A LA POURSUITE DES DIEUX SOLAIRES

de Marcel F.Homet
***
Mise en pages par
Jean leDuc et Alexandre Cousinier
***
TABLE DES MATIÈRES
SUR LE TERRAIN DE CHASSE DES GAVIOES
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
Le déluge des Javaehs et des Carajas
10.
11.
12.
13.
14.
Macabre exploration sur la trace des urubus
15.
16.
Encore ce nom mystérieux, Javaeh
17.
18.
19.
20.
Veillée d'armes parmi les orangers
21.
Une nuit avec les redoutables Caiapos
22.
23.
En route pour le « Vautour Blanc »
24.
LES DIEUX DU SOLEIL DANS L’ANCIEN MONDE
1.
En Irlande avec un barde préceltique
2.
3.
Première rencontre avec Râ, dieu du soleil
4.
5.
Agni, dieu du feu et du soleil
6.
Les sanctuaires solaires du Proche-Orient
7.
Çiva, Mithra et le Proche-Orient
8.
Le nombre douze du zodiaque hyperboréen
9.
Le Verbe divin dans l'Antiquité et la préhistoire.
10.
11.
Le phallus et les divinités solaires
12.
Le serpent et les dieux du soleil
13.
Quetzalcoatl, le serpent à plumes
14.
Les bas-reliefs d’Itaquatiara de Inga
15.
Etude du monument d’Itaquatiara de Inga
16.
17.
L île aux sept villes, les Antilles et le Brésil
18.
Le tepe, sanctuaire des dieux du soleil
19.
20.
21.
22.
La signification ésotérique du carré
23.
APPENDICE
1.
Inscriptions supplémentaires découvertes en Amazonie
2.
3.
Confirmation de la traduction d’un ancien texte aztèque
4.
Comparaisons entre l’Arctique et l’Amazonie
5.
Quand, à l’aube, l’horizon s'étale devant Toi,
Quand, pendant le jour. Tu resplendis, vaste disque du Soleil,
Quand Tes rayons déployés chassent les ombres.
Alors les deux Royaumes Te louent :
Tous les hommes, éveillés, sont debout,
Car Tu les as tirés de leur torpeur.
Ils se lèvent maintenant et s’habillent,
Et tendent les bras en hommage à Ta venue radieuse.
Tout le pays commence son labeur,
Et les animaux se réjouissent dans leurs pâtures,
Les arbres et l'herbe sont verts.
Et les ailes des oiseaux qui volent hors de leurs nids
Se déploient en Ton honneur.
Toutes les petites créatures sautillent de-ci, delà.
Tout ce qui vole et monte haut dans le ciel
Est plein de vie maintenant que Tu es apparu.
Même le poisson dans le fleuve frétille devant Toi
Car Tes rayons pénètrent au plus profond de la grande mer verte.
Mythe solaire d'Akhenaton
LA QUÊTE DES DIEUX SOLAIRES
Le temps passe vite! Aussi bien, lorsque pour cette édition, j’ai relu A la poursuite des dieux solaires, je me suis automatiquement revu sur Gato Negro (Chat Noir), mon beau demi-sang amazonien, ou à pied, ou en pirogue — oui, et combien!... — me risquant dans une région complètement inexplorée de L’Enfer vert. Car, comme tant de mes infortunés prédécesseurs morts à la tâche, à la tête de onze déterminés compagnons, je cherchais à percer le mystère de la « Ma-Noa », légendaire ville solaire aux toits et murs d’or, se mirant dans les eaux calmes d’un lac qu'elle dominait de sa position « îlienne »!
Légendaire? Certes! Inexistante? C’est encore à voir, car, depuis 1950, lorsque par miracle j’eus la chance de revenir, nul ne s’est jamais plus aventuré dans cet enfer. Le mystère reste donc entier.
Pourtant! Depuis qu'en 1500 Lopez de Gomera recueillit cette légende de la bouche des Indiens(l), sept expéditions s’y sont engagées (2); la dernière avec hydravion, canots à moteur, mitraillettes et huit Américains endurcis accompagnés de soixante-dix Indiens triés sur le volet.
Hélas! Non seulement aucune d'entre elles n’a atteint son but, mais encore, sous les attaques de la faim, des flèches des Indiens, des serpents — dont le Sucuri aux quinze mètres de long, et parfois vingt-cinq mètres — les cataractes, les fièvres, les morsures des piums (3), elles ont laissé plus de quatre mille morts sur le terrain.
C’est pourtant dans ce pays, au cours de ma première expédition — une année entière en 1949-1950 — que je commençai réellement ma quête, bientôt récompensée par la découverte de centaines de dolmens, cromlechs et menhirs solaires, et de milliers d’inscriptions dont le légendaire serpent, le dragon à deux têtes (4).
(1) Date à retenir car c'est celle de la découverte, par Cabrai, du Brésil alors que !Organisation du pays n’a commencé qu'en 1959. par Diego Alvarez Correa. Donc, la légende de la « Ville d'or solaire au milieu d'un lac *> est bien autochtone.
(2) En 1535-1539-1584· 1595-1760-1764-1925.
(3) Presaue invisibles à l'œil nu. les « Piums » existent par milliards. Leur morsure est si douloureuse □ue l'on s’arrache la peau. Sans médicaments, la gangrene s'installe rapidement dans les plaies infectées. Et c’est Ta mort.
(4) Au sud du Venezuela l’un de ces dessins de serpents a 130 mètres de long, au sommet d’une paroi rocheuse à pic de 30 mètres de haut, le long d'une rivière. Une très importante partie de ces inscriptions est rapportée dans mon livre : Les Fils du soleil, succès mondial : huit éditions en huit langues, mais, malgré la page entière déloges que Marcel Brion a consacrée à ce livre dans les Annales littéraires. Les Fils du soleil est encore inédit en France, comme, on le' verra plus loin, Chan-Chan la mystérieuse, relation de ma découverte d’une prodigieuse civilisation au Pérou protohistorique.
Mais le Brésil est grand! Le Pérou, la Bolivie également! Pour compléter ma documentation, il me fallut donc trois expéditions en Bolivie, deux au Pérou, et quatre autres au Brésil, dans l'immense et si peu connu Mato Grosso.
Cela demanda du temps : En tout quinze ans!...
Mais quelle diversité : Au Brésil chez les Gaviôes (aigles) cannibales où je fus le premier « Blanc » à visiter, à 30 kilomètres à l'intérieur de leur territoire, une de leurs Malocas (villages). Ou chez les féroces Caiapos du Rio Xingu (là où le colonel Fawcett fut assassiné) j’eus certains succès dans mes recherches car je sauvai la vie du plus grand chef de cette tribu anthropophage. En effet, par hasard, je me trouvais dans une tribu amie lorsque Krumare (le chef) eut l'imprudence d’y passer avec deux de ses adjoints. Je dus lutter durement — à mains ouvertes — contre mes amis, pour protéger le passant. Bah! c’est la vie quotidienne d’un explorateur.
Egalement en Bolivie où, entre autres, je dé· couvris le fameux temple solaire de Samaipata dont l'une des principales photos me fut par la suite volée, en Allemagne, par un individu condamné à trois ans et demi de bagne pour vols et escroqueries diverses, mais qui publia ma photo comme provenant de ses travaux!...
Et c’est aussi au Pérou que je découvris la fameuse culture Luni-solaire Chimu de Chan-Chan, laquelle, d’un royaume central autochtone, s’étendant, au nord, jusqu a la république actuelle de l’Equateur et, au sud, mordant largement dans le Chili et l’Argentine, dura 1 400 ans, se terminant par la prise de Chan-Chan par l'Inca Tupi-Yupanqui, en 1457.
Or, l'Empire dit « Incaïque », qui dura seulement 300 ans, copia servilement et habilement la culture Chimu, et cela, durant seulement 78 ans, jusqu'à la prise de Cuzco par Pizarre en 1535 (1).
(1) En effet le royaume dit Incaïque, n’avait pas plus de droits à porter ce nom que ne l’auraient eu ceux de Frédéric II et de Louis XIV à s'appeler : Frédérique et Louis quatorzième, car ils étaient composés de Prussiens et de Français.
C’est que le nom « Inka » n’avait rien à voir avec les peuples qui étaient Chimu et surtout Queshua. Et ce nom. en langue Queshua signifie Fils du soleil et appartient exclusivement à l'Empereur.
Et, depuis cette époque, des milliers d'écrivains en toutes langues éblouis par le nom : Inka ont complètement — sinon volontairement — oublié une culture qui, en 6 000 années d’existence, a donné à l’Amérique du Sud, un prestige mérité où, d’ailleurs, les Inkas n’avaient aucune part (2).
(2) Mon livre Chan-Chan la mystérieuse, avec de multiples documents photographiques, fut publié à Bruxelles, en feuilleton, durant deux ans, par le grand journal « Techniques nouvelles ». Diverses parties de cet ouvrage furent également publiées dans les tomes I et II des Relations du Congrès international des américanistes de Stuttgart et Munich en 1968, dont je fus l’un des membres.
Mais, comme Les Fils du soleil, il est inédit en France.
Au Pérou encore où, à plus de quatre mille mètres d’altitude en une région pratiquement inconnue, je découvris diverses pyramides à sept terrasses et un magnifique centre solaire avec autel de sacrifices sur lequel, avec un total manque de respect, je suis photographié, assis.
Comme on le voit, la Quête des dieux solaires présente parfois quelques aléas...
D'autant plus que, si l'on compte aussi mes séjours en Afrique comme en Orient, on peut estimer à plus de trente ans mes recherches et travaux, parfois sous les balles de bédouins ou les flèches des Indiens.
Et ce n’est pas ici le lieu de m’étendre sur les quatre jours durant lesquels, dans le haut Ouelle — au centre africain — je fus l’hôte de la secte cannibale des Hommes-Panthères où je montrai ma profonde ingratitude de l'excellente nourriture qui m'était fournie, en m’échappant quelques jours avant le somptueux banquet préparé en mon honneur et où je devais figurer comme pièce montée.
Voilà donc ce que, pour cette édition de A la poursuite des dieux solaires, je tenais à dire. Car, à notre époque de superconfort, où les « expéditions » disposent de camions climatisés, cuisines électriques, radio, lumières sur batterie, il convient que le lecteur sache que toute la science ne se rencontre pas au fond de bibliothèques, en copiant et recopiant des livres déjà publiés par milliers en toutes langués.
L’archéologie, l'ethnologie, quand elles s'intéressent au grand passé, sont des sciences de la nature. Il me souvient de mon premier prof et par la suite mon très grand ami, l'abbé Breuil, de l'institut, professeur au Collège de France et à l’institut de paléontologie humaine, et qui, à 80 ans, descendait encore dans des grottes à peine découvertes...
Hélas! de cette pâte, il n’y en a plus.
Pour moi, j’ai parfois risqué ma vie. Pour rien? Si, pour l’honneur!
C’est ce que, dans cette Quête», j'ai essayé de faire.
Dans un livre précédent (1), j’avais réparti la matière de mon ouvrage en deux parties principales. D une part, on y trouvait certains récits de mes premières expéditions dans l’extrême nord de l’Amazonie, région rarement explorée. Je racontais mes découvertes et je parlais de leurs relations avec l'Ancien Monde. D’autre part, mon livre comportait une tentative timide d’exposer une théorie que je proposais. J'étais assez sûr des conclusions, mais une documentation précise me faisait défaut.
(1) Les fils du soleil.
Un certain nombre de pages était donc consacré à l’exposé de faits bien connus appartenant à la préhistoire : peintures rupestres, activités des prêtres-sorciers, commerce de fétiches; je les plaçais dans le cadre de l'Atlantide, considérée comme le centre géométrique de territoires où s’étendait sa civilisation, car même des faits incontestables n’auraient pas été acceptables en eux-mêmes si on ne leur avait pas fourni une base commune.
On m’a reproché d’avoir procédé de la sorte. Peut-être mes critiques ont-ils raison, bien que je n’aie fait que suivre en cela l’exemple de maîtres tels que Capitan, et, plus particulièrement, Grenier.
Incidemment, je ne crois pas que l’on puisse arriver à des conclusions décisives en matière de race, comme ce fut le cas au début avec l’homme de Néanderthal et l’homme de Pékin, sans laisser dans une large mesure le champ libre à l’imagination.
Le présent ouvrage comporte le récit de quelques-unes de mes aventures lors de ma dernière expédition au cœur de l’Amazonie. Mais cette fois, j’ai relaté le résultat des expéditions du colonel Fawcett sur le fleuve Xingu, ceux du professeur brésilien Anthero Pereiro dans la région d’Itaquatiara de Inga, au nord-est du Brésil, l’expédition de l’officier de marine français Chaflanjou au Venezuela méridional, les découvertes du Dr Daniel Ruzo dans les Andes péruviennes, et aussi celles de Thor Heyerdahl dans l’île de Pâques.
Autrement dit, alors que dans mon précédent ouvrage, je racontais mes propres découvertes et je proposais mes propres conclusions, je parle ici des découvertes faites par mes nombreux confrères sans en interpréter les résultats, mais en les comparant aussi bien avec mes conclusions qu’avec les données scientifiques que contiennent les bibliothèques. Par exemple je mentionne les découvertes faites par Humboldt dans le sud du Venezuela, où il a trouvé deux immenses monolithes consacrés au soleil et à la lune, nommés Keri et Camosi : ces termes et leurs significations, selon Humboldt lui-même, ont été empruntés à la civilisation moabite de la Phénicie antique. Je me suis attaché aussi à relater les travaux des savants brésiliens : Annibal Mattos, Roquette Pino et Amoldo Cathoud, ainsi que ceux de l'Anglais H. Walter à Lagôa Santa : de tous ces travaux, il découle que l’homme était présent dans le centre du Brésil à la fin de 1ère pléistocène, en d’autres termes à une époque de trois mille à douze mille ans antérieure à notre ère.
Il va de soi que personne n’oserait affirmer qu'il ne commet pas d’erreurs. Mais lorsque mes découvertes cadrent parfaitement avec celles de P. V. Lund à Lagôa Santa, d’Anthero Pereiro au Parahyba du Nord, de Daniel Ruzo dans les Andes, de Thor Heyerdahl ou même des explorateurs en Arabie ou en Inde, il est difficile de ne pas conclure que la synthèse de toutes ces découvertes, identiques entre elles, ne saurait aboutir à des résultats tout à fait étrangers aux faits préhistoriques réels.
A ce sujet, il faut noter la dépêche suivante, reproduite par la presse internationale le 12 janvier 1959 :
Moscou : Selon une déclaration du savant russe E. F. Hagemeister, l'Atlantide se serait trouvée probablement dans la région des Açores et aurait été submergée voici environ douze mille ans. C’est cet engloutissement qui aurait permis au Gulf Stream de pénétrer dans les mers polaires et de faire fondre les glaces de l'hémisphère Nord, ce qui a mis fin à la période glaciaire.
Il paraît que l’on retrouve l’indication d’une période de douze mille ans dans les travaux de l'hydrologiste russe Ermolov, qui, en étudiant le fond des mers polaires, a découvert que les eaux de l’océan Atlantique y avaient pénétré il y a douze mille ans : les dates coïncident d’une façon surprenante.
Le journal soviétique Komsomolskaya Pravda ajouta également que onze mille cinq cent quarante-deux ans avant notre ère est apparu le calendrier à la fois chez les Assyriens, les Egyptiens et les Mayas, concordance qui pourrait révéler que d’importants événements se sont produits à cette époque dans l’histoire de ces peuples.
Il est évident que ces révélations sont d’un intérêt prodigieux pour le chercheur, et quelles nous permettront peut-être de faire enfin admettre scientifiquement qu’un continent connu sous le nom d’Atlantide a pu exister entre les Açores et Thulé. Si cela était, cela entraînerait la confirmation de l’existence du « centre géométrique » de certaines civilisations, centre dont on m’a reproché d’envisager la possibilité dans mon ouvrage précédent.
L’Atlantide s’est probablement étendue jusqu’en mer du Nord, si l’on peut ajouter foi aux déclarations du pasteur allemand Jurgens Spanuth, qui affirme avoir entrepris plusieurs expéditions sous-marines autour de l’île de Héligoland et qui déclare que ses découvertes cadrent exactement avec les descriptions rapportées par les Grecs prisonniers des conquérants nordiques, descriptions dont s’est servi Platon dans son Critias et dans le Timée.
Le pasteur Spanuth a également prétendu avoir retrouvé l’emplacement d’un temple, d'un château entouré d’un large mur et de plusieurs édifices en ruine qui ont encore près de six mètres de hauteur. Grâce à la présence sur les lieux d’un navire hydrographique allemand, il a pu mesurer la distance exacte comprise entre les deux extrémités du mur : neuf cent vingt-sept mètres (dans la description qu’il donne des remparts qui ceinturent la cité disparue, Platon parle de neuf cent vingt-cinq mètres).
L’Atlantide ne se retrouve-t-elle qu’ici? Que penser alors de la découverte récemment faite au Mexique de trente momies somptueusement parées, dans une caverne que l'on estime dater de douze mille à quinze mille ans.
Il apparaît donc incontestable qu’il y a
longtemps, très longtemps, l’Amérique a connu l'existence d une civilisation brillante et florissante dont nous ne savons pourtant absolument rien.
J’entends déjà rétorquer : « C’est impossible! Toutes les données que nous possédons sur la préhistoire concourent à prouver que la civilisation humaine se développe de façon continue, exception faite de certaines lacunes plus ou moins importantes. En conséquence, une civilisation supérieure ou égale à la nôtre n’aurait absolument pas pu exister autrefois. »
C’est pourtant possible. Comment raisonnerait de nos jours une fourmi si on lui demandait de décrire le palais de la reine Sémiramis? Que se passerait-il demain si une guerre atomique détruisait le monde? La race humaine laisserait-elle des traces? Oui, peut-être en Nouvelle-Guinée, au centre de l’Afrique ou dans les îles polynésien-nés, dans des régions où les habitants sont noirs, et où la civilisation moderne n’a pas encore eu le temps de se répandre; mais dans dix mille ans, quand les descendants de ces Noirs auront atteint un degré de civilisation égal au nôtre et voyageront à leur tour dans le cosmos, pourront-ils jamais admettre qu’une civilisation blanche identique à la leur ait pu exister?
