôtre. »
« Dans le christianisme de la chrétienté, la croix est devenue quelque chose comme le cheval mécanique ou la trompette d’un enfant. »
Kierkegaard, l'Instant.
Les contradictions
I
La question que je voudrais esquisser dans ce livre est une de celles qui me troublent le plus profondément, elle me paraît dans l’état de mes connaissances insoluble, et revêt un caractère grave d’étrangeté historique. Elle peut se dire d'une façon très simple: comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l'Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des prophètes, de Jésus et de Paul ? Je dis bien en tout. Ce n'est pas sur un point qu'il y a eu contradiction, mais sur tous les points. Si bien que d'une part, on a accusé le christianisme de tout un ensemble de fautes, de crimes, de mensonges qui ne sont en rien contenus, nulle part, dans le texte et l’inspiration d'origine, et d'autre part on a modelé progressivement, réinterprété la Révélation sur la pratique qu'en avaient la chrétienté et l'Église. Les critiques n'ont voulu considérer que cette pratique, cette réalité concrète, se refusant absolument à se référer à la vérité de ce qui est dit. Or, il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, donc véritable subversion.
Ce n'est pas du tout le même phénomène qu'entre les écrits de Marx et la Russie des Goulags ni entre le Coran et les pratiques fanatiques de l’Islam. Ce n'est pas le même phénomène parce que dans ces deux derniers cas on peut certes trouver la racine de la déviation dans le texte même. Je laisse de côté le second cas qui nous entraînerait trop loin pour m'en tenir au premier. On a pu procéder à la remontée de Staline, à Lénine et de Lénine à Marx, il y avait chaque fois un rapport indiscutable de l’un à l’autre, si bien que l'on pouvait très aisément comprendre qu'il y ait eu cette dérive, et que les conséquences soient tragiques, tout à fait contradictoires avec ce que Marx avait pensé, voulu, espéré. Cependant il y a un point de rapprochement évident entre ce qui s'est produit dans le marxisme et dans le christianisme. C'est que tous deux font de la pratique la pierre de touche de la vérité ou de l'authenticité. Autrement dit, c'est d'après cette pratique que nous avons à apprécier et non pas d'après les intentions ou la pureté de la doctrine, ou la vérité de la Source et de l’origine.
On connaît le rapport chez Marx entre Praxis et Théorie, mais c'est, il ne faut pas l’oublier*, un rapport circulaire. Ce qui implique finalement qu’une praxis fausse engendre inévitablement une théorie fausse et on peut voir la fausseté de la pratique non seulement à ses effets (jugés d’ailleurs d’après quoi? sans doute Marx aurait récusé l’émotion humaniste et morale en face des monstres staliniens, mais il aurait sûrement retenu l’aggravation du pouvoir de l'État, la dissolution de la lutte des classes, l'aggravation de l'aliénation, donc la praxis est jugée à partir de la théorie qui l'a inspirée) mais encore à la nouvelle théorie à laquelle elle donne naissance, et ceci fut tout à fait visible dans l’expression théorique de la fin du stalinisme et la disparition de la théorie chez les dirigeants de l’URSS qui sont rentrés ni plus ni moins dans le cadre des conflits entre États et de leur propre impérialisme. Or, le christianisme se juge aussi d’après la pratique. Nous sommes ainsi en présence de la mise en garde permanente à ce sujet.
Toute la Révélation du Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob revient incessamment là-dessus: l'homme qui mettra en pratique les commandes de Dieu vivra (par exemple Lv 18,5 — Nh 9,29 — Éz 20,11). Tu mettras en pratique ces commandements... L'Éternel te commande de mettre en pratique... (Dt 25,16; 27, 10). Et réciproquement, le mal et la mort sont liés à l'absence de mise en pratique ou encore à la pratique des usages des autres peuples, aux coutumes abominables (Év 18,30) et l’on met en opposition radicale l'Écoute et la Pratique: ils écoutent mais ne pratiquent pas (Ez 33,31). Or, cette importance décisive de la pratique est exactement reprise par Jésus, presque dans les mêmes termes. Les fidèles sont ceux qui écoutent et qui mettent en pratique (Le 8,21). Et il y a une parabole à ce sujet que l’on entend habituellement fort mal : à la fin du Sermon sur la Montagne (Ml 7,2427־), il y a la parabole célèbre de l’homme qui construit sa maison sur le roc ou sur le sable, la première est solide et résiste à la tempête et aux torrents, la seconde s'effondre. En général on dit que le roc c'est Jésus lui-même. Mais ce n’est en rien la parabole !
Jésus dit : celui qui entend ces paroles et les met en pratique est semblable à un homme qui construit sur le roc. Autrement dit ce qui est le roc c'est l'Écoute et la Pratique ensemble. Mais la seconde partie est plus restrictive : celui qui écoute les paroles que je dis et ne les met pas en pratique est semblable à un homme qui a bâti sur le sable. Là sans doute seule la mise en pratique est en question, et nous pouvons dire que la pratique est le critère décisif de la vie et de la vérité.
Or, dans la première génération chrétienne il n’y a aucun doute à ce sujet. Paul le rappelle sans cesse avec force 1, lui qui était le théologien du salut par grâce : ״Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu mais ce sont ceux qui la mettent en pratique qui seront justifiés. Quand les païens qui n'ont point la loi font naturellement ce que prescrit la loi [...] ils montrent que l'œuvre de la loi est écrite dans leur cœur... » (Rm 2,13-15). On a voulu, obstinément, mettre en contradiction une théologie de la foi chez Paul et une théologie des œuvres chez Jacques, mais ceci est radicalement inexact.
1. Et chez Jean nous avons cette admirable déclaration de Jésus, après avoir montré à scs disciples ce que cela signifie d’être le serviteur des autres, et leur avoir rappelé que tout fidele de Jésus est serviteur: - Si vous savez ces choses, vous êtes heureux, pourvu que vous les pratiquiez - (Jn XIII. 17). La encore la pratique est la pierre de touche du salut et de l’amour.
Paul a sans cesse insisté sur ! importance critique de la pratique. Ce n'est pas pour rien que chacune de ses lettres s’achève par une longue ״parénèse» montrant que la pratique est l'expression visible de la foi, de la fidélité à Jésus. El il résout la contradiction coutumière dans le texte fondamental de l'Épître aux Éphésiens: « c'est par la grâce que vous êtes sauves, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres afin que personne ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance afin que nous les pratiquions» (Ép 2,8-10).
Le «chevillage » de ce texte est essentiel. Ce qui est rejeté, mis à bas c'est l'autojustification, c'est la glorification de soi par soi, c'est l'autosuffisance de l’homme pour la conduite de sa vie, pour accomplir le bien. etc. Sauvés: c'est par la grâce et non par les œuvres, mais justement pour que nous ne puissions pas nous glorifier par des œuvres. Par ailleurs, il est indispensable de faire ces œuvres, car elles sont préparées d'avance par Dieu, elles sont dans le « plan» de Dieu, et quant à nous, nous sommes créés afin de pratiquer ces œuvres. Ce n'est pas Dieu qui accomplit les œuvres, c'est nous qui en avons la responsabilité. La mise en pratique est alors chez Paul à la fois le critère visible que nous avons sérieusement reçu la grâce, et que nous sommes effectivement entrés dans le Plan de Dieu. Donc pour Paul, dans la droite ligne de Jésus, la pratique est la pierre de touche de l'authenticité. Nous sommes donc bien en présence d'une constante millénaire.
Dès lors ceux qui attaquent le christianisme sont parfaitement habilités à le faire à partir de la pratique désastreuse qui fut la nôtre. Les attaques de Voltaire, d'Holbach, de Feuerbach, de Marx, de Bakounine1 pour ne citer que ceux qui nous concernent le plus directement sont entièrement exactes. Et au lieu de se défendre contre elles et de faire une maladroite, inutile, méprisable apologétique, il faut écouter leur attaque, prendre au sérieux ce qu'ils nous disent. Car ils démolissent le christianisme, c'est-à-dire très exactement le dévoiement que la pratique chrétienne a fait subir à la Révélation de Dieu.
1 Et j y ajouterai la critique combien profonde et spirituellement pertinente de B. Charbonneau.
Il ne faut pas le résumer, comme on l'a fait trop souvent, en une opposition entre le pur message de Jésus, et puis soit l'affreux Dieu des Juifs soit le détestable Paul, mensonger interprète. 11 y a une cohérence parfaite entre tout ce que nous pouvons savoir de Jésus le Christ et la révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et il y a aussi cohérence parfaite entre l'Evangelium Christi, des Évangiles et l'Evangelium de Christo, de Paul entre autres.
Quant à dire que les Évangiles eux-mêmes, tels que nous les avons, ont été falsifiés, tripatouillés par la première ou la seconde génération des chrétiens pour faire coïncider Jésus avec leur message et leur proclamation, cela ne peut se soutenir qu’au nom d'un Jésus refabriqué par tel ou tel moderne au gré de son idéologie, le Jésus socialiste, le Christ monarchiste, le Jésus «historique», le Jésus prolétaire, le Jésus doux poète, le Jésus violent révolutionnaire ou le Christ arlequin... mais cela ressortit exclusivement de l'invention individuelle. Non. l'attaque des antichrétiens est parfaitement légitime et doit être entendue telle quelle comme l'attestation de l'effroyable distance que la pratique chrétienne a créée par rapport à la Révélation.
Or, la difficulté tient justement en ce qu'il est impossible de dire: «Certes, notre pratique est mauvaise, mais voyez donc la beauté, la pureté, la vérité de la Révélation.» Nous avons insisté sur l'unité des deux. II faut absolument le bien comprendre. // n'y a pas de Révélation connaissable hors de la vie et du témoignage de ceux qui la portent. C'est la vie des chrétiens qui atteste de qui est Dieu, et quel est le sens de cette révélation. « Voyez comme ils s'aiment», et c'est à partir de là que commence l'approche du Révélé. «Si vous vous déchirez entre vous, vous n'avez pas en vous l'amour de Dieu », etc. Il n'y a pas une pure vérité du Dieu de Jésus-Christ à laquelle nous pourrions renvoyer en nous lavant les mains de ce que nous faisons nous-mêmes. Si le chrétien n'est pas conforme dans sa vie à sa vérité, il n'y a plus de vérité. Et c'est pourquoi les accusateurs du XVIIIe et du XIXe siècle ont eu pleinement raison de remonter de la pratique de l'Église à la fausseté de la Révélation elle-même. Il nous faut comprendre que, en n'étant pas ce que Christ demande, nous rendons le tout de la révélation mensonger, illusoire, idéologique, imaginaire, et ne portant plus aucun salut, par conséquent nous sommes acculés à être chrétiens ou à reconnaître la fausseté de ce que nous croyons. Telle est l'épreuve irrécusable de la pratique.
Nous devons admettre qu'il y a une distance incommensurable entre le tout de ce que nous lisons dans la Bible cl puis la pratique des Églises et des chrétiens. Au point que je puis parler valablement de perversion, de subversion, car, je le montrerai, la pratique a été en tout l'inverse de ce qui nous était demandé. Cela reste pour moi une question véritablement insoluble. Kierkegaard 1 a rencontré en son temps. Il y a répondu à sa façon. Il faut aujourd'hui tenter autre chose, un autre chemin et reprendre cet examen de conscience.
* * *
Nous devons encore éviter deux écueils : d'un côté rejeter tout le passé de l'Église, mépriser et condamner tout ce qui fut, et dire schématiquement, comme on ne cesse de le dire aujourd'hui d’une façon abominable: l'Église ce fut l’obscurantisme. La pensée judéo-chrétienne est la cause, l’origine de tout le mal moderne, de l'absolutisme étatique, ou l'aliénation capitaliste, du mensonge et de l'hypocrisie générale, des complexes d'Œdipe ou de culpabilité, de l'infériorisation de la femme, de l'esclavage du tiers monde, de la dénaturation de la Nature. L’Église médiévale, c’est l'Inquisition, le servage, les Croisades, la théocratie, la construction contrainte et forcée des cathédrales par un peuple abruti et terrorisé. Un peu plus tard, c’est Galilée, c'est l'origine du capitalisme, c’est l'invasion du monde entier et sa mise en coupe réglée, c'est la destruction des cultures originales indigènes, l'écrasement des peuples sous le dogme et sous la morale chrétienne. Tout le mal vient du judéo-christianisme, et nous trouvons à côté de ces accusations acharnées mais simplistes la glorification du joyeux et pur païen1, d'un polythéisme humain et libéral, d'une enfance spirituelle que le christianisme a fait avorter.
Il y a en tout cela un peu de vrai, un petit peu, en ce qui concerne la chrétienté. Mais il y aurait à rétablir une exactitude historique presque sur chaque point, car en tout cela il y a beaucoup d'exaltation polémique au service d’idéologies en réalité totalitaires et très peu de réalité. Un jour j'écrirai un plaidoyer du passé de l'Église en face des absurdités qui nous sont octroyées. Il n'en reste pas moins vrai que le soubassement de toutes ces folles accusations, c'est la subversion vraie du christianisme. Mais l'autre écueil qui se présente à nous consiste à proclamer soit: aujourd'hui c'est différent — soit : il y avait quand même autre chose dans l'histoire chrétienne: sur ce dernier point, il faut rappeler que, quand même, il y a eu saint François d'Assise, ou Las Casas. Quand même l'Église a eu parfois de beaux sursauts de vérité (le Synode de Barmen). Quand même il y a eu des papes authentiques, et puis il y a indiscutablement la foi individuelle et cachée... Tout cela est exact, mais n'enlève rien à ces accusations, massives, grossières, infantiles, dont le véritable objectif est de soumettre l'homme à un autre esclavage.
Par ailleurs les chrétiens n'ont pas à accepter sans plus toutes les attaques concernant le passé de l'Église, en se rattrapant: «Oui, mais aujourd'hui, voyez comme tout a changé ! » Hier l'Église était contre les pauvres, aujourd'hui elle est pour le socialisme, le communisme, les travailleurs immigrés. Hier elle était pour la monarchie, aujourd'hui elle est pour la démocratie et même l'autogestion. Hier elle était pour le patronat, aujourd'hui pour les syndicats. Hier, elle prétendait détenir la Vérité absolue, elle était dogmatique, aujourd'hui elle dit n'importe quoi sans aucune limite. Hier elle était pour une morale sexuelle féroce et rigide, maintenant elle est pour l'avortement, l'homosexualité, etc. On peut continuer indéfiniment. J'ai déjà ailleurs attaqué cette plasticité2. 11 n'y a là nul «progrès»: simplement l'Église adopte sans plus les idées et les mœurs de notre société, comme elle adoptait ceux de la société d'hier ou d'avant-hier. Même quand elle défend le pauvre, elle n'est pas plus vraie aujourd'hui qu'il y a cent ans ou deux cents ans. C'est exactement la même trahison. Il n'y a aucune vérité incarnée aujourd'hui dans cette simple conformité au courant dominant de notre société. C'est la même subversion du christianisme, avec en plus l’orgueil (nous sommes les premiers à bien comprendre enfin l'Évangile, comme le proclame ingénument le bon F. Belo3) et l'hypocrisie qui consiste à battre sa coulpe de chrétien sur la poitrine des générations antérieures. Je n'y reviens pas.
* * *
Il faut par ailleurs éviter les explications vraiment simplistes de cette perversion. J’en retiendrai trois pour mémoire: celle qui se rattache à la célèbre formule de Loisy : « Les premiers chrétiens attendaient la venue immédiate du royaume de Dieu, et ce fut l'Église qui vint. » Toutes les déviations seraient dues à ce retard. Falsifications (supposées!) des textes de l'Évangile, durcissement et affaiblissement corrélatifs de la foi et de l'espérance, resserrement de la charité, perte du sens communautaire des origines, création des institutions, d'une hiérarchie: il a fallu s’organiser pour durer, puisqu’il fallait continuer à attendre... Je crois que ceci est profondément inexact. Rien, sinon une interprétation datée, subjective et relative d’un certain nombre de textes, que l'on choisit comme étant les «vrais», rien ne permet de penser que les disciples de Jésus attendaient une réalisation immédiate du Royaume de Dieu. Rien ne permet de penser que les textes où Jésus annonce une longue attente soient faux.
Il fallait que les disciples apprennent à vivre dans le monde. Il fallait que le monde redevienne porteur de la possibilité d'un amour tourné vers le vrai Dieu. Il fallait non pas qu'une mutation magique s'effectue mais qu'une nouvelle histoire commence. De même, ne retenons pas l'opposition vraiment trop élémentaire de la distance entre un idéal et sa réalisation. Non, l'action de Dieu en Jésus-Christ, la Révélation de Dieu commencée avec Abraham n’ont rien à faire, absolument rien, avec un idéal. Il n’y a là ni idéal au sens banal, courant du terme, ni idéalisme philosophique. Croire que Dieu a créé le monde, qu'il révèle sa volonté pour l'homme, qu'il sauve l'homme de la mort, n'a rigoureusement rien à faire ni avec l'idée hégélienne ni avec l'idéalisme des philosophes (celui que Marx attaque). La subversion du christianisme ne tient pas à une impossibilité de vivre cet idéal. Car ce n'en est pas un !
Nous sommes dès le début en plein réalisme et en plein matérialisme. L'idée de Dieu n'existe pas. Et les philosophes de la Mort de Dieu ont eu raison en ce sens de détruire cette idée qui nous bouche totalement le sens de cette Révélation. Enfin, et c'est du même ordre, il ne s'agit pas non plus d'une opposition entre le spirituel (toujours repris par les mouvements spirituels et millénaristes) et l'institutionnel. Encore une fois, la Révélation de Dieu ne ressortit pas au spirituel. Le Saint Esprit n’est pas du spirituel. Mais ces trois oppositions élémentaires ont chacune une petite part d’exactitude, nous les retrouverons au passage.
* * *
En vérité, l’essence même de la subversion est déjà indiquée par la désignation de «christianisme», chaque fois que nous rencontrons cette désinence « isme», cela désigne un courant idéologique ou doctrinal, parfois dérivé d’une philosophie. Positivisme, socialisme, républicanisme, spiritualisme, idéalisme, matérialisme, etc. Cela ne désigne pas la philosophie elle-même. Cela peut même être directement contraire à cette philosophie. Par exemple marxisme ou existentialisme. Marx ou Kierkegaard ont chaque fois tenté d’empêcher que leur pensée ne soit réduite à un mécanisme idéologique. Mais ils n'ont pu éviter que leurs successeurs aient figé leur pensée vive en un système (ou plusieurs), et de là on dérive sur l'idéologie. Sartre lui-même accepte l'emploi d'existen-tial-isme. sans réaliser quelle perversion cela implique de ce qu'il dit. En tout cas, à partir du moment où il y a cette mutation de la pensée existentielle à un existentialisme, il y a transformation d'une source vive en un canal d'irrigation plus ou moins bien ordonné, plus ou moins stagnant et s'éloignant au fur et à mesure de sa source pour entrer dans le banal et le reconnu.
La désinence « isme » consiste à intégrer un neuf dans un ensemble catégoriel bien repéré, et surtout défini. Mais dans le même temps, si l'originalité est éliminée pour être ramenée au lieu commun d'usage, une vie ou une pensée y perd sa radicalité et sa consistance. C'est-à-dire que si l'on entre dans un ensemble défini, c'est aussi un ensemble vague et flou. Le travail de capricorne commence à s'effectuer avec le rangement de galeries dans toutes les directions. A partir de ce point d'origine des dizaines de possibilités exploitables s'ouvrent et vont, de fait, être utilisées. Il apparaît alors une sorte d'ensemble étrange, formé de tendances souvent tout à fait contradictoires, toutes recouvertes par le isme en question. Enfin dernier avatar de ce nœud de vie ou de pensée qui fut à l’origine (vie et pensée unies en général chez le créateur et son groupe immédiat de disciples), cet «isme» va parfois prendre la forme d'un courant sociologique pratique, d’une certaine forme d'organisation et de mouvement de masse, socialisme, marxisme, royalisme, républicanisme...
A ce moment s’établit une distance encore plus grande entre le roc de la «pensée-vie» première, et les espaces sableux qui vont bientôt l'ensevelir. Il n'y a plus aucune commune mesure entre la pensée de Marx et ce que l'on en a tiré depuis un siècle. Et c’est exactement la même chose chaque fois que l'on fabrique un «isme» à partir du nom d'un créateur, thomisme, luthéranisme, rousseauisme. Il est assez vraisemblable que cette dérive et cette subversion désignées chaque fois sans aucune exception soient assez typiques du monde occidental. Nous n’avons pas à l'examiner ici. Seulement à considérer que le « isme» de christianisme ne lui est pas particulier. Ce qui s'est produit là s'est produit dans beaucoup d'autres cas. Mais la subversion, la perversion, l'inversion est ici plus énorme, plus aberrante, plus incompréhensible que dans tous les autres cas.
Pour le chrétien elles posent une question plus insoluble. Car il ne peut s'agir d'un simple mouvement sociologique. Si l'on veut éliminer ce mot de « christian-isme » que faudrait-il dire? D'une part la Révélation et l'Œuvre de Dieu accomplies en Jésus-Christ, en second lieu : l'Être vrai de l'Église en tant que corps du Christ, en troisième lieu, la foi et la vie du chrétien, dans la vérité et dans l'amour. Mais comme nous ne pouvons répéter indéfiniment cette longue formule triple nous dirons couramment pour désigner ces trois aspects: le «X». Et il ne faut garder «christianisme» que pour le mouvement idéologique et sociologique qui en est la perversion.
* * *
Pour achever cette esquisse de la question qui se pose à moi de façon si dure, il faut encore faire entrer en ligne de compte une autre donnée. Nous avons dit, et nous le montrerons longuement, que la pratique chrétienne a été constamment une subversion de la vérité en Christ. Or, cela n'aurait pas dû être. Jésus nous dit: Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde, d'autre part il promet qu'il nous enverra son Esprit. Et l'Église a fait de l'Esprit-Saint la troisième «personne“ de Dieu, une part intégrante du Dieu unique 4. Si Dieu est avec son Église. Si Dieu est présent par son Fils ressuscité et par son Esprit. Si Dieu garantit de cette façon la permanence de son œuvre, comment donc a-t-il pu se faire que tout soit finalement perverti. Et si vite, et si constamment. Je ne puis me contenter d’élisions trop simples, que nous disions qu'il y a ce que nous voyons et ce que Dieu. lui. voit, mystérieux et caché, qui serait très beau, très bien, alors que nous constatons le contraire. Ou encore que l'institution et les actes publics ne comptent pas, mais regardez donc ces vies singulières de chrétiens, fidèles, pieux, dont Dieu conduit la vie, et qui ne se montrent pas, ou encore parler de l'Église invisible, ou encore accepter de dissoudre l'action de Dieu dans l'action des hommes, et nous déclarer avec vergogne, «mais après tout, si l'Église a trahi, ce n'est que l'Église... Et Dieu ne parle plus et ne passe plus par l'Église, Dieu s’identifie aux créations de l'homme. Dieu maintenant s'exprime par la révolution, par les guerres de libération, par la prise de conscience des pauvres, par la justice sociale qui s'établit...» nouvelle version de la toujours renaissante théologie naturelle. C'est dans ce que l'homme fait que nous discernons la Révélation de Dieu. A tout cela, il faut dire résolument non. Ceci est anti-biblique. Ceci va à l'encontre de tout ce qui a été accompli par Dieu en Jésus-Christ.
La question n'en reste pas moins entière. Si le Saint-Esprit est, était, avait été avec les chrétiens et avec les Églises nous n'aurions pas assisté à cette terrible subversion qui a fait prendre pour christianisme exactement l'inverse, ou plutôt pour l'X de Dieu, le christianisme remanié par le monde. Faut-il alors croire que Dieu s'est retiré, se tait? Ce que j’ai tenté de dire dans l'Espérance oubliée.1 Faut-il croire que Dieu a échoué? Mais l’échec du christianisme exprimant ce que l'homme a fait de la Révélation ne change rigoureusement rien à ce que Dieu a accompli : il s'est incarné. Jésus-Christ, le Fils est mort (et nos péchés sont pardonnés). Il est ressuscité (et la mort, le néant, le diable sont vaincus). Ceci demeure quelles que soient les mésaventures de l'Histoire, quelles que soient les erreurs, les errances de l'homme. Ce qui est fait est fait. Quoi que l’homme ait fabriqué comme christianisme, l'accomplissement de l'œuvre de Dieu est total et inscrit dans notre histoire.
1. Jacques Ellul, L'Espérance oubliée. Paris, Gallimard, 1977.
Mais la question est ce que nous en avons fait. Or, par le Saint-Esprit, cela pouvait se réaliser dans l'Histoire. Mais le Saint-Esprit n'est pas plus dictatorial, autoritaire, mécanisant, autosuffisant que la Parole de Dieu ou que Jésus-Christ. Le Saint-Esprit libère. «Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté.» Autrement dit, il n'est pas question d'une contrainte pesant sur l'homme et lui faisant faire ce que Dieu a décidé de faire. Tout l'inverse. Il est une puissance qui, une fois libéré l'homme de ses esclavages, le remet dans une situation de liberté, de choix, d'ouverture des possibles. Il est une puissance de lumière c’est-à-dire qui éclaire l'homme et lui permet de jeter un regard profond et neuf sur lui-même et ce monde. Il est une puissance qui peut démultiplier l'action de l'homme quand celui-ci choisit de faire la volonté de Dieu. Il est enfin une puissance de conscience, qui montre à l'homme quelle est celte volonté de Dieu (le Saint-Esprit vous conduira dans toute la vérité), c’est-à-dire que, converti au Christ et illuminé par le Saint-Esprit, l'homme ne peut absolument pas se réfugier derrière «Je ne savais pas». Il a, par lui, une pleine conscience de la valeur, de la portée de sa pratique, rendue possible par le Saint-Esprit. Il est devenu pleinement responsable. Voilà tout ce qui ressortit à la présence du Saint-Esprit.
Lorsque les chrétiens ont fabriqué le christianisme, ils l’ont donc fait en pleine connaissance de cause, ils ont choisi librement cette voie-là, ils se sont détournés volontairement de la Révélation et de leur Seigneur, ils ont opté pour de nouveaux esclavages. Ils n'ont pas aspiré au don plénier du Saint-Esprit pour s'engager dans la voie qui avait été ouverte. Ils ont choisi autre chose et dès lors le Saint-Esprit est resté inemployé. Vacant. Présent dans la seule souffrance. C’est pourquoi la question qui se pose, brûlante, est une pure question humaine: pourquoi les chrétiens ont-ils fait l'inverse? Quelles sont les forces, quels sont les mécanismes, quels sont les enjeux, quelles sont les stratégies, quelles sont les structures qui ont induit cette subversion ? A hauteur d'homme, et rien que cela.
II
Il faut formuler clairement la contradiction globale, et tout le cours de cette étude consistera à l'expliciter. Le X est subversif dans toutes les directions, et le christianisme est devenu conservateur et antisubversif. Le X est subversif envers les pouvoirs quels qu'ils soient. L'argent, puisque Jésus le qualifie de Mammon, et nul ne peut servir deux maîtres. Il y a incompatibilité radicale entre l'argent et le Christ. Jésus recommande à ses disciples de ne rien avoir. Et de même Paul montre que l'argent est fait pour être donné. Et Jacques que l'argent amassé par le riche résulte inévitablement du vol dont est victime l'ouvrier. L'argent en soi est puissance de détournement. Il est un des objets principaux de convoitise, or la convoitise est la racine de tous les péchés, de tous les maux.
Le pouvoir politique? Ce n'est pas pour rien que les premiers chrétiens ont été attaqués dans l'Empire comme de dangereux anarchistes, comme des agents de subversion de l'ordre romain. Ils étaient objecteurs de conscience militaire, mais aussi objecteurs de conscience envers l'administration et ! empereur. Ils affirmaient que le chrétien ne doit pas entrer dans l'administration impériale et remplir un officium. Des témoins de l'époque laissent entrevoir l'inquiétude: on trouvait de moins en moins de fonctionnaires au fur et à mesure que la foi chrétienne se répandait. Des historiens modernes ont pu considérer que l'effondrement de l'Empire est dû en grande partie à cette attitude des chrétiens: plus de soldats recrutés dans l'Empire, il a fallu recruter des soldats chez les «barbares», fuite devant les responsabilités politiques et administratives des «élites». Je ne soutiens pas la réalité de cette thèse, je dis seulement que tel a été le visage que les chrétiens des II, III, IVe siècles ont offert à leurs contemporains, telle était l'opinion que l'on en avait. Et il fallait bien qu'elle fût fondée sur quelque chose !
Nous aurons à voir dans un chapitre particulier les textes qui conduisent, à penser au point de vue biblique, qu'en effet le X était une puissance de subversion politique. Mais sans faire de confusion : il ne s'agissait nullement d'avoir un programme politique de remplacement, ni de vouloir changer les institutions ou le personnel politique, ou de préférer la démocratie à la dictature, ou de faire une transformation sociale (la fameuse affaire de l’esclavage que l'on a tant reproché aux premiers chrétiens de n’avoir pas résolue...). L'attitude était bien plus radicale : un refus de tout ça, une mise en question non pas d'un pouvoir mais de tout pouvoir, une visée de transparence dans les relations humaines qui se traduirait par un nouveau mode de liens (familiaux aussi) et de rapports (sociaux aussi).
Subversion à l'égard de toutes les religions. Ceci avait déjà commencé avec les juifs (comme d'ailleurs la contestation du pouvoir royal). Le phénomène religieux est le contraire de la révélation de Dieu à Abraham et Moïse, le contraire de la présence de Jésus parmi les hommes. Là encore, il faut se référer au jugement des contemporains des premiers chrétiens. Ceux-ci étaient jugés par les Grecs et les Romains comme des athées et des hommes irréligieux. Pas seulement en ce qui concerne le culte de l'empereur, ce qui était affaire politique et religieuse ensemble, mais pour/(?as les cultes. Quand dans un grand acte de magnanimité l’empereur, voyant ce qu'il estimait être une nouvelle religion se répandre dans l'Empire, offre à ces chrétiens de mettre leur Chrestus parmi les autres dieux, dans le Panthéon, ces gens étranges refusent. Ils n’étaient pas du tout libéraux. Ce qui provoqua une noire colère chez l'empereur. Il ne s'agit pas de mettre Christ au rang des dieux. Il ne s'agit même pas de faire prévaloir une meilleure religion sur les mauvaises, païennes, il s’agit de détruire les religions et l'esprit religieux infantile. Il y a là continuité parfaite entre le judaïsme et ce que Jésus et Paul ont ensuite enseigné.
Destruction au même titre de la morale. Dans la mesure où l'action permanente de Dieu est la mise en liberté de l'homme (vraie liberté et non pas volonté d'autonomie de l'homme, recherche d'une indépendance et d'une incohérence), on ne peut supporter les ordres de la morale courante, les principes, qu'ils soient philosophiques ou naturalistes ou sociologiques, d'une morale qui établit le bien et le mal.
Dès le début de la Genèse, nous apprenons cette chose stupéfiante. dont on a si rarement tiré les conséquences: ce que l'homme acquiert en «prenant le fruit», c'est la «connaissance du bien et du mal » mais connaissance dans le sens de : capacité de déclarer, comme Dieu, ceci est bien, ceci est mal. Il n'y a pas un Bien et un Mal supérieurs à Dieu, que Dieu se bornerait à mettre en application, il n'y a pas un Bien et un Mal transcendants à Dieu (ce que nous croyons toujours lorsque nous jugeons que le Dieu de l'Ancien Testament, par exemple quand il donne à Abraham l'ordre de sacrifier son Fils, fait mal). Et être comme Dieu, c'est devenir capable de déclarer: ceci est bien, ceci est mal. Ce que l'homme a acquis et qui fut l'occasion de la rupture, car rien, absolument rien ne garantit que ce que l'homme va déclarer correspond à ce que Dieu a déclaré. Par conséquent établir une morale est inévitablement le mal. Cela ne signifie pas qu'il suffise de supprimer la morale (courante, banale, sociale, etc.) pour retrouver le bien. Quoi qu'il en soit Dieu libère l’homme aussi de ces morales et le place dans la seule situation éthique vraie, du choix personnel, de la responsabilité, de l'invention et de l'imagination que l'homme doit exercer pour trouver la forme concrète d’une obéissance à son Père. Ainsi toute morale est annulée. Les commandements de l'Ancien Testament ou les Parénèses de Paul ne sont en rien une morale. Ils sont d'une part la limite entre ce qui fait vivre et ce qui fait mourir, d'autre pari des exemples, des métaphores, des analogies, des paraboles incitant l'homme à s'inventer lui-même. Quand Jésus très consciemment et volontairement transgresse les commandements (devenus morale), quand il fait de la transgression une sorte de conduite constante qui doit être assumée par ses disciples, quand Paul pose brutalement la question : « Pourquoi observez-vous ces commandements qui sont uniquement des commandements d’homme», ce n'est pas à la loi juive qu'ils en ont, mais à toute morale.
Subversion des cultures? Ceci pourra paraître plus étrange encore. Et pourtant c’est bien exactement ce que nous montre le texte biblique. On sait à quel point aussi bien l'Ancien Testament que le Nouveau sont imprégnés par les cultures environnantes. On peut retrouver les traces de textes égyptiens (Job et tant d’autres) ou assyro-chaldéens tout au long de la Bible hébraïque. Et même dans l'Ecclésiaste une pensée indiscutablement d'origine grecque ou égyptienne. Tout le monde sait également que Paul s’inspire abondamment du stoïcisme dans les conseils «moraux» qu'il donne, dès lors est-on bien sûr que ces textes culturels expriment la révélation de Dieu ? A l'inverse, cette révélation n’est peut-être pas l’apanage des Juifs, n'en trouve-t-on pas des manifestations chez tous les peuples? Or, ce qui me paraît le seul point passionnant dans ces opérations de reprise, c'est la façon dont les textes sont traités. Jamais on n'insère le texte babylonien ou perse, le texte égyptien ou grec tel quel, dans son identité. On s'en sert et on s'en sert toujours de façon polémique, c'est-à-dire pour démontrer à quel point ce texte est inopérant ou faux.
Il y a dans toute la Bible, à l'égard des cultures environnantes, ce que les situationnistes ont appelé le détournement. Ils proposaient comme l'une des formes de l'action révolutionnaire le fait de ressaisir par exemple un texte et de le détourner de son sens, de son objectif pour lui faire dire tout autre chose. C’est exactement ce que tous les écrivains juifs, puis chrétiens ont effectué. Ils ont pris un texte et ils l'ont appliqué à une situation toute différente. Ils en ont changé certains termes, ils l'ont inséré dans un contexte qui le détournait de son sens premier, etc.
Ainsi le poème égyptien inséré dans Job est radicalement changé parce qu'il est placé dans la relation avec le Dieu d'Israël. De même les récits de la Genèse sont, on le reconnaît très bien maintenant, des récits construits de façon polémique contre les cosmogonies babyloniennes. De même la morale stoïcienne cesse d'avoir et le sens et la portée (universelle!) que l'on prétendait en l'insérant dans le mouvement mort/résurrection, justification/ sanctification: même si les phrases restent les mêmes, le sens en est radicalement mué.
Ceci s'effectue par des voies multiples, l'une des voies très employées par les Hébreux fut l'humour. On prend un mot et on change une lettre ce qui lui donne un tout autre sens. On modifie l’application d'une citation (et Paul a aussi employé celte forme de détournement, par exemple le proverbe sur les Crétois). On procède à des jeux de mots qui soit ridiculisent le texte ou le personnage, soit obtiennent un effet nouveau... Certains exemples sont bien connus: appeler Veau les Taureaux que l'on adorait en Canaan, déformer Baal en Bel-Zebub (le dieu des mouches!), etc. Ainsi les Hébreux se sont situés dans toutes les cultures environnantes, ils ne se sont pas clôturés, enfermés, ils les ont connues et utilisées mais pour leur faire dire tout autre chose. Subversion des cultures. Ce qui est intéressant, et qui n'a jamais été fait, c'est de mesurer la distance entre le texte originaire et le texte inséré dans la Bible ou d'analyser le processus de détournement qui a été employé. (II doit nous servir de modèle de ce que nous aurions à faire nous-mêmes à l'égard de nos propres cultures.)
On peut s'arrêter ici dans ces exemples de subversion du X par rapport à tout ce qui constituait l'univers politique, économique, culturel du monde. Nous aurons à reprendre en détail tel ou tel de ces cas.
* * *
Ceci étant, quel a été l'aboutissement ? Un christianisme qui est une religion. La meilleure affirme-t-on. Au sommet de l'histoire des religions. L'ennui c'est qu'après (donc en progrès de toute évidence!) vient l'Islam... Une religion classée dans l'espèce des religions monothéistes. Une religion caractérisée par tout le religieux, des mythes, des légendes, des rites, du sacré, des croyances, un clergé, etc. Un christianisme qui a fabriqué une morale, et quelle morale! la plus stricte, la plus moralisante, la plus infantilisante, la plus débilitante, tendant à faire des irresponsables. En étant méchant, je dirais des imbéciles heureux. Sûrs de leur salut s'ils obéissent à la morale. Et vont défiler toutes les images de la morale sexuelle, de la morale d'obéissance absolue (inouï, l'obéissance finissant par devenir dans le christianisme la valeur suprême’), de la morale du sacrifice, etc. Un christianisme qui est devenu un conservatisme complet dans tous les domaines, politique, économique, social. Que rien ne bouge. Que rien ne change. Le pouvoir politique, c'est le bien. La contestation, la critique c’est le mal 5.
Il faut que le chrétien obéisse au pouvoir en place par devoir de conscience. Et non seulement cela, mais il faut qu'il devienne un soutien actif du pouvoir en place. Il doit lutter contre tout ce qui le menace. Et de même dans l'ordre social ou économique. La hiérarchie est voulue par Dieu. Les pauvres sont pauvres par la volonté de Dieu, les riches, riches, pour la même raison. Remettre ceci en cause, c’est aller directement contre la volonté de Dieu. Le christianisme devient une force permanente d'antisubversion. C'est la mise au service de l'État par Louis XIV ou Napoléon. La mise au service du capitalisme par la bourgeoisie du XIXe siècle. C'est l'ordre moral...
Dans le domaine des cultures nous trouvons exactement la même inversion. Le christianisme s'imbibe comme une éponge de toutes les cultures et de leurs avatars. Dominé par la culture gréco-romaine, il est devenu terrien et féodal (le système des bénéfices) dans le monde féodal, avec, nous le verrons, toutes les croyances qui le peuvent garantir. Il est devenu bourgeois, urbain, argentifère avec le système capitaliste, et maintenant il devient socialiste avec la diffusion du socialisme. Il a servi à diffuser la culture occidentale dans le monde tant que l'Occident a été conquérant et qu'il asservissait le monde. Maintenant, il se laisse pénétrer par les valeurs des cultures africaines, orientales, amérindiennes... il est du côté «des plus faibles», toujours habile à trouver sa justification, et nous aurons demain un christianisme islamisé, exactement comme aujourd'hui nous avons un christianisme marxisé, hier un christianisme rationaliste (libéral) et avant-hier un christianisme aristotalisé après platonisé; dérision du «se faire tout à tous».
Chaque génération croit avoir découvert enfin la vérité, la clef, le nœud essentiel du christianisme en se plaquant, se modelant sur l'influence dominante. Le christianisme devient une bouteille vide que les cultures successives remplissent de n'importe quoi. Ce n'est pas parce que, aujourd'hui nous découvrons le socialisme et l'islam que nous sommes en quoi que ce soit plus vrais devant Dieu que nos pères, pleins de bons sentiments pour les pauvres sauvages qu'il fallait sortir de leur misère, de leur ignorance, de leur péché, etc. Ce christianisme est toujours aussi plastique à l'égard des cultures qu'il le fut à l’égard des régimes politiques. Je l'ai dit cent fois. Monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, socialiste sous le communisme. Tout se vaut. En cela aussi, le christianisme est l'inverse de ce que la Révélation de Dieu en Jésus-Christ nous montre. Telle est l'esquisse générale. Telle est en même temps la question dramatique. Ainsi s'ouvre une quête que j'essaierai de mener aussi loin que possible, thème par thème.
Nous venons de parcourir un certain nombre de contradictions flagrantes. La question qui s’impose: comment cela a-t-il pu se produire, comment une telle subversion, quelles sont les causes, quels sont les cheminements, quelles sont les étapes de cette perversion? D'après la dernière question évoquée, on a la tentation de tout ramener aux théologiens et à la théologie. Ce fut chaque fois une erreur de théologiens. Il est certain que l'élaboration des rites, le caractère religieux attribué à la foi chrétienne, son inscription dans les grands mouvements religieux, l’apparition de notions totalement étrangères à la Bible comme le Purgatoire 6, l'intercession des saints, la multiplication des intercesseurs, la pénitence, la confession auriculaire, tout cela a bien évidemment une origine théologique. Ce sont bien des chefs d'Église et des théologiens qui sont au point de départ, mais il faut de suite faire deux réserves.
La première, c’est que jamais des théologiens n'ont expressément voulu et enseigné des idées ou des dogmes directement contraires à la Révélation. Même les «hérétiques» ont toujours cherché honnêtement à rendre compte de ce qu'ils comprenaient de celle-ci. Tout ce que l'on peut constater c’est ceci: tel enseignement originaire était presque totalement conforme à la vérité de Dieu en Jésus-Christ; presque, c'est-à-dire que pour une raison ou pour une autre, intellectuelle ou spirituelle, il y avait soit une petite adjonction, soit une interprétation glissante, soit une élision, soit une majoration de tel thème, mais brodant toujours sur une compréhension juste par exemple du texte biblique. Ainsi pour la symbolique de la messe, le purgatoire, les lihri idiotarum, l'honneur donné aux martyrs.
Dans l'évolution qui suit, ce qui va toujours devenir dominant c'est le lapsus, l'élision, etc., c'est-à-dire la partie vicieuse. Lorsqu'il y a dans une pensée théologique une parcelle d'erreur, un fragment d'ambiguïté, une scorie de laxisme ou de syncrétisme, c'est toujours là-dessus que s'est fixée l'attention, que s'est porté l'intérêt. C'est cela que le peuple chrétien a retenu, c'est à cela que l'on a attaché le plus de prix. C'est toujours cela qui a fini par l'emporter, par grandir de façon surprenante, par corrompre le tout, et devenir l'évidence à laquelle se sont rangés les fidèles, qu'ils ont adoptée comme la vérité de Dieu.
Il semblerait que nous soyons en présence de l'accomplissement de la prophétie de Jésus selon laquelle un fragment de mal ou d'erreur peut corrompre le Tout (au sujet du levain des pharisiens). La responsabilité des clercs est donc indiscutable. Cela paraît encore plus évident si nous considérons que nous sommes en présence d'un domaine de foi, de connaissance, de révélation, ce que nous transposons automatiquement quant à nous comme pensée, ou philosophie, ou doctrine (et c'est vrai que tels textes bibliques nous parlent de la saine doctrine) donc une affaire d'ordre intellectuel. Nous avons été tellement accoutumés à considérer que la conduite résulte de la volonté ou de la connaissance, que la morale est faite de préceptes qu'il convient d'appliquer, que tout spontanément, lorsque nous constatons ces égarements, cette perversion, nous l'attribuons à ceux qui ont formulé la doctrine ou élaboré la théologie. Or, nous ne pouvons certes plus nous satisfaire de cette explication, selon laquelle ce serait une erreur théologique, même minime, qui serait à l’origine de toutes les déviations et perversions... Il y a eu mille exemples que nous analyserons, retenons ici les plus évidents.
D'abord et sans aucun doute l'alliance avec les pouvoirs. Pas seulement au moment de la reconnaissance officielle de l'Église par Constantin, pas seulement le «constantinisme» qui s'est perpétué, mais une alliance voulue par les chrétiens et l'Église avec tout ce qui représentait un pouvoir dans le monde. En réalité cela reposait sur la conviction que grâce à la puissance du Saint-Esprit. les pouvoirs du monde seraient conquis et mis au service de l'Evangile, de l'Église, de la Mission. 11 fallait utiliser ces forces pour le bien de l’évangélisation. Il en était ainsi de la richesse, de la reconnaissance des autorités diverses, qui seraient formellement mises au service de l'Église.
Mais il s’est produit l'inverse: c’est l'Église et la Mission qui ont été pénétrées par le pouvoir et totalement détournées de leur vérité par la corruption du pouvoir. Lorsque Jésus dit que son royaume n’est pas de ce monde, il dit clairement ce qu'il veut dire. Il ne légitime aucun royaume de ce monde (même si le prince est chrétien) et met en garde contre toute recherche d'une autre autorité que celle du Saint-Esprit. Or, la réciproque avait joué, et c'est un second ordre de facteurs. La prédication évangélique était essentiellement subversive, l'ensemble des forces du corps social mis en danger par elle s’est retourné de façon à intégrer cette puissance de négation, de mise en question, l'a absorbée en se travestissant lui-même de telle façon que les chrétiens ont pu croire à une mutation de la société. Mais en réalité c'était une apparence ; elle dissimulait la persistance de la force d'assimilation d'une société qui voulait persévérer dans l’être. En réalité les groupes de la société qui ont adhéré massivement au christianisme (élites politiques, sociales, intellectuelles) ont apporté avec eux un rituel social exactement inverse de ce qui était annoncé par Jésus, disons pour simplifier un esprit juridique (romain), une interprétation philosophique du monde (grecque), une méthode d’action (politique) et un ensemble d'intérêts.
Au fond on pourrait schématiser en disant que ce corps social qui a été effectivement mis en danger par la diffusion d’une foi aboutissant à un certain anarchisme, à un refus d'intérêt pour les choses de ce monde (administration, commerce, etc.), la promotion d'un nouveau mode d'être ensemble, a réagi pour se défendre et a absorbé le corps étranger en le faisant servir à ses propres fins. Par là, progressivement, l'Église a été conduite à la reconnaissance de l'adaptation nécessaire de la vérité de Jésus-Christ, à des cultures différentes. Elle a refusé d'entrer ouvertement en guerre contre les tendances religieuses, intellectuelles, sociales de l'Empire, elle a abandonné le radicalisme de Jésus et des prophètes, elle a adapté les messages aux cultures diverses, c’est-à-dire qu’elle a modifié le contenu de la Parole qui lui était confiée. Ce fut le triomphe du signifiant sur le signifié.
On constate alors, dès le IVe siècle, ce que certains ont qualifié de paganisation de l'Église. Elle a adopté des coutumes et des croyances étrangères à l'Évangile. Elle a été affrontée à la dure question de savoir si oui ou non la vie politique et sociale était légitime, et séduite, environnée, pénétrée par une sorte de cinquième colonne, elle l'a finalement légitimée. Elle a transformé le culte païen de l’empereur en un véritable «culte» chrétien. A Byzance essentiellement. Elle a fait entrer en elle des croyances populaires, elle a repris des mythes païens et les a christianisés, comme elle expropriait les temples païens pour en faire des églises. Ce faisant elle ne réalisait absolument pas que le résultat secret mais véritable était la ruine de la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Et comme par ailleurs cette Église avait fortement le sentiment de détenir la seule et unique vérité, qu'elle avait une sorte d'obsession de l'Unité — Unité spirituelle qui devait correspondre à l'unité visible de l'Empire — elle ne tolérait plus la diversité des expressions de la foi. Il fallait tout ramener à l'Unité (d’où la persécution des hérétiques).
Elle devait en même temps absorber tout ce qui paraissait intellectuellement ou religieusement valable dans les sociétés passées, d'où la tendance au syncrétisme, qui a commencé au IIIe siècle et n'a pas cessé jusqu'à aujourd'hui, dans toutes les Églises. L'idéal fut de faire la synthèse entre le christianisme et ce qui lui était sinon ennemi, du moins étranger. Ces divers chemins ont progressivement conduit l'Église et les chrétiens à valider l'inverse de ce qui était révélé par Dieu et de l'impulsion donnée par Jésus-Christ.
Or, le drame fut le suivant: on ne pouvait pas totalement évacuer ce que Jésus avait dit et fait. Il avait apporté un certain nombre de modèles qui comportaient des conséquences. Il avait apporté, par exemple, une liberté nouvelle, un amour nouveau, une expression de la vérité... il s'est alors passé un lait étrange : un certain nombre d'effets, de conséquences, de modalités de cette foi chrétienne ont subsisté alors que la substance de la loi avait en elle-même disparu ou avait été totalement adultérée. Ainsi une nouvelle morale naissait, ne reposant plus sur rien, une nouvelle conception de la relation entre le pouvoir et les sujets, la mise en œuvre d'exploitation de la nature, une nouvelle relation entre le Roi et Dieu, la volonté de parcourir le monde pour connaître et convertir, etc., si bien qu’à longue échéance on a pu dire que, par exemple, la laïcité de l’Etat, la démocratie ou le socialisme étaient les expressions normales du christianisme. Mais d’un christianisme qui n’avait plus aucune relation avec Jésus-Christ, et avec Dieu. Feuerbach a parfaitement bien explicité cela.
Nous pouvons considérer que le théologique a été l'un des facteurs de cette perversion mais non la cause, et nous entrons dans un ensemble complexe de facteurs, politiques, idéologiques, sociologiques, que nous pourrons seulement ici débrouiller schématiquement.
Il faut bien commencer par le théologique ! Il ne s'agit nullement de faire le détail, discuter de la valeur des grandes constructions. Je ne vais pas reprendre la théologie d’Irénée, d'Ambroise et d'Augustin. Encore moins celle des Pères grecs. Je n’entrerai pas dans la querelle des nominalistes et des réalistes (querelle si moderne !), nous ne chercherons ni Thomas d'Aquin ni Occam, et je laisserai de côté Luther ou Calvin, Newman ou Küng. Tant de pensées justes, exactes, vraies, couvrant tant d’erreurs et de déviations! Il me semble que tout se ramène à une mutation phénoménale de compréhension de la Révélation. C'est le passage de l’histoire à la philosophie. Je crois que tous les errements de la pensée chrétienne reviennent à cela. Je veux dire que tous les théologiens dont j'ai cité le nom ont pensé juste, que leur théologie était vraie, qu'il n’y a pas chez l'un une hérésie et chez l'autre une droite doctrine, je dis que tous étaient pris dans le cercle philosophique, que tous ont posé des problèmes métaphysiques. Tous ont cherché une réponse par la voie de la pensée ontologique. Tous ont considéré le texte biblique ou la révélation connue soit comme des points de départ d'une philosophie, soit à traduire en termes philosophiques, soit comme des références de pensée. Ils avaient des questions intellectuelles, métaphysiques, épistémologiques, etc., et ils ont amené le texte biblique à devenir un système de réponses à ces questions. Ils ont utilisé le texte biblique en fonction de leurs besoins au lieu de l'écouter tel qu'il était (même Calvin, hélas!).
Autrement dit, une fois effectué le passage de l’histoire à la philosophie, tout ce qu'ils disaient était parfaitement exact, vrai. véridique, ils exprimaient une foi profonde et un authentique souci de la vérité. Et tout était parfaitement faussé par l’erreur d'aiguillage au départ. C'est bien pourquoi les déviations ont été plus fortes que la vérité retenue. Très tôt, on a oublié l'essentiel: le Dieu biblique ne révèle pas une sorte de système philosophique, ni une morale, ni une construction métaphysique. 11 entre dans l'histoire des hommes, accompagne son peuple. La Bible hébraïque n'est nulle part (même dans les livres sapientiaux) une construction philosophique, un système de connaissance. Elle est une suite d'histoires, qui ne sont pas des mythes destinés à voiler en dévoilant une vérité objective et abstraite. Des histoires qui sont une histoire, l'histoire du peuple élu, l'histoire des accords et désaccords de Dieu avec ce peuple, l'histoire des fidélités et désobéissances. Il n'y a rien d'autre que de l'histoire, temporelle (et non pas éternelle), laïque (et non pas «sainte»), une histoire qui nous dit «qui est Dieu avec et pour l'homme», mais qui ne parle jamais de Dieu en soi, qui ne fournit jamais une théorie sur Dieu. C’est un livre qui, comme toute histoire des peuples et des hommes, est bourré de questions, mais où il n'y a jamais de réponse. Ou plus exactement la réponse est, elle-aussi, incluse dans l'histoire, et elle incombe à l'homme.
Même les parties de cette Bible hébraïque qui nous paraissent plus désincarnées, comme par exemple toute la loi, les lois, les formulations juridiques... participent encore de l'histoire. Le droit n'est jamais ni éternel ni absolu, il est toujours lié à une histoire donnée et ce que nous montre ce livre, ce sont des lois éternelles en ce qu'elles expriment une volonté de l'Éternel, mais parfaitement historiques. Il y a là une vérité centrale: ces paroles, les «dix paroles» par exemple, ne sont pas vraies en soi, elles ne sont pas vraies comme une loi scientifique, objective, neutre... Quel que soit le professeur qui l'enseigne, une telle loi reste la même parce qu'elle lui est extérieure et peut être transmise à ceux qui l’écoutent comme un quelconque paquet. La loi biblique au contraire n’est vraie que parce que c'est l'Éternel qui la dit. Elle tire sa vérité de lui 1, si on la détache de celui qui la dit, elle n'est plus qu'un sujet de discussion avec des éléments acceptables.
1. Et c’est pourquoi la conception de B. H. Lévy qui exalte la Loi et ignore Dieu est simplement absurde.
C'est pourquoi aussi cette loi ne tombe pas du ciel comme les feuillets d’or du célèbre J. Smith. Elle est donnée au cours d'une élection, au cours d'une libération, comme attestation d'une alliance. Elle ne peut pas être séparée de cette aventure. La loi est un point de l'alliance et sera le point de départ d’une nouvelle histoire. Elle n’est jamais une sorte de code figé, abstrait de l’existence. On ne peut pas faire un système de la loi hors de la présence vivante, mouvante, actuelle de celui qui précisément se proclame le Dieu vivant. Mais la vie ne se met jamais en doctrine ni en connaissances scientifiques. Et ceci va encore se prolonger, s’accentuer en Jésus.
Pour achever son œuvre Dieu ne nous envoie pas un livre de métaphysique, ni un livre sacré de révélations gnostiques, ni un système épistémologique complet, ni une sagesse achevée, il nous envoie un homme. A son sujet, cela recommence: on raconte des histoires qui font une histoire. Même ceux qui, comme Paul ou Jacques, sont les plus théoriciens gardent soigneusement l'historique comme pierre de touche de l’authenticité. Tout ce qu'ils écrivent concerne exclusivement l'histoire de Jésus et l'histoire de ceux qui sont appelés à croire. Le plus grand théologien, Jean, aussi bien dans son Évangile que dans les épîtres et l'Apocalypse, n'exprime sa théologie que comme une histoire 1. Le dernier livre fait encore, en tout point, référence à l'Histoire qui est non pas la vérité, mais le seul cadre possible pour entendre et exprimer la volonté de Dieu. Or, voici donc le mode que Dieu a choisi pour se révéler à l'homme, et voici que l'homme ressaisit tout cela, le change entièrement de cadre pour le faire entrer dans son propre système de questions et d'expressions. Je ne dis pas du tout que c'était fatal. Ce fut accidentel.
1 Il effectue parfaitement l’une des opérations dont nous parlions dans l’introduction : il utilise des idées gnostiques pour les détourner de leur prétention et les faire servir à expliciter l’incarnation historique de Dieu en Jésus-Christ.
La pensée hébraïque a été semée dans une terre nourrie de la pensée grecque et de la juridicité romaine2. Il a fallu tout de suite retraduire ce qui était histoire en termes compréhensibles pour le monde gréco-romain. C’est-à-dire en termes philosophiques et juridiques. La Torah est devenue un équivalent divin de la loi des Douze Tables. La révélation de Dieu est devenue le point de perfection de l’enseignement de Socrate. Ce qui s’est alors produit est d’une importance décisive. On a interprété la Bible par les moyens intellectuels de la philosophie grecque. Au lieu d'écouter le texte tel qu'il était, on a voulu en tirer un système philosophique cohérent. On l'a interprété soit dans le cadre de la pensée platonicienne, soit dans celui de la pensée aristotélicienne, mais dès lors peu importe le système, que l’on prenne Héraclite ou Épicure, cela revient au même. On a considéré les récits bibliques comme des mythes dont il fallait retirer une «pensée» universelle et abstraite.
2 Un exemple très connu de la mutation que la Révélation a subie du fait de la contamination par la pensée grecque concerne l’immortalité de l’âme. Je le rappelle d’un mot. Dans la pensée juive, la mon est totale. Il n’y a pas d’âme immortelle. Il n'y a pas de division entre le corps et l’âme. La pensée de Paul est totalement juive ici. L’âme c’est du « psychique » qui fait partie de la «chair». Le corps est l'être tout entier. Il n'y a, à la mort, aucune séparation entre âme et corps. L'âme est mortelle parce que le corps l est. Mais il y a résurrection. De ce néant qu'est devenue la vie de l’homme. Dieu crée à nouveau l’être qui était mort. Mais c’est une création par pure grâce, et non pas une âme immortelle, intrinsèque à l’homme. Or, la philosophie grecque va faire pénétrer cette notion d’âme immortelle chez les théologiens. Puis comme c’était une croyance répandue dans les religions populaires, elle va être intégrée au christianisme. Mais c’est une perversion totale : dorénavant, tout ne dépend plus de la libre grâce de Dieu, et de même peut commencer l’évaluation d’une plus ou moins grande assurance de l’immortalité suivant les vertus et les œuvres. Toute la pensée chrétienne va être déviée à partir de cette mutation provenant de la philosophie grecque et des cultes orientaux.
De même un ouvrage passionnant révèle ce type de déformation : Louis Rougier. Astronomie et Religion en Occident. Pans, PUF, 1980; il montre la filière par laquelle s’est constituée la croyance en l'immortalité céleste des âmes, qui apparaît au cours de la seconde moitié du Ve siècle avant J.-C., à partir de l’astronomie. L’astronomie pythagorienne a transformé radicalement la représentation que les peuples méditerranéens se faisaient de la destinée des âmes. A la conception du souffle vital qui se dissipe avec la mort, à la foi en une survie d’ombres vaines errant dans le royaume souterrain des morts, elle substitue l'idée d’une âme d’essence céleste, exilée en ce monde. Ceci va contaminer complètement la pensée biblique, et peu à peu se substituer à l’affirmation de la résurrection, en transformant le Royaume des morts en Royaume de Dieu.
On me dira que l'homme ne peut pas faire autrement que d'utiliser ses propres instruments de connaissance même pour comprendre une histoire. C’est tout à fait vrai. Mais je dirai que la pensée hébraïque avait aussi ses instruments de connaissance, parfaitement explicités dans sa langue: c’est à cela qu'il fallait se plier, se soumettre, se convertir, au lieu de faire entrer cette révélation dans la camisole de force de la pensée gréco-romaine; au lieu de la placer sur ce lit de Procuste, ou encore dans cette «cage à tigre» !
Se convertir! Le grand mot est lâché ! Les hommes du IIIe siècle et ensuite se sont convertis au christianisme sur le plan moral et religieux, mais ils ont gardé intact leur mode de pensée. Il fallait aussi convertir ce mode de pensée. Quand Jésus reprenant le commandement de l'Ancien Testament dit qu'il faut aimer Dieu... de toute sa pensée, cela aurait dû faire sauter les philosophes! Comment aimer avec sa pensée! Comment subordonner sa pensée à une révélation de l’amour, et de l'amour de Dieu. Cela va à l'encontre de toute démarche philosophique objective et cohérente! Rien de plus incohérent que l'amour et la vie! Cela eût dû alerter profondément nos théologiens... mais ils ont préféré mettre l'amour dans leur système. Platon l'avait d'ailleurs déjà fait. Mais comment ne pas avoir compris que si Dieu avait voulu nous délivrer une philosophie, il nous aurait fourni un livre cohérent et non cette incohérence vivante qu'est la Bible. S'il s'était situé dans le domaine de la connaissance, il aurait exprimé une Parole scientifique !
Or, avec la métaphysique, l'éthique et le droit on a radicalement transformé tout le sens de la Révélation, même si formellement ce que l'on avançait pouvait paraître exact. Même si l'explication était fidèle et les interprètes sérieux et pieux. Ce n’est pas une affaire de foi ni de piété ni d'intelligence, c'est le faux sens intégral. C’est ainsi par exemple que le Dieu libérateur et qui fait grâce va être très rapidement vu au travers du paterfamilias du droit romain. Là où Jésus dit: Mon Père, le romain traduit Pater (avec l'implication pater familias et tout le droit familial et tous les mythes romains entrent par cette porte ouverte!...) De même dans ce monde que Rome a contaminé de juridisme, on va employer non seulement la méthode du raisonnement philosophique grec, mais la méthode d'exégèse (combien habile et rigoureuse) des juristes romains pour expliciter les textes bibliques, et éliminer leurs discordances! A partir d'un discours essentiellement athéologique (je ne dis pas du tout athée!) qui est celui tant de l'Ancien Testament que de l'Évangile, on va du fait de la connaissance, de la reconnaissance, de la validation, de l'acceptation de problématique, de la philosophie, on va donc inévitablement penser le contenu de la Révélation dans une tonne qui lui était étrangère, on va changer le «signifiant », on va élaborer une théologie 7. Là se trouve à mon sens un premier facteur de la subversion. Mais entre bien d'autres!
* * *
Je pense qu'un autre facteur de déformation a été le succès même du christianisme. Ce succès reposait lui-même sur l'importance de la diaspora juive. Le peuple juif fournit à cette époque une part importante de la population de l'Empire et, dans chaque grande ville, existait une colonie juive. C'est dans ces colonies que les premiers apôtres et missionnaires chrétiens ont travaillé. Ils ont pu diffuser l'Evangile. avec succès mais en rencontrant aussi des oppositions de la part de ce milieu juif. On sait aussi que cet Evangile a été reçu rapidement dans les milieux pauvres, esclaves, «prolétariat urbain», etc.8. Toutes les histoires de cette époque soulignent qu'il y avait dans l'Empire une intense soif religieuse. Les religions traditionnelles s'étaient effondrées, et le bouillonnement des échanges dans le monde méditerranéen rendait plus nécessaire une religion qui tende à l'universalisme. Le culte impérial n’avait pas réussi à fournir une vraie religion satisfaisante pour tous, comblant ce besoin religieux. Le culte impérial avait réussi sur le plan politique, mais c'était insuffisant. Et partout se répandait un nouveau type de religion, ce que l'on appelle les religions à mystère, avec une théologie emblématique et métaphorique, la célébration de rites purificatoires, les phénomènes d’extase et de visions... On a interprété cela comme une influence de l'Orient : je dirais l’inverse! Les religions orientales se sont diffusées partout dans la mesure où il y avait ce besoin, cet appel, cette recherche d'un nouveau spirituel et mystique, cet abandon des vieux mythes et le sentiment de l’insuffisance des rites vieux de cinq ou six cents ans.
On ne croyait plus à Jupiter, on était prêt à s'ouvrir à Mithra, à l’orphisme, à Eleusis, à la nouvelle Diane. Le culte de Mithra s’est répandu de façon stupéfiante dans le monde militaire. Et c’est aussi un facteur: les soldats allaient partout dans l'Empire, de garnison en garnison. Ceux qui avaient résidé en Orient n'avaient pu manquer d'être influencés, marqués par ces nouveaux phénomènes qui paraissaient partout. C’est dans ce vaste courant que s'inscrit la poussée du christianisme. Une religion nouvelle de plus. Une religion qui tient un discours religieux assez voisin des mystères, qui parle d'incarnation d'un dieu, de résurrection d'un homme, de millénarisme, de purification par le sang répandu, de baptême et manducation du dieu. Je traduis ici en termes non chrétiens et religieux ce que nous connaissons bien. Mais c'est sous cet aspect-là, dans cette traduction-là que le christianisme a été entendu et compris dans les milieux en quête de nouveau spirituel, mais aussi de renouveau moral, et aussi de fusion en Dieu.
Ainsi le christianisme s'est répandu dans le courant des religions à mystère, ce qui par rétroaction a fait entrer le mystère dans la théologie chrétienne. Le concept de mystère tant comme réalité inexplicable que comme effusion en Dieu est assez étranger à l'expression juive de la Révélation. Par contre, on le trouve dans le Nouveau Testament chez Paul et surtout dans l’Apocalypse mais pour désigner essentiellement soit le Dieu caché, soit l'Incarnation. En tout cas il n'a rien à voir avec les mystères célébrés. Mais il y a eu l'ambiguïté de la qualification de mystère pour ce qui est inexplicable, et puis aussi de mystère au sens païen, célébration d'une communion extatique, sinon orgiastique. Les deux furent assez aisément confondus. Or, ces religions sont essentiellement des religions d'évasion et sans aucun doute le christianisme a été reçu lui aussi comme religion d'évasion hors du monde, religion compensatoire (soit dans la fête, soit dans l’autre monde) qui conduit à abandonner le monde à son sort, à se retirer du monde (d'où les courants ascétiques, les ermites, etc.) mais conduit aussi à accepter son sort pour ce qu’il est, sans chercher à changer quoi que ce soit, puisque l'on possède la porte de sortie, l'évasion toujours possible.
Opium du peuple : le christianisme ne l'était nullement dans ses origines mais il a été investi de cette signification et de cette fonction par contamination des nombreuses religions de ce type dans la suite desquelles il s'est étendu. Religion d'évasion, disions-nous. Or, ceci est essentiel: il y avait abandon de l'autre grand «mode» religieux, le mode rassemblement et unification (re-ligare : relier, selon une étymologie douteuse). Or, justement, les religions traditionnelles que l'on abandonnait étaient des religions «civiques», des religions de la cité, destinées non point à assurer un salut personnel ou une gratification mais le lien dans la cité, la cohésion sociale, le «consensus».
Au Ier et au IIe siècle, on passait dans l'Empire de ce mode religieux à l'autre. Le christianisme contestataire de ce monde, récusant la religion impériale, en a largement profité. Et cela d'autant plus que non seulement se généralise cette soif de salut (que l'affirmation des Ptolémées d'être Sôter ne suffisait pas à étancher) mais s'étend aussi un vague sentiment de peur dans l'Empire, dont de nombreux témoignages littéraires font état. Et voici que s'offre une religion non plus redoutable mais de la grâce, de la joie, de la libération, de l'espérance. Car il ne fait pas de doute que c'est cela qui était prêché par les premières générations chrétiennes. D'où le succès, l'adhésion, la conversion. Puis quelques bons intellectuels ont, eux aussi, accepté cet Évangile et, au IIIe siècle, commence à se produire un certain intérêt pour cette nouvelle doctrine, pour cette philosophie, dans des milieux cultivés. chez des «femmes du monde», parmi certaines élites qui s'intéressent aux nouveautés.
Je ne crois pas faire offense aux martyrs en disant que ce n'est pas uniquement leur vertu, leur héroïsme, leur sainteté qui ont converti les masses. S’il en avait été ainsi, si l'histoire du développement du christianisme avait été du modèle Saintes Images, conversions admirables par l'effet d’une vraie prédication et de saints martyrs, cela n’aurait pas eu le contre-effet terrible que nous tâchons de comprendre. Hélas, humain, trop humain. 1! y a donc eu un «intérêt», une surprise pour quelque chose de vraiment nouveau dans un milieu blasé, convaincu de la vanité, de la futilité de la vie et de la politique, et qui se trouvait soudain en présence d'un possible Sens, et d'une voie inexplorée. Qu'il y ait eu des conversions authentiques, et cela même dans les familles impériales, c'est évident. Mais qu'il y ait eu aussi un effet de curiosité, puis assez vite de mode, c'est je crois indiscutable.
