LES SOCIÉTÉS SECRÈTES

de Serge Hutin

 

Docteur ès lettres

Diplômé de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Section des Sciences Religieuses)

Ancien attaché de recherche au CNRS

 

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Mise en pages par

Jean leDuc et Alexandre Cousinier

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction

Emplois abusifs de l'expression.

Sociétés secrètes politiques et sociétés secrètes Initiatiques.

L'initiation : ses caractères et ses buts.

Initiation et ésotérisme.

L'initiation et les sociétés secrètes chez les primitifs.

Plan d'étude.

PREMIÈRE PARTIE

LES ORGANISATIONS INITIATIQUES

Chapitre Premier.

Les religions de Mystères dans l'Antiquité

I.

L'Egypte.

La religion égyptienne, religion ésotérique.

Les rites initiatiques :le mythe osirien.

Symbolisme et doctrines.

II.

La Grèce.

Dionysos.

Les Mystères d'Eleusis.

L'orphisme et le pythagorisme.

III.

L'Empire romain.

Développement des anciens Mystères.

Mithra.

L'ésotérisme chrétien : la gnose et le manichéisme.

Chapitre II.

L’ésotérisme islamique

Organisations orthodoxes.

Les Ismaéliens et les groupes connexes.

Chapitre III.

Les initiations dans le monde médiéval

Aperçu général.

Les corporations.

La légende du Graal.

Les Cathares.

Les Templiers.

Dante et l'ésotérisme.

Alchimistes et kabbalistes.

La sorcellerie.

Chapitre IV.

Les Rose-Croix

Les origines : la légende et l'histoire.

Expansion du rosicrucianisme.

Les Rose-Croix et la franc-maçonnerie.

Les rites d'initiation.

Les doctrines et les buts.

Chapitre V. — La Franc-Maçonnerie

I.

Historique.

De la Maçonnerie « opérative » à la Maçonnerie « spéculative ».

La franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle et l'essor du système des Hauts Grades.

Evolution de la Maçonnerie.

II.

L'initiation maçonnique.

Les Obédiences et les grades.

La Loge.

Les symboles maçonniques.

Principes de l'initiation maçonnique.

Le « Cabinet de Réflexion » et l'alchimie spirituelle.

Les trois questions et le Serment.

La légende d'Hiram.

III.

Les doctrines.

But de la Maçonnerie : le « constructivisme ».

But de l'initiation maçonnique.

L'ésotérisme maçonnique.

DEUXIÈME PARTIE

LES SOCIÉTÉS SECRÉTES POLITIQUES

Chapitre Premier.

Généralités

Rapports et différences entre organisations initiatiques et groupements politiques.

Caractères généraux des sociétés politiques ; essai de classification.

Chapitre II.

La Sainte-Vehme

Origines.

Organisation et procédure de la Vehme.

Chapitre III.

Les Illuminés de Bavière

Weishaupt.

Les grades.

But dernier poursuivi par les Illuminés.

Dissolution de l'Ordre.

Chapitre IV.

Les Carbonari

Origines.

Les Carbonari italiens.

Les Carbonari français.

Organisation et hiérarchie des Carbonari.

Chapitre V.

Les sociétés secrètes irlandaises

Les « Irlandais Unis ».

Le « Sinn Fein ».

La question d'Ulster et l'« I. R. A. ».

Chapitre VI.

Le Ku-Klux-Klan

Origine et fondation.

La résurrection du Klan.

Chapitre VII.

La Mafia

Chapitre VIII.

Les sociétés criminelles

Conclusion

Bibliographie

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INTRODUCTION

Il n’est pas de question qui ait suscité plus de controverses passionnées que l’étude des groupements que l’on qualifie de a sociétés secrètes ». Mais, comme on le remarque aisément, les groupements les plus divers ont été assimilés à des « sociétés secrètes », à toutes les époques : des populations entières, par exemple les Juifs, ont été considérées comme agissant mystérieusement dans l’ombre ; on a prêté de même à certains ordres religieux, comme les Jésuites, toutes sortes de menées souterraines... L’expression ayant été employée à tort et à travers, il va donc nous falloir, au seuil d’un ouvrage sur ce sujet, définir le plus exactement possible ce qu’il faut entendre par ces deux mots (1).

(1) Beaucoup d’ouvrages considèrent toutes les sectes religieuses comme des sociétés secrètes, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Emplois abusifs de l'expression. — Il faut remarquer, tout d’abord, que cous les groupements qui ont essayé de se soustraire à l’attention ne furent pas nécessairement des « sociétés secrètes ». C’est ainsi que les membres de certaines organisations, qui ne sont pas clandestines, loin de là, en temps normal ont été obligés, lors des persécutions, de constituer momentanément des groupes présentant certaines analogies extérieures avec les sociétés a secrètes ». (Exemples : l'Eglise catholique dans l'Empire romain ; les protestants français après la révocation de l’Edit de Nantes...)

D’autre part, toutes les organisations de type officiel ou gouvernemental qui sont parfois considérées comme des « sociétés secrètes » sortent du cadre du présent ouvrage : c’est ainsi que l'Inquisition, avec sa présence redoutable et ses multiples espions et affiliés, ne constituait pas une société secrète, bien que l’activité de certains de ses membres fût clandestine et mystérieuse à la manière de polices célèbres.

Société secrète politique et société secrètes initiatique. — On peut, avec A. Lantoine (1), distinguer deux sortes de sociétés secrètes :

1° Les sociétés secrètes « politiques ». — Ce sont des associations qui cherchent à dissimuler leur activité ou, tout au moins, le nom de leurs membres, et dont l'action est dirigée soit en marge des organismes officiels (c’est le cas des sociétés à but «justicier»), soit, le plus souvent, contre le pouvoir existant (ce sont les sociétés a politiques » proprement dites). Ce qui caractérise de tels groupes, si organisés et hiérarchisés qu’ils soient, c’est leur durée limitée : a Une société secrète ne dure que si son objectif domine les temps. Si l’objectif est politique, il s’éteint forcément avec la cause qui l’a fait naître » (A. Lantoine). On en rapprochera les groupements criminels.

(1) Les sociétés secrètes actuelles en Europe et en Amérique, Paris, P.U.F., 1940.

Les sociétés secrètes « initiatiques ». — Ces sociétés ne cherchent nullement à dissimuler leur existence (sauf lorsqu'elles sont persécutées) ; leurs lois, leur histoire, leurs lieux e réunion, leurs doctrines, souvent même aujourd’hui les noms de leurs adhérents ne sont un mystère pour personne. Ces groupements ne gardent véritablement a secrets » que leurs cérémonies — auxquelles le « profane » ne peut assister — et les signes de reconnaissance, qui permettent aux affiliés de se reconnaître. Ce qui les différencie d’une simple société « fermée », c’est que ces organisations confèrent à leurs affiliés une « initiation », ont des rites plus ou moins compliqués, célèbrent une sorte de culte. (Voir, plus loin, ce qu’il faut entendre par là.)

La distinction est pourtant assez difficile à faire dans certains cas : c’est ainsi que des sociétés d’abord initiatiques ont dévié vers des buts politiques ; divers groupements à buts purement temporels ont éprouvé le besoin d’adopter une hiérarchie et des rites analogues à ceux des sociétés initiatiques.

Nous allons maintenant étudier ce que les affiliés entendent par initiation, car ce terme, à force d’être auréolé d’un prestige mystérieux, a fini par perdre tout sens précis dans la langue populaire.

L’initiation : ses caractères et ses buts. — D’une façon générale, l’initiation peut se définir : un processus destiné à réaliser psychologiquement chez l'individu le passage d'un état, réputé inférieur, de l'être à un état supérieur, la transformation du « profane » en « initié ». Par une série d’actes symboliques, d'épreuves morales et physiques, il s’agit de donner à l'individu la sensation qu'il a meurt » pour a renaître » à une vie nouvelle (d’où l’expression fréquemment employée de a seconde nais· sauce a). D’une manière plus précise, on peut distinguer trois éléments complémentaires :

L' « initiation » proprement dite, l’introduction dans un monde a supérieur a, dans l’état psychique a plus parfait a que l’état profane· A la limite, l’initiation deviendrait une véritable « déification » : son but serait alors de conduire l’être « au-delà de tout état conditionné ». (C’est ainsi que René Guénon écrit : « II ne s’agit pas ici de communiquer avec d’autres êtres, mais d’atteindre et de réaliser soi-même un tel état supra-individuel, non pas, bien entendu, en tant qu’individu humain, ce qui serait évidemment absurde, mais en tant que l’être qui se manifeste comme individu humain dans un certain état a aussi en lui les possibilités de tous les autres états. ») C’est donc une réalisation purement intérieure de l’être humain, la réalisation d’une possibilité que l’individu portait en lui, à l’état virtuel : par exemple, les « rites de passage » dans les sociétés primitives (cf. plus loin) « réalisent » la mutation de l’enfance à l’âge adulte ; mais l’adulte est « en puissance » chez l’enfant.·· Voici maintenant quels sont les caractéristiques générales de l’initiation ainsi entendue :

— Assurément, le a profane », pour pouvoir être a initié », doit être pourvu de certaines dispositions : les auteurs insistent souvent sur les aptitudes naturelles qui font 1’ « initiable », aptitudes sans lesquelles les rites resteraient lettre morte.··

— Mais l’individu ne peut« s’initier» lui-même. (D’ailleurs, a initié » vient du latin initium : « commencement » et, par extension,« entrée». L’« initié», c’est celui qui est« mis sur le chemin ».) C’est en cela que l’initié se distingue du mystique, qui est, le plus souvent, un isolé, un « irrégulier » (1) : l’individu ne peut être « initié » que par une organisation « initiatique» (d’où le caractère social de l’initiation). Cependant, ce n’est pas, dans ces rituels, une doctrine proprement dite que l'organisation enseigne au nouvel affilié ; elle lui transmet ainsi ce que Guénon appelle une « influence spirituelle ». Les adeptes ont abondamment développé le caractère « incommunicable au profane » de l’initiation, car ce dont il s’agit dans cette dernière, c’est d'états à réaliser intérieurement. « Ce qui peut s’enseigner, écrit Guénon, ce sont seulement des méthodes préparatoires à l’obtention de ces états ; ce qui peut être fourni du dehors à cet égard, c’est en somme une aide, un appui qui facilitent grandement le travail à accomplir, et aussi un contrôle qui écarte les obstacles et les dangers qui peuvent se présenter. » Le « Secret initiatique » est, par nature, « inexprimable », et seule l’initiation peut donner accès à sa connaissance. Déjà Aristote écrivait, en parlant des Mystères d’Eleusis : « ne pas apprendre, mais éprouver » ; dans ceux-ci, on n' apprenait pas une doctrine secrète, mais on éprouvait des sentiments (1). Le « secret initiatique » est vraiment incommunicable, car chacun « personnalise » en quelque sorte les données du symbolisme traditionnel des rites. C’est ainsi que les écrivains maçonniques peuvent soutenir sans paradoxe, alors que des a profanes » connaissent leurs rites jusque dans les moindres détails, que le « Secret maçonnique » n’a pu néanmoins être percé, et ne peut pas l’être : « Il n’est plus d’autre secret dans nos Mystères, écrit un Maçon, G. Persigout, que ceux qui résident dans l’asile inviolable des mots. » Le mécanisme psychologique par lequel opèrent les diverses « épreuves », terrifiantes ou étranges, que l’on rencontre dans toutes les sociétés secrètes de Mystères, et qui paraissent absurdes à celui qui les étudie d’une manière superficielle, est bel et bien actif ; voici, à ce sujet, la théorie d’un autre Maçon éminent, J. Boucher : « Les rites agissent par une sorte d’imprégnation du subconscient, auquel ils donnent une puissance et une efficience réelles (2). »

(1) C'est l'expression employée par R. Guénon.

(1) J. Croissant, Aristote et les mystères, Liège, 1932.

(2) Ces rites produiraient, en somme, des effets voisins dans une certaine mesure de ceux d״une cure psychanalytique.

— Par l’initiation, l’être a se réalise » donc d’une manière « authentique », fait passer ses possibilités latentes de la puissance à l’acte. Une fois atteinte, l’initiation devient « permanente », demeure un état acquis une fois pour toutes, et que rien ne saurait effacer, selon les adeptes ; c’est ainsi que, pour R. Guénon, il est absurde de parler d’un « ex-Maçon », puisque la qualité de « Maçon » est inamovible (les Anglais désignent d’ailleurs un Franc-Maçon exclu ou démissionnaire par l’expression de unattached Mason). Mais les auteurs s’empressent d’ajouter qu’il faut que l’initiation ait été réelle.

— Enfin, l’initiation n’est pas un processus passif, mais quelque chose d’essentiellement actif, qui reste simple virtualité si l’individu n’y coopère pas ensuite de tout son être. C’est de cette manière que les théoriciens de la Maçonnerie expliquent la médiocrité dans laquelle restent certains Frères, même après leur initiation :« Vous ne saurez en Maçonnerie que ce que vous aurez trouvé vous-même » (O. Wirth). En somme, le processus initiatique est triple :

Aptitude inhérente à l'individu → → imprégnation du subconscient → → travail de a réalisation » que l'individu doit accomplir.

Les rites initiatiques sont essentiellement des« épreuves», physiques et morales, qui visent à agir sur le psychisme de l’individu. Ils se déroulent parfois en public (par exemple, les rites marquant le passage de l’adolescence à l’âge adulte chez les peuplades primitives), mais le plus souvent en secret : les rites initiatiques pratiqués par les sociétés secrètes sont, par définition, des « Mystères », que le néophyte s’engage par serment à ne jamais révéler aux profanes.

— Les rites initiatiques sont, de plus, censés avoir une efficacité inhérente, qui ne dépend pas de ce que vaut en lui-même l’individu qui les accomplit : c’est la fonction qui compte, et non le desservant lui-même (de même, les sacrements religieux ne dépendent pas de la valeur morale du prêtre qui les confère). D’autre part, ils doivent être observés jusque dans leurs moindres détails, sinon aucun résultat effectif ne serait obtenu. Mais, différence capitale, à l’inverse du baptême chrétien par exemple, qui opère quelles que soient les dispositions du néophyte, le rite initiatique reste sans effet s’il n’est pas conféré à un individu initiable, susceptible d’être initié. — Ils font, enfin, toujours appel aux symboles : tout rite possède un sens symbolique dans tous ses éléments constitutifs, sens que seuls les « initiés » sont capables d’interpréter, en principe tout au moins ; et, inversement, « tout symbole produit, pour celui qui le médite avec les dispositions nécessaires, des effets rigoureusement comparables à ceux des rites » (R. Guénon). C’est par là que l’initiation achemine vers la connaissance.

La hiérarchie initiatique. L’initié ne pourra que, peu à peu, transformer l’apport intuitif initial en connaissance : la voie initiatique est, dit-on souvent, « active », « longue » et « laborieuse » pour l’individu qui l’aborde. D’où l’existence d’une hiérarchie dans toutes les organisations initiatiques : les divers grades marquent les étapes du sentier, les niveaux ou degrés relatifs de perfection auxquels les initiés sont parvenus. Toute une organisation, souvent très compliquée, préside au choix des adeptes et au respect des traditions ; une gradation est observée dans le dévoilement progressif des rites aux affiliés...

Initiation et ésotérisme. — Le mot « ésotérisme » vient du grec eisôtheô (mot à mot « je fais entrer »), et la signification du terme ressort immédiatement de son étymologie : « Faire entrer, c’est ouvrir une porte, offrir aux hommes de l’extérieur de pénétrer dans l'intérieur ; symboliquement, c’est révéler une vérité cachée, un sens occulte. En fait, tous ces sens sont contenus dans ce mot qui signifie exactement une doctrine secrète, une explication du monde révélée dans une assemblée choisie, isolée de l’extérieur et de la foule, et bien souvent de bouche à oreille» (J. Marquès-Rivière).

1° Nous avons vu que l’initiation n’est pas en elle-même connaissance, et que les « Mystères » ne consistaient pas d’ordinaire en l’exposé dogmatique d’une doctrine, mais en une série de rites et d’opérations destinés à donner à l’individu la sensation d’une mort, suivie d’une résurrection, « nouvelle naissance ». On peut retrouver cependant, à travers l’étonnante plasticité des symboles utilisés par les divers rituels, cérémonies, techniques, légendes sacrées et représentations initiatiques toute une série de thèmes qui sous-tendent les rites et les épreuves dans les Mystères ; thèmes implicites, variables quoique fort voisins les uns des autres, et dont on peut faire une sorte de phénoménologie. Les initiations commencent par un « voyage » dans les ténèbres, au cours duquel des scènes effrayantes sont offertes aux regards du récipiendaire, diverses « épreuves » lui sont appliquées, destinées à lui donner la sensation qu’il meurt. « L’âme, au moment de la mort, disait déjà Plutarque, éprouve !a même impression que ceux qui sont initiés aux grands Mystères. Ce sont d’abord des courses au hasard, de pénibles détours, des marches inquiétantes et sans termes à travers les ténèbres. Puis, avant la fin, la frayeur est à son comble ; le frisson, le tremblement, la sueur froide, l’épouvante. » L’impression de mort est obtenue par des méthodes plus ou moins brutales, par des moyens extrêmement divers ; mais elle existe toujours. Elle est suivie presqu’immédiatement d’une remontée vers la lumière, d’une illumination brusque. Comme le dit également Plutarque : « Mais ensuite une lumière merveilleuse s’offre aux yeux, on passe dans des lieux purs et des prairies où retentissent les voix et les danses ; des parole-sacrées, des apparitions divines inspirent le respect religieux. Alors l’homme, dès lors parfait et initié, devenu libre et se promenant sans contrainte, célèbre les Mystères... » Ce schème fondamental (« descente » puis a remontée »), exprimé en une multitude de symboles différents mais analogues, peut s’appliquer à un grand nombre de mythes et de croyances. Dans les travaux de P. Gordon et G. Persigout, on trouve de remarquables tentatives pour rechercher la signification dernière du processus initiatique. Les phases de l’initiation reproduiraient symboliquement celles du processus cosmogonique (naissance de l’univers), l’organisation du chaos par la Lumière; ce serait aussi une sorte de régénération fictive de l’être, de réintégration dans les prérogatives que l’humanité a perdues par la chute adamique. Par l’initiation, les « néophytes » seraient replacés dans les conditions voulues pour atteindre la connaissance illuminatrice... L’initiation complète serait à la fois, selon G. Persigout :

— Purification de l’être, qui « meurt » à ses désirs profanes pour devenir une créature parfaite : c’est le « Grand Œuvre spirituel» des alchimistes (1).

(1) Voir S. Hutin, L'alchimie, « Que sais-je », chap. VIII.

— Illumination, qui donne le moyen de retrouver la a Parole perdue », de parvenir à la connaissance autrefois perdue. — Réintégration symbolique dans les privilèges que possédait l’individu à l’origine, avant la « chute ».

2° Si les multiples formes d’initiation offrent chacune une interprétation distincte du schème descente-remontée, mort-résurrection, il est un thème sur lequel elles sont toutes d’accord : c’est celui de la Sagesse primordiale : « Les reflets de la Connaissance, écrit G. Persigout, brillent au cœur des Hommes mais sous les espèces d’un miroir brisé, dont la déformation s’accroît du fait que ces morceaux épars sont pris chacun pour un tout. » D’où l’idée maintes fois exprimée d’une Tradition initiale, transmise aux diverses époques et sous des formes différentes. Toutes les religions procéderaient, au fond, de la même Source... De nos jours, c’est notamment René Guénon (2) qui a développé cette antique conception, selon laquelle l'ésotérisme est quelque chose d’antérieur à la religion établie : « Là même, écrit-il, où il la prend pour support, en tant que moyen d’expression et de réalisation, il ne fait pas autre chose que de la relier effectivement à son principe, et il représente en réalité, par rapport à elle, la Tradition antérieure à toutes les formes extérieures particulières, religieuses ou autres. » Le besoin de se réclamer d’une tradition extrêmement ancienne — conçue même comme antérieure au monde où nous vivons — est commun à tous les ésotérismes, d’où le problème de la filiation initiatique : chaque groupement a essayé de prouver sa fabuleuse antiquité en invoquant une succession régulière et ininterrompue d’adeptes, formant une sorte de « chaîne » (cf. le souci des Eglises chrétiennes d’établir la « succession apostolique » de leurs vicaires). A cette transmission « horizontale » dans le temps par la conservation du patrimoine originel à travers les stades successifs de l’humanité, certains joignent même une transmission « verticale », intemporelle, c’est-à-dire du « supra-humain » à l’humain : on retrouve cette idée d’une « Eglise invisible » et cachée aux profanes, dépositaire de la tradition, chez les Rose-Croix du XVIIe siècle et chez des auteurs, comme R. Guénon, qui développent l’idée des « centres spirituels », rattachés eux-mêmes « à un centre suprême qui constitue le dépôt immuable de la tradition primordiale » (1).

(2) Cf. aussi les ouvrages de Mme Blavatsky.

(1) Cette doctrine traditionnelle était courante dans les milieux maçonniques du XVIIIe siècle; elle fut reprise par Mme Blavatsky.

3° A la lumière de ce que leur initiation leur a suggéré, beaucoup d’affiliés à des sociétés secrètes ont certes développé des systèmes philosophico-religieux, où l’on retrouve les mêmes idées fondamentales :

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien du tout ? Comment le monde a-t-il été créé ? Pourquoi existons-nous ? Pourquoi le mal règne-t-il ici-bas ? Quel sera le sort de l’homme et de l’univers ?... Dès le début, l’humanité a voulu connaître les causes de son origine, le but de son existence et sa destinée après la mort ; de tous temps, il y a eu des sociétés secrètes dont les affiliés ont prétendu être à même de comprendre les lois qui régissent le monde, et détenir le Secret ineffable, permettant de résoudre le problème fondamental. « D'où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? » : voilà les trois interrogations cruciales qui se sont posées sans cesse, jointes au désir inné qu’a l’homme de reconquérir une puissance sans bornes. « Soif de connaissance intégrale, volonté de puissance surnaturelle : telles sont, écrit R. Le Forestier, les sources profondes d’où jaillit l’occultisme, quelles que soient les formes qu’il revêt : théosophie, théurgie, magie antidémoniaque, astrologie ou alchimie. » D’ailleurs, en marge de l’initiation proprement dite, il peut exister aussi, dans le pythagorisme ou certaines gnoses par exemple, un véritable enseignement secret, divulgation d'une doctrine à un cercle d’auditeurs choisis.

— En ce qui concerne les systèmes eux-mêmes, qui sont des théosophies faisant un grand usage des symboles et des mythes, seuls moyens d’expliciter l’ineffable, ils peuvent paraître extrêmement touffus et extravagants (1). Mais il est facile de découvrir leur articulation générale, qui répond toujours au schéma : comment l’univers et l’homme ont-ils été créés ? Comment est constitué le monde actuel, et quelle y est la place de l’être humain ? Quelle sera la destinée de l'univers et de l’homme ? (ou : « commencement, milieu et fin des temps »). Ce sont, en somme, de véritables « philosophies de l'Histoire », en prenant ce terme en un sens très large. Quant aux théories, on y retrouve à peu près toutes les thèses classiques de l’ésotérisme : le monde surnaturel véritable cause du monde naturel, ce qui tombe sous le contrôle des sens étant « un ensemble de choses invisibles manifestées visiblement » ; l’analogie entre l’univers, « grand monde » (macrocosme) et l’homme, « petit monde » (microcosme) ; les théories sur la Création, qui font appel, le plus souvent, à l’union d’un principe masculin et d’un principe féminin et retrouvent l’antique doctrine de l'Œuf du monde, qui contient dès le début, à l’état de germes, tous les êtres qui se développeront et se différencieront ensuite par de multiples déploiements...

Ces courants de pensée ont exercé une influence beaucoup plus importante qu’on serait tenté de le croire à première vue : depuis la plus haute antiquité, il a existé une succession ininterrompue d’organisations plus ou moins secrètes dont les adeptes ont cultivé les « sciences mystérieuses » (2) ; on en retrouve également un écho plus ou moins lointain dans certaines cérémonies religieuses ainsi que dans diverses traditions populaires... A ce propos, on peut indiquer ici les rapports entre les organisations initiatiques et les religions « révélées » : ces dernières sont, de par leur prosélytisme, des institutions exotériques, c’est-à-dire ouvertes à tous sans distinction, alors que les sociétés initiatiques sont ésotériques, c’est-à-dire réservées, en principe, à ceux qui possèdent une qualification particulière. Dans certains cas, l’exotérisme et l’ésotérisme coexistent au sein d’un même groupe ; chez les Mormons, pour prendre un exemple moderne, existent deux sortes de rites : les rites publics, accessibles à tous, et les rites secrets pratiqués auxquels les prêtres seuls ont accès (3). Mais, très souvent, les grandes Eglises ont engagé une lutte sans merci contre les cultes « secrets » et les doctrines réservées à des « initiés » : il suffit de se souvenir de la lutte impitoyable que de nombreux catholiques ont menée au cours des âges contre l'ésotérisme et les cénacles initiatiques.