Et si alors, par hasard, en creusant un puits, un simple maçon trouve un cylindre enterré par les savants des Etats-Unis d’Amérique et contenant des microfilms qui se rapportent à notre civilisation, quelle sera la réaction des savants noirs spécialistes de la préhistoire?
Quelle est la nôtre en ce moment? Nous ne savons même pas combien de périodes glaciaires se sont écoulées, quelles ont été leurs durées respectives, ni si une population humaine a pu voir le jour entre les époques de glaciation. Voyons ce que disent les plus grands spécialistes en la matière :
« Il y en eut huit... ou peut-être seulement quatre, suivant la théorie en vigueur, qui est plus ou moins acceptée. Quant aux périodes interglaciaires, les données les plus précises varient de plusieurs milliers à des dizaines de milliers d’années, selon l’expert que vous consultez. La période interglaciaire au cours de laquelle l’homme est apparu est encore sujette à caution, car s’il existe autant de théories que de savants, il n’y a aucune preuve.
Pourquoi donc refuser a priori d’accepter l’existence d’une Atlantide qui se serait étendue des Açores à la mer du Nord et aurait établi des colonies en Afrique et en Amérique? Après tout, d’où viennent les syllabes en Atl, As, Atl-Antes, Atl-Antilles que l’on retrouve dans tant de noms? On peut mentionner également les innombrables « Atls » qui abondent dans les anciennes civilisations du Mexique. Il faut bien qu’ils aient une origine! Qui l’a recherchée?
On ne croyait pas que Troie se trouvait à Hissarlik. On n’a pas accepté les découvertes d’Altamira. On a rejeté in toto les bases de la préhistoire élaborées par Boucher de Perthes et Lartet. Maintenant c’est à l’Atlantide que l’on refuse de croire, même si elle porte un autre nom, même si elle ne se conforme pas exactement aux traditions. Pourtant le célèbre Marcelin Boule, un des plus grands préhistoriens, était lui-même indigné de cette habitude de nier a priori, si courante en préhistoire!
L’histoire qui suit est l’examen rétrospectif, dans le temps et l’espace, à l’aide de documents confirmés, de la civilisation du dieu du soleil, la première qui ait éclairé la vie de l’humanité, et qui, sans aucun doute, sera, sous diverses formes comme celle du christianisme, la dernière à recevoir et consoler l’homme... à moins que le progrès scientifique ne les contraigne un jour à s’enterrer pour des centaines ou des milliers d’années afin d’échapper aux radiations d’une bombe X, Y ou Z.
Quand ce temps arrivera, n’ayant plus aucun disciple, plein de dégoût envers la race humaine, le dieu du soleil achèvera son cycle, et le monde touchera à sa fin.
Marcel HOMET
São Paulo, Brésil.
SUR LE TERRAIN DE CHASSE DES GAVIÔES
1 CHEZ LES GAVIOES
Avec sa courtoisie habituelle, le général de brigade Ararigboia, chef du F.A.B. (l'aviation militaire) de São Paulo, avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour faciliter le voyage que j'avais entrepris en vue de recherches plus poussées. J’étais maintenant prêt à partir malgré une mauvaise grippe. Le plafond de nuages était bas et gris, plutôt menaçant. Mais à l’instant où les moteurs démarrèrent, un clair rayon de soleil tomba sur l’avion. Les augures étaient favorables.
Mon plan initial était de commencer par Conceiçâo do Araguaya, mais à Porto Nacional, sur le fleuve Tocantins, j’appris des dominicaines françaises et de leur évêque, qui était aussi français et — ce qui est plus étrange — ancien lieutenant et tireur d’élite, qu’il y avait un père dominicain très compétent à Maraba. Je n’avais jamais entendu parler de cet endroit, et pourtant il n’était qu’à deux cent quarante miles; un saut de puce pour un avion du F.A.B.! Aussi y étais-je une heure plus tard.
Dès que je sentis le sable chaud sous mes pieds, et que, de la pirogue qui m’emportait lentement vers le village, je vis le haut feuillage des forêts de l’Amazonie agité par une douce brise équatoriale, et les eaux scintillantes du fleuve, je me sentis pleinement comblé. Je n’avais ni désirs ni regrets. J étais libre. J’étais en route pour visiter les Gaviôes, les Caiapos. Quoi qu’il m arrivât, je ne le regretterais pas, car j’étais là pour suivre les traces des anciens dieux du soleil, Crom et Râ.
Il y a une chose sur laquelle tous les explorateurs sont d’accord. Une fois que le premier pas est fait, on peut se trouver face à un typhon, trébucher dans un précipice, tomber entre les mains de cannibales ou dans les griffes d’une panthère : il est presque toujours possible de se sortir de telles situations. Le plus important est de faire le premier pas; ce qui était fait maintenant, et le temps était venu de dire : « A Dieu vat! » J'étais entre Ses mains.
Avant de commencer le récit de cette expédition, je dois dire quelques mots de ce qui avait précédé mon départ pour Itu-Piranga et le pays des Gaviôes.
Lorsque je me préparais à partir pour la région inexplorée qui se trouve à l’extrême nord de l'Amazonie, on n’avait cessé de me mettre en garde contre les piranhas. Cependant j'étais resté une année dans cette région d’une beauté sinistre et fatale, et, assurément j'ai vu des piranhas, mais contre toute attente ce fut moi qui les mangeai. Bien que je sois resté dans l'eau la moitié du temps, je n’ai jamais été attaqué.
Quand j’avais quitté Araguaya, on m’avait aussi dit de me méfier des cruels Caiapos qui sont parfois cannibales, des Gaviôes qui torturent, des piranhas voraces qui arrachent la chair des os, sans parler des serpents qui vous mordent, des panthères qui vous dévorent, des loups rouges, des gymnotus ou anguilles électriques, des torpilles... En bref, on avait dressé pour moi tout un catalogue d'être humains et d’animaux dont le moins qu'on puisse dire est que leur charme est douteux. Finalement, je commençais à me dire : dois-je vraiment faire face à tous ces périls pour découvrir les traces des dieux du soleil ? Cependant, je n’était pas plus tôt arrivé que je fus confondu de trouver des jeunes gens en train de se baigner sans prendre la moindre précaution.
— Et les piranhas? leur demandai-je.
— Ils sont totalement apprivoisés.
— Et les alligators? insistai-je.
Nul ne prit seulement la peine de me répondre.
Maintenant j’étais sur le point de visiter les Gaviôes, qui avaient une réputation terrifiante. En irait-il de même? Six pères capucins s’étaient rendus dans cette région en 1900. Ils avaient usé d’une méthode qui depuis est devenue habituelle : ils avaient offert des présents, attendu patiemment et réussi non pas, certes, à civiliser les Gaviôes, mais à obtenir la permission d'éduquer leurs enfants. Pendant ce temps, d’autres
Indiens d’une tribu voisine étaient venus à la mission.
Malheureusement ils commirent des erreurs. Un jeune Gaviôe fut puni assez sévèrement par un surveillant. L enfant ne dit rien, mais il rentra à son camp.
Le dimanche suivant, on était en train de célébrer la grand-messe à l’église; six capucins, quelques nonnes, des acolytes et une centaine environ de fidèles convertis y assistaient. Soudain, on entendit un terrible cri de guerre. Le corps couvert de peintures de guerre, la tête couronnée de plumes, et portant des haches de pierre, des massues, des arcs et des flèches, les Gaviôes assaillirent l’église. Lorsqu’on voit l'extraordinaire équipage de ces hommes, on comprend pourquoi la tribu a pris l’aigle pour totem. Quinze minutes après leur entrée dans l’église, des rivières de sang en coulaient dans toutes les directions. Il n’y eut pas un seul rescapé.
Depuis lors les Gaviôes ont farouchement résisté à toutes les tentatives de réconciliation. Ils ont à peu près trois mille guerriers mâles. Ils ont installé leur camp entre les fleuves Jacunda et Tocantins, et fait de leur mieux pour retenir l’invasion toujours croissante des chercheurs d’or et de diamants. Mais ils n’y ont pas réussi. Ils ont progressivement été obligés de se déplacer vers le nord, et afin de survivre, la tribu s’est fractionnée en plusieurs groupes.
Les Gaviôes-Krim se sont installés en bas d’une montagne, pas très loin du fleuve Jacunda. Un autre groupe, les Porkdejes, a construit ses malocas (villages) entre les rivières Praia Alta et Cametao, à deux jours de marche en direction du nord, de la petite base de pêche d’Itu-Piranga. Ils y sont toujours. C’est là que j’allais les chercher.
Dans l’intervalle, cependant, les Gaviôes avaient massacré les aventuriers les plus imprudents. L’année précédente, pour donner un exemple typique, plusieurs fonctionnaires brésiliens avaient perdu la vie, de même que leurs provisions et leurs armes avaient disparu... ainsi qu’un poste émetteur, que, pour quelque raison inconnue, les Indiens avaient emporté.
Bref, la situation devenait sérieuse. A la suite de ce massacre, un Brésilien qui était en complet désaccord avec la généreuse politique de pacification du maréchal Rondon, avait proposé d’envoyer un bataillon de troupes armé de mitrailleuses et d’en finir une bonne fois avec l'ensemble de ces voisins turbulents.
Toutefois, il lui était impossible d’affirmer de façon sûre et certaine que son bataillon serait capable d’apercevoir ne fût-ce qu’un seul des Indiens; car le monde de l'Amazone ne divulgue ses secrets à personne. C’est un fait que, cependant, de nombreuses personnes furent horrifiées par la proposition, et au tout premier rang de ceux-ci, les pères dominicains, qui obtinrent la permission d’agir de la façon qu’ils jugèrent appropriée.
J'étais donc maintenant sur le point de porter témoignage des premiers résultats de leur travail c’est-à-dire de la pacification relative des Porkdejes dont une partie avait été ramenée à Itu-Piranga alors que le reste continuait à vivre dans leur village, au milieu des terres de chasse des Krims qui sont restés complètement bravos. Le mot bravo signifie « sauvage » ou « cruel », bien que peut-être « implacable » soit une meilleure traduction. Les Indiens ne sont pas cruels dans le sens où nous employons d’ordinaire ce mot.
Cependant je savais que ce que je risquais personnellement était aggravé par un incident vieux de deux mois, l'attaque de deux chercheurs d’or par un groupe de Krims. Pendant que la fraction principale des Krims tenait les chercheurs d’or en respect au moyen de leurs arcs bandés, plusieurs autres les avaient dépouillés de toutes leurs possessions, et le plus surprenant était qu’ils n’eussent pas été tués.
Quand j’atteignis Itu-Piranga, le père dominicain me procura deux guides dignes de confiance. Un était un métis, moitié portugais, moitié indien, et l’autre était un pur Indien.
Les affaires en étaient à ce stade quand je quittai Maraba pour le maloca des Gaviôes récemment pacifiés dont le territoire est toujours enclavé dans celui des Krims, comme je l'ai dit plus haut.
Observant mes préparatifs de départ, les habitants d'Itu-Piranga se sentaient quelque peu concernés. A mon avis, le risque n était pas très grand, car la forêt était vaste, les bravos n’étaient pas nombreux parmi les Indiens, et notre groupe de trois était sans importance. D’un autre côté, je n’irais de toute façon pas à moins de cinquante kilomètres du campement des Krims, ce qui me donnait une certaine marge de sécurité, à moins, bien sûr, comme me le firent remarquer mes guides, qu’accidentellement nous ne nous trouvions face à face avec une de leurs expéditions. Car, bien que la forêt soit immense, les sentiers y sont peu nombreux, et chacun utilise les mêmes. Les flèches volent... et elles ne manquent jamais leur but.
Nous serions fixés dans peu de temps.
— Je suis prêt, dit mon guide principal.
— Je suis prêt, fit en écho mon second guide.
Nous emportions sur le dos des vêtements de rechange, nos provisions, un hamac, des moustiquaires et des couvertures, car il faisait froid, la nuit, dans la forêt. Nous portions à la main nos fusils et nos munitions. Je dis « nos fusils », mais seuls mes guides en avaient. Suivant une habitude que j'ai prise il y a bien longtemps, je ne porte jamais d’armes. Tout ce que je porte est une machete et un couteau de chasse.
— Nous sommes prêts, répétèrent mes guides; aussi, la machete dans la main droite, une boussole dans la gauche, je me mis en marche.
Nous marchâmes pendant une heure exactement en direction de l’est. Puis, soudain, le chemin se termina et nous empruntâmes les sentiers des Indiens. Ces sentiers sont fort différents des nôtres. Nous tracions notre chemin à la machete, et pas très facilement, car les feuilles et les branches poussent rapidement dans les forêts de l’Amazonie. Cependant, je me réjouissais de découvrir que je n’avais rien perdu de mon aptitude à vivre dans les bois. En théorie, mes guides me « guidaient », mais en fait je suivais le sentier par moi-même, sans me préoccuper de son étroitesse, et je n’avais recours à eux que quand nous rencontrions d’autres traces croisant notre route, laissées soit par des chasseurs, soit par les jaguars qui abondent dans ces parages. Le sentier était également souvent jonché de feuilles de palmiers, jetées par les Gaviôes pour cacher leur piste, ou d’une grande quantité de carapaces de tortues, des jabotis, une de leurs principales nourritures.
Il y avait aussi d'intéressants restes de campements. Les Indiens n’utilisent jamais de récipients pour cuire leur nourriture. Il ne la font pas rôtir non plus, mais ils emploient la même méthode que les Polynésiens et les Noirs de l'Afrique centrale : ils chauffent à blanc quelques pierres, sur lesquelles ils déposent la viande entourée de feuilles odorantes et recouverte d’une mince couche de terre. Il ne faut qu’une demi-heure pour qu’un succulent rôti soit prêt.
Un rôti succulent... Cela me rappelait un récit que m’avait fait quelques jours plus tôt Dom Luis Palha, le savant évêque de Conceiçâo de Araguaya.
Une semaine auparavant, Dom Luis était à Belem, capitale de l’Etat de Para. Il y avait rencontré un franciscain allemand, le Père Edmundo, de la mission Cururu, près de la rivière Tapajoz. Ce missionnaire venait de rentrer d’une expédition sur le rio Manuel, qui coule entre le Tapajoz et le Xingu, pas très loin du centre du Brésil, où j’allais me rendre dans un mois. Bref, le 5 septembre — remarquez la date — le Père Edmundo avait dit à Dom Palha que quinze jours plus tôt la tribu des Nambiquaras avait rôti un prisonnier qui avait été capturé. C’était là, avait ajouté le révérend père, un fait coutumier de cette tribu, alors qu'une autre, sur le Xingu, n était pas régulièrement cannibale, et ne mangeait que de temps en temps les prisonniers qu'elle avait réussi à capturer au cours de corn־ bats avec quelque autre tribu indienne. Il va de soi que cette information m’était très précieuse puisque mes explorations risquaient de m’entrainer au cœur même de ces parages...
Le sentier était malaisé; il montait et descendait. Des rochers et des racines perfides entravaient notre marche. Je ne cessais de trébucher. Plusieurs fois, même, j étais tombé de toute ma longueur sur le sol, heureusement sans me faire de mal. En huit heures nous couvrîmes environ dix-sept miles. Après quoi, nous fûmes obligés de camper. Il y avait deux raisons à cela. La première était que le bout de ma botte gauche avait été en partie arraché, et mon pied me faisait un peu mal; la seconde était que nous étions à moins de trois kilomètres d’un village de Gaviôes, et bien que ces Indiens vécussent sur un pied d’amitié avec les pères dominicains, il n’aurait vraiment pas été prudent d’arriver chez eux pendant la nuit. La moindre nervosité de la part des Indiens, qui sont toujours sur le qui-vive, et les flèches ne tarderaient pas à voler.
La nuit était délicieusement fraîche et calme, et il n'y avait pas un seul moustique. Le lendemain nous atteindrions le maloca. Nous écoutâmes avec une attention extrême. Nul chien n’aboyait, nul coq ne chantait, nul enfant ne pleurait. Le silence était parfait, presque sépulcral.
Maintenant, nous arrivions aux premiers jardins du campement. Au milieu, nous vîmes plusieurs tombes recouvertes de nattes jaunes tressées. Mais rien d'autre. Pas une âme. Apparemment, ce que nous avions entendu dire était vrai. Les Gaviôes de ce village s’étaient enfuis de crainte d’une attaque des Krims.
— Eh bien, dit un de mes guides, nous pouvons à n’importe quel moment nous retrouver nez à nez avec un bravo.
C’était une éventualité que je ne trouvais absolument pas réjouissante.
En face de nous, il y avait une clairière avec un groupe d’arbres : elle évoquait un épisode récent.
— Il y a quelques mois, dit mon guide, j’ai été le premier à rencontrer ces Gaviôes qui sont maintenant pacifiés. J’avais emmené avec moi un Indien rompu au dialecte local. Soudain un Gaviôe est apparu. Il nous a vus, s’est caché derrière un arbre et a bandé son arc. Je me suis caché derrière un autre et j’ai armé mon fusil.
« Alors mon compagnon a interpellé le Gaviôe, et lui a montré les présents que nous avions apportés. Soudain, il y eut un léger bruissement qui nous a fait tourner la tête : nous étions encerclés par sept Indiens, pointant vers nous leurs arcs tendus.
« J’ai senti la sueur couler sur mon front, continua mon guide, mais mon compagnon parlait toujours de paix, de l’amitié des Blancs et de nos présents. Et les sauvages se sont approchés peu à peu; ils ont accepté les cadeaux. Les relations étaient établies.
Pendant que mon guide parlait, je regardais autour de moi, mais il n’y avait rien d'intéressant. Les huttes étaient toutes semblables au modèle habituel de ces Indiens. Les tombes n’avaient aucune originalité, tout au moins à l’extérieur, et il était hors de question de pouvoir en examiner l’intérieur. Même mes guides auraient refusé de le faire, car ils savaient très bien que cela reviendrait à signer notre arrêt de mort.