A la fin du IIIe siècle, le christianisme était devenu à la mode. Mais alors, ceci supposait un mouvement de mise à jour dans le christianisme, il fallait apporter des réponses à tout, et en effet la théologie au lieu de se cantonner à l'explicitation de la Révélation commence à s'intéresser à toutes les questions et à philosopher. Entretenir l'intérêt, par exemple, divulguer une correspondance entre Sénèque et saint Paul, etc., discuter de tous les problèmes à la mode c’était la rançon du succès. Celui-ci était acquis mais alors se produisit le retournement tragique, qui paraissait inévitable: après avoir cherché à répandre la Bonne Nouvelle pour elle-même, et sans vouloir le succès, inévitablement, la venue de celui-ci a entraîné, comme toujours, une soif de succès dont les chrétiens ne furent pas indemnes. Tout ce que l'on peut leur reprocher, c'est de n'avoir pas été conscients de ce qui était en train de se produire, et que la société inversait le christianisme au lieu d'être subvertie par lui !
Ils ont eu dès lors assez vite le désir du succès. Non pas, bien entendu, le succès mondain, le succès entraînant des bénéfices ou des honneurs. Mais puisqu'un nombre croissant d’hommes et de femmes venaient à eux, comment ne pas attribuer cette réussite à la volonté de Dieu, et comment ne pas se sentir appelé dès lors à profiter de ce succès. Paul n'avait-il pas dit : « Malheur à moi si je n'évangélise. » On avait bien commencé, en effet, par une évangélisation très rigoureuse, scrupuleuse, mais maintenant on atteignait les grands nombres. Il ne s’agissait plus de la conversion un par un, des ecclésioles de maison, c'étaient de grandes assemblées qui se réunissaient. Comment résister à l’envie de faire de 1’« évangélisation de masse » en n'étant plus très regardant sur l'authenticité de la foi des convertis. On baptisait en masse.
Vers le IIIe siècle se produit le retournement décisif : dans l'Église primitive, la conversion personnelle entraînait l'entrée dans l'Église et supposait une sorte de cheminement préalable.
Quand on eut affaire à des niasses si nombreuses, il devint impossible de contrôler la vérité de chacun, et le processus s’inversa : on entrait dans 1 Église, et c’était là que l’on recevait une instruction religieuse qui allait garantir le sérieux de la foi. L’entrée dans l'Église serait suivie du cheminement spirituel et de l'accession à la connaissance. Il fallait jeter le filet, pour ramener tout ce que l’on pouvait. Mais le succès mettait le christianisme sur une mauvaise pente. Car au fond, pourquoi attendre une entrée délibérée dans l'Église? N'était-il pas aussi simple de faire entrer tout le monde, et ensuite d'éduquer? On est, dès lors, sur la voie du compelle intrare qui a été rendu célèbre par Augustin mais qui de toute évidence se pratiquait avant lui. Nous le retrouverons avec la relation entre l'Église et le pouvoir impérial. Telle était la voie du succès. Il faut bien reconnaître qu'à lui seul il pervertissait étrangement les premières expressions de l'incarnation de Christ dans le corps de l'Église.
* * *
Le succès avait conduit le christianisme dans la famille impériale, et dans les élites du gouvernement. Ce fut alors la «conversion» de Constantin... Nous aurons à examiner au chapitre II la signification et les conséquences politiques de cette conversion, et la subversion du christianisme par la politique. Ce que je voudrais montrer ici c’est qu'en définitive l'adhésion, l'acceptation d’un pouvoir, d'une puissance, l'alliance avec une des puissances du monde, conduit inévitablement à l'adhésion à toutes les puissances de la société. Il est impossible de faire le détail. Il n'y eut pas seulement conversion du monde politique au christianisme; en parlant des «élites», il faut aussi penser aux catégories riches de cette société qui se convertissait. Je ne puis suspecter leur conversion ni de machiavélisme ni d'adhésion à une idéologie qui renforce leur pouvoir. Il faut admettre la conversion de bonne foi, et même de vraie foi. Mais il faut considérer le contrecoup: l'adhésion du monde riche de l'Empire au christianisme entraîne une autre relation aux pouvoirs. Ce n’est pas seulement le rapport au politique qui change, mais l'optique générale envers tout ce qui est pouvoir.
Les gens riches vraiment convertis (une fois encore je souligne ce qui me paraît fondamental, à savoir qu'il faut toujours présupposer la bonne foi...), prenant au sérieux le message chrétien, vont se mettre à donner. Et sans doute on commence à s’occuper des pauvres. L’histoire traditionnelle se félicite des innombrables fondations de l'époque en faveur des malades, des pauvres, des enfants abandonnés, sous l'influence du christianisme. Mais on donne aussi et largement à l'Église elle-même et, involontairement (car en ce temps l'Église n'était pas saisie par la soif de l'argent), celle-ci devient progressivement riche. On investit. On construit de nouvelles églises somptueuses. On bâtit des monuments commémoratifs sur les lieux saints. On produit les œuvres d'art bien connues des V-VIe siècles... L'Église devient, qu'elle le veuille ou non, une puissance d'argent. Elle reste réticente envers l'argent lui-même. Ses théologiens continuent à tenir un discours sur la pauvreté, et certains condamnent la richesse. Mais on s'engage dans le grand malentendu sur la fin et les moyens.
Puisque cet argent qui s'accumule dans les caisses de l'Église sert à la gloire de Dieu et à l’entretien des pauvres, n'est-il pas bon et sanctifié? Le seul problème étant celui du bon usage. Dès le IVe siècle, cette interprétation commença à faire les ravages, dans tous les domaines qui se poursuivent aujourd'hui encore. Or, du fait même de cet enrichissement et du nombre, les premières formes d'Église que les chrétiens avaient adoptées disparaissent, à savoir communauté de vie et de biens: elles ne peuvent pas être maintenues. De toute façon les différences extrêmes entre les milieux sociaux interdisaient de telles relations. L'Église se concentre. Le fait du nombre, de la richesse à gérer, de la relation au pouvoir conduit inévitablement à l’institution.
Il est inutile de chercher quand apparaissent les évêques, ou quels étaient leurs pouvoirs, ou s'il y a eu changements des attributions, ce n'est pas cela qui est important, c'est le fait de ! 'organisation qui s'élabore par nécessité et par contamination avec les institutions impériales. Avec évidemment une hiérarchie... C'est la transformation de l'Église en institution qui est le fait majeur correspondant à l'enrichissement. Or, cette gerbe d'événements produit une série de mutations extraordinaires: c'est la réduction de l'amour et de la grâce au profit des œuvres. C'était tout à tait compréhensible: la richesse permettait de faire des bonnes œuvres, de réaliser ce que «commande» l'Évangile, ces services, ces générosités (qui une fois encore étaient sur le plan social un énorme progrès par rapport à l'incapacité du paganisme, et au manque d'intérêt de celui-ci pour tout ce qui était du domaine de l'œuvre sociale). N'étaient-ils pas la marque, l'expression, le signe visible indiscutable de l'amour?
On assiste donc, aux IVe-Ve siècles, à un glissement de l'amour et de la grâce vers le service et «l'action sociale». Mais cela changeait totalement la perspective chrétienne. Et c’était en corrélation avec l'institution, avec la rupture entre un clergé de prêtres et un peuple laïque, avec une dominante dans l'Église de catégories riches et puissantes. Il y avait rupture entre ceux qui s’occupent des autres, qui rendent le service et qui expriment la charité et puis ceux dont on s'occupe, qui sont l'occasion de la charité des autres et à qui on rend service. Telle était la vraie rupture de l'Église. Comment, dans ces conditions, aurait-on pu maintenir une théologie de la non-puissance, et plus encore une pratique de la non-puissance. Bien entendu, il y a dans toute l'Église les exemples de ces riches qui abandonnent tout, qui se font pauvres pour Dieu. Ils ont parfaitement existé. Mais précisément en faisant cela, ou bien ils choisissaient la vie érémitique et se mettaient eux-mêmes hors de la vie de l'Église, ou bien ils étaient canonisés, montrés du doigt comme les exemples miraculeux de sainteté, c'est-à-dire exclus de la vie concrète de l'Église, mis hors de l'Église comme les «Saints», que, bien entendu, il n'était pas question d'imiter en masse.
Comment survivre si tout le monde devenait pauvre! Il ne s'agissait là que de faits exemplaires destinés à être admirés; l'acte même de canonisation était la démonstration qu'il y avait une foi d'exception qui n'était pas destinée aux fidèles. Ceux-ci devaient, au contraire, suivre une voie conforme à la Nature et à la normale. La théologie devient alors de plus en plus une théologie de la Nature, et s'éloigne de la théologie de la Grâce. On occulte la question dure, posée par Jésus: «Que faites-vous d extraordinaire?» En accord avec toute la société, on entre dans une recherche de la normalité, de l'obéissance aux «lois de la nature». Le terrain était d'ailleurs bien préparé dans toutes les tendances antérieures. Je ne dirai donc pas du tout qu'il y a eu corruption de 1'« idéal » premier de l'Église, mais un courant tout simple, un jeu évident de changements minimes qui se produisaient sans mauvaise intention. Il n'y a pas eu machiavélisme des dirigeants, ni confiscation de la vérité chrétienne qui appartenait aux pauvres, par des riches et des « nantis», non, ceux-ci étaient sûrement aussi pieux que les Rois mages... mais quand les riches sont là, les pauvres ont difficilement leur place.
Selon le même phénomène que nous connaissons bien, quand il y a un intellectuel dans un groupe de gens simples peu accoutumés à manier des idées, c'est le premier seul qui parle et qui prend toute la place. Ce que l'on peut reprocher alors aux chefs d'Église et aux théologiens c’est de s'être mis à justifier, à légitimer les pouvoirs, en s'efforçant de montrer qu'il n'y avait pas de contradiction, en particulier entre la richesse et Jésus-Christ, l'utilisation du courant (indéniable) de l'Ancien Testament pour qui la richesse est une preuve tangible de la bénédiction de Dieu. Le ver était dans le fruit. La trahison théologique consistait à démontrer que ce n'était pas un ver. Or, tout se tient. A partir du moment où une maille craque, tout se met à «filer». A partir du moment où les pauvres ont sans doute toujours été bien accueillis, bien secourus, bien servis dans l'Église, mais de la façon que nous avons dite, alors tout ce qui représentait la faiblesse, ou l'infériorité (physique, sociale...) passait au second plan.
L'exemple le plus spectaculaire est celui de la femme. Elle va, après sa période d'indépendance acquise avant la diffusion du christianisme, se voir reléguée au second plan. C'est d'autant plus intéressant que jamais l'Évangile ni la première Église ne sont hostiles aux femmes, ni ne les minorisent, et que, en concordance, la situation des femmes dans l'Empire romain (surtout dans la partie orientale) était plutôt favorable. Malgré cela, le christianisme devenu puissance, pouvoir, autorité va jouer contre la femme. Étrange perversion, mais parfaitement compréhensible si l'on veut bien admettre que la femme représente justement l'innovation chrétienne par excellence, la grâce, l’amour, la charité, le souci du vivant, la non-puissance, le soin des petites choses, l'espoir des commencements... tout ce que précisément le christianisme était en train d’abandonner au profit de la gloire et du succès.
Je ne pense pas que ce soit à partir des deux ou trois textes de Paul que l'on interprète toujours comme mysogines et antiféminins que le christianisme a été conduit dans cette voie, mais par la mutation qui l'a conduit à adopter des valeurs de conquête, de pouvoir, de domination (pour la bonne cause!). Dès lors, les femmes étaient écartées de la participation à la vie spirituelle et à la vérité du Christ. On utilisait ensuite les textes bibliques (séparés de leur contexte et surtout de leur contrepoint) pour justifier cette attitude. Le choix de ces valeurs provenait non d'une attitude philosophique, ni d'une option idéologique, mais du fait matériel de l'accession des catégories riches et dirigeantes jusqu'au cœur de l'Église. On procède à une relecture de la situation, de la vocation affirmées par la Révélation au sujet de la femme.
Ce mouvement coïncidait avec l'extrême dégradation des mœurs. On fut d'autant plus exigeant que l'Église se chargeait de la moralisation de l'Empire. Il est bien exact que la dissolution morale avait considérablement gagné, mais la rigueur a été plus grande à l'égard des femmes. Délaissant le vrai message on a cherché les textes qui pourraient justifier la rigueur morale. Ce fut d'autant plus violent que la liberté affirmée pour la femme et la haute place qui lui était attribuée étaient plus profondes. La réaction masculine s'est située dans le champ de la concurrence des sexes. Mais alors, et c'est ici seulement que la critique traditionnelle trouve sa place, plus on réprimait la liberté féminine, plus on accusait la femme (tentatrice de la Genèse, etc.), plus on la réduisait au silence, et plus, en réciproque, on en exaltait le rôle idéal, le modèle une seule fois réalisé. Le culte de la Vierge naît sur cette répression, pour la voiler et pour donner bonne conscience à l'homme. Le culte de la Vierge n'est en rien la preuve que l'on plaçait la femme très haut. Il en est exactement l'inverse. Il joue le rôle d'une idéologie et, justement, dévoile le mécanisme de dépouillement contre la femme, de minorisation, de négation. Le modèle est parfait mais il est unique. Parce qu'aucune femme ne peut en approcher, alors toutes doivent être, au nom même de l'excellence de la Vierge, réduites en tutelle. Cependant que l'adoration à la Vierge servait de preuve de la haute estime en laquelle on tenait la Femme. Mécanisme idéaliste bien connu, plus le modèle est parfait, plus il autorise la réjection du concret.
* * *
Le succès et l’alliance avec les catégories sociales au pouvoir entraînèrent dans l'Église un phénomène de massification. Jésus avait annoncé à ses disciples qu'ils étaient le petit troupeau. Toutes les comparaisons qu'il prend tendent à montrer que les disciples de Jésus sont forcément en petit nombre et peu puissants. Le levain dans la pâte. Le sel dans la soupe. Les brebis au milieu des loups, et combien d’autres images. Jésus ne semble jamais avoir eu la vision d'une Église triomphante et triomphale englobant le monde. Il nous montre toujours une force secrète qui modifie les choses de l'intérieur, qui agit spirituellement, il nous montre une communauté, ne pouvant être rien d'autre qu'une communauté.
Le royaume des Cieux est la plus petite graine, une semence enfouie dans le sol, un trésor caché dans un champ, mais si en tant que royaume de Dieu il est appelé à englober le monde entier, tel n'est pas son rôle, ni celui de l'Église sur la Terre. Or, la situation s’inverse. Il n'est plus possible de vivre en communauté non seulement pour les raisons que j'indiquais plus haut, mais simplement aussi à cause du nombre. On passe du «petit troupeau» à la masse. Comment imaginer que cette masse puisse être organisée sur le mode communautaire? Comment imaginer que cette masse puisse être porteuse d'une foi personnelle, approfondie, engagée, militante, éclairée? Comment imaginer que cette masse va abandonner ses anciens préjugés, ses anciennes manières de vivre, ses anciennes croyances?
Je ne puis éviter de citer un texte de Kierkegaard, l'instant 9 qui est ici décisif. Car il montre que le succès qui détruit le christianisme n'a pas seulement une racine sociologique mais une racine théologique essentielle. «L'État se rapporte directement au nombre: quand un État dépérit, le nombre décroît et l'État disparaît: son concept se vide. Le christianisme se rapporte au nombre autrement: un seul vrai chrétien suffit à lui donner réalité. Et même le christianisme est en raison inverse du nombre. Quand tous sont devenus chrétiens, le concept de chrétien est vidé. C’est en effet un concept polémique : on ne peut être chrétien qu’en étant en opposition, en prenant une conduite d'opposition [...]. L'opposition supprimée, il n'y a plus de sens à se dire chrétien. La chrétienté a astucieusement aboli le christianisme, du fait que nous sommes ions chrétiens. Le concept de «chrétien» est donc en raison inverse du nombre, et celui de l'État en raison directe: néanmoins on les a amalgamés, pour le plus grand avantage du galimatias et des prêtres [...]. Dans la chrétienté, on n’a pas la moindre idée de ce qu'est le christianisme, on ne saurait s’aviser ou comprendre que le christianisme a été aboli par sa propagation. » « L'histoire n'offre probablement pas d'autre exemple d'une religion qui s’est abolie à force de prospérer.» Or, à partir du IVe siècle, on adhère au christianisme devenu courant dominant. On accepte aveuglément les paroles et l'enseignement des prêtres et des évêques. On cherche à mener une vie à peu près conforme à des commandements donnés par l'Église, et qui deviennent très vite une pure et simple morale. Tout cela est évident 1. Je pense à la comparaison avec la C.G.T. lorsqu'en 1936 elle eut à faire face à l'entrée brutale de presque deux millions d'adhérents nouveaux ! Comment les encadrer? Comment vérifier s'ils sont des syndicalistes sérieux ? Comment connaître leur niveau de formation politique? Comment être certain qu'ils sont de véritables militants? Ce fut un peu la même chose dans cette Église du IVe siècle. Alors que se produit-il ? Il est bien certain qu’il faut trouver un mode d’Église apte à recevoir une quantité croissante de fidèles. L'Église de multitude commence.
1 En cela, le christianisme a suivi la voie sociologique qui est celle de tous les mouvements d’élite, quand ils commencent à atteindre une grande quantité d adhérents et à prendre une surface publique stable. Aventure du communisme russe, ou, plus récemment, des Brigades rouges italiennes (voir les articles très éclairants de Philippe Pons. « La faillite des Brigades rouges ». Le Monde, mars X2).
Il faut attester que ces gens sont bien chrétiens et l'on compte alors sur la cérémonie : le baptême suffit. Il n'y a peut-être pas de foi vivante, engagée, personnelle; mais au fond, entrer dans l'Église et suivre sa voie suffit à attester la foi. Il est de toute façon impossible de maintenir le grand mouvement de liberté intérieure et extérieure issu de Jésus. La proclamation : « Vous êtes libres par l'Esprit de Dieu», le «Tout est permis» de Paul, c’était bon pour un petit groupe d’élite, où chacun connaissait chacun. Quand on a affaire à des dizaines de milliers de nouveaux convertis dont il est impossible de garantir la profondeur de la foi, comment leur annoncer qu’ils sont libres, entièrement, de choisir leur vie, de décider par eux-mêmes leur conduite? Il a fallu encadrer, placer une autorité à la tête de chaque groupe, et plus on devenait nombreux, plus cette autorité devait être sacrée et complexe. On ne pouvait éviter la hiérarchie, ne serait-ce que parce que déjà le nombre des prêtres, des desservants de ces groupes était à son tour trop grand. On ne pouvait pas les former sérieusement, on ne pouvait pas vérifier la profondeur de leur foi, leur aptitude à diriger des fidèles, à enseigner correctement la vérité biblique... il a fallu dès lors des supérieurs ecclésiastiques pour veiller sur ces prêtres, les contrôler, les former. La liberté glorieuse qui est en Christ et qui ne pouvait être tolérée était remplacée du même coup par des commandements clairs et stricts.
Ce n'est pas une vue théorique et abstraite des choses que j'énonce ici. Le danger de cette liberté a bel et bien été vécu, éprouvé dès la fin du IIe siècle. Quand on parcourt la liste stupéfiante des inventions qui naissent dans des milieux chrétiens à partir de ce moment-là, les plus folles élucubrations, les plus absurdes croyances (dont on a un excellent résumé dans la Tentation de saint Antoine de Flaubert), les conduites les plus aberrantes qui naissent à partir du «Tout est permis», les interprétations les plus délirantes de l’Évangile, à partir de la liberté spirituelle et de l'illumination intérieure du Saint-Esprit — tout cela étant l'inévitable résultat de la masse inculte et ayant déjà participé à des «mystères» —, on comprend parfaitement la réaction d’horreur des pieux chrétiens, l'appel à l'autorité, la désignation de ceux qui ne pouvaient vraiment pas se dire chrétiens, donc l'exclusion de l'Église, la catégorie des hérétiques10, et la prédication d'une morale à la place de la liberté.
De la même façon, il devient indispensable de remplacer l’effusion de L'Esprit pour la prédication, pour la prière, pour la connaissance de l'Ecriture, pour la célébration eucharistique par des rites bien établis, rétablissant un peu d’ordre dans cette confusion, par des prières liturgiques, par la réduction de la place de l'explication biblique libre au profil des liturgies. Plus le clergé de base sera ignorant, plus il sera nécessaire, au lieu de lui donner la parole libre, d’en faire l'officiant d'un culte ordonné, créé par ailleurs, par ceux qui ont une conscience de la foi et tentent de vivre cette foi de façon rigoureuse. La morale et les rites sont les grands moyens de défense contre les perversions de tous ordres provenant de cette masse nouvelle entrée dans l'Église sans aucune authenticité de foi.
On ne se rendait pas compte que le remède provoquait une autre perversion de la Révélation, une subversion du christianisme établi en tout point inverse de la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Inverse mais, sur le plan humain, non scandaleuse, cette subversion était raisonnable, acceptable par la morale courante, rassurante. Elle fut agréée. Mais en même temps, elle mettait fin à ce que la vérité de Jésus-Christ et la liberté de l'Esprit comportaient de scandaleux, de dangereux, de bouleversant, d'explosif. La voie choisie par les autorités de 1׳Église pour parer à la perversion de la masse fut la régularisation, alors qu'il aurait fallu (mais c'est bien plus difficile) opposer la sainte folie de la croix à la perverse méchanceté des «hérétiques». C'était prendre un très grand risque, compte tenu de la lourdeur que représentait la «masse des convertis». Si les chrétiens étaient restés le petit nombre, je pense que ce combat eût été possible. La masse impliquait l'ordre et la morale.
Avec cette première conséquence, nous n’avons pas épuisé l’effet du succès! Nous avons dit que les masses entraient dans l'Église avec ce qu'elles étaient et croyaient! On ne se débarrasse pas de croyances millénaires profondes, parfois inconscientes, en un tour de main de baptême et de «conversion 11 ». Les païens sont entrés dans l'Église avec leur paganisme. Ils avaient une certaine image de Dieu, Zeus, Jupiter (le Père des dieux: combien facile était le passage...) ou Odin... et l’abstraction du Dieu de Jésus-Christ était trop difficile à supporter. On a revêtu le Dieu d’Abraham et de Jésus, dont le nom même est imprononçable, d’une quantité de visages, de représentations issus du paganisme. Il y a eu ce qu'on a appelé la paganisation de l'Eglise.
Un fait bien connu a été l’adoption par l'Église de petits dieux locaux qu’il était impossible d’évacuer de la piété quotidienne. Aussi le saint Genis, Geniès, Genès, etc., n'est autre que le petit Genius local, le dieu du lieu où l’on habite, qui nous protège quotidiennement. On ne pouvait y faire renoncer les populations hâtivement christianisées, alors on a préféré le baptiser, en faire un saint reconnu par l'Église. Celle-ci s'est alors adaptée à bien des croyances et des formes païennes. La multiplication des Saints était pratique, selon notre exemple. On ne demandait pas aux gens de renoncer à leurs croyances, on intégrait celles-ci dans le corps du christianisme qui devenait une sorte de réceptacle de religions diverses. Ce n’est pas encore le syncrétisme, nous le rencontrerons plus loin. Mais ces saints, demi-dieux, étaient utiles comme médiateurs, à tous les points de vue. On pensait que l'accès à la foi de Jésus-Christ serait plus aisé au travers des croyances dans ces petits dieux baptisés. Et réciproquement, on marquait le triomphe de la vérité chrétienne à l'égard de ces divinités mineures.
Il y eut alors un triomphalisme chrétien accablant. Ainsi les chrétiens obtenant l'attribution des temples païens transformés en églises (et la confiscation des patrimoines de ces temples). Les bons païens qui avaient l’habitude d’aller dans tel temple, de Diane ou d'Apollon, y allaient encore mais on y célébrait dorénavant la messe de Jésus-Christ. Cela n'avait probablement pas à leurs yeux une importance majeure. Et l'on christianisait à tour de bras. On plaçait sur tous les monuments de la Rome antique une statue de saint Pierre ou une croix... le contre-effet fut de paganiser le christianisme de l'Église. Les apôtres et les prophètes furent changés en prêtres au sens le plus sociologiquement religieux du terme, successeurs des pontifes12, des Saliens, des Arvales, des sacrificateurs, des vestales, des augures, des flamines, etc., avec, aux yeux du peuple, les mêmes fonctions! L'Église s’est intégralement adaptée à ce monde païen, elle en a accepté les formes et la morale même.
Ceci allait entraîner deux dernières conséquences majeures. Ce christianisme est d’abord devenu ce que l’on peut appeler l'idéologie structurante de cette société. Il a cessé d’être le ferment explosif de mise en question de toute chose au nom de la vérité qui est Jésus-Christ, au nom de l'Incarnation. 11 donne un fondement nouveau, un regain de vitalité à ce qui existait dans cet empire en difficulté. 11 redonne le goût de vivre et de civiliser. Ce n'est pas le seul problème de la transformation du christianisme en religion d’État, c’est bien plus la diffusion de cette foi, qui cesse d'en être une pour devenir une idéologie collective, une sorte d’évidence de la pensée, recueillant tous les lieux communs, les légendes, les miracles, les «prophéties», les apocalypses, les thaumaturgies, et formulant pour le peuple une croyance facile, moralisante et constructive.
Elle sert de cadre et de moule, à la fois aux vies individuelles et aux institutions. Elle est structurante parce que l'Empire avait vraiment besoin d'un second souffle et que c'est ici qu'il l'a trouvé. Mais de ce fait, le christianisme change radicalement de caractère. De proclamation prophétique, accueillie au début dans le cadre des religions d'évasion, il devient une religion de cohésion de la société. Quand on fut bien certain qu'il en était ainsi, qu’il pouvait à son tour assurer le rôle traditionnel des religions, alors ce fut sa victoire assurée contre les religions anciennes (décadentes) cl sur les religions à mystère (qui s'y substituaient). Le christianisme devint ainsi le plus ferme soutien du monde romain, et il n'est pas anormal qu'il ait eu ses capitales dans les capitales de l'Empire!
Dernière conséquence de la massification : à partir du moment où le christianisme devient religion de masse, comme en même temps l'Église et les élites étaient assurés de détenir la vérité, il fallait bien que toute la masse de la population devienne chrétienne. Je ne retiens pas ici la conversion forcée, mais un autre aspect beaucoup moins souvent considéré. Nous avons dit qu'il était impossible de reconnaître la foi, de la sonder, de discerner... Laissons de côté les poursuites concernant les hérétiques, il s'agit là d'affaire intellectuelle mais non de foi. Pour ceux qui n’étaient pas des intellectuels, que pouvait-on contrôler? Uniquement les mœurs, la façon de vivre. Et l’on sait l'importance attribuée peu à peu à la confession, confession auriculaire, puis à une sorte de codification de la morale, des fautes et des peines (par exemple les Pénitentiels d’Irlande du VIe siècle qui eurent un succès considérable). Il s'agit, ayant transformé le christianisme en religion, en religion de cohésion sociale, et en morale, de vérifier si l'homme quelconque, qui est passé par le baptême mais dont on ne peut rien assurer de plus quant à sa relation vraie avec Dieu, se conduit d’une façon qui est maintenant qualifiée de chrétienne.
On en arrive alors à cette situation étonnante, qui a duré environ quinze siècles et qui commence tout juste maintenant à être mise en question: en définitive on demande à l'homme de se comporter comme s'il était chrétien en vérité, alors qu'il ne l'est vraisemblablement pas. C'est tout l'inverse de la Révélation biblique: il y a reconnaissance du Dieu révélé, foi dans son amour, acceptation de sa volonté et à partir de là recherche d’une façon de vivre qui réponde à l'amour de Dieu et à cette volonté. Mais il n’y a nulle part formulation d'une morale «chrétienne» indépendante de la foi. Il n'y a pas de morale universelle décrite dans la Bible. Il y a un appel à la conversion, et à partir de là, volonté de vivre en accord avec Dieu. Or, constamment dans ce qui va devenir la chrétienté, on vise à obtenir des conduites objectives sans référence à la vie spirituelle, sans reconnaissance du Dieu de Jésus-Christ. Lorsqu'on s'apercevra de cette énormité, on procédera à la construction intellectuelle de l’identité entre la «morale chrétienne » et « la morale naturelle ». Mais ceci est l'extrême pointe de la perversion de la Révélation. Telles sont à mes yeux les conséquences de la massification d’une relation à Dieu qui n'était possible que pour le petit troupeau13.
Nous arrivons au dernier thème de cette recherche générale sur la subversion du X. En dehors des influences intellectuelles, sociales, politiques, le donné révélé contenait en lui-même un certain nombre de germes qui pouvaient donner naissance à cette perversion. C'est dans un certain sens un retour aux doctrines et aux théologies. Très rapidement, on eut l'expérience dans l'Église de ce qu'avait d'intolérable et d'inapplicable ce qui était demandé, ou proclamé par Jésus-Christ. Prenons seulement deux thèmes : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait... Comment peut-on prendre au sérieux cette impossibilité? Comment accepter qu'à partir de la conversion, avec l'appui du Saint-Esprit, le péché puisse disparaître, la perfection devenir vivable? Comment entendre: «Va, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres, puis [après] viens et suis-moi...?» Chacun de nous, lisant de telles affirmations de Jésus, en reconnaît l'impossibilité. Il y a une limite que nous ne pouvons pas, absolument pas, dépasser. Même les plus grands saints. Jésus est la limite de l'Éternel. Aucune imitation de Jésus-Christ n'est possible.
Alors commence le travail de sape des théologiens de tous ordres, puis des juristes pour ou bien expliquer que Jésus a voulu dire autre chose que ce qui était écrit là, ou bien que ces commandements étaient destinés à des élites spirituelles, mais seulement des conseils pour les autres. Ou bien que l'ordre donné au jeune homme riche n'était adressé qu'à lui... Autrement dit, on a tordu ces textes dans tous les sens pour que l'homme ne reste pas au pied du mur, et ne prenne pas conscience de la distance entre Dieu et lui. Ceci fut illustré par la querelle des lapsi. L’Épître aux Hébreux dit que si on a reçu la grâce et que l'on recommence, après, à pécher, alors il n'y a plus de salut possible, il y a damnation éternelle... Fallait-il rejeter de l'Église tous ceux qui commettaient un péché? ou n'y avait-il pas des accommodations? ne pouvait-on distinguer entre péché et péché?, etc.
Un autre exemple est celui de la liberté. Jésus, Paul nous attestent que celui qui est conduit par l'Esprit est totalement libre à l’égard de tout 14. Mais à l'expérience! Paul déjà attaque durement les Corinthiens pour l'usage affreux qu'ils font de cette liberté ! La liberté acquise en Christ supposerait une parfaite maîtrise de soi, une parfaite sagesse, une parfaite communion avec Dieu, un amour parfait... La liberté est un risque absolument surhumain15. Elle dévaste l'homme en exigeant de lui l’extrême de sa consécration. L’homme libre est le plus totalement responsable, en condition constante de choix, en danger constant de tout corrompre... C'était vraiment intolérable. Alors, va, là aussi, commencer le travail des explicateurs et des moralistes. La liberté en Christ sera très rapidement oubliée. C'est cela qui me paraît remarquable. On ne va pas commencer par analyser, réduire etc., la liberté. Dans les premiers siècles on va, chez les intellectuels et les théologiens, simplement la passer sous silence. On parlera beaucoup de la foi, de l'amour, des vertus... Par la suite, lors de l'invasion de la pensée grecque, on va retrouver la liberté dans les termes de cette philosophie, sans plus aucune référence à la grande proclamation biblique. Puis, avec les Romains, on va commencer à la formuler en termes juridiques.
On aura droit ensuite à toutes les analyses que l'on connaît, la liberté n'est pas licence. La liberté s'arrête là où commence celle des autres. La liberté n'existe pas pour détruire ou pour corrompre, etc. Jusqu'au point où nous la retrouverons, liberté politique, puis liberté économique du libéralisme. Et enfin question métaphysique, lieu d'élégants débats... Mais tout cela n'a rien à faire avec la liberté du chrétien, la liberté du Saint-Esprit, la liberté acquise par la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Celle-ci était intolérable, on l'a donc évacuée et lorsque Luther la fait renaître16, bientôt dans les Églises de la Réforme elle sera aussi bien pourchassée, exclue, moralisée, domptée.
La liberté complète, spirituelle aussi bien que politique ou sociale, liberté parce que libération par Dieu des esclavages renaissants était la plus grande mutation non pas proclamée ou idéologique mais réalisée, accomplie dans l’homme par la mort et la résurrection de Jésus-Christ. En lui la Fatalité, le Destin cessent d'exister. L'homme est radicalement libre. C'était déjà contenu dans le premier acte de la libération d'Égypte, c'était la constante promesse du Dieu d'Abraham et voici que Tout est accompli dans l'incarnation. Mais cette liberté était rigoureusement intolérable dans la plénitude de ses conséquences, psychologiquement insupportable, socialement effrayante de risques, politiquement insultante pour tout pouvoir. Ce n était pas possible. Du haut en bas de l'échelle sociale et quelle que soit la culture, ce n'était pas possible d'assumer cette liberté, d'en accepter les conséquences : c’est cette impossibilité fondamentale, ce refus de tous les hommes, unanimement, qui a produit le rejet de la liberté chrétienne.
Un risque sans couverture, une acrobatie joyeuse et périlleuse, sans filet. Ce n'est pas ce que l'homme désire. Voilà donc le pur et simple motif du rejet de la liberté. Mais comme celle-ci est en même temps acquise, se produit alors le conflit tragique d'une liberté effective (et transformée en idéal, en formule, en soi-disant besoin) et un refus de vivre le risque de cette liberté: c'est ce conflit-là qui donne naissance aux incohérences du monde occidental, oscillant sans fin de la dictature à la révolution... Et ceci se trouvait dans la réalité même de la Révélation de Dieu.
* * *
Un autre germe de la subversion tenait au caractère essentiellement contradictoire de la Révélation. Il faut prendre conscience que tout dans la Révélation est formulé d'une façon antagoniste (dialectique à certains points de vue), unissant deux vérités qui sont contraires mais qui ne sont vérité que parce que elles sont unies ensemble. Je dis bien: tout ce que nous donne la Bible est ainsi. Il n'y a jamais une vérité unitaire enchaînée logiquement, successivement à une autre vérité (déduite) qui la suivrait. Il n'y a pas de logique dans la Révélation biblique. Il n'y a pas de «ou bien — ou bien» mais toujours «et — et». On le rencontre à tous les niveaux.
Ainsi par exemple, Luther exprimera la situation de l'homme devant Dieu «Semper simul peccator et justus». Toujours en même temps, pécheur et justifié. II n'y a pas deux stades, d’abord pécheur, ensuite juste par justification. De même Paul, concernant le salut, nous dira: Vous êtes sauvés par grâce par le moyen de la foi. donc efforcez-vous à votre salut (et il accumule alors tous les conseils pour vivre en tant qu'hommes sauvés). C'est parfaitement contradictoire. Nous avons envie de dire: ou bien nous sommes sauvés par grâce, mais alors nos efforts ne servent à rien, ou bien nous sommes sauvés par nos œuvres mais alors on ne voit pas ce que fait la grâce.
De même: Dieu est assurément Tout-Puissant et l'homme est libre. Ce que les non-croyants ne comprennent jamais. Ou bien Dieu est Tout-Puissant, alors l'homme n'est pas libre. Ou bien l’homme est libre et Dieu n'est rien. Je pourrais multiplier les exemples de cet ordre... Je m’arrêterai à un seul : Dieu est absolument transcendant, il est «dans le ciel, et toi tu es sur la terre», il est radicalement inconnaissable, personne ne peut monter au ciel, personne ne peut le voir, personne ne peut rien savoir de lui. Seule une théologie négative est possible, c'est-à-dire que nous pouvons dire ce que Dieu n'est pas. Rien de plus. Il est le Tout Autre, vraiment sans reconnaissance possible. Sans aucune commune mesure entre lui et sa création. Il est souverainement lui-même. Ne partage rien de sa gloire avec personne. Et en même temps, il est le Dieu qui entre dans l'histoire des hommes, qui accompagne Abraham, et Moïse, et son peuple, qui est le plus proche et le plus intime, qui parle à l’homme qui lui transmet par révélation et amour tout ce que l'homme peut supporter. Mais comme le dit Barth : Il est le Dieu caché précisément en ce qu'il se révèle. Et il se révèle en tant que Dieu caché. A la limite, il est le Dieu qui s'incarne tout entier dans un homme. Il est totalement et pleinement présent dans ce Jésus-Christ. Dieu n'est pas ailleurs. Tout ce que nous pouvons connaître de Dieu est là. Ce n'est pas un petit peu de Dieu qui se trouve en Jésus. Tout, voué, dévoué à l'homme. L'homme comme condition de Dieu, dit Vahanian.
C'est incompatible? Mais nous avons à comprendre que tout dans la Bible est incompatible. Et partant, qu'il n'y a de révélation que dans la mesure où les deux contradictions sont tenues ensemble. «Dieu le Tout Autre incarné en un homme.» Il reste le Tout Autre, pourtant. Et il faut comprendre, je le répète parce que c'est essentiel, que la vérité est faite de cette contradiction même. Chaque aspect de la vérité n'est vrai que parce qu'il est lié à son contraire radical. Si je dis Dieu transcendant, et que je m'arrête là, ce n'est pas le Dieu biblique. Si je dis : Jésus-Christ Dieu, ce n’est pas l'Evangile... Or, ce mode est fondamentalement contraire, contradictoire à l'esprit. Je ne dis pas humain. Mais en tout cas au monde occidental. Depuis six cents ans avant Jésus-Christ, nous fonctionnons sur le mode du «ou bien — ou bien ». Ce qui est noir n'est pas blanc. Ce qui est vrai n'est pas faux. Ce qui est acte n’est pas pensée, etc. Nous sommes des analytiques, avec une belle rigueur et parfois de grandes synthèses. Nous ne pouvons pas, je dirai presque ontologiquement, supporter la coexistence des contraires, et tenir ensemble deux bouts de la chaîne qui sont logiquement exclusifs.
Dès lors, comme notre mode de pensée a dominé, s'est mis au travail sur le texte biblique, nous avons depuis le IIe siècle après J.-C. commencé à diviser, à répartir, à mettre dans des petits casiers intellectuels, à classer, à ordonner. Sans nous rendre compte que sous prétexte de réduire des contradictions nous nous enfermions dans des impossibilités que l’esprit théologique avec une subtilité sans pareille s'est évertué à exclure. Sans nous rendre compte, encore pire, qu'en divisant le couple nous rendions chaque partie retenue fausse et mensongère.
Si je dis : Dieu est Transcendant, c'est faux. Si je dis : Dieu c’est Jésus (et il n'y a rien d'autre), c'est faux. Une première conséquence de cette dissolution a été évidemment la multiplication des hérésies, c'est-à-dire des condamnations portées par les tenants d'un des thèmes contre les tenants de l'autre. Mais les conséquences générales furent extrêmes et tragiques pour le monde occidental. Ainsi l’affirmation absolue que Dieu est le Tout Autre, tellement transcendant qu'il est absolument étranger à l'homme, conduit soit à l'écrasement terrorisé de celui-ci qui n'ose même plus vivre devant Dieu, soit à son indépendance totale.
Si Dieu est dans le ciel, tellement loin qu'il ne peut plus s’occuper de rien, alors moi qui suis sur la terre je peux bien faire n'importe quoi. Nous retrouverons ce «n'importe quoi» possible lorsque nous parlerons de la désacralisation de la nature et du vivant, par le christianisme, renvoyant tout le religieux, tout le sacré dans le Ciel, si bien qu'il n’en reste plus rien sur la Terre... Ou bien l’affirmation non moins tranchée que Jésus est tout (et alors la tentation de renvoyer le Dieu redoutable de l'Ancien Testament dans les ténèbres de l'obscurantisme primitif) conduit à l’autre erreur, soit la banalisation, la familiarité avec celui qui devient le « Bon Dieu », le « Petit Jésus », le « cœur de Jésus», etc., soit l'exclusion de tout divin, et Jésus devient le Grand Frère, le Bon Modèle, l'exemple de la morale accomplie, et, maintenant, le brillant révolutionnaire qui a une praxis irremplaçable contre les classes dirigeantes. Ce qui est tout aussi absurde. Ainsi nous voyons le conflit entre ce mode de la Révélation et la tendance la plus ancrée de l'intelligence humaine occidentale de «voir clair». C'est la même subversion que dans le cas précédent: l'homme ne peut pas supporter la spécificité de cette Révélation. Et il la manipule jusqu'à la rendre pour lui acceptable et accessible. Mais ce faisant il l'inverse.
* * *
Enfin je prendrai un troisième germe de cette subversion qui paraît à première vue l'inverse de celui que nous venons d'examiner. Nous avons soif d'unité. Nous cherchons à ramener la diversité à l'Un. Là encore il faut peut-être remonter à des tendances de la philosophie grecque. Mais il n'y a pas eu que cela. Il semble que nous soyons quand même en présence d'un mouvement profond de l'esprit humain qui tolère difficilement le divers inclassable. Et voici que cette tendance s’incarne dans la soif romaine de l’unification matérielle, l'unité du monde méditerranéen.
Il y eut ici une sorte de poussée fondamentale, qu'il est tout à fait vain de ramener à un impérialisme politique, ou à une volonté de conquête et de gloire ou à des intérêts économiques. Tout cela, ce sont des aspects seconds. Bien entendu, il n’est pas question d'en nier l'importance, mais seulement de souligner que ce sont des conséquences d'une obsession primordiale d'unité : ramener la diversité de ce monde à l'Un. Et ce sera encore le même esprit (bien plus que la «soit de l'or») que l'on trouvera à l’origine des explorations à partir du XIVe siècle. La soif de l'Un. Or, par extraordinaire, la Bible présente justement un Dieu Un. C’était merveilleux. D’autant plus merveilleux qu'à ce moment même, on commençait à entendre les premiers craquements de l'unité impériale.
Drame : pour arriver à gérer convenablement un vaste empire, l'empereur est obligé de le diviser en deux (et même en quatre, secondairement) avec Dioclétien. Mais l'obsession de l'unité demeurerait. A défaut d'une unité politique absolue, intangible, ne pouvait-on pas se référer à une unité religieuse, voulue par ce Dieu Un? Le «monothéisme» n'est pas «un progrès religieux», c'est une aventure unitarienne. La religion assurerait l'unité de l'Empire, parce que ce Dieu Un agirait lui-même pour cette unité. Mais on comprend alors que les divergences d'interprétation deviennent inadmissibles. Si la religion du Dieu Un a cette vocation, il faut qu'elle soit une en toutes ses parties. L'hérésie n'est pas une affaire de théologiens bornés ou coupeurs de cheveux en quatre. Elle concerne l'existence même, la possibilité d’existence de l'unité (de l'Empire).
C'est pourquoi, aux IVe-Ve siècles les drames des hérésies ne sont pas du tout cantonnés dans les Églises et les milieux des théologiens, mais sont des affaires populaires, collectives; c'est le petit peuple qui se met en mouvement pour les donatistes (les circoncellions), les priscilliens, les ariens. On se tue pour ces «idées religieuses». Cela nous paraît absurde et relever de l'obscurantisme religieux. Point du tout. Ce qui était en jeu pour tous, c’était la possible ou impossible unité. Une unité qui sera non seulement celle de l'Église, mais encore celle de l'Empire.
Cette obsession politique fondée sur le religieux va se répercuter pendant toute la période dite barbare et tout le « Moyen Age », avec l'image, la formulation, l'idéologie de l'Empire universel (de Charlemagne, puis Saint-Empire...). Or, tout cela conduisait à prendre Dieu pour modèle (puisque Dieu est Un, donc la société humaine doit être Une).
Nous avons subi les conséquences incroyables de cette « modélisation» pendant des siècles, et jusqu'à présent. Ainsi: puisque Dieu est Monarque et Souverain, le seul régime politique acceptable est la monarchie absolue, etc. Mais ce n’est pas ici mon propos. Cette soif de l'unité a conduit le christianisme dans d'étranges chemins. Deux voies contradictoires trouvent leur origine dans cette obsession. D'un côté un totalitarisme chrétien, de l'autre un syncrétisme. Dieu, le modèle, est Tout. L'unité a lieu précisément parce qu'il est Tout. Des lors, il faut rechercher à tout prix la totalité. Le christianisme doit tout recouvrir. Les activités politiques, économiques, intellectuelles doivent devenir chrétiennes. Il faut exactement un Système de l'Unité totale. Et de la même façon tout le monde connu doit devenir chrétien.
Il y a eu chez les missionnaires aventureux et pieux un profond désir de convertir tous les peuples pour leur salut, mais il y a eu autant, chez les chefs d'Église, la visée que le monde entier doit former une unité puisque Dieu est Total et Un, et que cette unité ne peut être assurée que par la christianisation. Donc tout englober.
Dans cette entreprise, on s'est heurté à des obstacles de tous ordres apparemment insurmontables. Dès lors restait une solution à première vue satisfaisante, mais en fait radicalement contraire à la première, celle du syncrétisme. Si l'unité ne pouvait pas être atteinte par la destruction de tout ce qui était extérieur et par l'expansion d'un christianisme irrécusable, alors peut-être pouvait-on tenter la conjonction et l'unification par l'amodiation réciproque du christianisme et de ce qui résistait. Ce sera alors le grand mouvement qui va adapter le christianisme d'abord à la philosophie grecque. Mais ce n'était qu'un cas exemplaire. On connaît bien toutes les tentations du syncrétisme des premiers siècles avec les religions diverses de l'Empire, passant de l'exclusion à l'effort d’assimilation, mais ceci excède de beaucoup cette période. Sont entrés dans le christianisme les légendes Scandinaves et les arbres de Noël germaniques, la Fête de la Lumière autant que les méditations des mystiques arabes. On tenait compte de tout. Il ne pouvait exister une vérité, une beauté, une religion qui ne soit intégrée dans le christianisme. Il ne s'agissait plus de nier et d'annuler, mais au contraire de produire une unité, avec tout ce qui pouvait servir. Tout était assumé par le christianisme, et le mouvement n'a jamais cessé.
Au XIXe siècle, c'était la tentation du bouddhisme (qui s'est prolongée bien tard, puisque j'ai connu dans les années trente les fervents assimilateurs du christianisme et de l'hindouisme). On peut dire que c'est exactement le même syncrétisme qui a joué après 1945 avec le marxisme, et aujourd'hui en 1981, la tentation revient comme au Xe siècle d'un syncrétisme avec l'islam. Or, il faut être clair: dans cette obsession de l'unité, le christianisme s'éloigne chaque fois davantage de sa source. Chaque fois c'est un nouveau mensonge qui s'introduit dans la Révélation. Le syncrétisme. c'est le triomphe du Prince du Mensonge, où ni l'un ni l'autre ne sont plus ni vrais ni crédibles. L'unité à tout prix de toutes choses que nous prétendons ramener à Dieu est l'ultime subversion de la Révélation.
* * *
A certains points de vue ma recherche peut sembler proche de celle de Carl Amery17. De fait, je me trouve tout à fait en accord avec lui sur son souci écologique, sur les perspectives éthiques qu'il ouvre, sur son objectif général et sa façon de poser le problème écologique, sur sa formule saisissante selon laquelle «l'humanité a volé de succès en succès. Tout l'enchaînement de problèmes auxquels nous sommes confrontés est la conséquence immédiate de cette réussite. Pour le dire en un mot : la crise totale est le résultat de la réussite totale». Parfait. Je suis enfin d'accord (et ceci apparaîtra clairement) avec son affirmation de la responsabilité du christianisme dans notre crise. Mais c'est ici que nous commençons à diverger: pour Amery, le christianisme est le responsable unique et iota! de tout le drame moderne. « Nous autres, chrétiens, nous sommes les auteurs de la crise dans laquelle se trouve actuellement le monde. » Quant à moi je dirai que le christianisme est en partie responsable et que c'est justement la subversion du christianisme, c'est-à-dire un anti-christianisme qui est en cause. Mais c'est justement notre point de rupture: «Le christianisme a donc réussi, et bien au-delà de ce qu'affirment couramment ses défenseurs attitrés [...]. La réussite du christianisme c'est sa participation efficace à l'élaboration d'un appareil de puissance qui a déterminé notamment au cours des derniers siècles la marche de l'histoire mondiale. Cet appareil s'est développé dans le champ géographique et historique du christianisme, et ce n'est évidemment pas un hasard [...] cette victoire aboutit à la courbe catastrophique du grand ordinateur [...]. Il ne saurait être question dans ce livre du succès ou de l’échec de l'Evangile de Jésus pas plus que de ceux des Églises, de la théologie ou de la morale chrétiennes. Les domaines où s’est affirmée la réussite du christianisme; la politique, l’économie, les sciences sont précisément ceux qui, en raison de leur nature, comme de leur méthode ne pouvaient et ne devaient pas intéresser les premiers chrétiens. Comment pourraient-ils voir dans le monde d'aujourd'hui autre chose que l'échec total, pour ne pas dire la victoire finale du Malin?» Donc Amery ne s'intéresse pas à la Révélation de Dieu en Jésus-Christ, mais au fait que le christianisme dénaturé a réussi, ce qui est la preuve même de sa subversion. Ici je cherche comment et pourquoi cette subversion a pu avoir lieu. Amery déclare considérer le message des deux Testaments, l'Église, les théologies, non pas comme des valeurs (leur vérité) mais comme des «fonctions». Et précisément, si je ne récuse pas cette analyse, car il y a cela aussi, je prétends qu'elle est inséparable de l’appréciation de valeurs, et qu'on ne peut pas faire abstraction du contenu de vérité de cet Évangile. Si on ne regarde que, de la façon la plus grossière et superficielle, les «fonctions» de ce christianisme, on verra que le christianisme a été « l’élément moteur d'une entreprise de puissance plus qu'agressive, irrésistible, qui depuis des siècles s’est répandue sur le reste de la planète avec ses missionnaires et ses canonnières, etc.»... Je dis que ceci est très partiellement exact, et retombe dans tous les procès modernes contre le christianisme au prix d'occultations, de déviations, de superficialité. Je vais relever quelques objections.
Tout d'abord, Amery passe de façon facile et constante, suivant que cela l'arrange, de la pratique du christianisme à la doctrine et vice versa. Il relève un texte d'un théologien parce que ce texte lui convient pour sa thèse, mais ne retiendra pas les textes contraires. Il accumule les exemples de pratiques qui vont dans son sens, sans retenir des pratiques contraires... Il procède à des choix dictés par ses présupposés. En second lieu, il commet quand même de lourdes erreurs sur le facteur dominant du christianisme. Il prétend montrer en effet que tout ce qui est survenu de mauvais dans notre société était déjà contenu en germe dans la Révélation biblique. Et, comme plus haut, il choisit ce qui le prouve en affectant cela d'un coefficient considérable, même si rien ne le justifie, et laisse de côté des données beaucoup plus essentielles de la pensée et de la pratique judéo-chrétiennes mais qui vont à contresens de sa conviction.
Ainsi, pour lui, le «cœur du message» c'est l'élection de l’homme et de lui seul parmi toute la Création, l'idée d'une « alliance » qui donne un mandat absolu à l'homme de régner, c'est l'assurance d'une histoire du salut qui doit triompher des misères de la création et l'assurance d'un équilibre au profit de l'homme. Dieu est seulement le Dieu des élus, un Dieu qui octroie à l'homme une souveraineté totale sur la création. «La possibilité d'une exploitation sans limites, un mandat d'une souveraineté sans condition.» Or ces affirmations sont fausses d'une part et l'idée de création, de suprématie de l'homme, etc., n'a pas joué dans la pensée juive le rôle qu'il dit, ni dans la pensée et la pratique chrétiennes un rôle central.
Je pourrais relever beaucoup d'autres erreurs. Je retiendrai une vue curieuse, à savoir que c'est parce que la Parousie se fait attendre et que le nombre des «morts» (des générations) augmente, que le salut après la mort, le salut individuel devient central. Comme si nous n'avions pas déjà cela exactement chez Paul et Jean! C. Amery a évidemment le mérite de ne pas nous asséner en plus le fait que c'est le monothéisme qui est la source de toutes les catastrophes, lieu commun de ces dernières années. Mais sans doute cette «idée» n'avait pas encore vu le jour quand il écrivait. Le christianisme est responsable de tous les drames modernes et ceci était contenu dans la première version du christianisme (mais non pas chez Jésus, qui est excepté).
Dans ce procès, me paraît manquer fâcheusement une dimension historique. Pourquoi donc les juifs détenteurs de cette redoutable promesse n'ont-ils pas déclenché le mouvement? Pourquoi donc les conquérants et dévastateurs du monde occidental ont-ils été les Romains pas chrétiens du tout? Pourquoi donc, au Xe siècle, sont-ce les Arabes qui asservissent le monde connu, et non pas les chrétiens? Pourquoi au XIIe siècle la grande puissance à la fois conquérante, technicienne, scientifique est-elle la Chine qui n’avait rien à faire avec la Révélation chrétienne? Pourquoi enfin, si le moteur, la raison, le mobile profond de cette conquête du monde par l'Occident, de cette exploitation illimitée, de cette voracité, de cette domination sont les éléments de la pensée juive, amplifiés par le Nouveau Testament, pourquoi a-t-on attendu environ deux mille ans pour les mettre à exécution? Ça me paraît très long, et d’une «causalité» douteuse. Enfin il est évident que tout repose dans cette analyse d'Amery sur la double certitude: que Jésus n’est pas ressuscité (ce qui d'après lui a été l'origine d'une mutation totale du message de Jésus) et que le Dieu Transcendant et Incarné n'existe pas. Voilà ce qu'il appelle considérer le christianisme dans ses fonctions et non dans ses valeurs. Mais c’est alors un choix de valeurs (comme aussi bien adopter, comme valeur suprême qui lui permet déjuger le «christianisme», l’écologie...) qui dicte en réalité toute sa pensée.
Parler du sacré amène à entrer dans ces domaines débattus où l’on a l’impression que presque tout dépend de la définition que l’on choisit. Que dit-on en prononçant ce mot? Je ne me hasarderai pas à avancer une définition! Je me borne à constater qu’il existe dans toutes les sociétés un certain ordre de sentiments, d'expériences, d'objets, de rites, de paroles auxquels l'homme attribue une valeur qui n'est pas directement utilitaire, qu'il figure comme déterminants et indépendants de sa propre puissance, qu'il estime ne pouvoir ramener à la quotidienneté ou (suivant les sociétés) à la rationalité, mais au contraire qui lui paraissent chargés soit d'un potentiel inexprimable d'énergie, soit d'un potentiel explicatif. C'est à partir d'eux que l’on explique, mais eux-mêmes restent inexplicables.
Cet «ordre» est, aux yeux de l'homme, relatif à ce qui lui est imposé, à sa condition nécessaire. A la fois confirmation de cette nécessité, et possibilité de lui échapper. A partir de cet ensemble, l’homme découvre un ordre du monde. Le sacré permet à l’homme de discerner un ordre dans la multiplicité des expériences, informations, événements... Et il peut désigner cet ordre, il peut le nommer. C'est cet ordre de virtualités excédentaires que je nommerais sacré, ce qui consiste en une généralisation de ce que certains peuples ont eux-mêmes explicitement désigné comme « sacré ».
Dès lors je veux préciser deux points: dans cette orientation, assez subjectiviste, j'exclus la question de savoir si le sacré existe en soi, s'il y a vraiment du sacré. Je me borne à dire : tout se passe comme s'il en était ainsi. Je me borne à ce que les hommes ont tenu pour sacré (que le sacré soit en soi ou attribué par l'homme est un problème métaphysique que je n'ai jamais eu l'intention de traiter). Le second point, c’est que le sacré n'est pas identique au religieux. Je dirai schématiquement que le sacré déborde largement les phénomènes religieux, et que la religion est une des traductions possibles du sacré.
Il me semble que le sacré est alors relatif à trois aspects de la vie de l'homme: la spatialité, la temporalité, la socialité. Se trouvant dans un espace incohérent, menaçant, incompréhensible, l'homme constitue des points d'ordonnancement; grâce au sacré, l'homme définit, «dit», un ordre du monde, il fixe des limites et des orientations. Il peut donner un cadre à l'intérieur duquel se situe toute activité, ou bien déterminer un centre, un omphalos à partir duquel tout est orienté. De même, en ce qui concerne la temporalité, il y a des temps sacrés par rapport auxquels le temps prend un sens et tous les jours ne sont pas identiques. Dans ces deux cas, le sacré établit des différences qui permettent à l’homme d'ordonner sa vie.
Quant au troisième domaine, ou plutôt à la troisième fonction, elle est relative à la socialité, au groupe. Le sacré n’est que s'il est collectif, s'il est reçu et vécu en commun, et il produit l'intégration de l'individu dans le groupe ainsi que sa mise à une place qui est indiscutable. Car de toute façon, qu'il s’agisse du tremendum ou du fascinans, le sacré reste toujours indiscutable. Sitôt qu’il peut être mis en question, il n'est plus sacré, mais avec lui c’est tout un ordre du monde qui s’effondre.1
1 J ai traité longuement de ces questions dans Les Nouveaux Possédés, Paris, Fayard. 1973; « Loi et sacre, Droit et divin«, dans les Acres du Colloque sur le Sacré : Le sacré. Etudes et recherches, Paris, Aubier. 1974; et Castelli et al.. Prospettive sue sacro, Instituto di studi filosofici, Rome, 1974.
* * *
Je n'ai guère d'opinion dans la querelle qui consiste à se demander s’il y a ou non une nature humaine. Cependant il semble qu'il y ait au moins des constantes assez fermes. Et voici que le sacré me paraît en être une. En effet, je constate au moins dans les sociétés historiques, disons depuis — 5 000, non pas que le sacré reste identique et inébranlable, mais bien que lorsque le sacré d’une société a été d'abord mis en doute, critiqué, puis anéanti, presque aussitôt dans cette même société se reproduit un autre phénomène de sacré, il y a recréation d'un sacré de tout autre caractère, mais assumant les mêmes fonctions.
Si on ne se borne pas à des généralités mais que l'on essaie de comprendre de quoi il s’agit dans un lieu et un temps donnés, on s'aperçoit que non seulement le sacré est variable, mais encore qu’il n’est pas d'intensité constante. Il y a des périodes de forte conscience du sacré, des périodes de désacralisation. Mais tout se passe comme si l'homme n'arrivait pas à vivre dans un univers désacralisé, un univers sans structures déclarées transcendantes ou sans religion. Aussitôt que cette situation se produit, il y a tension pour l'organisation d'un nouveau sacré.
Il n'est pas exact qu’il y ait eu une période «religieuse» de l’humanité actuellement dépassée. Ces oscillations ont déjà été connues, il y a eu par exemple à Rome aux Ier-IIe siècles après J.-C., ou au Moyen Age aux XIVe-XVe siècles, de puissants mouvements de désacralisation. Suivis de resacralisations différentes. Par ailleurs, j’ai mis en lumière le fait historique à peu près certain que lorsqu’il y a eu un processus de désacralisation, c’est le facteur même qui a produit cette désacralisation qui donne naissance au nouveau sacré. Exactement comme si l'homme investissait de sacré la puissance qui avait triomphé de la constellation antérieure de sacré. Il fallait un dieu plus puissant pour vaincre le dieu ancien, il est donc normal de reconnaître ce dieu vainqueur pour le vrai. J’ai pu considérer cela comme une véritable «loi» du sacré.
Enfin disons que, pour notre époque moderne, j’ai analysé le sacré de nos sociétés comme étant ordonné autour de deux axes1. L'axe « technique/sexe », et l'axe «État-nation/révolution», il ne faut pas oublier en effet que le sacré est toujours ambivalent et s'organise par rapport à certains axes ayant des pôles contradictoires. Je rappelle ceci qui n'a pas de rapport direct avec mon thème pour bien souligner que notre société moderne occidentale n'échappe en rien au sacré, que la question n'est pas une question d’école et de simple érudition mais nous concerne très concrètement.
1 Cf. Les Nouveaux Possédés, op. cit., p. 86-115.
Depuis une vingtaine d'années, certains théologiens et sociologues ont mis en lumière le fait que la première pensée chrétienne, puis, au-delà, la pensée juive biblique étaient non pas d'abord des religions faisant partie d'un sacré préordonné, mais bien au contraire avaient été des facteurs terriblement critiques à l'égard de tout l'univers sacré païen. On a souligné qu'il n'y avait aucune espèce de concurrence religieuse par exemple, mais bien une volonté de destruction du religieux en lui-même, et une négation concernant tout sacré. Cela peut paraître étonnant dans la mesure où nous sommes accoutumés à penser le christianisme dans le cadre des religions traditionnelles. Il fait partie de l'Histoire des religions, où nous voyons clairement que le christianisme a, en effet, produit des normes sacrées, des rites, des tabous, etc., qui le font entrer précisément dans le cadre du sacré «normal».
Cependant la première analyse n'est pas fausse, et quand, dans l'Église, on va chercher à revenir «aux origines», par exemple au moment de la Réforme, cela va se traduire par un violent mouvement de désacralisation. La lutte de la Réforme a été presque tout entière centrée sur la volonté de détruire le «sacré» qui avait envahi l'Église catholique 18. Mais il faut surtout retenir les accusations portées contre les premiers chrétiens, dans les plus anciens textes romains qui les concernent où ils sont considérés non seulement comme «ennemis du genre humain», mais aussi comme athées et destructeurs des religions. Les Romains ne vivaient pas du tout le christianisme naissant en tant que nouvelle religion mais en tant que «antireligion». Leur appréciation était assurément fondée. Ce que les premières générations chrétiennes mettaient en cause, ce n'était pas seulement la religion impériale comme on La dit souvent mais toutes les religions du monde connu.
La question que je voudrais soulever ici, c'est précisément comment, à partir de cette première prise de position, fondamentalement critique. l'Église et les chrétiens ont-ils progressivement reconstitué un sacré, des formes religieuses, et une resacralisation du monde. Mais auparavant, il est utile de montrer un peu plus en quoi consistait cette désacralisation.
Elle s'effectue à deux niveaux, en deux époques différentes, par l'action de la pensée théologique hébraïque et par celle du développement chrétien. Tout le monde sait que dans la Bible juive, dans le Pentateuque ou chez les Prophètes, il y a une violente attaque contre les religions. Trop souvent on l'interprète de la façon la plus élémentaire en estimant qu'il s'agit d'un conflit entre religions. Ce n'est pas du tout la question. En réalité, le combat est mené contre le sacré. Les dieux qui sont refusés, rejetés sont les dieux de la Nature. C'est la déesse de la Lune, c'est le dieu de la reproduction, c'est le dieu du tonnerre, etc. 11 s'agit alors de considérer les choses de la nature, ou les forces, comme des choses ou des forces qui n'ont strictement rien de sacré. Dieu n'est jamais dans ces réalités-là. celles-ci sont purement naturelles. L'une des caractéristiques du texte hébraïque, c'est l'abondance des ironies, pour démontrer que les puissances sacrées de la nature n'existent pas.
On sait maintenant avec certitude que de très nombreux textes doivent être interprétés dans un sens polémique: lutte contre la sacralisation des forces naturelles. Tout ce qui se passe sur terre ou les astres dans le ciel n'a rien de religieux, de sacré, ce sont des choses simples, et il faut les considérer comme telles. Il n'y a aucun respect particulier à avoir envers elles. Le conflit est mené d'abord contre le sacré cananéen et le sacré chaldéen, en seconde ligne et plus lointain contre le sacré égyptien. Ce qui passe au premier plan, ce n'est pas le «monothéisme» contre un polythéisme (bien entendu cela en fait partie aussi !) mais c’est l’idée, le concept de création à la manière dont il est formulé dans Genèse I et 2. Tout est purement et simplement Création. C’est-à-dire objet, chose, qui est issu du Créateur mais qui ne contient rien de son origine divine, qui n’a aucun mystère, qui ne comporte aucune puissance cachée. Le bois c'est du bois, et non la demeure d’un Pan, ou de déesses. L’eau, source ou océan, c’est de l’eau sans plus. La Lune est un «luminaire» pour marquer les temps...
La création biblique est totalement désacralisante parce qu'elle n'est en rien une théodicée. Elle ne présente pas une aventure considérable des dieux, qui ont des aventures, qui se battent, qui fabriquent avec effort les choses du monde et y restent toujours présents. La déesse des eaux fécondante et créatrice est toujours dans toutes les eaux... Au contraire le récit (polémique) biblique de la création biblique est d'un dépouillement total : Dieu dit un mot, et les choses sont. C'est tout. Ce qui signifie que ce Dieu est vraiment hors du monde, totalement transcendant. Il n’est inclus dans aucune partie de cette création. Il est au-delà. Il y a bien entendu une relation Créateur-Création, relation d'amour mais rien d'autre, aucune relation sacrale ou religieuse. Et une présence dans cette Création de celui qui est le répondant de Dieu : l'homme, qui est le seul médiateur de la Création à Dieu et de Dieu à la Création.
Seul l'homme est «sacré», sa vie est la seule réalité qui dépasse le statut de « chose créée ». Ainsi, à partir de cette forte conception, se mène le combat pour refuser le sacré des fonctions de la Nature ou des choses de la Nature. Mais alors en même temps, c’est le conflit contre le polythéisme puisque celui-ci n'existe que dans la mesure où les dieux sont liés à des réalités naturelles, habitent ce monde. S’ils sont nombreux c'est dans la mesure de la diversité des fonctions, des forces et des objets de la Nature. La Lune n’est pas le même dieu que le Soleil. Mais à partir de la «Création», il y a un dieu et des objets qui n'ont en eux-mêmes aucune valeur supérieure. Dieu est alors vraiment hors du monde, et ce monde est vraiment ramené à sa réalité sans mystère. Il est alors livré aux mains de l'homme qui peut l'utiliser sans se préoccuper d’offenser telle ou telle force sacrée.
Cette désacralisation s'accompagne d'un conflit rigoureux entre le visible et la parole. Le visible, la réalité dans laquelle nous sommes est multiple, c’est l’extrême diversité des choses. Et la tendance de l'homme est alors de se faire une image visible du dieu qui habite ces choses. Il y a des statues sacrées, comme des lieux sacrés, etc... Or, la pensée religieuse juive récuse la totalité des représentations de Dieu. Cela se comprend, si Dieu est totalement différent de sa création, s'il n'y a aucune image de Dieu dans la création, si celle-ci n'est rien d'autre que des objets neutres, alors aucune image ne peut être adéquate à cette transcendance. Dieu est absent du monde. Et à la place du visible (qui est toujours une façon d'être du sacré), la Bible place la Parole comme seule relation avec Dieu19. Dieu parle. L'homme parle. Il n'y a rien d'autre.
Cette radicalité est l'expression extrême de la désacralisation. « Personne n'a jamais vu Dieu. » «Tu ne feras aucune image taillée des choses qui sont sur terre, dans la mer, dans le ciel pour te prosterner devant elles et les adorer. » Ce sont les deux formules qui excluent le visible du domaine religieux et sacré. Là aussi, bien entendu, les textes polémiques abondent.
Reste enfin la distinction rigoureuse du sacré et du saint. Bien entendu cette opposition entre sacré et saint existe dans beaucoup de religions (grecque, romaine20). Mais les juifs ne s'inscrivent pas du tout dans la même typologie. D'une part, nous l'avons vu, il n'y a aucun sacré, d'autre part ce qui est saint c’est ce qui est «séparé». Dieu est Saint ce qui veut dire qu'il est radicalement séparé de tout le reste, il est la rupture. Sera saint sur terre ce que Dieu choisit et met à part. Le saint est exclusivement ce qui est séparé de tout le reste parce que Dieu le sépare. Cela n'a donc rien à faire par exemple avec le sanctus, qui est le «sanctionné» par la force divine, ou \esacer. Ainsi l'action spirituelle hébraïque est presque totalement désacralisante.