En ce qui concerne les sociétés secrètes non traditionnelles, leurs rites peuvent être — selon les cas — empruntés à un canal initiatique valable (mais dévié) ou constituer de simples parades.

L’initiation et les sociétés secrètes chez les primitifs. — Le cas des peuples dits primitifs (qui seraient peut-être des sociétés « régressives », dégénérées, la mentalité appelée « prélogique » apparaissant comme vestiges de la « Parole perdue ») est des plus intéressants. L’initiation y existe à deux degrés.

1° D’abord une initiation qui est commune à tous les membres de la tribu : ce sont les rites de passage, marquant la mutation brusque de l’enfance à l’état adulte. Les jeunes gens sont soumis, au cours d’une cérémonie publique surexcitant leur imagination, à des épreuves physiques souvent cruelles (tatouages, mutilations, etc.), subies le plus souvent à la suite d’un jeûne total très prolongé. Tout ceci vise à entretenir chez les adolescents un état d’hébétude et de crainte de nature hypnotique, au cours duquel sont enseignées aux néophytes les croyances fondamentales de la tribu. Il y a alliance étroite des techniques de gouvernement et de la magie, l’ordre social reflétant fidèlement l’ordre cosmique de la nature. (On retrouverait survivance lointaine de ces « rites de passage » dans les « brimades » infligées, dans beaucoup de grandes écoles, aux « nouveaux » par les « anciens », ainsi que dans la tendance, maintenue dans la société moderne, à solenniser l’âge de la majorité.)

2° Mais il existe également, chez les primitifs, d’authentiques sociétés secrètes : les ethnologues ont décrit, en Afrique centrale par exemple, de nombreuses fraternités de sorciers et de féticheurs, associations souvent rivales et qui possèdent chacune son système de signes secrets de reconnaissance, une mythologie particulière et ses cérémonies distinctes, parfois sanglantes.

Plan d’étude. — Il est nécessaire de se limiter à quelques exemples caractéristiques, d’autant plus que les groupements dont l’influence a été réelle sont, en fait, en nombre assez restreint. Nous suivrons le plan suivant :

Les « organisations initiatiques ». (Nous préférons le terme a organisations», puisque ces groupes, comme nous Pavons vu, sont plutôt fermés que véritablement secrets.) Certes l'Orient, en particulier la Chine (1), les Indes et le Tibet, possèdent un grand nombre de rites ésotériques, de cultes à Mystères (2) sans compter les groupements à but surtout politique... Mais leur étude dépasserait les bornes de cet ouvrage, et nous étudierons donc dans l’ordre chronologique, les groupements initiatiques du monde méditerranéen, en nous bornant aux principaux :

Lésa sociétés secrètes politiques » : elles sont mieux connues du grand public que les précédentes. Nous nous contenterons donc d’aborder les exemples les plus marquants (3).

(3) Pour une étude purement sociologique, cf. G. Simmel, The Sociology of Secrecy and Secret Societies, American Journ.of Sociol., t. XI, 1905-06, pp. 441-98.

 

PREMIÈRE PARTIE

LES ORGANISATIONS INITIATIQUES

Chapitre Premier

LES RELIGIONS DE MYSTÈRES DANS L’ANTIQUITÉ

I.

L’Égypte

Ce qui nous intéresse ici, c’est l’aspect initiatique de la religion égyptienne, son ésotérisme cultuel et ses Mystères, que nous ne pouvons d’ailleurs élucider complètement : il demeure des points obscurs dans la religion égyptienne.

1. La religion égyptienne, religion ésotérique. — On peut l’affirmer avec force : la religion égyptienne fut une religion ésotérique par excellence, dont les rites étaient dérobés à la vue du peuple, dans leur partie essentielle tout au moins. Le temple égyptien était quelque chose de foncièrement différent d’une église moderne, ouverte à tous, même aux incroyants : les « profanes », tous ceux qui ne faisaient pas partie du sacerdoce ne pouvaient pénétrer dans le sanctuaire du dieu ou de la déesse (fig. 1).

 

Fig. 1. — Plan d'un temple égyptien

Après une cour publique, venait une salle au plafond supporté par un grand nombre de colonnes (d'où le nom de salle hypostile, mot à mot : « sous les colonnes »). Cette partie du Temple, où les fidèles déposaient leurs offrandes au dieu, était accessible sous certaines conditions. Enfin, venait le sanctuaire, où seuls les prêtres avaient accès : les collèges sacerdotaux étaient seuls dépositaires des rites, des symboles et des doctrines de la religion.

2. Les rites initiatiques : le mythe osirien. — Tout un rituel extrêmement complexe se déroulait dans les sanctuaires, consacré le plus souvent à un mythe central : tout spécialement, la légende d'Osiris, dont la mort et la résurrection symbolisaient le rythme des saisons. Osiris, le dieu-homme, et sa sœur-épouse Isis, étaient les deux divinités les plus populaires de l’Egypte ancienne et leur culte, particulièrement celui d’Isis, devait se répandre, plus tard, dans tout le bassin de la Méditerranée. C’est autour du mythe d’Osiris, tué et démembré par son frère Seth, puis ressuscité grâce aux puissances magiques de sa femme Isis, qu’étaient centrés la plupart des rites d’initiation. Osiris, ce dieu qui meurt et ressuscite, incarnait à la fois :

C’est sur lui que l’initié devait prendre exemple :

 — après la mort, l’homme pouvait « devenir un autre Osiris », acquérir, comme ce dieu, une existence éternelle ;

— mais l’initié, lui, pouvait, dès cette vie, se déifier, mourir symboliquement pour renaître à une existence divine. « Mourir pour renaître », telle était la leçon qu’enseignait le mythe osirien.

Cette légende était mise en action dans les sanctuaires, au cours de cérémonies secrètes où les membres de la hiérarchie sacerdotale étaient acteurs dans toute une série de spectacles symboliques, destinés à procurer à l’initié la sensation qu’il mourait, et renaissait ensuite à une existence ineffable. A l’époque romaine, les épreuves initiatiques donnaient lieu à une imposante mise en scène, que nous relate Apulée : « J’approchai des limites du trépas, nous dit-il ; je foulai du pied le seuil de Proserpine [c’est-à-dire la mort], et j’en revins en passant par tous les éléments ; au milieu de la nuit, je vis le soleil briller de son éblouissant éclat ; je m’approchai des dieux infernaux, des dieux célestes ; je les contemplai face à face ; je les adorai de près. »

3. Symbolisme et doctrines. — La symbolique égyptienne est encore, malgré les travaux nombreux des égyptologues, assez mal connue. Nous ne pouvons envisager ici toutes les représentations que l’on rencontre dans les temples égyptiens ; mentionnons simplement les symboles qui étaient le plus souvent associés aux figurations de la déesse Isis : les cornes, le globe, la cruche, le croissant de lune, l’enfant qu’elle allaite, la robe descendant jusqu’aux pieds, la barque, la faucille, et l’Ankh, ou croix ansée. Voici l'interprétation qu’en donne l’occultiste Enel (1) : « C’est le symbole de la vie éternelle, le circuit vital radié par le Principe descendant sur la surface (sur la passivité qu’il anime) ; il pénètre au tréfonds jusqu’à l’infini, ce qui est exprimé par la ligne verticale. »

(1) La langue sacrée, Paris, 1934.

Fig. 2. — Croix ansée

 

En ce qui concerne les doctrines secrètes des prêtres égyptiens qui avaient sans doute des connaissances assez évoluées même dans le domaine scientifique (on sait les problèmes posés par les Pyramides), elles sont relativement bien connues. Nous ne pouvons entrer dans les détails, et nous devons nous contenter de citer quelques traits de ces synthèses doctrinales, où se trouvent réunies à peu près toutes les doctrines classiques de l’ésotérisme : l’organisation du monde par l’action d’un Démiurge igné, se manifestant hors du chaos primordial, des Eaux ténébreuses ; l’apparition des puissances divines par couples successifs composés d’un dieu et d’une déesse (1) ; la génération multiple de ces derniers au sein de la grande Unité qui, elle, demeure toujours identique à elle-même ; la possibilité d’une identification de l’âme humaine avec le Principe dont elle procède...

(1) Ce sera la doctrine gnostique des sizygies.

La théologie secrète égyptienne a exercé une grande influence sur la pensée religieuse au moment où Alexandrie est devenue le principal centre intellectuel du monde antique ; les traces s’en retrouvent aisément dans certaines gnoses (2), dans les différents Mystères de l’empire romain et même, semble-t-il jusque dans le christianisme : le culte d’Isis aurait même, selon certains, été à l’origine du culte chrétien de la Vierge, la déesse égyptienne personnifiant la Nature, toujours fécondée mais toujours vierge (voir les Vierges noires).

(2) E. Amélineau, Essai sur le gnosticisme égyptien, Paris, Leroux, 1887.

 

II.

La Grèce

On considère volontiers la Grèce comme terre où a fleuri surtout ce que l’on appelle l’ « esprit classique » : le goût de l’ordre et de l’harmonie, le sentiment de l’équilibre... En fait, il est peu de pays où l’ésotérisme et les religions de Mystères aient plus proliféré : selon l’expression de Nietzsche, à côté de l’esprit « apollinien » fleurissait l’esprit « dionysiaque » sous ses multiples formes.

1. Dionysos. — Le culte de Dionysos est une des plus anciennes religions à Mystères de la Grèce : C. Autran le fait remonter à l’époque préhellénique, en lui attribuant un substrat religieux indo-iranien (Dionysos, c’est Div-an-aosha, le dieu aryen de la « boisson d’immortalité », parèdre de la grande Déesse-Mère que l’on rencontre dans toute la Méditerranée préhellénique). Il faut sans doute y joindre de fortes influences égyptiennes, le couple Dionysos-Déméter rappelant le couple Osiris-Isis... Quoi qu’il en soit, on constate l’existence, dans toutes les parties du monde hellénique, de collèges, d’associations secrètes ou thiases, célébrant Dionysos par un culte exalté, écho prolongé d’antiques cultes agraires incarnant le renouveau : danses à caractère sexuel très marqué, ivresse collective, sacrifices sanglants, pratiques magiques diverses... Analogues à ces Mystères dionysiaques, il y avait ceux de Sabazios et de sa parèdre Anaïtis, dont le rituel ressemblait aux mystères phrygiens d’Attis et de Cybèle, dont l’influence devait plus tard être si grande sur le paganisme romain.

2. Les Mystères d’Eleusis. — D’un caractère officiel étaient les Mystères d'Eleusis (près d’Athènes), consacrés à Déméter, et célébrant l’union de Zeus et de la déesse, c’est-à-dire du Ciel et de la Terre, pour la renouveler mystiquement afin d’assurer et promouvoir la fécondité de la Nature. Ce qu’on y trouvait, comme dans tous les Mystères antiques, ce n’était pas un enseignement, mais des spectacles symboliques, la partie centrale de ces mystères étant la reconstitution du mariage sacré de Zeus et de Déméter. On distinguait les « petits » et les « grands » mystères, auxquels on se faisait successivement initier, d’où la distinction de deux classes d’initiés : les mystes et les époptes.

3. L’orphisme et le pythagorisme. — Mentionnons aussi les Mystères d'Orphée, centrés autour du mythe de Zagreus (identique à Dionysos), déchiré et ressuscité. La cosmogonie orphique ressemble aux mythes égyptiens ou hindous. On y voit la Nuit produire l’Œuf du monde, dont les deux moitiés forment le Ciel et la Terre, et d’où naît l’Eros lumineux, principe de vie (1)... Mais ce qui rend l’étude de l'orphisme du plus haut intérêt, ce sont ses doctrines sur le salut de l’âme, qui, enfermée dans le corps comme dans une prison, transmigre continuellement d’un être à l’autre en un cycle sans fin ; l’initiation, jointe à l’abstinence et au renoncement, permet de rompre le « cycle infernal » des renaissances. « Les hommes descendent des Titans, ils sont nés des cendres de ces ennemis du Dieu, foudroyés par Zeus en punition de leur crime ; par suite, leur nature comporte un élément mauvais, qui est parfois désigné comme terrestre. Mais elle comporte aussi un élément divin ou céleste, car les Titans avaient dévoré le fils de Zeus. Sans admettre formellement la notion de la chute ou du péché originel, ce dualisme atteste l’idée d’une souillure imprimée à l’espèce humaine et, par là, pose les termes d’un problème du salut... Le cycle sans fin des renaissances, c’est l’éternité de la douleur ; il s’agit de s’en affranchir, et cette libération, c’est le but de la vie orphique... » (L. Gernet et A. Boulanger.) L’orphisme semble avoir influencé fortement Platon, et on peut se demander d’ailleurs si le fameux mythe de la Caverne, dans la République, ne retrace pas une initiation pratiquée par une fraternité orphique à laquelle Platon appartenait.

(1) Cf. G. R. S. Mead, Orpheus, Londres, 1896.

N’oublions pas, naturellement, le pythagorisme, étroitement apparenté à l’orphisme, et que l’on a souvent comparé à la franc-maçonnerie. On sait comment l’ordre pythagoricien, dont la fondation remontait au sage légendaire, cultivait à la fois les spéculations métaphysiques (notamment l’arithmologie), les sciences, mais aussi la politique, car cette fraternité prit un temps le pouvoir dans diverses cités grecques de l'Italie du Sud et de la Sicile. Les traditions pythagoriciennes sont trop connues pour que nous les étudiions ici : chacun a plus ou moins entendu parler de la « règle de silence », de la division entre deux catégories d’adeptes et d'autres traits caractéristiques comme le végétarisme...

 

III.

L'Empire romain

Les quatre premiers siècles de l’ère chrétienne virent un grand développement des cultes de Mystères et des organisations initiatiques de toutes sortes. On assista à la rénovation, voire à la résurrection d’anciens cultes et d’antiques doctrines, ainsi qu’à l'éclosion de mouvements nouveaux. Les deux métropoles spirituelles de cette période devaient être Rome et Alexandrie. (Là encore, nous ne donnerons qu'un canevas général, car c'est plusieurs gros volumes qu'il faudrait pour traiter convenablement tous les problèmes.)

1. Développement des anciens Mystères. — A mesure que les esprits étaient de moins en moins satisfaits de la religion romaine, toute formaliste, on constatait l'envahissement croissant du paganisme par les cultes orientaux, qui répondaient bien mieux à la recherche du salut ; les Mystères se multipliaient : ceux de Dionysos, d'Hécate, de la Grande Mère ou Cybèle, de Sérapis, d'Isis... Le culte d’Isis, particulièrement, se développa, et subsista longtemps en face du christianisme. Nous connaissons le rituel d'initiation à ces mystères d’Isis surtout par Plutarque, et aussi par Apulée, dans son célèbre roman Les Métamorphoses ou l’Ane d'or. Toute une doctrine ésotérique pouvait prendre appui sur ces rites : « Les vêtements d’Isis sont teints de toutes sortes de couleurs bigarées, parce que son pouvoir s’étend sur la matière qui reçoit toutes les formes et qui subit toutes les vicissitudes, puisqu’elle est susceptible de devenir lumière, ténèbre ; jour, nuit ; feu, eau ; vie, mort ; commencement et fin. Mais la robe d’Osiris ne présente ni ombre ni variété ; elle n’a qu’une seule couleur pure, celle de la lumière. Le principe en effet est vierge de tout mélange, et l’Etre primordial et intelligible est essentiellement pur (1). » Les doctrines isiaques exercèrent une influence très forte sur les courants de pensée d’alors, et l’ésotérisme ne cessera jamais de faire allusion à l’inscription fameuse du temple d’Isis à Sais : « Je suis ce qui fut, est, ou sera, et aucun mortel encore n’a levé mon voile... »

(1) Plutarque, Isis et Osiris, trad. M. Meunier.

Parallèlement, se développaient le néo-orphisme et aussi le néo-pythagorisme, dont le prophète fut le mystérieux Apollonius de Tyane, sorte de « Comte de Saint-Germain » grec (2) : dans des temples secrets, toute une série de rites mystérieux, attribués à Pythagore lui-même, étaient destinés à donner à l’initié l’impression qu’il communiquait avec l’essence divine, indivise et sans mélange, échappant ainsi à la fatalité inexorable des lois physiques... Au IVe siècle, la philosophie religieuse était tout entière envahie par la théurgie, les sciences occultes, l’alchimie et les rites initiatiques étranges ou terrifiants ; un immense travail spirituel se déroulait dans les Collèges cultuels du monde méditerranéen : « On peut situer en Egypte, nous dit J. Marquès-Rivière, le lieu de cette profonde transformation ; les vieux hymnes, les incantations, les antiques magies des temples, les formules mystérieuses, les recettes secrètes s’y entassaient, portés par les courants mystiques issus de la Grèce, de l’Iran, de la Palestine, de la vallée du Nil. On y rencontre le dieu biblique Iao-Sabaoth qui s’identifiera avec le dieu asiatique Sabazios, Orphée qui sera crucifié comme Jésus-Christ... Syncrétisme plus magique que philosophique, d’ailleurs, entassement de techniques, de formules efficaces, forme préliminaire de ce qui deviendra la gnose chrétienne. » De ce brassage, confus mais grandiose, d’idées, de sentiments et de rites, le christianisme ne devait pas manquer de retenir de nombreux éléments (1).

(2) G. R. S. Mead, Apollonius de Tyane, trad. de l’anglais, Paris, 1906). Voir aussi les ouvrages consacrés à ces problèmes par J. Carcopino. Ne pas oublier que Virgile fut initié aux Mystères néo-pythagoriciens.

(1) A. Boulanger, Orphée, Paris, Rieder. 1925.

2. Mithra. — Il faut faire une place à part à la religion de Mithra, d’origine iranienne, importée dans l'Empire par des légionnaires romains. Cette religion du Dieu solaire y sera la plus grande rivale du christianisme avant le triomphe définitif de ce dernier. Le culte se célébrait dans des sanctuaires souterrains grottes naturelles ou artificielles. Les initiés, qui disposaient de signes secrets de reconnaissance, formaient une hiérarchie de sept grades : Corbeau (corax) ; Occulte (cryptius) ; Soldat (miles) ; Lion (leo) ; Perse (perses) ; Courrier du Soleil (heliodromus) ; Père (pater). Les épreuves auxquelles était soumis le postulant étaient connues pour leur sévérité. Les femmes ne pouvaient être initiées (2). Cette religion sera combattue avec acharnement par l'Eglise chrétienne triomphante, qui voyait dans ce culte un rival fort dangereux : comme le christianisme, le mithriacisme interposait un médiateur entre la Divinité suprême et l’homme. Voici la prière que le néophyte adressait à Mithra : « Salut à toi, Seigneur, maître de l’eau, salut à toi, souverain de la terre, salut à toi, prince de l’esprit ! Seigneur, revenu à la vie, je passe dans cette exaltation, et dans cette exaltation je meurs ; né à la naissance qui donne la vie, je suis délivré dans la mort et je passe dans la voie par toi ordonnée, selon la loi que tu as établie et le sacrement que tu as institué. »

(2) Contrairement à ce qui était admis dans les autres Mystères, où les femmes jouaient un rôle important.

3. L’ésotérisme chrétien : la gnose et le manichéisme. — Les porte-parole officiels du christianisme ont toujours nié que la religion chrétienne primitive ait comporté un culte secret et des doctrines ésotériques. Pourtant, le Nouveau Testament possède certains textes assez troublants (voir les Evangiles de saint Jean et de saint Paul, ainsi que l’Apocalypse). Quoi qu’il en soit de ce problème si controversé, il n’en a pas moins existé des chrétiens qui, voulant aller plus loin que la foi, recherchaient une connaissance (gnose) parfaite, celle qui va au-delà des apparences sensibles et permet d’expliquer la raison d’être de toutes choses. « Qu’est-ce, écrit H.-Ch. Puech, qu’une gnose, sinon une connaissance [Le mot grec gnosis ne signifie pas autre chose,] mais une connaissance qui, non seulement est tout entière tournée vers la recherche du Salut, mais encore, en révélant l’homme à lui-même et en lui dévoilant la science de Dieu et de toutes choses, lui apporte le Salut, ou, mieux, est elle-même Salut ? » C’est dire que le terme gnose peut s’appliquer à un grand nombre de systèmes théosophiques, qui ont été soutenus à toutes les époques et dans les religions les plus diverses : les aspirations gnostiques reparaissent sans cesse dans la pensée religieuse, car il y a toujours des hommes qui veulent échapper aux liens de la matière pour s’élever jusqu’à la Cause première, au Dieu inconnu... Cependant, en un sens restreint, la gnose, ou, plus justement, le gnosticisme, désigne un vaste mouvement spirituel qui s’est développé, durant les premiers siècles de notre ère, au sein du christianisme. Ces gnostiques, qui disaient être dépositaires de la connaissance parfaite et salvatrice, dissimulée sous les symboles des Livres saints, transmise oralement et secrètement par les Apôtres et les Saintes femmes (héritiers de la tradition mystérieuse apportée par le Christ), ne formaient pas un corps homogène, mais se divisaient en un grand nombre de petits groupes, cénacles, chapelles, conventicules, sociétés secrètes, entretenant des relations les uns avec les autres, mais parfois aussi opposés entre eux (1).

(1) Les plus célèbres philosophes « gnostiques » furent : Simon le Magicien, Cérinthe, Basilide, Valentin, Marcion, etc. Parmi les sectes, signalons celle des Ophites, ou « adorateurs du Serpent ».

Les doctrines gnostiques, dont les origines sont encore assez mal connues (on y retrouve des éléments égyptiens, iraniens, grecs, judaïques, etc.), présentent des différences assez sensibles d’un docteur à un autre, d’une secte à l’autre, et il faudrait nombre de pages rien que pour les énumérer. On peut cependant y retrouver un certain nombre de traits communs : supériorité de la connaissance sur la foi et les œuvres pour assurer le salut de l’homme (songer à la distinction de Valentin entre les « hyliques », hommes matériels voués à la perdition, les « psychiques », hommes qui se sauvent par leurs bonnes actions, et les « pneumatiques » [du grec Pneuma = « Esprit »] ou gnostiques, seuls capables de parvenir à la plénitude de l’illumination) ; émanation, du sein de l'Etre mystérieux et insondable, de l’univers avec de nombreux intermédiaires (les Eons), dont le dernier est en général un « Démiurge » mauvais ou simplement inférieur, responsable du monde sensible où nous vivons ; possibilité qu’a l’initié de retourner à sa Source première en développant le germe divin qui est en lui, l’illumination intérieure (apportée par l'Esprit Saint, qui est « Dieu sous son aspect actif, illuminateur et salvateur ») nous faisant connaître « où nous sommes et ce que nous sommes, d’où nous venons et où nous allons » (H.-Ch. Puech)... Toutes ces spéculations sont issues d’une même intuition fondamentale : l’angoisse devant le problème du mal, le désir d’expliquer comment un monde tant imparfait et fini a pu être créé par un Dieu infini et parfait.

En ce qui concerne l’initiation chez les gnostiques, dont les groupes étaient bel et bien des sociétés secrètes (1), l’historien peut en avoir une connaissance assez précise : le néophyte était initié aux doctrines de la secte par degrés successifs, après des épreuves ; il y avait toute une série de rites : sacrements, formules magiques, « mots de passe » qui devaient ouvrir à l’âme, lors de son ascension vers le Ciel après la mort, libre passage à travers les sept sphères planétaires, gardées par des « archontes » hostiles. Il y avait aussi, des signes de reconnaissance entre initiés... Toutes sortes d’objets rituels étaient employés dans le culte secret : les « diagrammes » (fig. 3) résumant les doctrines ; les gemmes connues sous le nom général dabraxas (car la plupart portent gravé le mot Abraxas, terme magique dont la somme des valeurs numériques des lettres grecques donne 365) : on y remarque des figures schématisées, des personnages symboliques (par exemple, un être à tête de coq, au buste et aux bras d’homme, aux jambes formées par deux serpents, qui tient un bouclier d’une main, un fouet de l’autre), des animaux allégoriques comme le serpent qui se mord la queue ( Ouroboros) ou le scarabée, divers motifs comme un homme ou une femme, le disque solaire, le croissant lunaire et les étoiles, etc. Ces gemmes ont servi de talismans ; on peut y reconnaître également des rites ou croyances des sectes qui en ont fait usage ; les bijoux y marquaient les différents degrés de la hiérarchie initiatique, correspondant elle-même aux étapes de la délivrance de l’âme (1)...

(1) Sauf chez les Marcionites qui, préoccupés surtout de doctrines morales, ont formé des communautés ouvertes, animées d'un prosélytisme ardent.