Dans un coin cependant, je remarquai que, pour quelque raison inconnue, une tombe avait été profanée, et qu’elle contenait un squelette. Je m’empressai de dénicher un vieux journal, et j’enveloppai le crâne; quelques feuilles dissimulèrent les traces de ce larcin.
Quant au crâne, il présentait, comme toujours, les caractéristiques usuelles des races de Cro-Magnon : les orbites des yeux carrées et inclinées vers les tempes, les os des joues accentués, un menton proéminent et un crâne allongé, ou dolichocéphale. Je trouvai aussi une coiffure de chef, une trompette de guerre, et j’emportai le tout, ainsi qu’une hache de pierre que je découvris à côté du squelette.
— Allons-nous-en rapidement.
Il était grand temps, comme nous le verrons plus loin, que nous nous en allions, car les Krims nous avaient déjà aperçus.
Quatre heures de marche encore. Je tombai une fois de plus, et cette fois j’eus la malchance de casser la pointe de la machete que je tenais à la main.
Il fut alors temps de prendre le repas de midi. Nous avions tué un gros faisan, et nous nous mimes en demeure de le faire rôtir au bout d’un bâton. Avec une machete bien aiguisée, nous en détachâmes les chairs. Soudain une énorme sauterelle bondit au milieu de nous, au moment même où nous nous asseyions sur le sol. Puis un quatrième convive arriva. On entendit un hurlement, et le guide qui était accroupi près de moi bondit et me montra quelque chose de sombre qui glissait sans bruit sous les feuilles.
— Un jararaca!
Le jararaca est la plus dangereuse espèce de vipère noire. Il avait frôlé ma cuisse en suivant la sauterelle; laquelle, bien sûr, avait disparu. Tous trois, nous avions fait un bond en arrière. Quant au jararaca il avait été si effrayé par ce remue-ménage qu’il avait aussi disparu. Il ne restait plus rien, sauf le volatile rôti, qui était tombé sur le sol.
Après le repas nous commençâmes notre marche de retour. Mais bientôt, quelque chose nous intrigua : juste au milieu du sentier, nous barrant la route, était plantée une tige portant un épi de maïs! Or, nous étions bien certains qu’il n’était pas là quand nous y étions passés la première fois. Je questionnai mes hommes. Ils se regardèrent avant de me répondre.
— Signe d'indiens.
Signe d’indiens? Il y avait donc des Indiens dans les parages? Je n essayai pas d’approfondir la question, et nous continuâmes notre chemin. Une demi-heure plus tard, c’était une très forte liane qui était tendue au travers du sentier, et deux cartouches vides y étaient solidement attachées. Alors je compris : nous ne devions pas retourner au maloca sous peine de mort.
Une autre demi-heure plus tard, c’était une flèche brisée qui avait été déposée sur le sentier.
C’était un signe très net : nous étions observés de très près. Qu’auraient-ils fait s’ils avaient su que j’emportais une de leurs têtes?
Nous atteignîmes un lieu de campement près d’un agréable petit cours d'eau dans lequel nous fîmes trempette. Soudain, un de mes guides s’écria :
— Un Gaviôe!
Je bondis. Ce qu’il disait était absolument vrai, mais néanmoins cela se révéla être une plaisanterie. Près de nous, un aigle blanc et racé, dont les ailes étendues mesuraient plus d’un mètre, s’élevait dans les airs. Mais où étaient les Gaviôes qui nous épiaient de façon si assidue?
Mes guides pensaient évidemment à la même chose. Après dîner, dès la nuit tombée, un de mes guides enleva tous ses vêtements, prit son fusil et partit.
— Je vais chasser, nous expliqua-t-il.
Je compris. Je ne porte jamais d’armes, mais en cette circonstance l’autre guide me tendit son fusil chargé.
— Placez-le sous votre hamac, me dit-il, et gardez-le à portée de main. Il peut vous être utile, même si vous ne tirez qu’en l’air.
Lui-même sortit sa machete qui était merveilleusement aiguisée.
Nous laissâmes plusieurs bûches à demi consumées pour indiquer notre position à notre compagnon. Les heures s’écoulaient mais nous ne pouvions pas dormir. Vers 10 heures nous entendîmes un bruit de pas dans le lit de la rivière. Immédiatement nos deux torches électriques furent pointées dans la direction d’où venait le bruit.
— Ne tirez pas. C’est moi. Rien de neuf.
Maintenant nous pouvions dormir. Ce fut l’aube qui nous éveilla. La nuit avait été calme, douce et reposante. Il n’y avait pas de Gaviôes.
C’était la dernière étape de notre voyage. Nous n’avions plus que quatre heures de marche, et même pas vingt kilomètres à couvrir. Un jeu d’enfant pour nous, habitués comme nous l’étions à marcher dans les bois. Nous traversions une clairière.
— C’est ici, fit remarquer un de mes compagnons, qu’il y a deux mois, deux garimpeiros (chercheurs de diamants) ont été attaqués par les Krims, probablement les mêmes qui nous ont épiés et poursuivis ces deux derniers jours. Plusieurs de ces sauvages les ont immobilisés pendant que deux d’entre eux déshabillaient les deux Blancs. Ils ne leur ont rien laissé, sauf, ce qui est assez étrange, leurs armes, choses que d’ordinaire ils emportent.
— Et ils n'ont pas tué les chercheurs de diamants?
— Non. C’est très étrange. Ils attaquent souvent dans ces parages, ils pillent les fermes et volent les voyageurs. Ceux qui ne résistent pas sont épargnés. On a l’impression qu’ils ne haïssent pas spécialement les gens, par ici. Peut-être est-ce parce qu’ils respectent les pères dominicains. Mais au nord-est où l’on ne trouve que des fonctionnaires du gouvernement brésilien, ils ne font pas de quartier. Chaque fois qu’ils peuvent, ils es tuent, même si ça ne leur rapporte rien.
Je me mis en route le cœur léger, pour accomplir cette dernière partie du trajet. Je rapportais de très valables preuves, qui confirmeraient mes découvertes précédentes. Mais je ne prévoyais pas qu’il pouvait y avoir des lianes sur le chemin. A nouveau, je perdis brusquement l’équilibre, laissant échapper ma machete. Par malchance, le manche se coinça entre deux racines, la lame tournée vers le haut; je tombai juste sur son extrémité et me fis une entaille au flanc gauche, une entaille dont le trait oblique était dirigé vers mon cœur... Heureusement, la pointe de la machete s’était cassée la veille, et comme l’étoffe de ma chemise était très fortement tissée, la lame ne pénétra pas profondément; elle se contenta de couper l’étoffe et de me laisser une cicatrice de deux pouces. Le sang jaillit, mais la blés-sure était superficielle. Je l’avais échappé belle.
Que c'était stupide! Traverser les terrains de chasse d’indiens réputés parmi les plus féroces de toute l’Amazonie et ne pas les rencontrer, et au moment même où l’on s’en revient vers la civilisation, manquer de se tuer dans un accident ridicule! De toute façon, à midi nous avions atteint la rivière et notre voyage était terminé.
J’avais prévu d'abord de rester ici plusieurs jours pour me reposer, car il y faisait merveilleusement frais; mais comme je voulais retourner à Maraba prendre l’avion pour Conceiçào de Araguaya et que le F.A.B. rentrait de Belem le mercredi, je devais partir par le premier bateau.
A 6 heures du matin, je me trouvais donc sur la rive du rio Tocantins, mais le bateau qui devait m'emmener m’avait oublié. Par un hasard unique dans l'histoire des voyages sur l’Amazone, il était parti en avance. Je retournai à mon hôtel, si on peut l’appeler ainsi. Ma chambre était une espèce de petite cabine aux murs de bois contre lesquels il était dangereux de s’appuyer si l'on ne voulait pas se retrouver à l’extérieur. Quant au lit... Lorsque j’arrivai je trouvai le domestique à moitié blotti sous les couvertures.
— Qu’est-ce que tu fais ici?
— Ah! Senhor, la plus jolie petite poule de l’hôtel va toujours se fourrer dans les lits des voyageurs.
— La plus jolie petite poule! Ha! Ha! Nous al-Ions bien voir! Mais ça ne m’explique toujours pas ce que tu fais dans mon lit.
— Je cherche l’œuf, Senhor, l’œuf quelle pond ici chaque jour.
Bien sûr! Mais hélas, il n’y avait ni œuf ni très jolie petite poule dans mon lit. J’étais doublement déçu.
A 10 heures du matin, on vint me prévenir qu’un second bateau partait tout de suite, mais quand j’atteignis le débarcadère deux membres de l’équipage étaient en train de jouer activement du marteau sur un morceau de fer.
— Quelque chose s’est cassé, me dit le propriétaire, nous ne partirons pas avant demain.
De retour dans ma chambre, je défis mes bagages. Cependant, j’avais à peine eu le temps de finir mon déjeuner que les dernières nouvelles arrivèrent : nous partions tout de suite! Je me précipitai de nouveau... pour apprendre qu’en définitive le bateau partirait le lendemain matin à 6 heures.
Le plus étrange de l’affaire est que nous partîmes vraiment à 6 h 30!
Avant de quitter Itu-Piranga, je rencontrai pour la première fois un cacique ou chef de tribu, son fils et plusieurs autres hommes et femmes. Dans le village que je visitais, ils étaient les seuls — à peu près vingt en tout — qui eussent échappé aux maladies qu'apporte la civilisation.
C’est une chose étrange, que la plupart des gens qui viennent d’Europe ne savent pas; les Indiens ne connaissent pas la syphilis, la tuberculose, la variole ou la fièvre scarlatine. Ils n’ont jamais besoin de dentiste, ils ne souffrent pas de troubles digestifs, et ne savent même pas que l’on peut parfois avoir des ennuis avec son foie.
Et comme nous, les civilisés, sommes porteurs de toutes sortes de germes, et plus spécialement ceux de la fièvre scarlatine et de la grippe, dès que ces Indiens ont le plaisir de faire connaissance de notre civilisation, ils meurent. C’est pourquoi sur les quatre-vingt-cinq Gaviôes que les héroïques pères dominicains avaient réussi à civiliser, soixante étaient morts en quelques semaines. Notre civilisation, par conséquent, est prise dans un dilemme : abandonner ces régions extrêmement riches dont le Brésil a besoin pour assurer sa subsistance, et les laisser aux indigènes; ou bien civiliser ces derniers, ce qui revient à les tuer avec nos maladies.
Il est difficile de trouver une solution au problème. La majeure partie des morts, par exemple, est causée par des attaques fulgurantes de grippe qui abattent les Indiens dès qu’il entrent en contact avec la civilisation.
— Utilisez les vaccins! me dit un médecin.
Bien sûr, mais lequel? Au moment où nous réussissons à isoler le premier malade, à condition que nous ayons un docteur sous la main et un laboratoire pas trop loin, il est mort, ainsi que ses compagnons. Que pouvons-nous faire si nous ne savons rien du microbe en question?
Il y a pourtant une possibilité, bien quelle n’offre que peu de chances. Puisque, actuellement, les missionnaires sont les seuls qui soient en contact avec les Indiens, qu’on leur fournisse toutes les variétés possibles de vaccins, dont ils se serviront d’une façon empirique, se fondant sur les symptômes apparents de la maladie. Au lieu d’un pourcentage de décès de quatre-vingts pour cent, ce que l'on constate pour l’instant, nous pourrions descendre jusqu'à vingt ou trente pour cent, ce qui serait déjà un gain appréciable.
Avant mon départ, j'avais eu la possibilité d’établir un fait d’une grande importance pour moi. Dans un livre précédent, j’avais relaté le fait que les squelettes reposant en position de fœtus, squelettes du type Cro-Magnon, se trouvaient toujours à proximité de mégalithes, et souvent de pyramides. Ces dernières, dans de nombreux cas, et plus spécialement dans les Andes de l’Argentine, reproduisaient le schéma très exact (y compris les chambres intérieures) des pyramides d’Egypte.
Il y avait des mégalithes dans la région, c’était
un fait. Mais comme l’ouverture d’une tombe (même de celle d’un des Gaviôes soi-disant pacifiés) signifiait une mort immédiate, je songeais à d’autres moyens pour glaner des informations au sujet des coutumes funéraires. J’avais avec moi un moine français, un mystique de Paris, dont les beaux yeux semblaient contempler l’infini. Il était missionnaire, mais je l'aurais beaucoup plus facilement imaginé dans un couvent. Il offrit de jouer le rôle d’un mort, et sur-le-champ, deux Gaviôes se saisirent de lui. Sans plus de cérémonie, ils le couchèrent par terre, remontèrent ses jambes du mieux qu’ils purent, au moyen de lianes.
Puis ils placèrent une pierre rouge à côté de lui.
Je découvris donc qu’un homme qui vient juste de rendre l’âme est placé dans la position du fœtus et attaché avec des lianes pour garder cette position. Puis le corps est installé dans une tombe identique à celles que j’ai vues en Afrique de l'Ouest, recouvertes de bois en forme de pyramide. Cette pratique n’est pas toujours observée ici, puisque la forme pyramidale appartient plus vraisemblablement aux coutumes funéraires des Caiapos dans cette région.
Cependant il n'en reste pas moins que, d’une façon ou d'une autre, ces cérémonies sont de vagues réminiscences de celles qui s’attachaient aux anciennes religions du culte du soleil, puisque les pyramides, comme nous le savons, de même que les obélisques et les menhirs, représentent un rayon pétrifié du dieu soleil.
A Maraba, j’appris que le vol n’aurait lieu que le vendredi, et non pas le mercredi. Le F.A.B. est assez coutumier de ces retards à cause des précautions excessives qu’il prend, raison pour laquelle c’est un des plus sûrs moyens de transport au Brésil. Les neuf dixièmes des passagers ne sont que de pauvres hères, gens malades, paysannes avec leur bébé, vieilles gens allant visiter leurs enfants, et le reste à l’avenant; tous gens très simples, sans chaussures, souvent à moitié nus et à moitié morts de faim et effrayés de tout. Dans ces conditions, les officiers de cette ligne d’aviation militaire prennent même plus de précautions que les pilotes des lignes commerciales. Il font preuve de la même attitude charitable dans toutes les circonstances et ne prennent jamais l’air, sauf en de rares occasions, quand les conditions atmosphériques ne sont pas bonnes.
Une fois de plus, je fus l’invité des dominicains au couvent de Conceiçào de Araguaya. Je me suis toujours demandé, et je me demande encore, comment les cloîtres peuvent donner une telle impression de fraîcheur. Le thermomètre y indiquait trente-cinq degrés à l’ombre, et ne descendait jamais en dessous de trente-six. Pourquoi donc avais-je une impression de fraîcheur dans la journée, et avais-je besoin d’une couverture de laine la nuit? C’est un mystère, mais c’est un fait que, partout où habitent des moines et plus spécialement dans l’appartement de Dom Luis Palha, l’évêque dominicain, la vie d’un hôte est extrêmement agréable. J’en garde un merveilleux souvenir. Mais je suis un éternel vagabond, et la route m’appelait.
LA VALLÉE DE LA PEUR
Une fois de plus, je partais pour le « Pays de la Peur ». C'était un peu comme au temps où j’étais au Sahara et où j’allais à Tan-Ez-Rouf, qui a la même signification. Mais cette fois, je voyageais rapidement à cheval, à travers une forêt dense où pullulaient les jaguars, en direction d’une vallée hantée.
Le frère Lambezat, un dominicain, m’avait donné cette information. Il 'semblait que je serais à même d’y faire d’intéressantes trouvailles; toutefois, il ne m’avait pas dit que l'endroit était infesté de fantômes, mais seulement que je devrais faire preuve de fermeté de cœur. Mon guide, qui passait pourtant pour un homme courageux avait spécifié :
— D’accord, je vais avec vous, mais vous entrerez le premier.
On prétendait que, pendant des années, même au beau milieu du jour, on avait entendu chanter des coqs, mugir des vaches, battre des tambours, et qu’un terrible grondement, à moitié étouffé par des chants sépulcraux, retentissait parfois. Cette vallée, d’après le frère Lambezat — qui, soit dit en passant, était né à Alger et était un érudit en questions arabes — était un des sites les plus remarquables de l’ancienne civilisation du soleil. L’équilibre de la relation terre-mer y était aussi parfait que dans les anciennes civilisations de la Méditerranée.
— Tout cela s’accorde merveilleusement bien avec vos travaux, me dit-il.
Ce fut le couvent qui me prêta le cheval et la selle et qui me procura un guide. Notre départ était prévu à 7 heures du matin. Il en était 10 quand le guide arriva nonchalamment et demanda où étaient les chevaux. Je l’envoyai les chercher.
A 2 heures de l’après-midi, au moment où le thermomètre ne marquait pas moins de quarante degrés à l’ombre et où un orage avait toutes les chances d’éclater, nous partîmes. Nous voyageâmes à peu près une demi-heure aveuglés par un sable blanc très fin. Les pieds de nos chevaux s’y enfonçaient jusqu’aux sabots, ce qui rendait notre progression difficile, et la chaleur, réfléchie par le sable, augmentait la température déjà agréable jusqu’à cinquante-cinq degrés au moins. Puis nous traversâmes une forêt remplie de quantité de bambous et de bananiers sauvages, puis de palmiers sans fruits; il n’y avait plus d’eau. Un désert de feuilles sèches craquait sous le pas de nos chevaux.
Nous nous arrêtâmes pour la nuit, après avoir couvert plus de vingt kilomètres. Notre hôte, un petit fermier, était aussi chasseur de jaguars. Il en avait déjà tué treize, et tous de la même façon. Ses chiens poursuivaient la bête, qui, effrayée, montait à un arbre. Tout ce que le fermier avait alors à faire était de viser avec sang-froid; ce qui, pour un bon chasseur, est un jeu d'enfant. Néanmoins, en aucun cas il ne doit manquer son coup, car si le jaguar était seulement blessé, il sauterait, et ne manquerait pas le chasseur maladroit.
La nuit était calme et froide, mais avant d’al-1er me coucher, je fus obligé de soumettre ma peau à une véritable inspection, car dans cette région, les carapates rouges dont la morsure peut provoquer la gangrène, tombent de chaque branche. Malgré l’insecticide spécial dont je m’étais enduit avant de partir, un certain nombre de ces insectes s'étaient introduits à l’intérieur de mes vêtements, et ils risquaient de ne pas mourir sans avoir profondément encastré leurs têtes dans ma peau.