* * *
Presque! Car on constate très vite dans les faits un «retour du sacré». Mais ceci se situe à deux niveaux. Il y a un sacré reconnu, volontaire, spécifique, et puis un sacré involontaire, plus diffus, de contamination pourrait-on dire. Le sacré volontaire, nous le rencontrons dans le fait du maintien des prêtres et des sacrifices. Si Ton avait poussé la logique jusqu’au bout, il aurait fallu supprimer la prêtrise et le sacrifice qui sont des modes de médiation avec Dieu. Il y a dorénavant un intermédiaire entre Création et Créateur. Un monde qui participe du divin.
Bien entendu, il y a différence avec le sacré habituel: ce n’est pas une réalité naturelle qui devient sacrée, mais un homme par exemple qui est investi par le Dieu transcendant d'une fonction... cependant celle-ci est très vite interprétée comme sacrée. De même le sacrifice, par exemple, n’est là que pour reconnaître que Dieu est maître de toute chose et que nous lui offrons les prémices pour manifester que nous le reconnaissons pour tel. Mais très vite les sacrifices vont comporter tous les caractères du sacré. Tout n'est donc pas absolument épuré. On n'a pas conduit jusqu'au bout cette logique de désacralisation. Mais le plus important, c'est qu'il y a infiltration du sacré de façon aussi involontaire. Il y a des lieux qui deviennent sacrés. Et spécialement les montagnes, le Mont Carmel, le Sinaï, le mont Garizim, le mont Horeb, le mont Sion...
La montagne est le lieu privilégié de la rencontre avec Dieu. Et là où Dieu s'est manifesté va être tenu pour... saint, dit-on, mais pour sacré en réalité. Or, on sait que la montagne est traditionnellement, partout, un lieu sacré d’habitation des dieux. Et, de ce réinvestissement du sacré dans les montagnes, les prophètes se font l'écho avec force quand ils attaquent les cultes rendus sur les « Hauts Lieux... », de même la séparation entre Samaritains et Juifs va se faire sur cette réapparition du sacré des montagnes, lorsque les Samaritains voulaient continuer à adorer Dieu sur la montagne et les Juifs exclusivement au Temple.
Mais d'autres lieux deviennent sacrés, et ce sont justement des «lieux classiques» du sacré: un gué, une source (par exemple le gué de Jabbok où Jacob lutta avec l'ange... Dieu est là...). Ce sacré qui renaît, ou qui se perpétue dans Israël est tantôt un sacré par déformation de la volonté originaire (par exemple les objets du culte au Temple deviennent des objets sacrés) tantôt par contamination, c'est-à-dire que malgré toutes les ruptures à l’égard des peuples environnants, le sacré maintenu par ceux-ci ou bien se perpétue à l'intérieur même de la foi d’Israël ou bien envahit de nouveau le peuple. Ainsi, on voit sans cesse réapparaître l'adoration de la Lune ou de la force de reproduction sous forme du Taureau (que les prophètes par dérision appellent un veau).
Constamment il y aura conflit entre la volonté de désacraliser au profit du seul Dieu absolument différent et la reprise du sacré par une sorte d'impulsion spontanée. On peut ainsi rappeler l'importance de l'Achera, le «pieu» planté, qui n'est pas idole puisqu'il n'est pas sculpté, mais qui apparaît comme une sorte de moyen de concentration de forces telluriques; constamment les prophètes combattent l'Achera. Enfin il faut rappeler des pratiques qui paraissent magiques (Urim et Tummim, la cendre de la vache rousse, etc.) et qui sont totalement incommensurables avec le Dieu Transcendant. mais qui manifestent le maintien de toute une relation au sacré.
* * *
Or, le christianisme naissant, non seulement va entrer pleinement dans le processus de désacralisation de la pensée hébraïque, de sécularisation du monde, mais il va le pousser à l'extrême. Il faut se rappeler par exemple que la doctrine de la Création (chapitres 1 et 2 de la Genèse) qui est bien juive, nous l'avons dit, ne semble pas avoir joué un très grand rôle dans le développement de la pensée juive. En revanche, elle va être totalement au centre de la pensée chrétienne, c'est là que cette doctrine sur le Créateur et la Création va prendre une importance décisive et que l'on va pousser à l'extrême ses conséquences. De même, c'est dans la pensée chrétienne que sera radicalisée la Transcendance, la coupure totale entre Dieu et le Monde, qui ne sera comblée que par l'Incarnation, à partir de laquelle aucun sacré ne peut être développé. Le Dieu chrétien se connaît en Jésus-Christ, et nulle part ailleurs. (Je parle de ce que l'on affirme au Ier siècle, dans les trois ou quatre premières générations chrétiennes: le christianisme des origines.) Hors de Jésus-Christ il est totalement inconnaissable et inaccessible. On ne peut pratiquer au sujet de Dieu, je l'ai dit plus haut, que ce que l'on appellera beaucoup plus tard (du XIIe au XV’ siècle) une théologie négative : c'est-à-dire que l’on peut déclarer ce que Dieu n'est pas. Il est impossible de dire positivement ce qu’il est. De ce fait, la condamnation du visible dans le domaine religieux est encore accentuée. Rien ne peut être montré ni du mystère divin ni de la révélation de Dieu. Le dieu chrétien est un dieu caché. Pas plus qu'aucune image de Jésus ne peut être conservée ou imaginée. Il s’agit d'une religion de la Parole seule, et Jésus est lui-même la totalité de la Parole, toujours vive et jamais ritualisée.
Puis le christianisme va rejeter ce qui dans le judaïsme pouvait représenter une survivance du sacré : les sacrifices et la prêtrise. Il n’y a plus qu'un seul et unique sacrifice accompli en Jésus-Christ, et qui non seulement annule toutes les prescriptions sacrificielles juives mais aussi interdit la pratique des sacrifices pour l'avenir. Tout a été accompli sur ce plan. Il n'y a rien à ajouter au sacrifice de Jésus. C'est le thème de toute l'Epître aux Hébreux. Comme aussi bien la suppression d'un corps de prêtres, de médiateurs. Dans les ministères nécessaires à la vie de l'Église cités par Paul, il n'y a justement pas de prêtres. Et quand le mot est prononcé dans le Nouveau Testament, c’est pour dire que maintenant c’est l'ensemble des fidèles qui est devenu un «corps de prêtres». Tout le monde l'est, donc personne.
Enfin les puissances mystérieuses du monde sont définitivement exorcisées, éliminées, vaincues. C'est un thème essentiel. Il y a dans le monde des «puissances spirituelles», appelées diversement, «trônes, exousiai, dominations...», etc., qui habitent le monde, qui se cachent dans les institutions, dans des hommes, etc., mais tout cela a été détruit, anéanti, par la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Donc, dans ce monde, il n'y a plus de «surnaturel». Il n'y a plus de mystères, plus d’arrière-monde, mais pas davantage de division, de répartition du monde en un sacré d'un côté, un profane de l'autre. Le monde chrétien est tout entier profane. 11 n’y a ni lieux ni temps particulièrement consacrés, précisément parce que Dieu est absolument le Tout Autre et que rien dans ce monde ne rapproche de lui, ni rien dans ce monde ne peut être porteur de valeur, de sens, d'énergie ou même d’ordre. La seule énergie nouvelle que l'on reconnaisse, c'est la présence potentielle de Dieu par le Saint-Esprit mais qui est lui aussi insaisissable, inaccessible et inutilisable...
Cette profanation, cette désacralisation, cette laïcisation a été la plus radicale qui ait jamais été effectuée. Et Ton fait souvent remonter à cet événement les origines de la science et de la technique : puisque les choses ne sont que des choses, rien de plus, qu il n'y a ni divinité cachée dedans, ni puissance mystérieuse, on peut à la fois tenter de les connaître absolument et aussi les utiliser sans limite. Le point de départ étant donc celui-là, la question, historique et sociologique, qui se pose est donc de se demander comment on arrive dans le christianisme médiéval, et jusqu'à maintenant, à une reconstitution du sacré, à la production d'un sacré chrétien, à une société où le sacré jouait un rôle décisif.
Je pourrais répondre à cette question par la formulation théorique que je donnais en commençant : le christianisme a vaincu les autres religions du monde romain, il a éliminé le sacré traditionnel des populations païennes, dès lors s'est produit le transfert sur le vainqueur de ce qui appartenait aux vaincus. Les hommes sans doute convertis (mais à partir du IVe siècle massivement, de façon extérieure et parfois par contrainte) au christianisme ont reporté sur lui et en lui les convictions de sacré qui les habitaient. Il n'est pas possible que dans les deux siècles où le christianisme triomphe après Constantin, où l'Empire devient officiellement chrétien, où massivement les gens entrent dans l'Église pour des raisons multiples, il n'est pas possible que se soit produite une triple mutation : la conversion profonde à la foi chrétienne, l'abandon, réciproque, de toutes les croyances antérieures, la transformation culturelle correspondante.
Il est évident que l'on a pu confisquer les temples voués aux dieux gréco-latins, et les baptiser églises chrétiennes, la seule structure architecturale devait forcément rappeler à tous l'ancienne religion, et par exemple la séparation entre un lieu sacré et un lieu « pro-fane» (profanum, avant le sanctuaire). Si l’on veut bien réfléchir concrètement à la situation des nouveaux convertis, si on essaie de faire ici une «histoire des mentalités», il est obligatoire qu’il y ait eu une forte survivance des croyances antérieures et des jugements spontanés. Je ne dis nullement que les conversions (sauf celles faites par intérêt : pour suivre l'empereur21, ou par contrainte) aient été fausses ou hypocrites : je dis que l'on ne peut pas annuler en un instant la structure mentale antérieure, les thèmes idéologiques de base, et la grille d'interprétation du monde et de la vie. Or, l'une des clefs permanentes était le sacré. La distinction sacré-profane. Le type de relation avec les divinités fondé sur la reconnaissance d'un sacré, etc.
On admet généralement que l'expansion du christianisme a été moins rapide et moins générale que les historiens du XIXe siècle ne pouvaient le dire. Les campagnes sont restées assez païennes. Il s'est alors produit une sorte d'amalgame entre croyances chrétiennes et croyances païennes, correspondant à une foi populaire. Il était impossible d'arracher aux paysans leur croyance, l'Église a préféré l'absorber en baptisant le génie du lieu et en le faisant entrer dans la configuration globale des saints, dont nous aurons à reparler. Mais ceci fut très général, c'est-à-dire que les petits dieux de la source, ou du col, ou de l'arbre furent intégrés de la même façon.
Bien entendu, il faut distinguer entre la foi des humbles et les formulations théologiques des intellectuels: celles-ci n'expriment pas réellement ce qui était cru à la base. Pour rendre compte du christianisme, on ne peut pas se contenter d'une histoire des dogmes. La paganisation est moins importante que la sacralisation. Car à partir du moment où on admettait le petit dieu local, ceci entraînait forcément la reconnaissance que certains lieux étaient particuliers, les lieux consacrés à ou par ces divinités. L’Église a sans aucun doute lutté contre les cultes des sources, ou les cultes de l'arbre, etc., mais elle a quand même été amenée à reconnaître que certains lieux étaient différents des autres, séparés, et principalement l'église elle-même, le lieu de célébration du culte. Le bâtiment va être l'objet d'une sorte de consécration. Il va être un lieu sacré. Quand il s'y est passé quelque chose de scandaleux, le bâtiment ne peut plus servir au service divin. Il faut le consacrer à nouveau.
Les premiers chrétiens n'avaient aucune espèce de révérence particulière pour le lieu où se réunissaient les fidèles, où on écoutait la Parole de Dieu et célébrait les sacrements. C'était un lieu quelconque. Mais à partir du moment où ce lieu devient un bâtiment splendide, impérial, et où par ailleurs change aussi la théologie du sacrement (nous y reviendrons), ce lieu radicalement différent de tout autre est investi des croyances concernant les temples païens. Il y a une présence particulière de Dieu en ce lieu... et c'est très exactement le sentiment du sacré qui remonte. Qui plus est on va même séparer dans l'église deux parties, comme dans les temples païens. Une partie pour les fidèles, plus «profane » et une partie pour les prêtres où se célèbre la cérémonie religieuse elle-même. Cela aussi est tout à fait typique de la reconnaissance d'un lieu sacré exceptionnel.
Pour bien marquer qu'il s'agit dans l'église d’un lieu sacré, il faudra accomplir certains gestes pour y entrer, se découvrir, s'agenouiller, prendre de l'eau bénite, là encore nous sommes en présence d'un comportement sacré. On ne peut pas approcher d'un lieu sacré sans un certain nombre de formalités, de précautions. L'eau bénite couvre le fidèle qui ose approcher du sacré de la «contamination » (de la colère de Dieu dira-t-on autrement). En même temps certains lieux deviennent très exactement sacrés: les tombes des martyrs, les lieux où se sont produits des miracles, les lieux où ont été exécutés les martyrs, etc. Il y a pèlerinage pour approcher de ces endroits, de même qu'il y a volonté, par exemple de se faire enterrer près des tombes des martyrs, et ceci très anciennement dans l'Eglise.
Ainsi se trouve littéralement évacuée toute la désacralisation judéo-chrétienne. La Bible affirme «la terre au Seigneur appartient» (toute la terre, sans distinction) mais ici au contraire, il y a des endroits où Dieu est plus proche, plus sensible, plus présent. Il y a des endroits sacrés, le reste étant profane. Et cette adoration sacrale de certains endroits va courir tout au long de l'histoire de l'Église, jusqu'aux lieux de visions béatifiques ou de miracles (Lourdes, etc.). Nous sommes là en présence de sacré pur. Et en même temps que des lieux devenaient sacrés, on voyait aussi apparaître des temps sacrés.
Alors que Paul déclare expressément qu’il n’y a pas à respecter des jours ou des temps particuliers, que ce sont des distinctions, des prescriptions humaines qui n'ont aucune valeur, on va assez rapidement considérer des jours de la semaine (le vendredi jour de la crucifixion et le dimanche, de la résurrection) comme sacrés; de même on établira des périodes (Avent, Carême) où l'homme doit être orienté vers Dieu, doit se préparer à l’événement de la célébration de Noël ou de Pâques, se préparer par une sorte de purification pour la rencontre avec Dieu : or ceci est typiquement une attitude sacrale.
Alors que dans la Bible, la communion pascale est ouverte très largement, donc ce n’est pas un acte sacré, il faudra dorénavant une purification pour approcher du «sacré». D'ailleurs l'Église est en même temps conduite à utiliser ces temps sacrés dans le contexte politique du Moyen Age. Elle s’en est servie pour tenter de limiter les guerres entre les féodaux. Elle a édicté, et pendant un temps fait admettre de façon très générale que certains jours de la semaine, il était inadmissible de se faire la guerre. D’abord en effet le vendredi et le dimanche. C’était la «Trêve de Dieu». Les combattants devaient absolument s'arrêter. Puis on a essayé de l'étendre, en considérant que la veille du jour où on devait communier, et aussi le lendemain de la communion, on ne pouvait pas se conduire en massacrant son prochain... Mais ceci était évidemment trop large, et la «Trêve de Dieu» cessa peu à peu d'être respectée. Toutefois l'important est évidemment de souligner le caractère « à part » de certains jours, leur caractère de Temps sacré.
Tout ceci était évidemment lié aussi à une mutation à l'intérieur même de la foi. Et tout particulièrement la nouvelle interprétation de la communion, et du sacrement. Déjà la mise en avant du « sacrifice » de Jésus tendait à conduire dans cette voie. Sans doute ce sacrifice, nous l'avons dit, met fin à tous les autres et ne peut être reproduit. C'était sans compter avec la mentalité sacrale, avec le besoin de sacré habitant ces foules. Le besoin de sacré s’exprime dans la nécessité du sacrifice pour établir la relation avec la divinité. Et l’on ne peut pas se contenter de la mémoire, du souvenir. La communion ne peut pas être une simple commémoration. Pas davantage la communion n'est satisfaisante pour la piété populaire sur un plan complètement spirituel. Il faut un concret. Le sacré exige toujours une manifestation concrète. S’élaborera ainsi peu à peu la doctrine de la transsubstantiation, la piété de l'hostie présence réelle, matérielle, du Christ lui-même.
Nous sommes là en présence de la transformation la plus radicale. Le sacrifice du Christ est effectivement renouvelé par le prêtre, dans une liturgie comprenant des rites précis. Bien entendu, l’hostie consacrée devient totalement sacrée (ce qui détermine ce que nous avons vu plus haut concernant les lieux et les rites d'entrée). C'est le Christ lui-même qui est là 22.
Avec cette reprise du sacrifice régulièrement renouvelé c’est un énorme domaine du sacré qui entre massivement dans le christianisme. d'autant plus que cela entraîne deux conséquences. D'abord concernant l'opus operatum : le sacrement agit par lui-même. Cela ne dépend ni de celui qui y procède, ni de celui qui le reçoit, ni de l'action de Dieu. La communion a lieu quand on prend l'hostie. L'hostie agit par elle-même. De même le baptême agit par soi-même. L'eau du baptême agit, le baptisé est «en soi» lavé du péché originel, les vertus théologales lui sont infusées une fois pour toutes. Il reçoit le caractère indélébile d'homme appartenant à Christ. Nous sommes là en présence d'une interprétation parfaitement sacrale. C'est l'objet qui détient le pouvoir. L'hostie produit la communion, l'eau du baptême produit les effets, sans que la foi soit décisive. Ce n'est pas la relation de foi du croyant à Dieu qui compte mais le rituel d'Église et l'objet qui détient la force sacrée de transformation.
Il en est de même pour l'eau bénite utilisée quand on entre dans l'église. Ou encore des rameaux bénis de la fête des Rameaux et qui doivent garantir du bonheur ou préserver du malheur la maison dans laquelle ils ont été placés. Comme dans tout univers sacré il y a donc des objets détenant en eux-mêmes une charge sacrée particulière. C’est dans la même ligne qu'il faut situer la réapparition dans l'Église de l'importance du visible. Il est impossible de s’en tenir à la parole et à un Dieu invisible inconnaissable. Il faut se raccrocher à une réalité visible qui rend le sacré présent. La réintroduction du visible comme signe de la révélation (allant directement à l’encontre de cette révélation) est tout à fait fondamentale pour la réinsertion du sacré dans l'Église.
Tout devient visible, c'est-à-dire que la vérité de Dieu est intégrée dans des choses appartenant à notre réalité. Ce sont successivement les vitraux représentatifs, ces libri idiotarum, livres d'images auxquels on pouvait faire apprendre aux pagani ignares les éléments simplifiés de l'histoire sacrée. Ce sont les statues. Et c’est un pas gigantesque. Non pas directement statue de Dieu, bien sûr, mais de tout un univers sacré qui le concerne, Jésus, la Vierge, les saints. La piété est orientée par le visible. On adore mieux en voyant (malgré la parole de Jésus: heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru), ce sont les lumières, c'est le vêtement spécifique et séparatoire du prêtre, c'est l'ostension de l'hostie, etc., tout le visible caractéristique du sacré entre massivement dans l'Église, et les fidèles, sans le savoir bien sûr reprennent par là le chemin du paganisme. L'objet visible est typique du monde sacral, et devient très rapidement lui-même sacré.
A la limite, l'icône, où la fusion de la révélation et de l'image est à peu près totalement accomplie, faisant de l'icône l'objet sacré par excellence. La reprise de conscience de l'importance irremplaçable du visible (exclu par la religion de la Parole) est une étape décisive dans la réinsertion du sacré dans la pensée, dans la piété, dans la foi, dans les rites chrétiens. L'importance accordée au visible fait partie de la primauté des objets sacrés. Dès lors, la force d'action n'est plus celle (invisible, sensible uniquement à la foi) de Dieu, mais elle est dans des choses que l'on peut voir, détenir, utiliser, et que l'on doit respecter. Il faut bien dire, d'ailleurs, que dans le protestantisme, qui a été un effort de désacralisation, qui a tant profané le sacré catholique, on a assisté à des processus identiques : le temple est devenu lui aussi un certain lieu sacré1, la Bible est devenue matériellement un livre sacré. J’ai connu le temps où cela était un scandale affreux d'arracher une ou des pages de la Bible. Invinciblement le sentiment du sacré réinvestit cela même qui était destiné à le détruire.
1 Les protestants français savent le scandale qu’a représenté chez beaucoup la tendance à considérer depuis 1950 la salle de culte comme une salle ordinaire où l'on pouvait faire un repas collectif, donner une fête, tenir un meeting: on violait un heu sacré.
* * *
Mais la seconde transformation provoquée par cette nouvelle conception du sacrifice (conception païenne et pas du tout chrétienne) a été de donner une valeur salutaire et propitiatoire au sacrifice en soi. Si on veut être agréable à Dieu, il faut sacrifier quelque chose. Nous retrouvons l'idée traditionnelle de l'anneau jeté à la mer par le roi trop heureux qui devait faire un sacrifice pour ne pas tout perdre. A partir du moment où le sacrifice retrouve sa place, il faudra sacrifier ce dont on a envie, ce que l'on aime, se priver de tout, on fera une vertu de choisir toujours le plus difficile, le plus pénible; l'acceptation de la souffrance fera partie de ces sacrifices et la souffrance sera exaltée. Toutes tendances que l'on connaît bien dans le christianisme médiéval mais qui n'ont rien à faire avec la pensée biblique.
Or, en même temps, et de façon tout à fait concordante la réflexion sur Dieu menée grâce à la pensée grecque et romaine transformait radicalement ce que la Bible disait de Dieu. D'une part on procédait à une analyse des attributs de Dieu, un Dieu, bien entendu, très différent des dieux du polythéisme, mais un Dieu construit par une philosophie, la notion de Créateur changeait radicalement à partir du moment où ce qui était mis en avant était la Toute-Puissance, et la relation entre ce Dieu et le monde n'avait plus rien à voir avec ce qui était cru dans les premières générations chrétiennes. On retrouvait un Dieu lié à sa création, et finalement à la limite un monde qui contenait Dieu. A partir de là, le sacré pouvait être partout. Et ce cheminement reconduisait à la réapparition d'un personnage typiquement lié au sacré, le médiateur, le prêtre.
Nous avons dit que dans le Nouveau Testament le prêtre n'existe pas. Il y a des diacres (pour les secours), des prophètes (pour la prédication), des docteurs (pour renseignement), des épiscopes (pour la surveillance du bon ordre) : pas de prêtre parce que précisément Jésus est le seul et unique médiateur. Mais à partir du moment où le sacré reparaît dans le christianisme, il faut des personnages porteurs, représentatifs de ce sacré, servant en même temps de médiateurs : on ne peut pas imaginer que le simple fidèle puisse approcher de ce Dieu, de la nouvelle théologie. Il faut qu'il passe par un personnage consacré, voué à cette médiation, sacré lui-même, capable de procéder au saint sacrifice renouvelé. Il entre dans le cadre des médiations multiples qui sont caractéristiques du sacré (et qui rejoignent ce que nous disions au sujet de l'intégration des petits dieux), à savoir les saints. Le prêtre et le saint porteurs de sacré, écrans indispensables pour le commun des mortels qui ne peut pas approcher des mystères, qui risque d’effroyables dangers s’il entre en relation directe avec la divinité, s'il entre sans protection dans l’univers du sacré. Le sacré bénéfique est chargé d’une telle puissance que si l'on n'est pas habilité à cette relation, il devient maléfique.
Le prêtre a des fonctions sacrées qu'il est seul à pouvoir remplir. On retrouve ce qu'était le prêtre des religions païennes quant au rôle et à la médiation, quant à la séparation entre une catégorie particulière de spécialistes du sacré qui peuvent, seuls, s’en occuper, et un laos qui doit rester dans le profane. Distinction que Jésus avait radicalement abolie. Mais en même temps que le personnage porteur de sacré positif, apparaît en contrepartie, bien entendu, le personnage porteur de sacré négatif: le (la) sorcier( e). Ici également il est intéressant de noter la mutation.
Bibliquement le sorcier est possédé d'un esprit que la foi doit chasser. Dans l'Église primitive nous trouvons un enseignement très remarquable qui se maintiendra assez longtemps, enseignement très moderne: la sorcellerie n’existe pas. Il ne faut pas y croire. C'est de la pure imagination. Il faut chasser de l’esprit des fidèles la croyance dans le pouvoir des sorciers, il faut les convaincre que le sorcier joue sur la crédulité. On retrouve encore cet enseignement au IXe siècle. Mais ce qui finira par triompher, c’est le contraire, la croyance au Diable, aux puissances surnaturelles mauvaises agissant sur terre comme exacte contrepartie du prêtre (la messe noire est l'inversion de la messe). Et c'était logique: à partir du moment où apparaît un personnage spécialisé porteur du sacré positif doit exister sa contrepartie de sacré destructeur. Ainsi se reconstruit à peu près totalement l'univers du sacré traditionnel. On peut, à ce moment, analyser le christianisme comme l'une des expressions du sacré et du religieux parmi les autres.
D'ailleurs le mot qui n'est presque jamais employé dans le Nouveau Testament va être de nouveau couramment utilisé. Il y aura le chant sacré, la musique sacrée, l’art sacré, les livres sacrés, les vases sacrés, de même que l'on enseignera une histoire sacrée, différente, séparée de l'histoire universelle des hommes. Ce changement de vocabulaire est tout à fait caractéristique du changement de mentalité, de conception religieuse et de la réapparition de ce sacré que la pensée juive et chrétienne avait lors de sa puissance vive, de son origine sévèrement combattu. Ce monumental échec historique me paraît l'une des preuves les plus flagrantes de l'inhérence du sacré à l'existence de l'homme, et de la permanence de cette force active (je ne dis pas objective) qui mène l'homme à chaque fois reconstituer un univers sacré sans lequel, apparemment il ne saurait exister dans l'univers qu'il s'est constitué. Seul le sacré (et non pas l'aventure proposée par le christianisme) le rassure et lui donne le sentiment à la fois de la stabilité de son univers et du sens immuable, et objectif, de sa vie.
Dans l’esprit de la plupart de nos contemporains, le christianisme est avant tout une morale. L'aspect spirituel est bien oublié, sauf de quelques groupes, et l'autre vue que l'on en prend se ramène aux fêtes chrétiennes. Il est caractéristique que la mise en question de la vérité chrétienne se situe le plus souvent au niveau de la conduite des chrétiens et que le jugement porté soit de type moral. Les films antichrétiens — la Religieuse, tirée de Diderot, les Sorcières de Salem, Mérette (Téléfilm 1982) — portent leurs attaques à ce niveau. L'argument le plus fréquemment entendu est « les chrétiens ne se conduisent pas autrement que n'importe qui », comme le montrent les enquêtes sociologiques portant sur le comportement sexuel des chrétiens ou sur leurs mœurs familiales, par exemple. La morale qui est rejetée aujourd'hui c'est, dit-on, la morale chrétienne, etc.
Il faut bien reconnaître que les chrétiens ont fait tout ce qu'il fallait pour que cette confusion ait lieu. Or, la Révélation de Dieu n'a rien à faire avec une morale. Rien. Absolument rien. Ce n'est pas ici que je vais engager cette longue démonstration que j'ai faite par ailleurs 23. Je me bornerai à rappeler trois propositions essentielles, que je demande au lecteur d’accepter comme telles, le priant de se reporter à mes autres livres s'il veut en avoir les fondements.
D'abord: la Torah, dans la Bible hébraïque n'est pas une morale, ni comme morale construite par un moraliste, ni comme morale vécue par un groupe. La Torah Parole de Dieu est révélation de Dieu sur lui-même, édiction de ce qui sépare la vie de la mort et symbolisation de la souveraineté totale de Dieu. De même ce que dit Jésus dans les Évangiles n’est pas de l'ordre moral, mais existentiel, et procède de la mutation de la racine de l'Être. De même ce que dit Paul dans les parénèses de ses épîtres n’est pas une morale, mais constitue des indications utiles à titre d’exemple. Seconde proposition: il n’y a pas de morale chrétienne. Contrairement à l'idée reçue, il n'y a aucun système moral dans la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Il n’y a pas de préceptes moraux qui puissent exister de façon indépendante en quelque sorte, qui puissent avoir valeur universelle ou servir pour élaborer une morale. Enfin troisième proposition : la Révélation de Dieu en Jésus-Christ est une antimorale. Non seulement, il est honnêtement impossible de tirer une morale de l'Évangile ou des Épîtres, mais bien plus, la proclamation de la grâce, la déclaration de pardon, l'ouverture de la vie à la liberté qui sont les clefs de l'Evangile sont en tout exactement le contraire d'une morale. Étant donné que route conduite, y compris la plus pieuse, la plus morale est englobée dans le péché.
L'origine, donnée par la Genèse, du péché du monde n'est pas comme on La dit «la connaissance» (Dieu interdisant le développement intellectuel de l'homme, ce qui est absurde!) mais la connaissance du bien et du mal. Or, ici connaissance veut dire décision. Ce qui n'est pas acceptable par Dieu c’est que l'homme puisse décider par lui-même de ce qui est Bien et de ce qui est Mal. En effet le Bien, c’est, bibliquement, la Volonté de Dieu, c'est tout. Ce que Dieu décide, quoi que ce soit, tel est le Bien. Par conséquent ce que fait l'homme en décidant de ce qui est bien c'est exactement substituer sa volonté à celle de Dieu. C’est quand l'homme construit une morale, quand il édicte le Bien (et même quand il le fait) que cet homme est radicalement pécheur. Elaborer une morale, c'est se révéler devant Dieu comme pécheur: non pas parce qu'on se conduit mal, mais au contraire parce que l'on se conduit bien,"mais d'un autre bien que la volonté de Dieu.
C’est pourquoi Jésus attaque si durement les pharisiens, qui sont les plus moraux des hommes, ceux qui se conduisent le mieux, ceux qui sont parfaitement obéissants et vertueux. Mais de leur morale, qu'ils ont substituée progressivement à la vivante, toujours actuelle, jamais figée en commandements, Parole de Dieu. Dans les Évangiles, Jésus ne cesse de nous montrer la transgression de tous les préceptes religieux, de toutes les règles morales. Il donne comme commandement «Suis-moi», et jamais une liste de choses à faire ou ne pas faire. Il révèle pleinement ce qu’est un homme libre, sans morale, mais obéissant à la Parole de Dieu, toujours nouvelle et fulgurante. Paul attaque de la même façon tout ce qui peut paraître une morale dans le judaïsme, «Règles et préceptes édictés par des hommes» et ne venant pas du tout de Dieu. La grande mutation, c’est qu’en Jésus-Christ nous sommes faits «hommes libres». Mais la caractéristique primordiale de l'homme libre, c’est justement de ne pas être lié par des commandements moraux. «Tout est permis» proclame Paul à deux reprises. «Il n'y a rien d’impur» enseigne-t-il, comme aussi bien les Actes des Apôtres. Vous êtes libres comme le Saint-Esprit lui-même, qui va et vient comme il veut. Mais cette liberté ne veut pas dire n’importe quoi. C'est la liberté de l'Amour. A la Loi est substitué l'Amour qui ne peut pas être réglementé, encadré, analysé en principes ni en commandements. La relation à l'autre n'est pas une relation de devoir, mais d'amour.
Quand je dis que la Révélation de Dieu en Jésus-Christ est une antimorale, je ne veux pas dire la substitution d’une morale à une autre. (Combien de fois hélas, avons-nous lu que la morale chrétienne était supérieure aux autres ! Ce qui d’ailleurs est faux : il y a des gens honnêtes, vertueux, bon mari, bon père, bon fils, scrupuleux, véridiques, etc., en dehors du christianisme, et même davantage que les chrétiens...) C’est bien une attaque de toute morale, comme le montrent à merveille les paraboles du royaume des Cieux, celle du fils prodigue, celle des talents, celle des ouvriers de la onzième heure, celle de l'économe infidèle, et tant d'autres. Dans toutes les paraboles, celui qui est donné en exemple c'est celui qui n’a pas eu une conduite morale. Celui qui est rejeté, c'est celui qui avait une conduite morale. Bien entendu cela ne veut, en rien, dire qu'il est conseillé de devenir voleur, assassin, adultère, etc. Mais au contraire, la conduite qui est appelée est un dépassement de la morale, de toute morale, qui apparaît comme un obstacle à la rencontre avec Dieu.
L’amour n'obéit à aucune morale et ne donne naissance à aucune morale. Aucune des grandes catégories de la vérité révélée n'est relative à une morale, et ne peut donner naissance à une morale : ni la liberté, ni la vérité, ni la « lumière», ni le Verbe, ni la Sainteté ne sont le moins du monde de l'ordre de la morale. Evidemment ce qui est ainsi provoqué c'est une façon d'être, un certain modèle de vie, extrêmement aléatoire, constamment risqué, constamment renouvelé. Antimorale également parce que la vie chrétienne est antirépétitive. Il n'y a jamais un devoir fixé qui pourrait se reproduire tel quel au cours de la vie. Et par rapport à cette façon d’être, la morale quelle qu'elle soit est un interdit, un obstacle, et implique en elle une condamnation. Exactement comme Jésus est inévitablement condamné par tous les gens moraux.
L’un des drames les plus fondamentaux alors, de l'histoire du christianisme, a été la transformation de cette Parole libre en une morale. Ceci était l'échec le plus décisif de toute la mutation chrétienne. Là encore, il est très difficile de comprendre pourquoi il en a été ainsi. Évidemment ce que nous avons déjà indiqué (en particulier les «conversions» massives) donne un début d'explication. Il est évident qu’une masse «chrétienne» pouvait difficilement vivre dans cette liberté de l'esprit, et de l'amour. Il a très vite fallu poser des normes. Il a fallu, de ce fait, indiquer des conduites de devoir. Chaque fois qu'il y a eu un retour à une communauté rejetant la morale pour vivre soi-disant «selon l'Esprit», cela a produit concrètement un dérèglement, une rapide dégradation humaine et spirituelle (expérience des guillelmites ou de la communauté de Jean de Leyde).
Il semble alors que l’on ait le choix seulement entre trois orientations: ou bien on vit vraiment de l'Esprit, dans une communauté comparable à celle que nous décrivent les Actes des Apôtres, mais alors, il ne peut être question que d'un très petit nombre de fidèles véritablement convertis, pleinement majeurs comme hommes et comme croyants, et aptes à supporter le danger de la liberté. Et ceci ne peut excéder quelques personnes. Ceci correspond bien à ce que Jésus lui-même a fait avec ses disciples (70 au maximum !) et à l'annonce qu'il nous donne que ce sera toujours un «petit troupeau». Alors, il s'agit d'une vraie compréhension vécue de la Révélation, hors de la morale et, pour les morales de la société, une antimorale et un défi.
Ou bien on prétend convertir massivement à la foi chrétienne, on fait entrer en masse dans l'Église, mais alors on ne peut pas espérer que ces dizaines de milliers d'hommes vont vivre comme s'ils étaient dans le Royaume de Dieu. Cela suppose d'abord un encadrement, ensuite un contrôle de la façon de vivre. Le christianisme devient une morale, c'est-à-dire le contraire même de ce que Jésus et la Révélation en Israël voulaient. Et de toute façon cette morale est toujours, non pas celle que l'on pourrait tirer des textes de Paul par exemple, mais plus ou moins identique à celle de la société du moment. Comme beaucoup d'orientations données par Jésus même vont à l'encontre de cette morale (par exemple tout ce qui relève du Sermon sur la Montagne), alors on va procéder à la scandaleuse distinction entre les «conseils» (va, vends tous tes biens, etc., par exemple) qui ne sont valables que pour les parfaits, les saints, les chrétiens développés, le clergé, et puis les préceptes, qui sont la morale obligatoire pour tous (résumée dans un faux décalogue par exemple). Ce qui était exactement le moyen pour détruire la Révélation. Ceci est donc la seconde possibilité.
Quant à la troisième : on prétend vivre sans morale, mais tout en étant nombreux, en devenant un corps social plus ou moins institué, organisé. C'est le fait de toutes les sectes. Mais alors, très rapidement la situation se dégrade, des relations de force ou d'autorité s'instituent, ou bien un désaxement moral total. Ce sont les trois seules possibilités ouvertes.
L'Église, dès la fin du IIe siècle, s'est orientée vers la seconde. De ce fait, elle n’a pas pu éviter de multiplier les règles morales à l'encontre de l'Évangile jusqu'à faire de la conduite conforme à un certain code moral le critère de la vie chrétienne, jusqu'à transformer les conduites de piété, de prière, etc., en règles morales, jusqu'à donner du christianisme aux gens du dehors l'image exclusive d’une morale et jusqu'à modifier radicalement la théologie, avec une prééminence accordée aux œuvres. Point de rupture, chacun le sait, de la Réforme luthérienne. La pente est alors si forte que sitôt la première génération qui redécouvrait la liberté chrétienne, on revenait, en particulier avec Calvin, à la rigidité morale et à la prédominance de la morale sur la «vie en Christ». Il faut être bien au clair là-dessus : il y a inévitablement exclusion de l'un par l'autre. Si, selon Paul, on «vit en Christ», il n'y a plus de morale. Si on observe une morale, il n'y a pas de vie en Christ possible. Toutefois cette orientation prise par l'Église n'a pas été le résultat du seul nombre, de la massification de l'Église. Il y a eu le tait, également décisif, de la prodigieuse immoralité de diverses sociétés dans lesquelles l'Église s'est trouvée. Comme cet immoralisme était particulièrement flagrant dans le domaine sexuel, la réaction moralisante a eu lieu principalement dans ce domaine. Et la victime principale de ces réactions, nous l'avons dit, ce fut la femme. Le thème de l'antiféminisme est un des lieux importants de la trahison de la Révélation de Dieu par le christianisme. C'est ce que nous allons examiner maintenant, plus en détail, en reprenant, à la tin. la motivation de la réaction moralisante de l'Église.
* * *
C'est devenu un lieu commun moderne que d'affirmer que le christianisme a été antiféministe, que la femme était maintenue en servage, traitée en mineure, etc. On rappelle des textes de l'Ancien Testament et certains de Paul; quelques auteurs ont voulu faire de Paul le fondateur de l'antiféminisme (parfois en y cherchant des raisons psychanalytiques comme l'inénarrable Gilabert, dans un livre qui est un tissu d'erreurs et d'affirmations gratuites: le Colosse aux pieds d'argile 1). Enfin, certains essaient de justifier quand même la Bible et les chrétiens en disant qu'ils obéissaient simplement aux mœurs patriarcales de l'époque. Excuse qui est en réalité une condamnation terrible, puisqu'elle témoigne simplement de la non-liberté des chrétiens à l'égard des mœurs et des idéologies du temps. L'analyse doit être plus exacte et plus fine.
1 Gilabert, Saint Paul, le colosse aux pieds d'argile. Montélimar. Métanoïa. 1974.
D'abord, il est tout à fait exact qu'il y a eu des périodes de prédominance de société patriarcale (par exemple dans le judaïsme des IIIe-IIe siècles avant J.-C. ou dans la Rome de la même période). Mais c'est une absurdité de qualifier toutes les sociétés traditionnelles de patriarcales. Comme toujours, il y a eu des variations. On peut démontrer que la société romaine au Ier siècle après J.-C. n’est plus une société patriarcale au sens strict. La femme y a des droits égaux à ceux de l’homme (sauf le droit de vote aux comices). Elle n’est nullement confinée chez elle à élever ses enfants! De même, dans l'Empire séleucide au Ier siècle avant J.-C. (et encore plus après!) la femme est totalement libre; on a démontré (par exemple Volterra) que la femme y exerçait toutes les professions les plus élevées, banquier, armateur, commerçant, entrepreneur de tous ordres et maniait des sommes d’argent considérables en toute liberté. De même encore dans les tribus germaniques qui vont envahir l'Empire, la femme a un statut tout à fait privilégié, elle participe même aux combats (Tacite) et elle a des droits égaux à ceux des hommes.
Il est vrai que, dans l'effondrement de l'Empire, le statut de la femme va brusquement rétrograder. Il est probable que c’est le caractère effroyablement dangereux de l’époque, la menace militaire permanente qui ont donné à l'homme une prééminence absolue, et ont favorisé un retour à une organisation patriarcale. Encore que, à partir du XIIe siècle, il y a déjà des tendances à l’égalisation juridique et économique entre l’homme et la femme. Bien entendu je ne fais pas ici une étude qui puisse être détaillée! Jusqu’au XVIIIe siècle, il y a non pas une société patriarcale mais des variations de situation, selon les moments et aussi selon les lieux. Donc on ne peut pas généraliser. La fin du XVIIIe et le XIXe représentent une régression étonnante du statut féminin dans tous les domaines. L’erreur habituelle pour des non-historiens est de croire que puisqu'il en était ainsi au XIXe siècle, c’était pire au XVIe, et encore pire au XIIIe siècle, etc., en obéissant à une naïve croyance au progrès permanent. En somme l'argument de la «société patriarcale» ne vaut pas.
Mais le problème reste entier: il est le suivant: si on considère les textes bibliques eux-mêmes, ils sont ou bien extraordinairement favorables à la femme, ou bien «neutres», s'expliquant parfois par des circonstances locales. Or, ces textes ont été interprétés dans le judaïsme postérieur comme dans certains courants du christianisme et certaines orientations que l'Église a données à la société, de façon à devenir totalement hostiles à la femme. Il y a là une extrême difficulté. Et en tout cas, il ne faut pas généraliser et dire que c'est l'orientation du « X». Il y a au contraire une déviation de plus. Dans la Bible hébraïque, la femme tient une place considérable : rôle politique d'Esther, de Judith, de Rahab. Rôle religieux des prophétesses nombreuses, rôle de Rébecca, rôle des femmes «juges» d'Israël. Mais aussi les textes fondamentaux du Cantique des Cantiques, ou de Proverbes 31, montrant l’essence de la symbolique féminine.
Plus théologiquement, si on reprend le texte de la Genèse, on reste confondu par les contresens habituels: Ève est inférieure, dira-t-on, parce qu’elle est créée après Adam: logique magnifique d'après laquelle évidemment Adam est inférieur aux grands sauriens puisqu'il a été créé après! Bien au contraire, la création est un acte ascendant: Ève dernière créée est le sommet, l'achèvement, le couronnement de la création. De même, on dit: Ève est inférieure parce qu'elle n'a pas été créée à partir de l'argile primitive, mais à partir d'une fraction d'Adam. Raisonnement également absurde : Adam (qui porte le nom de la Terre) est créé à partir de la matière inanimée, alors qu'Ève (qui porte le nom de la Vie) est créée à partir d'une matière déjà vivante, donc supérieure.
Reste, bien entendu, l'argument ressassé aussi bien dans le judaïsme postérieur que dans certains courants chrétiens : Ève est la première à avoir péché, elle a fait entrer le péché dans le monde, donc, coupable, elle doit être soumise à son mari. Encore un raisonnement absurde : on ne voit pas pourquoi Adam aurait droit à la moindre supériorité puisque précisément dans cette épreuve-là il s’est montré parfaitement incapable d'être le chef de la femme, il est tombé dans le piège le plus grossier, il n'est en rien digne d’être le chef. Mais c'est la femme qui a été tentée la première? oui certes ! Et l'on invoque les arguments absurdes selon lesquels c'est parce qu'elle est moins intelligente, plus facile à séduire, plus faible, etc.
Il y a une raison théologique très rigoureuse: si elle est le parachèvement de la création, sa perfection, c'est évidemment là que le serpent devait frapper pour atteindre tout le reste ! La femme n'a pas résisté. Mais l'homme non plus. Il nous faut simplement nous rappeler le célèbre proverbe chinois: «C'est par la tête que pourrit le poisson » ! On aurait dû méditer cela pour comprendre le sens du mythe. Mais quand même elle a été tentatrice? En effet! Pour bien le comprendre et mesurer ce que cela peut vouloir dire, il faut se référer à deux autres éléments. Dans le premier récit de la création, il n’y a aucune séparation, aucune hiérarchie entre les deux qui sont deux en un, ou un seul fait de deux êtres. Il n'y a pas d'un côté la femme tentatrice, portant la faute, l'origine du mal, de l'autre, etc. Non : il y a un être, et si le mal a été fait c'est par cet être, et qu'il ait commencé par tel ou tel aspect, cela importe peu. La femme n'est pas sans l'homme, ni l'homme sans la femme, rappelle Paul !
La seconde vérité fondamentale c’est que la femme, nous dit ce même saint Paul, est la gloire de l'homme 24 (I Cr 1 1,7). Ce texte a souvent été mal compris comme manifestant une hiérarchie de Dieu à l'homme et de l'homme à la femme alors que ce n'est pas du tout son objectif, sa pointe. La question est celle de la relation avec les « puissances » et de la médiation. Dans ce passage, le texte que je veux retenir ici c'est celui sur la gloire: la gloire, je l'ai souvent rappelé, après Barth (et bien d’autres), c'est la Révélation. Dieu se glorifie quand il se révèle pour ce qu'il est. Jésus-Christ glorifie Dieu en le révélant aux hommes comme le Dieu d'amour et le Père. L'homme est appelé à être la gloire de Dieu quand il en est l'image, c'est-à-dire quand il manifeste par ce qu'il est qui est le Dieu dont il témoigne. Ici Paul ajoute: la femme est la gloire de l'homme. C’est-à-dire qu'elle en est le révélateur. Elle fait apparaître qui est cet homme dans sa vérité !
Si on reporte ceci à l'affaire de la tentation, nous apprenons que la femme par sa parole a révélé quelle était la réalité profonde d'Adam. Elle l'a révélé comme faible, sans discernement des esprits, fluctuant, ambitieux, cherchant à être égal à Dieu, etc. Elle a été simplement le révélateur! Mais la faute est semblable pour les deux et la condamnation (tous les commentateurs et théologiens auraient dû se le rappeler!) est plus dure pour l'homme parce qu'elle est sans espérance pour lui. Alors que la femme est sous une double promesse, elle est porteuse d'une double espérance: elle transmettra la vie, sa postérité écrasera le serpent ! Par ailleurs. si le statut de la femme dans l'Ancien Testament est généralement positif, il y a quelques textes, qu'il ne faut pas majorer, qui provoquent le soupçon, par exemple ce qui concerne l'impureté de la femme. Mais il ne faut pas oublier tous ceux qui concernent aussi bien les impuretés de l'homme!
De plus, on a bien souvent insisté sur l'attitude positive de Jésus envers les femmes. Jésus reçoit également hommes et femmes, guérit les femmes malades, autant que les hommes, ne rejette pas la femme adultère, ni Marie-Madeleine1. Bien entendu, on fait remarquer que Jésus ne choisit ses disciples que parmi des hommes. A cela, il y a une réponse radicale : Jésus révèle sa Résurrection d'abord aux femmes. Qu'il s'agisse des Synoptiques ou de Jean, c'est la Femme qui est la première à recevoir la plus prodigieuse révélation. Ce sont les femmes qui deviennent les «évangélistes» de cette résurrection, qui en apportent la nouvelle aux disciples. Ce sont les femmes qui reçoivent le premier témoignage de la vie éternelle! Remarquons que cela est cohérent au point de vue théologique, puisque c’est justement l'accomplissement du nom Ève, et de la promesse sur le serpent. A côté de cela, tout le reste est secondaire.
1 Pour le détail, et en général, l’ensemble de cette question: cf. J.-M. Aubert. Antiféminisme et Christianisme, coll. «La Femme», Pans, Éditions du Cerf, 1975.
Il est important que Jésus ait affirmé le mariage monogamique et son indissolubilité. Mais, c'est peu de chose à côté de ce renversement total du jugement de son époque concernant la transmission de la vérité par les femmes2. A partir de là, il ne faut pas oublier le rôle décisif des femmes dans la première Église. Femmes fondatrices et piliers de l'Église. Femmes missionnaires, dont parle souvent Paul, femmes ayant vraiment la responsabilité des Églises (Rm 16, Col 4, Ph 4). Venant de l'extérieur, on a le témoignage bien curieux de la célèbre lettre de Pline à Trajan où il écrit qu'il y a des femmes chrétiennes qui sont des ministres! Il faut encore retenir qu'elles ont des dons, spirituels, le don de diaconie, le don de prophétie ou le don de parler en langues (reconnus dans les Actes des Apôtres, 2, 12, 21). On peut donc dire qu’il y a eu une très nette accession de la femme à l'expression et à l’égalité avec l’homme. Pau] d'ailleurs reconnaît lui-aussi le don de prière publique et de prophétie de la femme (I Cr 11,5). Finalement il affirme qu’il y a totale égalité entre les deux : « En Christ, il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni homme ni femme, ni esclave ni libre...»
2. C’est pourquoi c’est le point ou je ne suis pas d’accord avec J.-M. Aubert quand il se demande pourquoi Jésus n'a pas été « plus loin » dans la « solution du problème féminin » , quand il reprend le fait que Jésus n’a pas bouleversé cette situation sociale et quand il cherche des raisons et explications socio-politiques. Tout ceci me parait inadéquat (par rapport à la Révélation de la Résurrection) et faux quand l’auteur dit que « l'Évangile n’a été qu’un germe». Non: Tout a été dit et accompli dans l'Évangile !
Mais l’opinion est si bien faite actuellement que Paul était un affreux misogyne, que l'on ne veut retenir que les autres textes, où Paul parle de l'obéissance que la femme doit à son mari, de l’infériorité de la femme par rapport à l'homme et de sa défiance envers les femmes dans certains cas d’Église. Nous allons y revenir, mais auparavant je voudrais faire une remarque, qui, bien sûr, choquera le lecteur moderne : pour les gens de cette époque le problème social, la place que l’on occupait dans la société n'était pas du tout aussi essentiel, aussi dramatique que de nos jours. Une fois de plus il ne faut pas projeter sur le passé nos idées, nos images, nos problèmes. Aujourd'hui la situation d'inférieur est insupportable, l'inégalité sociale est scandaleuse et il nous semble que Paul en ne condamnant pas radicalement l’esclavage (Épître à Philémon) en tant que scandale social global, ou encore en admettant une «supériorité» de l'homme sur la femme dans le mariage (et en n'en parlant pas dans la société) dit des choses injustes, inacceptables, etc. Mais elles sont injustes par rapport à notre conception de la justice, elles sont inacceptables pour notre mentalité. Il n'y avait pas là de question importante, non pas aux yeux de « la classe dominante» ( !) mais pour tout le monde. La hiérarchie, l'inégalité étaient « normales ». Et il faut bien se rendre compte que nos idées sur l'Égalité et l'absence de hiérarchie ne sont pas plus éternellement vraies, justes, bonnes, que leur contraire.
Ce que fait Paul, en parfait accord avec l'enseignement de Jésus, c'est de ramener cette question à sa racine spirituelle. L’erreur serait (et a été) de faire de ces textes où Paul parle par exemple de la subordination de la femme à son mari, des lois morales : c'est-à-dire les transformer, de ce qu'ils sont (à savoir le constat du réel vécu) en une formulation d'une norme, d'un devoir-être. Se raser les cheveux était un signe de prostitution : Paul dit alors que les femmes chrétiennes n'ont pas à se couper les cheveux parce qu'elles ne sont pas des prostituées. 11 ne faut pas en faire un impératif. Bien plus important, la subordination: quand Paul parle de la hiérarchie, c'est dans le contexte de ce que Jésus lui-même en a dit, et a montré, à savoir : que le plus grand doit être le serviteur du plus petit. Que le supérieur hiérarchique doit être au service de l'inférieur. Qu’il ne doit jamais exercer sa puissance ou son autorité mais au contraire les mettre à la disposition du plus faible, et se mettre lui-même à sa disposition.
Jésus dit expressément à ses disciples : Ne faites pas comme les grands et les chefs des peuples qui les dominent. Ailleurs il donne l'exemple du lavement des pieds. Ainsi la hiérarchie sociale qui existe (inévitablement!) est spirituellement retournée. C'est pourquoi dans la célèbre comparaison tant critiquée faite par Paul dans l'Épître aux Éphésiens (où la femme est comparée à l'Église, corps, alors que l'homme, son mari est le chef, comparé à Christ) on oublie régulièrement la suite du texte qui nous dit : Christ a aimé l'Église au point de se livrer lui-même (il s'agit de la crucifixion). Il nourrit et prend soin de cette Église. Ainsi le mari n'est pas un macho, n'est pas un masculin glorieux et autoritaire : il est appelé à porter la croix pour sa femme (c’est-à-dire la condamnation), à accepter de donner sa vie pour elle, à la faire vivre le mieux; qui plus est, il est ensuite dit par Paul que / homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme. C'est l’homme qui doit faire le sacrifice, c'est lui qui se déracine. 11 ne s'agit en rien de faire entrer la femme dans la famille patriarcale!
La répartition des rapports se fait ainsi : le mari aime absolument sa femme. La femme respecte son mari (peut-être allusion à l'irrespect de Mikal, femme de David quand celui-ci dansait devant l’arche...). Autrement dit, on commet un contresens total sur la théologie de Paul, en ne retenant que la moitié de son enseignement, et en transformant cette moitié d'un constat de fait en un devoir moral et un type d'organisation juridique et sociale.
Il est exact pourtant que ce contresens a été commis, et d'abord par l'Église et les chrétiens. Toutefois avant de passer à la recherche du pourquoi d'une pareille erreur, un mot encore sur la suite. La déviation a été rapide, mais non totale, et il faut ici se référer à saint Augustin: « C’est la nature humaine en tant que telle qui a été faite à l’image de Dieu, nature qui existe dans l'un et l'autre sexe et ne permet pas de mettre la femme à part quand il s'agit de comprendre ce qu’est l'image de Dieu » (De la Trinité, livre XII). De même il enseigne l’égalité totale entre l’homme et la femme dans la vie sexuelle. Chacun a un «droit» sur le corps de son conjoint. Quant à d’autres textes d'Augustin, ils peuvent être ambigus, mais surtout doivent ne pas être mal interprétés. Ainsi lorsque Augustin dit que l’homme (vir) et la femme ne sont pas semblables, car chez l'homme (vir) il y a concordance parfaite entre le corps et l’âme, il y a unité des deux, le corps reflète l'âme, alors que chez la femme, il y a dualité, son âme est spirituelle, mais son corps est inférieur, « incomplet » (oh, Freud !) et n'est pas apte à rendre compte de l'âme.
On a voulu tirer de là un argument pour l'infériorité de la femme... Mais il faut alors au moins se demander ce qui compte vraiment le plus pour Augustin? Est-ce «l'âme», spirituelle, qui met l'être humain en relation avec Dieu, qui est la vraie image de Dieu, ou bien est-ce le corps qui fait participer l’homme au monde? Il est bien vrai que dans le monde troublé et harcelé dans lequel vivait Augustin, le corporel de la femme est moins efficace et moins apte. Mais l'essentiel ne demeure-t-il pas qu'elle est une «âme vivante»? Je pense que c'est une erreur d’interpréter ces textes en disant avec J.-M. Aubert que «l'homme est pleinement image de Dieu en tout son être, corps et âme. La femme ne l'est que par son âme». Serait-ce à dire qu'Augustin avait une conception d une corporalité de Dieu? C'est tout à fait invraisemblable. Mais qu’Augustin estime que la femme quant au corporel doive se soumettre à l'homme, cela est certain.
J'ai rappelé cet exemple d'Augustin pour montrer que l'orientation et l'opinion des grands théologiens n'a pas été concordante. Il y a même peu de points où il y a eu autant de divergences que la question posée par la femme. Or, si nous prenons les textes de la plupart des Pères de l'Église hostiles à la femme nous pouvons constater assez facilement qu'ils sont toujours construits en deux étages: Il y a d'abord l'anathème d'ordre moral, la question est celle de l'immoralité de la femme, de la femme provocatrice du péché sexuel (ou occasion), et par-dessus, il y a une sorte de construction plus ou moins biblique, plus ou moins théologique pour justifier et légitimer un jugement qui n'est conforme ni à la ligne générale de la Révélation de l'Ancien Testament, ni à l'attitude de Jésus-Christ, ni à l'enseignement essentiel de Paul. Ce qui a dicté la prise de position des Pères de l'Église, des théologiens et des autorités de l'Église à l'égard de la femme, ce qui a provoqué « l'antiféminisme chrétien » (pas aussi grave qu'on ne l'a dit), c'est essentiellement le fait que l'on est passé de la Révélation de Dieu à l'ordre ecclésiastique ou social, ou encore du spirituel à la morale. Là est la clef.
* * *
Mais il ne faut pas ici faire de contresens! Je ne dis pas que la femme soit plus immorale que l'homme! Quoique telle ait été parfois la prise de position de théologiens. Le vrai problème a été celui de l'immoralité de la société. Nous allons essayer de démonter le mécanisme. Mais d'abord commençons par le texte de Paul qui a fait couler tant d'encre, qui a entraîné des conséquences désastreuses et a servi de justification à tous les antiféministes chrétiens. Le fameux texte de 1 Cr 14,34-35 où Paul interdit aux femmes de parler dans les assemblées. Qu'elles se tiennent avec soumission. Que la femme n'enseigne pas (1 Tm 2,11) et quand elle parle qu'elle ait la tète couverte (I Cr 11,5).
En face de ce texte, il y a en général deux explications : pour les uns, c'est en effet l'exclusion de la femme de toute participation active au culte, à l'explication biblique, etc. Donc, pure et simple prise de position antiféministe. Et l'on cherche à excuser Paul de cette prise de position en disant qu'il était juif, qu'il était forcément influencé par le milieu juif violemment antiféministe. Autrement dit Paul, chaque fois qu'il écrit des textes plus ou moins critiques à l'égard de la femme, exprimait en réalité non pas la Révélation de Dieu mais l'opinion moyenne du milieu... La tendance actuelle est plutôt de considérer que ces versets sont une interprétation, que ce n'est pas de Paul, essentiellement parce que cet ordre rigoureux est en contradiction avec presque tout son enseignement. Au chapitre 11 de la même épître, Paul dit : quand la femme prie ou prophétise (dans l'assemblée) qu’elle ait la tête couverte. Il ne peut pas s'être autant contredit à quelques pages de distance. Donc ces versets sont faux.
Je pense que ces deux explications (la seconde étant une «défaite» assez peu honorable!) sont inexactes. Il faut voir dans quel contexte se situe cette indication : Paul vient de parler du don des langues, expliquant qu'il s’en méfie parce que c’est une source de désordre, et que personne n’y comprend rien. Il préfère de beaucoup la prophétie, qui est claire et compréhensible. Il demande que lorsque l'assemblée se réunit tout se passe avec ordre, que les «prophètes» parlent «successivement». Dieu n’est pas un Dieu de désordre. Il s’agit de l’ordre du culte. Or, ce qu'il faut rappeler, c’est l'importance considérable des femmes dans les multiples cuites grecs et orientaux, dans les célébrations de mystères, les prises de possession par l'esprit du dieu, les transes, les explosions de prophétesses, des proclamations délirantes, etc. Ce qui aboutissait presque toujours à un culte orgiastique. A une orgie! Nous avons cent témoignages selon lesquels c'était presque toujours des femmes qui s'exprimaient ainsi.
Ce que dit Paul alors, c'est que «dans toutes les assemblées des saints», l'on ne fasse pas comme dans les cultes orgiastiques : que tout se passe avec ordre, que ceux qui parlent ne crient pas tous ensemble et que les femmes, traditionnellement les plus «inspirées», ici au contraire se taisent et ne parlent pas en langues (car c'est de cela qu'il est question dans ce texte) et si elles prophétisent (et les deux textes ne sont pas contradictoires!), qu’elles aient «la tête couverte», ce qui veut dire essentiellement qu’elles soient soumises à une autorité qui contrôle ce qu'elles disent. Mais ceci correspond exactement à la même recommandation pour les hommes (14,31-32): «les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes», c'est-à-dire soumettez-vous à un ordre, à une succession, contrôlez-vous, ne vous excitez pas, ne soyez pas saisis de tremblements irrépressibles, etc. Autrement dit, Paul, bien loin de refléter l'état d’esprit ambiant, l’antiféminisme de la société, etc., recommande que, pour le culte, on n'imite pas ce qui se fait dans les cultes païens et que la femme n'y ait pas le même rôle. Mais ce faisant, il est vrai qu'il est moralisant.
Pour prendre ses distances avec le courant social il n'y a qu'un point sur lequel on peut dire qu'il ait été influencé par le milieu culturel, c'est l'affaire de la tête couverte de la femme « à cause des anges». Peut-être allusion à l'affaire des fils de Dieu, dans la
Genèse, séduits par les femmes des hommes. Mais plutôt encore, je pense à cette inspiration brusque par les esprits, dont il se méfie tant. Le voile n'est pas une protection magique en soi, mais une barrière « psychologique» destinée à rappeler à la femme que dans l'inspiration elle doit se soumettre à une autorité (pas nécessairement celle de l'homme, mais d'une part celle de Jésus-Christ qui est au-dessus des anges, et d'autre part celle de l’ordre dans l'Église). C'est donc une croyance en ! inspiration directe par les esprits...
* * *
Reprenons alors le cours de notre tentative d'explication. Il faut commencer par la constatation que l'attitude juive à l'encontre de la femme devient de plus en plus rigoureuse à partir du IIe siècle avant J.-C. Nous avons dit que dans les textes bibliques, la femme joue un rôle essentiel, qu'elle a une place de choix dans la Création. L'évolution joue contre elle. Évolution matériellement marquée, par exemple, par le fait qu'alors que dans le premier Temple de Jérusalem (et aussi le second) il n'y a aucune séparation entre les hommes et les femmes, qui sont admises à toutes les cérémonies et sacrifices, dans le grand temple d'Hérode, il y a, pour la première fois séparation. Les femmes sont rejetées à l'extérieur. Dans les synagogues de cette époque aussi, dès le second siècle, les femmes sont mises à part, en général dans une situation inférieure. De même à cette époque se multiplient les interdits, par exemple celui d'assister au repas quand il y a un invité..., etc.
Il est absurde de dire qu'il y a là reflet des mœurs patriarcales! Car il y a eu dégradation! Pourquoi dans les textes du VIIIe, du VIIe siècle, la situation de la femme aurait-elle été meilleure, alors que précisément on était bien plus proche de la fameuse société dite «patriarcale»? Je crois que la situation est inverse. La Judée faisait au IIe siècle partie de l’empire des Séleucides. Or, la corruption générale dans cet empire, fusion peut-on dire de la corruption grecque et de la corruption orientale, était démentielle. Dans tous les domaines, mais particulièrement dans le domaine sexuel, régnait une absence totale de morale, de respect, de pudeur, de décence. Nous sommes en présence d une société globalement décadente, vicieuse, perverse. La vie humaine n'avait aucun prix. La condition de la femme était à la fois celle de la liberté presque totale et d'une dégradation absolue. La femme était indépendante mais en même temps livrée à tous les appétits, mêlée à toutes les luxures. Elles n'étaient pas pires que les hommes, mais, comme toujours dans des situations de cet ordre, c'était elles qui devenaient victimes principales de cette indépendance !
Alors, en face de cette corruption, les juifs, pieux, réagissent. Bien loin d'imiter la situation normale, ils la contredisent. Ils deviennent d'autant plus rigoristes que la société est plus laxiste. Ils réagissent ainsi par horreur de l'immoralité, et pour essayer de rester fidèles à leur Dieu. Mais ils situent le débat sur le plan moral, parce que l'évidence des mœurs évoque cela seulement. Des lors, ils sortent de la compréhension spirituelle qui se trouve dans la Bible pour formuler des interdits et des contraintes. Quant aux femmes, il est évident qu'ils essaient d'empêcher que les filles d'Israël se conduisent comme toutes les femmes du monde hellénistique. L'interdiction pour la femme d'assister aux repas quand il y a des invités est typique: c'est que la coutume voulait que les banquets se terminent en coucheries. Il n'y a pas d'antiféminisme là, il y a un moralisme. Et d’ailleurs on sait parfaitement que l'hostilité féroce des juifs pieux à l'égard des Hérodiens et de leur dynastie portait exactement sur cette immoralité régnant à la cour des Hérodes, et dont l'histoire de Salomé, de la mort de Jean-Baptiste, etc., est un reflet correct. Comment des juifs pieux auraient-ils pu tolérer une pareille conduite de leur roi ? Tel est le problème.
Or, c'est une situation qui va se reproduire tout au long de l'histoire de l'Église et de la chrétienté. Qu'il y ait eu une influence de ce judaïsme pieux et moraliste sur les premières générations chrétiennes, cela ne fait pas de doute. Mais c’est contre cette influence que lutte Paul quand il récuse non pas la Torah, mais l'interprétation moralisante qui en est faite, quand il récuse ce qui est seulement des commandements d'homme... Je ne pense donc pas que son enseignement au sujet de la femme dérive de ce judaïsme. Il cherche sans cesse à ramener chaque question sur le terrain spirituel de la Révélation et à rattacher toute problématique à l'Incarnation, la Mort, la Résurrection de Jésus-Christ. Il ne tombe jamais dans la morale, mais il est bien évident que si l'on retire tel ou tel texte de l'ensemble, on peut en faire un précepte légal, ce que l’on a très généralement fait.
Cela dit. il faut constater que l'influence de la corruption orientale sur l'Empire romain va s'effectuer dès le 1er siècle avant Jésus-Christ. Et il ne faut pas croire que ce sont seulement les catégories riches qui sombrent dans une immoralité totale. Les classes inférieures aussi, par l’intermédiaire des esclaves. Les lamentations de Caton, les jugements sévères de Pline ou de Tacite ne sont pas le fait d'esprits chagrins, mais le reflet de la généralité des mœurs. Cruautés envers les esclaves, gaspillages fabuleux d'argent et de biens divers, corruption politique, escroqueries, polygamie, concubinage avec les esclaves, multiplication foudroyante des divorces par « consentement mutuel » (la femme ayant aussi la faculté de répudier son mari), prostitution généralisée, homosexualité, pédophilie dont Suétone nous montre qu’elle était poussée à un degré assez inouï... On peut tout accumuler: tout y était dans ce monde romain du droit et de l'ordre; malgré la violente répression faite par Octave Auguste, il n'y aura pas de »־égression de l'immoralité, qui explose de plus belle, après la fin d'Auguste.
Il faut néanmoins prendre conscience de ce que cette immoralité se développait dans cette société du droit et de l'ordre, à l'intérieur, c'est-à-dire sans entraîner de graves désordres, un climat d'insécurité, de troubles, etc. C'était effectivement une société bien gérée, fonctionnant bien. Le vice était plutôt l'attrait d'un piment supplémentaire, comme les jeux de cirque pour le peuple. Il est quand même compréhensible que les chrétiens des premières générations aient été révoltés par ces mœurs dans la mesure même où ils lisaient la Bible hébraïque avec sérieux et où ils recevaient l'Évangile de Jésus comme un modèle. C'est pourquoi déjà chez Pau! comme chez «Jacques» ou dans l'Apocalypse, nous rencontrons des condamnations fulminantes contre ces mœurs, car elles étaient si généralisées, elles étaient si «naturelles» que les chrétiens aussi les pratiquaient, comme le montre le début de l'Épître aux Romains ou la 1" aux Corinthiens.