(1) Il existe de nos jours diverses églises néo-gnostiques qui ont des prêtres et des prêtresses. Mais elles sont de fondation récente (fin du XIXe siècle ou même XXe).

Fig. 3. — Le diagramme des Ophites (d'après J. P. Arendzen)

 

Le gnosticisme se propagea dans tout l'Empire romain, malgré la polémique acharnée que les Pères de l'Eglise engagèrent avec lui. Il faut noter aussi un mouvement issu de la gnose mais qui, à l’inverse de cette dernière, constitua une Eglise, animée d’un esprit de prosélytisme et de conversion : le manichéisme, doctrine du réformateur iranien Mani (216-276), religion universelle, conquérante, qui étendit son influence tant en Occident qu’en Orient, pénétrant même jusqu’en Chine et au Turkestan. Les manichéens formaient deux catégories : les Auditeurs ou Catéchumènes d’une part ; les Elus de l’autre, astreints à un ascétisme rigoureux. On retrouvera cette division entre « Croyants » et « Purs » chez les Cathares ou Albigeois (voir le chap. III) (2).

(2) Egalement chez les « Néo-Manichéens » d’Orient : Pauliciens, Bogomiles, etc.

On est bien renseigné sur la doctrine manichéenne, forme la plus radicale du dualisme entre les Principes du Bien et du Mal. Les rites, le culte secret que célébraient les « Elus » sont également assez bien connus : c’étaient des cérémonies, des sacrements très simples, à l’inverse des rites compliqués des autres gnostiques.

La gnose a toujours été la grande tentation de beaucoup d’esprits religieux : beaucoup d’hommes ont été hantés par l’éternel problème de l’antagonisme du Bien et du Mal ; il en est d’autres qui ont voulu posséder la connaissance parfaite, qui expliquerait tout, répondrait à toutes les questions « pourquoi ?» ; il y en a eu également qui ressentent l’attrait des cérémonies mystérieuses... L’Eglise catholique ne cessa jamais d’avoir à combattre ces tendances « hétérodoxes ». Si, lors de son triomphe, elle réussit à détruire le plus giand nombre des ouvrages — fort nombreux — écrits par ces « hérétiques », c’était en vain : la tradition gnostique ne cessa jamais d’exercer son influence, mais d’une manière secrète, dérobée aux regards ; et on en retrouverait peut-être le lointain écho, toujours vivace, dans certains rites et symboles de la franc-maçonnerie (1).

(1) Noter également une véritable résurrection de l'attitude gnostique dans des mouvements comme le romantisme, le symbolisme et le surréalisme (cf. Le romantisme allemand, « Cahiers du Sud », 1949 ; R. de Renéville, Rimbaud le Voyant, La Colombe, 1944 ; Y. Duplessis, Le surréalisme, « Que sais-je », n° 432).

 

Chapitre II

L’ÉSOTÉRISME ISLAMIQUE

1. Organisations orthodoxes. — Comme toutes les religions, l'Islam a eu, dès l’origine, ses mystiques, les uns hérétiques, les autres orthodoxes : parmi ces derniers, ce sont les Soufis qui ont développé les sociétés secrètes d’initiation, tout en demeurant fidèles aux préceptes coraniques. Il existe encore aujourd’hui un assez grand nombre de sociétés secrètes musulmanes, notamment en Afrique du Nord. Ces sociétés ont à leur tête un Cheik, maître absolu, qui réside d’ordinaire à la Zaouïa où se trouve le tombeau du fondateur de l'Ordre. Il a sous ses ordres des mokaddem, qui vont au loin conférer l’initiation (ouerdi) aux néophytes; les instructions secrètes leur sont toujours transmises verbalement. Voici, en ce qui concerne les buts de ces groupes, la déclaration d’un de leurs membres contemporains avec lequel P. Geyraud s’était entretenu : « Les affiliés doivent s’efforcer de suivre la tarika, la voie qui, par étapes, les mène à la perfection, grâce aux règles, pratiques, formules et signes spéciaux à chaque congrégation. Chacune constitue ce qu’on appelle le Ahl-es-Selselat (le clan de la chaîne). Cette chaîne commence généralement par l’ange Gabriel, celui-là même qui a transmis au prophète Mohammed la science de vérité. Elle se continue par le fondateur de l’ordre jusqu’aux chefs actuels, en conservant les noms de tous leurs prédécesseurs. Certaines congrégations attribuent même la connaissance de la chaîne à une révélation directe. Le plus souvent, cette révélation a Heu par l’entremise de Sidi-el-Khadir, c’est-à-dire le prophète Elie qui, comme le prophète Idris [Hénoch] a bu à la source de vie et fut ainsi exempté de la mort· »

A côté de ces organisations orthodoxes, il faut noter l’existence de groupes hérétiques, dont nous allons signaler les plus importants, qui sont issus du schisme « ismaélien ».

2. Les Ismaéliens et les groupes connexes. — La grande organisation des Ismaïleh ou Ismaéliens a été fondée en Syrie par l’iranien Abdallah, fils de Maïmoun (863). Les doctrines Ismaéliennes laissent ressortir de fortes influences gnostiques. Dépassant le Coran, elles ajoutent aux six prophètes du Verbe (Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Mahomet) un septième Imam (« envoyé »), Ismaïl, fils de Dschafer, « maître du temps » ou « chef des âges ». C’est une religion initiatique par excellence, comprenant sept degrés (1) successifs. Les Ismaéliens jouèrent un moment un rôle politique et guerrier des plus importants ; aujourd'hui, ils sont encore fort nombreux, surtout au Pakistan, où réside leur chef, détenteur des pouvoirs spirituel et temporel : l’Aga Khan.

(1) Parfois neuf, dans certains rameaux.

Des Ismaéliens sont issus un certain nombre de rameaux, dont les plus célèbres sont les « Assassins », les Druzes et les Ansarieh.

1° Les « Assassins », dits abusivement haschichins (« mangeurs de haschich ») alors que leur vrai nom : Assacine, signifiait « gardiens » (sous-entendu : de la Terre Sainte), ont fait beaucoup parler d’eux, et sont entrés dans la légende. Cette communauté est née à la fin du XIe siècle : le fondateur de ces « Ismaéliens de l'Est » était le célèbre Hassan-ben-Sabbah, natif du Khorassân (Perse). S’étant emparé de la forteresse d’Alamout, au nord de la Perse, il prétendit être le « Houdschet », ou incarnation du dernier Imam, et recruta bon nombre d’adeptes. Le « Vieux de la Montagne » s’empara d’un grand nombre de châteaux forts, tant en Perse qu’en Syrie, et sa domination s’étendit rapidement, grâce — les ennemis de l’Ordre l’affirmaient — à des sicaires qui auraient été fanatisés par le haschich ou chanvre indien (d’où leur nom d’« Assassins »), chargés de supprimer tous ceux qui faisaient obstacle à ses desseins de domination. La hiérarchie initiatique, étroitement subordonnée au Cheikh ou Grand-Maître, comprenait sept degrés, comme dans l'Ismaélisme classique. Après la mort de Hassan, en 1124, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, le pouvoir des Assassins continua de s’amplifier. Mais, en Syrie, ils se heurtèrent aux Templiers, qui possédaient de nombreux châteaux forts au sud des monts Ansarieh et leur firent une guerre acharnée, les obligeant même à leur payer tribut (mais on a pu penser que les Chevaliers du Temple empruntèrent aux Assassins leurs doctrines ésotériques). La seconde moitié du XIIIe siècle vit la fin définitive, tant en Syrie qu’en Perse, du pouvoir politique des Assassins, dont toutes les forteresses furent prises par les troupes des souverains de ces deux pays.

2° Un autre rameau issu des Ismaéliens fut la religion guerrière des Druzes, lesquels, établis dans le massif du même nom, ont donné beaucoup de fil à retordre aux troupes françaises de Syrie. Les fondateurs de la communauté furent Hakem, sixième khalife fatimide d’Egypte, et son conseiller, l'iranien Hamza, qui convertit le» Druzes du Liban à la doctrine (XIe siècle). Le Livre sacré des Druzes est le Kitab-el-Hikmet (« Livre de la Sagesse »). Voici d’après Lepper (1), un résumé de leurs croyances fondamentales : « Dieu est un ; il s’est manifesté aux hommes à plusieurs reprises par son incarnation, la dernière étant visible dans la personne d’Hakem Biarnr Allah ; Hakem ne mourut pas ; il disparut pour attester la foi de ses fidèles, mais il réapparaîtra dans sa gloire et étendra son empire sur le monde. Ils tiennent, en outre, que Dieu créa d’abord l'Intelligence universelle, et que celle-ci se révéla à la terre à chacune des manifestations divines : lorsque Dieu s’incarna dans Hakem, elle prit elle-même la forme d’Hamza... Voici maintenant la réincarnation : le nombre des humains est toujours le même, et leurs âmes passent successivement dans différents corps, montant ou descendant dans l’échelle des êtres, suivant qu’elles ont observé ou négligé les préceptes de la vraie religion et la pratique de ses sept commandements. » Les Druzes sont divisés en deux classes : les Jakils ou « guerriers » et les Akils ou « anciens », qui sont seuls admis aux Mystères. Pour devenir Akil, le néophyte doit surmonter victorieusement trois épreuves redoutables : après un jeûne prolongé, résistera la faim devant une table chargée de mets appétissants ; après une chevauchée de trois jours dans le désert, ne pas toucher à une jarre d’eau fraîche ; enfin, il doit être capable de ne pas céder à la volupté, durant toute une nuit de tête à tête avec une belle femme...

(1) Les sociétés secrètes, p. 301, Voir le chapitre sur les Druzes in Raymond Bernard, Rencontres avec l'insolite, Villeneuve-saint-Georges, Editions rosicruciennes, 1969.

3° Comme les Druzes et les Assassins, les Ansarieh ou Noçaïris, dits encore Alaouites, hérétiques musulmans qui habitent la chaîne montagneuse du même nom (Liban), sont issus des Ismaéliens. « Les Ansarieh croient à un seul Dieu, existant en soi et éternel : ce sont donc des unitaires. Ils affirment cependant que ce Dieu s’est incarné sept fois dans la personne d’Abel, Seth, Joseph, Josué, Asaph, Simon (Cephas) et Ali. A chacune de ces manifestations, Dieu se servit de deux autres personnes divines dont ]’une était une émanation de sa propre essence, créée par lui, et la seconde était créée par la première » (1). L’influence des gnoses chrétiennes se laisse aisément deviner dans toute une série de spéculations. Ils célèbrent une sorte de messe secrète sous les espèces du vin, rite destiné à procurer l’illumination : la Divinité se cache dans la lumière, mais se manifeste dans le vin, « serviteur de la lumière » (Abd-in-Noor). Ils croient à la métempsychose : après un certain nombre de transmigrations, les âmes des croyants deviennent des étoiles dans le « monde de Lumière ». On voit ainsi comment les doctrines gnostiques ont exercé un grand rôle sur les Musulmans hétérodoxes. Ce domaine de l’histoire des religions est d’ailleurs encore très mystérieux, et relativement peu étudié par les spécialistes (2).

(1) Lepper, ouur. cit., p. 311.

(2) Mentionnons également la communauté kurde dite des « Adorateurs du Diable » (Yézidis), étudiée dans les Sociétés secrètes d’Arkon Daraul (« J’ai lu », 1971).

 

Chapitre III

LES INITIATIONS

DANS LE MONDE MÉDIÉVAL

1. Aperçu général. — Durant le Moyen Age, l'ésotérisme ne cessa de cheminer plus ou moins souterrainement, malgré la lutte acharnée que la Papauté engagea contre toutes les hérésies. Il y eut, durant cette longue période, un grand nombre d'organisations initiatiques, dont les unes cherchaient à se mettre à l’écart des controverses théologiques, comme le compagnonnage, et dont les autres étaient dépositaires de doctrines hétérodoxes. Toutes sortes d’enseignements théosophiques jouèrent un grand rôle, puisant aux sources les plus diverses : la kabbale, ou tradition hébraïque ; les doctrines illuministes, où reparaissent d’anciennes traditions gnostiques ; l’alchimie et les spéculations proprement hermétiques... Les courants occultes de cette période sont encore très mal connus, en particulier leurs relations avec les doctrines orientales : on sait le rôle joué par les Croisades à cet égard. (Il y aurait intérêt, en particulier, à étudier la connexion de la tradition hermétique avec le symbolisme utilisé par les ordres de chevalerie qui se sont constitués au moment de ces expéditions : les blasons font un abondant appel aux couleurs symboliques (1). Nous ne pouvons, dans le cadre limité de ce volume, étudier toutes les sociétés secrètes médiévales : nous nous bornerons aux exemples les plus connus et les plus représentatifs.

(1) F. PoRTAL, Des couleurs symboliques..., réédit., Paris, Niclaus, 1938.

2. Les corporations. — Parmi les multiples groupements médiévaux, les plus célèbres sont les ghildes ou corporations de métiers, dans lesquelles existaient des rites initiatiques, leurs traditions se sont perpétuées jusqu’à une date tardive.

La plus savante de ces Ghildes était celle des « maçons » bâtisseurs des palais et des cathédrales, adeptes de l'art royal qu’était alors l’architecture, et dépositaires d’antiques secrets : « C’est à bon droit qu’il est permis d’affirmer que la géométrie ésotérique pythagoricienne s’est transmise depuis l'Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle, d’un côté par les confréries de bâtisseurs (qui se transmirent concurremment, de génération en génération, un rituel initiatique où la géométrie jouait un rôle prépondérant), et de l’autre, par la Magie, par les rosaces des cathédrales et les pentacles des magiciens » (1). C’est de ces « Maîtres d’œuvre », de cette maçonnerie opérative qu’est issue la franc-maçonnerie spéculative (voir chap. V, § I). Quant au compagnonnage, dont les différents « Devoirs » rivaux se partageaient les tailleurs de pierre, les serruriers, les menuisiers et les charpentiers, et qui subsiste aujourd’hui, de nombreux romans en ont popularisé les usages : les rubans et la canne symboliques ; le « Tour de France » ; les « cayennes », auberges où la « Mère » s’occupe du gîte et du linge des compagnons...

(1) Matila G. Ghika, Le nombre d'or, t. II, pp. 75-76 (nouv. édit., Paris, N. R. F., 1951).

Le trait commun à toutes ces fraternités, c’est l’existence de signes de reconnaissance, de rites initiatiques d’affiliation, de traditions remontant à la plus haute antiquité, et dont certaines se retrouvent dans la Maçonnerie moderne, telle la célèbre légende de la construction du Temple de Jérusalem par Hiram.

3. La légende du Graal. — Le Graal, c’est le vase sacré, la coupe qui, selon la légende, servit à la Cène, et dans laquelle Joseph d’Arimathie recueillit le sang et l’eau qui s’échappaient de la blessure faite au flanc du Christ par la lance du centurion Longin ; le Graal aurait ensuite été transporté en Grande-Bretagne par Joseph d’Arimathie lui-même. Ce vase sacré, contenant le « breuvage d’immortalité », apparaît dans nombre de légendes médiévales sur la « Queste du Graal », c’est-à-dire à la recherche de la Sagesse perdue : chacun connaît la fameuse « Table Ronde » construite par le roi Arthur sur les plans de l’enchanteur Merlin, et destinée à recevoir le Graal lorsqu’un des douze chevaliers serait parvenu à le conquérir, et l’aurait ramené de Grande-Bretagne en Armorique. (La coupe du Graal avait été taillée par les anges dans une émeraude tombée du front de Lucifer lors de sa chute ; confié à Adam dans le Paradis terrestre, perdu après le péché originel, le Graal fut recouvré par Seth, qui put rentrer dans le Paradis terrestre ; puis par d’autres, avant le Christ.) La perte du Graal, c’est, en somme, la perte de la Connaissance, « perdue » ou plutôt cachée, et qu’il s’agit de retrouver (1).

(1) R. Guénon, Le roi du monde, chap. V. Voir : A. E. Waite, The Holy Grail, Londres, 1933, Lumière du Graal, Paris, 1949 ; Jean Marx, La légende arthurienne et le Graal, Paris, P.U.F., 1952 ; Patrick Rivière, Sur les sentiers du Graal, Robert Laffont, 1984.

On entrevoit dans ces traditions un lien entre l’ésotérisme chrétien et la tradition celtique, c’est-à-dire druidique : leurs origines sont d’ailleurs assez mystérieuses. Toutes ces légendes semblent avoir été utilisées par un grand nombre de groupements plus ou moins initiatiques, sans doute aussi par les Albigeois...

Selon Henri Martin (1), il y aurait même eu une sorte d’Ordre de Chevalerie occulte, la Massenie du Saint-Graal, dont il retrouvait la trace dans un ouvrage assez tardif, le Titurel : « Ce n’est plus dans l’île de Bretagne, mais en Gaule, sur les confins de l’Espagne, que le Graal est conservé. Un héros appelé Titurel fonde un temple pour y déposer le saint Vaissel, et c’est le prophète Merlin qui dirige cette construction mystérieuse, initie qu’il a été par Joseph d’Arimathie en personne au plan du Temple par excellence, du Temple de Salomon. La Chevalerie du Graal devient ici la Massenie, c’est-à-dire une fraternité ascétique, dont les membres se nomment les Templistes, et l’on peut saisir ici l'intention de relier à un centre commun, figuré par ce Temple idéal, l’Ordre des Templiers et les nombreuses confréries de constructeurs qui renouvellent alors l’architecture du Moyen Age. On entrevoit là bien des ouvertures sur ce qu’on pourrait nommer l'histoire souterraine de ces temps, beaucoup plus complexes qu’on ne le croit généralement... (2) ».

(1) Histoire de France, t. III. pp. 398-399.

(2) On retrouve aussi le Graal dans les légendes germaniques et dans les opéras de Wagner.

4. Les Cathares. — Les Cathares (c’est-à-dire : les « Purs »), nommés aussi Albigeois parce qu’ils auraient été particulièrement actifs dans la région d’Albi, sont surtout célèbres par la lutte acharnée que l'Eglise et la Royauté engagèrent contre eux, les exterminant par tous les moyens. On connaît bien leurs doctrines : poussant, apparemment du moins, à l’extrême la doctrine des deux principes du Bien et du Mal, ils déclaraient que l’univers visible tout entier avait été créé par le Prince des Ténèbres, d’où ils concluaient à une morale ascétique, condamnant le mariage, la génération, et la vie elle-même, mauvaise en soi, puisqu’elle emprisonne l’âme lumineuse dans la matière ténébreuse... A vrai dire, seuls les Parfaits étaient assujettis à un ascétisme strict ; quant aux simples Auditeurs, ils bénéficiaient d’une morale plus douce... Paradoxalement d’ailleurs, ces hérétiques étaient, en un sens, beaucoup plus « optimistes » que l'Eglise : en faisant de la Terre le Royaume de Satan, les Cathares excluaient l'Enfer de l'au-delà, du monde suprasensible et spirituel ; à la fin des temps, tous les esprits, après être passés par un grand nombre de réincarnations, seraient sauvés, toute la Lumière délivrée des Ténèbres... La littérature occultiste a prêté aux Cathares toutes sortes de croyances ésotériques qui peuvent leur avoir été étrangères. Il n’en existait pas moins chez eux des cérémonies et des rites initiatiques, des pratiques diverses dont le but était de détacher l’esprit de ce monde et de libérer l'âme, captive de son corps : certains auraient même voulu y parvenir brusquement par 1’ « endura », en se laissant mourir de faim ; mais la plupart se limitaient aux rites initiatiques proprement dits, qui permettaient d’atteindre l’illumination spirituelle par l’ascèse et diverses techniques permettant de séparer momentanément l’âme du corps. « Les Cathares, écrit Aroux, avaient, dès le XIIe siècle, des signes de reconnaissance, des mots de passe, une doctrine astrologique. »

La « croisade » engagée contre les Albigeois est trop connue pour qu’on y revienne ici. Il faut remarquer cependant que les doctrines cathares survécurent au massacre de leurs prêtres. En effet, les troubadours, qui s'étaient montrés des auxiliaires ardents et dévoués de l’hérésie albigeoise, continuèrent à propager dans leur « gaie Science » les idées proscrites par l’inquisition (1).

(1) Voir les livres de Fernand Niel, Albigeois et Cathares (« Que sais-je ? », n° 68·, et Gérard de Sède, Le sang des Cathares, Presses Pocket, 1976.

5. Les Templiers. — L’ésotérisme des Templiers est encore une énigme. On connaît l’histoire de cet Ordre fameux, fondé en 1117 pour la protection des pèlerins en Terre Sainte, et dont la règle avait été établie par saint Bernard : après avoir combattu pendant longtemps les Sarrasins, les moines chevaliers ayant finalement dû se retirer de Syrie lors de la reconquête du pays par les musulmans, avaient acquis dans la Chrétienté une forte puissance et grandes richesses, et possédaient des commanderies dans tous les royaumes d’Europe. Le procès intenté par l’envieux Philippe le Bel contre ces hommes trop influents a été souvent raconté : chacun sait de quelle manière le souverain finit par arracher au pape Clément V la condamnation des Chevaliers du Temple comme « reniant le Christ, apostasiant, se livrant à des actes d’idolâtrie et à d’horribles débauches au cours de cérémonies secrètes ». Après un long procès et la dissolution de l'Ordre prononcé par la Bulle papale de 1312, le Grand Maître Jacques de Molay et ses compagnons furent brûlés vifs à Paris en 1314.

Les Templiers avaient-ils une doctrine secrète et des rites d’initiation ? Le problème a suscité un grand nombre d’interprétations, certains historiens niant catégoriquement l’existence d’un ésotérisme templier, d’autres au contraire n’hésitant pas à faire dériver la franc-maçonnerie de l'Ordre martyr. Il semble bien, en fait, qu’ils aient eu un culte caché et des doctrines réservées aux initiés, et que des secrets leur aient été transmis par des initiés musulmans — peut-être les Assassins, avec lesquels ils avaient été en rapports — héritiers de spéculations gnostiques. Mais nous connaissons encore assez peu cet ésotérisme, d’autant plus que les documents sûrs font à peu près défaut. L’historien en est volontiers réduit aux conjectures, relativement aux figures baphométiques (de Baphomet = « inspiration de l'Esprit »), sortes d’idoles androgynes, figurant l’union des principes masculins et féminins, dont le rôle dans les rituels secrets n'a pu encore être précisé avec suffisamment de certitude. Aroux, citant von Hammer, fait allusion à des « symboles gnostiques empreints sur un talisman trouvé, au XVIIe siècle, dans le tombeau d’un Chevalier du Temple, mort avant la destruction de l'Ordre » ainsi qu’à « deux coffrets découverts pareillement, l’un en Bourgogne, l’autre en Toscane, sur lesquels on reconnaît ces mêmes symboles, notamment la chaîne des Eons, figurée par la houppe dentelée, les épreuves du feu et de l'eau, le phallus, le ctéis, le taureau mithriaque et la croix à anse des Egyptiens », et aussi à « ces emblèmes étranges sculptés au portail de quelques églises, où semblent vouloir se montrer et se cacher, tout à la fois, les doctrines intérieures du Temple » [Par exemple, au sommet du portail principal de l’église Saint-Merri se trouverait un Baphomet, entre deux anges qui l'encensent]... Mais nous ignorons encore bien des points de l’ésotérisme templier, et l’historien doit parfois se méfier des descriptions trop précises données, par certains auteurs, des Mystères pratiqués par les Chevaliers.

6. Dante et l’ésotérîame. — Dante Alighieri (1265-1321) est le plus célèbre « initié » du Moyen Age : ce grand adversaire de la Papauté semble avoir joué un grand rôle dans les sociétés secrètes d’alors ; il était, en particulier, l’un des chefs de la Fede Santa, tiers-ordre de filiation templière. Et il s’est fait l’interprète de cet ésotérisme dans sa Divine Comédie, qui est « une allégorie métaphysico-ésotérique, qui voile et expose en même temps les phases successives par lesquelles passe la conscience de l’initié pour atteindre l'immortalité » (1).

(1) A. Reghini, cité par R. Guénon, L'ésotérisme de Dante, p. 25.

Chaque « Ciel » représente un degré d’initiation : l’Enfer représente le monde profane, le Purgatoire comprend les épreuves initiatiques, et le Ciel est le séjour des Parfaits, chez qui se trouvent réunis et portés à leur zénith l’intelligence et l'amour. Toutes sortes d’éléments apparaissent dans cette vaste synthèse : doctrines païennes, gnostiques, cathares, arabes, hermétiques, etc. On retrouve en particulier les symboles les plus typiques de l’hermétisme christique : la Croix, la Rose, l'Aigle, l'Echelle des sept arts libéraux, le Pélican qui s’ouvre la poitrine pour nourrir ses petits (symbole à la fois du Rédempteur du monde et de la plus parfaite Humanité)... Nous sommes en plein ésotérisme chrétien (2).