A midi le jour suivant, après avoir couvert près de soixante kilomètres, nous nous trouvâmes en face de la Vallée de la Mort. C’est un immense plateau jonché de rocs noirs, déchiquetés, sans un arbre ou même un buisson, avec seulement, par-ci, par-là, quelques cactus nopals dressant leurs têtes épineuses remplies d’une sève empoisonnée. L’impression était vraiment sinistre. On aurait presque pu se croire dans un autre monde.
Sur la gauche, on pouvait voir l’extrémité de la Sierra de Cadimé. Comme depuis le début du voyage nous suivions la direction nord-ouest, nous finîmes par découvrir deux misérables huttes de paille. Etait-ce bien la Vallée de la Peur?
Oui, le propriétaire des huttes la connaissait, mais il était perplexe. Au début, quand il était arrivé, elle était vraiment hantée. Lui-même avait entendu les cris, les chants, les hurlements et les gémissements. C’était trois ans plus tôt. Mais depuis qu’il s’était installé ici avec son bétail et ses volailles tous les bruits avaient mystérieusement cessé. Pourquoi? Il se le demandait lui-même. Et moi aussi, bien que cela eût l’avantage de faciliter mon travail.
Je me rendis tout de suite à la grotte dont m’avait parlé le frère Lambezat. Le sarcophage s’y trouvait, exactement tel que l’avait décrit Vallet, l’explorateur français. Mesurant 1,20 mètre de long et environ 80 centimètres de large, il semblait bien avoir été construit pour un enfant. Le fond était de pierre dure, mais les côtés paraissaient avoir été fabriqués en une espèce d’argile verte qui, avec le temps, avait acquis la consistance de la stéatite, à moins que la tombe n’eût été originellement faite de cette pierre.
Tout près, à environ un mètre, se trouve une sorte de boîte ou de coffre-fort, rond, assez profond, et fait de la même matière. Juste au-dessus, sur le plafond de la caverne, il y a un dessin gravé du soleil. Pendant longtemps, je suis resté perplexe quant à la raison d'être de ce coffre. Par la suite, je me suis rendu compte que ce n’était pas un coffre-fort, mais une copie plus ou moins exacte et en mauvais état du calendrier solaire découvert près de la rivière Wichita, près de Hot Springs en Arkansas et que c’était une représentation symbolique du soleil. La découverte dans une caverne de l’Amazonie d’un sarcophage dû à l'artisanat mexicain, et flanqué d’un calendrier solaire similaire à celui de l'Arkansas est une chose remarquable. Néanmoins, des savants français comme Vellard et Lambezat l’avaient prévu, le premier proclamant même qu’il y avait de nombreuses ressemblances entre les restes trouvés ici et ceux de Palenqué.


Autre fait curieux, la grotte a indubitablement été creusée par des mains humaines. Son axe est orienté du nord au sud, alors que l'orientation de la sortie est d’est en ouest; le sarcophage lui-même a également son axe principal orienté du nord au sud, et son axe transversal d’est en ouest. Je traiterai un peu plus loin son rapport avec des modèles grecs, ainsi que des mots tepelt (que j’ai mentionnés dans mon livre précédent) et waï, qui sont les racines de la plupart des termes religieux et des patronymes des Amérindiens de l’extrême nord du Brésil, où je fis ma première expédition. Ce ne peut être une ressemblance fortuite; il s’agit bien plutôt des éléments d’un solide dossier scientifique.
A l’extérieur de cette grotte se dressent des pétroglyphes, par centaines, ce qui est un des spectacles les plus extraordinaires qui soient. Qui plus est, ils sont identiques à ceux découverts par Vellard en 1930, à plus d'une centaine de miles d’ici, qui marquent sans aucun doute l’emplacement d’une ancienne ville depuis longtemps disparue (1).
(1) Voir Petroglyphs of the Araguaya Region par Pierre Vellard dans le Journal of the Society of Americanists, vol. XXIII, 1931.
Pour bien saisir ce qui précède, on ne doit pas oublier qu’aucune civilisation, quelle qu elle soit, ne place jamais ses tombes dans un endroit désert et à grande distance d’une ville. Même la Vallée des Rois en Haute-Egypte, que j’ai étudiée très en détail, n’était pas éloignée de la capitale; il en est de même pour la « Ville de la Mort » près du Caire. Donc, cette caverne, orientée conformément aux symboles antiques, cette urne funéraire et ces pétroglyphes, tout indique que, voici très longtemps, il y avait d’importants centres habités dans cette région. Soit dit en passant, c’est exactement le lieu où le colonel Fawcett désirait se rendre avant d’aller découvrir la célèbre ville dont il disait avoir une description complète.
L’endroit près de la Vallée de la Peur, qui est couvert de pétroglyphes, s’étend approximativement sur douze cents mètres carrés, ce qui est très inférieur à ce qu’a découvert Vellard.
Les pétroglyphes, très nombreux, ont une largeur qui varie en moyenne de trente à quarante centimètres, et ils présentent un creux en U ou en V d’environ deux centimètres et demi de profondeur, celle-ci étant la même sur toute la surface.
La patine du creux des dessins est absolument identique à celle de la roche qui les entoure, ce qui dénote une grande ancienneté. Au Sahara, on estimerait que cela remonte à huit mille ans avant notre ère. Un grand nombre de pétroglyphes présentent des formes qu’on considère généralement comme méditerranéennes; celle qui prédomine est le serpent cosmogonique. Celui-ci a plus de quatre mètres et demi de long et est accompagné bien évidemment d'un disque solaire, entouré de trente-cinq flammes, le même nombre que sur celui qu’a découvert Vellard à cinquante kilomètres d’ici.
Le fait le plus surprenant est que le nombre trente-cinq, ou trois plus cinq, soit huit, est prophétique de désastre en Asie. Le retrouver dans l’Amazonie, devant l’entrée de la vallée « hantée », revêtait une signification profonde qui me frappa.
Il y avait aussi un grand nombre de croix, des croix de Malte, des croix gammées (svastikas), d’anciennes croix grecques, et diverses images comme on en trouve à l'île de Pâques et sur le bas-relief d’Itaquatiara de Inga, au Brésil septentrional; c’est également le principe des Sémites, ainsi que celui de la sagesse indienne, avec Baal en forme de lotus. Comme à l'île de Pâques, il y a de nombreuses spirales, parfois doubles, et presque toutes fermées, l’une d’entre elles étant la copie exacte du Disque de Phaestos.
Naturellement, Râ, la déesse du soleil, n’est pas absente. Remarquez que je parle de cette divinité du soleil au féminin. Il est connu qu’autrefois, le soleil était considéré comme une déesse, et la lune comme un dieu. Le culte du soleil, sous le nom de Râ, était une des religions les plus étendues, puisque nous la retrouvons de Polynésie jusqu’en Tartarie, en passant par les Andes, le Brésil, le bassin méditerranéen et l'Egypte où il était extrêmement célèbre, sous le nom d’Amon-Râ.

On peut également trouver des inscriptions en relation avec les civilisations du soleil et du phallus — qui est toujours représenté par le serpent — à environ soixante miles de Conceiçâo de Araguaya. Elles présentent des spirales de trois à sept cercles, des étoiles, un grand soleil avec trente-cinq flammes, et des portraits de cervidés identiques à ceux de l’Europe magdalénienne. Il y a aussi de nombreux autres animaux des temps préhistoriques.
De l’autre côté, à environ trois cents kilomètres de Conceiçâo, sur l'Araguaya, se trouve une petite île en amont de Santa. C’est l’endroit même vers lequel se dirigeait Fawcett quand il disparut. Là, un énorme rocher plonge tout droit dans le courant. Sur ce rocher, on peut distinguer des dessins de rennes du type magdalénien, ainsi que le classique symbole de la main, souvent associé aux centres cultuels découverts en France. (J’ai aussi trouvé le symbole de la main à Cadimé.) Et enfin, il y a le soleil des quatre saisons, celui qui est partagé par deux diamètres égaux.
Ce n’est pas tout. Sur le fleuve Tocantins, à peu près à deux cent quarante miles au nord-ouest de Conceiçâo, on peut trouver des hiéroglyphes représentant le phallus, divers motifs identiques à ceux de la grotte de Lascaux, avec le Disque de Phaestos, identiques à ceux d'Inga, et aussi à ceux de !ancienne civilisation des Sumériens en Mésopotamie.
Il faut noter un fait curieux. Les inscriptions que l’on trouve sur le cours supérieur du fleuve Tocantins comportent des caractères qui font nettement penser à l’écriture cunéiforme. Est-ce une coïncidence? C’est très possible. Néanmoins c’est étrange, et on tend à supposer qu’ici a fleuri une civilisation identique mais plus récente. Comme si les Phéniciens étaient venus en Amérique, ce qui est loin d’être impossible.

De tout cela, aussi bien que de mes découvertes dans la grotte de Formosa dans l’Etat de Goyas, il appert que diverses inscriptions, libellées en écritures méditerranéennes et découvertes dans l’Amazonie, sont véritablement liées à l'époque du pléistocène supérieur, qui, en Amérique du Sud(l), pourrait remonter à huit ou dix mille ans avant notre ère.
(1) Voir les découvertes de P. Vellard en 1935.
A cet égard, j’ai fait, à Cadimé, une découverte extrêmement intéressante qui donne la possibilité de dater les pétroglyphes de la région avec une exactitude convenable : les restes pétrifiés d’un mégathérium. Les fossiles de mégathériums sont tout à fait communs au Brésil, et un des mieux conservés a été retrouvé en mars 1951 par le Pr Braga Hardi, au nord-est du Brésil. Or, parmi les glyphes de Cadimé, qui ont environ douze mètres de longueur, j’ai découvert les traces pétrifiées d’un grand animal dont les empreintes avaient vingt-cinq centimètres de diamètre.
Pour étudier ma découverte et établir des corn-paraisons, j’ai fait marcher mon cheval sur une couche de sable pour obtenir des empreintes. Ce mégathérium devait avoir plus de quatre mètres trente de long et deux mètres et demi de haut, dimensions qui sont exactement celles que le professeur Hardi attribue à sa découverte. Ce qui est encore plus étonnant, c’est que les hommes qui vivaient à la même époque que le mégathérium ont laissé des images de l’animal à côté de ses restes. Bien que nous ne puissions savoir quelles sont les dates limites exactes de l'existence du mégathérium en Amérique du Sud, les découvertes faites à Lagôa Santa, au Brésil, et d'autres faites en Argentine, nous conduiraient à penser que nous avons affaire à des restes qui datent de 10000 à 12000 avant J.-C. Aussi les glyphes qui sont indéniablement de la même époque que les dessins de mégathériums, doivent-ils aussi remonter à quelque 10 000 ans avant J.-C.
Ainsi tout coïncide. Dans cette optique, le fameux bas-relief trouvé à Itaquatiara de Inga est des plus intéressants, car il souligne les relations qui existent entre mes découvertes aussi bien présentes que passées et celles du Dr Ruzo dans les Andes.
DE NOUVEAU LA ROUTE
Je me dirigeais maintenant vers le Rio das Mortes, le fleuve des morts au nom poétique... Mais rien n’est aisé en Amazonie. On m’avait conseillé de me rendre dans un petit village nommé Araguacema, où, à ce qu’il paraissait, j’aurais plus de chances de trouver un bateau remontant l'Araguaya; j’y étais parvenu en un quart d’heure de vol. L’endroit n’est pas exactement ce que l’on peut appeler enchanteur; cependant, connaissant l'hospitalité brésilienne, je commençai par chercher le maire. Comme toujours, je fus reçu de la façon la plus cordiale, et on me conduisit à la « pension » du village. Je devais apprendre plus tard que des ordres avaient été donnés pour qu’on ne me présentât pas de note quand je partirai.
Je passais la plupart de mon temps à la Char-queada Santa Maria de Araguaya, ou si vous préférez aux abattoirs, lesquels approvisionnent dans une grande mesure la capitale de l’Etat de Para, Belem, qui est à six cents miles d’ici. Un abattoir à six cents miles de la ville qu’il dessert? Au Brésil, c’est ainsi. Les distances sont énormes et les moyens de communication souvent rudimentaires. Si le bétail devait faire cette marche épuisante qui durerait plus d’un mois cela signifierait une perte pour les propriétaires et la qualité de la viande serait diminuée. Aussi, on construit les abattoirs dans les régions où il y a des centaines de milliers de têtes de bétail, on achète deux ou trois avions du type Curtiss, qui transportent cinq tonnes de viande de bœuf chacun, et ils font deux ou trois voyages par jour. Le problème est ainsi résolu. Et c’est ce qui se passe à la Charqueada, dont le nom vient de char que, la célèbre viande de bœuf séchée et fumée que l’on trouve rarement de nos jours.
Je passai là huit jours merveilleux avec le directeur, et dès qu’il put arranger mon départ sur un de ses bateaux, je partis en direction du Rio das Mortes. Au moment de partir, j’eus une autre surprise : le bateau était chargé de provisions pour plus d’un mois, et il n’y avait rien à payer. Quand j’essayai de régler mes dettes à la pension, je découvris que j’avais deux hôtes rivaux, le maire et le directeur de la Charqueada.
— Rappelez-vous que, quoi que les autorités racontent, me dit le maire comme nous nous serrions la main en signe d’au revoir, une grande partie des Caiapos chez qui vous vous rendez sont encore cannibales. Et méfiez-vous aussi de la maladie que nous appelons « l’eau sauvage » (penfigo foliaceo) qui cause une desquamation générale : au bout de quelques mois, les malades sont complètement dépouillés de leur peau, ils s'effondrent sur place et meurent dans d'atroces souffrances.
— Et quel en est le remède?
— On ne le connaît pas encore.
— Quelle perspective réjouissante! Et à propos, mon cauchemar particulier, les piranhas?
— Les piranhas? Jusqu’au Rio Tapirape ils sont apprivoisés, mais quand vous atteindrez ce cours d’eau, restez sur vos gardes. Ne mettez pas votre main dans l'eau d'un seul des trois cent cinquante lacs que vous traverserez. Vous le regretteriez.
Un dernier mot d'Araguacema : la campagne électorale y battait son plein; l’un des candidats s'appelait Prudente et l'autre Epilogue! On aurait pu croire que le père de ce dernier avait appelé son fils aîné Prologue et qu’il avait continué ainsi jusqu’à Epilogue; et la chose la plus étrange, c’est que c'était vraiment son dernier enfant!
MEURTRIÈRE AMAZONIE
L’Amazonie n’est pas un pays pour touristes, et encore moins pour les simples curieux. Quand je quittai Charqueada Santa Maria, j’emportai avec moi un tas de journaux qui venaient d'arriver par avion. Et je lus :
Folha do Norte (Journal du Nord), Belem, le 15 septembre 1958,
PANIQUE DANS LA FORÊT
Les trente-deux membres d'une expédition envoyée par le service pour la protection des Indiens, sous les ordres de l'inspecteur-chef Mirelles, ont disparu. La plus grande partie de l’expédition avait installé une base près de Candona, l'île où ils devaient reprendre contact avec le cours supérieur de la rivière Iriri.
Et, dans le même journal, à la date du 16 septembre 1958 :
La disparition d'une partie de l'expédition envoyée par le service pour la protection des Indiens, en vue de la pacification des Indiens Caiapos, a soulevé une grande inquiétude. L'inspecteur général étudie un plan pour envoyer des secours à la recherche des hommes qui ont disparu.
Ces nouvelles me laissèrent quelque peu perplexe. En fait, malgré la généreuse maxime de Rondon « mieux vaut être tué par les Indiens que les tuer », ces trente et quelques envoyés étaient lourdement armés. Ils ne se seraient pas laissé massacrer sans réagir. Et pourtant ils avaient disparu sans laisser aucune trace dès l'instant où ils avaient mis le pied sur le territoire des Caiapos. Ce qui paraît invraisemblable...
Le 20 septembre, je me dirigeai vers l’embouchure du Rio das Mortes, près du territoire des Indiens Chavantes dont la réputation n’est pas très bonne. Après cela, je devais traverser la Sierra de Roncador, également en pays Chavantes, pour atteindre les Tapirapes, sur les rives du fleuve du même nom. Et enfin, je serais obligé de pénétrer à l'intérieur du territoire des Caiapos, à un endroit proche de celui où avait disparu le colonel Fawcett, et peu éloigné de celui où ces hommes avaient été portés disparus.
Chacun était stupéfait de voir que je n’avais pas la plus petite arme. J’avais seulement ma machete et mon couteau de chasse. Mes guides étaient évidemment armés, mais nous n’étions que trois en tout, et bien sûr, je devais envisager l’éventualité de leur abandon en cas de difficulté; c’est du reste ce qui arriva bel et bien.
Cependant d'après les papiers du colonel Fawcett qui avaient été retrouvés et d'après certains autres que j'avais moi-même collectionnés, je savais qu'un grand nombre de sites associés à la civilisation du soleil se trouvaient justement là, dans le territoire des Caiapos. Il me fallait donc continuer sans tenir compte de ce qui était arrivé à ce colonel vingt-cinq ans auparavant, ou aux trente-deux hommes, une semaine plus tôt.
Et, en
outre, il me fallait toujours affronter l' « enfer vert ».

CHEZ LES INDIENS TAPIRAPES
L’embouchure de la rivière Tapirape est ravissante. A droite s’étendent en chapelet des centaines de lacs parsemés d’îles rocheuses avec des plages de sable fin où s’inscrivent des traces de jaguars et de myriades d’alligators, sans oublier celles des fameux sucurijus (anacondas). Ceux-ci peuvent mesurer plus de soixante pieds de long et avaler avec aisance un bœuf entier de taille imposante. Chaque objet se reflète à la surface paisible de ces eaux d'un bleu tendre et l’ensemble compose un tableau idyllique.