Ainsi, il n'y a pas de morale chrétienne, la foi est une antimorale, mais la suivance de Jésus-Christ implique une série de conséquences dans la vie pratique : vivre selon l'amour de Dieu et la foi dans sa parole, cela n'est en rien compatible avec ces vices et ces dérèglements. L'essentiel est qu'il s’agit de conséquences de la vie en Christ, et non pas de commandements d'une morale extrinsèque. C’est l’opposition si claire entre les «fruits» (produit de l’arbre de la foi) et les «œuvres» (produit d’une morale). Mais très vite va se produire le basculement. Dès le IIe siècle, les conducteurs d'Église commencent à s'attacher avant tout à la conduite morale. Elle devient le critère de tout le reste. Il se constitue alors une morale chrétienne opposée à celle du monde, mais que bien vite les chrétiens chercheront à appliquer à tous. Lorsqu'ils accéderont au pouvoir, ils prétendront imposer leur morale à toute la société. A ce moment nous sommes en présence du premier pas fait par les chrétiens dans la direction d'une morale en soi, et l'on va se préoccuper de savoir quel est son statut, on va par exemple élaborer l'idée d'une morale naturelle conforme à la Nature et qui serait au mieux exprimée dans la Loi de Dieu. Donc cette Loi devient une sorte de base commune, obligée. Mais ce n'était qu'un début.
La seconde grande phase du triomphe de la morale dans l'Eglise et dans le christianisme se situe quand il y a une nouvelle vague d'immoralité qui submerge tout avec les «invasions» germaniques. Ou plutôt avec cette période qui va du IVe au VIIe siècle. Ce qui est remarquable, c’est que ces «barbares» étaient, eux, d'une conduite fort honnête, avant la mise en mouvement. Tout change lorsqu'il y a invasion, installation dans un pays étranger, en vainqueur, et lorsque toutes les bases des deux groupes sociaux sont en réalité ébranlées. L'Empire connaissait une autre forme d'immoralité qui se développait au IVe siècle, à savoir surtout la malhonnêteté généralisée, la fraude, la fuite devant les responsabilités, le repli sur l'unité familiale, l'escroquerie, la concussion des innombrables fonctionnaires. Les Barbares arrivent avec leur violence, la spoliation des propriétés, leur sans-gêne total, ils s'installent, prennent ce qui leur plaît, se font nourrir par les habitants et établissent leurs coutumes par la contrainte. Il est évident que ce rapport de forces et ces vols étaient favorables à une nouvelle vague d'immoralité, qui ira en s'aggravant dans tous les royaumes «barbares», et atteindra son comble apparemment avec les Mérovingiens.
Si nous en croyons (et nous le pouvons!) les témoins de cette époque (Grégoire de Tours par exemple), on vit à ce moment dans un monde incroyable de violence, d'incendies, de destruction sauvage des biens, de vols, de meurtres; la vie d'un homme ne vaut rien. Toutes les formes d'assassinat sont bonnes, dans tous les milieux de la société. Le vol le plus direct, le plus simple, devient pratique courante. Le plus fort prend ce qu'a le plus faible. Les bandes armées parcourent sans cesse le pays, et c'est une épouvantable terreur qui s'abat sur cette société. L'immoralité n'est donc plus tout à fait la même que pendant l'époque romaine: maintenant le caractère essentiel est la violence (mais avec, au point de vue sexuel, ce que cela comportait comme rapts, viols, polygamie, soumission abjecte du plus faible, en l'occurrence la femme) et ceci se situe non plus dans un univers ordonné, mais au contraire sans lois.
C'est aussi ce dont témoignent les fameuses «lois barbares» (des Burgondes ou des Wisigoths par exemple) qui sont un immense catalogue de tous les crimes de sang, avec toutes les circonstances et moyens, et une peine particulière pour chacun. Mais il est évident qu'à défaut d'une police et d'une administration judiciaire capables de les faire appliquer, ces lois étaient de purs symboles! Il est alors à nouveau évident que l'Église a eu à lutter contre cette nouvelle vague d'immoralité. Elle a de nouveau moralisé. Elle a essayé d’adoucir les mœurs, d'établir des lois régularisant les conduites, de les normaliser, de protéger les plus faibles. Dans cette urgence, dans ce désastre social et moral (dont nous n’avons aucune idée, nous qui nous plaignons de la violence et de l'insécurité dans notre société!), elle a beaucoup plus travaillé à l'établissement d'une morale commune acceptable qu'à la conversion vraie, de cœur, fondamentale à l'Évangile. Elle a, de nouveau, progressivement transformé la foi en morale et la Révélation en code éthique.
Encore une fois, ce n'est pas le fait de la prétention de l'Eglise, c’était la situation même de l'immoralité du temps qui l'exigeait. La situation va progressivement se normaliser, et l’on aura semble-t-il, trois siècles de relatif bonheur, du Xe au XIII׳ siècle, où la vie sociale (malgré les descriptions affreuses de la féodalité et du Moyen Age qui restent à tort dans les mémoires!) et morale sont beaucoup plus équilibrées et satisfaisantes. Il y a alors effort de l'Église pour revenir à l'Évangile.
Ce qui avait été déformé reste pourtant déformé. Le christianisme est devenu avant tout une morale. Il est imposé comme tel, il est un code de conduite. Il n'est plus question de la liberté, ni de la transgression, il n'est plus question de dire aux gens « Aime et fais ce que tu veux». Il n'est plus question de tout centrer sur la foi et tout faire dériver de la foi. Non, c'est trop dangereux. C'est trop aléatoire. Il ne faut plus faire un appel à la responsabilité personnelle ni à l'initiative. La vertu majeure qui est développée au nom de l'Évangile, partout, c'est l'obéissance. Encore une fois, ce n'est pas la méchanceté, la volonté de domination de l'Église qui est en cause. Elle avait à faire face à une situation globale des mœurs bien plus effroyable que ce que nous pouvons imaginer. Après tout, l'obéissance était un moyen assez efficace de lutter contre un désordre absolu et d'établir une limite à la supériorité du plus fort.
Prenons une comparaison : on torture partout dans notre monde, si une autorité morale reconnue arrivait à éliminer la torture en établissant l'obéissance, obéissance par exemple des bourreaux à cette autorité morale, obéissance stricte non pas au plus fort mais à celui qui est protégé par cette institution, nous serions assez satisfaits ! C'est un peu ce qui s’est produit. L'obéissance à une autorité ordonnée a remplacé la violence du plus puissant. C'était un progrès évident, sur le plan moral.
Enfin la troisième grande vague d'immoralité à laquelle l'Église a eu à faire face (avant la nôtre !) est celle des XIVe-XVe siècles. A nouveau (et avant l'affreuse période des guerres de religion), c’est la société tout entière qui est corrompue, mais là aussi de façon nouvelle. Bien sûr, il y a eu la continuation des guerres et violences féodales. Mais c'est alors un curieux mélange entre un monde de violences, de guerres (celle de Cent Ans entre la France et l'Angleterre n'en est qu'un exemple), d’innombrables révoltes infiniment sanglantes (celle des Jacques en est un exemple entre mille), de brigandages, avec des troupes énormes organisées de brigands parcourant le pays (qui n'a plus rien à faire avec le petit banditisme forestier des XIIe-XIIIe siècles), et produisant une insécurité folle. A quoi il faut ajouter l'immoralité de jouissance immédiate de tous les plaisirs, à cause de la menace de mort dont on est conscient, à cause encore des grandes épidémies (la peste noire).
C'est une sorte de frénésie de plaisirs. Tout est permis parce qu’on va mourir bientôt (le Décaméron qui se situe à cette époque-là, en est un témoin). Et c'est la recherche bien connue de la jouissance immédiate, effrénée, sous toutes ses formes y compris les plus vicieuses (Barbe-Bleue est déjà de cette époque), comme réponse à l'imminence de la mort.
Dans ce climat se développent aussi avec une rapidité foudroyante la sorcellerie, la magie, les incantations, les évocations des morts, les messes noires, le culte de Lucifer... Bien entendu je ne dis pas que. dans les siècles antérieurs, cela n'existait pas, mais c'était tout à fait sporadique, cas individuels, alors qu'à partir du XIV‘‘ siècle, c'est une véritable épidémie dans un monde de folie. Et de nouveau l'Église va essayer d'encadrer, de moraliser, d'institutionnaliser. Au lieu de chercher à convertir les adeptes des sorciers au pur Évangile, elle va par exemple utiliser la force, la contrainte et menacer du bûcher, et développer l'inquisition comme institution permanente.
Alors, en face de cette carence spirituelle de l'Église explosent d'un côté les mystiques, de l'autre les hérésies. Les mystiques, dans certains cas sont tout à fait admirables, respectables, dignes d'admiration, mais le plus souvent ils sont l'expression de transes douteuses, de sexualité «refoulée-débridée», de conduites ambiguës et parfois perverties. Les hérétiques?... Beaucoup d'entre eux, Huss, Wycliff, Savonarole, apparaissent comme les combattants de la vraie foi, pour la pureté de l'Église, pour le retour aux sources évangéliques, pour l'affirmation de la liberté en Christ et le primat de l'amour... mais il était trop tard, et l'Église avait pris l'habitude de réagir sur le plan moral et institutionnel. Elle a cessé d'être la fidèle servante du Seigneur des pauvres, du Sauveur qui donne la liberté aux hommes dans l'amour, pour devenir la combattante de la morale et de l’ordre à tout prix. L'obéissance est dépassée. On en est maintenant à l’absolu de l'institution et du triomphe de la morale. Tout doit être ramené là. Les papes luttent contre la corruption du clergé par des lois. L'Église lutte pour son unité par de l'organisation. Elle combat l'immoralité ambiante par une rigueur morale de plus en plus grande.
La Vérité de la Révélation de Dieu en Christ est totalement perdue, parce que l'Église s’est trompée de chemin dans sa volonté de répondre au défi de l’immoralité pendant ces quatre périodes... Au lieu de reprendre la perversion à sa source, c’est-à-dire dans le fondement spirituel, elle a essayé de traiter les conséquences, c’est-à-dire la démoralisation. Entendons-nous bien: je ne veux pas dire que c’est le paganisme (ou ses résurgences) qui provoquait les mauvaises mœurs! La société romaine du IVe siècle avant J.-C. était païenne, et parfaitement honorable sur le plan moral. Nous sommes en présence d'une situation complexe comme contexte de cette immoralité générale: les événements (guerres, invasions, afflux d’or et d’argent, peste, etc.), le combat du christianisme contre les structures traditionnelles des sociétés; ceci est fondamental : la prédication chrétienne non seulement détruit les anciennes croyances et religions, laissant souvent l'homme sans référence, sans tradition, sans racine. Elle prétend substituer l'amour à l’ordre, la fraternité à la hiérarchie, la liberté à la loi. Il est évident que cela va pour des personnes, des petits groupes, une infime minorité, mais non pas pour une société. Et l'immoralité a résulté (non pas pour la période préchrétienne...) de ce choc entre paganisme et prédication chrétienne. Sur ce point, c'est l'empereur Julien, dit l'Apostat, qui avait raison.
Enfin, évidemment, la réaction de l'Église à l'encontre de l'immoralité, son énorme effort de morale et de droit, de réponse aux mauvaises mœurs sur le plan éthique et juridique, tient à l’erreur de la confusion entre Église et société. L'Église recouvrant le tout de la société. La société étant baptisée officiellement chrétienne. Les intérêts et problèmes politiques, sociaux, étant pris en charge par l'Église. Celle-ci étant appelée à faire régner l’ordre social et appliquer des principes chrétiens à toutes choses. C'est ainsi que la Révélation devient une morale, ce qui était la trahison la plus haute des prophètes, de l'Évangile et de la première génération chrétienne. Car, plus cette «morale chrétienne» devenue, par son origine même morale officielle, se développait, plus se développaient l'hypocrisie et le pharisaïsme. Il ne pouvait en être autrement.
Pour faire comprendre ceci, prenons l'exemple du célibat des prêtres. Que certains chrétiens aient eu une vocation au célibat, se vouent ainsi à Dieu (une des façon possibles de servir Dieu), et demandent la prêtrise. C’était très bien. Mais lorsqu’on transforme le célibat en une loi. une obligation, et la règle pour tous les prêtres, lorsqu’on en fait (hors de toute vocation) la condition du prêtre alors de deux choses l’une: ou bien on écarte des hommes qui ont une vraie vocation à la prêtrise (mais pas au célibat), ou bien on les contraint de façon telle qu’inévitablement vont se produire des «bavures», couvertes par le mensonge et l’hypocrisie. Le Mal, c’est la Loi. Ici comme ailleurs. Ce n’est pas moi qui le dis, c'est saint Paul.
La perversion a donc été de transformer l'Évangile en Loi pour prétendre répondre au défi porté à la Révélation par les explosions successives d'immoralité et de dérèglement éthique. Bien entendu, les chrétiens et l'Église ne pouvaient pas ne pas réagir contre ce déchaînement de violence de sexualité, contre ces corruptions multiples, mais l'erreur a été de traiter cela sur le plan de la morale et du droit, au lieu de reprendre l'exemple de Paul: celui-ci remonte chaque fois de la question d'immoralité à la question spirituelle, il reprend l'essentiel de la révélation de Christ, et de là dérivent certains modèles de conduite, cohérents avec la foi ou avec l'amour. C'est ce que n'a plus fait l'Église. Elle s'est alors située au niveau même de tout le monde, elle a traité une affaire de morale sur le plan de la morale.
C'est la même erreur que commettent actuellement les théologiens dans les questions politiques ou sociales, au lieu de suivre le chemin montré par Paul (fidèle, très fidèle interprète de l'action de Jésus), ils se situent au niveau et sur le terrain de tout le monde. Une question politique doit être traitée en politique. Une question sociale, sur le terrain social, avec des interprétations, des remèdes politiques. C'est encore la transformation de l'Évangile en morale. Même erreur qu’au IVe siècle, qu'au VIe et au VIIe siècle, etc. Avec d'ailleurs le même comportement secondaire: une fois qu'on a prétendu donner une solution morale, politique, sociale, comme on est quand même chrétien, on y ajoute un petit badigeon de vocabulaire théologique et de références bibliques, à qui on fait dire n'importe quoi. Aujourd'hui, comme sous Constantin, la théologique vient après les prises de position politiques ou moralistes, à titre de justification et de bonne conscience, et pour légitimer la dénomination chrétienne. Avec ce cheminement, on fait du contenu de la foi une idéologie 25.
* * *
Il nous faut maintenant revenir à l'antiféminisme. Je prétends que le triomphe de la Loi sur l'Évangile, de la morale sur l'amour, est probablement la cause essentielle de la prise de position antiféminine. Bien davantage, je l'ai dit, que les soi-disant influences patriarcales (fausses) ou judaïques (réduites). C'est cela qui conduit les théologiens et l'Église à rejeter la femme, contre toute vraisemblance et toute cohérence! Un contrôle assez simple et facile à effectuer de cette proposition, c'est le fait que les mêmes théologiens qui sont avant tout et passionnément préoccupés par les questions de morale sont en même temps les plus antiféministes (Tertullien par exemple). Bien entendu, je ne veux pas dire par là qu’à cause de la morale on exclut la femme parce qu'elle serait plus immorale que l'homme, ou qu'elle serait un piège d'immoralité pour l'homme. La raison est beaucoup plus profonde. L'attitude moraliste est essentiellement une attitude masculine. C'est une attitude de jugement, de fermeture, de rigidité, de calcul entre un doit et un avoir, de classification, de désignation, d'établissement d'un «il faut», «il ne faut pas», etc. Or, tout ceci n'est pas de l'ordre féminin.
Pour faire comprendre ce que j'affirme là, il me faut préciser ce que j'entends par masculin et féminin, ce n'est pas identique à l'homme ou à la femme caractérisés par leur sexe. Je ne pense pas qu'il y ait une « nature» originelle de l'homme et de la femme qui serait typée et définie par suite des gènes de l'un et de l'autre, et que tous les hommes soient des masculins, comme toutes les femmes seraient des féminines. Il y a eu très généralement dans la plupart des sociétés des répartitions de rôles, qui ont conduit à un comportement, des sentiments, des valeurs aussi différents, opposés même dans l'un et l'autre groupe. Il ne faut pas exclure l'héritage génétique de chacun des deux, mais il n'est pas déterminant et n’implique pas l'attribution d'un rôle social spécifique. Chacun est le résultat de son héritage génétique et de son milieu culturel, dans une proportion impossible à déterminer 26. Du fait de sa vocation à la maternité par exemple, la femme est plus portée vers les valeurs de vie, de respect des petites choses, du soin pour ce qui est faible. Mais aussi du fait de son exclusion des fonctions socio-politiques, elle a été amenée à développer tout un ensemble d'autres valeurs, et à établir les relations interhumaines sur d'autres fondements que le politique, la concurrence, la force. Dans une grande mesure l'existence matérielle des temps «primitifs» et en tout cas des débuts de l'Histoire, essentiellement dangereuse, qu'il s'agisse du danger de guerre, des bêtes fauves, de l'agression du milieu naturel contre l'homme, ont conduit le masculin à avoir toute l'autorité, toute la domination, réduisant la femme au second plan. Et de ce fait on peut dire qu'il y a deux ordres de valeurs : des valeurs masculines, la force, la domination, la prise de puissance, la recherche du plus grand, l'esprit de conquête, le courage, l'ordre, etc., et des valeurs féminines, l'amour, la sensibilité, la protection du plus petit, l'imaginaire, le don...
Bien entendu, cela ne veut pas dire que tous les masculins et toutes les féminines soient ainsi. Il y a des hommes qui incarnent merveilleusement les valeurs féminines — et d'abord le premier de tous, Jésus-Christ — et des femmes qui n'ont qu'une volonté, c'est de devenir, de se comporter en hommes, d'incarner le rôle masculin. Malheureusement c'est la tendance de beaucoup de mouvements féministes actuels, qui ne voient qu'une espérance, c'est que la femme devienne identique à l'homme, adopte ses valeurs et remplisse dans la société des rôles masculins.
Ces brèves explications étaient nécessaires pour faire comprendre que la morale et la loi sont de l'ordre des valeurs masculines. Établir des relations humaines en fonction d'un code, avec un devoir clair et bien établi, mettre un ordre précis dans les conduites, légaliser, juridiciser le vivant, dominer les impulsions par une réglementation, obliger à accomplir tout ce qui est prévu dans l'ordre fictivement établi par la loi (qu’elle soit morale ou juridique), sanctionner toute transgression, toute désobéissance, enserrer les conduites dans un filet aussi exact que possible, établir une échelle des peines pour les défauts et les délits, classer l'homme tout entier par rapport à son obéissance à ces règles, tout cela fait partie exactement du masculin, c'est une expression de l'esprit de puissance, de la volonté de mettre en ordre une société qui serait autrement spontanée, de clarifier des relations qui autrement seraient obscures. Et, en face du mal social ou de l’immoralité, le masculin ne voit qu'une solution, faire des lois, établir des règles et des sanctions. Bien entendu, il y a aussi des femmes, j'y reviens, qui ont cette attitude d’esprit masculine, des femmes rigoureuses, rigides, ordonnatrices, et représentant la loi. Il suffit de penser à Hervé Bazin et sa Folcoche. Néanmoins il ne faut pas oublier justement le dernier livre où Folcoche apparaît toute différente, enfin féminine, vieillie et blessée, maintenant qu'elle n'a plus le «devoir» à incarner, et qui fait apparaître qu'elle avait assumé toute sa vie un rôle «contre nature». Les psychanalystes savent bien que c'est l'homme qui incarne la Loi.
* * *
Dans les périodes d’énorme immoralité auxquelles nous avons fait allusion, la femme n’aurait pas cherché à régler tous les problèmes par des règles morales et juridiques. Elle aurait tendu à établir des relations interhumaines différentes sur la base de la compréhension, de l'amour, de la tolérance, de la souplesse, de la protection des plus faibles... Ceci n'aurait évidemment pas eu de succès immédiat et n'aurait pas été une réponse exacte et brutale à la brutalité du milieu. Il est certain que l'action dans ce sens eût été beaucoup plus lente et moins apparente. Mais elle eût été plus fondamentale, bien davantage au cœur de la question 27.
Que le gouvernement fasse des lois, qu'il y ait une police et des tribunaux, oui, je ne le conteste pas ici. Je dis seulement que c'est un pis-aller, qui permet d'endiguer le pire mais qui ne résout jamais rien. Or, le drame a été l’adoption de cette conduite, de cette attitude par les chrétiens et l'Église. Tout l'enseignement évangélique va à l'encontre. Remplacer le faux amour par le vrai, celui qui vient de Dieu, Kéros conquérant grec par l'agape qui sert, remplacer l’esprit de domination par l'esprit de service, rejeter le légalisme pointilleux par une relation humaine ouverte et souple, récuser le social au profit de l'inter-individuel, refuser la règle valable pour tous par l'appréciation personnelle, regarder non aux conduites mais au cœur, désamorcer l'esprit de violence par la non-puissance, limiter les débordements sexuels par le triomphe d'un amour vrai d'un homme et d'une femme, conserver en toute chose la souplesse du vivant contre la rigidité de l’ordre, voilà ce que l'on pouvait attendre des chrétiens et de l'Église, c'est-à-dire l'incarnation des valeurs féminines et leur maintien (au prix sûrement de grands sacrifices et de souffrances) au sein d’une telle société.
L'Église a choisi l'esprit de contrainte et de domination et a rejeté l'Évangile. Elle a établi, nous avons vu comment, le primat de la loi et de la morale par-dessus la foi, l'espérance et la charité, et de ce fait, de ce fait essentiellement pour ne pas dire exclusivement. elle a éliminé la femme, elle l'a réduite au second rôle, elle l'a soumise elle aussi à la loi et aux jugements moraux. La plus grande perte éprouvée par l'Église provient de cette substitution de la morale à l'Évangile qui entraîne le rejet de la femme comme témoin vivant de cet Évangile. Une fois de plus la morale devenait l'expression du mal, de la tentation du jardin d'Eden. Et l'Église perdait sa vocation centrale spirituelle, en soumettant la femme au jugement de cette morale-là.
Je pense que nous tenons là la véritable explication de ce revirement assez stupéfiant selon lequel la femme devient objet de répulsion et de défiance en même temps qu'elle est totalement minorisée, à partir d’une Révélation biblique qui au contraire la place au centre de la volonté de Dieu pour l'humanité. C’est donc cette transformation de l'Évangile, bonne nouvelle, grâce, joie, liberté, amour, et dans les relations humaines, souplesse, finesse, attention aux petits, protection des faibles, ouverture, en une morale du devoir et du jugement, provoquée par l'immoralisme de la société ambiante, et considérée comme la seule issue, la seule réponse possible, c’est cela qui conduit à exclure la femme de sa place et de sa vocation spirituelle, qui la rejette hors du cercle responsable. Cette opération a été conduite par les hommes, qui se sont comportés là en défenseurs du groupe, comme s'il s'agissait d une agression militaire et violente.
A partir de ce moment, il a fallu procéder à deux opérations: neutraliser la femme et se justifier théologiquement. Car il ne faut pas oublier que nous nous situons dans l'Église et le milieu chrétien. Neutraliser la femme: c'était d'autant plus essentiel que précisément la Révélation de Dieu en Jésus-Christ, telle qu elle nous est donnée dans la totalité de la Bible, attribuait à la femme (la Vivante!) toutes les valeurs de vie (et non pas les valeurs de bien social) ; on l'a alors neutralisée dans l'Église par les trois voies qui sont bien connues et ont été bien étudiées: 1) L'obligation de silence, de passivité, d'obéissance, d'effacement, affirmée sans nuance comme valable pour toutes les femmes. 2) Le statut de virginité supérieur à tout autre (contrairement à l’enseignement à vrai dire ambigu de Paul qui dans certains cas et pour certains motifs estime que la virginité est supérieure au mariage mais qui par ailleurs déclare que la femme sera sauvée en devenant mère, ce qui bien clairement ne parle pas de la situation individuelle mais de la référence à la promesse faite à Ève que sa postérité écrasera le serpent). Or, la virginité exclut la femme, non pas de son rôle social mais de sa vérité même, à savoir d'être porteuse de vie et transmetteuse de vie. 3) Enfin l'idéalisation (qui se situe dans le prolongement de la virginité) avec en particulier la Vierge Marie, qui devient le modèle de la soumission (Fiat), alors qu'elle est le modèle de l'écoute et de la foi (ce qui est tout autre chose!) et qui permet d'avoir une parfaite bonne conscience dans rabaissement de la femme puisqu'on l'élève d'autant plus idéologiquement. C'est le mécanisme bien connu de la projection dans l'idéal pour se débarrasser d'une réalité gênante.
En même temps que se développait ce processus de neutralisation, les théologiens devaient prouver que l'exclusion de la femme et son abaissement étaient fondés bibliquement et théologiquement. C'est alors que se développent ces lectures vicieuses de l'Écriture que nous avons dénoncées, caractérisées par: l’évacuation des textes spirituels concernant la femme, le retrait hors de leur contexte des textes qui peuvent être lus contre elle, la majoration de ces textes-là par rapport aux autres textes. Enfin l'inversion de lecture de certains, comme par exemple le fait que la femme soit créée en dernier ou à partir de la côte d'Adam. Telle est une conséquence majeure de cette tragique substitution de la morale à la Révélation qui fut pendant deux mille ans l'un des visages de la perversion de la volonté de Dieu.
On a rarement souligne l'influence de l'Islam sur le christianisme, c’est-à-dire sur la déformation et la subversion que subit la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Elle a pourtant été considérable entre le IXe et le XIe siècle. On a vécu longtemps sur l'image d'une chrétienté stable et forte, attaquée, assiégée en quelque sorte par l'Islam. Celui-ci conquérant sans limite, avec vocation universelle (comme le prétendait le christianisme lui-même) n'a cessé d'étendre son empire, dans les trois directions, vers le Sud, avec son expansion dans l'Afrique noire principalement en suivant les côtes, et descendant au XIIIe siècle jusqu'au Zanzibar par exemple; vers le nord-ouest, conquête de l'Espagne et envahissement de la France jusqu’à Lyon d'un côté et Poitiers de l'autre; vers le nord-est avec toute l'Asie Mineure jusqu'à la prise de Constantinople. L'Islam continuera ensuite avec les Turcs à menacer sans cesse les Balkans, l'Autriche, la Hongrie, etc. C'est une vision très manichéenne, très guerrière, et de même que l'on conçoit difficilement des contacts profonds au cours d'une guerre entre les ennemis, de même dans cette guerre permanente comment l'Islam aurait-il influencé le christianisme?
L'admirable livre de H. Pirenne, Mahomet et Charlemagne 29, a magnifiquement montré les conséquences économiques et politiques de cette menace guerrière permanente. Mais on a souligné depuis combien manquait l'étude des relations. Or, cela est d’autant plus curieux que par ailleurs, dans le domaine de la philosophie on savait parfaitement que la pensée d'Aristote avait pénétré en Europe grâce à la traduction et aux commentaires d'un philosophe arabe. Averroès (XIIe siècle) et que l'on peut constater l'influence d'Avicenne dès le XIe siècle. Par ailleurs, on reconnaissait aussi que l'influence arabe avait été grande dans les domaines scientifiques, calcul, algèbre, mais aussi médecine, agronomie, astronomie, physique... tout cela était admis et bien connu.
Un peu plus loin, il est indéniable que l'influence arabe se manifeste dans les « arts de l'œuvre au noir», la magie, les diverses «mancies», l'alchimie, la recherche de la pierre philosophale, la musique au XIIe siècle. Bien entendu, on connaît parfaitement l'influence arabe sur l'art militaire, sur la cavalerie, etc., et dans certains domaines techniques (irrigation), de même encore en architecture. Enfin on soulignait régulièrement que c'était aux Croisades et au fait de la relation que les croisés ont eue avec les Arabes que bien des transformations de tous ordres ont eu lieu, ne serait-ce que l'apport d'arbres fruitiers (cerisiers, abricotiers) en France. Tout ceci est très banal. Or, ceci veut dire indiscutablement qu'entre les deux ennemis représentés comme irréconciliables il y avait des relations culturelles, intellectuelles, des échanges, des connaissances qui circulaient. A la vérité, il semble que ces connaissances aient circulé assez à sens unique: venant de l'Islam et du monde arabe vers l'Occident, beaucoup plus arriéré et « barbare 1 ».
1 Ce qui d’ailleurs a fait regretter à certains fervents de l’Islam que les Arabes aient été finalement vaincus et refoulés. Quel merveilleux empire civilisé on aurait eu si l'Europe avait été tout envahie. Cette prise de position, inverse de celle qui avait cours jusque vers 1950 en histoire, conduit à oublier les horreurs de l’Islam, la cruauté affreuse, la torture généralisée, l’esclavage, et l’intolérance absolue malgré les bons apôtres qui soutiennent la tolérance de l’Islam. Nous y reviendrons. Il suffit de constater que partout où l’Islam s'est installé, les Églises si vivantes, si fortes d’Afrique du Nord et d'Asie Mineure ont simplement disparu. Et que toutes les cultures originelles différentes que Rome et les Germains avaient respectées ont été anéanties, dans tous les lieux conquis par les Arabes.
Il reste deux domaines qui, à ma connaissance, n’ont jamais été étudiés dans cette optique : le droit et la théologie ! Or, comment croire, admettre, concevoir que des échanges aient eu lieu sur le plan intellectuel, commercial, économique, sans que cela ait comporté des conséquences dans ces disciplines. On reconnaît par exemple que la lettre de change a sans doute été inventée par les Arabes et adoptée par les Occidentaux pour faciliter le commerce maritime. Mais bien d'autres secteurs du droit ont dû être influencés. Je ne serais pas éloigné de croire que, par exemple, le statut de serf ait été une imitation occidentale du dhimmi musulman. De même l'importance du droit religieux. Je suis convaincu qu'une partie du droit canon a son origine dans le droit arabe. Et ceci nous conduit, en effet, au «christianisme».
Comment imaginer qu'il y ait eu une influence reconnue et admise sur la philosophie, sans que cela se répercute sur la théologie ! Bien entendu tout le monde sait que le problème résolu par Thomas d'Aquin fut précisément celui de l'affrontement entre la théologie classique et la philosophie d'Aristote. Mais on fait le pont par-dessus les Arabes. On parle : philosophie grecque/théologie chrétienne. Or, cette philosophie grecque, si fidèles qu'aient été les interprètes arabes, était transmise par eux. C'est au travers de la pensée arabe-musulmane que l’on saisit le problème à cette époque. On ne peut donc pas concevoir que l'influence arabe ait été nulle sauf en ce qui concerne Aristote!
Par ailleurs on reconnaît apparemment très vite qu'il y a des points communs, des points de confrontation parfaitement aisés: christianisme et islam sont deux religions monothéistes et deux religions fondées sur un livre. De même l'importance accordée dans l'islam au pauvre. Sans doute, il y a rejet d'Allah par les chrétiens, parce qu’il y a négation de Jésus-Christ comme Fils de Dieu, il y a rejet du Coran qui ne peut être conçu comme inspiré par Dieu. Et inversement il y a rejet de la Trinité au nom de l'Unicité de Dieu, et absorption de la Bible entière comme préalable, introduction, préface au Coran. Au fond, avec la Bible chrétienne, les musulmans font ce que les chrétiens ont fait avec la Bible hébraïque. Mais sur cette base commune, il y a forcément rencontres, disputes, discussions, et de ce fait ouverture. Même quand on refuse et récuse, on ne peut pas ne pas subir la question qui a été posée.
Il semble que les intellectuels et théologiens musulmans aient été beaucoup plus forts que leurs répondants chrétiens. Il semble qu’il y ait eu influence de l'Islam, mais non la réciproque. Ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas tellement le problème philosophique ou les formulations théologiques, qui restaient forcément à l'intérieur d'un petit cercle intellectuel, c'est au contraire comment les influences islamiques ont changé des pratiques, des rites, des croyances, des attitudes devant la vie, tout ce qui est du domaine des croyances et de la conduite morale ou sociale. Ce qui constitue la chrétienté. Là encore, tout le monde sait que dans le royaume franc de Jérusalem, les chevaliers français installés en Palestine ont adopté rapidement quantité de mœurs et de coutumes venant de l'Islam. Mais ce n'est pas cet exemplaire exceptionnel qui est important. C'est l'importation en Europe, c'est le fait de l’imitation inconsciente, le fait de s'être situé sur le terrain choisi, délimité par celui que l'on voulait combattre. Je laisserai donc de côté la théologie pure, la différence entre Thomas d'Aquin et une théologie biblique par exemple, et l'influence d'Aristote pour m'intéresser à d'autres problèmes.
* * *
Je crois qu'en tout point l'esprit de l'Islam est contraire à celui de la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Déjà le fait fondamental : Dieu ne peut pas être incarné. Dieu ne peut pas être autre que le juge souverain qui ordonne à sa volonté toute chose. Et puis l'intégration absolue de « religion-politique-droit ». L'expression de la volonté de Dieu se traduit inévitablement dans du droit. Il n'y a pas de droit qui ne soit religieux, inspiré par Dieu, et réciproquement, toute volonté de Dieu doit se traduire en termes juridiques. L'Islam poussait à l'extrême une tendance virtuelle de la Bible hébraïque, mais alors que tout ceci était symbolique du spirituel, et avait été transcendé par Jésus-Christ, avec T Islam nous revenons à la formulation juridique comme telle.
J'ai démontré ailleurs que la double formulation «avoir un droit» et «droit objectif» était contraire à la Révélation. Ceci, bien entendu, ne peut qu'être contesté par tous les tenants du jus naturalisme et de la théologie classique. Je crois pourtant que cette révélation de l’amour, tendant à établir une relation d'amour (et celle-là seulement) entre les hommes, à tout faire reposer sur la grâce et à donner aux hommes le modèle de relations exclusivement gratuites, est vraiment le contraire du droit où tout se mesure en «doit et avoir» (le contraire de la grâce) et en «devoir» (le contraire de l'amour).
Dans la mesure où nous ne sommes pas dans le royaume de Dieu, on ne peut atteindre bien sûr à cette relation pure de l'amour et de la gratuité, à cette relation parfaitement transparente. Le droit subsiste donc inévitablement. Mais il faut le reconnaître comme une simple utilité (parce qu'on ne peut pas faire mieux) et un mal nécessaire (qui reste toujours un mal!). Or, cette compréhension n'aurait eu rien de commun avec celle qui, au contraire, magnifie le droit à l’extrême, en fait l'expression de la volonté de Dieu et la formulation en termes juridiques du monde «religieux». Le droit devenant une valeur éminente. Les chrétiens avaient déjà été extraordinairement influencés dans ce sens par le milieu romain. On ne pouvait exclure, minimiser cette valeur du droit romain, nous l'avons vu. Mais voici que tout rebondit avec les Arabes. C’est maintenant l'union intime droit-volonté de Dieu.
Le juriste est le théologien. La théologie devient autant juridique que philosophique, et la vie se trouve insérée dans du droit autant et plus que dans une éthique. Tout le religieux devient juridique. Il n'y a déjugé que d'affaires religieuses, et la jurisprudence devient théologie. Ceci va donner une impulsion énorme à la juridicisation de la chrétienté. Le droit canon se multiplie à l'image de ce qui se faisait en Islam. Et si tout n'a pas été absorbé, c’est que les féodaux, les rois, restaient très hostiles à cette croissance du pouvoir de l'Église, et aussi que les coutumes (laïques) s'opposaient fermement à cette sanctification. Mais l’esprit juridique pénètre fondamentalement l'Église, et j'affirme que c'est à la fois sous l'influence de l'Islam et en réponse à ce droit religieux islamique. Il fallait, n’est-ce pas, faire aussi bien.
En outre, cela arrangeait assez les autorités ecclésiastiques, et leur fournissait un moyen de gouvernement. On aurait bien voulu que tout fut ramené au droit canon et aux officialités, comme dans le monde musulman. L'Église aurait alors régné sans partage! Mais dans l'Islam, il y a corrélation indissoluble entre religion-droit et pouvoir politique. Là encore, ce qui était apparu avec le constantinisme, et que nous avons vu, va recevoir une nouvelle impulsion avec l'Islam. Tout chef politique est en même temps le Seigneur des croyants. 11 n’y a pas de séparation entre Église et pouvoir politique. Celui-ci est le chef religieux. II est représentant d'Allah; ses actes politiques, militaires, etc., sont des actes inspirés.
Or. ceci est bien connu en Europe, la prétention du roi ou de l'empereur, dès ce moment, sera d'être non plus le bras séculier de l'Église, mais le titulaire du pouvoir spirituel. Il veut que Ton reconnaisse qu’il est, lui, personnellement choisi par Dieu, élu du Tout-Puissant. 11 faut qu'il ait une parole prophétique, un pouvoir de faire des miracles. Sa parole et sa personne doivent être sacrées.
Bien entendu ceci existait partiellement avant l'Islam. Mais ce n'est pas pour rien que tout cette théologie, cette liturgie, cette conception impériale se développent d’abord à Byzance au contact premier avec l'Islam, et gagnent ensuite seulement l'Occident. Le pouvoir royal devient religieux non seulement par alliance avec l'Église mais par influence de cet Islam, qui est encore beaucoup plus une théocratie que ne le fut jamais l'Occident. Théocratie où seul Dieu est roi, certes, mais où le vrai représentant de Dieu sur la terre est le chef politique, puisque, comme on l'a très justement dit. c'est une «théocratie laïque», c'est-à-dire sans organisation religieuse, sans clergé, sans institution ecclésiastique: on pouvait s'en féliciter, mais cela impliquait alors que seul le pouvoir politique est religieux. L'Islam ne connaît pas la dualité Église-État, avec ses conflits, mais aussi avec la limitation que cela impliquait pour le pouvoir politique.
On comprend alors parfaitement le souhait, le désir, la tentation des rois et empereurs d'Occident d'être eux aussi seuls représentants de Dieu sur terre, allant beaucoup plus loin par conséquent que Constantin. La formule selon laquelle « l'empereur est évêque du dehors» ne leur suffit pas. Je suis certain que le modèle islamique a joué en faveur de l’émancipation des rois, de leur prétention à créer, depuis le XIVe siècle, une Église dépendant entièrement du pouvoir politique. Bien sûr, dans ce grand débat, on ne pouvait faire valoir cet argument! Quel aveu que déclarer prendre ces affreux infidèles comme modèle!
Or. doublant cette importance majeure du pouvoir politique, il y a bien entendu l’importance, la glorification de la guerre pour répandre la foi. Cette guerre est un devoir de tout musulman. Il faut que l'Islam devienne l'Universel. Il faut étendre non pas tellement son pouvoir mais la vraie foi à tous les peuples en les contraignant par tous les moyens, et forcément la guerre. D'où l'importance en même temps du pouvoir politique, qui est guerrier par essence. Les deux sont étroitement conjugués. Le chef politique mène la guerre nécessaire pour la foi, donc il est chef religieux et comme seul représentant de Dieu, il a à combattre pour étendre l'Islam. Cette énorme importance de la guerre est totalement oblitérée de nos jours, dans les milieux intellectuels où on s'émerveille de l'Islam, et où on veut le donner (à nouveau) comme modèle. La guerre est inhérente à l'Islam. Elle est inscrite dans sa doctrine, elle est tantôt un fait de civilisation, tantôt un fait religieux mais ne peut pas en être séparée. Elle est cohérente à la conception même du Dar al ahrb, le monde entier ayant vocation d'être islamisé par la conquête arabe. La preuve de ceci n'est pas seulement théologique, elle est historique : à peine la religion musulmane a t-elle été prêchée, aussitôt et comme conséquence immédiate, la conquête militaire commence. De 632 à 651, en vingt ans, après la mort du Prophète c'est une fulgurante guerre de conquête, invasion à l'ouest de l'Égypte et de la Cyrénaïque, au centre du reste de l'Arabie, à l'est de l'Arménie, de la Syrie, de la Perse. Dans le siècle qui suit, la totalité de l'Afrique du Nord et de l'Espagne, et à l'Est jusqu'à l'Inde et au Turkestan. Tout cela, non par la vertu et la sainteté, mais par la guerre.
Pendant trois cents ans, le christianisme s'est étendu, lui, par la prédication, la bonté, l'exemple, la moralité, l'encouragement aux pauvres. Et quand l'Empire devient chrétien, la guerre est mal tolérée par les chrétiens. Elle reste, quoique menée par un empereur chrétien, douteuse et mal jugée. Elle est souvent condamnée. On accusera les chrétiens de miner intérieurement la force politique et la puissance militaire de l'Empire. Pratiquement, les chrétiens vont rester critiques à l'égard de la guerre, jusqu'à la pénétration de l'image flamboyante de guerre sainte. Autrement dit, quelles que soient les atrocités qui se sont produites dans les guerres menées par des nations dites chrétiennes, la guerre est toujours en contradiction essentielle avec l'Évangile, et les chrétiens le savaient toujours, plus ou moins. Elle était jugée et mise en question.
Dans l'Islam, au contraire, elle était toujours juste et constituait un devoir sacré. Cette guerre destinée à convertir les infidèles est juste et légitime, parce que, répète-t-on dans la pensée musulmane, l'islam est la seule religion conforme de façon parfaite à la Nature. Si l'homme restait naturel, il serait forcément musulman. S'il est autre chose, c’est qu'il a été induit en erreur et détourné de la vraie toi. En faisant la guerre pour le contraindre à l'islam, on le ramène à sa propre nature. C.Q.F.D. Et en même temps cette guerre est la guerre sainte. Le Djihad. Il ne faut pas s'y tromper. Djihad a deux sens, différents et complémentaires. C'est une guerre spirituelle, morale et intérieure. Le musulman doit mener cette guerre en lui-même, pour lutter contre les démons, contre les puissances mauvaises, pour se contraindre à mieux obéir à la volonté de Dieu, pour atteindre la parfaite soumission. Mais en même temps et de façon tout à fait cohérente, le Djihad est guerre contre les démons extérieurs. Pour étendre la vraie foi, il faut détruire les fausses religions. Donc cette guerre est toujours une guerre religieuse, une guerre sainte.
Nous voici alors en présence de deux autres énormes influences directes de l'Islam sur le christianisme. Celui-ci, avant le VIIIe siècle, n'a guère affirmé que la Révélation était conforme à la Nature. La tradition affirmait le contraire, fondée sur la Bible. La Nature est déchue, la chair est mauvaise, l'homme est par lui-même, dans sa naturalité, pêcheur et incroyant. Bien entendu, je sais que les Peres de l'Église ont déjà rencontré ce problème de la contradiction entre l'affirmation biblique et, par exemple, la philosophie grecque, certains de ses courants, qui présentent la nature comme le modèle qu'il faut suivre. Mais jamais il n'y avait confusion entre Nature et Révélation biblique. Même pour ceux qui admettaient la valeur positive de la Nature, il y avait toujours la réserve de la Nature corrompue. Je crois que c'est l'identification musulmane entre Nature et Islam qui pose aux chrétiens la question de façon brûlante: on ne pouvait pas laisser dire cela à ces infidèles! Il fallait au moins en dire autant.
On connaît les théologies qui depuis le XIe siècle vont tendre à faire coïncider Nature et Révélation, à trouver dans la Nature une source de révélation (les développements combien ambigus de Denys sur la Lumière), à élaborer une théologie «naturelle», à démontrer que la chute n'est pas radicale et totale, puis à coordonner les deux en une Nature complétée par la grâce en tant que Surnature. Ainsi, l’énorme déviation de la pensée, de la théologie chrétiennes, s’éloignant de la Révélation biblique quant à la Nature, a au moins deux sources : la grecque et l'arabe. Celle-ci étant, je pense, finalement plus importante. Or, cette orientation conduisait tout droit aux mêmes conclusions que nous avons vues pour l'Islam : s’il y a coïncidence entre Nature et Révélation, c'est donc un aveuglement condamnable qui conduit à ne pas reconnaître Dieu (le Dieu chrétien, bien sûr!), puisqu'il suffit d'ouvrir les yeux, de regarder la Nature pour y voir Dieu. Il suffit de se connaître soi-même pour discerner la vraie religion. Si on ne fait pas des choses si simples, on est coupable. Du moment que, à son tour, le christianisme devient une religion conforme à la Nature, alors il faut aussi contraindre l'homme à devenir chrétien. C'est-à-dire à retrouver sa propre nature ! Et les conversions forcées vont alors avoir lieu.
La fameuse histoire de Charlemagne convertissant par la violence et à peine de mort les Saxons n'est que l'exacte imitation de ce que l'islam faisait depuis deux siècles. Mais si la guerre a pour but de convertir au christianisme, on comprend que très vite elle prenne aussi l'aspect de la guerre sainte. Guerre menée contre les infidèles et aussi contre les hérétiques (on sait à quel point, à l'intérieur du monde musulman, la guerre contre les hérétiques dans l'Islam fut impitoyable). Mais l’idée de guerre sainte est directement issue du Djihad musulman. Si celui-ci est guerre sainte, évidemment la lutte contre eux et pour défendre ou sauver le christianisme ne peut être que guerre sainte aussi. L'idée de guerre sainte n'est pas d'origine chrétienne. Jamais les empereurs n'ont avancé cette notion avant l'apparition de l'Islam.
Depuis un demi-siècle les historiens cherchent aux Croisades d'autres explications que la toute bête idée autrefois admise et conforme au discours et à la prédication selon laquelle il s'agissait de délivrer les Lieux Saints. On a «démontré» que les Croisades avaient des objectifs économiques. Ou encore qu'elles étaient provoquées par le pape pour des motifs politiques divers (assurer sa propre prééminence en épuisant les royaumes, ou encore reforger l’unité de la chrétienté qui s’effritait), à moins que ce ne soit un moyen pour les rois de ruiner les seigneurs qui leur disputaient le pouvoir. Et encore que ce soient les banquiers génois, florentins, barcelonais pour avancer de l'argent aux croisés et toucher de fabuleux bénéfices, etc. Mais il y a un fait radical : la croisade est l’exacte imitation du Djihad. Y compris, par exemple, le salut garanti, assuré: celui qui meurt dans le Djihad va tout droit au Paradis. Et ceci sera repris pour les croisés. Ce n'est pas une coïncidence: c'est une très exacte identification.
Ces croisades que (après les avoir admirées comme l'expression d'une foi absolue) I on a tant reprochées à l'Église et au christianisme ne sont pas d'origine chrétienne mais musulmane. Nous trouvons là une suite, une confirmation terrible du vice qui déjà rongeait le christianisme : la tentation de puissance, de violence, de domination. Lorsqu'on lutte contre un mauvais adversaire avec les mêmes armes, les mêmes moyens que lui, on s'identifie forcément à lui. La juste cause est inévitablement corrompue par de mauvais moyens. La non-violence, la non-puissance de Jésus-Christ se transforme en guerre pour lutter contre la guerre menée par l'adversaire et comme celle-ci est une guerre sainte, la nôtre le devient aussi. Ce fut assurément une des perversions majeures de la foi en Jésus-Christ et de la vie chrétienne.
Mais il fallait faire un pas de plus. A partir du moment où le roi est représentant de Dieu sur la terre et où la guerre peut être sainte, naît forcément une autre question. Quand la guerre n'est pas sainte, qu'est-elle? Il semble bien qu'avec les empereurs chrétiens de Rome, on ne se soit guère posé la question. Elle était une nécessité pour défendre l'Empire. On n'allait pas au-delà. Bien entendu, pendant la période des invasions et des royaumes germaniques non plus. La guerre était un fait, un étal permanent. On ne cherchait pas à la justifier. Mais a partir de l'idée de guerre sainte musulmane commence à naître la conception que la guerre peut être bonne même si elle n'est pas motivée par des intentions religieuses, mais menée par le roi légitime. On accède peu à peu à l'idée que le pouvoir politique ne peut pas faire autrement que de mener des guerres, ce pouvoir politique est chrétien, il doit donc obéir à un certain nombre de préceptes, d'orientations, de critères pour agir comme roi chrétien et donc mener une guerre... juste. Nous voici alors embarqués dans l'infinie querelle des conditions pour que la guerre soit juste, jusqu'au décret de Gratien puis à saint Thomas. Mais tout ceci dérive de la première impulsion d’une guerre sainte, et c’est le modèle musulman qui a finalement inspiré ce terrible reniement dont toute la chrétienté s’est rendue coupable.
* * *
Reste à examiner une tout autre subversion: celle qui concerne la piété, la relation à Dieu. Et en premier lieu l'influence de ce que nous avons déjà mentionné accidentellement, à savoir que le petit enfant naissant naît musulman, puisque l'Islam est conformité parfaite à la nature. Les sages diront alors que c’est ensuite par une mauvaise influence, celle des parents, celle du milieu «culturel», que ce bébé naturellement musulman est dévié de la vérité, et devient juif ou chrétien ou païen, etc. Or, la pensée évangélique est diamétralement opposée. On devient chrétien uniquement par la conversion. C'est une mutation de l'ancien homme, naturellement perverti, qui s'effectue par l'action du Saint-Esprit et qui fait de lui un homme nouveau. Seule la conversion, et quand elle est consciente, reconnue, qu'il y a «foi du cœur et confession de la bouche», produit un chrétien. Cette nouvelle naissance, opposée à la naissance naturelle, est confirmée par le signe extérieur du baptême qui semblait impliquer une reconnaissance expresse de foi. Mais progressivement cette rigueur va s'atténuer, il y a tout le problème de l'analyse des sacrements qui s'effectue chez les Pères de l'Église et la tendance à l'opus operatum, à l'efficacité du sacrement par lui-même. Le baptême cesse d'être le signe de la Grâce qui convertit, pour être en lui-même instrument de salut. Dès lors, si on veut que le petit enfant (naturellement damné à cause de la transmission du péché originel) soit sauvé, il doit être baptisé tout de suite, à sa naissance, avant qu'il ne risque de mourir. On rapproche par conséquent le salut du moment de la naissance. Mais comme en même temps on revalorise la Nature qui n'est plus radicalement mauvaise, on acquiert la conviction que l’âme est « naturellement » bonne et sauvée, qu'il y a seulement un empêchement, un vice, le péché originel qui n'est plus qu'une sorte d’obstacle dont triomphe le baptême.
Très vite après, on en vient à la formule: Anima naturaliter cristiana, qui est l'exact pendant du «musulman naturel». Or, cette naturalité de la foi, cette conception d'une transmission du statut de chrétien de façon quasi héréditaire, statut car en effet à partir de ce moment, être chrétien dans cette société devient une sorte de statut, d'état qui en même temps établit l'appartenance à l'Eglise et à la société (ce qui est bien confirmé puisque l'excommunication est exclusion en même temps de l'Église et de la société), est l'inverse de l'œuvre de Jésus-Christ. Il faut insister sur cette superposition de la chrétienté à l'Église, qui est en effet l'exacte réplique de ce qui était enseigné par l'Islam. A partir du moment où l'anima est naturaliter christiana, forcément la société est faite de «chrétiens», il ne peut en être autrement. Déjà, avec les empereurs chrétiens, il y avait une poussée en ce sens, mais c'est le modèle islamique qui va être ici décisif. Chaque fois, nous trouvons le même thème: il faut faire pièce à l'Islam, mais cela conduit à l'imiter.
Or, disions-nous, ceci est exactement l'inverse de ce qui est montré dans les Évangiles et dans Paul. C'est la négation de la valeur unique rédemptrice de la mort de Jésus-Christ. Si la « nature humaine» n'est pas totalement incapable d'accéder à Dieu, si elle est naturellement en accord avec la volonté de Dieu, alors à quoi bon la mort de Jésus-Christ? Il n'était certes pas nécessaire que Dieu vienne parmi nous, que Jésus obéisse à la volonté de son Père jusqu'à accepter la mort à cause du mal régnant dans l'humanité. L'impossibilité que l'homme puisse être en accord avec Dieu est démontrée par le fait que l'homme rejette le saint, le juste, l'amour, la vérité en la personne de Jésus. L'imitation de l'Islam a, de façon inconsciente, évacué le sérieux dernier de la mort de Jésus-Christ.
Dans ce domaine de la relation à Dieu, il y a encore deux autres aspects où le christianisme se révèle influencé par l'Islam: la mystique et l'obéissance. La mystique n'est pas essentiellement chrétienne. Je dirai même, à la limite, qu'elle est plutôt antichrétienne. Je sais que ceci provoquera de la peine ou de la colère chez certains. Et cependant, quand je regarde la Bible, je ne vois guère d'exemples de mystiques. Paul fait allusion à son expérience, je connais quelqu'un qui fut élevé jusqu'au septième ciel, si ce fut avec son corps, ou sans son corps, je ne sais, etc. Mais ce n'est pas une volonté délibérée de la recherche d'union avec Dieu, un mouvement ascensionnel de l’homme: il fut pris, happé. Force extérieure à lui, comme le char de feu qui vient prendre Élie ou comme la main qui transporte Daniel. Rien de plus. Nous voyons dans l'Ancien Testament des prophètes. Dans le Nouveau, nous rencontrons des apôtres. Dans l’énumération des dons spirituels, il n'est pas question de dons mystiques. On nous dit d'imiter Jésus-Christ, mais en rien de nous unir à Dieu par notre ascèse.
Quand les apôtres sont investis de la puissance spirituelle, c'est par des flammes de feu qui descendent du ciel. Il n'est pas question d’une union à Dieu. Seul, absolument seul, Jésus est celui qui est uni entièrement à Dieu. Et ceci par le fait que Dieu est venu vers nous (est «descendu»), jamais par suite de notre intensité spirituelle, de notre action psychique, de notre effort pour monter vers lui. L'idée même d'une possibilité d’union avec Dieu est exclue par la révélation des chérubins gardant tout retour vers le «Paradis». Il n'y a, je l’ai souvent écrit, aucune ascension, aucun accès possibles vers Dieu. Or, c'est bien la recherche passionnée des mystiques. Ils veulent l'union avec Dieu. Il y a toute une discipline, un cheminement jusqu’à ce vide intérieur où l'âme est remplie par l'Esprit divin, où s'ouvre l'accès vers Dieu. C'est l'inverse de ce que la Bible nous montre.
Par ailleurs cette opposition est encore plus radicale si l’on accepte l'étymologie souvent proposée selon laquelle mystique vient de μυειν, être muet, être sans parole. Comment cela pourrait-il se concevoir avec l'œuvre de Dieu qui est tout entière de Parole, Dieu lui-même parole et nous appelant à témoigner par la Parole! Il n'y a pas plus opposé. Et de fait toute expérience mystique est une expérience « indicible», contre quoi Paul s'élève avec véhémence. Il ne s'agit plus, à partir de Jésus, de regarder vers le ciel (pourquoi cherchez-vous dans le ciel, etc.) mais d'être sur la terre, et de vivre de façon très concrète la volonté de Dieu accomplie en Jésus-Christ.
Or, la mystique est un aspect fondamental de la religion musulmane. Et sans aucun doute ceci est en corrélation avec l'Orient. Nous savons à quel point les phénomènes extatiques et mystiques sont recherchés, à quel point on utilise drogues et techniques somatiques pour accéder à cette connaissance abstraite, cette fusion en Dieu. Jeûnes, danses épuisantes, silence absolu, haschich. etc., tout est bon pour se fondre en Dieu. Et les grands mystiques musulmans abondent. Là encore, on peut reconnaître qu'avant la relation avec l'Islam, il y a déjà eu des tendances mystiques dans le christianisme, notamment tout le courant issu de la gnose et du néoplatonisme, mais il était tenu pour suspect, et ne formait en rien une part glorieuse de la vie chrétienne et de l'Église. La mystique au contraire est intrinsèquement liée à l'Islam, elle fait partie du développement spirituel. Ne nous méprenons d'ailleurs pas, quand je parle de volonté de monter vers Dieu, cela ne veut pas dire orgueil et conquête, le mystique se reconnaît objet, anéanti en Dieu. Mais ici encore l'orientation biblique est contraire. Par ailleurs je ne dis pas que l'influence de l'Islam fut ici unique, mais qu'elle fut décisive dans le développement de la mystique comme expression de la foi chrétienne.
Il est un dernier aspect qui me paraît essentiel et qui n'est d'ailleurs pas étranger au précédent : l'Islam c'est la soumission (à la volonté de Dieu), de même que le mystique s'évacue lui-même pour laisser toute la place à Dieu, de même le musulman n'a pas d'autre orientation religieuse. Plus que l'obéissance, c'est la soumission. Cela paraît, à première vue, tout à fait conforme à la Révélation biblique. On sait à quel point, dans la piété courante, devient importante la formule du Mektoub, c'était écrit. Il faut se soumettre à une volonté de Dieu souveraine, préexistante, éternelle, immuable et toute l'histoire, tous les événements de l'histoire, tout ce qui se passe dans la vie de chacun était déjà prévu, fixé d'avance, écrit par Dieu. C'est, en réalité, 1'inverse de ce qui nous est dit du Dieu biblique, qui ouvre la liberté à l'homme, qui laisse l'homme faire son histoire, qui accompagne cet homme dans les aventures plus ou moins inouïes qu'il invente. Un Dieu qui n’est pas une «providence» (jamais ce terme n’est biblique), jamais cause déterminante, jamais l'irréductible conducteur. Le Dieu biblique est celui qui sans cesse rétablit la liberté de l’homme qui retombe toujours dans des esclavages, et sans cesse entre en dialogue avec lui, mais seulement dialogue pour l'avertir de ce qui est bien, pour le mettre en garde, pour l'associer à sa volonté, jamais pour le contraindre. Ici encore, la tendance vers le Dieu, qui parce que Tout-Puissant est de ce fait omniscient (ce qui suppose que tout est déjà dit), cette tendance existait dans la pensée chrétienne envahie par certains aspects de la pensée grecque, mais les thèmes du salut et de l'amour restaient dominants. Je crois que c’est la rigueur de la piété islamique qui va conduire les chrétiens dans cette voie.
Si on fait prédominer la toute-puissance de Dieu sur l'amour et son autonomie, sa transcendance sur l'incarnation et la libération, alors, en même temps, on doit concevoir son omniscience comme une inscription de l'histoire et des événements dans un tout-fait, déjà établi, inchangeable, immuable, et du coup, il n'y a qu'à s'incliner non pas dans un dialogue avec ce Dieu, ou un monologue exigeant de Dieu une réponse, comme Job, mais sous une volonté inchangeable, et proprement inhumaine. Alors que toute la Bible, aussi bien le Premier Testament que les Évangiles, nous annoncent qu'il n'y a pas de destin, qu'il n'y a pas de fatalité, que tout est remplacé par l'amour— et c'était bien cette liberté joyeuse qui était vécue par les premiers chrétiens — voici que, peu à peu, insidieusement, se réintroduit le destin.
Je veux bien, là encore, que les croyances populaires aient subsisté dans une perpétuation de la pensée romaine du fatum, et que l'idée d’une libération à l'égard du destin ait eu beaucoup de mal à pénétrer. Je veux bien aussi que la pensée philosophique ait orienté les théologiens vers des problèmes du type : si Dieu est le Tout-Puissant, donc c'est lui qui fait tout (avec par exemple l'erreur de traduction de Mt 10,29), il est non seulement la Causa sui, mais, la Cause des causes... et l’avenir est devant lui, autant que le passé. Donc pour Dieu notre avenir est déjà acquis. Nous ne vivons donc rien, nous ne construisons rien, nous ne pouvons rien y changer. Mais il faut bien comprendre que ce sont là des questions de logique philosophique, et qui n'ont rien à voir avec ce que nous révèle la Bible. Cette logique tend à assimiler le Dieu biblique aux conceptions romaines de Dieu. Pour unir les restes de croyances populaires et les déductions philosophiques, il manquait un apport nouveau et je pense que c'est l'Islam qui l'a fourni avec sa conception spécifique du Dieu Tout-Puissant qui ne retient qu'un aspect du Dieu hébraïque, en le portant à l'absolu.
De là, on joint le destin au Dieu omniscient. Le fidèle peut vivre dans une paix complète parce qu'il sait que tout est écrit d'avance et qu'il ne peut rien changer. Déjà la formulation même du «c'était écrit» ne pouvait venir que d'une religion du livre. Or jamais, ni dans la Bible hébraïque ni dans les Évangiles, on ne trouve une telle formule. Grâce à elle, l'idée de prédestination qui bien sûr hantait déjà la pensée philosophique, chrétienne, va se trouver confirmée, établie avec force, et on va vers la double prédestination (de Calvin) qui, qu'on le veuille ou non transforme le Dieu biblique en Destin, Ananke, etc. Et ceci dérive de la pensée musulmane. Si bien que c'est non seulement l'événement historique qui est écrit d'avance, mais aussi le salut (ou le rejet) éternel. Or, c'est finalement cette conviction qui a largement dominé dans la chrétienté et que rejoint le paganisme dans sa croyance au Dieu-fatalité.
* * *
Enfin, nous avons à tenir compte d'apports un peu différents de l'Islam, non plus dans le domaine directement théologique mais quant à certaines conséquences sociales de la croyance, conséquences en tous points contraires à l’éthique chrétienne. Nous en avons déjà rencontré une, au sujet de la guerre sainte. Une seconde, au sujet de laquelle je ne m'étendrai pas, parce que nous l'avons déjà étudiée, est la condition féminine. Avec l'Islam se pose un autre problème difficile : des islamisants modernes affirment que la femme est totalement l'égale de l'homme, qu'elle est totalement libre, que l'Islam a été un mouvement de libération de la femme. Toutefois on peut dire quand même que nulle part la femme n'a été plus asservie qu'en terre musulmane 30. Les mariages arrangés pour des petites filles, la femme réduite à être l'esclave de l'homme dans les familles pauvres, la femme dans le harem chez les riches, la femme sans aucun droit, n'ayant aucun bien: tout cela est indiscutable. Par ailleurs la fameuse question de savoir si la femme a une âme (on a fait grief à l'Église d'avoir posé cette question, et on prétend, ce qui est faux, que l'Église aux XIe-XIIe siècles soutenait que la femme n'avait pas d'âme) est une question posée en réalité par des théologiens musulmans. Avant la question soulevée par des théologiens arabes, il n’a jamais été question de cette affaire dans le christianisme, contrairement à la légende antichrétienne que l’on répand avec complaisance: en particulier le fameux Concile de Mâcon, de 585, auquel on se réfère souvent ne s'en est pas occupé, comme l'a démontré H. Leclercq dans un article indiscutable du Dictionnaire d'archéologie chrétienne (t. V, p. 1349). Toute cette affabulation polémique repose sur quelques lignes de Grégoire de Tours au sujet desquelles on commet un contresens, la question était purement grammaticale, à savoir: peut-on appliquer le mot homo à la femme (est-ce un mot générique : et on répondit oui), et non pas théologique : « La femme est-elle un être humain pourvu d'une âme?» Jamais le christianisme ni l'Église n'ont dénié à la femme... «l'âme». Par ailleurs, c'est certainement dans les pays occidentaux soumis à la domination musulmane que la condition de la femme s'est considérablement détériorée. Il n'est pas possible ici de faire une étude de détail. Mais cette question serait à reprendre entièrement sur la base que j'indique.
Je serai plus affirmatif dans deux autres domaines, en parlant de phénomènes incroyablement douloureux de l'histoire chrétienne. Le premier concerne l'esclavage. C'est non pas brusquement, mais progressivement sous l'influence du christianisme (et non pas comme on le soutient aujourd'hui absurdement et sans aucune preuve à cause de l'amélioration des techniques!) que l'esclavage disparaît du monde romain. On note cependant, en de très rares endroits de l'Empire carolingien, le maintien d'esclaves. Il y a deux courants, celui qui vient du Nord de l'Europe (les Slavons) et celui qui arrive de la Méditerranée. Mais c'est assez négligeable et très épisodique. L'affirmation globale qu’il n'y a plus d'esclave en chrétienté reste vraie. La proclamation par exemple que «toute personne est franche en royaume de France» est exacte, et l'on admettait même (peut-être de façon théorique) que lorsqu’un esclave arrivait en France, le seul fait de poser son pied sur la terre française le rendait libre. Ceci correspondait bien à la pensée chrétienne.
Or, à partir du XVe siècle, avec le développement de la connaissance de l'Afrique, et surtout, bien sûr aux XVIIe-XVIIIe siècles, on connaît l'affreuse histoire de l'esclavage des Africains arraches à leur pays et transportés en Amérique. Quelle accusation n'a-t-on pas portée contre le «christianisme» et la civilisation occidentale! A juste titre. Si peu que la Révélation en Christ aurait été prise au sérieux, cela aurait dù interdire totalement, radicalement, sans aucune réserve, l'esclavage. Au Moyen Age, les trafiquants d'esclaves auraient sûrement été excommuniés. Or, il est curieux de constater que, sauf des historiens consciencieux, personne ne se pose la question élémentaire de savoir comment il se fait que ces navigateurs occidentaux, peu nombreux, aient pu récolter des milliers d'esclaves, dans des peuples qui n'étaient quand même pas des moutons. Voyez-vous une centaine de marins français, même avec des mousquets, s'attaquer à une tribu de plusieurs centaines de durs combattants pour rafler une cargaison d'esclaves? C'est totalement imaginaire. Par contre il faut savoir que depuis des siècles le continent noir était mis en coupe réglée pour l'esclavage par les musulmans. L'esclavage africain est une pratique musulmane au moins depuis le Xe siècle. Et ici l'attaque des tribus africaines était effectuée par des armées nombreuses, véritables invasions, dont nous reparlerons 1.
1 Et en dehors des guerres, il y avait le système de l'expédition brutale, ayant uniquement pour but, justement de faire des prisonniers pour les rendre esclaves, ou pour enlever troupeaux et femmes: c’est la razzia. Mot bien arabe!
Les musulmans ont déporté vers l'Orient beaucoup plus d'esclaves noirs que les Occidentaux. Au XIe siècle, il y avait quinze grands marchés d'esclaves établis par les Arabes en Afrique noire, descendant à l'Est jusqu'en face de Madagascar, et à l'Ouest jusqu'au Niger. La principale marchandise de tout le commerce musulman, c'est l'esclave du Xe au XVe siècle. En outre, ils avaient commencé à pratiquer la politique, dont les marchands européens ont profité, consistant à dresser les chefs africains les uns contre les autres, pour qu'un chef fasse des prisonniers chez ses voisins et les revende comme esclaves aux marchands arabes. C'est en utilisant cette pratique établie depuis des siècles que les marins occidentaux ont obtenu aisément des esclaves. Bien entendu, le fait en lui-même est affreux et antichrétien, mais nous sommes bien en présence d'une influence directe de l'Islam sur la pratique d'Occidentaux qui n'avaient plus de chrétien que le nom.
Il faut d’ailleurs rappeler que, comme l'ONU l'a constaté, le commerce des esclaves noirs par des marchands arabes existe toujours aujourd'hui, vers les pays du golfe d’Oman.
Enfin un dernier point: la colonisation. Ici encore, depuis une trentaine d'années on a attaqué le christianisme comme inspirant la colonisation, on a fait grief aux chrétiens d'avoir couvert l'invasion du monde, d'avoir justifié les pratiques capitalistes, et la formule selon laquelle le missionnaire ouvrait la porte aux marchands est devenue traditionnelle. Sans aucun doute, on a raison. Sans aucun doute, jamais des chrétiens conscients et sérieux n'auraient dû accepter l'invasion des peuples du «tiers monde», l'appropriation de leurs terres, leur réduction en semi-esclavage (ou leur extermination), la destruction de leur culture. Le jugement contre nous est accablant. Et Las Casas a totalement raison. Mais qui a inventé la colonisation? L'Islam. Indiscutablement.