(2) Songer aussi aux secrets enclos dans le Roman de la Rose de Lorris et Meung.

7. Alchimistes et kabbalistes. — Comme on a pu s’en rendre compte, le Moyen Age a été une époque où les cultes secrets et les doctrines ésotériques ont proliféré, propagés par de nombreuses organisations initiatiques. Citons, à ce propos, les sociétés secrètes groupant des alchimistes, dont les doctrines et les pratiques ne cessèrent pas de se développer durant toute cette période, en dépit des condamnations répétées de l'Eglise.

Tl faut mentionner aussi les rabbins kabbalistes, qui se groupaient en des sortes d’écoles, de petites chapelles fermées. Le sens étymologique du mot Kabbalah, c’est : « tradition ». Cet ésotérisme hébraïque, dont l’influence devait être si grande par la suite sur de nombreux penseurs chrétiens, a d’antiques racines dans les doctrines purement judaïques comme aussi dans les autres traditions, notamment les idées gnostiques : les ouvrages des kabbalistes sont une sorte de dépôt où est venu s’accumuler l'apport des systèmes théosophiques les plus divers. Il y avait une kabbale pratique, sorte d’encyclopédie de connaissances magiques de toutes sortes, jointes à divers procédés permettant d’obtenir l'extase, voire même de mettre des sujets en transes hypnotiques. Mais il y avait surtout une kabbale spéculative, qui interprétait allégoriquement les textes sacrés, en utilisant diverses techniques de permutation de lettres, et qui cherchait à pénétrer les plus profonds mystères de la Création (Maasseh bereschit, « Histoire de la Genèse ») et de la constitution de l'Univers (Maasseh Merkabah, « Histoire du char céleste »). Les deux textes de base des spéculations kabbalistiques étaient le Sepher Yetsira (« Livre de la Formation »), remontant sans doute au VIIIe siècle, et le Sepher-ha-Zohar (« Livre de la Splendeur »), rédigé en Espagne vers la fin du XIIIe siècle : ce dernier ouvrage a exercé, à partir du XVIe siècle surtout, une influence considérable sur à peu près toutes les doctrines ésotériques qui ont vu le jour...

Nous ne pouvons résumer, même brièvement, l'immense corps de doctrines que forment les spéculations kabbalistiques : nous nous permettons de renvoyer aux ouvrages spécialisés (1). En voici le principe de base, énoncé par J. Boucher (2) : « Dieu peut être considéré en soi ou dans sa manifestation. En soi, avant toute manifestation, Dieu est un être indéfini, vague, invisible, inaccessible, sans attribution précise, semblable à une mer sans rivages, à un abîme sans fond, à un fluide sans consistance, incapable d’être connu à un titre quelconque, par suite d’être représenté soit par une image, soit par un nom, soit par une lettre ou même par un point. Le moins imparfait des termes qu’on puisse employer, c’est le Sans fin, l'Indéfini ou EN soph, qui n’a pas de limite, ou ayin, le Non-Existant, le Non-être.

(1) Tout spécialement ceux d’Adolphe D. Grad, Ed. Maisonneuve et Larose.

(2) La symbolique maçonnique, pp. 102-103.

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Fig. 4. — L’arbre des Sephiroth

 

« Dès que Dieu se manifeste, il devient accessible, connaissable ; il peut être nommé ; et le nom qu’on lui donne s’applique à chaque manifestation ou extériorisation de son être. L’En Soph, le Ayin se manifeste de dix manières par ou dans les sephiroth. Chacune de celles-ci, le Couronne, la Sagesse, l'Intelligence, la Grâce, la Force, la Beauté, la Victoire, la Gloire, le Fondement et la Royauté, constitue un mode spécial de révélation ou de notification de l’En Soph et permet de le nommer. Chaque cercle, limitation ou détermination de l’En Soph, est une sephira.״

« La Kabbale considère encore Dieu sous la forme de l’Adam céleste, l’Adam Kadmon, et localise les Sephiroth dans chacun de ses membres, leur appliquant la loi des contraires et la loi sexuelle ». D’où le diagramme connu sous le nom d'arbre des Sephiroth (fig. 4.)-

8. La sorcellerie. — Ce rapide coup d’œil sur les initiations médiévales ne serait pas complet si nous ne faisions allusion à la sorcellerie. Il a existé, semble-t-il, des associations secrètes de sorciers et de sorcières, célébrant leurs rites à dates fixes. Si paradoxal que cela puisse paraître, la sorcellerie constitue une sorte de culte et même de religion, mais résolument non chrétienne.

Comme on l’a maintes fois fait remarquer, a il n’est pas possible de séparer dès le Moyen Age où elles dominent, les deux notions parallèles et antinomiques, de Dieu ; le bien, et du Diable : le mal. Il est donc facile de comprendre que si on élevait des autels à Dieu, s’il existait toute une liturgie, des messes et des fêtes qui lui étaient offertes, d’autre part, devaient aussi exister des cérémonies aussi ardemment dédiées au Diable. Si l'Eglise, elle-même, considérait le Diable comme un ange déchu, très puissant et un a presque égal » ; si, par surcroît, un pacte avec lui assurait non pas après la mort, mais dès la vie terrestre, des bonheurs et des richesses certains, il devenait bien tentant pour ceux qu’une foi solide ne rattachait pas au Christ..· de tenter le diable » (1). Les pratiques et le culte des sorcières ont été abondamment décrits par les ouvrages spécialisés (2). L’étude de cette forme archaïque et populaire d’initiation est d’ailleurs du plus haut intérêt pour l’historien et l’anthropologue : quand on les dépouille de toutes leurs adjonctions tardives de « di abolis me », les rites du Sabbat apparaissent survivance d’un antique culte païen de la fécondité ; la véritable sorcellerie européenne, qui subsiste encore secrètement dans certaines régions (Iles Britanniques notamment, mais ailleurs aussi), c’est le fond le plus ancien, préhistorique, du vieux paganisme rural (3).

 

Chapitre IV

LES ROSE-CROIX

1. Les origines : la légende et l'histoire. — C’est en 1614 et en 1615 que la fraternité de la Rose-Croix manifesta publiquement son existence par trois petits ouvrages : la « Réforme Universelle » (Allgemeine und General Reformation), la Fama Fraternitatis Roseae Crucis et la Confessio Fraternitatis, écrits dont le rédacteur était vraisemblablement J. V. Andreae (1586-1654). La Fama relatait la fondation de l'Ordre par l'Allemand Christian Rosenkreutz (désigné par les initiales C. R. C.), initié par des sages musulmans au cours d’un voyage en Orient ; on y trouvait aussi le récit de la découverte du tombeau du fondateur, dans lequel les disciples avaient trouvé, outre le corps du Maître tenant dans sa main un Livre symbolique écrit sur parchemin, toutes sortes d’objets rituels : « des miroirs de diverses vertus, aussi d'ailleurs des clochettes, des lampes allumées [les fameuses « lampes perpétuelles » des Rose-Croix], d’étranges chants artificiels [une machine parlante ?]... » (1). Telle est la légende qui raconte l’origine de la Fraternité et l’histoire de son fondateur, « Chrétien Rose-Croix ». qui est, de toute évidence, un personnage symbolique, et non ce gentilhomme de race germanique, censé avoir vécu de 1378 à 1485. Il est nécessaire, pour l'historien, de rechercher les sources directes probables du mouvement rosicrucien, tâche assez difficile, car les documents sûrs font souvent défaut, comme toutes les fois qu’il s’agit de rechercher les origines réelles d’une tradition ésotérique...

(1) Voir la trad. franç. de la Fama, par E. Çoro, Paris, Rhéa, 1921.

Nous avons vu que, durant tout le Moyen Age, malgré les oppositions et attaques diverses, la fermentation intellectuelle ne cessa jamais : l’ésotérisme, chrétien ou non, fut propagé par des organisations initiatiques, des sociétés secrètes synthétisant en théosophies subtiles des courants de pensée d’origine extrêmement diverse. Il y eut de nombreuses associations d’alchimistes, d’hermétistes, de kabbalistes... La Renaissance devait apporter des conditions idéales à l’éclosion de telles sociétés secrètes : le déclin de la puissance de l'Eglise catholique permettait à la curiosité intellectuelle, qui n’était plus tenue en bride par le dogme, de se développer à loisir, entraînant un grand essor des doctrines illuministes. Les voyages, de plus en plus, mettaient en rapport les adeptes de tous pays : Nicolas Barnaud nous raconte ainsi comment, depuis 1589, il voyageait à travers toute l’Europe « pour rechercher les amateurs de chimie [c’est-à-dire d’alchimie] et pour leur communiquer ses idées politiques ». Quant au célèbre Paracelse, il devait devenir la grande autorité pour tous les auteurs rosicruciens, qui utiliseront abondamment ses doctrines, faisant maintes fois allusion à sa prophétie relative à la venue de 1’ « Elie artiste » : « Dieu permettra, avait-il dit, qu’on fasse une découverte d’une plus grande importance et qui doit rester cachée jusqu’à l’avènement d'Elie artiste.,. Et c’est la vérité, il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert ; c’est pourquoi il viendra après moi un être merveilleux, qui ne vit pas encore, et qui révélera beaucoup de choses. » (Cet Elie artiste, disait Jean-Valentin Andreae, ce n’est pas un individu, mais un être collectif, qui n’est autre que l’égrégore rosicrucien.)

Les amis d’Andreae furent « des alchimistes qui mêlaient des questions politiques et religieuses à leurs doctrines hermétiques » (F. Hœfer). C’est en Allemagne, milieu propice aux idées de Réforme, que la société secrète s’est manifestée, tout à la fin du XVIe siècle, puis au tout début du siècle suivant : la date la plus ancienne à laquelle nous puissions remonter est 1598, date à laquelle l’alchimiste Studion fonde à Nuremberg une association dénommée Militia Crucifera Evangelica, sorte de chevalerie rosicrucienne, et dont les théories sont rassemblées en un ouvrage, intitulé Naometria (1604), qui étudie « la mesure du Temple mystique », utilisant le symbole de la Rose et de la Croix, et annonçant une « réforme générale » et un « renouvellement de la Terre ». Remarquons également que l’on découvre tous les symboles rosicruciens sur l’un des pentacles de l’Amphitheatrum Sapientiae Aeternae (1598), de H. Khunrath...

Les auteurs ont fait parfois appel à l’ésotérisme musulman, ainsi qu’aux Alumbrados (« Illuminés ») espagnols pour rendre compte du mouvement, mais l’essentiel de l’inspiration de ces Rosicruciens semble avoir été puisé dans les théories développées par les disciples allemands de Paracelse, et connues sous le nom de Pansophie (« Connaissance universelle »), bien qu’on y retrouve l’apport d’à peu près toutes les doctrines plus ou moins théosophiques et occultes... L’Ordre semble s’être répandu vers 1600, sans que l’on puisse donner de détails précis : le serment de respecter le secret absolu au sujet de l'Ordre semble avoir été bien suivi par les affiliés jusqu’en 1614, date à laquelle la Rose-Croix jugea bon de manifester son existence au monde. Il semble cependant qu’il faille attribuer un rôle de premier plan aux alchimistes de l’entourage de Rodolphe II de Habsbourg et d’autres souverains, comme le comte Maurice de Hesse - Cassel.

Fig. 5. — La Rose-Croix essentielle d’après Waite

 

C’est le pasteur luthérien J. V. Andreae qui se fit le porte-parole de la Fraternité, dont l’existence devait intriguer pendant si longtemps le public cultivé d’alors (ainsi d’ailleurs que le peuple...).

Avant d’aborder le développement et les doctrines de la Fraternité, il convient de rechercher la signification profonde du symbole qui a donné son nom à l'Ordre : celui de la « Rose-Croix essentielle » (fig. 5).

La Rose-Croix, c’est le symbole formé par une Rose rouge fixée au centre d’une Croix elle-même de couleur rouge, « car elle a été éclaboussée par le sang mystique et divin du Christ ».

Ce symbole, arboré, nous dit Robert Fludd ( Summum Bonum), par les chevaliers chrétiens au temps des Croisades, a une double signification : la Croix représente la Sagesse du Sauveur, la Connaissance parfaite ; la Rose est le symbole de la purification, de l’ascétisme qui détruit les désirs charnels, le signe également du Grand Œuvre alchimique, c’est-à-dire la purification de toute souillure, l’achèvement et la perfection du Magistère. On peut également y retrouver la cosmogonie hermétique, la Croix (emblème masculin) symbolisant la divine Energie créatrice qui a fécondé la matrice obscure de la substance primordiale (symbolisée par la Rose, emblème féminin) et a fait passer l’univers à l’existence.

2. Expansion du rosicrucianisme. — Le mouvement des Frères de la Rose-Croix prit une grande extension en Allemagne, où ses adeptes les plus marquants furent Andreae, Mynsicht (dit Madathanus), Gutman et Michael Maïer (1568-1622). Le grand théosophe Jacob Bœhme (1574-1624), dont les ouvrages sont truffés d’allusions à la « Pierre philosophale spirituelle », au Christ, « la sainte Pierre angulaire de la Sagesse » [même expression chez le grand docteur du groupe, l'Anglais Robert Fludd], a été fortement influencé par ce grand brassage initiatique, dont le retentissement a été considérable (1)... Mais le rosicrucianisme essaima en dehors de sa patrie d'origine : c’est ainsi que l’évêque tchèque Comenius, l'un des principaux chefs de l'Eglise des Frères moraves, auteur de plusieurs ouvrages théosophiques dans lesquels il adjurait les hommes de bâtir « un Temple de la Sagesse d’après les principes, règles et lois du Grand Architecte, Dieu lui-même », se rendit en Hollande, où il eut des disciples. (Les Pays-Bas étaient d’ailleurs un pays idéal pour les adeptes, car une liberté de pensée à peu près complète y existait.) La France semble avoir été relativement moins touchée, bien que la Rose-Croix eût là ses affiliés, comme Michel Potier et le chirurgien David de Planiscampy. C’est l’Angleterre qui vit alors la plus grande expansion de l'Ordre, grâce aux efforts du médecin Robert Fludd (1574-1637). Fludd avait voyagé pendant six années sur le Continent (1598-1603), parcourant la France, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne jusqu’aux confins de la Pologne : il fut en rapports avec des Frères allemands, et se fit initier aux rites et aux doctrines de la Fraternité. De retour en Angleterre, Fludd fonda à Londres des groupes qui prirent rapidement une grande extension, et fut le Grand Maître de la branche britannique de l’organisation. Vers 1650, la Rose-Croix était puissamment organisée en Angleterre. C’est elle qui devait introduire dans la Maçonnerie le système des Hauts Grades, dits « Ecossais » (voir ci-dessous, et chap. V, § 1).

(1) Signalons que l’alchimiste rosicrucien Morsius, ami de Bœhme, fut en relations avec Fludd (cf. H. Schneider, Joachim Morsius und sein Kreis, Lubeck, 1929).

3. Les Rose-Croix et la franc-maçonnerie. — La Fraternité de la Rose-Croix a pris corps, au milieu du XVIIe siècle, dans la franc-maçonnerie : ces adeptes trouvèrent refuge dans les ateliers maçonniques et, s’étant fait agréer comme accepted Masons, « Maçons acceptés » [voir le sens de cette expression, chap. V, § I], utilisèrent le symbolisme des corporations de constructeurs pour propager leurs enseignements ; ils étaient des « Maçons symboliques », travaillant à « édifier le Temple invisible et immatériel de ]’Humanité ». Modifiant le rituel en y introduisant leurs conceptions hermétiques et kabbalistiques, ils créèrent le grade de

Maître avec son rituel caractéristique d’initiation, qui fait revivre au récipiendaire la mort, la « pourriture » et la résurrection d’Hiram (voir chap. suiv., § II) ; ce sont eux également qui introduisirent les « Hauts Grades », si chargés d’ésotérisme chrétien, passés sous silence dans les Constitutions d’Anderson, mais qui devaient surgir et proliférer ensuite au grand jour. Ainsi, on peut dire sans paradoxe que la franc-maçonnerie moderne a repris et continué l’ésotérisme des Rose-Croix, reprenant leurs symboles hermétiques les plus typiques, comme le pélican, le phénix qui renaît de ses cendres, l’aigle bicéphale, etc.

Il y eut ainsi, durant la première moitié du XVIIe siècle, un grand brassage d’idées, un grand développement des sociétés secrètes, avec des emprunts réciproques des unes aux autres. Il est d’ailleurs assez difficile de se reconnaître dans cette période où les effusions mystiques et l’alchimie voisinent avec les recherches scientifiques et les désirs de réforme sociale, qui se traduisent par le grand nombre des Utopies ; citons, entre autres, la Cité du Soleil, de Campanella (dont le Temple présente de curieuses analogies avec une Loge), et la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon qui, écrite à partir de 1622, décrit la « Maison de Salomon » où résident les savants, et fait appel au symbolisme architectural.

4. Les rites d’initiation. — Il serait intéressant d’étudier les rites d'initiation de la Rose-Croix, ainsi que les différents grades. Les Rosicruciens allemands ont pratiqué le système des « Supérieurs inconnus », au sens strict, les affiliées inférieurs ignorant la personnalité des membres supérieurs de la hiérarchie.

Cette conviction était d’ailleurs favorisée par les croyances explicites des Frères, qui admettaient une sorte de conservation de la tradition secrète par des hommes affranchis de la domination des sens et parcourant inlassablement le monde : ce sont les vrais « Rose-Croix », par opposition aux simples « Rosicruciens ».

Nous avons quelques allusions à divers rites initiatiques dans des ouvrages comme les Noces chymiques, de J. V. Andreae (1), qui constitue en même temps un traité d’alchimie : beaucoup d’interprètes ont essayé de donner une explication des différentes cérémonies, représentations et épreuves qu’y traverse pendant sept jours Christian Rosencreutz. On trouve également le récit d’une initiation, destinée à faire revivre au néophyte le sort d’Elie et d’Henoch (qui furent ravis au Ciel) dans le Tractatus theologo-philosophicus, de Fludd (2). Les textes sur ces points sont rares et assez réticents. Mais il existe un moyen indirect de connaître les rites initiatiques des Frères : c’est de recourir à l’étude des rituels que l’on rencontre dans les Hauts Grades de la Maçonnerie « écossaise », chargés d’un symbolisme hermétique et chrétien tout à fait caractéristique. Il est, cependant, extrêmement difficile de reconstituer les grades originaux, qui ont subi, au cours du XVIIIe siècle, de nombreux remaniements successifs. Néanmoins, une étude des symboles et des allégories employés par le rituel de ces « hauts grades » ne manquerait pas d’intérêt : on y retrouve à peu près toutes les doctrines hermétiques, telles qu’elles ont été codifiées par les adeptes du XVIIe siècle. Voici, à titre indicatif, la description, d’après Vuillaume, de la Jérusalem Céleste, telle qu’elle est représentée dans le Chapitre des Rose-Croix (1) : « Dans le fond [de la dernière chambre] est un tableau où l’on voit une montagne d’où découle une rivière, au bord de laquelle croît un arbre portant douze sortes de fruits. Sur le sommet de la montagne est un socle composé de douze pierres précieuses en douze assises. Au-dessus de ce socle est un carré en or, sur chacune des faces duquel sont trois anges avec les noms de chacune des douze tribus d’Israël. Dans ce carré est une croix, sur le centre de laquelle est couché un agneau. » Cette description (inspirée du Livre XXI de V Apocalypse de saint Jean) est à rapprocher des développements de Fludd dans son Tractatus theologo-philosophicus... Ce grade de Rose-Croix (dont le bijou reproduit précisément le symbole du même nom) est caractéristique, avec son symbolisme chrétien et sa Cène (2).

(1) Trad. franç., Paris. Chacornac, 1928.

(2) Voir Sédir, Hisi. et doctr. des Rose-Croix, pp. 115-116...

(1) Dix-huitième degré du Rite · ancien et accepté », septième du Rite « Français ».

(2) Voir R. Le Forestier, L'Occultisme et la Franc-Maçonnerie écossaise, pp. 294-300.

5. Les doctrines et les buts. — Les courants rosicruciens sont aisément accessibles à l’historien, car les Frères ont beaucoup écrit, et les grandes bibliothèques européennes possèdent nombre d’ouvrages de ce genre, datant de la première moitié du XVIIe siècle, souvent illustrés d’un grand nombre de figures symboliques, d’emblèmes et de diagrammes. L’écrivain le plus remarquable pour cette période fut Robert Fludd, dont les nombreux traités constituent une véritable somme, où sont venus puiser les adeptes de la haute philosophie initiatique des siècles suivants.

Il est fort difficile de résumer, même dans ses grandes lignes, la doctrine rosicrucienne de philosophie religieuse telle qu’elle est systématisée par Fludd (1). C’est un vaste système théosophique, un ésotérisme christique fortement influencé par l'hermétisme, la kabbale juive, le néoplatonisme et la gnose ; synthèse composite, qui a rassemblé les vestiges de toutes les traditions plus ou moins secrètes qui avaient cheminé souterrainement durant tout le Moyen Age et la Renaissance. On y trouve développés tous les thèmes classiques de l'ésotérisme (notamment la cosmogonie sexuelle, l’origine de l’univers étant attribuée à l’union du Feu mâle et de la matière femelle)... Tous les êtres ne sont que les développements variés de l'Etre unique, de la Monade, se manifestant à différents degrés, et destinés à rentrer dans l'Unité primordiale. Les Frères, dépositaires de l’antique philosophie secrète perpétuée depuis les temps primitifs, annoncent le retour prochain de l’âge d’or.

(1) Nous renvoyons à : Joscelyn Godwin, Robert Fludd, Jean-Jacques Pauvert, 1978 ; S. Hutin, Robert Fludd, Omnium littéraire, 1972.

L’homme, déchu de la Divinité par sa révolte, doit s’y réintégrer par l’extase ; il peut, il doit redevenir divin. Les Rose-Croix apportent une gnose destinée à opérer la « Réforme universelle », religieuse et sociale. Le Grand Œuvre hermétique, c’est avant tout l'Ergon, la recherche intérieure de la Pierre philosophale, la sanctification de l’adepte, mais c’est aussi le Parergon, subordonné au premier, et qui est recherche physique de la Pierre, capable de « sanctifier » la matière en la transmuant en or pur. « Le Christ habite en l’homme ; il le pénètre tout entier ; et chaque homme est une pierre vivante de ce roc spirituel, les paroles du Sauveur s’appliquant ainsi à l’humanité en général ; c’est ainsi que se construira le Temple, dont ceux de Moïse et de Salomon furent les figures. Quand le Temple sera consacré, ses pierres mortes deviendront vivantes, le métal impur sera transmué en or fin et l'homme recouvrera son état primitif d'innocence et de perfection » (1).

(1) Fludd, Summum Bonum.

Remarquons particulièrement la croyance en une continuité de la Révélation, la Tradition secrète étant conservée par une suite ininterrompue de « Maîtres inconnus » qui sont les vrais Rose-Croix, au sens absolu du terme (les membres de la Fraternité étant de simples Rosicruciens), dépositaires de la Science totale, possédant la Pierre philosophale et Part de prolonger la vie indéfiniment, doués de pouvoirs surhumains et inconnus de la foule. Ce sont ces « Invisibles » que beaucoup de personnages du temps cherchèrent vainement à rencontrer ; il y eut, naturellement, quelques hommes qui prétendirent être parmi ces « Rose-Croix ». (C’est ainsi qu’un médecin raconte avoir voyagé en 1615 a avec un homme de moyenne taille, l'air commun et vêtu simplement, qui parlait de toutes sortes de sciences, guérissait les malades gratuitement, portait le costume du pays, se déclarait Rose-Croix, connaissait la vertu des plantes, savait ce que les autres disaient de lui, parlait des langues mortes et étrangères ; il mangea impunément de la bryone, fit des prédictions ; c'était un ancien moine âgé de quatre-vingt un ans, le troisième de la Fraternité; il parlait sans jamais se reprendre ; il disparut, ne restant pas plus de deux nuits de suite dans la même localité ».) Vers 1625, le bruit courut que ces « Révélateurs » étaient retournés vers leur pays d’origine : l’Orient mystérieux... Depuis cette date, et jusqu’à nos jours, se sont manifestés en Europe des personnages affirmant être parmi ces adeptes libérés : les plus célèbres furent le comte de Saint-Germain et Cagliostro, au XVIIIe siècle.

La Rose-Croix, cette société secrète prestigieuse, a exercé un rôle beaucoup plus important qu’on ne le pense : c’est ainsi que Descartes, séduit par ces théories hermétiques et humanitaires lors de son séjour en Allemagne et en Hollande, eut l’occasion de s’y affilier — sans doute par l’intermédiaire de son ami le mathématicien Faulhaber ; et le fameux « Songe » de Descartes, ainsi que divers opuscules de jeunesse, comme les Olympica, sont révélateurs à cet égard (1).