Pour le moment, j’étais installé dans la hutte d’un chef âgé qui fumait une curieuse pipe droite ressemblant à un cigare terminé par une extrémité bulbeuse. Mgr Luis Palha de Conceiçâo m’avait parlé des étranges coutumes des Tapirapes. Cet évêque, qui était à la tête de tous les dominicains de la région, avait étudié à Lyon, en France, parlait un français impeccable, et était un authentique savant, qui de plus avait à sa disposition toutes les archives de ses prédécesseurs dans cette région. Ce qui signifiait que pour les questions de sociologie amérindienne, son opinion avait force de loi. Il partageait toutes mes idées à propos des civilisations solaires disparues. Il avait incontestablement plus de chance que moi, car il n’avait à craindre aucune critique : il était évêque. Il me parla des vieilles traditions et m'envoya voir un sorcier susceptible de me donner des informations sérieuses et au plus haut point intéressantes.
— Les Tapirapes n’existent plus, me dit le vieil Indien; peu à peu la tribu a fondu. Le dernier massacre a eu lieu il y a plusieurs années, sous la direction d'un terrible guerrier Caiapos, le grand chef Krumare. Et depuis la tribu s’est trouvée réduite à rien. Nous comprenons que nous sommes sous le coup d’une malédiction sacrée.
— Une malédiction de Dieu?
— Oui. Au commencement du monde les Tapirapes vivaient au fond d’un grand lac, à travers les eaux duquel rien ne pénétrait, si ce n’est les rayons de leur dieu, le soleil, par un trou au milieu du lac. Ils ne connaissaient ni la maladie, ni la mort, ni le malheur. Tous jouissaient d’un bonheur parfait.
« Cependant, un jour, un des fils de notre cacique commit un péché et tomba malade. Les Tapirapes étaient troublés et stupéfaits car ils ne savaient pas ce qu’était cette maladie. Ce fut alors, dans cet état de désespoir, que deux jeunes hommes, qui avaient vu le trou au centre du lac, par lequel passaient les rayons de leur bienfaiteur, le soleil, eurent l’idée d’aller à lui et de lui demander conseil.
« Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils grimpèrent à travers le passage, sortirent du lac, et commencèrent à marcher sur terre. Bien sûr, ils avaient emporté leur arc et leurs flèches...
Le vieil homme ne m’expliqua pas quelle était !utilité de ces armes pour les Tapirapes au fond du lac.
— Dès le premier instant, ils furent déconcertés et stupéfaits, car rien ne les avait préparés à ce qu’ils voyaient maintenant. Cependant dès qu’ils virent un cerf passer, ils bandèrent leur arc.
« — Que vos flèches ne volent pas vers moi, s’écria l’animal, car je sais pourquoi vous êtes venus, et je vous conduirai à l’endroit où se trouve le véritable feu liquide qui sauvera le fils de votre cacique.
« Les jeunes gens continuèrent leur chemin... Quand ils arrivèrent près d’un grand arbre, le cerf leur dit de grimper jusqu’à la plus grosse branche et de prendre le liquide qu’ils trouve־ raient là. C’était du miel.
« — Que le malade en mange, continua l’animal, il contient un principe extraordinaire qu’il doit au soleil et qui guérit toute maladie.
« Les jeunes hommes retournèrent au fond du lac, firent manger du miel au malade et il se rétablit.
« Mais, continua mon conteur, les voyageurs ne purent s’empêcher de parler de ce qu’ils avaient vu. Toute la population, excitée par leur compte rendu, voulait y aller. Alors le grand prêtre intervint.
« — Je sais, dit ·il, ce que vous verrez. Mais les apparences sont trompeuses. Il est vrai qu’ici l’on vous garde dans l’ignorance du monde, et que là-haut vous apprendriez beaucoup de choses; mais ici, continua le grand prêtre, vous êtes à l’abri de la mort, tandis que sur terre règnent le mal et la mort. N’y allez pas! Je vous interdis d’y aller.
— Empêcher les jeunes gens de faire des folies, dit le vieil Indien, est tout à fait impossible.
En conséquence, chacun, jeune homme, femme, enfant, vieillard, voulut grimper à travers le passage et aller sur terre.
« Le grand prêtre était hors de lui. Il essaya de les suivre et de les retenir. Mais son ventre était trop gros, il ne put passer. Aussi, du fond du trou, seul et abandonné, il maudit son peuple.
« Pendant ce temps, les Tapirapes vagabondaient. Les arbres en fleurs, les rivières coulant entre des rocs étincelants, tout les ravissait. Cependant, un jour, un jeune homme vit un arbre mort en train de pourrir. Un peu plus loin, se décomposait un animal mort dont la carcasse emplissait l’air de puanteur. Alors ils se souvinrent des prophéties du grand prêtre et voulurent retourner à leur lac. Mais un grand serpent se dressait au bord du trou, qui leur dit :
« — Maintenant vous avez vu le monde. Maintenant vous savez beaucoup de choses. Vous ne pourrez jamais retourner à votre lac.
« Et donc, me fit observer mon compagnon, la prophétie s’était accomplie.
Ce conte produisit sur moi une forte impression. Que cette histoire fût authentiquement précolombienne, sans aucune influence des prêtres qui étaient venus avec les conquistadores portugais ou français, cela m’était garanti par l’évêque. Mais au delà au folklore, elle m ouvrait des horizons insoupçonnés. En vérité, comme me récrivait un peu plus tard un dominicain, savant et théologien très érudit en questions amérindiennes, « de nombreuses théories philosophiques, sociologiques, ethnologiques, et même théologiques devraient être révisées ».
Quelques jours plus tard, je décidai de continuer mon voyage en direction du Rio das Mortes et de laisser de côté mon étude des Tapirapes jusqu’à mon retour, car ils étaient les seuls à pouvoir me fournir des guides qui me conduiraient jusqu’à leur ancienne contrée, qui est maintenant terrain de chasse des Caiapos.
On se demande naturellement pourquoi une rivière, apparemment normale, porte un nom aussi sinistre que celui de Rio das Mortes : il y a à cela deux raisons. Pendant des siècles, une puis-santé tribu d’Amérindiens appelés les Chavantes, a emprunté cette rivière, et même maintenant, ils font de fréquents raids dans ses environs. Mais la principale raison de cette dénomination, la voici.
Un jour, les habitants de l’embouchure de la rivière, qui autrefois s’appelait Manso ou « paisible », virent flotter de nombreux cadavres humains à la surface des eaux. Naturellement, ils furent remplis d’horreur et se préparèrent à fuir devant une attaque des Chavantes. Mais, pour une fois, ces derniers n’étaient pas responsables de ces morts. Ceux-ci n’étaient que le résultat d’une bataille interne entre deux factions de prospecteurs qui cherchaient de l’or et des diamants le long d’une rive (et personne ne sut jamais si cette haine avait pour origine une rivalité pour l’or ou pour une femme).
Suivant les coutumes amazoniennes, une telle querelle se règle à coups de revolvers ou de fusils. Puis les vainqueurs jettent les cadavres à l’eau.
Le nom de rio Manso disparut et fut remplacé par celui de Rio das Mortes, ou Rivière des Morts.
J’arrivai enfin à un endroit appelé Mato Verde (ou Bois Vert). Quel pays magnifique que le Mato Grosso (Grand Bois)! J’ai traversé de long en large de nombreux pays, mais je n'ai jamais vu une telle féerie de couleurs, une telle variété d'animaux. On y trouve des araras, énormes perroquets multicolores; des myriades d’oiseaux dont les ailes semblent constellées de diamants; des essaims de minuscules perruches qui jacassent sans cesse et, en un instant, peuvent transformer l’arbre le plus terne sur lequel elles se posent, en un bouquet étincelant. Il y a aussi des onças ou jaguars, tachetés ou noirs, des alligators, d'énormes loutres, des antilopes, des cerfs dont les hordes ont de vingt à cinquante têtes, des loups rouges, des sangliers, des autruches miniatures, des hérons, des faisans, et une foule d’autres animaux. Tout cela forme un kaléidoscope de couleurs éternellement changeantes, animées et variées.
Avant d’atteindre le Mato Verde, nous rencontrâmes un groupe important de Carajas, qui campaient, selon leur habitude, sur une rive sablonneuse. Ils ne sont pas civilisés, mais ils sont tout à fait inoffensifs. Nous leur achetâmes des peaux d’alligators et du poisson. Les hommes mesurent en général — du moins dans ce groupe — de cinq pieds huit pouces à six pieds (environ 1,80 m). Ils ont, pour la plupart, le nez aquilin, et leurs cheveux sont fins et bouclés. Les os des joues sont légèrement proéminents, leur peau est bronzée, et la couleur de leurs yeux varie d'un bleu clair à un bleu sombre, cet ancien bleu des vitraux des cathédrales dont nous avons perdu le secret.
Je fus assez surpris par leur apparence; on m’assura que ce n’étaient pas de purs Carajas que j'avais rencontrés, mais plutôt des Javaehs, un nom auquel je n’attachai pas d’importance sur le moment.
Les villages du Mato Verde représentent typiquement la plupart de ceux du bassin de l’Amazone. Il n'y a ni maire, ni policier, ni officiel, ni bureau d’aucune sorte. L’« hôtel de ville » est à quelque trois cent soixante-dix miles, ainsi que le commissaire de police. Bien sûr, il n’y a ni docteur, ni infirmière, ni médicaments disponibles.
C’est Γ« Ouest sauvage » d'autrefois, dans tout le sens du terme. Cependant il y a une chose ici qui n'existe nulle part ailleurs : à moitié nus et sans chaussures, mal nourris, ressemblant plus à des animaux qu’à des êtres humains, on peut voir des dizaines d’enfants, garçons et filles se précipitant vers les écoles qui ont été ouvertes avec des moyens de fortune. Au Brésil, la soif de connaissances est intarissable, surtout dans l’intérieur, où la politique ne touche pas les jeunes. Et cette soif de connaissances sera le fondement de la future grandeur de cette vaste république sud-américaine.
LA QUÊTE DU COLONEL FAWCETT
Les pétroglyphes trouvés au Brésil permettent de supposer que, probablement à la suite de relations avec le Moyen-Orient, ou peut-être en héritage d’une civilisation encore plus vieille, les hiéroglyphes anciens qui y ont été découverts ont été remplacés par l'alphabet phénicien.
La réponse à la question de l'origine des Amérindiens, et peut-être de celle du monde préhistorique, sera évidente sans que subsiste le moindre doute, le jour où les cités antiques (de la civilisation solaire) seront retrouvées et ouvertes à la recherche scientifique.
Car je sais que ces villes existent.
Colonel Percy Fawcett.
Si Fawcett savait que les ruines des anciennes cités existaient et que ces villes étaient dédiées au soleil, et s’il a risqué sa vie pendant des années d’efforts pour découvrir ces villes, du moins a-t-il eu deux successeurs : Raymond Maufrais, qui a cherché dans la région des monts Tumuc-Humac la ville dont parle Sir Walter Raleigh, et moi-même, qui ai entrepris l'expédition que j’ai racontée dans mon livre précédent.
Percy Fawcett a disparu sans laisser de traces; Raymond Maufrais a disparu sans laisser de traces(l); quant à moi, l’épuisement de mes hommes, les diverses maladies qui les attaquèrent, les accidents, les noyades évitées de justesse, et la nourriture insuffisante m’ont obligé à m’arrêter quand je n’étais plus très loin de mon but. La recherche des anciennes civilisations solaires en Amazonie n’est pas une entreprise facile.
(1) Du moins officiellement, car dans certains cercles français, on prétend que Raymond Maufrais n'est pas mort à l’endroit où son carnet de notes a été retrouvé. Personnellement, j’ai été en mesure de déterminer l’endroit où il voulait se rendre, en Guyane française, et c'est là qu’il se trouve, mort ou vivant.
Ainsi Fawcett recherchait réellement les villes des adorateurs du soleil, les cités sœurs de Tiahuanaco, Cuzco, Tenochtitlan, Thèbes, Memphis, Zimbabwe, et les ziggourats. Comme il l’a écrit dans son carnet de notes, il savait qu’elles existaient dans la région de l’Amazonie, et il avait marqué leur emplacement sur le plan de son expédition. Entre les rivières Xingu et Araguaya, écrivait-il (c’était là que je me trouvais en ce moment), il y a d'étranges choses. Ce colonel britannique devait avoir une connaissance très précise des endroits par lesquels il allait passer.
Mais en fait, par où devait-il passer? Le mystère reste profond. Si jusqu’à maintenant toutes les recherches se sont révélées vaines, c’est tout simplement que ceux qui les ont entreprises, n'ayant aucune base de départ, se sont évertués à suivre, dans une jungle impénétrable, les traces d’un homme dont personne ne pouvait ou ne voulait dire quoi que ce soit. Et si étrange que cela puisse paraître, personne ne s'est posé la question : pourquoi le colonel Fawcett, recherchant une ville qu'il pensait être située à 11° 30׳ Sud et 42° 30’ Ouest, est-il parti d’un point situé à 16° Sud et 56״ Ouest pour remonter à 6” Sud et 48״ Ouest, puis redescendre à 12° Sud et 37’ Ouest?
C'est une anomalie flagrante à laquelle un explorateur — et expert en géodésie — comme l’était le colonel Fawcett était incapable de se livrer par erreur. S’il a décidé de faire ce voyage selon cet itinéraire, ce n’est pas par hasard. Et dans ce cas, nous sommes bien forcés d’admettre qu’il ne l’a pas entrepris uniquement pour découvrir « sa » ville, mais qu'il comptait trouver en chemin d’autres centres de civilisations préhistoriques, dont il connaissait les emplacements exacts, connaissance qui s'est perdue.
Ces sites étaient ceux-là mêmes que j ’allais vi-si ter. Même de nos jours ces régions ne sont pas entièrement pacifiées, il est donc bien évident qu’y pénétrer en 1925 était signer son arrêt de mort, ainsi en fut-il de Fawcett.
Dans la région où je me trouvais maintenant, on avait découvert quelques années plus tôt des os que l’on avait attribués à Fawcett. Mais après avoir procédé à diverses mensurations, on eut la preuve que le squelette trouvé n'était pas celui de l’explorateur britannique. J’ai pu discuter avec un de ceux qui avaient fait la découverte de ces restes, un explorateur de l’Amazonie, Leonardo Villaboas. Les arguments qu’il avançait étaient troublants, car ils tendaient à montrer que c’était bien un Anglais qui était mort à cet endroit.
Néanmoins, si l’on veut retrouver les restes de Fawcett, il faut rechercher plus au nord, beaucoup plus loin qu’on ne l’a fait jusqu’à maintenant, et il y a de grandes chances que ces restes soient retrouvés, j’expliquerai pourquoi.
La rivière Tapirape prend sa source dans un lac mystérieux dont je me suis approché récemment, mais que je n’ai pu atteindre, car mes guides, ayant peur d’être massacrés par les Caiapos, m’ont abandonné en chemin. Ce lac a pour nom Jacaré Vermelho, Alligator rouge, ou Cobra Vermelha, Serpent rouge, ce qui montre que les symboles sacrés du dieu soleil sont identiques à ceux utilisés dans la région méditerranéenne. L'imagination primitive peuple ce lac de sirènes.
Grâce à un chef Caiapo, nommé Krumare, j’ai pu obtenir certains détails concernant cette région. Il est absolument certain que Fawcett ne l’a jamais atteinte, bien que son itinéraire eût dû l’y conduire, car il savait, comme j’ai personnellement réussi à l’apprendre, qu’un important monument mégalithique recouvert de pétroglyphes représentant les symboles du soleil, se dresse tout près de là.
Après cela, Fawcett voulait rencontrer une tribu d’indiens blancs, dont il avait noté avec précision l’emplacement, qui se nomme Serra dos Martires. On y trouve effectivement des Indiens qui ont la peau plus claire que les autres; jusqu’à présent, ils étaient pratiquement inconnus, car ils n’ont été visités qu’une ou deux fois, par les pères dominicains, et ceux-ci ne restent jamais plus d’une demi-heure dans un village.
On y trouve également de très importants pétroglyphes, représentant le soleil, le cerf, et la main, analogues à ceux que l’on trouve dans les zones de civilisation magdalénienne en Europe, et qui remontent à quinze mille ans avant J.-C. On peut se demander qui avait donné à l’explorateur britannique des informations aussi précises. Néanmoins, le colonel Fawcett semble ne pas avoir eu connaissance d’un important centre de mégalithes dédié au dieu Crom et situé à l’angle formé par les deux rivières Fresco et Xingu, au nord-est de son itinéraire. Près d’un gigantesque dolmen se dresse un mur de pierre, recouvert de bandes de peinture rouge, et d’impressions de mains sans doigts — dessin traditionnel — et divers autres signes. Au pied du mur on trouve un grand nombre d’instruments en pierre dont on s’est servi pour graver. Cette technique, vite abandonnée, est bien connue, et on en retrouve des traces dans les anciens centres paléolithiques et néolithiques. Ces outils tranchants sont en forme de croissant, aiguisés sur les bords. Ce fait et (a différence entre les ères préhistoriques d’Europe et d’Amérique conduisent à estimer — sans beaucoup de risques d’erreur — que ces objets appartiennent à une époque qui remonte à dix mille ans avant J.-C.» ce qui confirme encore mes découvertes précédentes.
J’allais donc partir, de nouveau, par bateau; cette fois le retard ne fut que d’une demi-heure, car le capitaine n’avait oublié que ses sacs de sel. Je partais en quête des divinités du soleil, mais mes compagnons ne recherchaient que jaguars et loups rouges. Ayant été abandonné par une équipe d’indiens, je me trouvais très heureux de pouvoir recourir aux services de deux hommes dont la réputation de meurtriers était bien établie; et, de fait, je dois dire que jusqu’à la fin de l'expédition, je n’ai eu que des éloges à leur faire. Ayant très peu d’argent à ma disposition, j’étais obligé de profiter des occasions qui m’étaient offertes; certes, cela ne me faisait pas gagner de temps, mais du moins, ma vie ne manquait pas d’imprévu!...
Cette fois-ci, mon voyage promettait d’être compliqué. Nous étions douze entassés dans une minuscule cabine d’à peu près sept yards carrés. Notre groupe comprenait trois enfants, qui, bien évidemment, avaient des besoins particuliers...