Je ne reparle pas ici de la guerre et de l'établissement en Afrique de royaumes dominés par les Arabes, mais bien effectivement de colonisation, c'est-à-dire cette pénétration par d'autres voies que militaires, la réduction des peuples soumis par une sorte de traité de façon à ce qu'ils fassent exactement ce que le dominant attendait. Pour l'Islam il y eut deux voies de pénétration, la commerciale et la religieuse. Exactement comme cinq cents ans plus tard pour les Occidentaux. Les missionnaires musulmans convertissent par tous les moyens les Africains à l'Islam. Et comment admettre que leur intervention n'a pas eu les mêmes effets que celle des missionnaires chrétiens, destruction de la religion autochtone, et par conséquent de la culture autonome des tribus et royaumes africains. Et il ne faut pas soutenir la sottise selon laquelle c'était une affaire «interne» au monde africain! Les musulmans sont entrés en Afrique du Nord par conquête et les Arabes sont des Blancs. Le missionnaire musulman allant jusqu'au Zanzibar et en Angola a amené dans l'orbite du monde musulman ces peuples africains non conquis et soumis.
Mais l'autre voie c'est le commerce. Le marchand arabe va beaucoup plus loin que les guerriers. Il agit comme le feront cinq cents ans plus tard les Occidentaux: il établit des comptoirs et il procède à des échanges avec les tribus locales. Or, il n'est pas sans intérêt de constater qu'au Xe, au XIe siècle, l'une des marchandises que l’on va chercher, c'est de l'or! Dans tout le Ghana, au Sud du Niger, sur la côte Est vers la Tanzanie actuelle, il y a des places arabes de commerce d'or. Quand on dit que c'est la soif de l'or qui au XVe siècle a poussé les Occidentaux, c'est une simple suite de l'Islam ! Ainsi le mécanisme de colonisation par les Arabes servira de modèle aux Européens.
* * *
Pour terminer, précisons bien, pour qu'il n’y ait pas de malentendu. Je n'ai pas du tout cherché à excuser ce que les Européens ont fait. Je n'ai jamais cherché à faire retomber la «faute» sur quelqu'un d'autre, et à dire que les «coupables» ce sont les musulmans et non les chrétiens. Il s’agit d'essayer d'expliquer un certain nombre de perversions dans la conduite chrétienne. J'en ai trouvé le modèle dans l'Islam. Ce ne sont pas les chrétiens qui ont inventé la guerre sainte ou le trafic d'esclaves. Leur immense culpabilité a été d'imiter l'Islam. Il s'agissait tantôt d'une imitation directe (on suivait l'exemple de l'Islam), tantôt d'une imitation inverse, c'est-à-dire que l'on faisait la même chose que l'Islam mais pour le combattre (par exemple la croisade). Dans les deux cas, le drame a été l'oubli complet de la vérité de l'Évangile, le renversement de l'éthique chrétienne, au profit d'un comportement qui paraissait de toute évidence plus efficace : le monde musulman était, au XIIe siècle et ensuite, un modèle éblouissant de civilisation. Et l'on a oublié l'authenticité de la Révélation en Christ pour se lancer à la poursuite de ce même mirage.
I
Le point de départ
Il n’est peut-être pas inutile, tant il y a eu de malentendus à ce sujet, de rappeler les grandes lignes de la pensée biblique et évangélique sur la Politique de l'État. Tout cet enseignement a été massivement recouvert par le travail de justification, de légitimation du pouvoir politique. En Israël à partir de David, et surtout dans la chrétienté à partir du trop célèbre « Omnis potestas a Deo » de Paul. Bien entendu, je ne vais pas reprendre tout l’enseignement biblique sur le pouvoir et la politique, j'ai trop écrit là-dessus pour recommencer. Je me borne à rappeler les thèses principales auxquelles je suis parvenu, me bornant à renvoyer le lecteur à mes nombreux articles sur la question 31.
L’idée centrale c’est que la conception biblique, déjà dans l'Ancien Testament malgré l'existence d'Israël en tant que nation, mais surtout dans le Nouveau, où l'Église «Nouvel Israël» est un anti-État, cette conception n'est pas du tout apolitique, mais anti-politique, au sens où l'on refuse de doter la politique d'une valeur. Elle est anti-étatique au sens où le pouvoir politique est un pouvoir-idole conduisant inévitablement à l'idolâtrie. Le christianisme ne fournit aucune justification du pouvoir politique et, au contraire conduit à le remettre radicalement en question. Je rappelle trois sortes de données, me bornant à l'énumération. Dans l'Ancien Testament: Le régime des «juges» qui est un régime apolitique, Dieu seul restant le roi unique, le juge donné pour le temps de crise, et choisi par Dieu directement. C'est un régime antiétatique, il n'y a aucune organisation de pérennité du pouvoir. En second lieu, l'origine de la royauté, celle-ci étant voulue par le peuple hébreu contre la volonté de son Dieu (I Sm 8). L'organisation royale est formellement condamnée avec des arguments ad hoc qui valent toujours.32 En troisième lieu, cette curieuse appréciation des rois d'Israël et de Samarie, dans le livre des Rois (pas dans les Chroniques), où nous voyons constamment désigner comme de mauvais rois devant Dieu les « grands » rois selon le monde, c'est-à-dire les vainqueurs, glorieux, riches. Inversement les rois vaincus, n'ayant connu que des échecs sont jugés comme fidèles et pieux 33. Enfin l'appréciation fulgurante de l’Ecclésiaste qui manifeste de façon terrible la vanité, l'inutilité, l'insignifiance du pouvoir royal.
Le second ordre d'orientation se trouve dans les Evangiles. Ici encore je me borne à une énumération :
— La tentation offerte par Satan de donner à Jésus tous les royaumes du monde, ce qui veut dire que les royaumes et le pouvoir politique lui appartiennent, ce que Jésus ne conteste pas.
— Le refus de Jésus de répondre sur l'impôt: le «Rendez à César» ne veut pas dire qu'il y a deux domaines, mais que tout appartient à Dieu, et que si César fabrique des choses comme des pièces de monnaie, il n'y a qu'à les lui rendre, cela est sans importance et sans intérêt.
— Le paiement de l'impôt du Temple (qui était politique) avec les deux drachmes prises dans la gueule d'un poisson, miracle absurde de simple dérision, là encore, déclaration implicite que ce sont des choses sans importance. Le refus de Jésus de départager par un arbitrage deux hommes qui se disputent un héritage. Je ne suis pas venu pour trancher des problèmes juridiques. Jésus n'a rien à faire avec le droit. Ensuite, la relation de Jésus avec les Zélotes. Il y a eu, avec lui, au moins deux Zélotes, mais il les a «neutralisés». Il n’entre pas dans leur combat politique, il ne les appuie pas, au contraire. Et ceci va avec le refus de toute résistance au moment de son arrestation, et l'ordre donné à Pierre de ne pas le défendre 1.
1 Comment ne pas voir dans la question de Jésus: « Avez-vous des épées?», et la réponse des disciples : « Deux, cela suffit ». une véritable dérision ! Il est absurde de tirer de la l’idée qu’ils avaient un «stock d’armes», que Jésus était prêt à la rébellion, etc., tout cela est contradictoire avec nos récits. Au contraire, Jésus se moque d’une défense à laquelle ses disciples ont pu penser!
De même son rejet dans une même erreur, des Sadducéens et des Pharisiens, c’est-à-dire de ceux qui collaboraient avec les Romains et de ceux qui s’opposaient aux Romains. Aux yeux de Jésus, ni les uns ni les autres n'ont raison. Il refuse de prendre parti dans ce drame politique. Et s’il appelle avec lui des zélotes, il appelle aussi des collaborateurs des envahisseurs (ce qu'étaient les publicains). Quant à la proclamation « Mon royaume n'est pas de ce monde», elle veut quand même dire que c'est un royaume mais qui n'a rien à faire avec les royautés politiques, et qu'il s'agit uniquement de rechercher le royaume des Cieux et sa justice2 (ce qui aussi s'exprime sur la terre) et que tout le reste vous sera donné par surcroît. Donc l'action politique et ce qui concerne l'État n'a aucun intérêt.
2 Il faut rappeler l’ignoble perversion de cette phrase en 1960 au Conseil œcuménique par un délégué achevant son discours par: « Recherchez premièrement le royaume politique et tout le reste vous sera donné par surcroît ! »
Enfin la réponse à Pilate: «Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t'avait été donné d'en haut.» Curieusement on a fait de ce texte une légitimation par Jésus du pouvoir de Pilate, le « en haut » désignant virtuellement Dieu. Ceci est très curieux quand on replace cette phrase dans l'ensemble des récits de la relation de Jésus avec Pilate. Cette phrase est aussitôt suivie par: «C'est pourquoi celui qui me livre à toi est plus coupable que toi. » Qui le « livre » ? Judas? Caïphe ? C'est bien médiocre dans une relation de cette intensité. On ne voit pas Jésus dire que Judas est plus coupable que Pilate. Quelle importance? Je crois que le seul lien entre les deux s'établit si le en haut n'est ni Dieu ni l'empereur, mais l'exousia du pouvoir politique, qui est une exousia rebelle, un ange contre Dieu. Comment concilier autrement cette déclaration (d'où on veut tirer que, selon Jésus, Pilate tient son pouvoir de Dieu) avec l'attitude générale de Jésus, attitude d'indifférence et de rejet: le silence (Jésus refuse de répondre aux questions de Pilate à trois reprises) — l'ironie (« Es-tu roi ? C'est toi qui le déclares ! ») — le décentrement, à deux reprises : « Es-tu roi ? Mon royaume n’est pas de ce monde.» «Es-tu roi? Je suis venu rendre témoignage à la vérité.» On ne peut pas mieux envoyer promener l'autorité! Et après cela, Jésus proclamerait que cette autorité vient de Dieu! C'est évidemment faux.
Il faut rappeler enfin d'un mot l'étonnante considération selon laquelle du moment que Jésus se soumet à l'autorité de Pilate pour être jugé, il légitime par là cette autorité, et montre qu'il la reconnaît ! On est stupéfait que de grands théologiens aient pu soutenir ceci. Deux objections : s'il en était ainsi, Jésus légitimerait une autorité injuste dans son exercice, puisqu'elle renonce à exercer le pouvoir (Pilate cède à la foule) et qu'elle condamne un innocent. Ensuite, il faudrait étendre cet argument, et puisque Jésus s'est laissé arrêter par les soldats, cela voudrait donc dire qu'il légitime aussi la police et l'organisation militaire, ce qui est un peu gros! Dans l'ensemble je suis donc obligé de dire que l’attitude de Jésus n'est donc pas seulement apolitique, mais effectivement antiétatique et antipolitique.
Dans cette énumération (qui n'est rien d'autre qu'énumération, rappel et renvoi) il faut aussi situer l'Apocalypse 34,où le pouvoir politique est assimilé à la guerre et au glaive (le cheval rouge) et où sa destruction est fermement annoncée. Babylone, image de Rome, concentrant en tant que pouvoir politique la totalité du mal sur la terre. Que pèsent en face de celte ligne unanime et constante les deux textes de Paul (qu'il faut resituer dans leur contexte effectif) et le texte très ambigu de l’Épître de Pierre 35 ? Je crois que l’enseignement biblique est très clair. C'est une contestation permanente du pouvoir politique, une incitation à un «contre-pouvoir», à une critique «positive», à un dialogue irréductible (comme celui du roi et du prophète en Israël), à un anti-étatisme, à un décentrement de la relation, obligeant le politique à se situer sur un autre terrain, à une relativisation extrême de tout ce qui est politique, à une anti-idéologie, à une mise en question de tout ce qui prétend à un pouvoir, ou à une domination, donc aussi du politique, et finalement pour prendre un terme moderne, à un «anarchisme» (à condition de ne pas désigner par ce mot la doctrine anarchiste du XIXe siècle).
* * *
On ne peut pourtant s’arrêter à cette brève évocation. Il faut au moins examiner une question que je n'ai pas traitée ailleurs : celle des textes des Évangiles. Une mode actuelle chez les historiens de l'époque de Jésus et chez les spécialistes du Nouveau Testament veut que non seulement Paul ait totalement perverti le message de Jésus (ce qui a été proclamé très souvent depuis le IVe siècle), mais encore que les Évangélistes eux-mêmes aient tout à fait trahi Jésus. Celui-ci aurait été un homme très concret, issu de milieux pauvres, n'ayant guère de préoccupations «spirituelles» mais au contraire tout à fait ancré dans les questions politiques de son temps. Son message aurait d'abord été social et politique, et c'est cela qui aurait inquiété les Romains, qui avaient affaire à des émeutes ou à des mouvements de résistance constants. Selon ces auteurs, il faudrait situer Jésus soit dans le contexte d'une lutte de classes, soit dans celui d'une lutte anti-Romains. La première communauté chrétienne aurait été de ce type. Puis il y a eu «spiritualisation», on a fait glisser le message de Jésus dans le champ religieux et spirituel, et on l'a désincarné.
L'ennui c'est que l'on trouve bien peu de chose dans le texte, et rien à l'extérieur, pour soutenir cette thèse. Comment sur ces textes travaillés par les Évangélistes prouver cette orientation de Jésus? On recueille les rares actes ou paroles: les deux épées, Jésus chassant au fouet les marchands, Jésus maudissant les riches, les zélotes parmi ses disciples. Ou bien on décide, on tranche entre deux versions. Le meilleur exemple c'est le fameux: Heureux les pauvres... Luc dit: Heureux les pauvres (ce qu'il faut entendre par: les pauvres économiques, d'argent, de fortune). Matthieu est un texte secondaire, édulcoré: «Heureux les pauvres en esprit.» C'est la preuve que les disciples ont spiritualisé, ont enlevé la force révolutionnaire, ont dématérialisé le message de Jésus...
Je dois dire que ce type d'explication me fait hurler! Pourquoi l'Évangile de Luc (que beaucoup d'auteurs donnent comme postérieur à Matthieu) donnerait-il la version originale de Jésus? Alors que précisément on admet que Luc est souvent influencé par Paul, grand coupable de ce passage vers le religieux de l'enseignement de Jésus? D'après quel critère déclare-t-on que c'est la version matérielle qui est première, l'autre étant un affaiblissement, qui ne vient pas de Jésus? Les arguments que j'ai rencontrés sont faibles Rappelons-les. « Il est évident» que la première préoccupation de l'homme est de manger et de vivre matériellement. Le religieux ne vient qu'après. Il est non moins évident que les disciples après la condamnation de Jésus ont eu peur, ont renoncé à l'agitation politique, et ont transformé ce message en purement religieux pour ne pas s'attirer les foudres de poursuites politiques. Il est encore plus évident que le «spirituel» n'a pas grande importance, que la «spiritualisation» est un affaiblissement et une édulcoration. Enfin, cela correspond à l'ingénieuse et toujours vivante (quoique ouvertement traitée avec condescendance!) formule de Loisy; on attendait le Royaume de Dieu, ce fut l'Église qui vint. Les braves disciples qui n'avaient rien, mais absolument rien, compris à Jésus se sont installés dans le monde, parce que le Royaume de Dieu n'était pas venu, et se sont enkystés dans le «religieux» en transposant ce que Jésus avait dit (d'ailleurs dans leur sottise, ils ont laissé, comme ça, par oubli, subsister quelques traces du message premier...). Et ils ont été assez pervers pour détourner si profondément la parole de leur maître qu'ils ont en effet révélé leur incompréhension mais à rebours. L'Évangile de Jean est le maître de cette opération en montrant que chaque fois que Jésus parle, on comprend ses paroles sur le plan matériel, concret, et Jésus rectifie aussitôt en dévoilant que c'était un contresens et qu'il fallait comprendre toutes ses paroles sur le plan spirituel. Autrement dit, la subtile perversion de cette première-seconde génération a consisté à inverser le contresens! Il fallait vraiment être tordu.
Je pense que l'interprétation politisante et militante des Évangiles, même faite par de très honnêtes et excellents exégètes est une falsification. Dans l'exégèse, il y a en réalité non pas une opération purement scientifique, mais un choix de valeur: nos spécialistes occidentaux dévoilent leur propre personnalité. Dans leur discours, ils considèrent, eux, que le matériel est plus important que le spirituel, que les primitifs ne peuvent s'intéresser qu'à des questions de pouvoir, de biens, de consommation; à leurs yeux modernes, la religion est un accessoire (et dire : Heureux les pauvres en esprit est moins grave, moins explosif que dire: Heureux les pauvres en argent). Ils dévoilent qu’ils ont absorbé la mentalité économiste de leur époque, et pour certains qu'ils adhèrent à l'idéologie de la lutte des classes. Ils fabriquent un Jésus politique parce qu'à leurs yeux la politique est la réalité la plus importante. Ils expliquent que les évangélistes ont «spiritualisé», parce que c'est ce qu'ils auraient fait eux, s'ils s'étaient trouvés dans cette situation.
Jésus, disent-ils, était forcément préoccupé de lutte de classes, de lutte contre les Romains, de conflits politiques, parce que eux, à sa place, l'auraient été. Pour justifier leur thèse il faudrait arriver à résoudre un certain nombre d'énigmes qu'ils n'abordent jamais. J'en citerai cinq. D’abord on reconnaît souvent que Jésus a été très proche des Esséniens, sinon l'un d'entre eux. Or, voici que les études les plus récentes montrent que sur le plan social et politique, contrairement à ce que l'on avait pensé autrefois, les Esséniens faisaient partie de la «bourgeoisie» relativement aisée, et qu'ils étaient favorables à une coopération avec les Romains, en tout cas qu'ils n'étaient pas des opposants politiques... Bien, alors admettons que Jésus n'avait rien à faire avec ces Esséniens (ce qui est difficile) et passons à une seconde question. L’expérience de tous les groupements révolutionnaires, des maquis, des mouvements de partisans, des guérillas, c'est aussitôt que le chef qui les amène est mort, tout s'effondre et le mouvement disparaît. Dans tous ces cas, ou bien il y a une forte organisation, structure, institution, et alors le parti dure (ce que les léninistes ont su faire) ou bien il y a une personnalité charismatique, et à sa mort, il n'y a plus rien (l'exemple de Che Guevara peut se répéter cent fois). Comment se fait-il que Jésus mort, son petit groupe politico-guérilla se soit maintenu ? lel quel c'est inexplicable. On dira qu'il s'est maintenu en devenant religieux. Mais on ne répond pas du tout à la question: pourquoi ces hommes sans chef ont-ils voulu se maintenir ? Alors que manifestement aucun autre chef charismatique ne viendra remplacer Jésus pendant peut-être quinze ans...
Troisième question : quel but pouvaient bien poursuivre Paul et les évangélistes en procédant à cette opération (dépolitisation-spiritualisation) ? C'est une question que je me pose toujours quand je iis que Paul a tout déformé, qu'il a inventé un faux Jésus, etc. Quel pouvait bien être son objectif? son mobile? devenir un chef de secte juive ? devenir un grand philosophe ? Mais sa doctrine était ridiculisée par les philosophes de métier. Sa foi en le Christ l'obligeait à rompre avec son milieu, sa famille, sa culture, à couper ses racines. Qu'est-ce qu'il pouvait bien chercher au prix de tant de sacrifices? Voulait-il être un fondateur de religion? Mais alors pourquoi au lieu de se placer au centre renvoie-t-il à ce crucifié ? Et pourquoi choisir parmi tant de thaumaturges, de prophètes, de rebelles, un vaincu assez minable, d'il y a vingt-cinq ans, pour non pas répercuter son enseignement, mais fabriquer à partir de lui quelque chose de totalement différent ? Autrement dit, tant que l'on ne m'aura pas prouvé l'intérêt et le mobile de Paul dans cette manipulation, je tiendrai les savantes dissertations sur ce sujet, menées par des érudits et des exégètes pour de simples affabulations, «scientifiques» peut-être mais sans aucun objet. A moins d'admettre que Paul ne fut simplement idiot, ce que ses lettres n'attestent pas particulièrement.
Quatrième question: si les évangélistes et disciples, si les premiers groupes chrétiens ont édulcoré le message de Jésus, s'ils l'ont fait passer du domaine politique (sérieux, grave, dangereux) au domaine religieux (sans importance et sans danger), pour la persécution, pour échapper à la police de César, ils semblent vraiment ne pas avoir très bien réussi ! Comment expliquer dans ce cas les persécutions et les martyrs? Vraiment, peut-on croire que ces premiers chrétiens qui ont affronté le martyre dans les conditions que nous connaissons, ont transformé le message de Jésus pour y échapper? Non seulement c'est absurde, mais encore c'est une erreur de compréhension de l’époque. Car le crime religieux était encore plus important que la rébellion politique. Et cela aux yeux des juifs mais aussi aux yeux des Romains lorsqu 'il s’agissait de la religion par excellence, de César Imperator. Or, c’est précisément celle-là que les chrétiens vont refuser, crime difficilement pardonnable. Et un écrit comme l'Apocalypse devait être suffisamment clair dans ce domaine. A l’extrême rigueur, on pourrait dire que pour se redonner du courage, ils ont inventé ou attesté la résurrection, et qu’ils ont fabriqué des phrases renvoyant à plus tard la réalisation du Royaume de Dieu 36, mais ceci n’est en rien une spiritualisation du message de Jésus. Ce n'est pas non plus l'élaboration de toute une «théologie» de l'Église, du retard, de l'espérance et de l'attente 36. Autrement dit, je crois que, là encore, les savants exégètes jugent de l'affaire avec leur mentalité d'intellectuels rationalistes d'une part, et d'hommes du XIXe siècle d'autre part.
Enfin, dernière question, la plus sévère: si vraiment ce groupe d'hommes, les premiers chrétiens après J.-C., avaient voulu modifier, manipuler le message de Jésus, dans quel sens l'auraient-ils fait? Ils se trouvaient dans un milieu de rébellion endémique contre les Romains. Ils étaient révoltés par la mort de leur chef. Ils ont atteint d'abord par leur prédication un milieu de pauvres, d'esclaves, de vaincus. Si leur groupe ne s'était pas dissous au premier choc, comme probable (voir plus haut), quelle transformation effectuer? De toute évidence, c'était une transformation dans le sens du politique. C'est-à-dire que, dans ces conditions-là, ils auraient dû faire le contraire de ce dont on les suspecte : ils auraient dû transformer ce qu'il y a de «religieux», de charismatique chez Jésus en un message et une organisation politique et révoltée. Puisque, nous l’avons vu, ils ne craignaient pas le martyre, ils auraient dû être conduits tout droit à politiser le mouvement. Si la prédication de Jésus n'avait pas été ce retournement du politique au spirituel, ils auraient inévitablement été amenés à entrer dans la voie de la révolte juive contre les Romains, à politiser et à former un parti, une conjuration et à s'orienter vers l'est, c’est-à-dire vers la puissance ennemie des Romains, toute proche et dangereuse, le royaume parthe. Il était parfaitement stupide de penser au contraire s'orienter vers la Grèce et vers Rome! Autrement dit le mouvement sociologique normal et spontané d'un groupe de ce genre aurait été non pas de spiritualiser les paroles de Jésus, mais au contraire de les politiser: s'adressant à des pauvres et à des esclaves, au lieu de transformer la première béatitude en « Heureux les pauvres en esprit», ce qui ne pouvait rien signifier pour eux, ils auraient lourdement insisté sur « Heureux vous qui êtes pauvres en argent, en puissance», etc. Dieu est avec vous.
En réalité, l'interprétation courante est dominée par la pensée de Marx sur « l'opium du peuple» : si on a ajouté le «en esprit», c'est pour détourner les pauvres de la révolte. Mais ce qui peut parfaitement se comprendre lorsqu’il s'agit de la déclaration d'une «classe dominante», d'un «appareil d'État», d'une «Église instituée» devient absurde lorsque c'est la déclaration d'un groupe de pauvres et de sans pouvoir s'adressant à d'autres pauvres. Ainsi toute cette interprétation politisante de l'Évangile, par quelque côté qu’on la prenne, est fausse. Nous devons maintenir cette claire certitude que la Bible nous apporte une Parole antipouvoir, antiétatique et antipolitique 37.
Depuis une trentaine d'années, dans les Églises protestantes, on a mis en accusation le « constantinisme » comme origine et cause de toutes les erreurs et déviations du christianisme, faisant de lui l’auteur de tout le mal. On inversait ainsi la glorification traditionnelle selon laquelle Constantin, devenu par miracle chrétien, avait fait triompher la vraie foi en face du paganisme et des hérésies et avait permis l'explosion en tous sens du christianisme, qui pouvait grâce à lui être librement prêché dans tout l'Empire, sans avoir à redouter les persécutions, dont la dernière était récente, car Dioclétien fut féroce pour les chrétiens. Les historiens avaient légitimement scruté cette «conversion» de Constantin. Ce n'était pas être antichrétien que de se poser la question du sérieux, de la vérité de cette conversion, exactement comme plus tard celle de Clovis.
On a démontré sans parti pris que ces conversions vont si bien dans le sens d'une habile politique que l'on peut leur trouver des mobiles plus politiques que religieux. Il fallait rallier le plus de « supporters» possibles, et l'Église catholique romaine représentait un appui considérable. Elle était un opinion leader. Il fallait calculer qui avait le plus de poids, dans l'opinion, dans l'armée, dans les provinces. Les païens? Les «hérétiques»? les catholiques? Constantin mise sur l'Église catholique et gagne. Tout cela est vraisemblable, mais ne concerne que très indirectement notre recherche. Il nous faut en effet nous situera l'intérieur de l'Église, à l'intérieur de la foi. Notre question n'est pas: la conversion de Constantin fut-elle sincère ? Mais bien : comment cette conversion aboutit-elle à une perversion de la vérité chrétienne? La remarque porte sur le récit même de la conversion. La fameuse vision de la Croix, dans le ciel, accompagnée par les célèbres paroles: in hoc signa vinces, et avec l'ordre du Christ de fabriquer un drapeau particulier, le labarum1, avec le signe de la croix. Ceci avant la bataille des «Saxa-Rubra», en 312 contre Maxence.
1 Cf . sur tout ceci J.-M. Hornus, Évangile et Labarum. Genève, Labor et Fides, 1966.
Inutile de nous référer au passé de ce Constantin, d'une exceptionnelle cruauté dans ses guerres (les atrocités dans la guerre contre les Goths) et capable de faire mettre à mort son beau-père. C'était chose courante, et après tout ce ne sont pas des saints que Dieu convertit. Précisément la conversion pouvait être vraie dans ce cas. Mais le récit lui-même de la conversion manifeste la dénaturation profonde de l'Évangile. Une grande partie de la perversion a déjà eu lieu. En effet comment concevoir que la croix, instrument de supplice, concernant surtout les esclaves, et sur le plan humain manifestant l'échec historique de Jésus, puisse avoir été présentée comme le signe d'une victoire, militaire et politique! La croix est signe du salut par l’attestation de l'amour de Dieu qui va jusqu’à la mort, et de rien d'autre. Elle ne peut pas être signe d’une victoire militaire. Surtout signe donné à un chef politique puissant. C’est-à-dire : la croix est signe de la faiblesse et de l'humilité de Dieu.
Tout au long de l'Ancien Testament, on voit Dieu choisir pour le représenter ce qu'il y a de plus faible, de plus humble (choix de Moïse le bègue, de Samuel enfant, de Saül le plus petit, de David en face de Goliath, etc.) et Paul nous redit : Dieu choisit les choses faibles du monde pour confondre les fortes. Et voici qu'en ce cas, contradiction éclatante, avec Constantin Dieu choisit un Auguste, un triomphal chef militaire!... Cette vision et ce miracle sont totalement impossibles. Mais pas impossibles dans le contexte d'un christianisme déjà dévoyé où nous rencontrons l’idée que Dieu dirige l'Histoire, qu'il est le pouvoir directeur de la politique. Ceci peut paraître, superficiellement conforme à l'Ancien Testament, où nous voyons en effet Dieu intervenir dans les événements historiques et diriger les successions monarchiques. Il y aurait beaucoup à dire! Dans cette Bible juive, Dieu ne nous est jamais montré comme intervenant dans l'Histoire que par rapport à et en fonction de son peuple, le peuple d’Israël. Ce qui nous est raconté, c'est qu'il conduit son peuple, mais en lui laissant de grandes latitudes et de réelles possibilités d'autonomie. Non, le Dieu d’Abraham n'est pas plus le mécanicien de l'Histoire que celui de la Nature. Dieu ne dirige pas l'Histoire comme un chauffeur une voiture. Il n’est dit nulle part que l'histoire des Chinois ou des Aztèques est manipulée par ce Dieu d'Israël. Et ceci devient encore plus faux quand on pense à la déclaration de Jésus sur son royaume qui n'est pas de ce monde. Voici, avec la vision de Constantin, que le Dieu de Jésus viendrait contredire toute cette révélation : le royaume de Jésus est de ce monde, il doit être établi par un pouvoir politique, installé par une victoire militaire. C'est inouï! Comme opération politique et de propagande ça va marcher. Mais comme conséquences sur l'Eglise et sur la foi, ce sera un désastre. Dès lors nous devons mettre totalement en doute, au plan de la Révélation, le «miracle» de Constantin.
* * *
A partir de sa victoire du pont Milvius, Constantin, fidèle à sa promesse, ayant reçu l'appui de l'Église va la favoriser. Le christianisme catholique devient religion d’État, et il se produit un échange : l'Église est investie d'un pouvoir politique, et elle investit l'empereur d’un pouvoir religieux. Nous sommes ici dans la même perversion : comment Jésus pourrait-il se manifester dans un pouvoir de domination et de contrainte? Nous devons dire avec force qu'ici nous avons la perversion de la Révélation par la participation à la politique39, par la recherche d'un pouvoir. L'Église s'est laissé séduire, envahir, dominer par la facilité de répandre l'Évangile avec puissance (une autre puissance que celle de Dieu) et d'user de son influence pour rendre l'État aussi chrétien. Prodigieuse acceptation de la Tentation que Jésus, lui, a refusée : quand Satan lui présente tous les royaumes de la terre en lui disant qu'il les lui donne, Jésus refuse. Mais l'Église va accepter. Ne sachant plus de qui elle les reçoit !
Je ne suspecte en rien la bonne volonté, la bonne foi, la sincérité des chefs d'Église qui ont contracté ces alliances. Ils pensaient sûrement bien faire 1, mais ils n'avaient pas pose la question à la lumière de la Révélation. Les conséquences vont être presque immédiates et vont durer environ quinze cents ans. Le christianisme devient religion d'État et la combinaison entre la «vérité chrétienne» et le «pouvoir politique» aboutit à créer le complexe que nous connaissons bien. L'État représente la vérité. L'Eglise exerce une puissance. L’empereur va doter richement l'Église, lui faciliter toutes choses, l'aider dans sa «mission», et l'Eglise va attester la légitimité de l’empereur, et assurer qu'il est le représentant de Dieu sur Terre. Le texte accidentel de Paul de Romains 13 devient le texte absolu concernant l'État, traduit en latin « Omnis potestas a Deo » 2. Dès lors l'empereur va pourchasser les païens, confisquer les temples pour les donner à l'Église.
1 Comme nous aujourd’hui lorsque nous utilisons les moyens de puissance de notre société en toute bonne conscience. Par exemple lorsque nous utilisons la TV pour diffuser l'Évangile... c’est du constantinisme, avec le positif que cela comporte’
2 Quand même, il est étonnant que les théologiens n’aient pas davantage réfléchi à cette formule, car « Omnis potestas » peut recouvrir n’importe quelle violence, n’importe quelle domination. Ainsi le vainqueur a la guerre est une potestas. Il représente donc Dieu ? ( est hélas ce qui finit par cire admis. Malgré toutes les discussions sur le mode d’accession au pouvoir ou la qualité de l'exercice de ce pouvoir. tout cela est secondaire à partir du moment où on fait de cette formule un principe absolu.
On est effrayé de la facilité avec laquelle l'Église va accepter cela. Devenue persécutrice à peine sortie elle-même de la persécution. Corrompue par le pouvoir aussitôt après avoir accédé à la simple paix. Elle vit toujours dans l'imagerie de ses martyrs, de ses saints. Mais elle produit des martyrs de l'autre côté. Et comme il faut absolument que la vérité soit une, puisqu'elle est la garantie du pouvoir impérial, alors elle commence à poursuivre les hérétiques, et d'abord, bien sûr, ceux qui contestent la validité, la vérité de cette alliance de l'Empire et de l'Église. Le grand débat va s'organiser autour de cette affaire (ainsi les circoncellions).
On retrouvera constamment dans le monde chrétien les tendances vers l'anarchisme, le refus de l'alliance au politique : mais elles sont aussitôt condamnées. L'empereur a essentiellement besoin de l’unité de l'Église pour assurer l'unité de l'Empire. Elle est utilisée à partir de ce moment comme un appareil de propagande d'État, elle diffuse en même temps la nouvelle du christianisme et la volonté de Dieu exprimée par César. Elle ne comprend pas la contradiction avec la vie et la personne de Jésus. C'est indéniablement la subversion par l'exercice du pouvoir qui se poursuit avec les rois, avec les empereurs. Elle entraîne des conséquences affligeantes et ridicules. L’Église est une puissance politique, mais elle est toujours au service de la puissance politique en place ou en cours d'installation. Successivement elle sera pour le Saint Empire romain germanique, mais aussi pour le roi de France qui s'en sépare. Elle bénira tous les rois qui s'emparent du pouvoir dans des successions tragiques ou orageuses, parfois sanguinaires et injustes. L'Église légitime tout. Et c'était la logique même, à partir du moment où elle accepte d'être associée au pouvoir en place.
Elle deviendra républicaine 1 sous la république comme elle avait été monarchiste sous la monarchie. Et toujours avec des arguments théologiques imbattables. Il fallait bien sûr un régime monarchique qui soit le reflet de l'unité monarchique de Dieu. Mais il fallait aussi bien une république qui soit le reflet du peuple que Dieu se choisit sur la terre. Ou encore la démocratie pour manifester que Dieu s'associe à la volonté des peuples. Il y avait d'ailleurs déjà une tradition bien établie, lorsque au VIe siècle on avait formulé les gesta Del per Francos. Les actes de Dieu dans l'Histoire s'effectuent par le peuple des Francs. L’Église allemande est devenue hitlérienne (les Deutsche Christen) lorsque Hitler est arrivé au pouvoir. Elle est devenue communiste (avec les trop célèbres Bereczki et Hromadka) dans les pays sous régime communiste. Et chaque fois il y avait le développement d'une argumentation théologique pour prouver que le pouvoir installé était le bon. Ce ne sont pas les revirements de F Église qui sont scandaleux : disons que cela ne représentait rien de plus que l'expression de la faiblesse humaine, que les chrétiens ne sont rien d'autre que n'importe qui, prêts à s'adapter à n'importe quoi. Et d'ailleurs à partir du moment où l'Église accepte d'être associée à l'État installé, elle est bien obligée de s'associer à n'importe quelle forme de cet État! Mais le scandale c'est d'abord que l'Eglise chaque fois veuille se justifier de s'adapter et en même temps justifier le pouvoir en place. C'est-à-dire qu'elle continue à servir de légitimation et à être un instrument de propagande pour l'État.
1 On dira que ce virage a été lent, mais ce n'est pas un argument : il faut bien toujours du temps pour s adapter et trouver les fondements théologiques ! l’adhésion à ! ׳Empire non plus ne s'était pas faite en quelques années.
Même pour l'État communiste! Il ne faut pas oublier qu'en URSS, Staline a utilisé l'Église orthodoxe à partir de 1943 pour sa propagande, en particulier lors du lancement du célèbre emprunt de guerre. Comment l'Église aurait-elle pu refuser de participer à une œuvre aussi éminemment patriotique. La patrie n'est-elle pas voulue par Dieu ? Le thème théologique de la patrie a beaucoup servi. Et puis, pour que l'Église devienne socialiste, appuie des régimes socialistes, les thèmes théologiques du pauvre et de la justice. Il faut se rendre compte que ces vérités théologiques ne sont vraies à nos yeux que parce que le pouvoir est devenu socialiste. Au Ve siècle, ou au XVIIe siècle, elles n'étaient pas reconnues. Par contre le thème du reflet de la monarchie divine, tout évident à cette époque s'est effacé parce qu'il n'y a plus de monarque actuellement.
Le crime de l'Église est alors situé dans ce processus de justification du pouvoir politique et de V action politique. Et je dis que nous trouvons la même attitude, la même erreur avec les théologies de la Révolution. Elles sont aussi du constantinisme. Je connais la réponse: mais la Révolution n'est pas un pouvoir installé, elle n'a pas gagné, elle est justement dans l'opposition au pouvoir... Or, il faut comprendre que très souvent l'Église a misé sur le pouvoir montant, et pas forcément sur le pouvoir installé en train de se disloquer. Et d'abord, justement avec Constantin: il n'avait pas encore le pouvoir quand l'Église catholique lui a donné son appui. De même Luther quand il s'associe à la noblesse allemande contre l'empereur. De même Calvin quand il s'associe à la bourgeoisie montante en face de la noblesse et de la plupart des monarchies. Mais dans tous les cas, c'est l'erreur de vouloir justifier théologiquement un régime politique, de vouloir lui donner le label chrétien. Ce qui implique que l'Église reçoit en contrepartie son autorité et combien davantage! La théologie dite de la Révolution est un mécanisme de justification de mouvements politiques qui ont la plus grande chance de réussir et d'établir les dictatures de demain.
Je sais qu'en face de cela, on me dira:
a) L'Église ne doit pas être purement spirituelle et se désintéresser de la politique.
b) Tous les régimes politiques ne sont pas équivalents, ou comme K. Barth l’avait fortement dit : «Tous les chats ne sont pas gris.»
Ce sont des évidences. Depuis 1935 j'affirme sans cesse que l'Église doit s'exprimer politiquement, et qu'il y a des choix à faire. Mais, avec deux différences radicales par rapport à ces options. La première, c'est que dans ses orientations politiques l'Église doit inventer un chemin autre. Ne vous conformez pas au siècle présent. Il n’y a pas plus faux que de dire : « La société nous présente trois, ou quatre options, laquelle choisissons-nous?» En réalité, l'Église doit inventer, innover, proposer un Nouveau, et ne jamais servir d’instrument de propagande et de justification pour une force politique quelle qu elle soit. La seconde différence, c'est que si tous les régimes politiques ne sont pas équivalents, le chrétien peut choisir celui qui lui convient le mieux pour des raisons purement humaines. La démocratie me paraît plus souhaitable que la dictature. J’aime mieux le socialisme que le capitalisme. Mais Dieu n’a strictement rien à y faire. Ou plutôt peut-être Dieu agit-il dans te! sens, mais je n'en sais rien. La Bible ne me donne aucun moyen pour déclarer tel régime conforme à la volonté de Dieu. En tout cas je n'ai pas non plus en tant que chrétien à identifier l'Histoire avec la volonté de Dieu. Nous ne devons jamais considérer que si tel pouvoir est installé, c'est que Dieu l'a installé.
Le scandale, c'est ensuite que l'Église cherche à se servir du pouvoir politique pour assurer sa propre autorité, pour obtenir des avantages. Subversion fondamentale de ce qui était pure grâce, en une politique du «donnant, donnant». Tantôt l'Église achète sa possibilité de se maintenir au prix de toutes les concessions (comme en régime soviétique ou hitlérien). Ce faisant, elle désavoue les martyrs. Le martyr n'est pas un provocateur ni un entêté, il se donne à Dieu d'abord. Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Tantôt elle se fait payer son appui par des avantages, des honneurs, des titres, et de l'argent, passant sous le règne de Mammon. Tantôt enfin elle se fait acheter par des facilités qu'on lui accorde pour célébrer ses cérémonies, pour évangéliser, faire des bonnes œuvres, prêcher la bonne parole... Mais satan se réjouit de ce travail-là, car cet Évangile est dorénavant fondé non sur la Pierre de l'Angle, sur Jésus-Christ, mais sur la puissance de ce monde grâce à qui il est diffusé ! Il ne présente dès lors plus rien de redoutable pour le prince de ce monde. Il n’y aura jamais assez de mise en question de l'Église, mais de celle d’aujourd'hui aussi, pour ce double scandale.
* * *
Les conséquences de cette aliénation de la Révélation dans et pour le pouvoir politique sont multiples. Nous en retiendrons trois.
Tout d’abord, événement stupéfiant, l'Église devient à son tour un État. Le pape devient un chef d'État. Avec la fameuse pseudo-donation de Constantin (parmi les faux d'Isidore Mercator). En réalité les premières terres données à titre non pas de propriété privée pour permettre au pape de vivre, mais bien de territoire politique, viennent des Carolingiens (peut-être de Pépin le Bref à Étienne II) : il s'agissait au début de la Pentapole et de vingt-deux cités de l'exarchat de Ravenne, pour sceller l'alliance entre le pape et la dynastie des Carolingiens qu'il s'agissait de légitimer. On est en plein marchandage politique. Quelle incroyable contradiction à tout l'Ancien et le Nouveau Testament! A partir du moment où le pape devient chef d'État, il va se comporter inexorablement en roi politique, il n'aura de cesse d’agrandir son domaine royal, et on ne peut vraiment pas dire que cela fut à la plus grande gloire de Dieu ! Successivement et jusqu'au XIIIe siècle, la Romagne, les Marches, Spolète, le Bénévent (en partie), le comtat Venaissin... Un petit quart de l'Italie, l'un dans l'autre... Et l’on connaît les guerres contre Florence, si la papauté avait pu annexer Florence... Autrement dit le pape se comporte pendant toute cette période comme un monarque identique aux autres. Comment s'étonner dans ces conditions qu'il y ait eu les mêmes erreurs à la cour du pape que dans toutes les autres cours italiennes? Richesse, sexualité, empoisonnements, beaux-arts, conflits pour le pouvoir, etc. A l'égard de la chrétienté, ceci entraîne une conséquence majeure: le pape quand il parle aux autres chefs d'État est inévitablement entendu lui-même comme un monarque étranger 1. Quand il agit en tant que chef d’État cela retombe inévitablement sur sa qualité de pape. Il ne peut arriver à rompre ce lien démoniaque. Ce qui fait que les meilleurs, les plus purs, les plus authentiquement chrétiens n'ont qu'une envie, c’est de démissionner, comme le fit le très saint Pierre de Moron (Célestin V).
1 Ce qui va évidemment justifier les rejets de rois, français ou anglais, quand ils refusent une intervention ecclésiastique du pape chez eux, comme venant d'un chef d État étranger, par exemple pour la nomination des évêques.
Une seconde conséquence de cette politisation fut, très vite, la rupture en nations. Tant que le monde occidental fut dominé par l'organisation féodale, où les frontières entre royaumes n'étaient ni claires, ni constantes, où la structure politique essentielle était la Seigneurie, où il y avait une fiction d’unité de l'Europe avec le Saint Empire, on pouvait avoir l’image d'une chrétienté une, avec une tête une à Rome, et coïncidant avec une Église non fragmentée, catholique, universelle. Mais à partir du XIVe siècle, les rois commencent à prétendre former des unités politiques différentes des seigneuries, ils rassemblent celles-ci en ensembles plus vastes et de qualité différente (les royaumes) cependant que très curieusement apparaît un peu partout un sentiment que l'on est obligé de considérer comme nouveau : le sentiment national, dans le peuple. Indiscutablement, en France, en Angleterre, en Irlande, en Pologne, en Suède et Danemark, en Bohême paraît ce sentiment populaire national...
Comment dans ces conditions l'Église aurait-elle pu prétendre rester unie et universelle, par-dessus les frontières, au-dessus des conflits politiques, alors qu'elle était elle-même politisée jusqu’au bout ! La conjonction du politique et du religieux entraîna dès lors la rupture de cette Église en unités nationales, et la soumission de ces Églises au pouvoir politique. Le pape avait voulu être chef d'État. Il allait être peu à peu exclu de la direction des Églises, devenues nationales, dans les autres États. Église gallicane, hussite, anglicane, etc. Ces ruptures vont avoir leur contrecoup dans la papauté même, au moment du Grand Schisme, quand les diverses nations ont prétendu faire nommer un pape de leur tendance. Et ce caractère «national» de l'Église empêtrée dans la politique va continuer indéfiniment jusqu'au moment où peu à peu l'Église ne prétendra plus qu'à être un organisme religieux, mais l'État prétendra la faire servir à sa politique.
Et précisément, parce que cette Église avait abandonné le message premier antipolitique et antiétatique, il ne suffisait plus d'être seulement spirituelle ! Elle n'avait plus que le choix suivant : entrer dans les luttes des partis internes de chaque nation, défendre la droite par exemple, donner des consignes de vote, s'engager à nouveau mais à l'intérieur du cadre national, en usant de son autorité spirituelle. On aura donc une Église aux ordres des coups d'État, de la bourgeoisie, etc., comme aujourd'hui parfois liée aux syndicats ou à la classe ouvrière. Ou bien une Église assimilée à la «cause nationale» et faisant de la patrie une valeur religieuse et chrétienne (curieuse utilisation de Jeanne d'Arc en France).
Ceci entraîne alors sous le couvert de la spiritualité une division grotesque de l'Église: elle ne peut pas être unanime. On aura, à l'intérieur d'une nation, une Église de gauche et une Église de droite (une Église pour les syndicats et une autre fraction pour l'ordre et la hiérarchie, une Église pour et une Église contre la contraception, etc.). On aura de même une Église à Te Deum célébrant les victoires de sa nation, victoire donnée par Dieu, il va de soi — Gott mit uns — cependant que Dieu était de toute évidence français de l'autre côté. Voilà le comble du grotesque que le carnaval politique a imposé à l'Église ! Voilà ce qu'a coûté la prise au sérieux extrême de la politique par l'Église, au lieu d'obéir à sa vocation qui était de la démythiser, de la désacraliser, de l'inférioriser!
Reste un troisième ordre de conséquences : la contagion juridique et administrative. La politique produit du droit. L'Église contaminée par la politique a été, à son tour, amenée à faire du droit, à s'organiser sur le modèle administratif des États, à légitimer le droit fait par les pouvoirs politiques, qui sera présenté comme conforme à la volonté de Dieu. Bien entendu, ceci a pu présenter un aspect positif. On a beaucoup fait valoir que le droit romain aux IVe-Ve siècles a été changé très positivement sous l'influence chrétienne: protection des esclaves, élévation de la condition juridique de la femme, nouvelles perspectives juridiques du mariage et de la famille, adoucissement du droit criminel... et tant d'autres choses. Biondo Biondi a écrit des volumes sur ce droit christianisé. C'est exact. Mais tout le problème est toujours de savoir ce que, finalement, ces améliorations juridiques ont coûté à l'Église qui cesse d'être le Messager de la Parole de Dieu pour devenir l'organisatrice d'une société humaine la moins insatisfaisante. L’Église est sans cesse amenée à faire ce que Jésus a explicitement refusé: servir d'arbitre entre des parties juridiques. Et de ce fait elle servira aussi des intérêts. Comment pourrait-elle l’éviter? Qui dit droit, dit intérêt! Alors, elle sera bientôt amenée soit à servir le groupe le plus puissant soit à défendre les faibles (ce qui est bien!), mais comment le ferait-elle sans être en même temps en relation avec les dominants. Si les évêques peuvent défendre les humiliores, c'est parce qu'ils sont eux-mêmes reconnus comme des puissants par les autorités. Et encore, quand le conflit était relativement simple (le seigneur et les manants...), l'Église était devant des choix clairs, mais quand on arrive à une organisation socio-économique complexe, avec la bourgeoisie, l'Église peut se trouver du côté des puissants (riches, dominants, etc.) sans l'avoir voulu ni cherché. Elle est ainsi parce que, étroitement intriquée dans le tissu social, elle est utilisée souvent à son insu. La morale du travail, du service, de l'humilité, de la valeur de la pauvreté, tout cela sera utilisé par la bourgeoisie, alors que c'est un vrai message évangélique, mais que c'est seulement la moitié, ou le quart de ce message.
Ainsi les évêques au IVe siècle vont devenir defensores civitatis, œuvre admirable, puisqu'il s’agissait de défendre les cités contre les abus des autorités impériales, et les humiliores dans les cités contre les patentes. C'était très bien. Mais Augustin, par exemple, se lamente en tant qu'évêque d'Hippone, de ce qu'il est surchargé de besognes administratives, et de ce qu'il ne peut matériellement plus s'occuper de sa fonction spirituelle d'évêque, et de sa tâche de prédication! Or, cette utilisation des évêques pour des fonctions administratives par le pouvoir politique est toujours légitimable spirituellement. Il y a toujours du «bien à faire», comme si telle était la fonction donnée aux représentants du Christ. Alors que pour le pouvoir, l'Église est un vecteur parmi d'autres de l'expression du pouvoir. Il en est toujours ainsi au cours de l'histoire, mais le pouvoir l'avoue rarement, avec le cynisme de Napoléon quand celui-ci disait : « Les curés tiennent le peuple. Les évêques tiennent les curés. Et moi je tiens les évêques. »
L'autre aspect de cette contamination juridique et administrative, la réciproque, c'est que l'Église devient en elle-même une organisation juridique et administrative. Elle s'organise sur un modèle d'État, elle fabrique du droit à l'imitation du droit romain, elle s’institue et se hiérarchise scrupuleusement. Et tout cela, elle le fait mieux que les États. Son droit devient un modèle, ce droit canon est si perfectionné qu'il va durer plus longtemps qu'aucun autre droit au monde. Son organisation administrative également. Mais la question est de savoir si l'Église est faite pour produire des règlements, si sa vie est ramenée à des codes, si elle a pour but divin de fournir au monde un modèle administratif. En réalité l'Église a préféré le droit à la vérité de Jésus-Christ, fugace et intemporelle. Et, en tout, elle va introduire du droit (quand au lieu de récuser radicalement la violence, la puissance et la guerre, elle va par exemple élaborer la doctrine de la guerre juste, etc.), de même qu'elle sera sans cesse tentée (ainsi au XIVe et au XVIe siècle) de résoudre des crises spirituelles et religieuses par l'élaboration de textes juridiques et par une meilleure organisation administrative. La perversion de la Révélation par le politique ne pouvait pas aller plus loin.
* * *
Bien entendu, ce que je viens d'écrire n'exprime qu'une partie de la vie de l'Église. Il y a toujours eu, en même temps, un ressourcement spirituel. Ce que nous aurons à examiner dans le dernier chapitre. L'Église n'a pas été que cela. Mais à l'égard des réactions de l'Église, il faut faire deux remarques. D'abord, l'Église a pu souvent paraître comme à double face. Accusation fréquente : l'Église présente un visage de paix et de tolérance mais elle cache sa répression et son intolérance, et on peut toujours arriver à se justifier en montrant tantôt l'un tantôt l'autre, on peut toujours trouver dans les fins fonds de l'Église de quoi montrer sa vertu! En second lieu, l'Église n'a pas été forcément du côté du pouvoir installé. Nous avons déjà dit que parfois elle joue la carte du pouvoir naissant, de celui qui a le plus de chances politiques. Mais elle a parfois été violemment contre le pouvoir installé. La tradition de l'Église primitive ne s'est jamais tout à fait perdue, on a eu de violents anachorètes descendant fracasser les statues et les signes d’idolâtrie, au IVe et au Ve siècle. Il y a eu toujours des courants de style millénariste provoquant des troubles politiques et sociaux. Or, quoiqu’ils aient été jugés hérétiques par l'Église institution et magistère, on ne peut pas les évacuer aussi aisément. Il n'y a pas d'un côté les authentiques chrétiens fidèles à l'Église instituée (dont nous venons justement de voir la perversion par le politique!), et de l’autre de vagues et incertains courants spiritualistes ou révolutionnaires qui ne représentent pas la foi en Jésus-Christ.
Il faut se rendre compte que l'Église de Jésus-Christ n'est pas limitée par les barrières juridiques et dogmatiques : elle est constituée en même temps par les spirituels et par l'institution, par la papauté et Joachim de Flore, par Luther et par Münzer, par les spirituels de Wittenberg et par les luthériens de stricte observance, par les prophètes cévenols et par la rigueur implacable de Calvin, par Bossuet et par les monarchomaques... Autrement dit il y a toujours eu dans l'Église, comprise au sens spirituel et théologique, un courant hostile au pouvoir politique, un courant révolutionnaire et anarchisant. Mais ce n'était pas celui-là que la société dans son ensemble, et surtout pas les pouvoirs politiques, reconnaissaient comme Église. Si ces innombrables mouvements ont «échoué», cela tient d'abord à leur nature intrinsèque : un courant spirituel n’est pas fait pour durer. S'attaquant au pouvoir politique, celui-ci forcément les attaquait à son tour, et il proclamait que la vraie Église était celle qui était son alliée, qui était la bonne, solide Église-institution, avec laquelle on pouvait passer des contrats et mener une politique cohérente. Cette Église-là, dès lors, se présentait officiellement comme la seule Église possible, admissible, et reconnue. Les autres étant condamnées à la fois par l'Etat et par l'Église officielle.
Parfois celle-ci, lorsque le pouvoir allait trop loin, était obligée de rentrer dans l'ombre et l'opposition, ainsi en 1790, les prêtres insermentés sous la Révolution française. Ainsi l'Église confessante en 1933 au Synode de Barmen, contre le régime hitlérien. Ainsi le cardinal Wyszynski et l'Église de Pologne en 1953 contre le régime communiste. Mais ce n'était qu'un accident de parcours. Sitôt qu'un accord était possible, cette Église résistante renonçait à sa résistance au pouvoir en lui-même quand le pouvoir changeait ou devenait raisonnable. On expliquait en général que l'Église devait reconnaître le pouvoir politique et le soutenir, sauf lorsque ce pouvoir devenait idolâtre ou hérétique et se mettait à persécuter l'Eglise. Principe reconnu par les Églises catholiques ou calvinistes de la même façon. Mais enfin il faut retenir que la collusion de l'Église et de l'État n'est pas constante ni unanime, cependant la corruption de la Révélation par la fréquentation des politiques, elle, a été constante et décisive.
* * *
Ce qui s'est produit, en résumé, du fait de la reconnaissance de l'Etat et de l'entrée en politique des chrétiens et des Églises, c’est une mutation qui est bien une subversion. La Révélation était inévitablement une rupture dans l'ordre humain, la société, le pouvoir. Je suis venu jeter un feu sur la terre. Je ne suis pas venu apporter la paix mais l'épée. Je mettrai la division entre les gens d une même maison. Il sera l’occasion d une rupture et d'une chute pour beaucoup. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous... Exactement comme la conversion produit toujours une rupture dans la vie de l’homme, de même l'intervention de la Révélation produit dans tout groupe, toute société une rupture et entraîne inévitablement la mise en question de l'institution et des pouvoirs établis, quels qu'ils soient40. Or, l'adultération avec le pouvoir politique a transformé ceci. Tantôt, le christianisme est devenu une religion de conformisation, d'intégration dans le corps social, et il a été retenu comme utile pour la cohésion de ce corps social (donc le contraire de ce qu'il est dans sa source et sa vérité), tantôt il est devenu une fuite devant la réalité politique ou concrète, fuite dans le spirituel, dans la culture d'une vie intérieure, dans la mystique, évasion hors de ce monde. Ces deux perversions sont complémentaires. Théologiquement, elles sont la négation de l'incarnation en séparant le corporel (à quoi on se soumet) et l'Esprit (qui permet de se voiler la face devant le corporel). Sociologiquement, elles sont le résultat de l'action du politique sur l'Église et de son acceptation par elle.
Un livre auquel on peut se référer, dont les analyses recoupent les miennes, est celui de V. Cosmao, Changer le monde (Paris, Éditions du Cerf, 1981). Il parle de «perversion du christianisme». Mais son point de vue est assez différent: ce qui le concerne essentiellement, c’est l'action à l’égard du tiers monde. Il est un des «théologiens de la libération». Mais il est amené à se poser la question de savoir pourquoi l'Église a finalement trahi le message prophétique et évangélique. Sa thèse générale est que les sociétés obéissent toutes à deux « lois sociologiques» (avec lesquelles je suis entièrement d’accord) selon lesquelles, laissées à leur propre inertie, «les sociétés se structurent dans l'inégalité», et: «les sociétés se fabriquent des dieux qui deviennent leurs maîtres». La Révélation de Dieu en Jésus-Christ contredit expressément ces deux lois, elle devrait à la fois produire Légalité et détruire les faux dieux. Or, il constate que le christianisme est devenu chrétienté en passant par le rôle de « religion civile », c'est-à-dire d’État. A partir du moment où elle est reconnue par le pouvoir politique, elle se structure et s'organise sur la base des réseaux construits pour l'administration.
L'Église aussi bien séculière que régulière se structure en réseaux calqués sur l'organisation de l'Empire romain. Lors de l'effondrement de cet empire, l'Église reste le seul facteur de cohésion. Ainsi d’agent de résistance à la structuration des sociétés dans l'inégalité, le christianisme devient facteur de sacralisation des sociétés qui s'organisent dans l'inégalité. Devenant religion officielle, le christianisme se constitue «en référence», dont tout pouvoir civil doit tenir compte et dont il va dépendre pour son instauration. L'image de l'Empire (antithèse du désordre qui se généralisait) va se fixer sur la papauté. Le pape est représenté comme successeur de l'empereur d'Occident. Dieu devient le gardien de l'ordre. Dans le désordre général du Ve au XIe siècle, la sécurité devient la préoccupation première. Et pour favoriser l'apparition de nouvelles structures d'ordre politique, l'Église va les sacraliser. Elle admet que les hommes de guerre, qui seuls peuvent assurer une relative sécurité pour un groupe, accèdent au premier rang du pouvoir social. Mais en face de cette situation d'insécurité, de malheurs accumulés, la vie éternelle représente la seule perspective sécurisante.
Cette religion de la vie éternelle est la contrepartie de la sacralisation du système social, où, en principe, les princes sont soumis aux prêtres, mais ceux-ci sont forcément les alliés des princes. Le christianisme devient organisateur d'une société, la chrétienté. Et dans cette société l'Église a eu à la fois un rôle pervers et un rôle bénéfique, pervers par la sacralisation du système, bénéfique par la protection des pauvres et la défense des sans-pouvoir. Ainsi le christianisme constitué, institué, devient la «religion civile» du monde.
Cela devient rapidement un échec lorsque le monde occidental se trouve engagé dans l’expansion mondiale au XVe siècle. A partir de la conquête du monde par les Européens apparaît le lien entre conquérants et prêtres. Nous avons ici un aspect très nouveau et intéressant de Cosmao : l’imposition des structures de chrétienté tut constitutive de la colonisation. Les peuples sont dépendants dans tous les domaines, et l'Église contribue à la dépendance culturelle et idéologique, mais voici que les Églises créées par exemple en Amérique latine sont des Églises de pauvres, naissant du peuple, à la périphérie de l'Église mère, mais porteuses d’une vérité évangélique première: il y a là. estime-t-il, un processus de renaissance de la Révélation vécue. Les pauvres d'Amérique latine, avant les théologiens. découvrent que le Dieu de l'Évangile est le libérateur. La persécution de ces - nouveaux chrétiens״ du fait des puissances investies de la défense de la « civilisation chrétienne » est un signe de la continuité de leur confession de foi avec celle des premiers chrétiens. Ils mettent en question l’identité entre le maintien de l’ordre et la défense des « droits de Dieu ». Finalement ces témoins du X furent vaincus au XVIe siècle. Le Dieu de Jésus devient la clef de voûte du nouvel empire. Tel est brièvement résumé le développement que Cosmao-consacre à cette perversion du christianisme.
Il ajoute à ce que nous avons indiqué d’une part le rôle de sacralisation des pouvoirs établis, d’autre part l'extension du système de chrétienté au monde, avec l'échec final de l’institution du christianisme en tant que religion civile. Bien entendu, comme pour Amery, cette analyse (exacte) sert de soubassement à une recherche du changement de ce monde : le problème central à ses yeux est avant tout celui du sous-développement. Quelles conditions pour en sortir: la première, c’est que lorsque l’on a transformé Dieu en gardien de l’ordre et en puissance, l’athéisme devient la condition du changement social, donc la vague d’athéisme est un bien. Dieu et l'Église cessent d’être les garants de l’ordre injuste. Il faut désacraliser, déchristianiser le système. Pour témoigner en vérité de Dieu, il faut renoncer à la société chrétienne et combattre pour la justice sociale, c'est-à-dire lutter contre la tendance spontanée des sociétés à se constituer de façon inégalitaire. A partir de l’athéisme, la construction de sociétés plus justes devient pensable. Cet athéisme donne à la Vérité révélée sa chance de se redécouvrir. « La critique de la religion aura été l'accident historique le plus bénéfique de l’histoire du christianisme depuis son enlisement en chrétienté.״ «Nécessité historique, l’athéisme pourrait préparer le terrain pour un retour de Dieu, aussi fulgurant pour l’équilibre des sociétés que la négation d'un Dieu devenu le gardien du désordre établi.״ Mais alors se produit une dérive pleine d'ambiguïté.
S’il est bien exact que l’on peut suivre Cosmao quand il dit que le monde s’étant structuré dans le péché, la participation à sa transformation devient la condition de la conversion à Dieu en Jésus-Christ, il me paraît moins évident d’une part que c’est quand les hommes se libèrent (par eux-mêmes) de la servitude (laquelle?) qu’ils découvrent que Dieu est leur libérateur et leur créateur, d’autre part que l’humanité (entité assez incertaine...) soit l’unique sujet collectif de l'Histoire à qui serait confiée la Terre dont les biens sont destinés à tous. Autant Cosmao voit clair quand il analyse la perversion du christianisme, autant il reste vague et incertain pour l’issue de cette aventure. Le combat pour la justice (?) est la condition (préalable) de l'écoute de la Parole de Dieu. Il ne prend pas position à l'égard du communisme, mais on sent sa sympathie, qui ne peut être fondée que sur l'ignorance. Il commet l’erreur d’identifier les révolutions avec une présence de Dieu. Il ne précise pas quels tyrans il faut abattre.
Quand il déclare qu'il faut lire l'Évangile du point de vue du peuple, il évacue le Saint-Esprit. Il restitue sans cesse (et en cela il reste bien théologien catholique traditionnel !) à la fois l'initiative et la possibilité à l’homme. Ainsi quand il écrit que « Dieu appelle l'homme à se faire exister à son image » (il dépend de l'homme d'être image de Dieu) ce qui est aussitôt complété par « l'homme est démiurge par vocation, il se fait exister [par lui-même!] en organisant le monde». Et finalement, de façon bien trop classique, pour Cosmao. la justice (non définie) est rigoureusement la seule valeur reconnue comme exprimant la foi chrétienne. Dans ce « changer le monde », il n'est presque pas question de la liberté et de la vérité... Il ramène le tout à une conduite, à une pratique de l'homme. Sans les nommer, il récuse la théologie dite déductive au profit d une théologie inductive quand il déclare que le rôle de la théologie est de rendre compte de la pratique de la foi, ceci me paraît inacceptable. Il reste que ce livre est tout à fait essentiel pour une nouvelle lecture des erreurs de la chrétienté et, s'il était dépouillé d'une certaine idéologie socialisante et de certaines ambiguïtés, capable d’aider à une véritable prise de conscience de l'exigence de la Révélation sur le Tout (y compris politique) de l'homme.
Disons tout de suite que nous ne chercherons pas à traiter des problèmes d’un nihilisme théorique ou philosophique. Ce qui nous intéresse ici est le nihilisme vécu; non pas la pratique nihiliste au sens étroit, telle celle des nihilistes russes de la fin du XIXe siècle, mais plutôt une certaine attitude devant la vie. Par ailleurs ce n'est pas la question permanente d’un nihilisme inhérent à l’homme, qui m'intéresse ici, une certaine expression qui se renouvelle à toutes les époques mais bien la spécificité du nihilisme contemporain — ou plus exactement de la montée progressive de ce nihilisme, de son lent racinement dans le monde occidental jusqu’à son efflorescence actuelle. Si la question s’impose, c’est dans la mesure où nous voyons le nihilisme se répandre partout et devenir triomphant. Pratiquement, depuis le nihilisme nazi, il y a une sorte de développement polymorphe d'un nihilisme mondial.
Il tient sans doute au fait que d'une part notre société ne nous offre plus aucun sens, aucune valeur qui vaille la peine de vivre, avec une sorte de mise en doute radical de tout ce qui fait notre monde, mais aussi de tout ce que l'homme avait péniblement élaboré pour arriver à donner un sens (par exemple la religion) et de tout ce que l'homme occidental tout particulièrement avait institué (par exemple des valeurs comme la justice ou la vérité, ou la beauté en art...), et finalement la découverte qu'il n'y a aucune valeur paraissant en soi dominante, suffisante — et au fait que d'autre part nous n'avons plus assez de force, de vigueur, d’énergie, de parti pris, de conviction, pour reconstituer des valeurs, nouvelles, les élaborer nous-mêmes, instituer en somme un nouveau cadre de vie, une nouvelle possibilité de sens. Compte tenu de ce que cela ne peut se faire par une décision individuelle arbitraire, mais de telle sorte que ces valeurs soient en fait crues et acceptées par tous.
Nous sommes ainsi en présence d'un phénomène tout à fait étonnant, d'une société tout entière nihiliste. Or, ce fait existait déjà dans l'histoire : toute société sur sa fin, en voie de disparition nie ses propres valeurs. Mais cela s'associe avec une sorte de désagrégation. Voici la singularité de la nôtre: ce nihilisme est associé à la puissance, il ne présage aucun effondrement, il ne met pas en question les structures de fer de notre économie ni de notre technique. Il apparaît comme le doublage exact, la réplique inverse du productivisme, de la consommation, de l'efficacité. Ce nihilisme vécu, provoqué par l'inacceptation de cette société, n'est pas explicité, n'est pas repris de quelques «chefs de file».
Certes, les littérateurs expriment, involontairement d'ailleurs, à qui mieux mieux ce nihilisme, et c'est chez eux que l'on peut en trouver les marques éclatantes, mais ils n'en sont jamais les initiateurs. Les intellectuels, les romanciers formulant (involontairement parfois) ce nihilisme (par exemple Henry Miller) ne sont adoptés et lus que dans la mesure où ils expriment le sentiment commun, qu'ils sont le reflet exact de leur temps, et jamais lorsqu’ils inventent et initient. D'ailleurs ce nihilisme ne joue forcément que par rapport aux valeurs existantes il y a un siècle, ou plus traditionnelles. Ainsi lorsque les artistes déclarent que l'art n'est fait ni pour la beauté, ni pour le sens, ni pour l'agrément, ni pour la joie, ils sont conduits au nihilisme parfait de la non-œuvre absolue. Mais c'est un jeu. Alors que pour l'homme quelconque le nihilisme dans lequel il est plongé n’est pas un jeu, c’est l’absurde de sa vie qui le prend à la gorge. Chez les artistes il y a un nihilisme qui consiste à détruire et rejeter tout ce qui risquerait de ne pas être nihiliste, films comme la Grande Bouffe, ou la Dernière Femme.
Les artistes pratiquent un nihilisme du sujet, de l’auteur, du héros; et il n'y a plus de sujet à peindre, ni de héros dans la pièce. Il n'y a plus que des sons, des couleurs, des onomatopées. L'homme disparaît. Tel est bien le problème et c'est ce qu'expriment à la fois par exemple le structuralisme (tout se ramène à des jeux de structures) et Foucault (dans sa célèbre phrase où il annonce la fin de l'homme qui n'était qu'un accident...). Le sujet paraît haïssable. Il est évacué. Triomphe de l’objet. Triomphe surtout de rien. Nihilisme enfin du sens, rien ne doit plus avoir aucun sens, ni l’œuvre ni la page écrite. Chercher un sens paraît une faiblesse, une déficience intellectuelle. Là encore la linguistique structurale était à la pointe du progrès. Mais ce n'est pas seulement une affaire d'intellectuels et de romanciers. Il existe aussi un nihilisme politique caractérisé moins par des doctrines extrêmes (nazisme) que par l'impuissance dans l'extrême densité des moyens, et par une inadéquation radicale à l'égard du réel. C'est dans les plus extrêmes puissance, rigueur, absolutisme, contrôle que se révèle une impuissance de paralytique.