(1) Cf. A. Georges-Berthier, Descartes et les Rose-Croix, In Revue de Synthèse, t XVIII, 1939, pp. 9-30 ; G. Persigout, L’Illumination de R. Descartes rosicrucien. In C. R. du Congrès Descartes, Paris, Hermann, 1938 et X Novembris 1619 Paris, édit, de la Paix, 1938.

Cet Ordre a joué son rôle dans la franc-maçonnerie, fortement influencée au XVIIIe siècle par ces adeptes ; quant aux organisations modernes qui affirment en toute sincérité prolonger le mouvement, elles prolongent effectivement l’ancienne Rose-Croix (à ce type appartiennent F « Ordre Ancien et Mystique de la Rose-Croix » de H. Spencer Lewis (A. M. O. R. C.), 1’ « Ordre kabbalistique de la Rose-Croix » de S. de Guaïta, la « Rose-Croix catholique » de Péladan, la « Rosicrucian Fellowship » de Max Heindel, et d’autres Sociétés moins connues) (2). Noter aussi les liens directs entre la tradition rosicrucienne et le Martinisme, réorganisé à la fin du siècle dernier par « Papus » (Gérard Encausse).

(2) Dans l’A. M. O. R. C. se sont tout spécialement rassemblées et développées — contrairement aux apparences, qui nous avaient nous-mêmes trompé — les connaissances rosicruciennes.

 

Chapitre V

LA FRANC-MAÇONNERIE

I. — Historique

1. De la Maçonnerie « opérative » à la Maçonnerie « spéculative ». — Les constructeurs, détenant des connaissances spéciales, constituaient depuis la plus haute Antiquité (où ils se groupaient en collèges sacerdotaux) une sorte d'aristocratie au milieu des autres corps de métier. Au Moyen Age, ces bâtisseurs des cathédrales et des palais bénéficiaient, de la part des autorités ecclésiastiques et séculières, de nombreux privilèges (franchises et exemptions diverses, tribunaux spéciaux), d'où le nom de francs-maçons (littéralement : « maçons affranchis ») par lequel ils étaient désignés. L'ordre du Temple, tout spécialement sera leur grand bienfaiteur. L’architecture constituait alors l' « Art Royal », dont les secrets étaient divulgués seulement à ceux qui s'en montraient dignes ; d'où le mythe recteur d’une sorte d’Œuvre suprême : la construction, par un travail incessant, d’un Temple idéal de plus en plus parfait, immense, universel et infini... De plus, toutes sortes de penseurs en plus ou moins mauvaise posture vis-à-vis de l’orthodoxie, et plus tard (après l’unique procès) des Templiers, cherchaient refuge parmi les constructeurs (ce qui explique la présence de curieuses figures symboliques sur le portail de nombreux édifices religieux).

Le passage de la maçonnerie « opérative», composée de gens de métier, de constructeurs, à la franc-maçonnerie moderne, dite « spéculative», s'opéra en Angleterre, grâce au rôle de plus en plus important joué par les « Maçons acceptés ».

La Grande-Bretagne, comme tous les autres pays européens, possédait des confréries de bâtisseurs, de « francs-maçons » (fremasons), groupement« riches et puissants, protégés par les souverains, et dont les membres étaient admis dans la corporation à la suite d’une initiation, devaient garder le secret sur ces rites, et devaient respecter un certain nombre de règles désignées sous le nom de Landmarks (littéralement :« bornes de propriété »), contenant les articles essentiels de l'Ordre, considérés comme immuables. Mais la fin du XVIe siècle, période troublée, vit un ralentissement très sensible des grandes constructions, et les corporations, se sentant péricliter, admirent dans leur sein des membres qui n’étaient pas des hommes de métier : c’étaient les « Maçons acceptés », le plus souvent des personnages influents destinés à rehausser le prestige de l'Ordre. Au début du siècle suivant, ces accepted Masons étaient déjà assez nombreux ; mais ce furent surtout les Rosicruciens anglais qui jouèrent un rôle décisif : vers 1650, les disciples de Robert Fludd étaient puissamment organisés à Londres. L’un de ceux-ci, l’alchimiste Elias Ashmole (1617-1692), avait été admis en 1646 comme « Maçon accepté», en même temps que son beau-frère ; il se lia en Loge avec un certain nombre d’amis, théologiens et savants (les frères Thomas et George Warton, l’astrologue Lilly, etc.), avec lesquels il organisa une société ayant pour but de « bâtir la Maison de Salomon, temple idéal des sciences » , et pour laquelle il obtint de se réunir dans le local des Maçons. Peu à peu, cette association de Rose-Croix prit dans la Maçonnerie un rôle prépondérant ; ces Frères introduisirent leurs symboles et modifièrent profondément le rituel initiatique : les tailleurs de pierre n’avaient, en somme, qu’un grade, celui de Compagnon, puisque les apprentis ne faisaient pas partie de la corporation, et que le Maître était simplement le Compagnon chargé de la direction d’un chantier ; dans ce qui devait devenir la Masonry spéculative au contraire, une cérémonie d’initiation était instituée pour le grade d'Apprenti, et un grade de Maître était créé, dont le rituel mettait en action le mythe d’Hiram, légende d’origine compagnonnique, mais dont les Rose-Croix a valent développé le symbolisme ; aux grades corporatifs et à la légende de la construction symbolique du Temple de Salomon, ils adjoignirent de nouveaux degrés inspirés des anciens Ordres de Chevalerie (dont l’Ecosse était la terre d’élection : de là vient le nom de franc-maçonnerie « écossaise » donné à ces Hauts Grades), et dont le ritualisme hermético-chrétien reproduisait les initiations rosicruciennes.

Les « Maçons acceptés » devinrent alors de plus en plus nombreux, car la classe cultivée trouvait dans la Fratemity of Freemasons, dont les membres s’appelaient entre eux « Frères», la mise en application des idées de fraternité sentimentale et des sentiments philanthropiques qui étaient les leurs, jointe à l'attrait des cérémonies secrètes, du symbolisme, des signes de reconnaissance et des mots de passe. De plus, tous les nobles, adversaires de Cromwell et des puritains, ainsi que les catholiques, traqués par les autorités protestantes, trouvaient dans les loges un refuge assuré. La Maçonnerie était alors hostile au pouvoir établi, et souhaitait le retour de la dynastie des Stuarts ; elle fut d’ailleurs protégée par le roi Charles II, après la Restauration (1660)...

Cependant, après la Seconde Révolution (1688) et le triomphe de Guillaume d’Orange, un mouvement se fit jour pour faire de la franc-maçonnerie une institution philanthropique, loyale à l’égard du souverain régnant. Les artisans de cette opération furent surtout deux pasteurs protestants : Anderson et Desaguliers, ce dernier d’origine française.

Le 24 juin 1717, quatre loges de la capitale anglaise fondèrent une Grande Loge, chargée d’unifier les règlements de la Maçonnerie. Les nobles et les bourgeois s’y firent recevoir en assemblées, où ils se trouvaient dépaysés : la franc-maçonnerie n’était plus une corporation de maîtres d’œuvre, mais devenait un corps purement « spéculatif ». Les règlements, ou Constitutions, rédigés par Anderson, furent publiés en 1723. Cette Charte relatait dans sa première partie l'histoire fabuleuse de la Masonry depuis la création du monde ; la seconde donnait les statuts, analogues à ceux des anciennes corporations de bâtisseurs, mais qui ouvraient la société à tous ceux pratiquant « la religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord », engageaient lésa Maçons» à cultivera l’amour fraternel qui est le fondement et la maîtresse pierre, de même que le ciment et la gloire de cette ancienne Fraternité». Le rituel ne conservait que les trois grades « opératifs » (Apprenti, Compagnon et Maître). Les Constitutions d’Anderson devinrent bientôt la Charte de la plupart des Loges, qui propagèrent une doctrine surtout humanitaire, déiste et spiritualiste, ouverte à tous les chrétiens, quelles que soient leurs confessions, et loyalistes à l’égard du pouvoir établi. Quant aux grades supérieurs, laissés officiellement de côté, ils furent conservés dans certaines loges par les partisans des Stuarts ; survivant à ces buts politiques après la défaite définitive des « Jacobites », les Hauts Grades devaient reparaître ensuite avec tout leur symbolisme ésotérique et, malgré les résistances, réussirent, sous le nom de franc-maçonnerie écossaise, à prendre leur place dans le système définitif.

2. La franc-maçonnerie en France an XVIIIe siècle et l’essor du système des Hauts Grades. — La franc-maçonnerie fut introduite en France vers 1730, et prit vite un grand développement ; on vit se constituer de nombreuses loges, qui demandèrent l’investiture à la Grande Loge de Londres. Tout jouait en faveur du mouvement : l'« anglomanie» de l’époque, qui faisait admirer tout ce qui venait d’outre-Manche ; l’attrait du mystère ; l’humanitarisme... La Maçonnerie eut de nombreux adeptes parmi l’aristocratie, mais aussi dans la bourgeoisie, dont elle flattait les aspirations à l’égalité : d’ailleurs, la franc-maçonnerie déclara tous les Maçons «nobles » sans distinction, et accorda à tous ses membres la permission de ceindre en loge l’épée de parade.

Mais, bientôt, la franc-maçonnerie française devait traverser une crise grave. Ce n’était pas tant un péril « extérieur » (la méfiance de l’autorité publique, hostile à tous les rassemblements clandestins, la condamnation de l'Ordre par le pape Clément XII, en 1738, n’empêchèrent guère la Maçonnerie de progresser : d’ailleurs, le Parlement refusa d’enregistrer la Bulle papale, et la justice royale renonça bientôt à poursuivre les francs-maçons) qu’une crise intérieure : en effet, si le nombre des adeptes devenait de plus en plus grand, beaucoup ne s’intéressaient guère qu’aux banquets clôturant les« tenues» des loges, et les Maçons sincères souhaitaient une réforme de l'Ordre. Ce fut le discours du chevalier Michel de Ramsay qui engagea la Maçonnerie dans un nouveau tournant. Ramsay, né en 1686 à Ayr (Ecosse), avait, après ses études à l'Université d’Edimbourg, entrepris de grands voyages sur le Continent. Il avait visité la Hollande, où il fut en relations avec le mystique Poiret, puis la France : à Cambrai, il devint l’ami de Fénelon qui, en 1709, réussit à le convertir au catholicisme. De retour en Grande-Bretagne, Ramsay obtint en 1730 le Doctorat de l'Université d’Oxford et, après avoir essayé vainement de pénétrer dans la Grande Loge anglaise pour y introduire ses projets de réforme, décida de rentrer en France pour y rencontrer les Maçons de ce pays. C’est là qu’il prononça, en 1736, un discours qui devait entraîner indirectement la prolifération des Hauts Grades. A vrai dire, ce discours exaltait surtout les buts philanthropiques de l’organisation. (La Maçonnerie était définie : « un établissement dont le but unique est la réunion des esprits et des cœurs pour les rendre meilleurs, et former dans la suite des temps une nation spirituelle où, sans déroger aux divers devoirs que la différence des états exige, on créera un peuple nouveau qui, en tenant de plusieurs natures, les cimentera toutes en quelque sorte, par les liens de la vertu et de la science ».) Mais, dans la seconde partie, Ramsay développait une légende faisant remonter l'Ordre aux Croisés : ce fut ce point qui eut le plus grand retentissement, de telle sorte que Ramsay (qui devait mourir en 1743, à Saint-Germain, après avoir édité les œuvres posthumes de Fénelon), « peut être considéré comme le père spirituel des Hauts Grades, bien qu’il n’ait lui-même conçu aucun degré supérieur aux trois grades symboliques [Apprenti, Compagnon, Maître] de la Maçonnerie bleue » (R. Le Forestier). A partir de 1740, on assista au développement de ces Hauts Grades, qui se superposèrent aux trois degrés opératifs. Ce fut la « Maçonnerie écossaise », qui devait transformer complètement le caractère de l'Ordre, en le faisant revenir à l’ésotérisme. Jusqu’à la veille de la Révolution, on assista à l’institution incessante de nouveaux degrés, aux titres symboliques, concrétisant toute une hiérarchie vers l’illumination suprême. On vit une véritable pénétration par les doctrines ésotériques, apportées par des voies mystérieuses. On se mit à rechercher le sens caché des emblèmes et des rites, à développer le thème de la « Parole perdue », assimilée au Nom secret de la Divinité (qui donne à l’âme l’idée de l’infini, source de toute existence). L’ésotérisme christique des Rose-Croix, qui avait été conservé par quelques initiés, imprégnera le rituel, y multipliant les symboles hermétiques : l’aigle, le pélican, le phénix, etc.

Tous ces grades, si divers qu’ils soient, se ramènent, comme le remarque R. Le Forestier, à deux types principaux : les « Grades de Vengeance », qui développent les uns le mythe d’Hiram (1), en faisant vivre à l’initié la vengeance exercée contre les assassins, tandis que d'autres s’inspirent d’une vengeance symbolique des Chevaliers du Temple martyrisés, et les « grades chevaleresques », inspirés par la légende relatée par Ramsay et qui faisait remonter la Maçonnerie aux ordres de Chevalerie. D’où un nombre extraordinaire de nouveaux grades, remarquables par leurs titres pompeux (Chevalier du Temple ; Grand Elu Chevalier Kadosch ; Grand Architecte de la Tour de Babel ; etc.), leur mise en scène somptueuse et leurs épreuves terrifiantes ou inspirantes. Tandis que certains essayaient de mettre de l’ordre en organisant des Rites (ou Systèmes) maçonniques, tels le Rite Ecossais Ancien et Accepté (1762), le Rite Ecossais Rectifié, etc. d’autres s’orientaient franchement vers l'illuminisme (1), instituant des rituels spéciaux et créant leurs propres hiérarchies, tels Willermoz, Cagliostro, Zinnendorf, Martines de Pasqually (le maître de Louis-Claude de Saint-Martin, dit « le Philosophe inconnu »)...

(1) Voir plus loin, § II.

(1) Ne pas confondre avec le mouvement des Illuminés de Bavière (voir II. Part., chap. III).

3. Evolution de la Maçonnerie. — L’évolution ultérieure de la Maçonnerie, particulièrement de la Maçonnerie française, a été maintes fois retracée : c’est en 1773 que fut créé le Grand Orient, qui rassembla la plupart des loges du premier degré, tandis que les Hauts Grades, la Maçonnerie dite écossaise, devaient s’unifier par la suite en un Suprême Conseil, reconnaissant les trois premiers degrés et donnant une charte définitive pour les grades supérieurs, due au comte de Grasse-Tilly.

La Révolution française fut d’abord favorable à la Maçonnerie, à laquelle elle emprunta la fameuse devise « Liberté, Egalité, Fraternité » ; mais, après la première phase, libérale, viendra, l’été 1792, une autre tendance révolutionnaire, violente et antichrétienne, débordant la Maçonnerie... Nous n’insisterons pas sur l’évolution ultérieure de la Maçonnerie durant le XIXe siècle, ni sur le conflit violent qui l’a opposée à la Papauté : ces points d’histoire ont été souvent relatés (2).

(2) Paul Naudon, La franc-maçonnerie (« Que sais-je ? n° 106 »).

 

II.

L’initiation maçonnique

1. Les obédiences et les grades. — Contrairement à ce que l’on croit souvent, il n’y a pas de pouvoir central unique : les Ateliers ou Loges forment des groupes s’administrant eux-mêmes, et formant dans chaque nation une fédération dirigée par une Grande Loge. « Chacune des Grandes Loges nationales est complètement indépendante, autant que l’Etat lui-même l’est des Etats voisins. Néanmoins, la Franc-Maçonnerie est une, et en théorie toutes les Loges particulières ne forment qu’une Loge idéale, de même que les hommes, quelle que soit leur nationalité, appartiennent tous à l’humanité » (1). De plus, dans beaucoup de pays, il y a plusieurs Grandes Loges, formant des Obédiences différentes. C’est ainsi que la France possède cinq Obédiences principales :

1) Le Grand Orient de France, administré par un Conseil de l'Ordre, dont les membres sont élus par un Couvent (= « assemblée ») annuel. Un Grand Collège des Rites administre les « Ateliers supérieurs » (au-delà du troisième degré) ;

2) La Grande Loge de France (Maçonnerie écossaise, « Rite ancien et accepté »), administrée par un Conseil Fédéral, élu par un Convent annuel ; à sa tête est un Grand-Maître. Un Suprême Conseil dirige les ateliers supérieurs ;

3) La Grande Loge Mixte « Le Droit humain », qui initie les hommes et les femmes sur un pied d’égalité, alors que les Obédiences masculines restent fidèles à la lettre des Constitutions d’Anderson (qui excluent les femmes de la Maçonnerie).

4) La Grande Loge Nationale (Neuilly), seule Obédience reconnue par la Maçonnerie anglaise.

5) La Grande Loge Féminine, dont le nom spécifie le recrutement.

Des multiples systèmes de grades, voici les deux plus importants en France : le « Rite Français » et le « Rite Ecossais Ancien et Accepté » (2). Voir le tableau des grades, suivant ces deux Rites, à la page ci-contre.

(1) Art. Franc-Maçonnerie, in Grande Encyclopédie (fin XIXe s.).

(2) Parmi les autres rites, citons : le Rite anglais ou d״York (trente degrés), le Rite Emulation, le Rite de Misraïm (quatre-vingt-quinze grades), le Rite Ecossais Rectifié (pratiqué par la « Grande Loge Nationale »), etc.

Degrés

Noms des Loges

« Rite écossais ancien et accepté »

« Rite français »

1

2

3

Loges bleues ou ateliers symboliques

Apprenti

Compagnon

Maître

Apprenti

Compagnon

 Maître

4

5

6

7

8

9

10

11

12

13

14

Loges ou ateliers de perfection

Maître Secret

Maître Parfait

Secrétaire Intime

Prévôt et Juge

Intendant des Bâtiments

Maître élu des Neuf

Illustre Elu des Quinze

Sublime Chevalier Elu

Grand-Maître Architecte

Chevalier de Royal-Arche

Grand Elu de la Voûte Sacrée ou Sublime Maçon

Elu

Ecossais

15

16

17

18

Chapitres ou ateliers rouges

Chevalier d’Orient ou de l’Epée

Prince de Jérusalem

Chevalier d’Orient et d’Occident

Chevalier Rose-Croix (1)

Chevalier d’Orient

 

 

Prince Rose-Croix

19
 

20

21

22

23

24

25

26

27

28

29

30

Aréopages ou ateliers philosophiques

Grand Pontife ou Sublime Ecossais de la Jérusalem céleste

Vénérable Grand-Maître

Noachite ou Chevalier prussien

Chevalier Royal Hache ou Prince du Liban

Chef du Tabernacle

Prince du Tabernacle

Chevalier du Serpent d״Airain

Ecossais Trinitaire ou Prince de Merci

Grand Commandeur du Temple

Chevalier du Soleil

Grand Ecossais de Saint-André

Grand Elu Chevalier Kadosh

(Ensuite mêmes degrés que dans le R.E.A.A.)

 

31

Tribunaux

Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur

32

Consistoires

Sublime Prince du Royal Secret

33

Suprême Conseil

Souverain Grand Inspecteur Général

(1) On voit que le 7e grade du « Rite français » correspond au 18e du « Rite écossais ».

 

Voici les abréviations les plus couramment employées par les Francs-Maçons : ceux-ci utilisent les fameux « trois points » (qui représentent le Delta ou Triangle divin). On rencontre ainsi :

 

Il existe un alphabet maçonnique, où les lettres sont représentées par des traits et des points (1). Il faut remarquer aussi que, très souvent, les documents sont datés de Père maçonnique, c’est-à-dire qu’on ajoute quatre mille ans au chiffre de l’année vulgaire (pour faire remonter symboliquement l’origine de la Maçonnerie à la Création du monde selon la tradition biblique) ; le premier mois est alors Mars, car le Bélier est le premier signe du Zodiaque, et les Poissons (Février) le dernier.

(1) Voir J. Boucher, La symbolique maçonnique, p. 70.

2. La loge. — L’arrangement de la Loge, ou temple maçonnique, varie selon les rites et les degrés. Il y a néanmoins des règles générales qui sont toujours suivies : la loge, de forme rectangulaire, représente le chemin qui mène de l'Occident à l'Orient, c’est-à-dire « vers la Lumière » ; l’entrée est située à l'Occident, le siège du Vénérable à l'Orient, le côté droit au Midi, le côté gauche au nord. Le plafond du temple, en forme de voûte, représente le ciel étoilé : en effet, le temple symbolise le cosmos ; c’est pourquoi il est interdit aux Maçons de donner ses dimensions (ils doivent répondre : « Sa longueur va de l'Occident à l'Orient, sa largeur du Septentrion au Midi, sa hauteur du Nadir au Zénith »).

3. Les symboles maçonniques. — La Maçonnerie fait un grand usage de symboles, dont voici quelques principaux :

1) Le Triangle équilatéral ou « Delta lumineux », symbole de la Divinité : au milieu se trouve soit le nom hébreu de quatre lettres ( Tétragramme) désignant Jéhovah (fig. 6), soit 1’ « œil divin » (fig. 7).

fig. 6. — Le Triangle et le Tétragramme

Le Triangle est placé à l'Orient de la Loge, juste au-dessus et un peu en arrière du siège du Vénérable. Il symbolise le Ternaire divin, sous toutes ses formes : le Passé, le Présent et l'Avenir ; la Sagesse, la Force et la Beauté ; le Sel, le Soufre et le Mercure les trois principes du Grand Œuvre) ; les trois règnes de la Nature ; la Naissance, la Vie et la Mort ; la Lumière (principe actif), les Ténèbres (principe passif) et le Temps, qui réalise l’équilibre entre les principes masculin et féminin. L’Œil symbolise à la fois : le Soleil, expression visible de la Divinité, dont émanent la Lumière et la Vie ; le Verbe ou Logos, Principe créateur ; le Grand Architecte dont nous ne connaissons l’existence que par sa manifestation sensible : l'Univers ;

2) Les deux Colonnes Jachin (J..., prononcer : « Jakin ») et Boaz ou Booz (B...) construites par Hiram, architecte du Temple de Salomon (1). Ces deux colonnes, rouge et blanche, correspondent au Soleil et à la Lune ; elles symbolisent l’opposition des deux Principes masculin et féminin, actif et passif, lumineux et ténébreux, la lutte des forces constructives et des forces destructrices dans l'univers ;

(1) Ancien Testament, « Rois », I. VII.

Fig. 7. — Le Triangle et l’œil de Dieu

3) L'Etoile flamboyante, avec au centre la lettre G, est le symbole de l’action bénéfique ; elle est construite selon les proportions du « Nombre d’Or » (2). Quant à la lettre G, elle a cinq significations : Gravitation, Géométrie, Génération, Génie, Gnose. Elle s’applique également au Grand Architecte (G = God) (fig· 8) ;

(2) Cf. Boucher, p. 225 et suiv.

Fig. 8. — L’étoile flamboyante


4) L'Equerre et le Compas. L’Equerre symbolise l’action de l'Homme sur la matière et l'organisation du chaos ; le Compas est le symbole du Relatif, c’est-à-dire qu’il mesure le plus grand domaine que peut atteindre le génie humain. On peut remarquer également que le Compas symbolise les deux principes (représentés par les branches) surgissant du point, début de toute manifestation cosmique (fig. 9);

Fig. 9 L’équerre et le compas


5) Le Sceau de Salomon (étoile à six branches) (fig. 10) : le Triangle blanc représente la Divinité, les forces d’évolution, le Feu spirituel ; le Triangle noir, opposé et complément du premier, symbolise l'involution, les forces terrestres et l’homme.

Fig. 10 Sceau de Salomon

6) La Pierre brute et la Pierre cubique : l’initiation maçonnique consiste à transformer le profane en initié, à « tailler la Pierre brute en Pierre cubique ». D’où l’importance accordée à des symboles comme le Maillet et le Ciseau, la Perpendiculaire (« fil à plomb ») et le Niveau, la Règle et le Levier, la Truelle, outils indispensables pour dégrossir la « Pierre brute » ;

7) L’Epée flamboyante : elle symbolise la Création, par l’intermédiaire du Verbe lumineux. Elle représente également la purification de l’initié par les épreuves.

On multiplierait aisément les symboles, que l’on rencontre à chaque pas en Maçonnerie. Il serait également très intéressant d’étudier la valeur symbolique profonde des emblèmes, des gestes et des cérémonies maçonniques ; mais nous outrepasserions les limites de ce volume (1).

(1) Cf.. outre le livre de J. Boucher (voir bibliogr.) : J. Schauberg, Vergl. Handbuch der Symbolik der Fretmaurerei, Schaffhouse, 1866, 3 vol.

Fig. 11 L’épée flamboyante

 

En ce qui concerne les rites d’initiation, nous allons nous borner à ce qui est le plus caractéristique, en étudiant les principes de base de l’initiation maçonnique, et en donnant quelques aperçus sur le rituel d’Apprenti, ainsi que sur la légende d'Hiram, qui figure au rituel de Maître.