En ce qui concerne ma quête des dieux du soleil, je me rends compte de plus en plus que les obstacles que rencontrent les nouvelles théories avancées par Fawcett, Thor Heyerdahl et de nombreux autres, sont dus avant tout à ce que trop peu de savants ont la possibilité d’aller chercher leur documentation sur place.
Nous nous arrêtâmes à Fontoura. Ce village comporte une colonie d Amérindiens, les Carajas, et une mission protestante qui comprend une Brésilienne, une Argentine, et une Uruguayenne. Nous y trouvâmes avec grand plaisir le lait, les œufs et les légumes que l’on peut obtenir dans toutes les missions.
Puis je parvins enfin à l'embouchure du célèbre Rio das Mortes, où je rencontrai mes premiers Chavantes. Ces Indiens ont fait couler beaucoup d’encre et beaucoup de salive, et ce n’est pas encore fini. Le public ne connaît pas encore leur histoire, qui est pourtant très simple.
En 1775 le gouverneur de ce qui maintenant est l’Etat de Goyas, au Brésil — Etat où a été construite la fameuse capitale Brasilia — désirait montrer à quelque belle dame à quoi ressemble un Indien. Aussi il fit savoir qu’il ferait un cadeau à tous les indigènes qui lui rendraient visite.
A cette époque-là, il y avait une trêve générale entre Indiens et Portugais. En l’espace de quelques jours, environ huit mille Amérindiens de la tribu des Cherentes entourèrent la ville. Ce fut une stupéfaction générale, car personne n’aurait imaginé que les indigènes puissent être si nombreux. On les nourrit pendant deux ou trois jours, puis, toute curiosité étant satisfaite, les Cherentes furent à leur tour encerclés par l’armée qui les « invita » à travailler; invitation qui concernait aussi les jeunes filles et les jeunes femmes.
Les Cherentes n’apprécièrent que peu le procédé, et disparurent un beau matin. Un petit nombre d’entre eux retourna dans les montagnes natales, mais la plupart traversèrent le Tocantins et l'Araguaya pour aller chercher refuge dans la Serra de Roncador et le long du Rio das Mortes. En même temps, comme ils rompaient avec leur passé, ils abandonnèrent le nom de Cherentes pour celui de Chavantes.
Le récit des brutalités qu’ils ont endurées est pieusement transmis de père en fils depuis 1775, avec pour conséquence directe la poursuite d’une guerre sans merci contre tout Européen. Ils tuent impitoyablement, pour le seul plaisir de tuer, tout étranger qui passe à portée de leurs flèches.
En même temps, pour être seuls souverains du territoire qu’ils ont conquis ils combattent les Caiapos, les Tapirapes, et les Carajas, anciens possesseurs de cette terre. Mais personne n’a réussi à déloger les Chavantes.
De nos jours, certains sont civilisés, du moins à quelques égards. Par exemple, ils ont pénétré récemment dans des fermes et y ont pris ce qui leur plaisait, mais ils n’ont molesté personne, et je dois ajouter que personne non plus n’a tenté de s’opposer à leurs désirs. D’autres groupes sont encore en complète insoumission, comme ceux qui sont installés de l’autre côté de la Chavantine, région où j’allais me rendre peu après. Ils sont en état de guerre avec les Caiapos, qui entreprennent chaque année des raids entre le Xingu et l'Araguaya.
Tout près de là se trouve un monolithe étrange, une sorte de caverne naturelle, avec, chose surprenante, un trou au sommet, par lequel à chaque solstice passent les rayons du soleil qui vont illuminer le centre exact d’un puits rempli d’eau noire.
Evidemment, on pense immédiatement à la déesse Sokhmit du temple de Ptah, dont je reparlerai plus loin.
NAISSANCE DE LA LUNE
Aussi étrange que cela puisse paraître, toutes les recherches sur les anciennes religions du soleil conduisent à la lune. C’est que le premier de tous les dieux fut Séléné, qui actuellement a perdu sa qualité divine, pour n'être plus qu’un champ d’exploration scientifique.
C’est ainsi qu’un soir, alors que j étais assis à côté d’un vieil Indien qui fumait comme d’ordinaire une pipe courte et bulbeuse, j’appris corn-ment la lune vint à exister.
— Il était une fois, commença mon compagnon, une très jolie jeune fille de la tribu des Carajas que poursuivait un jeune homme quelle n’aimait pas, et duquel pourtant elle n’arrivait pas à se débarrasser. Elle s’en plaignit à un sorcier.
« — Si vous voulez, dit-il, je peux vous changer en étoile et vous envoyer dans le ciel. De cette façon vous échapperez à votre persécuteur.
« C’est ce qu’il fit.
« Quand le jeune amant se rendit compte qu’il avait été joué, continua le vieil homme, il fut désespéré, et à son tour alla consulter un sorcier.
« — Je peux arranger vos affaires, dit celui-ci; je peux vous changer en un vent qui montera jusqu’au ciel et ainsi vous retrouverez votre bien-aimée.
« Ce qui fut également fait.
« Rempli de joie, le vent s’éleva vers le ciel. Grisé par son succès, il jeta un coup d'œil vers le bas pour regarder ce monde qui lui paraissait maintenant si misérable. Mais il eut la surprise d’apercevoir à la surface d’un lac le reflet des étoiles; alors sans raisonner davantage, il conclut qu’il s’était trompé de direction, et il commença à plonger vers la terre.
« Pendant ce temps, sur terre, son vieux père angoissé s’était rendu compte que son fils avait changé de direction : il se précipita chez le sorcier et s’écria :
« — Fais quelque chose, ou mon fils va s'écraser sur terre. Efface les étoiles!
« Bien entendu, il était impossible au sorcier d’anéantir les étoiles, mais il eut une idée merveilleuse.
« — Je vais effacer leur reflet, dit-il.
« Et alors, il créa la lune, dont les puissants rayons firent disparaître le reflet des étoiles. Dès qu’il s’aperçut de son erreur le vent remonta vers le ciel, où il retrouva sa bien-aimée. »
J’ai rapporté ailleurs la légende amazonienne de Ceuci et Pinon, la création des Pléiades et de la constellation du Serpent, ou Hydre. Cette fois, l’histoire raconte la création de la lune et encore celle d une étoile, mais il est toujours question d'hommes qui volent.
Autre chose : en discutant avec Leonardo Villaboas, j'ai fait mention, tout à fait par hasard, des deux monolithes vénézuéliens connus sous le nom de Keri et Camosi, qui représentent les dieux du soleil et de la lune, et j’ai ajouté qu'Humboldt les avait formellement classés dans la catégorie des monuments moabites.
— Mais cela n'a rien détonnant, m’a répondu l'explorateur brésilien. Le long du Xingu, la tribu des Julapites, qui s'est établie près du poste appelé Capitào Vasconcelles, possède deux monolithes importants qui représentent eux aussi les déités lunaire et solaire, appelées Keri et Comesch, ou Chamesch.
Par la suite, nous avons découvert un Keri dans la péninsule de Malacca. Mais il y a un long chemin à faire pour trouver l'origine du nom Chamesch qu'emploient les tribus des Arawaks du Brésil central, tribus qui implantèrent la civilisation du culte du soleil dans les Andes, car dans le langage qui est la racine de toutes les langues sémitiques, Shamash signifie précisément soleil. C'est ainsi que l'appelaient les Moabites, autrefois en Phénicie.
Il y a un autre fait également extraordinaire qui, pour autant que je m’en souvienne, n'a été mentionné par aucun savant. Le grand dieu des anciens habitants de l'île d'Haïti est appelé Che-mis, vocable analogue, sans aucun doute, à celui de Chamesch, nom sémitique du soleil.
En relation avec tout ceci, il est un fait que nous ne devons pas perdre de vue, en raison de son extrême importance. Nous avons vu que du Venezuela au Brésil central, ainsi qu'aux Antilles, le dieu du soleil s’appelle Chamesch. Notons maintenant que le symbole du dieu-soleil Crom est un phallus, qui prend la forme du menhir, de l’obélisque ou de la pyramide. De plus, la nation qui vivait et vit encore de la Floride à la Patagonie, plus concentrée dans la province de Santiago del Fadera et de Tucuman, en Argentine, est celle des Arawaks qui dressèrent des menhirs couverts d’inscriptions identiques à celles de la civilisation celtique en Bretagne et en Irlande, ce qui tisse un autre lien avec le dieu du soleil Crom.
Où, encore, les Arawaks ont-ils implanté cette civilisation caractérisée par ses monolithes? A San Agustin et à Tierra Dentro en Colombie, à Tiahuanaco en Bolivie, en Polynésie aussi bien qu’à Huaxactun, Tikal et Quirigua au Guatemala, au Honduras, à Chiapas, à Tabasco et dans la pé-ninsule du Yucatan.
Mais il y a bien d'autres choses à dire à ce sujet.
Une question est captivante : on a beaucoup parlé de la venue des Phéniciens en Amérique du Sud; en Argentine tout particulièrement, on a trouvé à cet égard d'étranges documents; quelle aurait pu être la relation entre Arawaks et Phéniciens?
On sait qu’une partie des flottes phéniciennes était dirigée par les Aruas, originaires d’une pe-tite ville de la côte phénicienne. On sait aussi que trois cents villes fondées par les Phéniciens, sur la côte ouest de l'Afrique, sont, de nos jours, peuplées par les Aruas.
Tout cela conduit à penser que les pièces phéniciennes trouvées sur l'île de Corvo, dans les Açores, y ont été laissées par les mêmes hommes. J’ai personnellement découvert un temple important dans l'archipel des Bissagos, en Guinée portugaise, dont j’ai publié la description dans le Bulletin de l’institut de Coïmbre en 1941.
Il semble donc qu’il y ait eu deux courants colonisateurs des civilisations solaires qui eurent lieu en même temps. Le plus ancien des deux, venant du Nord, s’est développé en fourche, se dirigeant vers la Polynésie, vers la Patagonie, vers l’Afrique et vers les bords de l'Indus. L’autre, plus récent, formé par les mêmes races, quoique plus mêlées, a gardé la même religion et les mêmes coutumes funéraires ainsi qu'une partie de leur ancienne langue, et est parti vraisemblablement de la Méditerranée orientale pour rejoindre les côtes orientales de l'Amérique du Sud.
Ce n'est qu’une hypothèse, mais je pense quelle est acceptable. En étudiant les mémoires et autres documents des expéditions de Christophe Colomb, j’ai été absolument convaincu que l'Amérique n’avait pas été découverte par ce grand navigateur. Il fait lui-même cette constatation dans ses mémoires; de plus, selon un savant russe, on a retrouvé des documents qui prouvent que des navigateurs portugais ont abordé les côtes américaines bien avant lui (1).
(1) Et il ne faut pas oublier les fameuses expéditions scandinaves qui ont débuté au x*· siècle ou même avant.
A ce propos, une rumeur persistante qui n’a jamais été démentie affirme que les descendants directs de Colomb, les ducs de Médinacelli, détiennent dans leurs archives une importante collection de documents relatifs à sa découverte, documents qui n ont jamais été publiés. Serait-il possible, par exemple, que Colomb ait disposé de cartes parfaitement établies, qui lui ont permis d’entreprendre ce voyage et d'en revenir, en naviguant d’une façon si précise? Tout laisse supposer que ce fut le cas.
Et à ce sujet, voici encore deux faits intéressants. Vers 2 000 ans avant J.-C., le culte phallique de Cadmos, le Dieu Rouge des Phéniciens, était répandu le long de toutes les côtes, de la Baltique à l'Indus. Nous retrouvons le même problème : d’où vient Cadmos? En vérité, le double courant de civilisation dont les manifestations en Amérique sont séparées par des milliers d’années, pourrait bien expliquer certaines des anomalies auxquelles Capitan fait allusion.
Des deux côtés de l'Atlantique on trouve des traces de la « langue-mère », dont dérive peut-être l’écriture archaïque qui a dégénéré en incompréhensibles hiéroglyphes, et que Capitan s’efforce de reconstituer et de traduire, remontant pour cela à sa source qu'il pense un jour atteindre. Capitan, qui était professeur au Collège de France et membre de l'institut, n’aurait pas publié de telles déclarations sans être certain de ce qu'il avançait.
Pourquoi ne pas admettre alors que, bien que séparées par l’Atlantique, les inscriptions premières qui donnèrent naissance aux premiers essais d’écritures et que l'on a trouvées en Amérique, ne sont pas très différentes de celles qui existent en Méditerranée orientale? De même, la civilisation illustrée par son culte du soleil et ses divinités auxiliaires ou symboliques — cromlech, menhir, phallus, lotus et serpent — ne constituerait alors qu’une seule et même culture originelle; ce qui expliquerait l’existence de symboles identiques dans des endroits aussi éloignés que la Polynésie, l’Inde, l'Amérique et la Méditerranée.
UNE ÉNIGME
Que sont les Iavehs? D’où viennent les Carajas? Comme pour la plupart des énigmes scientifiques on observe à cet égard un silence sacro-saint. C’est pourtant un problème qui incite à réfléchir. Il n’y a peut-être aucune tribu au Brésil qui ait été pacifiée depuis plus longtemps que les Carajas et leurs cousins les Iavehs. On peut les voir chaque jour sur l'Araguaya. Dans certains endroits ils parlent portugais depuis au moins trente ans. Et cependant ils vivent complètement nus, ils perforent leur lèvre inférieure pour y suspendre des bijoux, et leurs femmes, très gracieuses quand elles sont jeunes, se promènent également dans la tenue d’Eve, avec pourtant une différence : elles sont couvertes de magnifiques peintures, les mêmes qu’utilisaient leurs grand-mères, il y a cinquante... ou mille ans.
Les Carajas n’ont changé en rien. De nombreux savants fort compétents, tel le Dr Baldus de Sâo Paulo, se sont livrés à des consciencieuses études de ces Indiens; qu’en est-il ressorti? On n’ignore plus rien de leurs costumes, mais on ne sait rien sur leur véritable origine.
Une nuit, j’étais assis sous un ciel semé d'étoiles près de l’embouchure du Rio das Mortes, à nouveau en compagnie de Leonardo Villaboas. Nous parlions bien sûr des Amérindiens, et par hasard, je fis mention du nom Javaeh.
— Un instant! dit un des chasseurs de jaguars qui étaient avec nous. Tout le monde, même les plus grands savants qui viennent ici, tout le monde prononce J-avahé, mais c’est une erreur : on devrait dire I-avaeh.
— Iavaeh! m’exclamai-je plutôt surpris, mais pourquoi ?
— Parce que aucun des Indiens du Brésil central ne prononce jamais un j, tous le remplacent par un i, expliqua Leonardo. Par exemple, les Tupis, près du Xingu, ne disent jamais jacaré (alligator) mais i-acaré, pas Jarady mais Iarady et ainsi de suite.
Il ne pouvait y avoir aucun doute quant à la validité des connaissances de cet homme qui avait passé plus de vingt années de sa vie parmi les Indiens et parlait les plus importants de leurs idiomes. Les Javaehs sont en fait les Iavaehs.
A cette époque-là j’étais préoccupé par d'au-très événements, et je ne m’attardai donc pas sur ce problème. Quelques jours plus tard, je visitais une mission protestante, et je me mis à feuilleter distraitement la Bible. Soudain, mes yeux se posèrent justement sur un mot qui n était autre que Javeh. J’en laissai presque tomber le livre, frappé par la signification que prenait soudain l’écriture d’un mot avec lequel j’étais pourtant familier.
Dans les langues sémites la lettre e n’existe pas. Elle est remplacée par un a, parfois prononcé d’une façon intermédiaire entre a et e. Ainsi, si l’on écrivait Javaeh, on prononcerait Iaveh ou Iavah, ce qui n’a aucune importance car la prononciation est identique. Strictement parlant, c'est de toute évidence le même nom que celui de Jehovah, Dieu des Israélites, comme nous l'orthographions.
En cette matière, on doit procéder avec une prudence rigoureuse, et ne pas essayer d’identifier Amérindiens de l'Amazonie et Israélites, même si l’un des plus importants affluents de l’Amazonie supérieure porte le nom — coïncidence vraiment étrange — de roi Salomon. Réciproquement, on ne doit pas exagérer dans le sens contraire, bien que j’aie trouvé des éléments de cette ancienne langue-mère qui sont fondamentalement sémitiques, ce qui explique beaucoup de choses. Par exemple, j’ai mentionné un peu plus haut Chamesch, le dieu des Moabites, en Palestine, dont on retrouve le nom et le symbole dans le bassin de l’Amazone. Au moment où les Hébreux faisaient des offrandes au dieu Chamesch en Palestine en tant que dieu du cosmos, il était en même temps le dieu du soleil, que les Hébreux appelent Tavach.
Mais Iaveh, ce nom que nous avons trouvé dans le bassin de l’Amazone, n'a rien à voir avec la langue hébraïque. C’est une forme appartenant à une langue sémitique beaucoup plus ancienne dont nous ne connaissons pas l’origine. Est-ce peut-être un terme de la langue-mère de l’humanité? Cela expliquerait merveilleusement sa présence en Amérique, sans que nous ayons besoin de changer en descendants des Hébreux les Amérindiens qui portent ce nom.
C’est une question d’opinion. Personne n’est obligé de l’accepter a priori, mais il est également impossible de la rejeter a priori, car les faits sont toujours là. Et à ce propos, l’évêque de Conceiçâo de Araguaya a fait une observation propre à plonger tout un chacun dans un abîme de perplexité.
— Regardez attentivement, m’a-t-il dit, les tatouages remarquables que Caiapos et Iavehs portent sur le visage. Aucune autre tribu, que ce soit en Afrique, en Océanie ou eh Amérique, ne porte le même genre de dessins. Comme vous pourrez le constater, c’est une entaille profonde qui traverse la peau pour atteindre la chair, et qui parfois entraîne de sérieuses complications.
« Le modèle est rond et reproduit le rite hébraïque de circoncision qui remonte à Abraham.
« Aujourd’hui, a ajouté le prélat, nous ne savons rien de ces Indiens, ils ont réussi à se couper de leurs traditions ancestrales. Nul d’entre eux n’a jamais laissé échapper un mot. D’autre part, vous savez que les Hébreux portent depuis toujours une marque distinctive, et se sont toujours montrés extrêmement méprisants vis-à-vis des « incirconcis ». Enfin, quoi qu’il en soit, vous admettrez que ce modèle de tatouage est vraiment très curieux... ».