Cependant que toute la politique fonctionne en dehors de la réalité, par abstraction et par idéologie, et par la séduction, l’hypnose dégagée par le pouvoir, celui-ci bloque toute autre appréhension politique du réel et toute autre possibilité de découvrir une forme différente. Ce nihilisme est identique chez les nazis, les libéraux et les communistes. Mais tout ceci serait sans grande importance s’il n'y avait, nous l'avons dit, correspondance entre ces orientations et la pratique générale. Fuite devant le sens, impossibilité de vivre sans lui, conduites suicidaires, esquissées ou menées à terme, principalement chez les jeunes. Nihilisme envers soi. Mais terrorisme aussi. Pessimisme radical envers le corps social. Plus en profondeur, nihilisme qui se situe dans le refus de considérer le réel, à quelque niveau qu’il soit, et particulièrement de sa propre action: nihilisme des communistes excluant depuis cinquante ans la réalité au profit du cadrage idéaliste et doctrinaire. L'impuissance à créer des valeurs se double inévitablement du refus d'affronter la réalité telle qu'elle est.
* * *
Mais après cette esquisse sommaire du nihilisme, le thème que je veux aborder est celui de son rapport au christianisme. Sans entrer dans les questions théologiques, on aperçoit aussitôt deux orientations: d'abord la dimension collective, sociologique, historique, marquée par le « isme ». Le christianisme a eu un rôle social, et celui-ci n’a pas correspondu à ce que l'on pouvait espérer, à ce que les prémisses de la foi pouvaient donner à espérer. En face, il y a donc la réalité du message chrétien, la Révélation biblique, qui devient vérité pour une personne y adhérant par la foi et qui doit être considéré comme tel. Mais la difficulté tient à ce que l'on ne peut pas opposer si clairement les deux aspects. Le christianisme n’est pas seulement représenté par les autorités de l'Église, mais aussi par les courants cachés, les actions secrètes. Réciproquement le croyant authentique n'est pas seul, mais se trouve, du fait même de sa foi, inséré dans une certaine communauté de croyants et en devient alors solidaire du jugement que l'on peut porter sur elle à l'égard de son comportement historico-social. En même temps d'ailleurs il devient solidaire d'une continuité historique.
Mon adhésion personnelle à la foi me rend participant à un courant historique, avec sa dimension sociologique et politique. Je n'ai pas le droit de me déclarer vrai, authentique et pur, en condamnant tout ce que les ancêtres ont fait. Je ne peux rejeter l'Église des temps passés: j'en suis par la «communion des saints»... Or il semblerait à première vue que le christianisme soit, en tout, l'inverse du nihilisme, mais les choses ne sont pas aussi simples hélas et le christianisme est bien à la racine de tout le mal historique du nihilisme moderne 41 !
Il me paraît que la responsabilité du christianisme dans l'apparition du nihilisme peut se ramener à trois thèmes. La Transcendance absolue. La désacralisation. Le péché.
Le Dieu judéo-chrétien affirmé comme Tout Autre, absolu, transcendant n'est plus sur la Terre (malgré l'incarnation). Et plus il est épuré, abstrait, caché, plus, inversement, l'homme se trouve dépossédé, ramené à sa dimension terrestre, rabaissé. Dieu inaccessible dans le ciel, trop pur, et l'homme n'a plus aucune référence. Ce n’est pas « Si Dieu est mort tout devient possible » mais : si Dieu est l'Éternel, l’homme n'a qu'à se débrouiller tout seul. Or, ceci ne se produisait pas sans effets seconds: l'absolu de Dieu réduisait à rien les humbles valeurs humaines, les simples utilités relatives, les repères et les conduites de respect ou d'obéissance: tout ce qui était relatif était dévalué. C'était l'absolu de Dieu ou rien. Sans doute, j'exagère. Mais l'insoutenable de cette révélation a été ,si bien ressenti que des générations de théologiens se sont évertuées à revaloriser les valeurs humaines, le social, la morale, la politique, etc., et à rechercher des synthèses entre la Révélation et tout ce qui paraissait indispensable à l'homme pour vivre.
De même on essayait de légitimer l'art ou le droit, d'établir une continuité entre le divin absolu et le nécessaire, continuité établie souvent grâce à la médiation de la nature. Il n'en restait pas moins que le christianisme introduisait partout la négation de ce qu'il affirmait. A la limite on ne pouvait récuser ce Dieu dont le nom était imprononçable, inassimilable aux autres dieux et aux valeurs humaines et par conséquent facteur critique permanent, impossible à évacuer ou à réduire. Il était la dimension excédentaire inutilisable, et de ce fait, même dans les constructions les plus savantes, il redevenait l'insaisissable par quoi la construction était aussitôt remise en question. Ainsi, la transcendance était d'une part l'évacuation de Dieu hors du monde, la réduction de celui-ci à sa réalité seule, sans arrière-plan, sans signification, sans troisième dimension — et en même temps la relativisation de tout ce qui était dans ce monde, à la limite sa non-valeur. Laissant l'homme désemparé, au sens propre : sans remparts, sans forces. L'homme avait inventé le sacré, avait sacralisé pour se protéger et se donner un sens. Le christianisme dans l'absolu de la révélation détruisait ce sacré, et ne fournissait rien à la place. Seul celui qui «avait la foi» pouvait encore subsister. Mais tous les autres... De même le christianisme détruisait les religions grâce auxquelles l'homme réussissait à subsister, avec le courage moral et psychique venant des religions, mais ne fournissait à l'homme rien qui pût les remplacer car le christianisme n'est pas une religion. Il ne satisfait pas aux besoins religieux de l'homme, mais dans son essence et sa vérité les contredit.
Le christianisme ne se prétendait pas une religion supérieure aux autres, mais une antireligion, toutes les religions rattachant l'homme à un univers divin falsifié. Sans doute ce christianisme devenait sans cesse à nouveau une religion mais comme pour les synthèses de valeurs, il apportait avec lui la critique, la part irréductible, c’est-à-dire que la religion chrétienne était sans cesse remise en question par l'absolu révélé en Jésus-Christ. Et l'homme était alors laissé, plus pauvre et plus nu que lorsqu'il vivait dans son univers religieux.
C’était le même processus avec la morale. Il avait été possible d’élaborer des morales reconnues, acceptées par le corps social. Le Dieu biblique est totalement négateur à l'égard des morales. Il y a son commandement qui est la vérité. Aucune morale ne peut être construite à partir de ce hic et nunc. Il n'y a pas de morale chrétienne, malgré tous les efforts pour en construire. Aussitôt détruite par celui qui recevait la Révélation, toute morale dite chrétienne était niée dans son principe et sa réalisation par le radicalisme du Saint-Esprit. Mais que restait-il à l'homme? Il a bien fallu substituer quelque chose à tout cela et ce fut l'autorité de l'Église confisquant le Saint-Esprit. Le Dieu d'Israël puis de Jésus-Christ était un absolu sans compromis, et ceci détruisait l’ordre du monde, l'équilibre cosmique en même temps que ceux de la société. Aucune conjonction entre le Ciel et la Terre n'était plus possible. Pour être radicale, cette Révélation rejetait l’homme vers la Terre. Mais une Terre où les dieux étaient absents, une Terre où il n'y avait plus ni sens ni sacré. Le sacré dont la nature était investie garantissait ce milieu contre les emprises excessives de l’homme. Il provoquait le respect. Maintenant, du fait de la désacralisation provoquée par le christianisme, le monde naturel est simplement composé de choses, ce qui n'entraîne aucun respect. Il n'y a dès lors plus aucune limite. L'homme est implicitement autorisé à faire n'importe quoi sur ce monde sans âme, il n’y a d'autre obstacle que celui de son imagination et ceux de ses moyens. Quand ceux-ci augmentent, les utilisations illimitées du capital nature augmentent aussi, et les dilapidations.
Il n’y a plus de tabou, il n'y a plus de domaine interdit, comme il n'y a plus de souci d'un équilibre entre le matériel et le spirituel. Tout peut être utilisé, tout peut être fait. Que l'on agisse dans un sens ou un autre est en définitive équivalent, il n’y a plus que des critères d'utilité immédiate. Ceci, qui est bien entendu tout à fait contraire à l'esprit du christianisme, est pourtant l’un des résultats certains de la christianisation du monde, lorsque ce christianisme tut laïcisé. L'homme rejeté par la radicalité de la transcendance vers la Terre n'y trouve plus aucun signifiant ni aucune valeur.
Ce processus s'est doublé bientôt d'une critique du christianisme lui-même, qui était contenue en lui, qui ne pouvait manquer de se produire, du fait même du Transcendant critique. Le christianisme ayant assimilé ou annihilé les valeurs, comme nous l'avons dit, mais aussi les pratiques sociales, le rejet du christianisme aboutit à un nihilisme. Y compris un nihilisme des pratiques sociales et politiques. C'est-à-dire la possibilité de les déchaîner dans toutes les orientations sans aucune mesure, de les pousser à l'extrême sans que l'on puisse contester cet excès puisqu’il n’existe plus aucun critère externe. Les moyens sont la loi en eux-mêmes. Ce nihilisme se recouvre de la couleur de la liberté. Les imbéciles aujourd'hui ne cessent de vouloir triompher des tabous de la morale et de la loi. Ils ne savent pas, simplement, qu'ils sont habités par l'esprit du nihilisme, dont Hitler fut un modèle exemplaire.
Le dernier facteur développant le nihilisme à partir d'une conviction chrétienne a été assurément l'importance du péché. Sans doute le catholicisme avait-il entrevu le danger et, de ce fait, atténué la gravité du péché, créé tout un ensemble de moyens humains pour éviter que l'homme n'en soit écrasé. Mais un christianisme radical et la Réforme ont toujours mis l'accent sur cette condition de l'homme. Or, tout ce que fait l'homme, tout ce qu’il est se trouve dans cette fatalité. L'homme ne peut rien par lui-même, il ne peut atteindre aucun bien, aucun beau, aucune vérité. Tout est pourri et falsifié dès l'intention. Chaque acte, décision, projet expriment l’état fondamental du péché. L’homme est situé dans le mal sans issue, et tout ce qu'il fait, produit du mal, à partir du moment où il est séparé de Dieu. Et il est effectivement séparé de Dieu. Sans doute, le christianisme situait cet homme-là dans la grâce. Nous le reverrons. Mais se produisent deux phénomènes qui déforment tout, détruisent l’équilibre de la Révélation. D'abord l'emphase mise sur cette condition de l'homme par une prédication évangélisatrice. Tout un courant de prédicateurs du XVIIIe au XIXe siècle, principalement protestants, ont d'abord tonné contre l'homme pécheur, d'abord annoncé la perdition sans rémission. Et des générations chrétiennes n'ont entendu que cela. Ensuite, comme pour le point précédent, la laïcisation du christianisme, qui, perdant la référence au Dieu sauveur, a continué à conserver cette vue de l’homme mauvais et totalement corrompu (aussi bien Rousseau que Marx). On comprend dans ces conditions que cela puisse conduire à un nihilisme, à cette conviction que l'on ne peut rien espérer de bon de cet homme, placé dans un pessimisme radical et à la limite, au plan individuel, au suicide, car il n'y a aucun remède, aucune solution, aucune compensation.
* * *
Ces diverses orientations issues du christianisme, qui ne sont pas le fruit de la Révélation mais qui, historiquement, en sont des produits, ont eu des incarnations historiques. D'abord, inutile d'insister sur ce point bien connu, c'est la désacralisation qui a permis le développement des techniques et l'exploitation du monde sans limites. L'homme a pensé, dans son nihilisme même, que tout lui était permis, et pour les chrétiens on s'est attaché à démontrer grâce à la Genèse cette possibilité, l'homme étant désigné par Dieu pour exploiter la terre (mais il était laissé « libre » d'en faire ce qu'il voulait, donc aussi de la détruire !), ou encore la création était une simple ébauche, et c'était l'homme qui était chargé de la mener à bien... Et très vite les deux courants se combinent: l'homme a toute liberté pour exploiter à mort cette terre, il est même désigné par Dieu pour le faire, ce qu'il fait est donc légitime. Mais en même temps, il est fondamentalement pécheur, il a la conviction du mal absolu en lui, ce qui lui enlève non pas son activité mais sa joie, sa raison de vivre. Ainsi la négation du monde se combine avec la négation de soi-même, et l'exploitation de l'homme (pécheur) se joint à l'exploitation du monde (livré) dans un sombre devoir, une sinistre puissance, et l'obsession de la fin.
Comme conséquence du péché, toutes les œuvres de civilisation sont marquées de l'infamie de leur origine, tout est mauvais qui vient de la société, tout doit en être détruit. Les outrances terroristes ont parfaitement été préparées par ces convictions chrétiennes.
Officiellement écartées, oubliées, mais résidant au plus profond de l'homme. Ainsi par la destruction du sacré il y a un nihilisme envers la nature, par la conviction du péché, il y a un nihilisme à l'égard de l'homme et de la société. Sans doute reste la question : j'ai parlé à plusieurs reprises de «laïcisation» ou «sécularisation» du christianisme, mais tout cela aurait alors dû disparaître aussi! Nous sommes ici en présence d'un phénomène bien singulier. Qu’est-ce qui disparaît? La divinité de Jésus-Christ, le fait que Dieu soit le Père, la grâce et le pardon, le projet de salut et de libération par l'œuvre de Dieu, le fait que le monde dans lequel nous sommes est création, la providence, la promesse, la résurrection. le sens de l'histoire orienté vers la nouvelle création. Voilà le message qui est mis en question dans le processus de sécularisation. dans la négation scientifique (les diverses sciences: psychanalyse. histoire, psychologie, etc.), dans la négation politique, dans le grossier bon sens, dans l'agression marxiste matérialiste, etc. Mais on conserve soigneusement, précieusement le reste.
Sans doute la philosophie moderne et la psychologie et la psychanalyse ont-elles combattu fermement l'idée de péché, l'idée de culpabilité, l'idée de responsabilité, pour «libérer» l'homme. Il s'est alors passé ici un phénomène bien curieux, l'homme finit par être convaincu, en effet, que le péché (surtout originel) ne compte pas, et qu'il n'y a pas de responsabilité, et l'on peut alors faire ce que l’on veut, sans limite, ce qui se traduit aussitôt non par un comportement ouvert, libéré pour le « bien», mais par un égoïsme forcené, un mépris de l'autre, une volonté d'accaparement et de domination. Au moment où l’homme commençait à acquérir cette conviction qu'il n'était pas pécheur, que voit-il autour de lui, que lui est-il apporté par les millions d'images transmises par la télé? Pestes, famines, massacres, génocides, coups d'Etat dans le monde entier se soldant chaque fois par des exécutions sans nombre même quand ils ont eu les intentions les plus généreuses, l'installation de dictatures sanguinaires et arbitraires, le socialisme transformé en mécanisme d'oppression, de meurtre, de haine, le détraquage de la planète par nos moyens techniques, images de l'enfer chaque jour placées sous nos yeux.
Certes nous n'exprimons plus cela en termes de péché. Mais comment ne pas acquérir la conviction que l'homme est mauvais?
Et si Ton s’y refuse, ce n’est pas l’homme, mais le régime politique, l'organisation, les institutions. Il faut alors manifestement les détruire. Ce spectacle, se greffant sur les vieilles images chrétiennes, étouffées, cachées, mais toujours subsistantes, conduit à la conviction que ce mal absolu, qui ne peut être guéri (à cette échelle, seul Dieu pourrait y répondre, mais il n'y a pas de Dieu, et le désastre où nous sommes le prouve abondamment!) doit conduire à l’anéantissement. Il y a un vertige de la mort qui saisit les plus raisonnables quand ils voient ce qui se passe. Périodiquement le jugement porté sur le monde à partir de la conviction du péché faisait apparaître les fanatiques de la destruction, les moines et cénobites d’Alexandrie, les circoncellions, les millénaristes, les cavaliers de l'Apocalypse, etc. Mais maintenant, sur le vieux fond se greffe la vision concrète du mal envahissant. Il faut anéantir au plus vite cette société qui est l’enfer. Il y a maintenant la tentation généralisée d'un vertige nihiliste de cet ordre, peut-être aussi provoqué, au moins alimenté, par l'existence de possibilité d'un suicide collectif, la puissance des armes mettant fin à notre histoire et à l'humanité.
Ainsi le cheminement s’est bien effectué à partir du christianisme jusqu'à ce nihilisme. Il ne reste plus rien entre nos mains. Le christianisme avait tout détruit de ce qui n’était pas lui, et il portait en lui-même sa propre contradiction qui l’a, à son tour, détruit. Nous restons sans rien sinon des moyens énormes de destruction, et des moyens remplis de promesses mais dont, à leur tour, la mise en application conduit à des désastres dans tous les domaines. La responsabilité du christianisme ne saurait être rejetée.
Le problème mystérieux qui reste devant nous est quand même : Comment cela a-t-il pu se produire? Comment a pu être si totalement inversé, si radicalement perverti non seulement le discours vrai de la Révélation chrétienne, mais encore la vie chrétienne elle-même dont l'exemple, le seul légitime, le seul effectif est la vie de Jésus, au sujet de laquelle aucune négation ne tient? Toujours la même question, comment en un plomb vil l'or pur s’est-il changé ? Comment le socialisme, visant le bonheur et la liberté de l'homme, est-il devenu le stalinisme ou le marxisme, dictatures impitoyables? Le diable existerait-il? Enfin restons-en au christianisme. Car enfin il n'y a pas de plus totale négation du nihilisme que le christianisme, que la révélation chrétienne.
Il faut écarter maintenant une objection : « Peu m’importe ce que dit cette Révélation, ou la vie de Jésus, la seule chose qui compte c'est ce que les chrétiens ont fait au cours de l'Histoire, ce qu’ils ont produit comme courant et comme type de civilisation, et comment à titre individuel, ils se conduisent sur le plan économique (les capitalistes!). Il est possible qu'il y ait de pieux chrétiens individuels, mais ils ne comptent pas...» Cette question est à la fois grave et fausse. La première erreur était en effet de prétendre faire un État ou une société chrétienne, le christianisme n'a jamais été autre chose qu'une mutation de la personne fondée sur la foi dans cette Révélation. Il n’est pas collectif. Il n'y a de pluralité que dans l'Église, corps spécifique qui n'est pas une société, encore moins un pouvoir. La seconde erreur est de juger le christianisme sur ces œuvres collectives qui charrient tout le magma socio-économique mêlé à quelques fragments d'idéologie chrétienne. Oui mais c’est enfin cela qui fut appelé chrétienté et les chrétiens s'en sont bien réclamés?
La foi chrétienne est un antinihilisme. La Bible, dans sa structure fondamentale, est l'exclusion de tout nihilisme. Je rappellerai trois points.
Tout d'abord la Création (dont le récit dans la Genèse n'est évidemment pas la description d'une réalité concrète!): Ce qui compte ce n’est pas le fait d'expliquer ce qui existe, il ne s'agit en rien d’un mythe des origines, mais le fait décisif est la présence du Créateur et la relation à ce Créateur, c'est-à-dire l'existence d'une décision exprimant une volonté d'instituer un novum, l’archê, volonté qui n'est ni arbitraire ni négative mais positive et intégrée dans l’amour, volonté dont l'expression est celle de l'amour. Le monde existant n'existe qu'en fonction de, par rapport à cette volonté-là. Il n’y a dès lors aucun pessimisme, aucun nihilisme possibles, mais quand il y a refus et rupture (de la part de l'homme) parce que cette volonté-là, l’absolu non contraignant de cette volonté, subsiste telle quelle sans changement dans sa vérité, mais seulement dans ses expressions, dans ses «voies et moyens».
La relation à ce créateur implique que l'homme est en même temps libre et non autonome, qu’il ne peut pas positivement s'instituer comme loi à lui-même et au monde, il ne le peut que négativement. Il est institué, dès le départ, comme responsable (appelé à répondre de...) mais seulement responsable, rien de plus. Il n’a aucune conduite dictée, prédéterminée. La désignation de Dieu comme créateur veut dire que, en tant qu'amour, il respecte la décision et même l’indépendance de la création, lorsque l'homme veut prendre son indépendance par rapport à Dieu. Mais aussi, parce que ce créateur est l'Être même, il ne peut y avoir aucun nihilisme. L'homme peut tout mettre en question, mais, malgré ses affirmations glorieuses concernant la mort de Dieu, il ne peut atteindre son créateur. Le point final reste celui-là. Rien ne dépend de l'avatar historique. L'événement circonstanciel garde bien entendu de l'importance, puisque c'est là que l'homme exprime sa relation (positive ou négative) avec le Créateur et ouvre ou ferme la possibilité d'un novum. Mais aussi bien parce que le monde est création, il repose non sur la décision de l'homme mais sur l'amour du créateur. Si l'homme conçoit cette création, alors il ne peut exercer sa toute-puissance d'exploitation et de destruction. Ses moyens sont limités par le fait même qu'il s'agit de la Création et non pas de la Nature ou d'un milieu quelconque.
Un second aspect de la contradiction radicale entre la Révélation chrétienne et le nihilisme tient au fait que l'histoire est dotée d'un sens, qu'elle ne détient pas de façon intrinsèque (que l'homme pourrait anéantir) mais qu'elle reçoit. Nous rencontrons ici un nouveau motif d'étonnement. En effet, c'est Israël le premier qui a posé le problème de la relation avec la Nature et avec Dieu en termes d'histoire et non en termes de la philosophie, c'est-à-dire que ce Dieu est un Dieu dans l'Histoire (d'où, ensuite, avec Jésus, un Emmanuel), et qui inscrit son action dans cette histoire. Il y a un cheminement historique de Dieu avec l'homme. Si l'Histoire a un sens, ce n'est donc ni un sens métaphysique ni un sens méta-historique. La singularité du judéo-christianisme est celle-ci : l'Histoire n'a pas de sens intrinsèque, inclus, en soi — mais pas davantage un sens qui lui vient d'un extérieur incommensurable et inconnu. C'est la présence de Dieu dans ce cours de l'événement-homme qui fait qu'elle prend un sens au fur et à mesure de son déroulement, que chaque situation, chaque aventure a, en fait, un sens qu'il faut lire, qu'elle comporte un aboutissement positif, et que nous avons de ce fait à récuser ces lectures accoutumées aujourd'hui, qu’il s’agisse de la répétition indéfinie, ou du progrès incessant, ou de l'entropie inévitable, ou de l'avancée inéluctable vers le socialisme, ou du bruit et de la fureur, histoire de fou racontée par un idiot.
Tout cela est pour la pensée, la vie. la foi chrétiennes inacceptable. mensonger parce que l'histoire est habitée, au fur et à mesure qu'elle se fait, par une relation qui se développe dans un certain sens, positif mais non descriptible, une relation où le créateur assure que la fin n'est pas le chaos ou le Néant, ni la répétition pure et simple du meilleur des mondes. Si la fin positive nous est assurée, le cheminement actuel qui est laissé à notre initiative est indéfini et aléatoire. L'œuvre finale dépend des réalisations successives de l'humanité que Dieu accueille, sauve et reprend, en les assumant. Autrement dit, dans la Révélation biblique on récuse les deux tendances. Ce n'est pas: Dieu fait tout, l'homme n'a rien à faire, l'œuvre de l'homme est nulle (ou, pire : Dieu fait tout le bien et l'homme ne fait que du mal). Mais pas davantage : l'homme fait tout, et est exclusivement responsable du sens et de la fin de l'histoire, et par conséquent, s'il rate, c'est le désastre et la défaite universelle. Mais l'étonnement auquel je faisais allusion, c’est que, à partir de cet enseignement parfaitement clair et lumineux de la Révélation, on ait pu tirer la théologie d’un transcendantalisme selon lequel l'homme a à se débrouiller seul dans le monde sans guide, sans espérance et sans présence, comme s'il était vraiment seul au monde. Nous y reviendrons.
* * *
Au cours de cette histoire, le processus qui nous est montré comme la relation Dieu-Homme est le jeu entre promesse-réalisation-espérance-réalisation, c’est-à-dire que dans une situation concrète nous sommes sous une promesse, limitée, précise, de Dieu. Dans un délai plus ou moins long nous recevons l'accomplissement, la réalisation de cette promesse. Toute promesse accomplie donne naissance à une nouvelle promesse, il y a un rebondissement vers un autre horizon, à la fois historique et éternel, puisque l'historicité ne prend valeur que parce qu’elle est pénétrée par la promesse de l'Eternel. La conjonction de la réalisation de l’ancienne promesse et de l'apparition de la nouvelle fait que nous sommes appelés à vivre la situation actuelle dans l'Espérance. Celle-ci produit notre action. Il n'est pas vain d'agir, il n'est pas inutile de faire si peu que ce soit, de s'engager, car la réalisation de la promesse de Dieu est toujours la combinaison entre des commandements, des impératifs, des interventions (ni contraignants ni derniers) venant de Dieu et des initiatives de l'homme qui peuvent être aberrantes ou négatives, mais jamais non plus dernières ni irréparables, et qui ne tombent pas dans le néant du passé, ni ne sont vouées à l'Enfer, mais sont reprises par Dieu dans des situations toujours nouvelles, jusqu'à celle qui sera dernière, et véritablement nouvelle, le Novum de Dieu accompli comme «récapitulation » de toutes les entreprises de l'homme enfin arrivées à leur terme transcendant.
Dans ce cours d'histoire, à partir de l'expérience des exaucements de chaque promesse pour ceux qui savent les voir, l'espérance est possible, c'est-à-dire l'affirmation que contre tout calcul humain, contre toute appréciation, contre toute évaluation du futur probable, il y a encore, quand même, si sombre et tragique que soit la situation, une vérité qui existe — encore —, un homme qui tient — encore —, un pas de plus possible — encore — et une histoire ouverte à faire demain. Ceci est de l'ordre de la décision, de l'affirmation. Aussi bien sur le plan individuel que sur le plan collectif. Mais tout ceci étant, non pas une affirmation en l’air, gratuite, l'acte de foi absurde, déraisonnable et anti-réaliste, bien au contraire, affirmation décidée à partir d'une réalité déjà connue, rappelée, conservée, d’une réalité personnelle et collective historiquement vécue et de fait irréductible à tout autre facteur.
Ainsi nous pouvons affirmer que dans sa vérité profonde autant que dans son expérience, le christianisme est fondamentalement un antinihilisme. Le nihil. la mort, le néant, et corrélativement l’instinct de mort, le non-sens, le désespoir et encore la dérision, comme l’angoisse, sont l’inverse de ce que Dieu nous révèle de son action, de son être en Jésus-Christ, de sa relation avec nous, exactement l'inverse dont nous avons à savoir qu'il est déjà transcendé, déjà vaincu, déjà dépassé. Le nihilisme est une attitude rétrograde et finie.
La question est donc, comment le retournement, l’inversion d'une telle vérité a pu avoir lieu? Certes, ce que nous venons de décrire sommairement comme l'antinihilisme a toujours été présent, toujours maintenu dans des courants, des milieux de monde chrétien, a toujours été redit, répété, retrouvé, il y a toujours eu des ressourcements. Mais enfin, pour l'essentiel, il y a eu aussi l'inverse dont nous parlions dans notre premier point. Il faut essayer de comprendre comment on a inversé la Révélation jusqu’à en faire une source du nihilisme contemporain. Il me semble que l'on peut retrouver trois processus. Transformer le vécu mouvant de la relation en situation acquise et définie, objectiver et dissocier. La mutation est au fond celle que nous constatons sans cesse de changer l’histoire en métaphysique. Tenter de saisir un instantané pour l'expliciter absolument et le figer. L'erreur des disciples assistant à la Transfiguration et proposant d'installer des tentes pour rester dorénavant dans la lumière immarcescible, en compagnie de Moïse et d'Élie. Essayer de figer en un système arrêté, saisissable, explicable et répétitif ce qui est mouvement imprévisible vers une issue. Ceci conduit à chercher des conciliations dans l’instant, et de façon durable les inconciliables. Ainsi le Temps et l'Éternité. L'absolu et le relatif. La Nature humaine et la Nature divine en Christ, etc. Et changer en définitive le vivant en un expliqué et impliqué. Ce qui conduit à établir des pouvoirs (par exemple dans l'Église) et des relations de pouvoir. A partir de ce moment on s’engage dans des situations contradictoires et inextricables, dans des difficultés insolubles où seuls la négation, le rejet total et la dérision paraissent donner à l’homme une liberté. Mais c’est une liberté mortelle, dont l'homme finalement subira le mensonge et le néant. Ce que nous avons en effet vécu depuis le XVIIIe siècle occidental.
* * *
La seconde erreur, très proche de la précédente, c'est l'objectivation, c'est-à-dire la mutation de ce qui est donné comme vrai dans la Révélation faite par le Créateur dans une relation toujours personnelle, et qui est dorénavant pris comme un texte, arrêté, figé, devenu loi objective, révélation close, texte qui vaut par lui-même. Qu'il s'agisse de la Thora, du Sermon sur la Montagne, des Béatitudes, il y a toujours le même processus: la parole recueillie est valable en soi. Elle doit être scrutée pour elle-même. Elle est vraie dans sa lettre et dans son contenu. Elle est donc aussi généralisable: elle peut être appliquée à tous et partout. Elle a sa structure qui est signifiante par elle-même. Elle est objective, et donc dotée d'une objectivité «scientifique». A partir du moment où l’on adopte une telle attitude, il est évident que la contradiction naît aussitôt, démontrant que ce texte est incertain, non objectif, fonde sur des témoignages douteux et relatif à un milieu culturel fini... Dès lors, il ne reste plus d'issue que dans un remplacement, mais nous l'avons vu, après le christianisme le remplacement est impossible, tout ce qui apparaît est un substitut chrétien d’un christianisme récusé. Ainsi le communisme est un christianisme réédité, mais impossible à soutenir justement à cause de sa prétention à l'objectivité. Et la seule issue pour en sortir devient le nihilisme.
* * *
Enfin le troisième mouvement que je constate par lequel les chrétiens ont été responsables du nihilisme est la dissociation. Déjà le processus d’objectivation était aussi une dissociation, celle qui a rompu le lien entre la Parole et celui qui la dit, entre la personne et sa proclamation (par exemple le fait qu'une parole de Jésus n'est vraie que parce que c'est Jésus qui la dit). Mais il y a une autre dissociation, à l’intérieur du monde de la révélation contenue dans la Bible. La Révélation ne «tient», elle n'est antinihiliste que si l'on tient tous les éléments ensemble de façon indissociable. Si le Dieu Transcendant est celui qui s'incarne dans notre Histoire. Si le Dieu caché est celui qui se révèle (et réciproquement si le Dieu qui se révèle est le Dieu caché). Si la sainteté (séparation) est la condition de l'amour (et réciproquement). Si la foi produit inévitablement des fruits et si les œuvres sont nécessairement le produit de la foi. Si tout est accompli par Dieu et si nous avons tout à accomplir. Si Dieu est souverainement libre et nous aussi (jamais en rien conditionnés malgré la prescience et la prédestination !). Si le salut est accordé par pure grâce, les œuvres étant parfaitement inutiles et cependant devant Dieu rigoureusement indispensables...
Je pourrais allonger cette liste d'exemples des apparentes contradictions de la Révélation biblique. Contradictions en effet raisonnablement insolubles. Mais qui peut parler raison là où c'est le Dieu absolu, le Transcendant et le Tout Autre qui entre en relation avec nous? Tant que l'on tient le tout de cette Révélation, de façon cohérente et vivante, elle fait marcher dans et vers la vie. Sitôt que l'on dissocie, que l'on choisit (un texte, un aspect, une vérité) pour construire un système raisonnable et non contradictoire, alors on se précipite tragiquement dans le nihilisme. Un exemple: le péché dont nous avons vu l'importance pour la naissance du nihilisme occidental. L’erreur a été de séparer le péché, originel, personnel, de décrire l'homme comme homme pécheur en soi. L'homme sans Dieu 42 (mais comment pourrait-il être «sans Dieu » quand Dieu est Dieu !!). Et l'on a assisté à ce débat à la fois désastreux et ridicule: est-ce que le péché a tout corrompu chez l'homme? y a-t-il encore quelque chose de sain et de préservé (oui diront les catholiques, non diront les protestants). Le péché devient une catégorie en soi. L’homme pécheur devient une Nature, etc. On oublie seulement que jamais la Bible ne nous décrit le péché et l’homme pécheur de cette façon mais que c’est seulement à partir de la proclamation de la grâce et du pardon que nous apprenons le péché. C’est à partir du moment où nous prenons absolument au sérieux la Parole de Dieu que nous y découvrons que nous sommes pécheurs, nous, et non pas l'Autre, ni l'homme en soi, non pas de façon objective mais moi qui écoute cette parole. C'est à partir du moment où je crois au Christ crucifié que j'apprends quelle était la profondeur de mon péché. C'est donc en tant que pardonné que je puis me reconnaître pécheur. Alors que nous avons sans cesse rétabli l'ordre qui nous paraissait logique — à savoir: l'homme est objectivement pécheur, et Dieu lui pardonne, puisque dans notre logique nous pardonnons à un enfant quand (et après) il a désobéi.
De cette logique, nous tirons une loi générale, nous formulons l'universalité de l’homme pécheur. Et nous commençons par une proclamation abstraite et collective sur l'homme pécheur, une prédication du péché. Alors que bibliquement nous n'avons qu'une proclamation de la grâce et une prédication du pardon. La Révélation biblique au sujet du péché procède de façon rétroactive, alors que nous avons établi un mode processif. Mais à partir du moment où le pardon n'est plus entendu, où l'homme ne se sent plus gracié, il ne reste plus que le résidu du péché. Et le christianisme tombe à juste titre sous l'accusation d'avoir écrasé l’homme de culpabilité, de l’avoir enchaîné dans le mal. Et pour en sortir, pour échapper à ce mal, il y a alors négation de la volonté divine pour l'homme, de la loi, de toute morale, etc., donc entrée dans le nihilisme. Et l'on a exactement le même danger, le même mensonge actuellement avec toute la tendance qui tend à faire de Jésus et de l'Évangile un message politique (choisissant dans la Révélation une fraction concernant les pauvres, la révolution, etc.).
Dans les trois cas, ce qui disparaît c'est la présence active, actualisée, vivante, changeante de l'Être qui donne un sens. Et c'est à partir de là que soit la domination absolue de l’homme sur la nature (homme qui n'a plus à rendre compte), soit le péché (qui n'est plus pardonné, qui devient inexpiable) sont les facteurs du nihilisme. II faut alors se demander pourquoi, dans la Révélation, est-ce toujours la part vivante et le novum qui finalement disparaissent ? Précisément parce que c'est dans la révélation ce qui n'est ni situable, ni saisissable, ni raisonnable, ni objectivable, et qu'il nous paraît toujours que si nous n'arrivons pas à une réalité de cet ordre, nous ne sommes plus assurés de rien. Nous sommes, et aujourd'hui plus que jamais, des comptables assoiffés de certitudes claires, d'un avenir assuré, de devoirs simples et d'une ligne de conduite évidente. Nous avons horreur de l'incertitude de choses aussi fluctuantes que l'amour ou la grâce. Dire que Dieu nous aime ne nous rassure nullement. Nous préférons que l'on nous dise qu'il exige cinquante choses précises, et quand on les a faites, on est enfin tranquilles. Nous ne voulons pas une relation continue avec Dieu, nous préférons nous mettre en règle. Il n'est pas du tout satisfaisant pour nous que Dieu fasse grâce ou libère. Nous préférons le lier par nos vertus et être assurés qu'il n'est pas, lui, libre de décider ce qu'il veut.
Ainsi nous avons sans cesse cherché à objectiver la relation avec Dieu. Nous avons élaboré l'idée d’une Nature qui serait notre point de référence puisque créée par Dieu, et être conforme à la nature devenait suffisant. Nous avons institué des souverainetés (ecclésiastiques ou politiques) qui représentent Dieu sur terre et avec qui une relation claire pouvait s'établir. Nous avons surévalué le droit, faisant du droit une expression de la volonté de Dieu. Or, nous remplacions la souveraineté de l'amour par celle du politique, et la liberté par les devoirs. Mais c'est très exactement cette construction qui préparait l'ouverture sur le nihilisme. Car rien de tout cela ne pouvait résister à la question simple, étouffée, mise sous le couvercle pendant tout le temps que le contrôle social est suffisant mais qui ne peut l'être indéfiniment, «Pourquoi?» — Pourquoi faut-il obéir au droit, à l'État ?, etc. Pourquoi faut-il accepter telle morale?, etc. Personne ne peut répondre. A partir du moment où cette question se fait jour, éclate l'absence de signification de tout ce que nous sommes appelés à faire, qui va s'exprimer dans faction pour faction, le pouvoir pour le pouvoir, la consommation pour la consommation, la croissance pour la croissance... tout ce qui comble le vide laissé par la situation où nous sommes d'avoir maintenant un Dieu inerte, et comme rien de tout cela ne peut finalement nous satisfaire, la destruction, le vide, le hasard, viennent nous tenter, nous conduire vers le néant qui apparaît finale״ ment comme la seule issue, comme un destin fatal, sans rémission, et qu'il faut, tant qu’à le subir, le faire survenir le plus tôt, mettant fin à cette aventure humaine devenue absurde, quand l'amour n'est plus 43.
Si l'on admettait que ce que le Nouveau Testament entend par christianisme et être chrétien était conforme aux idées humaines, propre à plaire à l'homme, à le flatter comme s'il s'agissait de sa propre invention, d une doctrine sortie de son cœur: il n'y aurait pas de problème ! Mais il y a un « mais ». Une difficulté : Ce que le Nouveau Testament entend par être chrétien est justement ce qu'il y a de plus contraire a l'homme. C'est pour cet homme un scandale. Ou bien ce contre quoi il doit se révolter, ou bien ce dont il doit chercher à se débarrasser par ruse et à tout prix, par exemple grâce à cette escroquerie qui consiste à appeler christianisme exactement le contraire... puis à rendre grâces à Dieu de la faveur immense d'être chrétien! «Rien ne déplaît plus à l'homme, ne le révolte davantage que le christianisme du Nouveau Testament : vraiment annoncé, il ne peut gagner ni chrétiens par millions, ni salaires et profits terrestres !... Alors se produit la confusion : pour que les hommes acquiescent, il faut que la chose annoncée soit de leur goût et les séduise... Et ici réside bien la difficulté : elle ne réside nullement à montrer que le christianisme officiel n'est pas celui du Nouveau Testament mais à montrer que le christianisme du Nouveau Testament et ce qu'il entend par être chrétien sont des choses profondément désagréables à l'homme» (Kierkegaard, op. cit., 167). «Jamais, pas plus aujourd'hui qu’en l'an 30, la révélation chrétienne ne peut plaire à l'homme: le christianisme a toujours été pour lui au fond de son cœur un ennemi mortel. Aussi l'histoire témoigne-t-elle que de génération en génération existe une classe sociale hautement respectée (les prêtres) dont le métier consiste à faire du christianisme exactement le contraire de ce qu'il est» (Kierkegaard, op. cit., 240).
* * *
Nous avons jusqu’ici tracé les contours de cette subversion. Nous avons parcouru une histoire. Nous n’avons pas atteint le fond du problème: celui du pourquoi, après celui du comment. Au fond, jusqu’ici nous avons cherché à répondre, analytiquement, à ce «comment a-t-il donc pu se faire que la Révélation du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jésus-Christ, que les Évangiles aient produit le christianisme, si loin de son origine, si contraire...?» Toutes les explications d'ordre sociologique ne pouvaient pas, en effet, dépasser ce «comment». Il n'y a pas, dans la trame de cette Histoire, un point où accrocher le «pourquoi». Il faudrait soupçonner, au cœur de ce mouvement sociologique, quelque sombre machination, quelque main invisible, quelque démon caché. Rien ne permet de le dire, sinon en passant à un autre plan, celui du spirituel auquel nous reviendrons en effet. Pour le moment, il faut en rester au constatable. Si nous posons ce «Pourquoi donc en a-t-il été ainsi?», nous ne pouvons y répondre par une considération de type global et collectif. Il faut considérer le rapport de cette Révélation avec l’homme, l'homme banal et quelconque à qui elle était adressée. Et ceci rend un son plus tragique.
* * *
Nous avons pu avoir l'impression que le X dont nous parlions au début était victime d'une effroyable conjuration de toutes les forces du monde, que pouvoirs et séductions s’étaient unis pour transformer cette Révélation, cette œuvre de Dieu en un banal, conforme et vulnérable christianisme. Et l'on peut s'étonner qu'il n’y ait pas eu plus de résistance. Il faut, justement ici, se rendre compte de ce que s’il n'y a pas eu de plus forte réaction, si le Saint-Esprit ne s’est pas manifesté dans toute sa grandeur et sa lumière; si les chrétiens, les Églises semblent avoir si facilement cédé, cela vient avant tout de ce que, en lui-même, ce X était parfaitement inacceptable, intolérable, insupportable, invivable, pas seulement dans le domaine intellectuel, pas seulement lorsque Paul annonçant la résurrection aux philosophes athéniens se fait moquer de lui. Non.
Ce n’est pas à cause de la difficulté d'explication de cette Révélation, ce n’est pas parce qu'il y a des «mystères», la naissance virginale, les miracles, la Résurrection, etc. Bien au contraire, nous sommes là en présence de facteurs tout à fait positifs, tout à fait acceptables pour l'homme moyen. C’est du religieux, du merveilleux, c'est excellent. L'homme, à toute époque, est assoiffé de tranquillité religieuse, d'assurances de vie éternelle, de consolations pieuses; il croit aux devins, aux magiciens, et les miracles ne le rebutent pas. C'était une vue simpliste du XIXe siècle, ou de nos années cinquante, de considérer que l’âge de la science avait rendu l'homme raisonnable, «adulte» comme on disait, et que de ce fait on ne pouvait plus lui parler miracles et revie des morts et qu'il fallait « démythologiser», quelle ignorance chez Bultmann! Quel enfantillage! L'homme est toujours aussi crédule (voir l'énorme succès de Nostradamus en juillet 1981) et toujours prêt à entrer dans des voies mystérieuses (voir le succès des sectes les plus absurdes depuis vingt ans...).
Si la Révélation est intolérable, ce n'est en rien à cause de son revêtement mythique ou légendaire, au contraire, c'est cela qui risque toujours de la faire le mieux accepter, mais en la dénaturant, en la prenant en tant que sacré, merveilleux et religion. L'intolérable est plus profond. Nous nous bornons à renvoyer, pour un premier ordre de réponse, à ce processus étudié plus haut de la désacralisation qui produit une resacralisation de cela même qui a été le facteur de la désacralisation. Retenons ceci, car nous sommes sur la voie, mais sans nous répéter: ce mouvement nous indique seulement qu'il est parfaitement intolérable pour l'homme de vivre dans un univers religieusement désert, dans un monde désacralisé, il lui faut une religion cl il se précipite alors sur ce vainqueur glorieux de la Méduse qu'il adorait hier. Il refait de la Révélation de Dieu une religion, chargée de légendes, de mythes, de mystères, d'extases et de religiosité. Je n'y reviens pas.
De même, un autre aspect ne nous retiendra pas longtemps, car il a déjà été abordé dans des chapitres précédents. Le X apporté à l'homme est essentiellement inorganisable. Il n'y a ni stabilité, ni fonctionnement, ni permanence collective, ni agrégation, ni cohérence de groupe possibles lorsqu’on veut vivre de la Révélation, et lorsqu'on place ce X au centre et comme seule vérité. Il est parfaitement invivable socialement. Quand on nous dit que l'Église est constituée par le Saint-Esprit à la Pentecôte, bien. Mais quand nous apprenons que le Saint-Esprit est comme le vent qui souffle où il veut et quand il veut, dont nous ne savons ni s'il reste ni s’il s’en va... Alors? L’Église peut se déclarer propriétaire du Saint-Esprit, mais elle a alors trahi sa vérité et sa légitimité. Quand on nous dit que l'Église est constituée par tous ceux que Dieu appelle, bien. Mais où sont-ils? Qui trace la limite? On en vient à dire que cette Église a un centre, Jésus-Christ, mais aucune circonférence. On ne peut s'assurer de personne ni exclure personne. Nous croyons avoir trouvé la solution grâce au baptême. Ceux qui appartiennent à l'Église sont baptisés, et les baptisés sont l'Église. Bien. Malheureusement, de façon très claire, le Nouveau Testament distingue le baptême d'eau et le baptême d'esprit. Les deux ne coïncident pas (sauf quand l'Église mensongèrement en décide ainsi!). Et nous voici replacés dans la difficulté précédente!
Quand on nous dit que l'Église a des ministères, que c'est à partir d'eux que s'organise sa vie, bien. Mais aussitôt il faut se rappeler que ces ministères sont des dons du Saint-Esprit, pas du tout quelque chose de permanent, d'organisé. Ce qui nous conduit à inverser le mouvement biblique: nous établissons des postes de pasteur, ou bien des bénéfices de curé, d'évêque, etc., et ensuite nous garnissons ces postes avec des personnes que nous jugeons adéquates. Mais c'est l'inverse du mouvement montré dans les Épîtres : le Saint-Esprit donne à son Église des hommes qui ont des dons, de charité ou de parole ou d'enseignement, et l'Église doit alors leur faire une place, même si elle n'était pas prévue. Si, pendant un temps, le Saint-Esprit ne donne pas celui qui a l'esprit de prophétie, mais fournit celui qui a le don de faire des miracles, eh bien, cette Église doit changer de forme et d'habitudes!
Sans doute en face de cela répondra-t-on que notre Dieu n'est pas un Dieu de désordre, d'incohérence, d'arbitraire, mais un Dieu d'ordre. Bien sûr. Malheureusement tout l'Ancien Testament est là pour nous dire que l'ordre de Dieu n'est pas l'ordre conçu et voulu par l'homme. L'ordre de Dieu n'est pas du tout organisation et institution (c'est l'opposition entre les juges et les rois). Il n'est pas identité, en tous lieux et en tout temps, il n'est pas répétition et habitude : au contraire l'ordre de Dieu réside dans le fait qu’il pose sans cesse un nouveau, un commencement. Notre Dieu est le Dieu des commencements. Jamais celui des redondances et des circularités. Dès lors, effectivement, si on veut être fidèle à sa Révélation, son Eglise est parfaitement mouvante, fluente, renaissante, jaillissante, créatrice et inventive, aventureuse et imaginative. Elle n'est jamais organisable, institutionnalisable, pérenne. Si les portes de la Mort ne prévaudront pas contre elle, ce n'est pas parce qu'elle est une bonne forteresse, bien organisée, bien solide, mais parce qu'elle est vivante. Vie, c'est-à-dire aussi mouvante, changeante, surprenante que la vie. Et quand elle devient une puissante organisation fortifiée, c'est alors que la mort a gagné. Ainsi même, à l'humble niveau de l'Église, la Révélation est inorganisable, et de ce fait socialement invivable. Alors combien plus quand soudainement les chrétiens se voient chargés de la «société» !
Si l'Église, vraie, est inorganisable à cause de la vérité du Christ, combien plus une société entière! Ce que nous dit la Bible est inutilisable pour une société. C’est une percée qui ne peut être contenue. On a pu normaliser la désintégration atomique, mais la désintégration produite par l'Évangile ne peut pas être normalisée; quand on croit l'avoir fait, simplement l'Évangile n'est plus là. On a refabriqué une religion, le christianisme, qui n'a plus rien à faire avec Jésus-Christ. Sitôt que le X est pris au sérieux, il est impossible de faire fonctionner une société. Il est impossible de coordonner de façon durable les conduites. Il est impossible de mettre en œuvre ce X sur le plan social.
Comprenons-nous bien: je ne dis pas que la société ou l'État soient le mal. Je dis qu'ils ont à exister en fonction de leurs lois propres, de leurs principes, de leurs nécessités. Et tout cela est bien utile à l'homme qui, sans société ou sans organisation, ne pourrait pas vivre. Mais je dis que tout cela n'a rien à faire avec le X de la Révélation. Que celui-ci pénètre dans ce corps social et y devient un facteur actif, vivifiant, critique, perturbant, inadéquat, ou stimulant. Jamais une institution appartenant à ce corps social. Jamais un principe d'organisation de ce corps social. Je reprendrai l'exemple de l'Incarnation. Le corps de Jésus était de toute certitude un corps humain comme n'importe quel autre. La circulation de son sang ou sa digestion obéissaient aux règles normales de la physiologie. Cela n'avait rien à voir avec sa filialité divine. Il a eu faim. Il a été fatigué. Il a souffert, etc. Comme n’importe qui. Et là-dessus, là-dedans, sans que ce corps soit changé, intervient le Saint-Esprit, Dieu lui-même tout entier.
La relation entre le X révélé et le corps social est la même. Cela ne change ni la structure ni le fonctionnement de l'État ou de la politique. Cela s’établit donc dans une relation conflictuelle. Et c’est fatigant. C’est usant pour les uns comme pour les autres. C’est insupportable. C’est ce que j'appelle l'intolérabilité sociale de la Révélation. C’était tellement plus pratique de conclure un gentlemen agreement. Tellement plus satisfaisant pour les chrétiens de faire une Église organisée, des institutions chrétiennes, une société chrétienne, une politique chrétienne. Ainsi, ce n'est pas parce que la société était mauvaise que la subversion a eu lieu, mais parce que la Révélation était socialement intolérable.
* * *
Le pire, c'est que l'intolérable est encore plus profond! Il se situe directement dans le cœur de l’homme. Tout ce que l'Évangile nous annonce est intolérable, inacceptable, imbuvable pour l'homme réel, l'homme de chair et d'os, l'homme de n'importe quelle société. Reprenons quelques grandes certitudes.
La grâce. Vous croyez que c’est agréable? Apprendre ainsi que l'on est gracié. C'est-à-dire que cela ne dépend pas de moi, que je n'y peux rien. « Cela ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court... » La grâce est odieuse pour l'homme. Il n'a aucun plaisir à se savoir comme un condamné par nature à qui un bon prince vient généreusement accorder la vie, comme ça, sans raison apparente, sans motivation réaliste que nous pourrions comprendre. Arbitraire pur: je fais grâce à qui je fais grâce et miséricorde à qui je fais miséricorde. Comment le saisir, l'obliger, le contraindre ce Dieu? Aucun sacrifice, aucune cérémonie, aucun rite, aucune prière ne peuvent valoir la grâce, puisque précisément elle est purement gracieuse et totalement gratuite! J'en serais heureux? mais non, c'est tout le fameux principe du don/contre-don, de l’échange des cadeaux qui est fichu en l'air par cette affaire de grâce, gratuite, prévenante, sanctifiante, etc. Or, s'il faut en croire les spécialistes, ce mécanisme du don/contre-don est vraiment décisif dans les relations et dans la « nature » humaines. Voilà donc la Grâce totalement inacceptable dans cette perspective.
Mais il y a plus: la grâce exclut aussi le sacrifice. Girard a parfaitement raison quand il montre à quel point le sacrifice était aussi un facteur fondamental de l'être humain, il ne peut y avoir de vie acceptée ni de relation sociale sans sacrifice, et voilà que justement cette grâce gracieuse récuse la validité de tout sacrifice humain, elle ruine un fondement du psychisme humain. La Révélation est essentiellement contrariante et pas plus qu'elle ne satisfait le besoin de religieux, elle ne satisfait non plus aucun autre besoin ni les grandes aspirations ni les grandes assurances de l'homme, par exemple le besoin d’autojustification. L'homme est possédé par une volonté obsessionnelle de se justifier lui-même, c'est-à-dire en même temps de se déclarer lui-même juste, d’être juste à ses propres yeux, de paraître juste aux yeux de ses proches, de ses voisins, de ses connaissances et enfin d'être déclaré juste par le groupe tout entier auquel il appartient. Dans les conduites humaines et dans les mouvements sociologiques cette soif d'autojustification est constante, fondamentale. L'exigence de justification ou de rationalisation est de mieux en mieux reconnue aujourd'hui, parce que c'est par cette voie que l'homme se reconnaît une consistance 44. On sait maintenant que des sujets contraints par pression ou par engagement d'adopter un parti autoritairement en viennent inévitablement à le justifier en le présentant comme un libre choix. Et par contrecoup, on légitime le pouvoir qui nous contraint.
Il ne peut y avoir de stabilité de la société que si ses membres y sont justes et justifiés par leur appartenance même à ce groupe. Or, voici que la Révélation du Dieu du Sinaï, et celle de Jésus-Christ plus encore viennent inexorablement contredire, contrebattre, exclure cette volonté passionnée, ce besoin irréductible. Non, l’homme n’est jamais juste. Il n'accomplira jamais ce que ce Dieu demande. Quelle que soit sa passion, son amour pour la Thora, ses scrupules et ses vertus, ce n'est jamais «ça», devant Dieu il reste toujours pêcheur, toujours en dette, toujours injuste fondamentalement. Le jeune homme qui vient à Jésus, assurément un bon pharisien, et qui lui dit: « Maître, j'ai fait tout cela (tout, c'est-à-dire cette Thora avec ses mille prescriptions minutieusement détaillées...), que faut-il encore que je fasse ? » Voilà la situation, j'ai tout fait, et je sais bien qu'il y a encore quelque chose à faire. Mais quoi? Va, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres... Il y a de quoi désespérer. Et voilà que Jésus vient encore aggraver cette situation. D'abord en affirmant qu'il n'y a pas un yod de la loi qui ne doive être accompli, ensuite en «spiritualisant» cette loi. (« Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : tu ne commettras pas d'adultère, mais moi je vous dis que si vous jetez un seul regard sur une femme pour la désirer, vous avez déjà commis l'adultère avec elle.») Enfin en faisant apparaître par sa vie et sa mort que cet homme injustifiable devant Dieu est en réalité justifié par grâce par l'amour de Dieu.
Entendons bien : « il est justifié». La pire injure qui puisse être faite à l'homme. Il est dépossédé de sa grandeur, de son autonomie, de sa faculté de justice. On (car à ce moment et dans cette colère, Dieu devient On) le justifie de l’extérieur. Un prince souverain accorde une grâce a son sujet prosterné dans sa souillure et son abjection, dont il ne peut arriver à se débarrasser par lui-même. Cette justice, ce n'est pas l'homme qui se la donne, il n'est même pas capable de dire en quoi elle consiste. Il ne peut se l'approprier, il ne peut s’attribuer à lui-même ni la vertu de justice ni la gloire de s'être justifié (gloire si importante puisque tant de contes et légendes reviennent en définitive à cela, le héros triomphe des mille épreuves du mal, et finit par accéder à la récompense suprême qu'il a conquise, et qui correspond toujours soit à l'amour absolu, soit à la pureté absolue, c’est-à-dire à la justice obtenue au prix de tant d'épreuves: cette conquête est exactement antichrétienne, si parodique de la Révélation que puisse être la quête du Graal ou le cycle de Lancelot...). Voici donc par cette déclaration que l'homme est justifié par grâce, par l'amour souverain de Dieu manifesté dans la Mort de Jésus, l'homme dépossédé de ce à quoi il tient essentiellement: être lui-même l'artisan de sa propre justice.
Arriver à se remettre entre les mains de Dieu pour être justifié nous hérisse, nous rebrousse. Et mille fois nous avons entendu cette objection indignée : « Mais alors que faites-vous de la dignité de l'homme?» Eh oui ! Il faut bien l'admettre, dans la Bible, il n'y a pas de dignité de l'homme. Il n'y a jamais que le «Non sum dignus» préalable à la possibilité de l'Eucharistie.
Nietzsche a raison. C'est lui qui exprime la pensée naturelle, normale de l'homme naturel et normal, il n'est pas un démoniaque démolisseur du christianisme, il n'est pas un philosophe de génie, il est tout simplement l'homme naturel prenant au sérieux ce qui est dit dans la Bible, et le refusant comme inacceptable avec la dernière énergie. Or, c'est encore la même situation avec la sanctification, avec la libération: c'est toujours un acte extérieur à nous, une décision que nous n'avons pas prise, mais qui ressortit à la libre grâce de Dieu qui vient nous sanctifier (c'est-à-dire, ne l'oublions pas, non pas faire de nous des petits anges mais nous mettre à part pour un service que Dieu attend de nous), et qui vient nous affranchir, nous libérer. Nous étions esclaves et voici qu'un tiers (non pas notre ancien maître) vient par pure bonne volonté nous affranchir.
Je suis donc un objet ? un simple mannequin à qui Dieu attribue justice, sainteté, liberté... Non pas! Je suis bien devant Dieu un homme (sans quoi il ne se serait pas donné la peine terrible de mourir en son Fils), mais empêtré dans une situation telle qu'elle est véritablement, radicalement sans issue, dans une toile d'araignée inarrachable. Et il faut bien que l'on vienne me libérer pour me permettre d'être cet homme vivant. Autrement dit, Dieu ne cherche nullement à m'humilier, mais ce qui est mortellement atteint dans cette situation, ce n’est ni mon humanité, ni ma dignité, c’est mon orgueil, c'est la vaniteuse déclaration que ״ Fara da se», c’est le Matamore... Et cela l'homme ne peut pas l'accepter. Il faut à ses propres yeux qu'il puisse se déclarer lui-même juste et libre 45. La grâce, il n'en veut pas. Il veut fondamentalement son autojustification. Alors commence le patient travail de réinterprétation de la Révélation pour en faire un christianisme à la gloire de l’homme, dans lequel l'homme ait le mérite de sa propre justice.
Cette justice qui m’est attribuée de l’extérieur, non seulement ce n’est pas moi qui en suis l'auteur, !nais encore bien pire, je ne la possède pas. Je n'en suis pas propriétaire. Elle n'est pas une qualité intrinsèque de ma Nature. Et cette constatation, je dois la faire pour tous les éléments de la vie chrétienne. La foi? mais elle ne m’appartient pas. Elle m'est donnée. Elle me fait vivre, elle est au cœur de mon action et de ma pensée. Elle n'est pas un objet que je prends et que je puis quitter à ma guise. Elle vient de la grâce. Elle fond sur moi comme un épervier, elle me saisit et m'emporte, peut-être «là où tu ne voudrais pas». Et ceci est tellement inacceptable pour l’homme qu'il la transforme aussitôt comme en témoigne la formule traditionnelle «Avoir la foi, ne pas avoir la foi». Je veux absolument la tenir, la détenir, qu'elle soit bien à moi, et qu'il dépende bien de moi de la prendre ou la quitter. J'ai montré ailleurs 46 le caractère totalement antichrétien de cette formule.
Mais l'avoir joue ici dans tous les domaines. C'est la même chose avec le salut. Je tiens absolument à en être maître et propriétaire. Je veux bien être sauvé par grâce, admettons. Mais une fois que c'est fait, c'est fait, n'est-ce pas? J'entre dans un état stable, solide, prévisible, invariable. Et voilà que tout au contraire, pour le salut comme pour la foi, comme pour la liberté, je ne suis pas entré dans un état stable. Ce n'est pas une affaire faite, achevée. Je ne les tiens jamais. Je n'en suis en rien propriétaire. Ce n'est pas une situation acquise. Je peux perdre cette liberté (c'est Paul lui-même qui nous le dit!). Avec Dieu, l'affaire n'est jamais faite. Je ne suis jamais installé.
Or, nous avons absolument besoin de stabilité, de certitude, de constance. Nous sommes tous juristes devant Dieu. Mais la grâce n'est précisément pas une affaire juridique! Nous avons absolument besoin d'être propriétaires 47 ! Je ne vais pas me livrer à une attaque contre la propriété privée! Il ne s'agit d'ailleurs pas d’une affaire économique ! Mais nous avons besoin d'être propriétaires de notre vie. Quelle gloire de pouvoir affirmer: «ton corps est à toi ». Propriétaire de mes qualités, de mon destin. J’ai besoin d’être sur un terrain stable, d'avoir des droits acquis. Et voilà que précisément la grâce dans son mouvement contredit cette prétention. Nous rappelle parfois durement, parfois avec humour, que toutes ces prétentions ne sont rien de plus que des rodomontades. Ton corps est à toi. Sans blague: tu verras dans soixante ans, si vraiment il est à toi, ou bien aux rhumatismes! Tu veux un état stable? mais comment oublier que «panta rhei»? Tu veux être propriétaire, alors relis les admirables textes de Michaux «Mes propriétés»... Et j'ai pris exprès des données non chrétiennes. Or, ce que te donne cette grâce, c'est un nouvel état, une ouverture sur une vie qui n'a plus rien à faire avec tes petites prétentions, mais c'est vrai cela ne vient pas de toi. Tu n’en es pas le propriétaire. Donc, l'homme a cherché à transformer ceci en sa propriété. Le christianisme (isme) est l'expression de l'«instinct de propriété» de l'homme.
* * *
Mais voilà une bien autre affaire ! Dieu est qualifié par Jésus de Père. Et nous voici plongés dans un autre conflit, une autre contradiction au fondement de mon être. Je serai très bref, c'est un domaine qui n'est pas le mien. Tout bêtement nous avons cru que c'était un grand progrès que Dieu puisse être pensé comme le Père, non pas le terrible Juge, ni le Créateur lointain, ni l'Impersonnel absolu éternel, mais le Père, tout proche, tendre et bon. D'ailleurs c’est quand même bien cela qu'évoque Jésus: « Donnerez-vous une pierre à votre fils s'il vous demande du pain, ou un scorpion s'il vous demande du poisson? Alors si, méchants comme vous l'êtes, vous donnez de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les Cieux vous donnera-t-il...»
Hélas nous avons appris que les choses n'étaient pas aussi simples. D'ailleurs déjà dans ce récit le terme de «donner» est suspect n'est-ce pas? Nous avons appris que les relations entre père et fils n'étaient pas ce pur amour, cette affection sans borne, sans arrière-pensée, sans jalousie, sans calcul. Nous avons appris que le père n'est pas l'image rassurante protectrice et tendre, et que le fils n'est pas ce sur quoi se porte toute l'affection du père. Non, non, cela c'était l'imagerie d'avant! Mais la réalité profonde est tout autre. Et il y a le complexe d'Œdipe. Et le père est l'obstacle. Le fils est le rival. Les relations sont pourries, l'amour est faux, ce qui préside c'est une haine meurtrière. Le fils doit tuer le père. Le père doit manger le fils! Que nous sommes loin aujourd'hui de cette merveilleuse entente que célébrait encore Péguy, «Un homme avait deux fils»... ou encore dans cette ode admirable sur le Notre Père où il soutient que lorsque Jésus nous apprend à appeler Dieu notre Père, il désarme ainsi la colère de Dieu, Dieu ne peut plus rien contre celui qui l'interpelle ainsi...
Or, je ne crois pas en effet que la psychanalyse, en dévoilant ce qu elle a dévoilé, ait menti, ou perverti le réel. Elle l'a dévoilé. Et de ce fait, nous sommes placés par la Révélation dans une situation terrible et contradictoire. D'un côté Jésus a raison. Mais n'oublions pas que justement il ajoute: Méchants comme vous l'êtes! De l'autre la rivalité, l'hostilité père-fils est bien réelle. Dès lors, le mouvement n'est pas: nous savons à quel point l'amour entre un père et un fils est merveilleux, donc quand nous apprenons que Dieu est pour nous un père nous sommes rassurés, cela nous garantit son amour (ce que l'on pense tout spontanément!). Mais au contraire: puisque Dieu est le Père et qu'il vous a aimés sans aucune arrière-pensée, sans aucun intérêt pour lui, qu'il s'est donné, qu'il est l'expression totale de l’amour qui se donne et ne possède jamais l'autre, puisqu'il est Dieu comme Père et Père comme Dieu, alors vous aussi soyez donc des pères comme lui. soyez des fils comme le Fils. C’est un appel à la transformation de cette relation viciée, vicieuse, mais hélas fondamentale de l’homme.
Une fois de plus la Révélation de l'X vient contredire essentiellement notre croyance et notre attitude. Il suffit de songer aux deux exemples suivants bien connus. A partir de cette vue que Dieu est Père, qu'est-il arrivé? Nous le voyons au Moyen Age ou à l’époque moderne : un absolutisme encore exacerbé de la puissance paternelle! Bien entendu, on n’avait pas attendu le christianisme pour cela. Rappelons-nous la Patria potestas romaine. Mais quand même le christianisme a renforcé l'autoritarisme du père (comme du roi), qui a exigé d’être considéré comme Dieu ! La Révélation a été inversée, mais dans le sens indiqué par la psychanalyse! Et quand on attaquait cette puissance paternelle, comme le faisait Molière par exemple, c'était la «religion» que l'on mettait en cause.
Le second exemple est de notre temps. Combien de théologiens n'avons-nous pas entendu dans les années cinquante déclarer que, dorénavant, il n'était plus possible de parler de Dieu comme Père. Cette «image» était bonne pour les temps d'obscurantisme intellectuel, mais maintenant la science avait dessillé nos yeux! Elle nous a appris à quel point la relation père-fils est vicieuse. Donc, il faut abandonner cette comparaison. Dans les Evangiles, le terme Père était seulement une image de Dieu, et comme toutes les images elle est fausse. Ainsi Dieu n'est pas le Père, mais c'était seulement par commodité de langage et par ignorance qu'on le qualifiait ainsi, ce n'était qu'une image et pas du tout une réalité vivante, existentielle, il faut nous en débarrasser et détruire celte représentation, comme toutes les autres... On voit à quel point ainsi la Révélation vient contredire notre connaissance et notre sagesse, à quel point elle est insupportable...
* * *
Et que dire de cette autre idée qui nous était apparue essentielle dans la vie de Jésus-Christ, celle de la non-puissance, liée à l’antipolitique. Quoi de plus contraire à ce que nous sommes? Est-ce que l'esprit de puissance n'est pas au cœur de toutes nos actions? Il paraît qu’il existe parmi les peuples dits primitifs des tribus qui ne connaissent pas la violence et ne cherchent pas la domination. Je veux bien. Mais nous sommes là en présence d une telle exception qu’on ne peut absolument pas la prendre comme type naturel de ce qu’est l’homme en général. Si tant est qu’existe un «homme en général».
Si nous considérons seulement les peuples historiques, que voyons-nous? Des guerres, des conquêtes, une volonté d’expansion, l’écrasement des vaincus, l’exaltation de la puissance, la recherche de la grandeur... Ne disons pas que c’est l'Occident! Que c’est le résultat de Rome ! Car enfin l’Égypte, qu’a-t-elle fait d’autre pendant deux mille ans que conquérir et dominer, affirmer sa puissance? Et les Assyriens, les Chaldéens? Nous objectera-t-on la fleur de la civilisation grecque (excepté Lacédémone !)? Mais à Athènes qu'étaient donc les jeux du stade, sinon des glorifications du concours de force? Et qui donc a fondé partout des colonies, a envahi peu à peu, souvent par des voies détournées, la Méditerranée orientale sinon ces Grecs? Et Alexandre?
Me dira-l-on que j'en reste au bassin méditerranéen, esprit de violence et de puissance? Regardons ailleurs: les Aztèques? N’étaient-ils pas dominés par ce même esprit de conquête et de violence, peut-être inspiré par la peur? Et le monde oriental ! D’où venaient donc les effroyables vagues successives, les Huns, les Hongres, Gengis Khan, Timour-Lang, les Turkomans qui ont périodiquement submergé l’Europe, sinon de cette Asie que l’on veut nous présenter aujourd'hui comme sage et dénuée d'esprit de puissance? Et à l'intérieur même de ce continent les effroyables guerres qui ravageaient périodiquement l'Inde pendant deux mille ans, et les invasions mandchoues ou mongoles qui se répandaient sur la Chine, Chine qui elle-même jusqu'au XIIIe siècle est colonisatrice, impérialiste... J'ai déjà parlé du monde arabe et de l'Islam. Que l’on ne vienne donc pas dire que c'est l'Europe qui est caractérisée par l'esprit de puissance.