4. Principes de l’initiation maçonnique. — Le but de la franc-maçonnerie, c'est « l’art de bâtir le Temple idéal », c'est-à-dire de transformer l’être humain, de « dégrossir la Pierre brute » : le profane « reçoit la Lumière », devient « Apprenti » puis « Compagnon » ; la « Pierre brute » devient une « Pierre cubique », qui peut « s’insérer dans le Temple idéal ». L'initiation est complète lorsque le Maçon devient « Maître », en théorie tout au moins, car les auteurs maçonniques admettent fort bien que certains Frères ne puissent jamais parvenir à « dégrossir la Pierre brute »...

Les rites initiatiques sont dérivés de sources multiples : initiations opératives et compagnonniques, « Mystères » de l'Antiquité, rituels gnostiques, alchimie, etc. En ce qui concerne les « Hauts Grades », « tout se passe comme si — nous employons cette expression, nous dit J. Boucher, car il s'agit d'une hypothèse — ils correspondaient à une forme particulière de la tradition » [nous dirons : de l’hermétisme christique des Rose-Croix, auquel est dû, sans doute également, tout ce qui est orienté vers l’ « alchimie spirituelle » dans les trois premiers degrés, ainsi que la légende symbolique d’Hiram, dans la forme sous laquelle elle est représentée au grade de Maître].

5. Le « Cabinet de Réflexion » et l'alchimie spirituelle. — Le a profane » est introduit dans le Cabinet de Réflexion, sorte de réduit peint intérieurement en noir, avec une table, un tabouret et un écritoiro ; sur la table, se trouvent une cruche d’eau, du pain, deux coupes, l’une garnie de soufre et l’autre remplie de sel ; sur les murs, une série de symboles : une Faux, un Sablier, un Coq, le mot V. I. T. R. I. O. L. Le récipiendaire opère une « Réflexion », c’est-à-dire, au sens étymologique du terme, un renversement sur lui-même. Le profane représente la materia prima, la « matière première » du Grand Œuvre alchimique : « Le Cabinet de Réflexion correspond au matras de l’alchimiste, à son Œuf philosophique hermétiquement luté. Le profane y trouve le tombeau ténébreux où volontairement il doit mourir à son existence passée » (O. Wirth). Le profane renaît ensuite à nouveau : le Cabinet de Réflexion réalise comme une sorte d’abrégé de la Création, la condition primordiale pour toute génération étant l’absence totale de lumière solaire. Le candidat à l'initiation est assujetti aux différentes opérations successives de 1’ « alchimie spirituelle » ; il revit, comme le fait remarquer G. Persigout, les trois étapes principales du processus alchimique : « Les Ténèbres s’épaississent » (Couleur noire : phase de a putréfaction ») -► « L'aube blanchit » (Pierre au blanc) -► « La flamme resplendit » (Pierre au rouge). Les trois principes alchimiques sont d'ailleurs figurés dans le Cabinet : le Soufre, le Sel et le Mercure (le Coq est un symbole antique représentant le dieu Mercure). Quant au mot V. I. T. R. I. O. L., c’est l’anagramme de la formule hermétique : Visita Interiora Terrae Rectificando Inverties Occultum Lapidem (« Visite l’intérieur de la Terre, par rectification tu trouveras la pierre cachée ») ; « C’est, dit J. Boucher, une invitation à la recherche de l’Ego [du Moi] profond, qui n’est autre que l’âme humaine elle-même, dans le silence et la méditation. »

Le profane est « dépouillé de ses métaux », c’est-à-dire qu’on lui enlève tout ce qui est de nature métallique (couteau, argent, etc.), de façon à replacer symboliquement l’être humain dans l’état de nature (le « métal » enlevé représentant la civilisation, avec tout ce qu’elle comporte de factice) et de façon à ne pas gêner les influx magiques dans lesquels le récipiendaire va être placé (car les métaux gênent la circulation des courants magnétiques). On met ensuite à nu la partie gauche de la poitrine (signe de franchise et de sincérité) et la jambe droite du candidat (signe d’humilité) ; on lui enlève son soulier gauche (signe de respect) et on lui passe autour du cou un nœud coulant, représentant tout ce qui retient encore le profane dans le monde où il se trouve.

6. Les trois questions et le serment. — Le récipiendaire doit répondre par écrit à trois questions (Qu'est-ce que l'homme doit à Dieu (1) ? Qu'est-ce que l'homme se doit à lui-même ? Qu'est-ce que l'homme doit aux autres ?), et doit « rédiger son testament ». Après, a lieu la « préparation physique » décrite ci-dessus. Le profane est ensuite admis aux épreuves, après qu’on lui a mis un bandeau sur les yeux, qui lui est enlevé lorsqu’il « reçoit la Lumière ».

(1) Ou, dans les rituels modernes : à la Patrie.

A la fin, le néophyte prête serment au nom du « Grand Architecte de l'Univers » (ou en invoquant le Livre des Constitutions) ; le serment, écrit sur un papier, est ensuite brûlé. Il est censé avoir ainsi une influence sur les quatre éléments :

Papier (matière solide) →→→ Terre

Encre (liquide) →→→ Eau

Prononciation →→→ Air

Combustion →→→ Feu

Au moment où le Néophyte « reçoit la Lumière », est « initié », tous les Frères dirigent vers lui la pointe de leur épée, dans le but d’attirer vers le nouvel adepte les forces bénéfiques mises en jeu par les rites.

7. La légende d’Hiram. — « La légende d’Hiram, vécue par le récipiendaire [au cours de l’initiation au grade de Maître], qui représente Hiram lui-même, au cours de la cérémonie d’initiation, est un drame symbolique qui fait de la Maçonnerie actuelle non pas une survivance des Mystères de l’antiquité, mais une continuation des dits Mystères » (J. Boucher). Cette légende de l’assassinat d’Hiram, architecte du Temple de Salomon, a une origine fort mystérieuse, et semble avoir été introduite dans le rituel par les Rose-Croix du XVIIe siècle. Elle reproduit des traditions extrêmement anciennes, que l’on retrouve dans presque tous les Mystères, à commencer par les initiations primitives (1). En voici les grandes lignes : trois Compagnons, jaloux des privilèges du Maître, assaillirent successivement Hiram ; le dernier d'entre eux le tua. Ils enterrèrent le corps et plantèrent un rameau d'acacia dans la terre fraîchement remuée. C'est grâce à ce rameau que les Compagnons partis à la recherche d'Hiram découvrirent son cadavre.

(1) Goblet d'Alviella, Des origines du grade de Maître. Bruxelles. 1928.

Ce mythe est vécu par le récipiendaire, qui symbolise Hiram lui-même, blessé par la Règle, puis l’Equerre, et tué par le Maillet : après cette « triple mort » et une « putréfaction » avancée, Hiram ressuscite. Quelle semblerait la signification de ce drame symbolique ?

1) On retrouve le dualisme des puissances bonnes et mauvaises, les Mystères antiques mettant toujours en jeu un homme ou un dieu qui périt, victime d'une puissance mauvaise, et ressuscite dans une existence glorieuse et transfigurée ;

2) On peut donner également une interprétation astronomique : Hiram, c’est Osiris, le Soleil ; l'Acacia, symbole utilisé par les anciennes théologies solaires, représente la nouvelle végétation engendrée par la résurrection du Soleil. D’où le nom d’« Enfants de la Veuve » par lequel les Maçons se désignent (La Nature, Isis, étant abandonnée par son époux, le Soleil, descendu dans sa tombe) : « Lors donc qu'en décembre, écrit Ragon, le Soleil hivernal semble quitter nos climats pour aller régner sur l'hémisphère inférieur et qu'il nous paraît descendre dans le tombeau, la Nature est alors veuve de son Epoux, de celui dont elle tient chaque année sa joie et sa fécondité. Ses enfants se désolent ; c’est donc à juste titre que les Maçons, élèves de la Nature, et qui, dans le grade de Maître, retracent cette belle allégorie, se nomment les Enfants de la Veuve (ou de la Nature) ; comme à la réapparition du dieu, ils deviennent les Enfants de la Lumière ». [On trouvera dans La Symbolique maçonnique de J. Boucher, pp. 280-283, un exposé des interprétations que l’on peut donner de ce terme. Selon J. Boucher, « la Veuve est caractérisée par un voile noir et symbolise alors les Ténèbres qui sont... inhérentes à l'Espace. C’est pourquoi les Maçons sont simultanément les Enfants de la Veuve et les Enfants de la Lumière. Ils sont Enfants du Monde des Ténèbres, mais au sein de ce monde, ils se manifestent comme Enfants de Lumière »] ;

3) Enfin, on peut donner une interprétation alchimique : le mythe d’Hiram, c’est une allégorie du Grand Œuvre spirituel, la « Mort » (phase de « putréfaction ») étant l’étape indispensable par laquelle la « Matière première » doit passer pour pouvoir se transcender. « Les trois compagnons affranchissent Hiram (l’initié) du plan matériel, du plan psychique et du plan mental ; ces trois plans étant ceux du monde profane. Hiram ressuscite sur le plan divin : il est alors véritablement Maître » (J. Boucher). La mort symbolique d’Hiram, comme celle d'Osiris ou celle du Christ, « annonce non pas une destruction totale de l'Etre, mais un renouvellement, une métamorphose ».

III.

Les doctrines

1. But de la Maçonnerie: le « constructivisme ». — Le but de la franc-maçonnerie, c’est le « constructivisme « (O. Wirth), la « reconstruction symbolique du Temple de Jérusalem », c’est-à-dire « la construction d’une Société conforme aux principes rationnels, de manière à assurer à l'Humanité son parfait développement » (Gr. Encycl.). Les hommes doivent travailler au plan de la Nature sous les ordres du Grand Architecte de l'Univers, a La F.·. M.·., écrit Willermoz (1), n’a pas essentiellement d’autre but que la connaissance de l’homme et de la nature ; étant fondée sur le Temple de Salomon, elle ne peut pas être étrangère à la science de l’homme, puisque tous les sages qui ont existé depuis sa fondation ont reconnu que ce fameux Temple n’a existé lui-même dans l’univers que pour être le type universel de l’homme général dans ses états passés, présents et futurs, et le tableau figuré de sa propre histoire. » Les moyens employés par la Maçonnerie sont : « L’exécution d’actes symboliques qui en forment les rites ; l’enseignement mutuel et l’exemple, la culture intellectuelle, la pratique de la fraternité et de la solidarité » (Gr. Enc.). La franc-maçonnerie apparaît ainsi, à première vue, comme une organisation philanthropique et humanitaire, dont le but est l’amélioration morale et matérielle de l’humanité, dont les principes sont la croyance au progrès indéfini de l’humanité, la tolérance (définition citée par A. Lantoine : « la religion de la tolérance »), abstraction faite de toutes les distinctions religieuses, nationales (J. Boucher : « La patrie du Maçon est la Terre entière, et non seulement le Beu où il est né ou la collectivité dans laquelle il s’est développé ») et sociales : c’est une association qui doit se situer en dehors et au delà des confessions diverses, dont le but est non de bouleverser les institutions, mais d’accomplir des conversions morales, dont la morale universaliste, au-dessus des patries et des races, contient les préceptes communs aux différentes religions positives (suivant les Constitutions d’Anderson, ses membres ne sont obligés qu’à « la religion dans laquelle tous les hommes s’accordent ») et formant « une alliance universelle de tous les hommes de cœur qui éprouvent le besoin de s’unir pour travailler en commun au perfectionnement intellectuel et moral de l’humanité », selon l’expression employée par l’auteur anonyme de l’article Franc-maçonnerie de l’ancienne Grande Encyclopédie Larousse. Mais, en fait, la Maçonnerie est quelque chose de plus qu’une organisation philanthropique internationale : c’est, ne l’oublions pas, une société secrète initiatique.

(1) Lettre au duc de Brunschwick, 20 janvier 1780.

2. But de l’initiation maçonnique. — « La Maçonnerie ouvre la voie à l’initiation — c’est-à-dire à la Connaissance — et ses symboles donnent au Maçon la possibilité d’y accéder » (1). La « philosophie initiatique » de la Franc-Maçonnerie se situe au-dessus et en dehors des doctrines religieuses et politiques : elle n’impose à ses adeptes aucune croyance, aucun système doctrinal déterminé, mais achemine les initiés vers un progrès indéfini. « Le symbolisme, écrit G. Persigout, ne vise qu’à suggérer le travail intérieur et à stimuler l’orientation personnelle sur les voies du Constructivisme universel. » Le Grand Œuvre maçonnique est une tâche toujours en mouvement, un idéal auquel il faut s’efforcer de tendre. Mais, dit J. Boucher, « le Temple ne sera jamais achevé, et nul ne peut s’attendre à voir ressusciter en lui l’authentique et éternel Hiram ». Le symbolisme maçonnique est ainsi la forme sensible d’une synthèse philosophique d’ordre transcendant et abstrait, à laquelle l’initié doit coopérer : « Vous ne saurez en Maçonnerie que ce que vous aurez trouvé vous-même » (O. Wirth).

(1) J. Boucher» La symbolique maçonnique, p. xiii.

3. L’ésotérisme maçonnique. — Le but de l’initiation maçonnique est donc quelque chose de foncièrement différent d’une doctrine secrète. Et pourtant, on rencontre dans la littérature maçonnique des allusions répétées à une tradition secrète dont la Fraternité serait la dépositaire, à des connaissances mystérieuses venues de l'Orient, cultivées et transmises par une série de Sages : Pythagore, Moïse, Zoroastre, Jésus... Et, si la franc-maçonnerie a hérité des rites et symboles des anciens Mystères, il n’est pas étrange d’y constater la présence d’un ésotérisme, de spéculations développées par les Maçons des Hauts Grades : « Il s’agit de retrouver la Parole perdue, de rassembler les vestiges de la Tradition primordiale » (G. Persigout). La franc-maçonnerie devient ainsi la « religion naturelle », dont toutes les religions, passées et présentes, ne sont que les phases historiques, et qui essaye de retrouver le Temple de l’édénique Humanité, de rétablir le règne de P Age d'Or : « La Franc-maçonnerie, écrit Mazaroz, est la religion des religions. En effet, tout démontre que la Maçonnerie contient, dans toute leur pureté, les principes sociaux de la religion primitive, dite du Paradis terrestre. »

Les penseurs de la Maçonnerie retrouvent ainsi les thèmes classiques de l’ésotérisme, dont on connaît la longue histoire et la permanence à travers toutes les époques. « L’unité créatrice est un tout universel mâle et femelle, brun et blond, esprit et matière, que nous ne connaissons et ne pouvons connaître que par ses innombrables manifestations de détail, dans lesquelles chacun de nous est tour à tour acteur et spectateur » (J.-P. Mazaroz). C’est là l’antique dualisme des deux Principes, masculin et féminin : le « Père » universel, de nature ignée, qui féconde la « Mère », principe matériel (symbolisés par les deux colonnes Jachin et Boa«). Le Grand Architecte n’est pas un Etre supérieur au monde ; c’est la Force qui régit la matière, la Loi de l'Univers dont les hommes ne peuvent percevoir que les manifestations sensibles ; ce n’est pas le Dieu créateur du catholicisme, puisque le « Grand Architecte » organise une matière qu’il n’a pas créée, qu’il est même impuissant à créer. Comme l’alchimiste rosicrucien Fludd, les philosophes maçonniques retrouvent aussi la théologie solaire, la lumière du Soleil étant l’expression sensible de la Vie cosmique et divine : le Soleil est la résidence d’où Dieu anime notre univers. « Dieu est tout, et tout est Dieu. » C’est la Toute-puissance, l’intelligence universelle, qui anime tout. L’univers visible, dont il est le Principe conducteur et conservateur, est la Divinité à l’état de manifestation.

La naissance de l’univers s’explique par l’action réciproque de la Lumière et des Ténèbres. Les auteurs modernes font souvent de fréquents appels à la science contemporaine : « Le dernier mot de la Science à l’heure actuelle, écrit par exemple J. Boucher, est que toute matière se résout finalement en photons (particules lumineuses), que ces photons en s’accumulant dans l’espace forment les nébuleuses ou mondes en formation... Si l’essence intime de la Matière est la Lumière, le milieu dans lequel elle se meut est la Ténèbre : l'Espace est Nuit, la Matière est Jour. Le Temps n’existe que lorsque les photons groupés en électrons, atomes et molécules, forment des mondes voués à la ségrégation. » Il y a là une formulation moderne de l’antique doctrine de l’Œuf des mondes, où tous les êtres sont contenus à l’état de germes non manifestés...

Quant à l'Homme, il occupe une place privilégiée dans la Nature : en effet, la Divinité est représentée par l'Homme, qui porte en lui-même l’idéal du Vrai, du Beau et du Bien, « un architecte qui préside à la construction de son être moral » (O. Wirth). Nous portons en nous un Dieu, principe pensant, « Soleil occulte qui brille dans le séjour des Morts », et dont émanent la raison et l’intelligence. L’homme est un Dieu en puissance, qui peut développer ses pouvoirs d’une manière illimitée...

L’ésotérisme maçonnique a exercé une grande influence sur un certain nombre de doctrines philosophiques et religieuses. On le retrouve même exprimé dans beaucoup d’œuvres littéraires ou artistiques, par exemple le Faust de Gœthe ou la Flûte enchantée de Mozart (1).

(1) Cf. L. Leti et L. Lâchât, L'ésotérisme à la scéne, réédit., Lyon (Deraln), 1951 ; Jacques Chailley, La « Flûte enchantée » de Mozart, Pari» (Robert Laffont), 1968.

 

DEUXIÈME PARTIE

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES POLITIQUES

Chapitre Premier

GÉNÉRALITÉS

1. Rapports et différences entre organisations initiatiques et groupements politiques. — Nous faisions remarquer, au début de cet ouvrage, qu’il est souvent assez difficile de faire une démarcation stricte entre sociétés secrètes « initiatiques » et sociétés « politiques ». La différence semblerait volontiers subtile dans les formes extérieures. Il y a toujours, dans n’importe quelle société secrète, de quelque nature qu’elle soit, un serment, dont les termes se ramènent, dans tous les cas, à peu près à : « Je jure obéissance à l'Ordre, et de ne jamais en révéler les secrets » ; de plus, il y a toujours un cérémonial d’admission du néophyte : chacun sait que les « conspirateurs » de tous les temps ont fait usage de rites, d’épreuves et d’ornements qui ressemblent beaucoup, extérieurement, à ceux des organisations initiatiques. Elle est radicale dans les buts poursuivis par les diverses fraternités : « supra-temporels » dans le cas des sociétés initiatiques, « temporels » dans le cas des sociétés politiques : or il est avéré qu’un certain nombre d’organisations aux statuts théoriquement supra-politiques se sont occupées aussi de projets de réforme sociale, liés parfois étroitement à leurs buts philosophiques. Pour prendre un exemple suffisamment connu, on ne peut nier que la franc-maçonnerie ait joué un rôle politique important, sans qu’il faille pourtant exagérer cette influence : un certain nombre de polémistes ont été jusqu’à dénoncer un vaste « complot maçonnique » dirigé par « les Juifs » (ou « l'impérialisme britannique », « le bolchevisme », « la haute finance », voire même Satan en personne (1) : à peu près tout a été soutenu), visant à « détruire toutes les religions » et à « prendre le pouvoir dans tous les pays » grâce à des assassins à gages, auteurs de tous les crimes politiques » commis depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, à commencer par la Terreur (ce qui est faux historiquement car, si les Francs-Maçons prirent une part active à la Révolution a débonnaire » des années 1789-91, ils furent ensuite débordés par les Jacobins : on ignore trop souvent que la Convention fit fermer les Loges et envoya à la guillotine un grand nombre de Frères, à commencer par le Grand-Maître, qui n’était autre que le duc d’Orléans, « Philippe-Egalité »...) ; néanmoins, il ne faut pas exagérer dans l’autre sens, et nier que la Maçonnerie ait jamais influé sur l’évolution politique de certains pays (cf. son rôle, en France, dans le vote des lois sur la séparation de l'Eglise et de l’Etat) (2)...

(1) La forme la plus enfantine de l’anti-maçonnisme étant reprétentée, par exemple, par le livre du Dr Bataille (alla» Hacks), Le Diable au XIX· siècle (2 vol. illustrés).

(2) Il faut tenir compte aussi du noyautage politique de la Maçonnerie, réussi en certaines occurrences : les Illuminés de Bavière ; la « Loge P 2 ».

Il est cependant un moyen qui permet de reconnaître qu’une société plus ou moins secrète appartient à l’une des deux catégories distinguées par Lantoine ; ce moyen, c’est la connaissance de la valeur profonde des rites et des symboles : si ces derniers ont un sens d’ordre philosophique, moral ou religieux, c’est une société « initiatique » ; si, au contraire, ils n’ont aucune signification intrinsèque et sont là uniquement pour en imposer à l’imagination du néophyte, on a affaire à une société « politique » (ou à un groupement fantaisiste, car il en existe aussi : mais ce n’est pas alors une véritable société secrète...) Il y a aussi le cas (vraie contre-initiation) où des rites traditionnels sont accaparés, sous des formes déviantes ou inversées. Selon René Guénon, il y aurait un autre moyen de distinguer une société « initiatique » d’une société « politique » : dans la première, il est impossible d’assigner aux rites et aux symboles un auteur déterminé ; dans la seconde, le rituel est institué d’ordinaire par une personnalité connue.

2. Caractères généraux des sociétés politiques ;essai de classification. — Ce qui frappe dès l’abord dans les sociétés secrètes purement politiques, c’est leur durée limitée : alors que les organisations initiatiques ont des buts « transcendants », un peu comme les religions, les sociétés politiques, elles, ont une durée assez courte ; en effet comme, le plus souvent, elles sont fort loin d’être en bons termes avec l’Etat, elles ne peuvent avoir des locaux bien agencés comme les sociétés initiatiques, qui cherchent à être reconnues, ou tout au moins tolérées, par les pouvoirs publics ; de plus, elles ont toujours des buts définis : une fois ces derniers satisfaits, il n’y a plus de « société secrète » puisque cette dernière n’a plus de raison de cacher son existence (le groupement peut aussi disparaître contre son gré, lorsque la police arrive à le détruire...).

En ce qui concerne les conditions favorables à l’éclosion de ces sociétés secrètes, il faut noter en premier lieu l’existence d’une autorité jalouse, qui ne tolère aucune critique et oblige l’opposition à « passer dans la clandestinité » ; mais, comme le remarque fort justement A. Lantoine, il y a toujours eu des « conspirateurs », même dans les régimes les plus démocratiques où les théories les plus hostiles au gouvernement régnant peuvent s’exprimer... D’autre part, les périodes de marasme économique et social sont marquées également par la naissance de nombreuses sociétés secrètes : c’est ainsi, par exemple, que les Sociétés « justicières » naissent, le plus souvent, lorsqu’un gouvernement faible est incapable de maintenir l’ordre. Il y aurait là matière à un grand nombre de recherches, car les sociologues se sont, au fond, assez peu intéressés à tous ces problèmes relatifs à l’existence des sociétés secrètes, dont il n’est pas un pays dans le monde qui n’en ait possédé, à toutes les périodes de son histoire.

On pourrait classer les sociétés secrètes politiques selon les buts poursuivis par elles ; on distinguerait ainsi :

— Les sociétés « justicières », qui se substituent à la justice légale lorsque celle-ci est jugée défaillante.

— Les sociétés à visées proprement « politiques », qui combattent soit une domination étrangère, soit un régime oppressif ; on peut inclure dans cette catégorie celles qui ont des buts internationalistes, ainsi également que celles qui cherchent à conquérir le pouvoir à leur profit.