Il l’est.
LE DÉLUGE DES JAVAEHS ET DES CARAJAS
Nous savons déjà que Iavaehs et Carajas sont cousins. Cependant ce sont des cousins qui se sont combattus et massacrés, et quand on les observe de près, on s’aperçoit qu'ils ne se ressemblent pas vraiment. Les Javaehs — pour les appeler par leur nom officiel —ont pour la plupart le nez aquilin; leurs cheveux sont coupés au niveau du cou. Les autres Indiens laissent les leurs descendre librement sur leurs épaules, où ils bouclent naturellement; ils sont très fins. Leur profil est très souvent proche de celui des sémites et leurs yeux vont du gris pâle au bleu foncé.
Je me trouvais à Santa Isabella, un centre administratif, où Lourival, inspecteur des Indiens, m’avait reçu avec sa femme de la façon la plus charmante, et avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour m’aider dans mes recherches.
Un jour, Lourival me dit :
— Je vous ai amené un vieil Indien, un des rares qui aient quelques souvenirs, car la plupart d’entre eux ont oublié tout ce qui se rapporte à leurs ancêtres. Il se décide parfois à parler; écoutez-le, vous en serez content.
Donc, un soir, assis près d’un grand feu, l’esprit en repos, bercé par la musique au son de laquelle dansaient les jeunes Javaehs du village, le vieil homme commença à parler.
— Il y a des milliers et des milliers d’années, un seul peuple vivait sur terre, celui des Carajas et des Iavaehs. Ils étaient chasseurs. Un jour, ils poursuivirent un cateta, animal de la même famille que les sangliers; ils le traquèrent jusqu’à sa bauge, et en chemin, ils rencontrèrent Arunderi, un très vieil homme. Ils s’assirent près de lui, et comme il avait du tabac, chose qu’ils ne connaissaient pas, ils fumèrent pour la première fois.
« Par la suite, continua le vieil homme, ils le conduisirent à leur village. Dès qu’Arunderi y fut, il leur dit :
« — Prenez toutes vos pirogues, et remontez le courant aussi loin que vous pourrez, puis rangez les embarcations sur la rive et montez au sommet de la montagne, car les rivières vont être en crue, et leurs eaux recouvriront la terre.
« Les Indiens remercièrent Arunderi, et, suivant son conseil, ils empilèrent tout ce qu’ils possédaient dans les pirogues, et commencèrent leur voyage en direction de la montagne.
« Quelques jours plus tard, une forte pluie commença de tomber, sans cesse, jour et nuit, jusqu’à ce que la terre fût recouverte par les eaux.
« Sur ce, le Knadurani, un énorme poisson, vint à la montagne, et à l aide de ses nageoires, il rampa sur la terre. Sa gueule était énorme, large de plus de sept pieds, peut-être. Il se déplaça partout sur la terre, et avala tous les enfants de la tribu, sans les tuer, et puis il s'en alla.
« A partir de ce moment, le niveau des eaux s’arrêta de monter. Alors vinrent un caméléon, un tracaja, sorte de tortue, et un bombinho, un petit oiseau; et le chef de la tribu dit :
« — O Tracaja, plonge dans les profondeurs des eaux, et dis-nous si la terre est loin.
« La tortue plongea. Puis elle ressortit et dit :
« — Il n’y a pas de fond.
« Alors le chef appela un gaviota, une mouette qui volait autour de la montagne :
« — Gaviota, va voir si l’on peut trouver la terre.
« Le gaviota revint sans avoir vu aucune terre.
« Alors le bombinho y alla à son tour, mais il ne vit rien non plus.
« — Recommence, Tracaja, ordonna le chef.
« Le tracaja plongea donc à nouveau. Il n’atteignit pas le fond, mais revint cette fois avec une feuille qu’il avait arrachée aux hautes branches d’un arbre submergé par l’eau. Il y avait donc encore de la terre.
« Peu à peu les eaux diminuèrent, jusqu’à disparaître complètement. Les Indiens les suivirent et descendirent de la montagne.
« Mais le M’Boto, poisson magique qui se change en jeune homme la nuit pour faire la cour aux jolies filles, puis le Jacaré, et le Pirosco, énorme poisson au goût de morue, tous ces poissons périrent car ils n’avaient plus d’eau.
« Pour la même raison, les hommes de constitution faible moururent aussi. Cependant, il restait un peu d eau, en un endroit appelé Braska, aussi les Indiens y demeurèrent-ils. Mais il n y en avait pas assez, aussi décidèrent-ils de se séparer en plusieurs tribus. C’est l’origine des Chavantes, des Caiapos et autres... Ils s’en allèrent dans toutes les directions, et s’établirent là où ils trouvèrent de l’eau. C’est à cette époque, également. qu’ils se mirent à parler leur propre langage.
« Mais il y avait vraiment trop peu d’eau. Les Carajas et les Iavaehs s’inquiétèrent. Un jour cependant où ils chassaient dans la forêt, ils trouvèrent trois énormes pots d’un grand poids. Pour savoir ce qui se trouvait à l’intérieur, ils les brisèrent, et trois cours d’eau en jaillirent, et les rivières reprirent leur ancien niveau.
De longues minutes s’écoulèrent après la fin du récit que venait de me faire mon compagnon. J'étais stupéfait et émerveillé à l'histoire de la création d’un peuple choisi par Dieu, puisque ce fut le seul qu’il créa, premier peuple à vivre sur terre, et qui donnerait naissance à tous les au-très.
Puis vint la Diaspora et la confusion des langues de Babel.
Je parlai de tout cela à Mgr Luis Pal ha, qui connaissait bien cette ancienne tradition; j’en discutai aussi avec Leonardo. Tous deux firent le même commentaire :
— Ce conte est authentique. Quand les premiers missionnaires arrivèrent dans ces régions, les Amérindiens n’avaient jamais connu de Blancs, et ils racontèrent cette histoire qui fait partie des traditions fondamentales de ce peuple.
URUBU-REIS, L’AIGLE ROYAL
Les jours passèrent. J'étais dans l'île de Bananal, explorant discrètement de vieux cimetières, et rapportant tout ce que je pouvais en extraire sans me faire attraper, car cela aurait pu me coûter très cher.
Un vieux sorcier qui avait remarqué mon intérêt pour sa tribu, s’approcha de moi.
— Aimeriez-vous que je vous raconte l’histoire de mes ancêtres?
Je dois préciser à nouveau que les Carajas et les Javaehs ne révèlent jamais rien de leurs origines actuelles, du moins rien d’intéressant. Ils racontent simplement quelques légendes.
Tout en suçant son cigare en forme de pipe, le vieil homme commença :
— Tout à fait au commencement de notre monde, le soleil, Thiu-u, ne brillait pas comme il brille maintenant. Il était légèrement assombri. A cette époque vivait sur terre une jeune fille dont la beauté dépassait tout ce qu’on peut imaginer. Alors le dieu Kano-Siwa prit la forme d’un homme, descendit sur terre et posséda cette beauté (1). Ils furent très heureux et commencèrent à cultiver le sol.
(1) Comparez avec la mythologie grecque (Zeus et Léda, etc.).
« Mais le soleil accomplissait sa révolution plus vite que maintenant, et les jours étaient plus courts. Pour cette raison, les récoltes n'étaient pas florissantes, et Kano-Siwa demanda à son père, le grand dieu Urubu-Reis, de ralentir la course du soleil (2).
(2) Comparez avec la mythologie hébraïque (Josué arrêtant le soleil).
« Un peu plus tard, Kano-Siwa avala un petit bâton et mourut dans un endroit éloigné de la forêt.
« Attiré par l’odeur de la chair qui pourrissait déjà, l’urubu (un aigle commun, en fait un vautour) transmit à Urubu-Reis qui était au paradis, la requête de Kano-Siwa, le fils du grand dieu, d’arrêter le soleil dans sa course. Il lui dit aussi que son fils était mort.
« Alors, Urubu-Reis (appelé dans le langage des Carajas-Javaehs, Râ-Râ־Tse-Ça (3), qui n’était pas le père du seul Kano-Siwa, mais aussi du soleil, de la lune, des étoiles et de tout ce qui était feu) fit venir un petit animal appelé Cutiriri, et descendant sur terre, le mit dans la bouche de son fils.
(3) Remarquez que le nom du dieu principal des Javaehs commence par la syllabe Rà, répétée deux fois. Il est évident qu’en Colombie, aussi bien qu'en Egypte et au Proche-Orient. Rà était le nom du dieu du soleil.
« Chacun regardait le corps de l’homme mort, dont la chair était déjà à moitié décomposée et dont le visage était couvert de vers. On mit une grosse mouche dans la bouche de Kano-Siwa, et après cela arriva Rineri (un petit aigle) qui regarda l’homme mort. Alors, Râ-Râ-Tse-Ça s’assit sur le ventre du cadavre qui était déjà enflé.
« Dès qu’il sentit le poids de son père sur lui, Kano-Siwa revint à la vie et lui demanda :
« — As-tu arrêté le soleil?
« — Sois tranquille! répondit le grand dieu.
« A l’instant, le soleil cessa de se hâter dans le ciel, et la lune et les étoiles l imitèrent.
« Alors Râ-Râ-Tse-Ça parla à son fils. Il lui apprit toutes choses utiles pour commencer une nouvelle vie. Il lui apprit, avant tout, à chasser, à pêcher, etc.
« Et un monde nouveau fut créé, le soleil brillant comme de nos jours.
Le vieil homme s’était tu, mais ma rêverie vagabondait au loin. Je me revoyais en 1938 dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, incliné sur la pierre tombale où Jésus-Christ avait été couché... Je pouvais entendre la voix de l’infini quand Dieu, le Père, affirme la résurrection de son Fils, l'Homme-Dieu.
Pourtant, quand j’ouvris les yeux, je me retrouvai assis sous le ciel étoilé de l'Araguaya, à côté d’un vieux sorcier Javaeh de 1'île de Bananal, où s’était élevée la capitale de ses ancêtres qui fut entièrement détruite et rasée par leurs ennemis. Le site de cette capitale est très connu, car on y trouve plusieurs cimetières, et en langue Javaeh, on l’appelle Canaanan.
UN PETIT DÉTAIL
J'ai déjà parlé des Aruas, ces demi-Phéniciens dont les navires voguaient toujours en tête des flottes du Proche-Orient, et qui naviguaient en Méditerranée et dans l’Atlantique.
Ces Aruas célébraient leur principale fête en l’honneur du dieu soleil. Auraient-ils pu venir jusqu’en Amérique du Sud? La plus grande fête des Carajas-Javaehs, dont l’origine est inconnue, est une fête solaire, en ce sens qu'elle a toujours lieu au crépuscule.
Je suis sûr d’une chose, c’est que dans les langues sémitiques, et certainement aussi dans la « langue-mère », le mot na signifie notre. Savez-vous quel est le nom de la fête sacrée des Javaehs et des Carajas à laquelle les femmes n’ont pas le droit d’assister sous peine de mort? Nous allons le voir.
Nous pouvons noter ici que les femmes sont exclues du paradis musulman; tout ce qui leur est permis, c’est de regarder les cérémonies, cachées derrière une fenêtre. Dans les deux cas les femmes n’ont donc pas la permission d’être en contact avec la divinité.
Il y a un petit détail sans grande importance dont je voudrais cependant faire mention, dans le cadre de ma documentation générale. La fête des Javaehs s’appelle tout simplement « Arua Na » c’est-à-dire « notre Arua » ou mieux encore « notre cérémonie solaire Arua ».
MES AMIS LES SERPENTS
Par la suite, j’aurai l’occasion de parler plus longuement des serpents sacrés. J'en ai personnellement rencontré en Afrique. Mais pour le moment, ce ne sont pas eux qui m’intéressent mais plutôt les simples ophidiens, particulièrement ceux de l’espèce la plus dangereuse, qui, je ne sais pourquoi, tenaient à être présents à mes repas.
Le lecteur se souviendra de l’épisode chez les Gaviôes, quand j’allais manger un excellent rôti de faisan, et que je fus interrompu par l'intrusion inopinée d'un jararaca, dont la morsure est fatale, à moins d’avoir le sérum approprié sous la main.
Je mangeais un jour avec Lourival, inspecteur des Indiens à Santa Isabella. La pièce où nous prenions notre repas communiquait avec la cuisine par un étroit couloir, complètement obscur. Soudain nous entendîmes un cri.
— Cobra! (Cobra est le nom générique du serpent en portugais.)
Je fus stupéfait de la terreur de la petite servante, qui avait laissé tomber le plat quelle te־ naît et s était précipitée vers nous pour chercher refuge.
Avec prudence, muni d’une lampe, l'inspecteur alla voir ce qu’il en était. Juste au milieu du couloir, à deux pas de nous, placé de telle façon que la jeune servante devait l’avoir frôlé une bonne dizaine de fois, se trouvait un jaracussu, animal tout aussi dangereux qu’un jararaca. L’animal lové s'était dressé sur sa queue, prêt à frapper. Par quel miracle n avait-il pas attaqué la jeune fille?
L’inspecteur se saisit d’un bâton, frappa le reptile et le jeta dehors.
Dix minutes plus tard, j’eus la curiosité d’aller l’examiner. Le jaracussu était déjà rétabli malgré le coup qui l’avait assommé, et il rampait prestement en direction des bois. Mon talon, en l’écrasant, mit un point final à l’histoire.
— Mais, grands dieux! que font ces serpents juste au moment où je prends mes repas? de-mandai-je à mon hôte.
Il ne répondit pas à ma question, mais observa avec philosophie :
— J’ai toujours peur pour les enfants. Chaque année nous tuons six à huit de ces bichus (animaux) qui s’installent comme par habitude dans ma maison. Nous ne les voyons pas arriver, car il y a des recoins que le balai ne visite pas plus d’une fois par semaine...
Evidemment!
LA VÉNUS STÉATOPYGE
Lourival m’avait fait un magnifique cadeau.
Je savais que les Carajas-Javaehs, dont le sens artistique est très développé, fabriquent en quantités presque industrielles des poupées en céramique. Ces poupées sont extrêmement bien faites et représentent toutes sortes de scènes de la vie actuelle. Mais elles sont faites pour les touristes.
A l’origine, ces statuettes étaient des offrandes votives. Leur caractère religieux était plus marque, et elles étaient très différentes de celles que l’on trouve de nos jours. C’étaient des Vénus stéatopyges, identiques à celle que je devais trouver par la suite dans la grotte peinte de Formosa, et dont le modèle aurignacien et magdalénien est célèbre en Europe et au Proche-Orient.
J’en avais parlé à Lourival, qui connaissait un petit village où les femmes avaient conservé l’adresse de l’artisanat ancien, et il s’était arrangé pour obtenir plusieurs pièces, qui, bien qu’ayant été faites quelques jours plus tôt, reproduisaient fidèlement les modèles antiques : c’était ce qui m’importait.
Je quittai Santa Isabella pour Fontoura, et ce, non sans regret. Au Brésil, on regrette toujours un peu de quitter une maison hospitalière, car, sauf en de rares occasions, on y est toujours heureux et complètement libéré de tous soucis. Mais à Fontoura, il y avait de purs Javaehs, surtout dans l’arrière-pays que j’avais l’intention de visiter; et il s’y trouvait une mission adventiste dont le suffragant Isaac Fonseca, sa femme, ses deux sœurs, charmantes jeunes filles des plus prévenantes, et un adorable bébé avec lequel je sympathisai de suite, concoururent à rendre mon séjour aussi agréable qu’intéressant.
Après y avoir passé deux jours, j'eus une grande surprise. A l’école qu’avait installée la jeune femme du suffragant, je trouvai vingt-cinq petits garçons et petites filles appartenant aux tribus des Carajas et des Javaehs, assis sagement, bien plus attentifs que les enfants prétendus civilisés, et qui apprenaient l’alphabet portugais.
Bien évidemment, ces enfants portaient des vêtements. Personne ne vient à l’école entièrement nu. Mais sur leurs bras et sur leurs jambes on pouvait voir leurs tatouages, que j’eus tout loisir d’étudier grâce à mon appareil photographique. Dès la fin de l’école (si on peut appeler école le vaste manguier à l’ombre duquel ont lieu les cours) les enfants s’envolaient, leurs vêtements aussi, et bientôt chacun se retrouvait aussi nu qu’Adam ou Eve.
MACABRE EXPLORATION SUR LA TRACE DES URUBUS
On sait que les urubus sont de petits vautours carnivores. Sans eux, de nombreux villages du Brésil seraient infestés de charognes. Ces fonctionnaires intelligents — et sans solde — ne peuvent voir des détritus sans fondre sur eux et les dérober. Le gouvernement brésilien a fort bien compris leur utilité, et une des lois les plus utiles qui aient été votées interdit leur destruction.
Ma quête des divinités solaires m'entraîne à entreprendre d’étranges expéditions. Depuis trois jours, nul n’avait de nouvelles d’un homme qui était parti du village sans aucune espèce d’arme, ce qui n'était pas recommandable. Il n’était pas revenu, et néanmoins, personne ne semblait s'en inquiéter. Ils ne cessaient de répéter qu’il avait dû se perdre, mais quant à prendre une décision!...
Je décidai donc d’intervenir : nous partîmes à cheval, bien armés. L'homme qui avait disparu était un chasseur d’alligators; il était allé explorer un lac qui paraissait être un emplacement prometteur pour ses activités. Nous le cherché-mes donc autour de tout un chapelet de lacs qui s’étendaient sur une douzaine de miles.