A l’intérieur de toutes ces sociétés, toutes sans en excepter une, n'y avait-il pas également la scission entre un petit nombre de riches et une masse pauvre? Y compris dans la société bouddhiste, dite pacifique et non violente? La domination des riches est partout la même, elle exprime partout le même esprit de violence et de répression. Ce n’est pas le capitalisme qui l'a engendrée, partout elle a été institutionnalisée: et particulièrement dans cette société indienne où le système hiérarchique des castes a consacré, fermé cette suprématie des puissants. De la même façon, nous retrouvons pratiquement partout l’esclavage. Je veux bien, encore une fois, que dans tel minuscule groupe « primitif », il n'y ait pas eu d'esclaves, mais c’est bien souvent parce qu’on mangeait les prisonniers! Ce n’est pas tel ou tel groupe de cet ordre qui est significatif de l'«humanité» quand, dans toutes les sociétés historiques, nous retrouvons sous des formes diverses cet esclavage, cette exploitation absolue de l’homme par l’homme. On peut réellement dire que la volonté de dominer, d'écraser, d’utiliser les autres est générale et ne comporte pratiquement pas d’exception. Jusqu'à la glorification grecque de l’Éros conquérant, captateur, possessif, autosatisfaisant! Jusqu'à la dénomination que se donnaient les conquérants comme « fléau de Dieu », l’esprit de puissance est bien au cœur de l’homme.
Alors combien est vraiment intolérable une prédication, et bien plus une vie, centrée sur la non-puissance! Non pas le sacrifice pour une cause que l’on veut faire triompher, mais vraiment un amour pour rien, une foi pour rien, un don pour rien, un service pour rien ! Considérez les autres comme étant au-dessus de vous-même; en toutes choses recherchez l’intérêt des autres. Si vous êtes traînés devant les tribunaux ne cherchez pas à vous défendre, le Saint-Esprit s’en chargera. La non-puissance est infiniment plus étendue et difficile que la non-violence (qui y est contenue). Car la non-violence comporte une théorie sociale, et en général a un objectif : la non-puissance, point. Ainsi cette Révélation de X ne pouvait que répugner fondamentalement à l'homme de n’importe quel temps, de n’importe quelle culture.
* * *
Mais voici encore un autre intolérable, et pour de tout autres motifs: la liberté. Certes, l’homme prétend vouloir la liberté. L'homme en toute bonne foi veut établir la liberté politique. Il se proclame libre métaphysiquement. Il se bat même pour faire libérer les esclaves. Il fait de la liberté sa valeur suprême. Priver de liberté par la prison est un châtiment invivable. «Liberté, liberté chérie... » Et aussi bien sûr « Liberté, que de crimes on commet en ton nom... » Et bien entendu, les beaux mythes grecs sur la liberté conquérante de l'homme contre les dieux. Et la lecture si souvent effectuée du récit de Genèse 3, où aujourd'hui on se félicite de l’audace libératoire de cet Adam, qui a voulu s'affirmer indépendant à l'égard de ce Dieu maléfique, autoritaire, tortionnaire, posant des interdits afin d'interdire à son enfant de faire le mal.
Adam a eu l’audace de se dresser libre devant Dieu en désobéissant et en transgressant. Ce faisant il a inauguré l’histoire humaine, qui est en vérité l'histoire de la liberté. Que c'est beau tout ça! Mais cette ferveur, cette passion, cette volonté, cette doctrine, ce sont des mensonges. Autant de mensonges! Ce n’est pas vrai que l'homme veuille être libre. Ce qu’il voudrait ce sont les avantages de l’indépendance sans avoir aucun des devoirs et des duretés de la liberté 48. Car la liberté est dure à vivre. La liberté est terrible. La liberté est aventure. La liberté est dévorante, exigeante. Un combat de chaque instant, car autour de nous ne cessent de se multiplier les pièges pour nous enlever la liberté. Mais surtout parce que la liberté, en elle-même, ne nous laisse aucun repos. Elle exige de se dépasser, elle exige la remise en question incessante de tout, elle suppose une attention toujours en éveil, jamais d'habitude, jamais d'institution. La liberté me demande d’être toujours neuf, toujours disponible, de ne jamais me cacher derrière les précédents ou les échecs passés. Elle entraîne des ruptures et des contestations. La liberté ne cède jamais à aucune contrainte et n'exerce elle-même aucune contrainte. Car précisément, il n'y a de liberté que dans un contrôle permanent de soi-même et dans l'amour de celui qui m’est proche.
L'amour suppose la liberté et celle-ci ne s’épanouit que dans l'amour49. C'est pourquoi Sade est bien le plus grand menteur de tous les siècles. Ce qu’il a montré et appris aux autres, c’est la voie de l'esclavage sous le discours de la liberté. La liberté ne peut jamais exercer de puissance. Il y a coïncidence entière entre la non-puissance et la liberté. Exactement comme la liberté ne va jamais s'inscrire dans la possession. Ici encore, il y a coïncidence exacte entre la liberté et la non-possession. Ainsi la liberté n'est pas une joyeuse ronde enfantine dans un jardin plein de fleurs ! Elle l'est aussi, comme elle fait aussi naître de grandes· vagues de joie, mais ceci ne peut être séparé d'une sévère ascèse, du combat et de l'absence d'armes ou de conquêtes! C'est pourquoi ceux qui se trouvent brusquement en situation de liberté perdent la tête, ou bien souhaitent rapidement revenir dans un esclavage.
Vieille histoire: lorsque le peuple hébreu fut délivré de son esclavage en Égypte, l'Exode nous raconte que plusieurs fois, devant les difficultés à vivre dans la liberté, il demanda à revenir en arrière. Les vivres étaient rares et incertains. Il n'y avait pas de réserve possible de provisions. Ce chemin était peu sûr. L'avenir inconnu. Et la volonté bizarre de ce Dieu libérateur incompréhensible. Mieux vaut l’esclavage avec un salaire minimum garanti! Or, cette expérience fut souvent répétée. Ainsi, à deux reprises au moins, au cours de l'histoire, on a connu la réaction d'esclaves soudain libérés, effrayés de cette liberté. Lors de la guerre de Sécession, après la proclamation par les nordistes de la libération des esclaves du Sud, on a de nombreux témoignages qui nous montrent les esclaves non pas heureux et déchaînés, mais peureux, tremblants, revenant vers leurs anciens maîtres pour reprendre leur place. Même chose lorsque l’Italie victorieuse en Éthiopie a proclamé la liberté des esclaves traditionnellement maintenus dans les tribus. Les esclaves sont brusquement passés au niveau du prolétariat le plus bas et erraient affamés, en regrettant leur ancien état. On le comprend fort bien : l'esclave est certes privé de liberté, il est soumis à l'arbitraire du maître (mais celui-ci est généralement beaucoup moins cruel et féroce qu'on ne le montre dans 1'imagerie d'Épinal démocratique!), en échange de quoi l'esclave est nourri, logé, entretenu: il a la certitude de sa nourriture et surtout il est libéré de l'initiative de prendre lui-même sa vie en charge, ce qui est pire que d'obéir à quelqu'un!
Ce que l'homme veut quand il parle de liberté, c'est : ne pas être soumis à un autre, pouvoir faire scs quatre fantaisies et aller où il en a envie. Guère au-delà. Ce qu'il ne veut pas, mais pas du tout. c’est devoir prendre en charge sa vie et être responsable de ce qu’il fait. C’est-à-dire qu'il ne demande en rien la liberté! Nous en avons aujourd'hui un nouvel exemple explosif! Ce n'est pas vrai que le Français actuel souhaite la liberté : il veut surtout le confort et la sécurité dans tous les domaines. Sécurité par la police. e Sécurité sur les routes. Sécurité pour la maladie, le chômage, la solitude, la vieillesse... sécurité à l'égard des enfants (car la prévention natale et l'IVG, c’est non pas du domaine de la liberté, mais de celui de la sécurité !). Et cela en échange de la liberté. En effet la liberté peut tout vous donner en vous demandant d'être, sauf la sécurité. La sécurité est toujours et inévitablement payée du prix de la liberté. Que ce soit la sécurité assurée par un maître privé, ou par une compagnie d'assurances (puissance capitaliste) ou par l’organisme de Sécurité sociale (qui par la voie des fichiers informatiques devient l'agent de contrôle général et total) ou par la police (qui sert inévitablement à toutes fins) ou par l'État qui grandit et se bureaucratise du fait même des protections que nous lui demandons (indemnités en cas de catastrophes naturelles ou plan ORSEC, etc.).
Il y a une exacte contrepartie ; plus tu veux être assuré et garanti contre tout, moins tu es libre. Ce n’est plus le tyran qui est aujourd'hui à craindre, mais notre propre besoin effréné de sécurité. La liberté, elle, se paie inévitablement de l'insécurité et de la responsabilité. Or, l'homme moderne cherche avant tout à n’être responsable de rien. Mais il veut l'air de liberté, l'apparence de liberté, il veut voter, il veut un pluripartisme, il veut voyager, il veut «se choisir» son médecin, il veut choisir son école, et pour ces bricoles on ose parler de liberté!
Bien entendu, je ne dis pas que cela est sans importance! Pas plus que je ne disais, lors de la «déstalinisation» de Krouchtchev, quand j'affirmais que rien n'avait changé (cf. mon article «Le corps de César», le Monde, 23 mai 1956), que le fait que la plupart des arrestations policières aient disparu, ce n’était pas important. Mais que l'on n'ait pas l'audace, pour cela, de parler de liberté! Il vaut certes mieux pour le chien à la niche avoir une chaîne de deux mètres qu'une de trente centimètres, c'est certain. Mais ce n’est pas la liberté du loup de la Fontaine et sa fable est toujours vraie. Ce que l'homme veut c’est faire semblant d'être libre, et surtout ne pas l'être vraiment. Ce que l'homme veut c’est ce que Charbonneau appelle le mensonge de la liberté.
Nous sommes très habiles pour camoufler notre esclavage en l'appelant liberté, ou encore pour appeler liberté n'importe quel faux-semblant. Nous parlerons de liberté de la Nation, et de souveraineté nationale (si vous appartenez à une nation libre — ergo...). Nous mettrons la liberté en institutions, et cela formera soit le libéralisme économique (dont on a aujourd'hui dénoncé le mensonge car il ne profite qu'aux puissants) ; soit le libéralisme politique (dont Marx a dénoncé le caractère formel, encore une fois il vaut mieux ces libertés formelles que rien, mais ne parlons pas de liberté!); soit l'anarchisme, qui se perd dans les nuages d'une hypothèse de la bonté de l'homme et de l'état de nature de la liberté ; soit l'identification d'un système à la liberté (le communisme, c'est la liberté); soit le long chemin de la liberté « intérieure », ou de la liberté de pensée, ce qui fut assurément le plus beau mensonge des idéalistes, des intellectuels et des chrétiens.
Car la liberté ne se divise pas : liberté de penser veut dire liberté d'action. Liberté intérieure veut dire choix d'une conduite, d'une éthique qui m'est spécifique. Vingt autres moyens employés par l'homme pour en même temps se déclarer libre et éviter en même temps toute liberté vraie. Alors, si telle est bien la condition de l’homme, on comprend que la Révélation de X soit parfaitement inacceptable quand elle repose sur la double formule : l'homme qui rompt avec Dieu acquiert bien une indépendance, une autonomie, jamais la liberté, car Dieu seul est libre et la relation avec lui est la seule possibilité pour devenir libre.
Premier scandale, que d'apprendre que c'est la rupture avec Dieu qui produit à la fois les esclavages et la soumission aux déterminismes, aux nécessités qui se transforment progressivement en Destin. Second écœurement quand ce Dieu risque de nous lancer dans l’aventure de la liberté dont nous ne voulons à aucun prix. En même temps il démasque le mensonge de ce que nous appelons notre liberté, l'hypocrisie de notre vie où nous prétendons vouloir être libres, alors que c’est faux. Et, en même temps, il nous propose de prendre le risque absolu de vivre absolument libres («Tout est permis», dit Paul) sans restriction mais nous n'en voulons pas! Intolérable liberté chrétienne.
* * *
Abordons enfin un dernier exemple de ce que cette révélation a d'intolérable pour l’homme. Il faut revenir à ce que nous avons . entendu, les Béatitudes. En elles-mêmes et si on les prend au sérieux. Elles sont absurdes et inacceptables. Ce n’est pas vrai que la Terre appartient aux débonnaires ! Elles disent des contre-réalités. Ce qui est déjà, pour l'homme sensé, inacceptable. Mais surtout, il faut comprendre que la «spiritualisation» est une exigence supplémentaire, un poids de plus. Le Sermon sur la Montagne est tout entier intolérable, si on le prend au sérieux. On préfère s'en tenir à l'interprétation de la douce folie d'un bon et généreux prophète qui ne savait pas exactement ce qu'il disait. Ou encore cantonner cet enseignement pour les saints, pour les parfaits, mais évidemment pas pour tout le monde. Ou encore le mettre en pièces pour prouver — exégétiquement — que chaque morceau ne veut pas dire du tout ce qu'à première lecture on lit, etc.
Nous sommes aussi habiles à échapper à l'exigence de Jésus qu’à échapper à l'exigence de la liberté ! Nous avons déjà vu que la «spiritualisation» de la loi par Jésus est une aggravation terrible. Impossible de vivre de cette façon. Je voudrais ici prendre le contre-pied de tous les interprètes qui estiment que la «spiritualisation» était une voie de facilité pour l'Église (point abordé plus haut pour la formule: «pauvres matériellement» ou «pauvres en esprit»). Il faut se rendre compte, au contraire, que la «spiritualisation» rend le Christ inacceptable! Je redis que nous sommes en présence d'un contresens énorme quand nous pensons qu'il y a eu un premier temps de proclamation révolutionnaire matérielle et que c'est par timidité, lâcheté, que l'Église s'est repliée sur des positions spirituelles! Si les disciples avaient voulu que leur prédication soit efficace, recruter des adeptes, remuer les foules, lancer un mouvement, ils auraient, au contraire, de plus en plus matérialisé le message. Ils auraient formulé des objectifs matériels, économiques, sociaux, politiques: c'est cela qui pouvait faire remuer les gens, c'était cela la voie de la facilité. Déclarer en revanche que le royaume n'est pas de ce monde, que l'on n'atteint pas la liberté par la révolte, que la rébellion ne sert à rien, qu'il n'y a pas, et n’y aura pas de Paradis sur Terre, qu’il n'y a pas de justice sociale et que la seule justice est en Dieu et vient de lui, qu'il n'y a pas à chercher la responsabilité ou la culpabilité des autres mais qu'il faut d'abord les chercher en soi-même, cela c'était vraiment vouloir l'échec, c'était dire l'intolérable. Car c'est vraiment intolérable de penser que la paix, la justice, la fin de la pauvreté ne peuvent pas avoir lieu sur terre. Pour l'homme du Ier siècle comme pour celui du XXe siècle, dire cela est strictement inacceptable, et c'est pourtant bien cela que Jésus lui-même a dit.
Alors, bien sûr, le grand argument, celui de Marx, Nietzsche et tous les autres, c'est la démobilisation: en annonçant cela, on démobilise, en rejetant le bonheur dans le Paradis, ou la justice dans le royaume de Dieu à venir, on stérilise les énergies qui auraient pu transformer la société. Depuis un siècle on voit d'ailleurs les glorieux résultats de cette mobilisation, qu'a permis la liquidation du cœur de la vérité chrétienne. Et c'est bien cela qui démontre l'inacceptable de la prédication et de l'exemple du Christ. Il ne dit pas du tout : Puisque mon royaume n'est pas de ce monde, ne faites rien et subissez ! Il dit au contraire : mon royaume n'est pas de ce monde, dès lors agissez de toutes les façons possibles pour rendre ce monde vivable et faire partager à tous la joie du salut, mais sans aucune illusion sur ce que vous arriverez à faire. C'est très peu. (C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de chose... ou bien encore : Quand vous avez fait tout ce qu'il y avait à faire, dites: je suis un serviteur inutile...) Vous n'atteindrez ni la liberté, ni la paix, ni la justice, ni l'égalité, ni le bien, ni la vérité. Et chaque fois que vous aurez prétendu l'atteindre, ce sera ou son illusion ou son mensonge que vous aurez établi.
Or, c'est ce que l'homme ne peut ni entendre ni accepter. S'il agit, il veut que ça serve et que ça réussisse et que ça progresse, il veut réaliser par lui-même. En cela, en effet, la parole du Christ est démobilisatrice, mais ce n'est pas le fait de cette vérité, c'est le fait de l'indigence et de l'orgueil et de la sottise de l'homme! Ce que depuis Marx (et en fait depuis que la pensée de Marx a pénétré notre inconscient, c’est-à-dire depuis un demi-siècle) on a appelé l’évasion dans le spirituel, et l'opium du peuple, ou encore le moyen machiavélique de la classe dominante pour détourner les pauvres, les opprimés, les affligés, tout cela que nous connaissons bien doit être divisé en deux (comme le Nouveau Testament le montre).
C’est effectivement devant Dieu la condamnation des riches et des puissants qui utilisent à leur profit la vérité de Dieu. Quand Jésus proclame: scribes et pharisiens hypocrites qui chargez les autres d'un poids très lourd, mais qui ne faites rien par vous-mêmes, c’est cela. Jésus ne récuse pas la loi, qui reste bonne et vraie : il condamne l’utilisation par les dirigeants à leur profit de cette loi. Il en est de même ici. La vérité révélée spiritualise toutes les conditions, toutes les situations. Et de ce fait elle rend tout plus radical, car placé dans une instance dernière. Tout: c’est-à-dire à la fois les questions politiques, économiques, sociales, philosophiques, et aussi la totalité des moyens que nous utilisons. Tout devient radical. Mais en même temps, cette radicalité exige que nous abandonnions tout ce que nous prétendions avoir, et aussi comme instruments politiques, comme moyens collectifs, etc. (Va, vends tout ce que tu as... il ne s'agit pas seulement des immeubles et des bijoux!) pour engager une autre façon d'être et d'agir, pour reconnaître une autre efficacité.
Proclamer la lutte des classes et le combat révolutionnaire « classique», c'est en rester au même point que ceux qui défendent leurs biens et leurs organisations. Ça peut être utile socialement, ce n’est en rien chrétien, malgré les efforts désolants des théologies de la Révolution. La Révélation nous demande cet abandon, qui est abandon des illusions, des espoirs historiques, des références à nos compétences ou à notre nombre ou à notre sentiment de justice. Dire aux gens, tout en les rendant plus conscients (le crime des classes dirigeantes est de vouloir aveugler et rendre inconscients ceux qu'elles dominent). Abandonnez tout pour être tout. Ne mettez pas votre confiance dans vos moyens humains, aucun, parce que Dieu y pourvoira (où, quand, comment, nous ne pouvons pas le dire). Faites confiance sur parole et non sur un programme rationnel. Engagez-vous dans une voie où vous découvrirez au fur et à mesure des exaucements, mais dont on ne peut garantir la substance... Voilà ce qui est difficile, bien plus que de convoquer des gens pour la guérilla, le terrorisme ou soulever des masses... Et tel est en effet l'intolérable de l'Évangile : intolérable pour moi-même qui parle, de dire cela à moi et aux autres. Intolérable pour l’auditeur qui ne peut que hausser les épaules...
* * *
La grâce est intolérable. Le Père est insupportable. La non-puissance est décourageante. La liberté est invivable. La spiritualisation est mensongère. Voilà notre jugement humainement fondé, inévitable. Voilà les premières sources du rejet de la Proclamation de Dieu en Jésus-Christ. Et comme on ne veut pas avoir l'air de le rejeter, alors a lieu la perversion et la subversion. Et tous ces jugements et conduites sont fondés sur le bon sens, la raison, l’expérience, la science, c'est-à-dire sur l'ordinaire de l'homme, sur ce que pensent et croient tous les hommes. Mais c'est justement là que nous culbutons. Car Jésus nous dit clairement: «Si vous faites comme tout le monde, quel gré vous en saura-t-on, que faites-vous d'extraordinaire ? » Nous sommes exactement appelés à faire l'extraordinaire. «Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Rien de moins. Tout le reste est perversion.
C’était encore de l'homme qu'il s'agissait. Mais peut-être devons-nous entrer dans un domaine plus hasardeux, livré à toutes les hérésies possibles, à tous les errements. Peut-être, s’il y a eu cette perversion du X révélé, n'est-ce pas seulement l'action volontaire ou inconsciente de l'homme, mais aussi de puissances spirituelles qui sont d'une autre sphère. D'une autre et cependant la même. Car ces puissances spirituelles ne sont rien par elles-mêmes. Elles n’ont rien à voir avec un principe du Mal, universel et coextensif à Dieu. Aucun manichéisme dans la Bible. Elles n'ont rien à voir avec une personnification : un Diable destiné à être peint et figuré. Situable «quelque part», et intervenant de l'extérieur sur ou dans l'homme. Ces puissances n'ont pas un visage défini, et un rôle distribué dans la réalité. Ce que nous pouvons en savoir, c'est qu'elles n'existent que dans et par leur relation avec l'homme.
C'est quand l'homme est là que le Satan ou le mensonge peuvent se manifester et s'exprimer. Ils sont autres que lui mais nulle part ailleurs qu'avec lui. Le serpent est un brave animal inoffensif, parmi les autres animaux, nu et malin. Sans plus. Il ne lui serait pas venu à l'idée de mordre pour tuer un âne, ou de tenter une vache de désobéir à Dieu... C'est quand l'homme paraît que la chose devient à la fois possible et intéressante. Et que le serpent révèle en même temps qui il est, ni avant ni autrement. Je crois que cela est essentiel à préciser pour ne pas commettre de contresens sur ce que nous dirons. Autrement dit, il n'y a pas une possession par l’homme de quelque chose qui serait intrinsèquement mauvais. Il y a possession de l'homme par ce qui utilise ce qui est déjà de l'homme. Paul ne s’y trompe pas. Mais en même temps, si l'homme, était laissé à lui-même, il ne ferait pas «cela». C'est donc cette conjonction, qui est délétère, et qui affecte non seulement l'être de l'homme mais aussi tout ce qui le concerne.
Des puissances vont ajouter un «plus» et un «autre» à toute cette histoire, c'est pourquoi d'une part on parlera d'exousia, à propos de certaines expressions de l'activité humaine, et d’autre part Paul nous met fortement en garde pour que nous ne nous trompions pas d'ennemi. Reprenons: l'État est une exousia. C'est-à-dire qu'il y a un plus qu'il faut considérer après toutes les études sociologiques, politologiques, etc. Il faut analyser le phénomène État, pouvoir, puissance politique, etc. Mais quand on a tout dit, on s'aperçoit qu'il y a un résidu, une sorte de noyau infrangible, une dureté inexplicable. Pourquoi, après tout, obéit-on à l'État? Au-delà du compréhensible et de l'analysable, équivalent de l'âme d'autrefois que l'on ne trouve pas sous le scalpel, si finie que soit l'analyse, elle ne rend pas compte de tout. Et ce résidu, c'est une puissance spirituelle, une exousia, qui habite le corps de l'État.
Même chose pour l'argent 1. Une fois qu'on a tout démonté les mécanismes, expliqué la finance et l'économie, il reste un bizarre résidu qui paraît irréductible. Pourquoi l'argent exerce-t-il une telle séduction? Là encore une exousia, que Jésus personnalise en l'appelant Mammon, et très précisément le Mammon de l'iniquité. Quant à l'avertissement de Paul, il est clair: «Ce n’est pas contre la chair et le sang que vous avez à combattre mais contre les trônes, les puissances, les dominations, contre les autorités [exousiai] contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants qui siègent dans les lieux célestes» (ce dernier trait étant le plus drôle).
1 J’ai longuement traité ces deux points dans Présence au monde moderne. Genève, Roulet, 1948 et L'Homme et l'Argent. Paris. Delachaux. 1953, réédition complétée en 1979.
Bien sûr on peut hausser les épaules et dire que ce pauvre homme était victime des illusions de son temps, qu’il était un peu faible d'esprit pour raconter des choses pareilles. Nous, forts et intelligents, avons bien su démontrer en luttant au niveau de la réalité à quel point nous avons réussi à la fois à rendre l'homme meilleur et à faire une société vivable, juste, raisonnable, fraternelle et tout et tout. Il faut toujours revenir à la formule selon laquelle l’ultime piège du diable, c’est de vous convaincre qu’il n’existe pas. Mais par ailleurs sitôt que l'on aborde ce domaine, toutes les illusions sont permises, et tous les délires proches. Le lecteur en sait déjà assez pour admettre que je n'entrerai en rien dans les délires de la gnose, ou des illuminismes multiples, que je ne me référerai pas aux univers diaboliques ou aux arcanes ésotériques des organisations célestes, qu'ils soient littéraires à la Barbey ou visionnaires à la Swedenborg, et enfin pas davantage à ce fond de toutes les religions sur le monde des esprits.
Sage et borné, je m’en tiens à la Bible, qui me paraît à la fois très cohérente, suffisante, et que je crois inspirée donc vraie. Or, elle nous fournit à ce sujet un certain nombre de données constantes et fermes. Il ne s’agit pas d'y mêler d'autres univers et imaginations. En particulier, contrairement à une croyance tenace, il n’est pas question de Lucifer, qui est une invention de la fin de l'époque romaine, ni des puissances infernales détaillées, tirées des légendes païennes assimilées dans le christianisme (l'Ankou, etc.). La Bible me donne un éventail de six puissances mauvaises, Mammon, le prince de ce monde, le prince du mensonge, le satan, le diabolos et la mort. Et cela suffit bien. Or, on peut faire une remarque à leur sujet. Quand on les compare, elles sont toutes caractérisées par leur fonction : l'argent, le pouvoir, le mensonge, l'accusation, la division, la destruction. Autrement dit, elles n'ont aucune espèce de réalité par elles-mêmes. Elles n’existent pas comme une personne existe avec son infinie complexité, avec ses multiples applications, avec ses évolutions et ses diversités, ses relations et son mystère intérieur. Justement, ce qui me paraît important dans cette vision de l'anti-Création, c'est qu'il n'y a aucun mystère, il n'y a aucune ouverture sur un au-delà mauvais. Il n'y a pas un monde infernal ni une hiérarchie des anges révoltés avec des éons superposés. Il n’y a pas d'arrière-plan. On nous parle de puissances qui sont à l'œuvre concrètement dans le monde humain, et qui n'ont pas d'autre réalité, ni d'autre mystère que cela. Elles sont certainement des puissances «dans les lieux célestes» mais qui n'ont aucune existence que dans leur relation avec l'homme. Il est compréhensible que ces puissances s'attaquent, par préférence, à ce que Dieu a fait, puisqu’elles sont des expressions de ce chaos, de ce néant que Dieu a mis en œuvre pour sa création.
Elles n'ont pas plus d'existence que ce chaos. Mais elles en sont la puissance désordonnatrice. Tout le chaos n'a pas été absorbé dans la Création, et celle-ci est toujours menacée. La relation entre l'aboutissement de cette Création, l’homme, et son Créateur, est toujours perturbée mais ni par un anti-dieu, ni par un «principe» mauvais. Il n'y a pas de « principe » mauvais au sens métaphysique ou religieux. Il y a des forces antidivines, puis antichrétiennes, mais (si j’excepte le texte symbolique de l'Apocalypse) qui ne s'exercent nulle part ailleurs que sur la Terre, et ne visent rien d'autre que l'homme.
Elles visent au premier chef cet homme particulier que Dieu choisit, met à part (le saint), celui à qui Dieu révèle son amour en Jésus-Christ (le chrétien) et la réunion de ces hommes (l'Église). La concentration des efforts des puissances mauvaises (que je continue à appeler ainsi par commodité, mais encore une fois elles ne sont ni puissance en soi et par soi, ni mauvaises comme antithèse d'un Dieu bon) s'effectue là où la grâce et l'amour de Dieu se sont exprimés le mieux. Sur Jésus-Christ, toutes les puissances du mal ont atteint leur paroxysme. Là où est un chrétien, là se concentrent toutes les puissances du mal50. Selon une vieille tradition chrétienne médiévale, juste je crois, l'ensemble des hommes intéresse assez peu le diable (selon les légendes, c'est parce qu'il en est déjà propriétaire, ce qui est faux...), tous ses efforts portent contre celui qui est, dans le monde, porteur de la grâce et de l'amour. Car là est bien le problème : il s'agit moins de « perdre », de conduire «en Enfer» que d'empêcher que l’amour de Dieu soit présent dans le monde. Le jeu essentiel des puissances mauvaises, ce n'est pas de conduire tous les hommes dans l'Enfer, j'ai déjà expliqué ailleurs que sur ce plan leur défaite est déjà acquise, elle est totale, parce qu'en Christ tous les hommes sont sauvés, et rien ne peut empêcher qu'il en soit ainsi. Ce que les puissances vaincues peuvent toujours faire, c'est dramatiser la situation sur Terre, rendre la vie humaine intolérable, détruire la foi, la confiance réciproque des hommes, les faire souffrir, tuer l'amour, empêcher l'espérance de naître. Autrement dit, ce qui me paraît bibliquement certain, c'est que les puissances mauvaises font de la Terre un Enfer, et qu’il n’y a pas d’autre Enfer que notre Terre qui est dite être le Jardin des délices. Ce qu'elles font, c’est précisément détruire tout ce que Jésus est venu apporter. De ce fait, elles brisent aussi bien la relation de l'homme à Dieu que celle de l’homme à l’homme, et tout particulièrement celles créées par Jésus-Christ. Ce n'est pas une affaire de salut, mais une affaire de malheur. Leur grande œuvre est de faire produire à ceux qui ont reçu la « marque du Seigneur» le contraire de ce que Dieu attend. Il ne faut donc pas être surpris de ce qui s'est passé dans l'Eglise. C’est la conséquence normale de cette révolte persévérante. Derrière tout ce que nous avons décrit, il y a la « main du diable ». Rien de moins.
* * *
Le Mammon, l'argent qui impose, comme loi des relations, l’échange, la vente, rien pour rien, tout se paie, tout s’achète. Il est intégralement et en tout le contraire de la grâce (cf. l'Homme et l'Argent, op. cil.). C'est cet esprit qu’il a introduit dans l'Église où parfois la grâce fut monnayée, où parfois l'Église fut un centre de rapine et d’enrichissement, où parfois l'Église (comme aujourd'hui l'Église réformée de France!) est obsédée par le problème de son financement au point que toutes les autres préoccupations ou fonctions passent au second plan. L’argent a effectivement, de cent façons, corrompu l'Église. Mais ce n’était pas l'œuvre de l'argent lui-même ni du goût subjectif de l’argent chez l'homme. C’était vraiment cette puissance démoniaque qui a donné à l'argent une puissance telle que tout ce qui eût dû être grâce, gratuité, facilité, devient âpre conquête, possession et obsession. Les Actes des Apôtres et certaines lettres de Paul nous montrent ce qui eût pu exister, et pourquoi pas, durer! Avec le don comme règle générale des relations, ce qui est parfaitement conforme à l'application concrète de la grâce, et la mise en commun des biens de la communauté, ce qui est la conséquence normale de la «déprise» de l’argent! Mais cela n'a pas duré.
On dit traditionnellement : bien sûr, ils avaient fait une communauté «eschatologique», ils croyaient que la fin du monde était proche, dès lors, ils pouvaient vivre en commun, passer leur temps à prier, ne pas travailler et manger les économies qui avaient été faites par certains... mais quand elles ont été dépensées, que faire? Ils ont bien dû rentrer dans le rang, travailler comme tout le monde, gagner leur vie, et cette histoire un peu farfelue de communauté des biens devait finir... Ce genre d'explication de la banalité la plus plate et du plus grossier bon sens ne me satisfait en rien! Au cours de l'histoire de l'Église, la création de telles communautés s'est reproduite périodiquement, et j'en connais encore aujourd'hui. La question est autre: tant que le «tonus», l'intensité si l'on veut, spirituel est fort, tant que la foi est vive, tant que l'amour fraternel est toujours renaissant, il n'y a pas de problème d'argent. Celui-ci devient impératif quand ces hommes et ces femmes ont cessé d'espérer vraiment, de croire vraiment pour entrer dans des routines, dans des conformismes. Ce n'est pas une affaire d'avoir, mais d'être spirituel en Christ. Sitôt que ceci s'atténue, alors instantanément l'avoir domine. Mammon a établi sa loi dans l'Église exclusivement dans la mesure où cette Église perdait sa relation à Jésus-Christ. Mais Mammon est une puissance qui attend patiemment que la foi défaille. Dans son abondance, il empêche la foi de naître. La logique est implacable : à quoi ça sert la foi ou l'espérance quand on a tout et besoin d'une seule chose, un peu plus à consommer... Mammon, avec ses satisfactions (tout s’achète) et sa loi (rien pour rien) dresse autour de l'homme l'impénétrabilité à la grâce. Les chrétiens l'ont vécu à toutes les époques.
* * *
Le prince de ce monde, eh oui, il faut s'y faire, ce monde est à ce prince-là ! Le monde n'est au Seigneur que dans le discernement de la foi et dans l'éloignement. Une distinction juridique peut éclairer cette double appartenance, la distinction entre la propriété et la possession. Le propriétaire d'un bien en a le titre juridique, il en est le vrai maître. 11 a tous les droits. Mais dans son absence ou son éloignement, le possesseur est celui qui occupe la place, le «squatter», si on veut, qui apparaît comme le maître, en tout cas comme l'utilisateur. Il n'a aucun droit. Finalement quand le propriétaire paraît, il ne peut être que chassé, mais en attendant, il paraît bien aux yeux de tous comme le patron. Il utilise le bien à sa guise. Quitte à devoir rendre des comptes plus tard! Songez au grand nombre de paraboles où intervient cette image : le roi qui part en voyage, le fiancé qui est loin, le maître qui est absent, le maître qui confie sa vigne à des vignerons, etc. Partout: Dieu est loin et ne dit rien. Jésus va se séparer de nous et remonte au Ciel. En attendant, qui sont les possesseurs du monde? L'homme, et le prince de ce monde, qui, nous l'avons dit, dispose de tous les royaumes de la terre.
C'est pourquoi toute la construction selon laquelle la hiérarchie sociale, ou le droit ou l’autorité de l'État, ou celle des patrons reposent sur la volonté de Dieu est à la fois vraie et fausse. Fausse en ce que tout cela exprime, indiscutablement, la puissance active, présente du prince de ce monde. Exacte en ce que ce sont aussi des moyens pour limiter les conséquences ultimes du mal. C'est ce qui fait toute )’ambiguïté de leur situation. Je retournerai pourtant la proposition habituelle selon laquelle ce sont des créations conformes à la volonté de Dieu (l'État, le droit) mais qui sont détournées de leur fin légitime et vraie par la méchante action de Satan. Aucune expression de puissance et de domination n'est et ne peut être voulue par le Dieu de Jésus-Christ. Par contre l'esprit de puissance ne vient pas de l'intérieur de l'homme seulement : il est l'esprit du prince de ce monde, et tout ce qui exprime sur Terre et dans le cours de notre histoire une puissance est de son ressort. (C'est pourquoi dans les Évangiles il y a si peu de miracles de puissance effectués par Jésus: à la vérité un seul, la Tempête apaisée.)
En revanche ces produits de l'Esprit de puissance peuvent être détournés de ce que le prince de ce monde en attend et utilisés autrement. L’État peut devenir serviteur, le droit peut être instrument de justice lorsqu'ils sont pénétrés de la grâce et de la vérité évangélique. Mais c'est un fait exceptionnel. Exactement comme l'argent peut être détourné de son usage prévu par Mammon et utilisé pour le don, c'est-à-dire pour la grâce. C’est le signe (et qui ne peut être rien de plus) que Dieu ne nous abandonne pas au prince de ce monde.
Je ne reprendrai pas tout le débat sur le monde et sa « nature », ni sur le « Vous n'êtes pas du monde mais vous êtes dans ce monde. »
J en ai bien souvent traité ! Je me bornerai à rappeler que la subversion du christianisme a consisté à se laisser pénétrer, séduire et conduire par le prince de ce monde.
Quand l'Église a été séduite par les classes dirigeantes, qu'elle est devenue puissance, qu'elle a été obsédée par la politique, eh bien, ce n'est rien de moins que la prise de possession de l'Église par le prince de ce monde lui-même. Cependant tout est-il perdu? L'Église est-elle totalement pervertie? Non. Car il y a l'Église et puis le mystérieux royaume des Cieux, des paraboles, dont tout nous montre qu’il est dans ce monde, caché, imperceptible mais présent et au travail. Contre lui, le prince de ce monde ne peut rien, d'ailleurs il ne le connaît pas. Il ne connaît que le visible, l'apparent, le formalisé, le «monde» ! Et dans ce monde on comprend bien qu'il s'attaque à ce qui pourrait apparaître aux yeux des hommes comme une issue, une autre voie, une autre forme, c’est-à-dire précisément l'Église. Quoique n'étant pas du monde, ne lui appartenant pas, elle est le point où la puissance du prince de ce monde s'exerce au plus fort, et ne peut manquer de remporter des victoires, à la fois éblouissantes et fugaces. Il ne faut donc pas s'étonner de ces écrasements de l'Église, qui sera toujours amenée au bord de l'appartenance pure et simple au monde. Toutefois, nous le verrons, elle n'y tombe jamais tout à fait. Le prince de ce monde est vaincu, mais il est resté prince de ce monde avec pouvoir sur tout ce qui est dans le monde.
* * *
Le prince du mensonge. Voici donc le troisième. Celui qui transforme la vérité en chose, en idée, en opinion, en dogme, en philosophie, en science, en expérience, en réalité, et la réalité en apparente vérité 51. Dans le Nouveau Testament, le mensonge a un sens très précis: cela n’a rien à voir avec nos petits mensonges quotidiens, avec la dénégation du coupable qui ne veut pas reconnaître son fait, avec l'erreur, avec le camouflage d'une donnée, tout ce que nous appelons en général mensonge. Jésus met fin à tout cela en nous déclarant : ne jurez par rien du tout, simplement que votre oui soit oui, votre non, non. Autrement dit que vous soyez vous-même entier dans votre parole. Mais là n'est pas le problème du mensonge : il se réfère à la personne même de Jésus. Le mensonge, dans le Nouveau Testament, c'est la déclaration d'une fausse identité de Jésus. Il est, en lui-même, dans sa personne la Vérité. L'unique vérité.
Dès lors le mensonge prend trois formes :
Transformer Jésus en idée : il y a mensonge quand on cherche une gnose qui ou bien subtilise ou bien utilise la personne de Jésus dans un système métaphysique, ou quand on fait de lui une pièce (fût-elle la pièce maîtresse) d’une dogmatique close ou d'une philosophie. Quand on s'en sert pour l’insérer dans une praxis, dans une politique. Quand on l’évanouit dans un Paradis divin et qu’il n'est plus qu'un objet de dissertation. Quand c'est l'idée de vérité qui nous paraît essentielle.
En second lieu: transformer Jésus en idole: soit qu'on l'adore magiquement (et je ne puis m'empêcher de penser aux affreuses saint-sulpiceries ou à ces effroyables crucifixions espagnoles) et qu'on cherche à obtenir de lui des avantages terrestres, des petits miracles du quotidien, etc. Soit qu'on le déguise. Et faisons attention à nos déguisements! Le premier mensonge a été, après la question de Pilate : qu'est-ce que la vérité?, le fait que les soldats lui aient mis le manteau de pourpre du général, une couronne qui était l'imitation de celle de César, et qu'on l'ait montré à la foule en disant: Voici l'homme. Tel est le premier déguisement subi par Jésus, réponse que l'homme se donne à lui-même, à sa propre question: Qu'est-ce que la vérité, et qui concerne en effet la personne de Jésus. Mais, depuis, combien de fois l’avons-nous déguisé? Petit Jésus, Jésus roi des nations, Christ pantocrator, Jésus socialiste, Jésus clown, Jésus trônant au-dessus des tribunaux humains, Jésus garant du droit et de l'ordre, Jésus révolutionnaire; quand nous utilisons Jésus le Christ dans nos schémas humains, pour nous fonder, justifier, expliquer, etc., alors inévitablement nous le déguisons, et il y a mensonge. En prenant garde que même le titre de Fils de Dieu, Christ et Messie (auxquels je crois profondément) peuvent, quand ils sont pris en eux-mêmes, devenir à leur tour mensonge sur ce Jésus, car ils nous entraînent très vite à ne plus le recevoir comme le Vivant, la Vérité tout entière en une personne, mais à nouveau comme objet, c'est-à-dire idole.
Le troisième mensonge consiste à ramener Jésus à l'Église. Le mensonge s'accroche toujours à un point de départ de vérité — l'Église, corps de Christ, oui. nous y croyons fermement — mais dès lors, quelle tentation pour l'Église de s'assimiler elle-même à Jésus-Christ, de prétendre à la fois détenir la vérité totale et la dire, si bien que la parole de l'Église devient la parole de la vérité ni plus ni moins! Quelle tentation, puisque seule la foi en Jésus-Christ assure du salut, de proclamer que hors de l'Église, il n'y a pas de salut! En effet l'Église est corps de Christ, mais au lieu que cette vérité soit reçue comme grâce fugitive et toujours nouvelle, elle est considérée comme un acquis, une propriété, un état, une stabilité, une réalité objective inchangeable ! Nous l'avons dit, chaque erreur dans l'histoire de l'Église est une vérité appropriée et biaisée.
Voilà donc les trois mensonges que nous pouvons percevoir dans la relation Bible-Histoire de l'Église. Et tous les mensonges humains, tous, intellectuels, psychologiques, moraux dérivent, d'une manière ou d'une autre, de l'un de ces trois mensonges! Par contre, si tous les mensonges inspirés par le prince du mensonge sont relatifs à Jésus-Christ, et seulement à lui, le fait de chercher ailleurs, de poursuivre une vérité qui n'a aucune référence à cette Révélation n'est pas de l'ordre du mensonge. Chercher le bouddhisme, ou chercher la vérité dans et par la science, ou dans et par la psychanalyse, etc., tout ceci peut être de l’ordre de l’erreur, mais pas du mensonge, quand du moins on n'y mêle pas Jésus-Christ! S'il en est ainsi, on comprend aussi que le prince du mensonge s’attaque en premier lieu à l'Église, c'est son objectif principal, et c'est dans l'Église qu'il se situe lui-même forcément. Le reste étant des jeux de lumière par lesquels le prince du mensonge égare les illuminés.
* * *
«Je voyais satan tomber du ciel comme un éclair» nous dit Jésus. Ceci est essentiel. Rappelons une fois encore que satan n'est pas un personnage (il ne doit pas s’écrire avec une grande lettre, c'est un nom commun). Il n'est pas Satan. Il est l’accusateur, ou plutôt même l’accusation. Nous devons donc dire que chaque fois, et quelle qu'en soit la forme ou la motivation, qu’il y a une accusation prononcée (même exacte, même justifiée), il y a satan. Satan est à l’œuvre, il est présent, il devient personne. Le processus (comme pour le diable) est bien net: le phénomène de l’accusation se cristallise de telle façon, entraîne de telles conséquences que tout se passe comme si une présence accusatrice personnalisée se développait. On connaît bien ce processus dans le développement des accusations, par exemple collectives. Or, nous dit Jésus, satan n'est plus dans le Ciel. Ceci est clair, en effet, ce qui était devant Dieu (dans Job) l'accusation personnifiée n'existe plus à partir du moment où Jésus est Fils de Dieu venu pour pardonner. Et selon l’image des Pères de l'Église, à côté de Dieu il n'y a plus contre les hommes un accusateur, mais pour les hommes un avocat.
Dieu n’entend plus, ne veut plus entendre, n'écoute plus les accusations qui de toutes parts l'assaillent. Mais si elles ne sont plus dans le Ciel, si elles n'émanent plus du Ciel, si Dieu n'est plus jamais ni en rien accusateur lui-même, eh bien, voici que cette accusation non seulement est toujours sur terre, mais elle y fleurit, elle s'y développe dans la mesure même où elle a été chassée du Ciel. Tout ce qui n'explose plus comme haine et comme condamnation dans le Ciel s'est condensé sur la Terre. C'est d'ailleurs bien pourquoi Jésus, pour les jours qui viennent, n'annonce pas une progression idyllique vers un Paradis progressivement organisé mais au contraire une croissance effroyable des conflits, privés ou collectifs. Il y a parfaite cohérence entre la proclamation et cette perspective historique 52.
Donc, satan, l'accusation, prolifère dans notre monde. Mais ici encore, le drame est que l'accusateur a d’abord utilisé l'Église. Elle est devenue l'origine, puis le perfectionnement, puis le modèle de toutes les accusations, de tout le système inquisitoire. Elle a fait passer les mécanismes accusatoires du domaine privé, personnel, au domaine collectif et institutionnalisé. Sans vouloir exagérer l’affaire de l'Inquisition, c'est quand même exact qu’il y a eu là une perversion prodigieuse de la Révélation, d'un tout fondé sur le Pardon on est passé à un tout fondé sur l'inquisition. Le drame ne résidait pas en ce qu’il y avait un tel tribunal; il a commencé bien plus tôt, à partir du moment où s’est développée la pratique de la confession individuelle et auriculaire du péché. Au lieu de laisser prédominer le pardon et la grâce, et d'admettre que le pire pécheur s’il se repent devant Dieu reçoit de Dieu son pardon, on a interposé la confession exprimée à un prêtre, qui pour être prêtre n'en est pas moins d'une part un homme, d'autre part un représentant d'institution. On a eu dès lors cette situation étonnante où, pour pardonner, il fallait connaître le péché (mais Dieu seul le connaît en vérité!). La quête du péché devient dès lors le fait majeur, dominant, constant, ce sur quoi on insiste. Ce pardon étant, après, une sorte de formalité.
Il ne s'agit même plus de culpabilité externe, de fautes commises en fait, mais d'une recherche psycho-éthique, d'une chirurgie des « mouvements de l'âme », des désirs, des tendances, des rêves, de l'inconscient même; la faute est devenue spirituelle, il faut la traquer dans le non-dit, dans la plus humble pulsion, dans la spiritualité. Tout devient suspect. Tout devient susceptible d'être interprété comme faute. Telle a été la grande erreur de l'Église, obéissant à satan, et pervertissant la vérité révélée. La loi était devenue spirituelle et intérieure, afin que Dieu soit immédiatement proche aux cœurs des hommes, et que le pardon abonde. Et voici que, parce que le satan est venu se loger au cœur de l'Église, elle est elle-même devenue la grande maîtresse de l'accusation et a transformé celle-ci en un cancer envahissant, et accablant l'homme sans issue et sans fin.
Hélas, c'est bien ce développement de l'accusation qui marque la chrétienté et qui ensuite a été transmis aux mouvements laïcisés. Si notre monde actuel est un monde de l'accusation insatiable, politique, sociale, intellectuelle, morale, c'est à cause de cette erreur d'aiguillage commise par l'Église sous l'influence de satan, qui, lui aussi, a fait de l'Église sa proie privilégiée, puisque c'était par son intermédiaire qu’il allait pouvoir rendre le monde véritablement fou.
* * *
Enfin le dernier de cette terrible « main », le diable. Diabolos, le diviseur. Faisons à son sujet la même remarque que pour satan : non pas personne ou individualisation, mais réalité d'un fait, la division. Pas de majuscule à son nom. Partout où il y a division, conflit, rupture, concurrence, combat, désaccord, désharmonie, divorce, exclusion, désadaptation (et il faut prendre chacun de ces mots dans toute son ampleur, et complètement au sérieux), il y a le diable. Or, comme pour satan, l'Église a été la proie favorite de ce diable, l'occasion des ruptures dans ce monde. Bien entendu avant le christianisme, les guerres, les conflits, les divorces existaient! Mais je crois que l'Église a été un facteur aggravant de la situation « naturelle». Ce qui pouvait paraître d'ordre simplement psychologique, ou politique, ou sociologique, est devenu par elle d’ordre spirituel. Les ruptures se sont aggravées parce qu'elles ont eu des racines spirituelles. Guerre sainte et croisades, hérésies et sorcellerie...
La guerre de religion est la plus implacable de toutes les guerres, on l’a dit cent fois. Et ce genre de guerre est typiquement le résultat du croisement du diable et de l'Eglise, ou de l'utilisation par le diable de la vérité détenue par l'Église. Or, comme pour l'accusation, le drame a été celui de la contamination. A partir de l'Église, il y a eu contagion dans la société, dans le monde entier. Si nos guerres et nos conflits politiques sont aussi effroyables, c'est parce qu'il s’agit de guerres de religion, et de combats spirituels. Il est inutile de rappeler que nous sommes au siècle des religions séculières, et qu'aussi bien les guerres autour de l'hitlérisme que celles autour du communisme sont des guerres de religion, de même que tous les mouvements révolutionnaires sont des mouvements religieux. Ce n’était pas dans leur nature, mais le produit du phénomène suivant: l'Église ayant qualifié les conflits par sa seule présence, les a rendus religieux. Or, après qu'il y a eu laïcisation de la société, sécularisation, il s'est conservé, dans notre monde occidental, l'étrange sacralisation des choses sociales. L'Église avait bien sacralisé l'État. Et celui-ci, le pouvoir de l'Église s'étant effacé, est bien resté sacré. De même la recherche de la «vérité» dans la politique chrétienne a conduit à sacraliser les conflits politiques, et ils sont restés tels après l'effacement de l'Église. Celle-ci avait déclaré l'adversaire hérétique et incarnation du Mal absolu. Cette appréciation est restée dans notre monde, c'est-à-dire que tout ennemi devient non pas un adversaire humain, mais une sorte d'être démoniaque, et si Ton veut enfin accéder à la justice, la paix, la liberté, etc., il faut absolument éliminer l'adversaire dans sa totalité. Tel est le Diable. Telle est la puissance spirituelle qui a produit cette perversion de la Révélation dans et par l'Église.
* * *
L’on comprend alors, quand on songe à toutes ces attaques spirituelles qui ont eu lieu contre l'Église, où parfois l'Église a pu vaincre et redevenir elle-même, mais où bien souvent elle a succombé, avec en général les meilleures intentions du monde, on comprend que Jésus donne, comme signe majeur de la fin des temps, celui qui est à la charnière des deux parties de sa prophétie (Mt. 24), «Quand vous verrez l'abomination de la désolation établie dans le lieu saint... » Avant cette phrase, il y a l’annonce de tous les troubles, séductions, faux prophètes, injustices. Après, l'ordre de fuir, les faux retours du Christ, et les catastrophes cosmiques : et entre les deux, cette formule étrange — traduite de diverses façons: l’abjection de la dévastation (chez Pernot), l'horreur dévastatrice (Chouraqui), « installé dans le lieu Saint, l'odieux dévastateur...» (T.O.B.) —, qui dans les manuscrits les plus anciens se dit : quand vous verrez le signe de la dévastation..., est le plus souvent réduite par les commentateurs à l'événement historique de la prise de Jérusalem par les Romains et aux aigles dans le Temple53. C'est sûrement un aspect historique possible, mais je crois que ce qui caractérise ces textes c'est leur ambivalence.
Derrière la référence historique, il y a renvoi à plus profond, plus décisif. Est-ce que les disciples ne savent pas que sont en jeu ici bien plus que l’avenir de Jérusalem et de son Temple ? Est-ce qu'ils sont restés juifs au point que l'aventure du Temple en 70 leur paraît un signe de la fin du monde? Est-ce qu'après l'enseignement certain de Jésus ils n'ont pas compris qu'il y à plus en jeu ?
Je suis convaincu que c'est réduire arbitrairement le texte que de le ramener à sa dimension historique et locale. Je crois qu'il s’applique à toute la durée historique de l'Église. Et cette abomination de la désolation me semble avoir deux significations possibles. D'un côté c'est un fait spirituel terrible qui provoque la dévastation, qui détruit de fond en comble, qui ramène à une terre nue. Or. n'est-ce pas exactement ce que nous constatons avec le christianisme? Celui-ci a détruit les anciennes croyances, religions, valeurs, cultures, et il a tout remplacé par la seule Vérité de Dieu en Jésus-Christ. Mais alors quand cette vérité est sapée, détruite, quand Dieu est proclamé mort, quand Jésus n'est plus ni Rédempteur, ni Sauveur ni Seigneur, c'est vraiment la dévastation, le vaste land. Il ne reste rien à l'homme à quoi se raccrocher. Quant à l'autre sens, il apparaît si on maintient le génitif : l'abomination de la désolation. Il s'agit du désespoir, le désespoir total, qui plonge l'homme dans la situation abominable de la solitude entière. Il y a ces deux sens. Lorsque la dévastation est dans le lieu saint, l'Église. Lorsque le désespoir et la solitude gagnent l'Église. Voilà la dernière action démoniaque et infernale que les puissances peuvent mener.
Les puissances sont spirituelles. Ce qui s'est passé dans cette terrible aventure n'est pas un hasard. Notre enquête sur le «Comment ça s'est passé?», comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé, comment cette perversion a-t-elle eu lieu, trouve ici son butoir. Il s'est agi de faits politiques, de phénomènes sociologiques, du poids des choses et des institutions, et on peut comparer avec ce qui s'est passé pour le socialisme de Marx ou pour le rêve démocratique de Rousseau. Dans ces cas, le «comment» s'identifie au «pourquoi». Tant qu'on en reste là, on peut rêver que les choses auraient pu être différentes. II n'y a aucune fatalité, aucune nécessité à une pareille subversion. De même que, après tout, rien n’obligeait la dégradation de la pensée de Marx ou Lénine et Staline, rien n'était fatal du passage de Rousseau à la démocratie capitaliste formelle américaine, de même on pouvait rêver que la Révélation de Jésus-Christ aurait pu s'incarner pleinement et conserver son intégrité. Si l'on ne se fige pas sur une certaine conception d'une nature humaine déchue et incapable d'admettre la vertu civique ou l'anarchisme libertaire, on doit alors admettre que ces idées généreuses ne sont pas invivables, et que, de ce fait aussi, la vérité vécue par Jésus-Christ et révélée en lui aurait pu être reçue.
L'homme aurait pu y être converti, il aurait pu ne pas y avoir de subversion du christianisme. C'est une conjonction de malheureux hasards, de puissances conjuguées irresponsables qui ont produit cela. Mais voilà, dans cette Révélation de la Vérité dans l'Amour, de et par l'Amour, ce n'est pas du tout la même aventure que celle de la pensée de Rousseau ou de Marx, à moins de tout fallacieusement faire entrer dans le nuageux concept d'idéologie. Il s'agissait avec Jésus-Christ d'un tout ou rien, d'une affirmation historique péremptoire et unique de la cohérence: vie-amour-liberté. Dès lors, nous ne pouvons pas nous contenter soit de la naturalité des événements que nous avons essayé d'analyser (ils n'étaient pas suffisamment puissants), soit du repli théologique sur une dialectique du déjà/pas encore. S'il en a été ainsi, historiquement et humainement, c'est que les puissances spirituelles se sont mobilisées. Le combat ne se situait ni au plan de la morale ni à celui de la société. C'était précisément ce qui avait été inauguré par Jésus-Christ qui devait être non pas du tout attaqué ou détruit, mais détourné, capté, utilisé.
Ce qui avait été fait ne tendait pas à contraindre ou à détruire par force le pouvoir de ces puissances, mais à les réduire à leur propre vérité. Ce qui était la chose impossible: lorsque les démons des Gadaréniens supplient Jésus de ne pas les anéantir. Jésus les fait entrer dans des porcs qui sont pris de folie (les démons apparaissent alors pour ce qu'ils sont) et vont se noyer: puissances de mort, poussant à la mort sans mourir eux-mêmes. Dès lors, ces puissances avaient à investir cette croix. C'était précisément cette vertu-là, cette vérité-là, cette justice-là qu'il leur fallait utiliser, rien d'autre ne les concernait. Toutes les autres doctrines, idées, vertus, philosophies, pouvaient bien rester intactes car elles ne changeaient jamais rien de décisif, ni dans l’homme ni dans la société. Tout paraît toujours continuer. Mais justement pas avec la croix de Jésus-Christ. Justement pas avec la Résurrection et le Nouveau Corps de Christ. Pour assurer leur domination sur l'homme, ces puissances ne pouvaient pas rester ce qu'elles étaient auparavant: elles devaient se nourrir de ce qui avait été planté là. Pour ces forces spirituelles, c'était vraiment question de vie ou de mort : ou bien elles échouaient dans leur captation de la vérité évangélique, et alors l’argent, l'État, la masse, devenaient simples objets, simples choses sans grand intérêt; ou bien elles réussissaient, contre le Saint-Esprit, contre l'homme converti, à s'emparer du fruit de l’arbre de la croix, et alors elles devenaient non pas plus puissantes ou effrayantes, mais définitivement séductrices. Au lieu d’agir par terreur et par questionnement, elles portaient dorénavant le manteau blanc de la justice et de la vérité.
Il fallait l'entrée de la liberté spirituelle en politique pour que l'État devienne le plus froid des monstres froids. Il fallait la grâce gratuite, pour que ! argent produise le capitalisme. Il fallait l'amour vécu pour que la masse anonyme devienne le visage abstrait de l'homme invisible. Il fallait l'esprit de non-puissance pour que la technique dominatrice s'empare du monde et se serve de tout. Il fallait la vérité révélée pour que la science devienne l'instance dernière de l'absolu. Ces puissances, dit Paul, ont été clouées sur la croix avec Christ — oui, pour l'éternité — mais, Christ étant ressuscité, nous sommes toujours la proie de ces forces, bien pires qu’elles ne l'ont jamais été car maintenant investies de ce qu'elles ont détourné, mais qui reste aux yeux des hommes toujours rattaché à Jésus.
Les non-chrétiens diront que je fabule. Soit. C'est une affaire de foi. Les chrétiens seront scandalisés parce que ce que je viens d’écrire signifierait la défaite du Saint-Esprit. Mais n'est-ce pas aussi tout ce qui nous est annoncé dans Matthieu 24 (et peut-être aussi dans la parabole de Jésus sur le Démon chassé, qui, la maison étant enfin propre revient avec sept autres démons, et la condition de l'homme devient pire!)? N'est-ce pas exactement tout ce que nous avons vu depuis deux mille ans (et ne doit pas être réduit à la destruction du Temple en 70 après J.-C.)? La séduction avec de nombreux «sauveurs» de tous ordres, la croissance des guerres, le développement des bruits ou des informations sur les guerres et les catastrophes, les famines accrues partout, la haine de la vérité et des porteurs de Christ (et n’oublions pas que cette haine-là avait lieu aussi en chrétienté médiévale !), la trahison et l'injustice qui se développent partout, la perte de l'amour (je me borne à énumérer terme après terme ce qu'il y a dans ce chapitre...), les miracles, qui se multiplient en masse, miracles à la fois signes étonnants et choses merveilleuses (et ne parle-t-on pas tous les jours des miracles de la médecine ou de l'astronautique, etc.). Et toujours la séduction ! L'homme séduit par tout ce qui se passe, et les fausses promesses, et les faux Christs (envoyés de Dieu) et les fausses justices ou libertés... Tout y est. Ainsi cette croissance fabuleuse du pouvoir de ces puissances nous est expressément donné 1.
1 Il ne faudrait pas écarter dédaigneusement ces indications en proclamant que cela correspond à tous les millénarismes, qu'il n’y a rien là d’original, et que l'on sait bien que c'est un pur courant sociologique traditionnel, annonçant les catastrophes finales avant, soit l'établissement sur terre d’un règne idyllique, soit l'accès au Royaume de Dieu. Tout cela, qui est bien connu ne me parait pas congruent, dans la mesure où tous les messianismes, tous les millénarismes réellement connus (et non pas supposés) sont enracinés dans ces textes bibliques, qui sont donc la Genèse vraie de multiples accaparements et interprétations postérieurs et faux.
Mais ce pouvoir extrême des puissances n'était possible que par la subversion du christianisme. Ce n'est donc pas un hasard historique si les choses se sont passées ainsi. Les puissances incarnées ne pouvaient tolérer que cette vérité éclaire le monde, et que les choses soient à leur place, que les séductions soient dépouillées de leur masque... La lumière est venue dans le monde et les ténèbres ne l'ont pas reçue. Et les ténèbres sont devenues plus obscures parce qu'il y avait cette lumière. Et la vérité a été la nourriture de ce qui allait devenir le dévoiement, le déroulement de l'intelligence et de la vertu. Cette œuvre des puissances, cette spiritualisation de nos épreuves, cette extrémité, où depuis deux mille ans l'homme se trouve réduit partout où le christianisme atteint, est une sorte de démonstration terrible à la fois que Jésus était bien le Christ, et que ce qui nous est révélé est bien vrai.
Est-ce alors la défaite du Saint-Esprit? Il faut être très rigoureux : en tant que réussite dans le monde, en tant que manifestation de puissance: oui. Absolument oui. Et pourquoi voudrait-on qu'il en fût autrement? Dieu Saint-Esprit serait-il différent de Dieu le Père et de Dieu Jésus-Christ? Dans l'Ancien Testament nous assistons sans cesse à l'échec du plan de Dieu, parce que Dieu ne veut pas contraindre et mécaniser l'homme. Échec avec Adam, avec Caïn, avec Noé, avec Joseph, avec Moïse, avec les Rois, avec les Prophètes. Chaque fois, Dieu pose un nouveau commencement, chaque fois il engage une nouvelle pédagogie. Avec Jésus-Christ, c'est l’échec de la Non-Puissance volontaire. Car, la Résurrection n'étant vraie que pour la foi, l'aventure de Jésus est un échec historique. Alors le Saint-Esprit ?
Il n’est pas différent. Esprit de lumière, de vérité, etc., oui, pour la foi. Non pas force historique qui amène les peuples à obéir à Dieu, ni qui change le cours de l'histoire 54. Le Saint-Esprit donne à la fois l'espérance, là où tout est désespéré, la force de maintenir au milieu de ces désastres, la lucidité pour ne pas tomber dans ces séductions, la capacité de subvertir à son tour les puissances engagées. Ainsi le fidèle serait celui qui aurait à son tour l’intelligence et la force de dépouiller nos réalités matérielles de leur pouvoir de séduction, de les dévoiler pour ce qu’elles sont, rien de plus, et de les faire entrer dans le service de Dieu, en les déroutant totalement de leur propre loi.
Mais jamais un triomphe impérial. Il n’y a pas de chef d’État inspiré par le Saint-Esprit. Il n’y a pas de capitaliste réussissant par le Saint-Esprit. Il n'y a pas de développement de la science et de la technique guidé par le Saint-Esprit. Ce que les puissances ont réussi est donc l'inverse. Elles ont remporté la victoire explosive, asservissant à leur grandeur la vérité même de Christ.
Et pourtant, il est là. Et pourtant la croix plantée au cœur de l'histoire du monde ne peut pas être arrachée. Et pourtant Christ ressuscité est avec nous jusqu'à la fin du monde. Et pourtant le Saint-Esprit agit dans le secret mais avec une infinie patience. Et pourtant il y a quand même une Église qui naît et renaît sans cesse.
* * *
Je crois avoir examiné jusqu'ici, sans réticence, toute la subversion de la Révélation, toute la transformation du mouvement de Dieu vers l'homme, toutes les trahisons. Je ne me suis pas fait de cadeau. Je n'ai pas cherché à atténuer, à excuser, à minimiser ce qu'il y a eu de pervers dans le christianisme, ce qu'il y a eu de mensonge par rapport à Jésus-Christ, ce qu'il y a eu de violence et d'oppression. Mais je n'ai pas non plus tout accepté des accusations devenues traditionnelles. Car elles sont aussi fausses, mensongères, exagérées, que la présentation sainte, benoîte et pure de l'Église faite dans les apologies du XIXe siècle. Et en plus elles sont haineuses.
Tout ce que l'on dit contre l'Église, ou contre le monothéisme juif, ou contre Paul, ou contre le comportement habituel des chrétiens n'est pas exact, loin de là. On ne veut plus retenir de l'Église et de son histoire que la violence, l'intolérance, la répression, la censure, l'hypocrisie. Or, ceci est faux. Il ne faut pas oublier que notre opinion est faite par une accumulation d'accusations le plus souvent mensongères. Accusations qui ont bien commencé au moment de la Réforme ! Les réformés ont accusé ! Église catholique de toutes les horreurs possibles, d'avarice, d'immoralité, d’idolâtrie, de violence, etc., et l'on ne taisait pas le détail, tout y passait. Ce fut un bon modèle pour la suite! Les antichrétiens n’ont eu qu'à prendre exemple sur ce qui s’était passé entre catholiques et protestants. Ils ont suivi ce bon chemin et au XVIIIe siècle, on voit le déclenchement de la grande offensive par les «lumières» !
Avec un ensemble terrifiant de mensonges, de propagande au sujet de l'Église et de la vérité évangélique. L'Inquisition devient une sorte de modèle permanent et universel de ce qu'a été l'Église (alors qu’elle fut toujours réduite, localisée, peu meurtrière sauf à l’égard des Cathares). On falsifie délibérément l'affaire Galilée, en faisant un martyr de la science et en le montrant comme preuve de l'intolérance absolue, de l'ignorance, de l'obscurantisme de l'Église. On transforme les Croisades en affaire d'argent, de pouvoir et de volonté de conquête. On accuse tous les missionnaires d'être d'affreux hypocrites, agents purs et simples de la glorification de la puissance occidentale et du capitalisme. On renvoie au monothéisme, l'origine de toutes les oppressions politiques et dictatures. On généralise avec impudence l'immoralité de certains pays ou de certaines religions pour en faire la règle générale. Et la Religieuse de Diderot devient l'exemple de toute religieuse, comme le Tartuffe devient l'exemple de tous les prêtres. On fait du protestantisme le moteur du capitalisme, et de ce fait on l'accuse de toutes les injustices, de toutes les exploitations, de toutes les aliénations. On explique doctement que le clergé n’avait cessé d'exploiter, de pressurer le pauvre peuple, et que les impôts ecclésiastiques ruinaient tout le monde. On fait du Moyen Age, où le christianisme était dominant, le siècle de la violence et de l’obscurité intellectuelle. On suggère que les cathédrales n’ont été construites que par la contrainte, la menace, la répression, la réquisition des pauvres malheureux qui n'osaient pas résister. On explique sans réserve que c'est l'Église qui a soumis la femme à un état de subordination totale, et que c'est encore elle qui a désigné le sexe comme le Mal absolu (oubliant par exemple qu’au Moyen Age régnait une remarquable liberté sexuelle!)... Et combien d’autres sottises qui sont crues actuellement sans réserve, absorbées comme du bon pain, enseignées dans les écoles, et reçues pour vérité.
Or, tout cela, ce sont de simples mensonges, émanant comme il se doit du prince du mensonge, et destinés seulement à de la propagande. Mais comme pour tout mensonge, il y a toujours un noyau central exact, un point de départ juste. Il faut seulement revenir à l'exact, et cela suffit bien pour soulever la question de la perversion du christianisme ! Mais il faut rejeter le reste. Or, il y a deux aspects à ne pas négliger. Tout d'abord, la plupart de ces attaques violentes sont assez exactes pour ce que devient l'Église aux XVIIIe et XIXe siècles, en particulier sous l’influence de la bourgeoisie. Je dirai que c'est l'Église prise en main par la bourgeoisie qui devient cette force de conservatisme, cette idéologie d'exploitation et d'expansion, et qui édicte des règles, des principes souvent antihumains (par exemple à l'égard de la femme ou de l'argent). C'est bien plus un problème de bourgeoisie que de foi chrétienne : la perversion a consisté en ce que cette bourgeoisie utilisait le christianisme en tant qu'idéologie du pouvoir. Mais l'erreur et la propagande ont consisté à projeter sur toute l'histoire de l'Église ce que l'on constatait au XVIIIe ou au XIXe siècle.