— Les sociétés criminelles, bien que beaucoup d’historiens ne les considèrent pas, à tort, comme des « sociétés secrètes » véritables : « Malgré leur mystérieuse solidarité, écrit A. Lantoine, les gangsters et les mauvais garçons exploiteurs de filles ne doivent pas ici nous intéresser... Loin de vouloir modifier l’état social, ils l’exploitent et en vivent... A notre avis, seules méritent la dénomination de secrètes les associations dont les membres [en principe tout au moins], ne recherchent pas un bénéfice personnel. » Cependant, comme le remarque le même auteur, on pourrait dire que les sociétés criminelles sont les seules sociétés « secrètes » au sens plein du terme (= « clandestines ») : « Chacune a une règle, obéit généralement à un ou plusieurs chefs, et prépare ses coups avec la plus étroite discrétion. Ce sont leurs exploits qui les signalent à l’attention publique et leurs rivalités qui les révèlent à la vigilance policière. »

Nous ne pouvons, évidemment, étudier toutes les sociétés secrètes « politiques » et assimilées : il faudrait un volume entier, rien que pour les énumérer... Devant nous borner à quelques exemples, nous étudierons successivement :

Chapitre II

LA SAINTE-VEHME

1. Origines. — La Sainte- Vehme est la plus célèbre des Sociétés secrètes à but justicier. Ce tribunal redouté naquit vers le milieu du XIIIe siècle, pendant la période de désordre et de brigandage qui s’instaura en Westphalie après la mise au ban de l'Empire, par Frédéric Ier, d'Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière (1) : comme l'empereur ne pouvait maintenir l’ordre sur tout ce territoire compris entre le Rhin et la Weser, les brigands et les malfaiteurs en profitèrent pour mettre le pays en coupe réglée ; c’est pour mettre fin à cette anarchie que se constitua la Vehme, se substituant aux autorités judiciaires défaillantes. Au XIVe siècle, cette société secrète possédait une puissance sans bornes, comptant même, à son apogée, plus de cent mille affiliés ou Wïssenden (= « ceux qui savent »), et sa juridiction fut reconnue en 1371 par le Code accordé par l’empereur Charles IV à la Westphalie. Finalement, les ordonnances judiciaires des empereurs Maximilien et Charles Quint rendirent inutile cette procédure expéditive... Cependant, même après le XVIe siècle, le redoutable pouvoir de la Vehme continua de s’exercer dans l’ombre, et cette Société secrète ne disparut définitivement de la scène qu’après l’invasion de l’Allemagne par les troupes napoléoniennes (1811).

(1) Et chef des Guelfes, c’est-à-dire de ceux qui soutenaient le Pape durant la « querelle du Sacerdoce et de l'Empire ».

 

2. Organisation et procédure de la Vehme. — La Vehme inspirait un respect mêlé de crainte, car elle avait un grand nombre d’adhérents, appartenant à toutes les classes de la société, et tenus par leur serment à exécuter les arrêts du tribunal. Les affiliés, disposant de signes de reconnaissance, formaient une hiérarchie : les Frohnboten, chargés d’appliquer les sentences ; les Freischöffen (« francs-juges ») ; les Stuhlherren (« francs-comtes »), qui présidaient les tribunaux. Les assemblées de la Vehme se tenaient généralement en plein air, mais parfois, pour les cas d’une gravité extrême, dans une salle souterraine secrète : les audiences étaient soit publiques, soit, dans certains cas, réservées aux assermentés (heimliche Acht, « tribunal secret ») ; il y avait une loi écrite, qui était tenue secrète, et qu’il était interdit de communiquer à des profanes. La seule pénalité prévue était la mort : l’arrêt était exécuté immédiatement après le jugement, par pendaison à l’arbre le plus proche.

Trois sommations à comparaître étaient faites aux accusés, qui avaient chaque fois six semaines et trois jours pour y répondre. Si l’accusé acceptait de comparaître devant le tribunal, il avait le droit de produire jusqu’à trente témoins à décharge. S’il était condamné, l’arrêt de la Vehme était signifié, après l’exécution, par un couteau planté dans l’arbre où le criminel avait été pendu. Si l’accusé n’obtempérait à aucune des trois sommations, il était condamné par contumace, et « mis au ban de l'Empire » : si trois affiliés de la Vehme réussissaient à mettre la main sur lui, ils avaient le droit de le pendre haut et court au prochain arbre... Il est aisément compréhensible qu’un tel tribunal, avec une procédure si expéditive et disposant d’un grand nombre d’affiliés, inspirait une crainte au moins aussi grande que l’Inquisition espagnole ; le souvenir en est resté d’ailleurs très vivace en Allemagne.

Des auteurs comme Werner Gerson (Le nazisme, société secrète, Les Productions de Paris, 1971 ; rééd. « J’ai lu », 1972) et Jean-Pierre Bayard (La Sainte-Vehme, Albin Michel, 1971) ont pu établir une filiation souterraine entre la Vehme et l'hitlérisme.

 

Chapitre III

LES ILLUMINÉS DE BAVIÈRE

1. Weishaupt.— L’Ordre des Illuminés(1) (appelés d’abord « Perfectibilistes ») fut fondé à Ingolstadt Bavière), le 1er mai 1776, par Adam Weishaupt, jeune homme de vingt-huit ans qui enseignait le Droit canonique à l'Université de cette ville. Weishaupt, ancien élève des jésuites, avait pourtant des idées de réforme sociale extrêmement « avancées » et avait fondé cet Ordre dans le but de les faire triompher.

Il réussit à faire entrer dans sa société un grand nombre de francs-maçons, qui avaient rompu avec la règle interdisant les discussions religieuses ou politiques dans les Loges : à son apogée, l'Ordre comptait, en 1783, six cents membres, rien qu’en Bavière, et des affiliés dans toute l’Europe. Quels étaient l’organisation et les buts de cette société secrète para-maçonnique ?

2. Les grades. — Les grades formaient une hiérarchie de trois séries successives, due à Weishaupt et à ses amis :

1) « Pépinière » :

2) « Maçonnerie »

— « Symbolique » ..

1. « Apprenti » ;

2. a Compagnon » ;

3. « Maître ».

— « Ecossaise » ....

4. « Illuminatus major »;

5. « Illuminatus dirigens ».

3) « Mystères » :

— « mineurs ».....

1. « Prêtre » ;

2. « Régent » ;

— « majeurs ».....

3. « Mage ».

4. « Roi ».

 

Les buts réels de l'Ordre étaient dévoilés peu à peu, au fur et à mesure que l'adepte montait dans la hiérarchie :

1° L’Illuminatus Minor prêtait un serment d'obéissance absolue à ses supérieurs. On lui enseignait que le but de la Société était de faire de toute l'humanité un seul corps, gouverné parles supérieurs ;

2° L’Illuminatus Dirigens promettait de « lutter contre la superstition, la médisance et le despotisme », et de se faire le champion « de la vertu, de la sagesse et de la liberté » ;

3° Au degré de Prêtre, le candidat était mis encore plus au courant des vraies doctrines de l'Ordre : « Il y était dit que le meilleur moyen pour être débarrassé de dirigeants importuns était de procéder par l’opération d’une société secrète visant à s'emparer de tous les pouvoirs de l'Etat. Princes et prêtres devaient être exterminés. Le patriotisme devait céder la place au cosmopolitisme... » (1) ;

(1) J.-H. Lepper, Les sociétés secrètes, p. 121.

4° Au degré de Mage, le panthéisme matérialiste était prêché : « Dieu et le monde ne font qu'un, disait Weishaupt ; toutes les religions sont également sans fondement, purs artifices inventés par des ambitieux » ;

5° Enfin, le grade le plus élevé (Roi) enseignait à l'adepte que tous les individus avaient des droits égaux, que l’homme devait être son propre souverain « comme dans l'état patriarcal, et que les nations devaient être ramenées à cet état par toutes les voies qui peuvent y conduire, c’est-à-dire par des moyens pacifiques, si faire se peut, sinon par la force, car toute subordination devait disparaître de la surface de la terre ».

Les Illuminés se désignaient par des pseudonymes antiques : « Spartacus » (Weishaupt), « Philon » (le baron von Knigge), « Caton » (le juge Zwackh), etc. ; de plus, ils désignaient dans leur correspondance la Bavière par « la Grèce », Munich par « Athènes », etc.

3. But dernier poursuivi par les Illuminés. — Le but ultime des Illuminés n'était rien moins, somme toute, que l'Anarchie, au sens philosophique du terme : « J’ai proposé, disait Weishaupt, une explication de la Franc-Maçonnerie, de tous points avantageux en ce qu’elle s’adresse aux Chrétiens de toutes confessions, les libère graduellement de tous préjugés religieux, cultive et ranime les vertus de société par une perspective de bonheur universel, complet et rapidement réalisable, dans un Etat où fleuriront la liberté et l'égalité, un Etat affranchi des obstacles que la hiérarchie, le rang, la richesse jettent continuellement sous nos pas... le moment ne tardera pas à venir où les hommes seront heureux et libres » (1).

(1) Cité par Lepper, ouvr, cit.

Mais, pour réaliser ce beau rêve, une dictature implacable devrait être instaurée, sans limitation de sa durée nécessaire. [C’est nous qui soulignons.] Remarquons en passant que certains historiens ont attribué à la franc-maçonnerie proprement dite les desseins des Illuminés, qui cherchaient au contraire à confisquer l'institution à leur profit; c’est ainsi que B. Fabre (1) écrit, pour caractériser leur but dernier : « Point d’autorité, et donc point de gouvernement ; point de lois, et donc point de législateur ; point de famille ; point de société ; plus de nationalités ; plus de frontières ; plus de patries. »

(1) Un Initié des sociétés secrètes supérieures, Parte. La Renaiss. franç., 1913. PP· 119-120.

4. Dissolution de l'Ordre. — Les progrès de l'Ordre avaient été très grands après l’adhésion, en 1782, d’un franc-maçon illustre, le baron von Knigge, qui devint chef du « cercle » de Westphalie ; mais Knigge fut vite excédé des manières autoritaires de Weishaupt, et en retour celui-ci l’accusa de « fanatisme » et de « pruderie », disant qu’il avait fait une trop grande part à l’élément religieux dans le rituel (notamment par le « Festin d’amour », célébré à l’occasion du grade d’Illuminatus dirigens, et au cours duquel « J. de N. » [c’est-à-dire Jésus de Nazareth] était invoqué comme fondateur de l'Ordre) ; finalement, « Philon » se retira de la Société qui, dès lors, était sérieusement menacée : déjà, en 1787, l'Electeur de Bavière avait ordonné une enquête sur cet Ordre dont les desseins révolutionnaires commençaient à être connus ; après la défection de Knigge, quatre affiliés, alarmés, prirent peur, et allèrent tout révéler à l'Electeur, déclarant « que l’ordre abjurait le christianisme..., qu’il s’adonnait à des plaisirs épicuriens, justifiait le suicide, répudiait le patriotisme et le loyalisme comme préjugés de petits esprits, condamnait la propriété privée, permettait de faire le mal quand un bien devait en sortir, plaçait enfin les intérêts de l’ordre au-dessus de toute autre considération » (1). En 1785, la Société fut dissoute ; Weishaupt fut destitué de sa chaire et banni de Bavière, ainsi que trois autres hauts dignitaires...

(1) Lepper, p. 125.

L’influence ultérieure des Illuminés de Bavière sur la Révolution française n’est pas du domaine des conjectures. Mais ce n’est pas en 1789 qu’on la verra triompher, mais lors de l’été 1792, où triomphe la Commune insurrectionnelle de Paris. C’est pour venger symboliquement Jacques de Molay que « Louis Capet » sera enfermé dans la Tour du Temple, pas par hasard...

Selon certains ésotéristes, l'Ordre des Illuminés aurait été accusé à tort de menées politiques révolutionnaires ; Weishaupt aurait été en fait l’un des Maîtres de l’illumination intérieure (cf. le recueil Über die Selbstkenntnis réédité à Zurich en 1966 par la « Psychosophische Gesellschaft »). Mais le débat reste ouvert...

Chapitre IV

LES CARBONARI

1. Origines. — Les Carbonari ont fait beaucoup parler d’eux au siècle dernier, et de nombreux romans les ont mis en scène. Si leurs complots sont bien connus, on est beaucoup moins bien renseigné sur leurs origines : il semble que l’ancêtre du carbonarisme ait été une société tout à fait inoffensive, les Fendeurs ou Charbonniers. C’était une sorte de compagnonnage, qui groupait comme son nom l’indique, les bûcherons et autres travailleurs des forêts, mais qui admettait dans son sein des hommes de toutes les classes de la société. Cette « Maçonnerie forestière », dont les lieux de réunion, ou chantiers, étaient de préférence en plein air, donnait lieu à des rites d’initiation, à des signes et mots de reconnaissance, etc. Cette société cultivait la bienfaisance mutuelle, et aussi le divertissement, la grosse gaîté. Comment est-on passé de cette innocente corporation aux Carbonari, italiens ou français, qui ont mis sur les dents la police de la Restauration ? La filiation demeure assez mystérieuse, bien qu’il semble possible d’assigner un rôle au colonel Oudet (ami du célèbre général Mallet), fondateur d’une société secrète anti-napoléonienne, les Philadelphes ou Olympiens ; Oudet, pour propager ses doctrines, se serait appuyé sur les Charbonniers du Jura, que l’on suppose être à l’origine des Carbonari italiens. Les rapports entre la franc-maçonnerie et les Carbonari demeurent également assez mystérieux, bien que la double appartenance ait existé.

2. Les Carbonari italiens. — La société secrète des Carbonari fut introduite dans l’Italie du Sud vers la fin du règne de Murat comme roi de Naples, et sans doute par des Français, qui l’auraient organisée sur le modèle de la fraternité des Charbonniers, ou « Bon cousinage », du Jura. L’essor des Carbonari italiens comme puissance politique fut l’œuvre d’un protégé de Murat, le ministre de la police Maghella ; ce dernier, adversaire de Napoléon, réussit à persuader Murat de se joindre aux Alliés en 1814. L’idéal de Maghella était de faire ]’indépendance de l’Italie, sous une monarchie constitutionnelle ; dans ce but, il se servit des Carbonari, qui lui semblaient un instrument tout à fait utile contre le pouvoir absolu, qu’il vînt de Napoléon ou des Bourbons, ce qui fut le cas lorsque les anciens souverains redevinrent les maîtres du royaume. La société vit sa puissance s’accroître avec une rapidité extraordinaire : « Dans certaines villes de la Calabre et des Abruzzes, remarque J. Héron Lepper, toute la population mâle était initiée. » Les Carbonari en arrivèrent à former un véritable Etat dans l’Etat, recrutant des adeptes dans toutes les classes de la société, donnant une instruction militaire à ses membres et jugeant même les fautes des affiliés par un tribunal secret, l’appel au Droit commun n’étant autorisé qu’avec la permission de ce tribunal. Lors du retour à Naples du roi Ferdinand, le ministre de la police de ce dernier, Canosa, entreprit une lutte acharnée contre ces Carbonari, fondant même une société rivale, les Calderari, dont les membres commirent de tels excès qu’ils furent supprimés en 1816 par décret royal. Cependant les Carbonari devenaient de plus en plus puissants, tandis que naissaient, en Calabre et dans les Abruzzes, un certain nombre de groupes dont les membres, organisés militairement, commettaient un grand nombre de crimes politiques : le souverain fit appel à un général anglais pour les combattre. D’autres sociétés, plus modérées, voyaient le jour dans les divers Etats de l’Italie méridionale et septentrionale, dont le but commun était la lutte contre le pouvoir absolu, lié au désir de chasser les Autrichiens du nord du pays... L’histoire des Carbonari italiens, et des multiples groupements issus de ce tronc commun, est fort complexe, et nous ne pouvons entrer dans les détails. Remarquons seulement que la cause de l’indépendance fut mise en échec par les troupes autrichiennes, qui envahirent le royaume de Naples et y rétablirent l’absolutisme, ainsi qu’au Piémont... Cependant, le mouvement ne s’éteignit pas, et le carbonarisme ne devait cesser de multiplier, au cours du XIXe siècle, les tentatives pour faire triompher son dessein.

Après 1821, de nombreux Carbonari se réfugièrent à l’étranger, où ils organisèrent des loges, cependant que toutes sortes de sociétés révolutionnaires surgissaient, sous des noms divers, dans toute l’Italie ; après le soulèvement de 1831, l’Autriche rétablit encore sa domination sur l’Italie.

Ensuite, la direction du mouvement révolutionnaire passa à d’autres mains que celles des conspirateurs primitifs : en avril 1834, un groupe de réfugiés politiques de diverses nations, réunis à Berne, s’entendirent pour fonder une société révolutionnaire, internationale et secrète : la Jeune Europe.

C’était l’œuvre de Mazzini, qui s’occupa plus particulièrement de la filiale italienne, la Giovine Italia. On sait comment ]’activité de toutes ces sociétés secrètes prit une grande part dans la formation de l’unité italienne et dans la lutte contre la domination autrichienne : nous ne développerons pas ce chapitre de l’histoire européenne, qui est traité dans tous les manuels, et suffisamment connu de tous ; chacun sait, par exemple, que Louis-Napoléon Bonaparte (le futur Napoléon III) fut affilié à une branche des Carbonari, et qu’il resta d’ailleurs fidèle à son serment de contribuer à la libération de l’Italie...

3. Les Carbonari français. — Le carbonarisme a eu une évolution tout à fait curieuse : nous avons vu, en effet, que cette société était issue d’une antique corporation de philanthropie et d’aide mutuelle, les Charbonniers et que, importée en Italie, elle était devenue cette redoutable puissance politique que seules les armées autrichiennes avaient pu — momentanément — réduire ; en 1820, ces Carbonari furent introduits en France par deux jeunes Français initiés à Naples et qui, ayant initié cinq amis, formèrent à eux sept une Grande Loge, qui essaima bientôt sur toute la France : « Les procédés adoptés par la Grande Loge de France (1) pour croître en nombre et en influence étaient savamment calculés pour assurer à la fois le secret et la sécurité. Le plus grand soin présidait au choix des recrues et les nouveaux membres n’étaient admis qu’après une minutieuse enquête sur leurs antécédents. Les réunions étaient tenues la nuit et dans des lieux solitaires. Tous les ordres étaient transmis verbalement. En public, les membres communiquaient entre eux par signes en cas de besoin. Lors de son initiation le candidat jurait, sur un poignard, haine à toutes les monarchies.

(1) Ne pas la confondre avec la « Grande Loge de France » (Maçonnerie écossaise).

« Lorsqu’une nouvelle loge était créée, deux membres de la Grande Loge en initiaient le premier membre et le faisaient président. Eux-mêmes devenaient vice-président et censeur ; mais le nouveau président lui-même demeurait dans l’ignorance de leur rang dans la Grande Loge, avec laquelle le vice-président faisait la liaison, tandis que le censeur contrôlait l’administration intérieure de la loge. Pour réduire le risque de trahison, le nombre des membres d’une loge était limite à vingt, et toute communication était interdite entre loges subordonnées » (1). En 1822, il y avait environ soixante mille Carbonari en France, recrutés principalement parmi les militaires, les étudiants et les ouvriers. Le but principal de l'organisation était de renverser par la force la monarchie, chaque affilié devant posséder un fusil et vingt cartouches. La charge de Grand Maître fut offerte à La Fayette, qui accepta, en même temps que les autres principaux chefs du parti libéral (Manuel, d’Argenson, etc.) adhéraient au mouvement.

(1) Lepper, p. 178.

Malgré son organisation très centralisée, la société ne put renverser le pouvoir établi aussi vite qu’elle l’espérait. Le 29 décembre 1821 était la date fixée pour le soulèvement général, qui devait partir de Belfort, et la proclamation de la République ; mais La Fayette arriva trop tard au rendez-vous fixé, et ce fut un fiasco complet. Entre-temps, la police royale avait éventé la vaste conspiration qui se préparait, et quelques tentatives infructueuses à Marseille, Lyon, Saumur, La Rochelle n’eurent pour effet que de précipiter les mesures de répression violente (épisode des « Quatre Sergents de La Rochelle », qui furent décapités à Paris, après un procès retentissant). De plus, l'union faisait défaut dans la société, les affiliés de province étant mécontents d’obéir à des chefs dont ils ne connaissaient même pas les noms. Cependant, les Carbonari français continuèrent à comploter contre la Restauration jusqu’en 1830 et leurs affiliés se fondirent ensuite dans les sociétés révolutionnaires hostiles à Louis-Philippe, dont les membres furent les artisans de la République de 1848. Il subsistera, sous le Second Empire, quelques loges toujours actives.

4. Organisation et hiérarchie des Carbonari. — Dès leur fondation en 1814, les Carbonari italiens adoptèrent une organisation calquée à la fois sur les coutumes des anciens « Charbonniers » jurassiens et sur la Maçonnerie. Les affiliés ou « Bons Cousins » étaient divisés en Apprentis et en Maîtres. « D’après le rituel de l’ordre, une Loge ou Vente carbonaro devait se tenir dans un lieu lambrissé de bois et carrelé. A l’une des extrémités se trouvait un billot non équarri où siégeait le Maître et sur lequel étaient placés divers objets — un drap de toile, de l’eau, du sel, un crucifix, des feuilles d’arbres, des bâtons, du feu, de la terre, une couronne d’aubépine, une pelote de fil, et pour compléter ces emblèmes, trois rubans, un bleu, un rouge et un noir. Sur la paroi, derrière le Maître, était figuré un triangle irradié, portant les initiales du mot réservé au grade de Maître. A gauche, un triangle aux armes de la vente. A droite, deux triangles aux initiales des mots sacrés des Apprentis » (1). Une Grande Loge, ou Haute Vente (Alta Vendita), siégeait à Naples, servant à la fois de Conseil suprême et de Cour d’appel ; elle édictait les lois et les règlements de l'Ordre, et tenait deux registres : le « Livre d’Or », contenant les statuts de la société ; le « Livre noir », qui contenait la liste des candidats non agréés et des membres expulsés pour une raison ou pour une autre. — Le rituel d’initiation était d’inspiration nettement religieuse : « Au degré d’Apprenti, le candidat avait les yeux bandés et jurait sur la hache de garder les secrets de la Société, et de secourir ses Bons Cousins en temps de détresse. Au degré de Maître, l’officiant recevait le nom de Pilate, et ses deux assistants ceux de Calphe et d’Hérode. On bandait de nouveau les yeux au candidat qui, au cours de la cérémonie, faisait le rôle de Jésus » (1). Selon certains auteurs, il y avait deux ou trois degrés supérieurs ; le cérémonial d’un de ceux-ci était particulièrement développé : le candidat était attaché à une croix, et des affiliés, déguisés en soldats autrichiens, faisaient une décharge générale de leurs fusils, chargés à blanc. L’existence de ces grades reste conjecturale.

(1) Lepper, p. 139.

(1) Lepper, p. 140.

Avec les progrès croissants de la répression, les Carbonari, traqués par la police, durent réduire au strict minimum le rituel d’initiation ; Mazzini relate ainsi la manière dont, lors de sa plus extrême jeunesse, il fut initié par un certain Doria : « Il m’apprit que les persécutions du Gouvernement, et la prudence requise pour atteindre le but rendaient impossibles des assemblées tant soit peu nombreuses, ce qui fait qu’on m’épargnerait certaines épreuves, rites et cérémonies. Il m’interrogea sur mon ferme propos d’action et d’obéissance aux instructions qui pourraient m’être données, de sacrifïce également, si le bien de l’ordre venait à l’exiger. Puis, m’ayant fait agenouiller et ayant tiré un poignard de son fourreau, il récita la formule du serment prêté par les initiés du rang inférieur, et me la fit répéter après lui. Il me fit part de deux ou trois signes qui me permettraient de reconnaître mes frères et me congédia. »

Les Carbonari français réformèrent le rituel, en le dépouillant de l’élément religieux, qui était prédominant dans l’organisation italienne (1).

(1) Les Carbonari apparaissent dans Les Mohicans de Pari, roman d'Alexandre Dumas.

 

Chapitre V

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES IRLANDAISES

Depuis qu’Henri VIII avait essayé d’asseoir définitivement la domination anglaise sur l’Irlande, cette dernière avait toujours multiplié les tentatives pour recouvrer son indépendance : dès l’époque élisabéthaine, il y avait des éléments irréductibles, rebelles désignés sous le nom de Wood Kerne, multipliant les activités de guérilla contre les autorités anglaises. Mais ce n’étaient pas réellement des sociétés secrètes, au sens plein du terme. C’est à la fin du XVIIIe siècle que furent fondés de tels groupements, dont nous allons citer les principaux jusqu’à nos jours.

1. Les « Irlandais Unis ». — La société des « Irlandais Unis » ( United Irishmen) fut créée à Belfast (Irlande du Nord) en 1781. Son but était de secouer la domination de la Grande-Bretagne, avec l’aide de la France : les Irlandais catholiques, demeurés « jacobites » fervents [c’est-à-dire partisans de la dynastie Stuart, déposée en 1688], regardaient la France avec sympathie, depuis que Louis XIV avait soutenu la cause du « Prétendant ». Les United Irishmen furent influencés par la Guerre d’indépendance des Etats-Unis, puis par l’idéologie de la Révolution française, comme le montre le « catéchisme » suivant, que l’initié devait apprendre par cœur :

« D. Êtes vous droit ?

« R. Je le suis.

« D. Droit comme quoi ?

« R. Comme un jonc.

« D. On continue donc ?

« R. En vérité, en loyauté, en unité, en liberté.

« D. Qu’avez-vous dans la main ?

« R. Un rameau vert.

« D. Où a-t-il passé ?

« R. En Amérique.

« D. Où a-t-il fleuri ?

« R. En France.

« D. Où le planterez-vous ?

« R. Dans la couronne de Grande-Bretagne. »

En 1796, l’association envoya un délégué, Lord Edward Fitz-Gerald, pour traiter avec le Directoire français. Une flotte française fut organisée pour transporter une armée commandée par le général Hoche ; mais une tempête fit dévier les vaisseaux, et obligea l’expédition à débarquer en un point de la côte où on ne l’attendait pas : les Français durent se rembarquer assez vite, et les cent mille hommes réunis en Ulster par les Irlandais durent se disperser sans avoir pu combattre.

2. Le « Sinn Fein ». — Au XIXe siècle, les Irlandais essayèrent d’abord d’obtenir leur autonomie par des moyens légaux. Mais, lassés des lenteurs du gouvernement anglais, un certain nombre d’Irlandais décidèrent de passer à l’action directe : à la fin du XIXe siècle, se constitua la société secrète connue sous le nom de Sinn Fein (expression gaélique signifiant « Nous seuls »). Les attentats contre les autorités britanniques se multiplièrent ; bientôt se produisirent des soulèvements armés (dont le plus important eut lieu en 1916), destinés à conquérir l’indépendance de l’île. Nous n’insisterons pas sur cette action des Sinn Feiners, qui a été souvent racontée (1), et a même fourni des sujets à un certain nombre de romans... Les Irlandais finirent par obliger le gouvernement anglais à céder : on sait comment l’action des insurgés finit, après le soulèvement de 1921, par obtenir la création de l'Etat libre d'Irlande (2), devenu l’actuelle République indépendante.

(1) A remarquer que le Sinn Fein, partisan de la résistance passive, fut obligé ensuite, devant les circonstances, de déclencher l'insurrection.

(2) Cf. R. Chauviré, Histoire de l'Irlande, « Que sais-je ? », n· 394.

 

3. La question d’Ulster et l’« I. R. A. ». — La question de l’Ulster, c’est-à-dire de l'Irlande du Nord, peuplé en majorité (56 %) de Protestants, descendants des colons anglais établis dans l’île sous Cromwell, a toujours constitué un point noir dans les rapports entre l’Eire et l’Angleterre ; déjà, au début du XIXe siècle, deux sociétés secrètes se livraient une lutte acharnée, parfois sanglante : les Ribbonmen (littéralement « les hommes au ruban »), catholiques, et la Société orangiste, protestante et loyaliste à l’égard de la couronne d’Angleterre. De nos jours, malgré l’indépendance accordée à la République d’Irlande, une animosité existe toujours entre l'Angleterre et l’Eire, à cause de la question de l’Ulster ; une société secrète, l’« Armée Républicaine Irlandaise » (Irish Republican Army) ou « I. R. A. », veut réaliser l’union par la violence. Dans ce but elle n’a cessé de perpétrer une série de sabotages, et parfois même d’attentats, dans toute la partie nord de l’île ; le gouvernement irlandais, bien que lui aussi partisan de l’union, condamne ces violences. De leur côté, les orangistes poursuivent leur agitation pro-anglaise et anti-catholique.

 

Chapitre VI

LE KU-KLUX-KLAN

1. Origine et fondation. — Après la Guerre de Sécession, la défaite des Etats du Sud avait entraîné une situation assez désagréable pour les Blancs de cette région : les esclaves, ayant été affranchis et, par là même, nantis des droits électoraux, détenaient maintenant la majorité politique dans ces Etats, et disposaient ainsi d’un immense pouvoir vis-à-vis de leurs anciens maîtres. Ceux-ci, victimes, de plus, de la dure occupation nordiste, voulurent riposter : un groupe d’officiers de l’armée confédérée fondèrent, à Nashville (Tennessee), la société secrète connue sous le nom de Ku-Klux-Klan [on regarde d’ordinaire ce nom bizarre comme une onomatopée, imitant le bruit que le tireur déclenchait en armant un fusil d’ancien modèle]. Le Klan, ou « Empire invisible du Sud », prit bientôt une grande extension, multipliant les loges, appelées a antres » (dens). Les initiés prêtaient serment et disposaient de signes de reconnaissance transmis oralement ; les rites d’initiation et les réunions se distinguaient par tout un appareil de cagoules et d’autres ornements bizarres.

Au début, le Klan se borna à des représailles contre certains excès, et à intimider la masse des Noirs par des expéditions nocturnes à cheval, en accoutrements fantastiques, à la lueur des torches, par des cérémonies fantomatiques et des proclamations sonores destinées à terrifier les anciens esclaves. Mais, bientôt, toutes sortes d’exactions furent commises par les membres du Klan : passage au goudron et à la plume, expéditions punitives de plus en plus féroces (des gentilshommes du Sud, en uniforme du Klan, patrouillaient sur les routes, cinglant à coups de lanières tous les nègres qu’ils rencontraient après une certaine heure arbitrairement fixée), lynchage des Noirs voulant exercer leurs droits électoraux... Le gouvernement fédéral finit par s’inquiéter, et par voter une loi dissolvant l’association (1871). Cependant, ce fut surtout l’évolution des circonstances qui entraîna la fin de la société : « L’esprit de vengeance et de répression avait cessé d’animer le Nord ; les troupes fédérales avaient été retirées des Etats du Sud. Ces Etats, par des a aménagements » électoraux, avaient réussi à déposséder les Noirs de leurs franchises, les Blancs avaient reconquis leur ancienne prépondérance économique, sociale et politique. Le besoin d’un instrument de coercition tel que le Klan s’affirmait de moins en moins, et il fut finalement dissous par son chef lui-même, le général Forest » (1).

(1) Leppeb, p. 266.

2. La résurrection du Klan. — Le Klan devait pourtant ressusciter, à la faveur de la première guerre mondiale : en effet, les soldats de couleur, rentrés en Amérique après avoir expérimenté le dédain des différences raciales pratiqué par les nations européennes, étaient peu disposés à continuer de supporter la condition inférieure dans laquelle les Blancs voulaient les maintenir (dans certains Etats du Sud, les Noirs se trouvaient trois fois plus nombreux que les Blancs, et à peu près privés de droits électoraux), et ne se gênaient pas pour exprimer publiquement leurs idées.

A vrai dire, le Ku-Klux-Klan n'avait pas attendu l’entrée des Etats-Unis dans la guerre pour renaître : en 1916, trente-quatre hommes, dirigés par un ancien pasteur méthodiste, W. J. Simmons, avaient planté une « croix de feu » sur la montagne dominant Atlanta (Géorgie) et, vêtus de robes blanches et de cagoules, avaient juré de restaurer le Klan. Ce dernier sollicita même sa charte légale, et l’obtint aussitôt, de la Cour suprême de l’Etat de Géorgie. Le but avoué de l’association était « d’inculquer à l’homme les principes sacrés de la chevalerie, de développer le caractère, de protéger le foyer et la chasteté de la femme, de soutenir le patriotisme et de maintenir la suprématie blanche ». C’est surtout après le conflit, lorsque les Blancs, inquiets de l’état d’esprit des anciens combattants noirs, voulurent maintenir leur suprématie menacée, que le Klan prit une extension extraordinaire dans un grand nombre d’Etat, d’autant plus que ses buts réels joignaient au racisme anti-nègre toute une série de projets chers à un nombre respectable d’Américains moyens : lutter contre les Juifs, considérés comme accaparant tout le commerce ; s’opposer aux progrès réalisés par le catholicisme sur le vieil esprit protestant ; interdire l’entrée des Etats-Unis à tous les immigrants originaires des pays latins... « Ce programme, qui spéculait sur les préjugés populaires, était, remarque A. Lantoine, habilement conçu ; et tel Américain, qui n’aurait pas adopté une partie de ce programme, mais qu’un autre article enchantait, se trouvait par son adhésion en soutenir et en justifier l’ensemble. » Les membres du Klan s’accrurent à une vitesse prodigieuse, les affiliations atteignant plusieurs centaines par jour ; naturellement, l’existence d’un rituel d’initiation, avec cagoules, et d’un serment solennel prêté par le néophyte, ne pouvait manquer d’être favorablement accueillie par ces a grands enfants » que sont les Américains (l’Amérique est, selon l’expression de C. W. Ferguson, le pays des « cinquante millions de Frères » ; il y a d’ailleurs une alliance curieuse entre le goût des rituels dérobés aux yeux des profanes et l’amour des parades en oripeaux multicolores dans cette nation, où les associations d’étudiants veulent avoir l’air de sociétés secrètes, tandis que les francs-maçons défilent dans la rue, revêtus de tous leurs insignes et ornements symboliques...). Malheureusement, l’activité du Klan ne se bornait pas à d’innocentes parades et à des menaces verbales : en novembre 1922, le nombre des attentats (passages au goudron et à la plume, flagellations, lynchages de nègres et de Juifs, mutilations, marquages à l’acide, etc.) commis par le Klan ou sur son ordre, perpétrés au cours d’une année dans le seul Etat du Texas, dépassait cinq cents, selon un rapport officiel adressé au Sénat. Bientôt le Ku-Klux-Klan, dont le nombre des affiliés était estimé aux abords du million (déc. 1922), se crut assez fort pour braver les pouvoirs publics : quelques semaines à peine après un ordre donné à la police, par le maire de New-York, d’expulser de l’Etat tous les membres du Klan, un Klansman, revêtu de son costume et de ses insignes, fit interrompre le service dans une église pour lire une proclamation contre les catholiques, les Juifs et les nègres. Le Klan annonça même, par son « Géant impérial » Clarke, qu’il préparait l’invasion du Continent pour « unir toutes les races blanches dans une croisade contre les races de couleur et lever le ban contre les catholiques ». Mais le déclin de la société secrète était proche : après un attentat particulièrement odieux commis en Louisiane par des membres du Klan, et resté impuni malgré les ordres du gouverneur et une enquête fédérale, beaucoup de journaux redoublèrent leurs attaques contre les violences commises par « l'Empire Invisible » ; ripostant à cette campagne, le Klan déclara qu’il était décidé à « défendre son honneur devant les tribunaux ». C’est la publicité qui devait être fatale à l'Ordre : en effet, des dissensions intimes s’élevèrent au sein du Klan lui-même, où le « Sorcier impérial » Simmons fut remplacé par un certain Evans ; or Simmons voulut demander à la Cour Suprême de l’Etat de Géorgie la récupération de son titre, et il s’ensuivit un procès au cours duquel furent révélées au public toutes sortes de malversations : corruptions de fonctionnaires, détournements de fonds atteignant un million de dollars... L’opinion publique, déjà hostile au Klan — à cause notamment du vote de la loi de prohibition des boissons alcoolisées, que la société avait soutenue de toute sa force — prononça sa condamnation, et le nombre des adhérents diminua considérablement. Après 1930 environ, le Ku-Klux-Klan fit beaucoup moins parler de lui ; mais il a connu une seconde résurrection en 1945, et « agi » à nouveau chez les Noirs des Etats du Sud : de toute façon, les autorités fédérales semblent maintenant décidées à lutter contre la ségrégation raciale (1).

(1) William Peirce Randel, Le Ku Klnx Klan, trad, franç., Pari» .. Michel), 1966 ; Pierre Mariel, La revanche des Nazis, « J’ai lu »,

Chapitre VII

LA MAFIA

Cette société secrète sicilienne, dont le nom est devenu proverbial, est née au début du XIXe siècle, lorsque la Cour de Naples, chassée par les armées napoléoniennes, chercha un refuge en Sicile, sous la protection de la flotte anglaise de Nelson : File était alors infestée de brigands, dont les bandes rivales mettaient le pays en coupe réglée ; pour contrôler leur activité, le souverain, qui ne disposait pas de forces militaires suffisantes pour maintenir l’ordre, prit à sa solde certaines bandes qu’il chargea de la police de l’ile sous le nom de « gendarmerie rurale ». C’est ainsi que se constitua la Mafia, cette organisation secrète qui devait rester pendant longtemps souveraine en Sicile : lorsque le gouvernement voulut retourner à l’administration normale, la Mafia continua d’exister, tenant en échec toutes les forces de police ; « ceux des brigands, dit Héron Lepper, qui avaient cessé d’être à la solde du gouvernement continuaient à exercer le métier pour leur compte et attiraient dans leurs rangs quiconque avait des griefs contre l’ordre existant. Et il y avait là malheureusement, d’inépuisables possibilités de recrutement, car aux premiers temps de la Mafia, la misère était grande en Sicile parmi les ouvriers des mines de soufre et des petites exploitations agricoles ». La Mafia eut ainsi des partisans dans toutes les classes de la société, jusque dans les autorités communales et la magistrature ; elle faisait régner une justice expéditive, désirée par les paysans siciliens qui, soumis aux exactions des grands propriétaires, ne s'intéressaient pas aux lois régulières, impuissantes à alléger leur fardeau, d'autant plus que, depuis des siècles, la Sicile était dans un désarroi moral, politique et social extrême, les autorités administratives des régimes successifs se désintéressant du bien public. Naturellement, les Mafiosi commettaient des exactions, et il leur arrivait de se livrer à divers méfaits... quand la tentation était trop forte ; et pourtant, le peuple préférait avoir à subir des cambriolages et même des meurtres que d’avoir recours à la police. De plus, la Mafia était favorable à l’autonomie croissante de la Sicile. Les Siciliens respectaient l’ordre instauré par la Mafia et, en cas de crime, refusaient de dénoncer les agresseurs aux magistrats, En 1924, Mussolini, voulant détruire toutes les sociétés secrètes italiennes, chargea le préfet Mori de combattre la Mafia sicilienne ; avec l’aide de forces de police nombreuses, Mori réussit à assurer la domination gouvernementale sur toute l’île : cependant, la Mafia ne fut finalement pas détruite ; d’ailleurs, la Sicile, pays montagneux et de communications malaisées, restera le paradis des « bandits bien-aimés », tenant la police en échec et bénéficiant de l’appui de la population tout entière.

La Mafia a fait beaucoup parler d’elle : les journaux ont abondamment relaté les multiples manières dont les Mafiosi alimentaient les finances de l’organisation (séquestration de personnes importantes, tribut imposé aux grands propriétaires, etc.). L’organisation interne de la Mafia, son code particulier (l'omertà) ainsi que les rites d’initiation de ses adeptes sont encore mal connus : les Mafiosi forment des dizaines, commandées par un chef, le onzième, les différents chefs de groupes ne connaissant pas les autres (pour rendre peu opérantes les délations éventuelles). Voici un rite d’initiation, rapporté par un membre de la Mafia au cours d’une conversation qu’il eut avec P. Geyraud : « Ils m’ont fait approcher d’une table. Tu vois cette image de Notre-Dame de Trapani, m'a dit le onzième. Place ta main droite au-dessus. Prends ce poinçon de ta main gauche. Perce-toi la main droite pour que le sang s'égoutte sur l'image et la recouvre totalement. Et pendant toute la durée de cette opération, je répétais le serment de fidélité absolue à la Mafia. »

Entre les deux guerres, des émigrés fondèrent des rameaux de la Mafia en divers pays ; certains se montreront très actifs aux Etats-Unis : la Mafia y deviendra une redoutable association criminelle, avec de terribles moyens de pression.

(1) Peter Maas, Mafiosi et Mafia (Verviers. Marabout, 1973).

 

Chapitre VIII

LES SOCIÉTÉS CRIMINELLES

Les bas-fonds de tous les pays européens ont connu un grand nombre de sociétés criminelles, d’associations de malfaiteurs, dont beaucoup d’ouvrages littéraires ont gardé le souvenir. En France, c’est surtout après la guerre de Cent Ans (1336-1452) et tout le désordre qu’elle avait engendré, que ces associations secrètes de hors-la-loi furent nombreuses. Chacun connaît par Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, la célèbre « Cour des Miracles », royaume des gueux, des mendiants et des « truands » dont Villon était l’un des membres. H formait un véritable Ordre, avec sa hiérarchie et son gouvernement, ses rites d’admission, ses signes de reconnaissance et son langage secret (François Villon a écrit des ballades en jargon « jobelin », c’est-à-dire en argot de la bande des « Coquillarts »). Ces « gueux », recrutés parmi les éléments les plus divers : malfaiteurs proprement dits, ouvriers sans ouvrage, déserteurs, chanteurs des rues, charlatans et diseurs de bonne aventure, marchands faillis, vagabonds, déclassés et dévoyés de toutes sortes, bohémiens, filles de joie..., se divisaient en cinq « tribus » : les « soldats » ; les « mercelots » (marchands ambulants), dont Villon faisait partie ; les mendiants, « gens du royaume de Thunes » (ou du « Grand Coësre ») ; les bohémiens ; les voleurs.

Vers la même époque (XVe siècle) se développait en Angleterre une association similaire, qui devait constituer un véritable danger public sous Elisabeth, et qui formait également toute une hiérarchie, avec de nombreux < métiers », un jargon spécial et des rites initiatoires. En Espagne et en Italie, tous les hors-la-loi formaient également des associations spéciales, groupant tous ceux qui avaient maille à partir avec la police : mendiants, vagabonds, déserteurs, etc. A l’époque moderne, les associations de malfaiteurs ont beaucoup perdu du pittoresque de jadis ; elles n’en continuent pas moins d’exister, formant un « milieu » spécial...

Une des plus étranges sociétés secrètes criminelles était celle des Thugs hindous, dont les autorités anglaises réussirent à débarrasser le pays. Ces « étrangleurs » agissaient à la fois pour des raisons de lucre et pour des motifs religieux : on peut considérer cette étrange association soit comme une société secrète criminelle, soit comme une secte religieuse. Les Thugs avaient une légende relatant l’origine de leur association : reprenant une doctrine hindouiste classique, ils soutenaient qu’au commencement du monde, « il y avait deux puissances, l’une créatrice, l’autre destructrice, et toutes deux émanations de l'Etre suprême ; et ces deux puissances étaient continuellement en lutte. La puissance créatrice eut si vite fait de peupler la terre que le destructeur, ne pouvant marcher de pair, cherchait quelque moyen de se faire aider. C’est dans ce but que sa compagne Kâli modela un être en forme d’homme et lui donna la vie. Elle assembla ensuite un certain nombre de ses zélateurs, à qui elle donna le nom de Thugs et apprit l’art du Thuggisme, en leur donnant à détruire cet être de sa fabrication par le moyen que les Thugs ont toujours employé depuis » (1).

(1) Lepper, pp. 276-277.

 

CONCLUSION

Noos avons ainsi offert au lecteur le tableau des principales sociétés secrètes. Nous aurions pu, si nous en avions eu la place, donner de plus amples détails sur ces organisations ; nous aurions pu également mentionner un grand nombre d'autres groupements plus ou moins secrets, et que nous avons été obligés de passer sous silence : parmi les sociétés a initiatiques », les Odd Fellow» (qui sont, après la franc-maçonnerie, l'organisation américaine qui compte le plus grand nombre d’affiliés), les Chevaliers de Pythias (qui disent continuer l'Ordre pythagoricien, et sont très répandus dans les U. S. A.), sans compter les multiples petites chapelles qui existent dans des villes comme Paris (cf. les ouvrages de P. Geyraud), Lyon, New-York, Londres ou Berlin, villes où les sectes religieuses inconnues du grand public sont légion ; parmi les sociétés politiques, les organisations balkaniques (Comitadjis de Macédoine, Oustachis de Croatie, etc.), les Chevalier» de Colomb (Société secrète catholique répandue au Canada ainsi qu’aux Etats-Unis), les groupements clandestins dans la Russie tsariste, l'Hétaïrie grecque, les sociétés polonaises, les Comuneros espagnols au XIXe siècle, et combien d’autres... Si nous voulions seulement énumérer toutes les sociétés secrètes qui ont existé, ou existent encore, ce volume y aurait à peine suffi !...

Nous voudrions maintenant donner une idée de l’importance que présente l’étude objective de tous ces mouvements :

1° Il importe, en premier lieu, de bien les connaître si on fait de l’histoire générale : il est impossible, par exemple, de comprendre quelque chose à l’Italie du XIXe siècle si on n’a pas une connaissance assez poussée du carbonarisme et des autres organisations similaires, de même pour la France de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. D’autre part, la connaissance de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle apporte d’utiles renseignements sur les causes idéologiques de la Révolution française...

L'histoire des religions, plus généralement l'histoire de la pensée, ne peut se passer des études de ce genre : des mouvements comme le gnosticisme, à la fin de l'Antiquité, ou la Franc-Maçonnerie à l'époque moderne, ont eu une grande influence sur les courants de ces périodes...

3° La sociologie, elle, se doit d’étudier attentivement la formation, la structure et les rites des sociétés secrètes. L’enrichissement est réciproque, l'étude sociologique permettant à l'historien de faire des comparaisons curieuses et intéressantes. C’est ainsi que O. E. Briem écrit : a Si différents que soient entre eux les Mystères primitifs et les sociétés secrètes, les uns et les autres présentent cependant ce trait commun d*une admission comportant toutes sortes d’épreuves et de cérémonies d’initiation. Elles jouent même un rôle si considérable, à ce stade de l'évolution, que divers auteurs... soutiennent que les Mystères, et, d’une façon générale, les sociétés secrètes, sont sortis de ces rites d’initiation... Nous trouvons en effet dans ces cérémonies d’initiation la meilleure cristallisation de l’essence des Mystères. »

4° Enfin, la psychologie bénéficie d’intéressantes lumières en étudiant les sociétés secrètes et les sentiments qui poussent les hommes à former de tels groupements. La connaissance de l'initiation, du mécanisme par lequel rites et symboles agissent sur le subconscient du néophyte est, notamment, des plus suggestive pour celui qui étudie le sentiment religieux.

Les organisations initiatiques nous font voir a l’envers du décor » ; à côté des philosophes « officiels » et des religions « positives », on entrevoit tout un monde étrange et caché, mais dont l'influence a été beaucoup plus importante qu’on se le figure généralement. — Quant aux sociétés politiques, il est inutile de faire remarquer le rôle de tout premier plan qu’elles ont joué dans la genèse des différents changements de régime et des révolutions successive s, dans tous les temps et dans tous les pays...

Pourquoi y a-t-il des sociétés secrètes ? — On s’est souvent posé cette question. Assurément, la réponse est différente selon l'organisation envisagée, selon les buts poursuivis par celle-ci. Mais il est une constatation générale qu’ont faite souvent les psychologues : c’est que l’être humain éprouve un penchant inné pour le « secret » sous toutes ses formes, veut préserver en lui un sanctuaire dans lequel« les autres» n’auront pas accès, et qu’il possède également le désir non de divulguer ce secret, mais de le partager, avec un petit nombre de relations vraiment sûres ; c'est particulièrement typique dans le cas des enfants qui, on l’a maintes fois remarqué, forment une sorte de monde fermé, qui cherche à se dérober à l’attention des adultes, et qui possède ses traditions particulières ; il existe des usages, des jeux « des contes, des ritournelles qui ne sont pas enseignés par les parents ou les maîtres, mais que les enfants se transmettent l’un à l’autre (1) ; on a souvent constaté le fait que les associations les plus anodines veulent, très souvent, se donner l'allure de sociétés secrètes, et « initient » leurs adhérents.

(1) Cf. J. Chateau, Le réel et l'imaginaire dans le feu de l'enfant, Paris, Vrin, 1946.

Les hommes ressentent plus ou moins confusément le désir d’une hiérarchie qualitative, fondée non sur la force ou la richesse, mais sur la valeur, cette dernière étant conférée par un rite, qui prend une valeur surnaturelle, faisant passer l’a initié» à un plana supérieur» ; comme le remarque P. Geyraud, « l’adoubement que reçoit un ouvrier charpentier Bon-Drille du Tour de France ne lui apporte pas un iota supplémentaire de connaissances techniques dans l'art du bois (2) ; il n'augmente donc pas sa valeur professionnelle au sens laïque du mot. Mais il lui confère une qualification autre, une transposition sur un plan supérieur, une sorte de coefficient surnaturel ». Cela explique également l'existence d’un serment solennel et de rites d'initiation au sein des groupes purement politiques, car ce cérémonial extérieur confère aux affiliés une plus grande confraternité, une plus grande confiance dans leur rôle. Certes, les motifs pour lesquels les individus s’affilient à des sociétés secrètes ne sont pas toujours élevés : à côté des hommes qui, dans les organisations politiques, ont combattu sincèrement pour leur idéal, il y a eu naturellement des a profiteurs » ou des personnages qui cherchaient uniquement à assouvir leurs instincts de violence ; et, dans les sociétés a initiatiques », chacun sait que des éléments peu intéressants sont parfois venus se joindre à elles : ambitieux spéculant sur l'esprit de solidarité qui y règne pour a se faire des relations utiles » ; charlatans exploitant la crédulité publique... Quoi qu’il en soit, nous avons voulu faire une étude strictement objective. Le lecteur qui désirerait entreprendre des recherches plus poussées sur toutes les questions traitées trouvera ci-après une Bibliographie méthodique.

(2) Mais on devrait ajouter que le compagnonnage a conservé ses propres secrets de métier enseignés dans ses propres écoles et cours.

 

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