Si l'Évangile était ainsi soumis, avec bien peu de ferveur, bien peu de ferment humain (Lamennais, Lacordaire...), donc il en avait toujours été ainsi. Si l'Église était purement mondaine, au XVIIIe, si l'abbé de cour et les cardinaux-ministres faisaient oublier le curé d'Ars et le saint de Lumbres, il en avait toujours été ainsi. Et l'on projetait sur toute l'Église, sur toute son histoire, sur l'Évangile, cette ombre démoniaque, qu'en effet une part de l'Église donnait d'elle-même.
Le second aspect met alors en lumière l'arme de cette Église en face de ce réquisitoire général, de ce procès, de ces condamnations historiques et actuelles. L'attitude qui me paraît évangélique eût été de reconnaître tout ce qu’il y avait d'exact dans ces dénonciations, de s'humilier, d’entrer en dialogue avec les accusateurs, de s’ouvrir à un retour à la pureté évangélique, de se réformer, d'écouter et de chercher la vérité. Or, il faut bien dire que, au lieu de cela, les Églises ont pris de très haut ces accusations. Elles sont entrées dans la voie de l'apologétique, pour démontrer que tout cela était faux, que l'Église avait toujours été sainte. Elles ont récusé la recherche intellectuelle et scientifique, en se crispant sur de vieux dogmes. Elles se sont ancrées dans une attitude générale de refus de tout ce qui changeait (alors qu’elles avaient parfois si bien su moduler le nouveau temporel avec la rénovation spirituelle), et la démocratie, et le socialisme, et le féminisme, etc.
Finalement, on retrouvait la vieille orientation, traditionnelle: pour la réforme générale de l'Église, on se fiait au droit, à 1 autorité, à l'institution; pour l’orientation individuelle, il n’y avait d’issue que dans un spiritualisme désincarné, une piété purement personnelle et le modèle tout trouvé devenait Bernadette Soubirous ou Thérèse de Lisieux. Or, cette attitude défensive et orgueilleuse venant à la fois d'une incompréhension de ce qui se passait et d'un oubli de la vertu de l'Évangile toujours nouveau (Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel...), cette attitude devait finalement conduire au désastre des années 1945 à 1970, à savoir qu'après avoir résisté sans changer jusqu’à la dernière limite, le barrage rigide a cassé. Les chrétiens, emportés par le flot, se sont brusquement retrouvés scientistes, communistes, révolutionnaires, hypercritiques envers leurs Églises; sans se rendre compte qu'ils faisaient la même chose que ce que l’on avait tant reproché à cette Église ! Il faut donc impérativement discriminer ce qui est exact et le mensonge, dans toutes ces accusations. Il faut aussi les écouter toutes et retenir le juste, pour retrouver le vrai de notre propre vocation, et l’inébranlable de la Révélation.
Cependant, il y a, dans ce tri, comme nous l'avons vu, déjà tant et tant à retenir de mensonges et d'erreurs de nos Églises, que l'on a vraiment le sentiment qu'il n'y a plus de Saint-Esprit. Que la promesse de Jésus d'être avec nous jusqu’à la fin du monde est vaine. Si Jésus était vraiment avec nous, ça n'aurait pas pu tourner comme cela. Si le Saint-Esprit était avec son Église, comment notre histoire aurait-elle été ce qu’elle est? L’Esprit de lumière. L'esprit de vérité. L'Esprit de liberté. L’Esprit d’amour. L'Esprit de force. Celui qui centuple le peu que l'homme peut faire... S'il avait été là comment donc les choses auraient-elles pu ainsi dégénérer? C'est une question que nous ne pouvons pas éviter. Elle est angoissante. Traumatisante. Car, si Jésus n'est plus avec nous, si le Saint-Esprit n'est plus dans son Église, qu'est-ce que nous faisons encore nous qui continuons à croire dans cette parole, qui prions et attendons, parfois essayons d'exprimer l’amour de Dieu?
Si Dieu se tait comme j’ai essayé de le dire ailleurs 55, comment, nous, pouvons-nous parler encore de lui et en son nom. Mais si tout a été une immense erreur ou une immense trahison, que devenons-nous à persévérer? A moins que la promesse n'ait été tenue, et que finalement le Saint-Esprit ait été vaincu?
* * *
Eppur si muove. Et pourtant cette Église démantelée, divisée, mensongère, traîtresse, elle existe toujours, et elle existe non pas du tout en tant qu'institution ou organisation, mais malgré cela, elle existe quand même en tant que corps de Christ, et en tant que vraie Église. Et pourtant cet Évangile, cette Révélation, trahis, bafoués, accaparés, détournés, pervertis, ils existent toujours comme Révélation du seul Dieu, Père de Jésus-Christ, ils continuent à se transmettre dans la vérité. Ils continuent à inspirer des vies que Dieu reconnaîtra pour vraies.
Je ne vais pas à mon tour me lancer dans une apologétique, je ne vais pas essayer de démontrer que l'Église ce n'est pas si mal que cela et qu'elle avait raison. Je ne vais donc pas refaire une histoire positive de l'Église, qui serait la contrepartie de tout ce que nous avons dit. Cependant, je serai quand même amené à citer des cas historiques, des faits, non pas comme apologétiques mais comme illustration de l'autre dimension irrécusable. Je ne vais pas davantage entrer dans l'insoluble débat de la Révélation. Je ne vais pas essayer de sortir vainement de ces cercles vicieux dans lesquels les incroyants victorieux ne cessent de prétendre enfermer cette Révélation. Comme les deux aphorismes célèbres: ou bien Dieu existe et du moment qu'il fait tout, le mal qui se fait sur la terre lui incombe, lui revient. Ou bien le mal a une autre source, mais alors Dieu n'est pas tout-puissant donc il n'existe pas. Et encore: cette Bible est la Parole de Dieu puisque c'est Dieu qui y parle. Je connais Dieu puisque cette Bible est parole de Dieu, etc. Cela est sans intérêt et parfaitement inadéquat. Si je crois que le Saint-Esprit est quand même présent dans l'Église, dans la vie de chaque chrétien, si je crois qu'il agit quand même au travers de nous, il me semble que la Bible nous en donne trois caractères. D'abord, il a marqué une limite, un point d’arrêt. Ensuite il est extraordinairement discret, secret, insaisissable. L'Esprit est comme le vent, vous l'entendez, mais vous ne pouvez savoir ni d'où il vient, ni où il va. Et enfin ceci nous conduit à le situer comme un transgresseur.
* * *
Et d’abord, le point d’arrêt : il existe une puissance démoniaque, infernale qui cherche à anéantir la création. La mort. Nous ne chercherons pas à faire l’histoire biblique de la mort, ni la théologie de la mort ! Il nous suffit de nous rappeler qu'elle est qualifiée à la fois de Roi des Épouvantements (Job) et de Dernier Ennemi (Apocalypse). Elle est vraiment à la fois le dernier et l'ultime, puisque précisément son œuvre n'est pas seulement de détruire le vivant, mais encore de lui faire croire qu'au-delà d’elle il n'y a rien. Elle est la barrière de toute vie. Elle est le point final. Il ne faut surtout pas se laisser bercer par les sophismes philosophiques (la mort n’est rien, tant que je pense la mort, je suis vivant, et quand je suis mort, je ne sais pas que je le suis) ni le pseudo-détachement scientifique, qui démontre que la mort n’existe pas puisque ce que nous appelons ainsi, c’est une simple dissolution d'un organisme dont par ailleurs les cellules restent vivantes. Quelle belle affaire! je me retrouve moisissure ou pourriture...
Ce qui importe à l’homme et il a raison de le croire, c'est le «Je», c’est-à-dire exactement ce que la mort anéantit! Il ne faut pas davantage s’évader dans un fumeux universalisme ni dans des consolations religieuses classiques. La mort est, bibliquement, épouvantable. Bien plus que nous ne l'imaginons, car elle est puissance du mal (je mets devant toi la vie et le bien, la mort et le mal), elle est puissance de décréation de l’œuvre de Dieu, elle est toujours là pour engloutir cette œuvre de Dieu, qui est le Vivant et dont l'œuvre est la Vie. Et par sa puissance, par la terreur qu'elle inspire tout à fait à juste titre à l'homme, elle fait perdre confiance à celui-ci. Elle le convainc qu'il n'y a pas d'avenir, qu'il n'y a pas d'au-delà d'elle-même, donc pas de Dieu. Il n'y a ni Créateur, ni Sauveur. Au travers de la destruction de la vie, ce qu'elle produit. c'est justement la perte de confiance dans la possibilité qu’il y ait un Créateur. Voilà ce qu'est la mort. Et c’est pourquoi dans l'Apocalypse elle est représentée comme la quatrième puissance de l'Histoire, lorsque celle-ci est figurée comme le résultat du galop des quatre chevaux, dont le dernier est la mort elle-même, avec le séjour des morts.
Déjà ici nous rencontrons une vérité biblique fondamentale. Contrairement à l'impression des hommes, le pouvoir de la mort dans l'Histoire a reçu une limite: le quatrième cheval a reçu pouvoir de détruire le quart de l'humanité. Elle ne peut excéder le pouvoir que Dieu lui reconnaît dans l'Histoire. Il s'agit de l'Histoire. Nous parlons de l'Église. Or, voici un texte qui contient la même leçon, mais qui s'approche extraordinairement de nous, car il n'est plus «statistique»! C'est Job: lorsque satan vient devant Dieu pour mettre en doute la foi de Job, son amour libre et gratuit pour Dieu, lorsque satan suggère à Dieu que s'il l'aime, c'est tout simplement parce qu'il a été comblé de richesses et de bonheur. Dieu lui livre Job mais, dit-il, ne touche pas à sa personne. Et de fait. Job reste fidèle. Alors satan revient : c'est entendu, il a résisté à la perte de ses biens et de son bonheur, mais laisse-moi donc attaquer sa personne et tu verras qu'il succombe! Et Dieu livre en effet la personne de Job, sa santé physique et éventuellement sa santé psychique ou morale, ou même spirituelle : « Mais ne touche pas à sa vie. » Job est préservé de la mort. Cependant le malheur est si grand que Job finit par considérer que la mort est un recours, un bienfait, le lieu du repos, ce serait la fin heureuse de la souffrance. Mais la Mort est arrêtée là.
Or, nous trouvons la suite de ce grand texte dans la proclamation de Jésus alors qu'il s'agit de l'Église qui sera bâtie sur la confession que vient de faire Pierre : « Les portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle» (Mt 16,18). Littéralement «les portes de l'Hadès». Ce qui peut jouer dans deux sens, d'une part la Mort ne parviendra pas à détruire l'Église, à la forcer à entrer dans le séjour des morts, ou bien les portes du séjour des morts ne pourront pas résister à la force de l'Église... Il faut penser les deux en réciproque. Et le second ne se comprend que dans la perspective de la Résurrection. La mort ne pourra pas retenir le Fils du Dieu vivant. Et celui-ci entraînera avec lui tout ce qui constitue son Église, l'Église est inévitablement promise à la résurrection, les portes de l’Hadès ne pourront pas être fermées pour elle.56
Le premier sens est celui qui nous concerne dans cette recherche, et qui correspond à Job et à l'Apocalypse: le pouvoir de la mort est spirituellement et historiquement limité à l'égard de l'Église comme à l'égard de l'humanité. Toutes les puissances spirituelles mauvaises peuvent fondre sur elle, peuvent la démembrer, l’écarteler, la faire dévier, la conformiser, l'induire dans toutes les tentations, lui faire commettre d'énormes erreurs morales, spirituelles, historiques, humaines, mais elles ne peuvent pas l'anéantir, il subsiste toujours un reste 57, peut-être infime, de vérité de l'Église, puisqu’elle continue à vivre. Quoi que cette Église fasse, quelles que soient ses errances, quoi qu'il lui survienne, elle ne peut pas être séparée de Dieu (qui est le vivant) et anéantie.
Curieuse, très curieuse histoire que celle de cette Église, aussi étonnante que le peuple d'Israël, qui continue au travers de tout et même de l'apparent rejet à subsister en tant que peuple élu. L'un et l'autre continuent à être, contre toute vraisemblance, contre toute probabilité, au milieu de l’histoire, et à nouveau dans ces années quatre-vingt, une sorte d'espérance et de vérité, encore entendues et appelées. Mais s'il en est ainsi, ce n'est pas du tout à cause d’une sorte de bonté naturelle de l'Église, aucune sorte d'«être en soi », d'âme immortelle : pas du tout. Il en est ainsi exclusivement parce que Dieu reste fidèle à sa promesse. Ce qu'il a promis à son peuple il ne le révoque pas. Ce qu'il a promis à son Église, il ne le change pas. Mais il ne s'agit pas seulement de la phrase que nous avons rapportée, de l'Évangile de Matthieu. Il s'agit du fondement de cette formule: parce que la résurrection individuelle et collective est assurée, promise, certaine, alors au cours de l'histoire, l'expression visible et concrète de cette résurrection, c'est cette espèce de survie étonnante de l'Église, qui est le signe perceptible de la communion des saints.
Dans la Diaspora, ou en Israël, le peuple élu reste le peuple élu, parce que Dieu est fidèle, et vivant il veut attester la puissance créatrice et recréatrice à la fin des temps mais aussi au travers de l'Histoire. Et de même pour l'Église. Dans la concentration ou dans la dispersion, dans la fidélité ou l'infidélité, plantée en Orient ou en Occident, unifiée ou divisée, l'Église reste Église du Dieu vivant. Elle a été constamment piégée. La Révélation, nous l'avons longuement dit, a été transformée en christianisme. Le corps de Christ est devenu l'institution sociologique. Et quand même l'Église reste Église du Christ. Elle ne peut pas mourir. On la voit mourir. Et puis elle se manifeste ailleurs ou autrement. Les Églises premières issues directement des Apôtres et de Paul, tout ce Moyen-Orient merveilleux, disparaissent sous l'invasion arabe. L'Église naît à ce moment en Gaule, en Irlande, en Espagne. Les Églises si épanouies, si fructueuses d'Afrique du Nord sont anéanties par les Barbares germaniques puis par les Arabes. L'Église naît à ce moment en Angleterre, en Allemagne... Peut-être notre Église d'Occident est-elle condamnée, mais nous sommes en train de la voir se développer en Insulinde, en Afrique, et la prodigieuse reprise de la vérité chrétienne en URSS... Or, il en est de même pour la vie spirituelle, la vie de la vérité dans cette Église. Elle s'éteint et elle naît ailleurs. Ou autrement. La subversion du christianisme ne peut pas entraîner la mort de l'Église corps de Christ (non pas du tout Église invisible). Dieu a posé cette limite-là à la subversion de sa Révélation. Ainsi après avoir essayé d'élucider le comment et le pourquoi de cette perversion, à tous les niveaux, il nous resterait une autre histoire à écrire, dont nous ne traçons que les premiers mots, ! histoire de la vérité, de la fidélité, qui renaissent chaque fois des cendres de ce bois mort, et qui de façon incompréhensible attestent que la Parole de Dieu est encore vivante et passe encore au travers de ce vieil organisme désespérant. Parole de Dieu qui, elle, est le buisson ardent qui brûle et ne se consume pas, même quand les erreurs, les péchés, les mensonges, les crimes commis par l'Église et les chrétiens semblent avoir tout anéanti. La mort est arrêtée à cette limite, et quelle que soit la subversion du christianisme, c’est la Vie ressuscitée, la Parole qui l’exprime et y renvoie qui a le dernier mot.
* * *
Nous venons de procéder à la visée théologique, mais on ne peut pas négliger l’histoire. Bernanos a raison quand il affirme que l'Église vit par ses saints. Nous rappelant que les saints ne sont pas nécessairement ceux qui sont officiellement reconnus, répertoriés, canonisés, mis dans le calendrier, officiels et répondant à un modèle de la vertu morale ou de la piété, ce qui correspond à une pensée de sainteté, ou proche de la magie, ou contaminée par la morale. Les saints peuvent être parfaitement ignorés et connus seulement de Dieu lui-même. L'étonnant dans cette histoire de l'Église, c’est qu'au travers de cette énorme perversion, alors que tout semble rongé par les termites, il y a toujours une résurgence de la vérité. Je ne vais pas, bien entendu, tirer argument apologétique de cette persistance de l'Église pendant deux millénaires au travers de toutes les vicissitudes. Tel n'est pas mon propos. Mais le fait de renaissance, de redécouverte, de réinterprétation à partir semble-t-il de rien. Je crois que l'on peut considérer cette réapparition de la vérité, de la vie chrétienne, de la foi, à trois niveaux différents. Celui des théologiens et des grands mystiques. Celui des courants populaires qui se constituent, deviennent historiques et s'expriment. Celui du mystère caché des humbles vrais dans l'Église.
Il ne faut pas en effet dire simplement : ce qui prouve le maintien de l'Église au travers de ses errances, c’est que périodiquement réapparaissent des théologiens qui viennent tout remettre en place, quand tout semblait corrompu. Assurément, cela compte. Mais on ne peut s'en satisfaire. L'important d’ailleurs me paraît être moins l'exactitude théologique que son association avec une certaine incarnation dans la vie de cet homme et de son entourage. Le miraculeux est que cet événement-là ponctue la vie de l'Église et manifeste que la perversion est sans cesse redressée. Le surprenant, c’est l'apparition de François d'Assise, du pape Célestin V, de Jean de la Croix, de Thérèse d'Avila, de Luther, de Münzer, de Las Casas58, de Kierkegaard, de Kagawa, de Karl Barth et cent autres.
Chaque fois, à un moment ou dans un lieu où la Révélation était perdue, ou la chrétienté s’établissait, ou la foi devenait habitude religieuse, ou les autorités ecclésiastiques avaient déjà pris le plus mauvais chemin, à un moment où la puissance du monde envahissait l'Eglise (à moins que cette même puissance se soit sentie assez forte pour prétendre éliminer totalement la foi en Jésus-Christ), ces hommes et ces femmes ont provoqué comme un électrochoc dans ce clergé ou ce peuple, revenant à une vérité, recherchant à nouveau le sens de la vie dans l’Écriture. Bien entendu, ils ne suffisent pas à justifier le reste, tout le reste de l'Église, ni à considérer que tout va bien puisqu’ils ont paru ! Mais il faut quand même s'émerveiller que cela ait eu lieu, chaque fois qu'il était nécessaire.
Cela ne résout rien. Car, bien sûr, après le réveil, reparaît la lourde tendance à l'enfoncement dans le marais. Après saint François, c'est la misérable querelle autour des Fraticelli, après Luther c'est l'apparition d'une nouvelle religion aussi compassée, séculière que l’ancienne. A moins que, et ceci est, comme expression, sinon comme réalité, une tendance moderne, on ne déclare que «c'est dépassé». « Le renouveau théologique de Karl Barth? Mais voyons, c'est dépassé! Nous sommes dans un Après-Barth. » Ce qui signifie en réalité que nous nous situons effectivement cinquante ans avant Barth ! Comme en témoignent tous les écrits de ceux qui tiennent ce discours. Donc ces hommes et ces femmes ne sont pas la solution. Car il n’y a pas de solution. Il ne s’agit pas d'un «problème» auquel on pourrait apporter une solution. Mais alors que le message évangélique, que la révélation prophétique paraissaient définitivement exclus, éliminés, soit embourbés dans d'interminables querelles scolastiques, soit formulés en dogmes morts et institutionnalisés, soit évacués par la philosophie ou la sagesse du monde, tout à coup reparaît une sorte d’étoile qui donne à tout le firmament une dimension nouvelle. Une sorte de lumière qui vient en même temps éclairer ces vieux textes, les rajeunir brusquement; et ils parlent de nouveau, et en même temps éclairer des cœurs et des intelligences d'hommes qui s'ouvrent pour accueillir cette vérité constante depuis presque trois mille ans, et subitement redevenue si neuve.
Or, je précise bien que cela n'entre pas dans le modèle courant des «sectes» ou des rénovations religieuses telles que l'islam ou le bouddhisme les a connues. Si on peut y ramener en effet la Réforme, les autres restent dans l'Église sans chercher à créer un courant différent, une rupture, une cassure. Au contraire, l’étonnant, c'est que François d'Assise ébranle profondément le peuple catholique en restant fidèle et sans porter de condamnation. Las Casas aussi. Et chacun répondait à la question centrale de leur temps. A la question en même temps spirituelle et « politique ». Et chacun répondait par un retour à l’authenticité biblique je n'hésite pas à le dire. Car ce n'était pas œuvre religieuse ni de simple bon cœur, c'était de la théologie biblique vécue et actualisée. Même chose par exemple du côté protestant avec Kierkegaard (au milieu d'une Église luthérienne figée, normalisée, civilisée, où la prédication de l'Évangile n’était plus un scandale bouleversant) et avec Karl Barth.
Celui-ci avait à répondre à un double défi. Celui de l'hitlérisme et celui du grignotage de la vérité révélée par le libéralisme qui cherchait désespérément à mettre à jour le message évangélique en accord avec la pensée scientifique du moment. Et voici que si Barth a prononcé le coup d'arrêt radical de compromission avec le nazisme, avec des motivations théologiques et non point politiques (coup d'arrêt qui fut le premier dans tout le monde occidental), il a au contraire agi avec la plus grande souplesse et le plus grand discernement au sujet et de la science, et du libéralisme protestant (un peu équivalent au modernisme catholique). Il a su dépasser la querelle désormais figée, sans issue, entre «orthodoxes» et «libéraux». Il a su poser les questions scientifiques de façon parfaitement rigoureuses, montrer les limites, la temporalité de certaines de ces affirmations. Il a posé aussi les questions à la science, ne se bornant pas à recevoir celles de la science. Et il a de ce fait pour une ou des générations fourni aux chrétiens à la fois une pensée authentiquement biblique, une possibilité de renouveau de foi, une ouverture pour avancer dans l’histoire et la vérité. Or, ces exemples, Je pourrais les multiplier, je pourrais faire une autre histoire de l'Eglise, qui irait de «phare» en «phare» (Baudelaire!). Et que l'on ne me dise pas que cela est purement intellectuel, que c'est pour des «élites», etc. C'est faux. Chacun de ces «phares» a provoqué un changement profond dans l'Église. Bien sûr, ils n'ont pas modifié toute l'Église, ni toute sa pensée, ni les institutions, ni tout le monde. Mais il me suffit qu'ils aient eu la possibilité d'être pour considérer que le Saint-Esprit n'est pas vaincu, qu'il œuvre toujours, et que cette Bible est toujours vivante, prête à provoquer un nouveau printemps si l'on veut bien la prendre au sérieux 59.
* * *
Il n'y a pas que les grands hommes, les grands intellectuels, les grands mystiques et théologiens. Il faut prendre en compte aussi ces courants populaires surgis on ne sait d'où, souvent, bien sûr, cristallisés autour d’une personne ou d'un petit groupe, mais qui ne sont pas du même type que les précédents, non point solitaires mais expression d'un milieu populaire, souvent mêlé de politique, souvent impur à nos yeux, souvent estimés hérétiques mais qui pour moi représentent eux aussi une explosion temporaire, fugace de ce Saint-Esprit qui parfois change l'histoire. Tous les messianismes ne sont pas bons et vrais selon le Seigneur. Mais on ne peut pas les mettre tous dans le même sac ! Si les guillelmites ou les adamites paraissent éminemment suspects, au contraire, certains courants anabaptistes, les vaudois, les collards, les hussites (si mêlés que ceux-ci soient de pure politique), le mouvement social tellement important de Fra Dolcino, pour m'en tenir à une seule époque de cette histoire de l'Église, semblent fondamentalement vrais et fortement bibliques. Renouveaux successifs, temporaires eux aussi, mais si bien ancrés dans le cœur populaire (et quand je dis cela je n'entends pas le prolétariat, mais aussi bien les bourgeois que les ouvriers ou les paysans). Et quand je regarde cette histoire -là de l'Église (car c’est aussi l'Église et non pas seulement ses princes, ses évêques, ses conciles, ses synodes régnant sur un peuple abêti !!), je m’aperçois qu'à chaque époque, il y a eu ici ou là un de ces réveils populaires. Que ce soit les Winkler, ou plus tard et ailleurs les Quakers, ou bien Wesley et le Réveil, sans cesse celte Église bouge, change, ne répond en rien au modèle figé, au rôle historique qui lui est attribué par la dogmatique de Marx ou celle de Weber...
Aujourd'hui, je pourrais dire que, en Amérique latine, c’est le courant des théologies de la Libération et de la Révolution qui y correspond, réveil et mouvement populaire soulevé par l'Esprit.1 Mais on peut aussi prendre l’exemple admirable de ce mouvement populaire fondamentalement chrétien qu’est la «Solidarité» de Lech Walesa en Pologne. Lorsque l’on proclame que l'Église n’existe plus, qu'elle est toujours conservatrice et qu'il n’y a plus de toi populaire, il faut méditer sur ce qui se passe là. Et je pense que cela mérite un petit développement, car ceci peut rétrospectivement faire comprendre ce que je veux dire lorsque je parle de ces mouvements populaires qui expriment dans l’histoire la persévérance de l'action du Saint-Esprit, à la fois en dehors et en dedans de l'Église.
1 Mais il s’agit de dissiper une confusion: j’ai souvent été critique à l’égard de ces théologies de la Révolution et de la Libération. Il me faut sommairement faire le point: je récuse absolument d’abord que ces théologies en soient vraiment : il s’agit de l'expression à peine formulée d’un mouvement populaire qui a besoin d’un ré-enracinement spirituel et biblique. Mais ce n’est pas une théologie. C’est une pastorale et une incarnation hic et nunc d’une vérité chrétienne. Il suffit de voir la pauvreté de contenu des textes qui en sont issus alors que je suis persuadé que dans la communauté ces textes sont riches et bons. En second lieu, il me parait évident que ces mouvements chrétiens qui sont relatifs à une situation sociale, économique, politique donnée ne peuvent rigoureusement pas être transposés en Occident. Leurs problèmes ne sont en rien nos problèmes, même pas ceux des travailleurs immigrés ou des chômeurs. Il n’y a pas plus de commune mesure que si en 1792 on avait voulu faire adopter les institutions républicaines françaises par l'Empire ottoman, ou la révolte des Boxers en France en 1900. Cette extension est absurde, les mouvements chrétiens révolutionnaires du Nicaragua peuvent nous rappeler que le christianisme est révolutionnaire, mais rien au-delà. Et moins encore quand on veut se situer au plan théologique. Si bien que les pseudo-théologies de la Révolution produites par des écrivains américains ou allemands (par exemple D. Solle et les écrits - politiques- de Moltmann) n’ont pas la moindre valeur à nos yeux. Enfin dernière réserve : autant la piété qui s’exprime là me paraît juste, autant la référence au marxisme me parait inadéquate et fallacieuse. Et en particulier le mouvement qui voudrait à partir de cette réalité du christianisme amérindien, procéder à une réinterprétation marxiste de la Bible ou à une - lecture matérialiste» des Évangiles : ceci, qui n’aboutit à rien d’ailleurs, n’est qu’un accaparement malhonnête d’une expression de la foi.
Avec l'aventure de la Pologne 1980-1981, nous sommes en présence d’un fait exemplaire: le catholicisme polonais est, aux yeux de tant des protestants, empreint de crédulité, de simplismes, de paganisme même ; il est religion de miracles et d'adoration de la Vierge, il est plein de sentimentalité, etc., et dans une grande mesure comparable au christianisme médiéval, il nous paraît beaucoup plus sociologique, expression d’une certaine forme de société, à un certain habitus social, à de la tradition collective et culturelle que d’une foi personnelle, consciente, claire et éclairée. Or, si Walesa a pu mener l'extraordinaire partie qu’il a menée, c'est en se reposant sur cette foi-là. Ce qu’il y avait d’extraordinaire durant ces dix-huit mois, c'est ceci : l’absence de violence, le respect des autorités mêmes que l'on est décidé à faire plier, la compréhension par tous les militants de la finesse d'un jeu qui constamment allait jusqu’à l’extrême position de force, tout en sachant s’arrêter juste au moment où on risquait de passer à la violence, et la capacité de reculer quand cela paraissait nécessaire 60.
Bien plus, ce fut constamment la volonté de négocier, c’est-à-dire de maintenir le dialogue, de ne jamais juger la police ou le parti communiste comme l'ennemi à abattre mais comme l'adversaire avec qui un dialogue reste toujours possible et tout faire pour qu’en effet il soit possible. Mais en tout ceci l'extraordinaire fut non pas seulement l’habileté tactique véritablement géniale de Walesa, bien plus, ce fut la capacité des masses ouvrières, puis paysannes, qui le suivaient de ne pas vouloir déborder leur leader tout en restant vraiment autonomes et n’obéissant pas à un mot d'ordre de façon mécanique. Ce n’était pas une masse galvanisée ou automatisée par un chef charismatique à qui on obéit « les yeux crevés» comme on l'a dit au temps de Pétain; et en même temps c'était un ensemble considérable capable de s’organiser par petites unités actives, aptes à comprendre cette stratégie, sachant choisir dans l'instant la décision qui entre dans la ligne générale, et qui ne se laisse pas aller, ni à la violence ni à un maximalisme !
Or, on sait à quel point cela est difficile, quand un mouvement de cet ordre est lancé, la masse déborde toujours les leaders, 89, 48, 17, 68, etc., ont donné cet exemple. Une foule, une organisation constituées dans l'agitation sociale, dans un mouvement révolutionnaire, et qui ne se livrent à aucune violence, qui savent manifester leur force autrement que dans la haine, qui savent gagner sans se venger, qui savent s'arrêter et même abandonner des points acquis sans se décourager, c'est un véritable miracle ! Je crois que c’est la première fois dans l'Histoire que nous assistons à une pareille sagesse de la masse lancée dans l’action. Lénine disait que dans la tactique révolutionnaire de longue durée (avant le moment final de l'assaut) le plus difficile est la période de « repli ». Or, précisément, en Pologne, on a su admirablement quand cela était nécessaire procéder à des «replis» sans perte de courage. Enfin dernier élément extraordinaire, Walesa et ses troupes ont su se garder de basculer dans « l'autre camp», accepter l'aide capitaliste, ou se laisser aller dans la voie putschiste.
Je pense que ces trois données, à mes yeux exemplaires, trouvent leur raison dans la foi chrétienne de ce peuple. Walesa a constamment agi en tant que chrétien affirmé. Il a constamment fait appel à la foi des ouvriers et paysans à qui il s'adressait. Et je pense que cette sagesse de la masse, cette aptitude à comprendre la réalité de l'action, à ne pas exiger plus que ce qui semblait possible, tout cela est fondé dans la foi de ce peuple. Mais je disais que cette foi était manifestement fort sociologique. Or, une compréhension pareille, une maîtrise pareille ne peuvent exprimer que la foi la plus éclairée, la plus consciente. Que s'est-il donc passé ?
Il me semble que cela s'explique par le fait suivant. En réalité tant que le chrétien est dans une situation banale, de vie courante, de médiocrité globale de la société, de problèmes quotidiens sans intérêt, de divertissement constant, la foi tombe en veilleuse, ne répond pas à grand-chose, n'exprime rien, n'entraîne aucune conduite exemplaire. La banalité, la quotidienneté, sont les pires destructeurs, parce que c'est cela qui exprime la tiédeur. Mais cependant, il subsiste chez ces «chrétiens sociologiques» un restant de vérité, le «lumignon qui fume encore» dont parle Isaïe, le «petit reste» de foi dont parlent les lettres de l'Apocalypse. Et lorsque vient le moment de la décision, de la mise au pied du mur, de l'épreuve radicale, de la tempête, alors il y a toujours la possibilité que cette mèche s'allume et embrase l'être entier. Comme il y a la possibilité que tout s'éteigne absolument. Mais je dirais que ces croyants traditionnels et superstitieux peuvent donner naissance tout à coup à des confesseurs de la foi, à des martyrs. à des hommes qui comprennent ce que dans la crise le chrétien peut être appelé à être pleinement.
A cette première conclusion, il me faut en ajouter deux autres. La première, c’est que le mouvement de Lech Walesa qui doit être assimilé à un Réveil spirituel, d’une latence traditionaliste, s’est formé non pas à l’intérieur de l'Église, mais dans la relation au monde. C’est-à-dire que tout l’effort pour amener les fidèles à être plus fidèles et chrétiens sérieux dans l'Église, en fonction d’elle, etc., est à mes yeux stérile. Il ne peut y avoir de réveil qu'en fonction d’une relation au monde (et pratiquement tous les exemples cités plus haut étaient en effet tournés vers le monde), c’est-à-dire la société, la politique, etc. Mais cela implique, non pas une adhésion à tel mouvement, non pas la participation à une action préparée par tel groupe non chrétien: justement, c'est une invention chrétienne originale, spécifique, par rapport à telle situation sociale. Je n'insisterai jamais assez sur la spécificité de toute entreprise chrétienne dans le monde. Ma dernière conclusion, c'est que si le peuple polonais a pu rester ce peuple «officiellement» chrétien, formellement chrétien, assez innocemment chrétien, à un niveau que nous pourrions aisément estimer peu probant et intéressant (mais qui a fourni les caractéristiques de «Solidarité»), cela est dû avant tout à la résistance exemplaire du cardinal Wyszynsky. Ceci est essentiel car nous y voyons le rapport avec l'Église officielle. Le cardinal primat de Pologne a su dire radicalement Non au communisme soviétique. Il a su ne pas pactiser avec le diable. 11 a été insulté, arrêté, emprisonné, accusé d'être un traître, d'être à la solde du capitalisme et de l’Amérique, etc. Il a tenu ferme. Et ceci était d'autant plus méritoire que dans les milieux chrétiens, il était aussi parfaitement mal jugé. Prenez la presse (Réforme, le Monde, Témoignage chrétien) de 1947 à 1955, vous verrez sans cesse le cardinal considéré comme réactionnaire, incapable de s'adapter à son époque, représentant une foi médiévale, ne comprenant rien à la beauté du socialisme, etc. Il a tenu ferme, et pour cette raison, les humbles chrétiens, traditionnels et rituels, de Pologne ont aussi conservé leur petite foi, un peu dévote et simpliste. Et c'est cela qui a permis l’étonnante entreprise, et je dirai même la réussite de Walesa.
Au contraire, là où des théologiens et des chefs d'Église comme Hromadka et Bereczki en Hongrie et en Tchécoslovaquie ont pactisé avec le diable1, eh bien le seul résultat a été en effet l’effondrement de la foi populaire et l’avilissement de l'Église. Et pourtant ceux-là étaient portés au pinacle et donnés en exemple de chrétiens ouverts, comprenant enfin l'utilité de la transformation socialiste (qui était identifiée à la cause des pauvres et de la justice), de la bonne et juste coopération avec l'Etat nouveau, etc. Le Conseil œcuménique était tout particulièrement enthousiaste de ces deux pauvres inconscients, innocents politiques2. Ils ont détruit dans ces deux pays les possibilités pour les Églises chrétiennes d'apporter un nouveau, de sortir du conformisme, de participer à l'œuvre de transformation. Et de fait, dans l'étonnant mouvement de Tchécoslovaquie de 1968, l'Église n'a rien été.
1 Entendons-nous bien, je ne veux pas dire du tout que le communisme soit le Diable, mais que dans ces conditions politiques, il joue exactement le rôle que la Bible attribue au Diable.
2 Je soulignerai que je n’ai pas attendu aujourd’hui pour attaquer ces deux hommes, on trouve déjà ces récusations dans Présence au monde moderne, op. cit . et plus encore dans Fausse Présence au monde moderne. Paris, Éditions de l'E.R.F., 1964. Et leur exaltation par le Conseil œcuménique fut une des multiples raisons qui m’ont écarté radicalement de cette honorable institution. On n’a pas le droit de se tromper tout le temps!
Mais dans les temps modernes, il n'y a pas que cet étonnant événement replaçant l'Église dans sa droite vérité, il y a aussi la reprise, la renaissance de la foi en URSS et l'apparition de nouvelles formes chrétiennes. On avait pu en URSS considérer que la «question religieuse» était réglée avec la fermeture des églises, l'éducation fermement matérialiste donnée aux enfants, l'embrigadement des jeunes dans le Komsomol, l'interdiction de posséder des livres chrétiens, la création d'une Église orthodoxe qui recevait l’autorisation de célébrer la messe en échange d'une parfaite soumission politique et d'une stricte abstention dans tous les domaines publics, l'interdiction de faire le catéchisme aux enfants... Et de fait on pouvait penser en 1940 que le christianisme avait pratiquement disparu. Il n'y avait plus que des gens très âgés qui continuaient à venir au service orthodoxe et le clergé officiel était directement, étroitement aux ordres du Kremlin. Or, le double événement stupéfiant fut celui-ci: d'abord l'apparition et le développement très rapide d'une nouvelle orientation chrétienne avec les baptistes.
Pratiquement, en 1914, il n'y avait pas de baptistes en URSS. En 1944 on apprend qu'il y a des groupes de cette Église, et chose tout à fait remarquable, ils se multiplient malgré les interdictions et les condamnations. On ne comprend pas très bien comment ceci a été possible, comment les autorités ont pu tolérer une telle diffusion, car enfin les baptistes ne sont pas des libéraux et des chrétiens tièdes et mous, au contraire, ils sont en général des témoins audacieux et adoptent sur le plan social et politique des positions tranchées qui vont exactement à l'encontre de ce que l'État soviétique souhaite. L’histoire de ces missions baptistes serait entièrement à faire. On évalue approximativement à deux millions le nombre des baptistes en URSS. Or, comme ce sont des «convertis», on peut être assuré qu'il ne s'agit pas de chrétiens indifférents, traditionnels et neutres.
Le second fait non moins étonnant, c'est la brusque multiplication des intellectuels chrétiens. Soljénitsyne est l'exemple favori, mais il y a beaucoup d'autres intellectuels (Maximov par exemple) qui se réclament de la foi chrétienne. Ceci me paraît d'abord lié aux persécutions envers les juifs. Des intellectuels ont pris parti pour les juifs, et comme ils ne le devenaient pas eux-mêmes, ils ont retrouvé la parenté spirituelle avec ceux-ci, et ils sont entrés dans la voie du christianisme. Mais ici chaque cas est particulier, implique un cheminement singulier. Ce ne sont donc plus des chrétiens de l'Ancien Régime qui subsistent en tant que tels (comme Boulgakov ou Pasternak) mais des jeunes et des néophytes : ce qui veut dire ici encore un christianisme renouvelé. La plupart de ces intellectuels ne s'inscrivent pas dans le cadre de l'Église orthodoxe, mais vivent un christianisme directement inspiré de la Bible et assez personnel. Ce sont des scientifiques, des littérateurs qui au nom de la foi entrent en conflit avec le régime pour le profit de tous. Certains veulent croire que ces personnes ou ces groupes sont tellement minoritaires qu'ils n'ont finalement aucune influence, mais je pense qu'en réalité les intellectuels quand ils ne sont pas aux ordres serviles du pouvoir, ont une influence et que leur utilisation du samizdat est très importante. Or, la plupart de ceux dont on connaît les noms comme opposants se déclarent chrétiens.
* * *
Ce qui est justement caractéristique de mouvements de cet ordre, c’est le fait que la renaissance de l'Église se produit dans les conditions mêmes où l'Église s'est trouvée dans ses origines. C’est-à-dire d'une part affrontée à une société qui ne présente plus rien de chrétien. D'autre part soumise à une mise en question explicite, et souvent à la persécution : c’est dans ces conditions que l'authenticité de la foi, l'attention à l'écoute de la Parole de Dieu, l'information de la vie concrète par l'esprit chrétien, l'audace du témoignage, redeviennent le vrai visage de la Révélation. C’est dans ces conditions que constamment au cours de l'Histoire nous avons vu reparaître la vérité, inchangée, de cette révélation prise, reprise, incarnée, portée non plus par des héros, mais par les humbles et pieux quelconques qui ne laisseront pas de nom à la postérité. Et puis il faut quand même en terminant évoquer ceux que personne ne connaîtra jamais, qui ne s’inscrivent pas dans un mouvement historique, dans une lignée, dans une diffusion de la foi, ceux et celles qui se bornent à être ces pieux et vrais chrétiens ignorés comme il en existe tant quand même.
P. Maury m'avait dit un jour alors que, tout jeune, je me plaignais du trop grand nombre de vieillards dans une Église que j'aurais voulue dynamique, jeune et présente au monde, «Je connais telle paroisse qui vit tout entière de la prière silencieuse d'une vieille femme. » Depuis, moi aussi, j'ai connu... Que l'on ne me dise pas que ceci est de l’ordre de l'illusion. J'ai vu dans ma vie l’efficacité (à mon profit...) de la prière d'une vieille femme. Que l'on ne me dise pas que ceci est piètre et médiocre consolation, que là ne réside pas la force et la vérité de l'Église, qui tant qu'elle n'est pas apparition fracassante sur la scène du monde ne prouve rien. C'est une réalité spirituelle qui échappe à la mensuration sociale ou politique. Certes, il ne faut pas s’en faire un oreiller de paresse, et se dire : puisque ces humbles chrétiens ignorés existent, tout va bien. Non, tout ne va pas bien, mais on n'a pas le droit non plus de tenir ceci pour rien. Car nous sommes dans un domaine qui échappe au contrôle et à l’appréciation rationnelle. Et je suis persuadé quant à moi que si l'Église n’est pas morte, si la foi chrétienne est toujours, malgré tout, vivante, si la Parole de Dieu peut être encore prêchée et reste aujourd'hui signifiante, cela tient assurément d'abord à la présence du Saint-Esprit, à la fidélité du Christ, mais dans l'ordre humain cela repose sur la simple foi de ces humbles dont personne hormis Dieu, ne connaîtra jamais ni le nom ni les œuvres, et qui pourtant sur terre font partie des saints.
* * *
Après avoir évoqué des exemples historiques et concrets de cette résurgence de la vérité chrétienne, de la Révélation redevenue active et vivante, je voudrais en terminant procéder à une réflexion un peu plus théorique. En définitive nous constatons que la désignification de l'Évangile tient toujours à une appropriation de la Parole de Dieu par le théologien, l’ecclésiastique, l'Église. Le processus de subversion que nous avons examiné sous un grand nombre d’aspects implique toujours, ceci apparaît me semble-t-il, assez clairement, comme lié à la trahison des représentants de Dieu sur terre, qui établissent leur loi à la place de la loi de Dieu, qui posent leurs normes, et qui organisent 1« entreprise-Dieu » comme affaire historique humaine. Il y a donc d'une part accaparement et d'autre part transgression. Cela correspond bien à ce que Dostoïevski raconte dans la légende du Grand Inquisiteur. Mais voici que lorsque ceci se produit (et se reproduit, je le répète, tout au long de l'histoire du christianisme) nous assistons à un double phénomène en réponse qui est immanquable.
D'abord, cette «Parole de Dieu» devient entre leurs mains cendre, vide, poussière et insignifiance. Sitôt que l’homme prétend s'approprier cette parole vive, elle devient littéralement inexistante, elle ne peut plus être crue, ni entendue, ni dite. Il ne reste rien. Et cela produit alors souvent le malentendu de croire qu'elle est finie et périmée. Elle est inexistante en effet dans l'exacte mesure où l'homme a prétendu l'avoir et l'utiliser pour lui, de quelque façon que ce soit, personnelle ou collective. Nous sommes ici en présence de ce que je pourrais appeler une loi fondamentale du mode d'être de la Parole de Dieu. Il ne faut pas s'y tromper, chaque fois que l'homme prétend en faire un fondement philosophique ou politique, ou encore une des structures de la société, ou encore le garant de son action et sa propre autojustification, ou encore l’objet d’une connaissance objective, ou encore une superstructure d’une infrastructure décisive ou enfin le nécessaire complément d’une nature simplement déficiente, elle devient rigoureusement inexistante. Précisément parce qu'elle est Parole de Dieu, et de personne d'autre. Mais il ne faut pas se tromper sur la potentialité qui subsiste, précisément parce qu’elle est Parole, elle peut toujours à nouveau être dite. Et tout recommencer.
Et l’autre face de la même situation: la subversion du christianisme implique toujours la transgression de ce qui est posé par Dieu. Or. toute organisation ecclésiastique, toute institution sociale voulue fondée sur l'Évangile, toute morale chrétienne est inévitablement une transgression de l'ordre nouveau posé par Dieu en son fils Jésus-Christ, l'ordre du royaume des Cieux. Je ne dis pas du tout qu'il ne faut pas en faire et qu'il faut rester dans l'inorganisé ou l'instructuration «primitive», en une sorte de stade fœtal. Ce serait l'erreur des adamites de croire que l'on peut revenir dans l'Éden, et vivre comme si on y était. Ou encore des millénaristes, de croire que l'on peut accéder directement au royaume de Dieu et faire comme si on y était. Non, on ne peut se passer ni d'organisation, ni d'institution, ni d'éthique, mais il faut être bien conscient que, si honnêtes et scrupuleux qu'en soient les créateurs et les directeurs, tout ceci est immanquablement une transgression, par exemple, l'ordre des Béatitudes et des Paraboles du royaume des Cieux. Alors? Ce qui se produit dans les exemples que nous avons rappelés, c'est un fait fondamental expliquant le processus même de la relation entre la volonté de Dieu et l'organisation humaine: ce n'est pas une destruction de celle-ci, ni une pure négation mais dans l'exacte mesure où tous ces commandements, ces préceptes, ces institutions, ces cérémonies sont établis en transgression de la Parole de Dieu, lorsque celle-ci se fait à nouveau entendre, lorsqu'elle est à nouveau ressaisie en tant que telle (Mon Dieu tu m'as convaincu, et je me suis laissé convaincre, les deux étant indispensables et corrélatifs), alors se produit une transgression de la transgression. C’est là le secret de ce va-et-vient constant dont le modèle nous est donné par Jésus même lorsqu'il transgresse si souvent, et l'on pourrait dire constamment. le système religieux qui avait progressivement proliféré autour de la Révélation de Dieu.
Il n’y a pas un conflit, mais il y a: une origine, une dérive par transgression, un retour au sens de l’origine et une transgression de la transgression, avec une exactitude de visée étonnante. Donc les cas que nous avons cités doivent être bien compris : il ne s’agit pas de faits exceptionnels, d'accidents survenant au hasard. II ne s'agit pas non plus de la dualité ou duplicité de l'Église qui présenterait tantôt un visage, tantôt un autre, il ne s'agit pas enfin de ce que l'Église serait une sorte de bric-à-brac où on pourrait trouver tout et son contraire. Absolument pas. Ceci, ce sont des images de propagande, des vues superficielles et vaines: la vérité est dans ce mouvement même où les quatre temps sont relatifs les uns aux autres avec la plus grande rigueur. Et de ce fait quand nous parlons de subversion du christianisme, il y a chaque fois issue de la vérité ressaisie dans la parole de Dieu, une subversion de la subversion qui se manifeste par la réapparition du X dont nous parlions au début.
Ainsi la réduction de tout le christianisme au temporel, et l'insertion de l'Éternel dans ce temporel (Diesseits) qui devient la raison dernière, produit son inversion par une reconquête de l'Éternel qui bouleverse de façon décisive le temporel. Mais il s'agit d’une reconquête de l'Éternel par l'Éternel lui-même. Autrement dit, ce n'est jamais l'Église qui peut s’auto-réformer elle-même. L'expérience cent fois faite de la recherche honnête et scrupuleuse de meilleures institutions, d'une réforme par voie réglementaire ou juridique, d'une recherche sérieuse de moyens plus vrais d’évangélisation, intérieure ou extérieure, tout cela est vain, échoue inévitablement. Il n’y a pas dans l'Église, association selon la formule toujours employée, entre une institution sociologique qui serait aussi corps du Christ, ou bien : le corps du Christ qui s'inscrit forcément dans des formes sociologiques.
L'Église, sitôt qu'elle s'organise et se cléricalise, est en elle-même transgression de l’ordre de Dieu, mais elle produit en elle-même ce qui va éclater comme transgression de cette transgression. Elle réduit tout progressivement au temporel, mais elle secrète en elle-même une reconquête de l'éternel par l'Éternel. Cela ne se passe ni en «esprit», ni d'une façon aisée, agréable, intellectuelle et benoîte, c'est toujours au travers de dures épreuves et de terribles ébranlements. Ce n'est pas en partant de sa tête humaine que l'Église se transforme, mais par une explosion prenant naissance chez ceux qui sont à la frange... Ainsi quand nous considérons cette histoire de la chrétienté, ces contradictions dont nous avons parlé dans nos premiers chapitres, si nous regardons le tout de l'histoire de l'Église, le galop du cheval blanc parcourant l'histoire des hommes en même temps qu'il la compose, si nous considérons l'aventure du peuple chrétien, nous nous rendons compte que rien n'est jamais clos, décisif, fini. Que l'on n'a le droit de porter de jugement dernier sur rien. Ce jugement sera celui du Père Éternel, tel qu'il est rappelé dans l'Apocalypse. Et de ce fait rien n'est jamais perdu. Parce que c'est la rigueur même, incluse dans le fait que la transgression porte immanquablement en elle-même sa propre transgression, j'insiste là-dessus. Exactement comme la réduction au temporel et à la puissance exclut le sens, et par-là laisse une immense brèche béante que l'on s'efforce vainement de combler, et qui appelle sans fin, qui crie jusqu'à ce que l'Éternel vienne combler ce gouffre. Rien n'est donc au cours de cette histoire jamais perdu. Le christianisme ne l'emporte jamais décisivement sur Christ. Mais celui-ci peut rester parfois, et longtemps, comme il était caché dans le corps du petit homme juif. Lorsque nous comprenons cela nous pouvons lire avec un autre regard l'histoire de cette Église, et en même temps nous faisons l'apprentissage de la logique spécifique du royaume des Cieux 61 qui pénètre et bouleverse les logiques du monde.
Cf. par exemple J.-M. Benoist, Comment peut-on être païen?. Paris, Albin Michel. 1981 ; Manuel de Dieguez, L'Idole monothéiste. Paris, PUF, 1981.
J. Ellul. Fausse Présence au monde moderne. Paris. Éditions de l’ERF, 1964.
F. Belo. La Lecture matérialiste de l'Évangile de Marc. Paris, Editions du Cerf. 1974.
Le Dieu unique en trois personnes... Je ne reprends pas ici l’interminable discussion théologique qui m’a toujours paru étonnante et liée à une philosophie essentialiste et substantialiste seulement. Apres tout j'ai un corps, j’ai une pensée, j’ai des sentiments, j’ai une volonté, ne suis-je pas un quand même, et lorsque j’agis matériellement n’est-ce pas différent du moment où je pense, plongé dans ma méditation? Ou encore ne faut-il pas rappeler que ״personne«· vient de persona. mot qui veut dire le masque d’acteur? Dieu venant vers l’homme revêt des «masques» divers. Il est le Père et Créateur, il est le Fils sauveur et Amour, il est le Saint-Esprit sanctificateur... Manières d’être que Dieu adopte pour pouvoir être saisi par l’impuissance et l’ignorance humaines.
Et l’on peut multiplier les exemples concrets de ces contradictions, ainsi Kierkegaard souligne à juste titre la remarquable pratique qui a duré en Occident pendant I 500 ans de faire prêter serment, devant un tribunal ou ailleurs au nom de la Bible ou des «Saints Evangiles ·· : dans lesquels très précisément se trouve l’interdiction de prêter serment (Mt S 34)!
Cf. par exemple Jacques le Goff, La Naissance du Purgatoire, Paris, PUF, 1981.
Toutefois je pnc le lecteur de ne pas me faire dire ce que je ne dis pas ! Je n'oppose pas une pensée chrétienne théologique qui serait mauvaise, à un piétisme, à une foi spontanée, à la foi non intellectuelle du charbonnier, etc., qui seraient bons! J’aime beaucoup certains théologiens, et ce qu’ils ont fait était nécessaire, mais je me borne à souligner le danger spécifique de l’entrée de la philosophie dans le christianisme, et les désastres qui ont suivi l’exubérance théologique du 111“ au xvi“ siècle...
Il est toutefois possible que. très exceptionnellement, des femmes de la haute société se soient converties au christianisme. On cite Pomponia Græcina. sous Néron. Cela ne me parait guère probant à une époque de grande curiosité religieuse en quête d’expériences spirituelles. J. /.ciller a sans doute fait remarquer que l'Empire aurait pu avoir un prim ep.\ chrétien, Flavius Clemens (neveu de Flavia Domitilla. elle certainement chrétienne), cousin germain de Titus.
L'Instant, 111, Œuvres complètes, XIX. Paris, Éditions de l'Orante (Jean Brun éd ) p. 145.
Ceux qui accusent durement l'Église d’avoir été une machine à faire des hérétiques, ceux qui l'accusent d'avoir condamné la liberté de pensée, n’ont simplement aucune idée de ce que fui historiquement l'explosion d'inventions folles, érotiques, délirantes qui a eu lieu dans l’Eglise entre le IIIe et le Xe siècle. Les pires choses sous le couvert du Saint-Esprit. Il y a un niveau d’horreur que l’on ne peut atteindre. Et les Romains l’avaient, avant Jésus-Christ, marqué par exemple avec le sénatus-consulte des Bacchanales...
Il suffit de rappeler l’entrée des croyances fétichistes dans les Églises africaines, malgaches, martiniquaises, le vaudou christianisé, le kimbanguisme, le retournement des morts, etc. Sur la survivance de rites et fêtes païennes dans le christianisme, voir Mircea Eliade. Histoire des croyances et des idées religieuses, Paris, Payot, 1983. t. III. § 304. Exemples peu connus, très saisissants.
Et l'effrayante dénomination du Souverain Pontife marque à quel point ce clergé prend directement la suite du clergé païen!
Évitons une confusion : en disant cela, et que suivre Jésus ne peut être que le tait du petit nombre, je dis bien que la foi en X correspond à une élite Mais il ne s’agit pas d élite sociale ou politique. Rappelons-nous le recrutement du début de l'Église et de tous les mouvements qui ont été un retour à la vérité révélée, il s’agit presque toujours d’un recrutement populaire.
J. Ellul, L'Éthique de la liberté, t. I. Genève, Labor et Fides, 1973.
B. Charbonneau. Je fus, chez l’auteur. 1980.
Luther, Le Livre de la liberté chrétienne.
Lit Fin de la Providence. Paris, Éditions du Seuil. 1976.
J. Ellul. «Actualité de la Réforme ». in Le Protestantisme français. Boegner (cd.). Paris, Plon. 1945.
Cf. J. Ellul, La Parole humiliée, Paris, Éditions du Seuil. 1981.
Voir les travaux de Dumézil, Benveniste et Mircea Eliade sur la question.
Or, ceci se manifestera lorsque par exemple aux iv' -v*־ siècles se développeront les courants contradictoires dans la pensée chrétienne: toute l’élite suivait l’empereur. Quand celui-ci était donatiste ou arien, on devenait donatisle ou arien, quand il devenait orthodoxe, on devenait orthodoxe...
Alors qu’il est important de souligner que dans les Évangiles, jamais Jésus ne se présente comme un personnage sacré ni divin, et qu’il récuse toute adoration personnelle en renvoyant chaque fois à son Père.
Cf. J. Elhil, Le Vouloir et le Faire, coll. « Éthique de la Liberté*», l. I, Genève, l^abor et Fides, 1977.
Bien entendu les traductions les plus modernes, par exemple celle de la T.O.B., n’emploient plus ce mot gloire. Elles ont toujours le souci d’amoindrir, de banaliser, d’affaiblir le texte biblique : on trouvera par exemple ici. pour traduire doxa. non pas gloire mais reflet, ce qui est un fondamental contresens théologique par rapport à la conception hébraïque de la gloire !
Ceci est bien visible dans tous les essais de théologie socialiste, ou d’interprétation marxiste des Évangiles.
Sur cette impossibilité de partager la quantité de naturel et de culturel dans notre formation et sur l’erreur que représente la volonté de classification a partir d’un patrimoine génétique, cf. le remarquable : A. Jacquard Au péril de lu science. Paris, Editions du Seuil. 1982.
C’est ce que nous rencontrons encore aujourd'hui avec le problème de la violence et de la délinquance juvénile La répression et l'accumulation des forces est la réaction masculine. Le lent travail de prévention spécialisée, fondé sur la compréhension et l'acceptation de l’autre est la réponse féminine. A mes yeux la seule valable.
Cf. entre tant d’autres, D. Sourdel, L'Islam médiéval. Paris, PUF, 1979, et sur l’influence des mystiques musulmans, Mircea Eliade, Histoire des croyances et idées religieuses, Payot, 1983, t. III, § 283. Et : Islam et Christianisme, n“ spécial de Foi et Vie. 1983.
H. Pirenne, Mahomet et Charlemagne. Paris, Payot, 1937.
L’excellente étude de G. Bousquet. L Éthique sexuelle de l'Islam, Pans. Maison-1euve. coll. ״ Islam d'hier et d’aujourd'hui - , 1966. El la pratique du Prophète lui-même n’a ?as été particulièrement édifiante envers les femmes — or il est bien dit qu’il faut en tout miter le Prophète...
Voir entre autres J. Ellul. Les Chrétiens et T État. Marne, 1967. — « Christianisme et anarchisme״, in Contrepoint. 1974. — « La politique, mal absolu», in La Foi au prix du doute. Pans, Hachette, 1980. — « Aliénation et temporalité dans le droit», in Temporalité et Aliénation. Castelli c.a., Paris, Aubier. 1975. — «Les origines de la monarchie en Israël », in Mélanges Brethes de la G ressaye, 1970. Et finalement, · L'Idéologie marxiste chrétienne-, Paris, Le Centurion, 1979.
Il ne s’agit pas d’opposer ici la grandeur voulue par Dieu en David de même que David est élu de Dieu, etc. David est élu malgré la Royauté. Dieu le rend témoin malgré la politique. Je l’ai longuement expliqué ailleurs.
Ici encore, éviter un malentendu : ce n’cst pas parce çw’ils sont vaincus et minables que ces rois sont déclarés bons et justes: il y a simple corrélation. Ils sont pieux et justes devant Dieu, et alors, ils sont de pauvres rois sans réussite politique.
Cf. J. Ellul, L'Apocalypse, architecture en mouvement. Pans, Dcsclce de Brouwer, 1976.
Le texte est très ambigu parce qu'il parle non pas de l’empereur ou du seigneur, mais du roi. ce qui ne peut pas viser l'empereur romain qui n'a jamais porté ce titre.
Dans un ouvrage en préparation. Éthique de lu sainteté, je montrerai d’une part la différence entre royaume des Cieux (présent) et Royaume de Dieu (à venir), d’autre part que tout montre que c’est un contresens de penser que Jésus avait annoncé pour tout de suite la venue et la réalisation du Royaume de Dieu. La prédication de la vigilance et de l’attente n'est en rien un supplément, un aspect second et surajouté à l’enseignement de Jésus mais au contraire un des axes décisifs.
Mais je répété encore une fois, cela ne veut pas dire : apolitique, spiritualiste, évasion et religion pieuse fermée sur soi.
Michel Clevenot, Nouvelle Histoire dit christianisme, t. II, Les chrétiens et le pouvoir. Paris, Éditions du Cerf. 1982. Intéressant, mais à lire avec précaution étant donne l'option délibérément «matérialiste» de l’auteur!
J. Ellul, «La politique, mal absolu», in La Loi au prix du doute, Paris Hachette 1980.
Notons que cela n’a rien à voir avec le fait que le régime soit injuste · ou de ■ droite ou ·matérialiste . La théologie de la Révolution actuelle manque totalement son objet
Il est sans doute inutile de rappeler que. bien entendu, le christianisme n'est pas le seul facteur ni le seul responsable du nihilisme moderne!
Petit detail, je crois de ce fait que la reconstruction des Pensées de Pascal avec une partie consacrée à l’Homme sans Dieu est fausse : Pascal était trop bon théologien pour avoir écrit cela ׳
Le plus beau témoignage récent de cette condition où nous sommes est le livre de Romain Gary, Les Clowns lyriques, à la fois description du, et protestation désespérée contre le nihilisme (Paris, Gallimard, 1980).
Cf. par exemple J.-L. Beau vois et R. Joule, Soumission et Idéologies. Psychologie de la rationalisation. Paris, PUF, 1981.
Quant à cette volonté d’être soi-même libre par soi, j’ai fait une petite expérience récente, amusante. Mon livre sur l’art, l'Empire du non-sens (Paris, PLF. 19X0), a été un échec absolu. Un ami qui est plongé dans le monde artistique m’a dit ceci : «Ce n’est pas étonnant. Tu as commis le crime impardonnable aux yeux des artistes modernes, tu as démontré qu’ils n’étaient pas des hommes libres, et qu’ils n'incarnaient en rien la liberté. Cela seul suffisait à ce que ton livre soit rejeté! ■׳
Jacques Ellul. La Foi au prix du doute, Paris, Hachette, 1980.
A titre purement anecdotique et dans une certaine mesure amusant, on pourra lire comme preuve que l’homme veut absolument tout avoir en lui. y compris l’immortalité, le livre de Jean Charron, Mort voici ta défaite. (Pans, Albin Michel. 1979). Comme ״ l’âme immortelle״ ne marche plus très bien, voici qu’on fait intervenir la biophysique: les électrons qui font partie de notre corps sont éternels, or ils enferment en eux un espace et un temps différents de ceux auxquels nous sommes habitués. Et cet espace-temps possède des qualités spirituelles : il mémorise les événements passés et les ordonne comme notre cerveau même ; dans ces électrons pensants notre esprit entier est contenu : donc nous sommes immortels par nous-mêmes...
Les seuls livres fondamentaux sur la liberté sont ceux de B. Charbonneau. en particulier Je fus, chez l'auteur, 1980.
2. Cf. J. Ellul, Éthique de la liberté, Genève, Labor et Fidcs, 1971-1972.
Ce que Bernanos et Dostoïevski avaient vu merveilleusement bien.
Sur la relation entre réalité et vérité, voir J. Ellul, 1m Parole humiliée. Paris, Éditions du Seuil, 1981.
Si les exégètes critiques avaient eu la moindre lueur de compréhension thcologique, ils auraient vu cette cohérence, ils n’auraient jamais dit que Jésus annonçait I*installation sur terre du Royaume de Dieu, que c'était à cela que correspondait son annonce des derniers temps. Et ils naîtraient pas pense que les textes proclamant les catastrophes (par exemple Mt. 24) étaient très tardifs et ne pouvaient pas être de Jésus!
Dans ce texte, il est donc tait référence a la même formule de Daniel 8.13 — 9.27 — I 1.31 — 12.11. qui visait les signes d’Antiochus Épiphane dans le Temple de Jérusalem. Par comparaison, la plupart des auteurs l’expliquent par les aigles romaines, le vexitlum, implanté dans le Temple de Jérusalem en 70...
Cf. mon étude des quatre cavaliers de l'Apocalypse, dans L’Apocalypse. architecture en mouvement. Paris, Dcsclée de Brouwer. 1976.
Cf. J. Ellul. L'Espérance oubliée. Paris, Gallimard, 1977.
Bien entendu, je sais que ce passage de Matthieu n’est pas original, n’est pas un «logos» de Jésus. Mais s'il a été ainsi formulé au début de l'Église, c’est à la suite de l expérience faite par les disciples de la Résurrection, et il est de ce fait Parole de Dieu, aussi.
On peut rappeler en ce sens que Calvin au milieu de ses vitupérations contre le pape et l'Eglise romaine reconnaît quand même qu’il y a là, malgré tous les errements, «un reste d’Église » !
Bien entendu, les détracteurs ont essayé de montrer que Las Casas n'était pas ce que l’on croit puisqu’il a préconisé le peuplement de l’Amérique latine avec des nègres pour travailler. Ceci est exact. Mais il ne songeait pas à l’esclavage qui a été pratiqué. Et lorsqu'il a vu ce qui se passait, il a fortement réprouvé et il s’est repenti de cette erreur, avant de mourir. On a «׳monté en épingle·« cette erreur de Las Casas, dans la lutte contre la foi chrétienne, pour n'en conserver que la partie négative. Un homme aussi peu suspect que Cosmao parle à ce sujet de « légende noire · et remet en lumière la valeur totalement positive de Las Casas, affrontant tous les pouvoirs pour proclamer l'Évangile libérateur, proclamant qu’il préférait un Indien païen et vivant à un Indien chrétien mais mon, posant le fondement des droits de l’homme, et provoquant la première rupture du système de chrétienté. Si Las Casas, tous ses collègues et compagnons (car il ne fut pas seul ’) et l’œuvre des Jésuites (en particulier au Paraguay) furent éliminés et bien plus : occultés, pendant des siècles, cela tient précisément à ce qu’ils allaient tellement à l'encontre de l’enlisement de la Révélation dans le système de chrétienté qu’ils n’étaient pas tolérables. Ni par l'Église, ni par les antichrétiens.
Tout ce que je rappelle ici. Amery. dans l'ouvrage cité plus haut le récuse absolument. D’une part les chrétiens qui essaient de maintenir une certaine vérité, dans l’expression d’un art ou d’une littérature inspirés par la foi. qui sont en général des critiques du monde moderne sont des rêveurs, ״conservateurs éclairés-, qui n'ont pas de ״valeurs de référence», qui choisissent des héros d’une pureté médiévale, hors du temps. Inspiration archaïsante et romantique, chez Bloy, Bernanos. Claudel. Péguy. Chesterton. Eliot, Bôll ou Gr. Greene... Ils se concentrent sur des formes d’existence qui ont disparu... Ils gênent la « masse» des chrétiens qui ne cherchent que le royaume ici-bas. Ils sont trahis par l'Église, méconnus «car l'Église est le partenaire nécessairement le plus trompeur de toute forme d'existence historique ··. Et plus loin, quand il fait allusion aux « âmes ferventes du judaïsme et du christianisme», aux «annonciateurs de la justice et de l'amour au cours de tant de siècles׳·, eh bien «je respecte et j ’honore votre conviction profonde mais je ne crois pas que de cette querelle puisse naître une discussion utile*. C’est, dans les deux cas. une façon vraiment facile de se débarrasser de ce qui reste gênant. C’est presque ridicule. Et ce qui en effet ne sert à rien c’est de les écarter ainsi. Et quand Amery déclare qu’il n’est «pas question de ce qu'ils ont rêvé et voulu de meilleur, il s’agit des rapports de cause à effet et des résultats״, je dirai que le rapport de cause à effet est une construction arbitraire d'Amery, et que la déclaration que le drame de la puissance moderne résulte directement et uniquement du christianisme est de l’ordre de la déclaration, sans plus. J'ai toujours admis que le christianisme avait eu son rôle, mais dans la mesure où il n'était pas la Révélation. Et que la vraie question est justement, comment se fait-il que celle-ci subsiste encore aujourd’hui dans sa vérité?
Analyse de l'évolution de Walesa dans Jacques Ellul. « La victoire de Lech Walesa». n" spécial de Katallagete. novembre 82.
Je rappelle d*un mot que le Royaume des Cieux chez Matthieu n’cst en rien équivalent au Royaume de Dieu, et qu'il est une grandeur incluse dans l’histoire, la temporalité, le monde où il produit une logique différente et un mouvement spécifique.