Nous allâmes d’abord à l’endroit où il aurait dû abandonner sa pirogue. Elle s’y trouvait toujours. Il n’y avait plus aucun doute, il avait vraiment disparu. Nous continuâmes notre chemin, regardant davantage en l’air qu’à nos pieds, et cela pour une raison fort simple : en Amazonie, tout corps en état de décomposition attire les vautours qui se perchent sur l’arbre le plus proche, le rendant ainsi facilement repérable. Nous n’avions donc qu’à chevaucher d’urubu en urubu. Mais à chaque fois, nous découvrions le cadavre d’un lapin, d’un gros serpent, voire celui d’une antilope, jamais celui d’un être humain. Notre route croisa celle d’un jaguar magnifique, qui ne daigna même pas modifier son allure pour nous éviter. Ici et là, nous pûmes apercevoir des hordes de cerfs, loin à l’horizon. Après avoir chevauché pendant de nombreuses heures, nous aperçûmes un arbre mort qui portait plus de trente urubus. Ce devait être là, car des vautours en si grand nombre ne pouvaient qu'indiquer la présence d’un cadavre important. Malheureusement, l’arbre était entouré de fourrés épineux extrêmement épais. Nous eûmes beaucoup de difficultés à nous frayer un passage, pour nous trouver finalement nez à nez avec une horde de cerfs et une foule d'alligators, sans oublier la multitude de canards qui s'enfuirent en débandade et s’envolèrent au-dessus du lac que nous venions de découvrir.
Les alligators glissèrent dans l'eau, les cerfs se mirent à courir, et les canards disparurent au loin, sauf ceux que mes amis chasseurs avaient abattus. Il ne restait plus rien sur le sol, sauf en un endroit, que l’on me montra soigneusement, la trace d'un jaguar qui en faisant un petit somme avait couché l’herbe où il s'était allongé... Mes compagnons n’avaient pas l’air de s'en soucier. C'étaient d’avides chasseurs, ils se lancèrent à la poursuite des cerfs, et me crièrent en partant :
— Professeur, vous qui aimez chercher des crânes, vous retrouverez facilement le corps de l’homme, il ne doit pas être loin.
Et on me laissa seul pour le chercher. C’était facile à dire, mais l’arbre était entouré de buissons qui me paraissaient impénétrables! En cherchant bien, je finis par découvrir un petit sentier sinueux au milieu de fourrés épineux qui s'élevaient plus qu'à hauteur d’homme. A chaque pas j étais totalement déconcerté, car le sentier changeait sans cesse de direction.
Soudain une horrible puanteur envahit mes narines. L'homme, ou ce qu’en avaient laissé les urubus, devait être là. Mon fusil sur le bras, j’avançai précautionneusement pas à pas, et, à un détour du sentier, je me trouvai face à un trou rond taillé dans les buissons. Il n’y avait pas à se tromper, c’était la tanière d’un jaguar, vraisemblablement celui qui aimait faire un somme au bord du lac. Je poursuivis mon chemin en redoublant de précautions, mais près d’un tournant à angle droit, j’entendis un léger bruissement dans les branches, et en même, une sorte de « miaou » étouffé, presque inaudible.
Je m’arrêtai, immobile comme une statue. Que devais-je faire? M’en retourner? Si c’était un jaguar, il me tuerait d'un bond, car on ne doit jamais tourner le dos à un animal sauvage; et pourtant, continuer signifiait une mort certaine. Je ne pouvais pas distinguer ce qui se passait à plus de deux mètres, mais un animal n’a pas besoin d'y voir pour vous fondre dessus. La situation étant d’autant plus critique pour moi que je n'ai jamais trouvé aucun plaisir à chasser, et que je préférerais n’avoir jamais à tuer, fût-ce un lapin. Le tour que m'avaient joué mes compagnons qui avaient laissé le chasseur de têtes en tête à tête avec un jaguar, ce tour me semblait maintenant de très mauvais goût...
Mais mon destin n'était pas de finir là : à ce moment précis arrivèrent le pasteur et un de ses amis, courbés sous le poids du produit de leur chasse; ils avaient tué trois cerfs. Je les appelai avec prudence. Au bruit que leur arrivée avait fait succéda un bruissement dans les buissons situés en face de moi; nous continuâmes à avancer avec précaution. Le cadavre était bien là, dans la tanière de l’animal; c’était un énorme capibara, sorte de sanglier sauvage, plus qu’à moitié dévoré.
Je m'étais arrêté à environ neuf pieds du jaguar. J’avais eu de la chance.
Trois averses torrentielles nous prirent par surprise. Mes compagnons étaient trempés et regardaient avec envie mon poncho en plastique. Ils tuèrent encore une innocente biche, dont les cris désespérés m'indignèrent, mais ils n'en eurent cure... Enfin, nous nous retrouvâmes à notre point de départ, après avoir couvert trente-six miles à cheval.
Le lecteur pourrait se demander : « Mais qu’est-il arrivé à l’homme qui avait disparu? » Je l’avais oublié! Quand nous rentrâmes, ce fut la première personne que nous vîmes. Il s’était simplement égaré et avait passé trois jours et trois nuits sans nourriture ni abri. Il n’avait pas d’armes et avait dormi sur le sol. Par chance, il avait fini par reconnaître un endroit par où il était déjà passé.
Il ne lui vint même pas à l’idée de nous remercier de la peine que nous avions prise.
VISITE SECRÈTE A UN CIMETIÈRE
Il n’y a rien de particulièrement périlleux à se rendre dans un cimetière secret des Carajas. Déplacer les os dans une tombe est un peu plus risqué. Mais emporter certains ornements qu’y ont laissés les sorciers, et ajouter au butin un beau crâne, c’est vraiment faire preuve de témérité.
Grâce au pasteur Fonseca, on nous conduisit tranquillement en pirogue jusqu’à un cimetière où il me fut possible pendant une heure entière d’examiner le travail des Carajas, travail effectué pendant des générations. Là aussi, je retrouvai la coutume du second enterrement, sauf que cette fois, les tombes qui avaient servi pour la première inhumation étaient à côté des urnes destinées à recevoir les os nettoyés selon la méthode classique, urnes qui avaient été emportées.
La technique de seconde inhumation est très connue. Si la rivière est remplie de piranhas, on immerge le corps dans l’eau, et le lendemain il ne reste qu’un squelette qui n’a même pas besoin d ’être raclé. S’il n’y a pas de piranhas, on dépose le corps dans la terre pour une année, puis on l’en retire, on nettoie les os et on les met dans une urne près de laquelle on place religieusement de la nourriture de façon à permettre au mort de survivre au delà de la tombe.
Je m’étais rendu dans ce cimetière avec le Dr Eckhard Thon, directeur de la compagnie Siemens pour le Brésil, qui tenait à m'accompagner. Je pris quelques photographies très réussies, et dérobai les ornements les plus précieux, ainsi qu’un très beau crâne. Après tout, il y en avait tant dans les urnes! Qui remarquerait jamais qu’un d'entre eux avait disparu? Je constatai immédiatement, à propos de ce crâne, que, comme ceux de Lagoa Santa et ceux de l’extrême nord du Brésil, il avait des orbites carrées et légèrement étirées vers les tempes, et que les os des joues étaient plutôt proéminents. Ce crâne amérindien est sans doute du type de ceux de Cro-Magnon, mais d’où provient-il? De toute façon, je crois que c’était celui d’un Blanc.
ENCORE CE NOM MYSTÉRIEUX, JAVAEH
Je me trouvais de retour à l’embouchure du Tapirape, pour y rencontrer Awcé Assurini, un pur Indien qui appartenait à une tribu vivant dans la partie la plus reculée du Brésil oriental. Il faisait partie de ces Indiens civilisés par le célèbre général Rondon, qui était lui-même d’origine indienne et mourut maréchal.
Awcé était-il plus heureux maintenant depuis qu’il avait accédé à la civilisation? C’était une autre histoire. En tout cas, je savais qu’il était fonctionnaire gouvernemental, chargé de s’occuper d'une tribu indienne, qu'il n’avait jamais su quel était son véritable statut, et que son traitement était lamentablement bas... quand ses chefs voulaient bien se souvenir de lui, et le payer, ce qu’ils faisaient peut-être une ou deux fois par an.
C’était cependant un homme de valeur. Nous en aurons la preuve un peu plus loin, quand je parlerai du massacre qu’il réussit à éviter et qui aurait été des plus sanglants. Du reste, s'il ne l’avait pas fait, je ne serais pas en mesure de raconter cette histoire!...
Pour le moment, je séjournais dans la région qu’arrose le Tapirape. Lors d’une de mes excursions, je descendis le fleuve jusqu’à Macauba, pour y visiter une mission américaine, qui contrastait étonnamment avec le reste : tout y était méticuleusement propre, on y trouvait des boîtes de conserve, des réfrigérateurs, des canots à moteur, une excellente nourriture et cependant la merveilleuse hospitalité brésilienne.
Je ne manquai pas de questionner le pasteur au sujet des légendes et traditions des Javaehs et des Carajas, car on trouve un groupe important de ces Amérindiens à Macauba.
— Peut-être avez-vous raison, me dit-il. Il est tout à fait exact que le mythe de l’arrêt du soleil, celui du déluge — dans lequel les pirogues remplacent l’arche de Noé — et la résurrection du Fils de Dieu qui revient à la vie selon le désir de son père, tout cela offre une analogie frappante avec les traditions occidentales tout en étant l’expression d'un authentique folklore de ce pays, pur de toute influence religieuse d Europe.
« Mais quant au nom de Javaeh, que vous rattachez aux Hébreux, vous êtes vraisemblablement sur une mauvaise voie, pour la bonne raison qu’il n’est employé que depuis les deux derniers siècles.
J'étais consterné.
— Mais, dis-je, essayant de réfléchir, puisque les Javaehs n’ont pris ce nom que quand ils se sont séparés des Carajas, à la suite de leurs incessantes dissensions intestines, pensez-vous que ce choix soit le fruit du hasard? Ne pourrait-il pas être le résultat de quelque inconsciente résurgence?
« Ecoutez, continuai-je, pendant la guerre, je me suis trouvé dans une situation très périlleuse. Il me fallait agir dans l'instant et improviser pour me donner un autre nom : automatiquement j'ai choisi le nom de famille de ma mère. Les Javaehs n auraient-ils pas pu reprendre un nom qui avait appartenu à leurs ancêtres?
— Peut-être, admit le pasteur, loin d'être convaincu. Si vous voulez, nous pourrons rendre visite au vieux cacique du lieu.
— Quel nom portiez-vous avant de vous séparer des Carajas? demanda mon hôte au cacique.
— Ichandju Mahadu, répondit le vieux chef. Nous avons pris ce nom afin de distinguer notre groupe de celui des Carajas ordinaires.
— Vous n'êtes donc pas de purs Carajas?
— Mais si, ou du moins nous sommes cousins de race.
— Alors pourquoi avez-vous changé de nom?
— Nous nous combattions sans trêve, aussi avons-nous décidé de nous séparer et de reprendre le nom de nos ancêtres.
— Que vous disais-je? m’exclamai-je en me tournant vers le pasteur.
Puis j 'interrogeai à nouveau le cacique.
— Quel nom portaient vos ancêtres?
— Iaveh, évidemment, répondit-il, surpris par mon excitation. On prononce la au lieu de Ja et le second a est presque supprimé.
Confondu, le missionnaire me regardait. Il ne s ,attendait pas à cette réponse.
— Mais alors pourquoi, demandai-je, les Indiens eux-mêmes prononcent-ils Javaeh?
— Tout simplement, répondit le cacique, parce que nous avons été en contact avec les Blancs depuis de nombreuses années, et notre prononciation s est légèrement altérée. Mais c’est la et non pas Ja, j’en suis absolument certain.
— D’où vient votre race?
— Au commencement, nous vivions à l'intérieur de la terre. Les rayons du soleil ne pouvaient pénétrer jusqu’à nous que par un trou...
Je l'interrompis.
— Oui, me dit Otto, le missionnaire américain, à part qu’il est question de la terre et non d'un lac, c’est la même légende que celle des Tapirapes. C’est curieux, on retrouve toujours le dieu soleil, un paradis terrestre et un homme immortel, le départ du paradis, le « péché », la chute, et les malédictions de la race par leur grand prêtre. Il y a un serpent fatidique, la dispersion des races et la confusion des langues. On retrouve cela dans chaque tribu quelle que soit son origine. Mais il y a quelque chose de plus.
Et là, le pasteur se tourna vers le vieux chef.
— Parle-nous du temps où les animaux par-!aient.
Après avoir rempli sa pipe, le cacique commença :
— En ce temps-là, tous les animaux parlaient. Alors Kano-Siwa, notre Homme-Dieu, fils du grand dieu des cieux, eut envie de coucher avec la femme du renard et il tua son mari. Mais elle ne voulait pas répondre aux désirs de Kano-Siwa et les autres animaux la soutenaient. Alors l'Homme-Dieu prépara une grande fête, chacun but d'abondance, et ils s’endormirent tous.
« Profitant de la situation, Kano-Siwa se saisit du feu des animaux — car à cette époque tous les animaux faisaient cuire leur nourriture et se chauffaient — et il s’enfuit avec.
« Mais le serpent — le serpent qui est toujours le Serpent du Destin — assista au larcin, poursuivit Kano-Siwa, s’empara du feu à son tour, et disparut avec.
« Sur ce, Kano-Siwa, furieux, demanda à Sapo (le dieu du soleil Râ) de priver de feu les animaux, ce qu’il fit (1). Alors, tous les animaux s’écrièrent :
(1) On peut retrouver exactement la même histoire dans le culte de Çiva en Inde, et dans les autres pays que j’ai déjà mentionnés (le feu, le soleil et le serpent).
« — Nous allons mourir de faim et de froid!
« Ce fut à ce moment-là que, saisis de désespoir, les animaux décidèrent de ne plus parler, et de se nourrir de feuilles, de fruits et d’herbe, ce qu’ils font encore maintenant.
״ Nous avions écouté en silence; je fis seulement remarquer :
— C’est vraiment étrange, cette époque où les animaux parlaient.
Mais le cacique enchaîna :
— Attendez, je vais vous raconter la naissance du soleil.
— Il était une femme qui s’appelait Awawe Nuna, commença-t-il, c’était une Caraja, et elle se plaignait amèrement.
« — En vérité, nous avons la lune la nuit, disait-elle, mais la lumière du jour est trop faible, et il y a beaucoup trop d’humidité. Rien ne peut sécher. Il nous faut quelque chose dans le ciel qui donne plus de chaleur et qui empêche notre manioc de pourrir (1).
(1) Le lecteur remarquera le lien étroit entre « feu » et « soleil », lien que l’on retrouve dans toutes les civilisations solaires, et plus particulièrement en Inde.
« Aussi son mari adressa-t-il la parole à Arara-Reis, le dieu suprême (2).
(2) A-Râ-Râ-Reis : On retrouve ici encore la répétition de Râ, le Dieu du Soleil et Reis, qui signifie très précisément chef. roi. ou prince dans les langues sémitiques.
« — Ma femme, dit-il, aimerait sécher son manioc, donne-lui le soleil!
« Mais A-Râ-Râ-Reis n'était pas disposé à accorder cette faveur. Il décrocha seulement une étoile du ciel.
« Le mari s’adressa de nouveau au dieu :
« — Seigneur, donne-nous vraiment du soleil!
« Le grand dieu était ennuyé. Il agrandit l’étoile.
« — Voilà, est-ce assez?
« — Non, pas encore.
« — Et maintenant?
« — Oui, c’est très bien, il commence à chauffer.
« A-Râ-Râ-Reis arrêta donc là la transformation de l’étoile, et ordonna au soleil de poursuivre la lune.
« C’est à ce moment-là, conclut le cacique, que le soleil a reçu sa forme actuelle; il aurait pu être beaucoup plus gros si la femme du Caraja l’avait voulu.
Maintenant le cacique était lancé. Il nous raconta deux autres légendes, que j’ai relevées non parce quelles se rapportent aux dieux du soleil, mais parce qu'elles prouvent que le folklore de ces peuples est éclatant de santé, et qu'elles nous parlent de leur passé, qu'en tant que « civilisés » nous considérons comme un passé de « barbares ».
— Le renard, commença-t-il, alla au bord de l'eau et marcha sur la raie. Puis tous les autres animaux suivirent son exemple et piétinèrent la raie.
« Alors elle s’écria, pleine d’indignation, s'adressant à Kano-Siwa :
« — Seigneur, donne-moi un moyen de défense!
« Alors le dieu prit une partie d’un certain arbre et le donna à la raie.
« — Voici, dit-il, attache ceci au bout de ta queue, cela te servira d’éperon.
« A partir de ce jour, termina le cacique, personne ne marcha sur la raie sans ressentir d’atroces douleurs pendant quarante-huit heures.
Et voici la légende du poisson :
— En ce temps-là, le poisson flottait à la sur־ face de l’eau. Il n’avait ni nageoires ni queue, et tous les animaux le mangeaient.
« — O Kano-Siwa, implora le poisson, donne-moi la possibilité de m’échapper.
« A l’instant, il fut pourvu d’une queue et de nageoires.
Les étoiles passaient dans le ciel. Le silence était divin. Bientôt, le matin fut annoncé par le soleil.
Le soleil. Directement ou par l’intermédiaire d'Urubu-Reis, Kano-Siwa, A-Rà-Râ, tous ces peu-pies étaient marqués par le dieu du soleil.
Ils étaient nés au fond d'un lac, ou à l'intérieur de la terre, et pourtant ils connaissaient le soleil. A l'époque où ils étaient immortels, seul le soleil les nourrissait, et seul il pénétrait dans leur paradis. .Mais le jour où ils s'étaient mis en quête de la « connaissance », ils étaient devenus mortels, ils avaient connu le déluge... et le serpent.
A UN CHEVEU DE LA MORT
Trois visages sombres émergèrent de la mystérieuse forêt. Leurs fronts étaient larges et imposants, bien qu'à demi dissimulés par une frange. Leur chevelure de soie couvrait la moitié de leur dos et descendait presque jusqu’à la taille.
Le malaise que l’on ressentait à la vue de ces hommes bronzés et sculpturaux était renforcé par la déformation de leur lèvre supérieure où s’insérait un disque de bois, et qui était allongée de quatre pouces. Ils produisaient un effet sinistre, comme s’ils avaient appartenu à une race d’animaux antédiluviens, qu’on aurait crue disparue de la terre. Et le malaise devenait insupportable quand on se souvenait que c’étaient ces Indiens qui avaient massacré le colonel Fawcett.
Lentement mais sûrement, d’un pas égal, la démarche souple, s’avançait dans le village des Tapirapes, flanqué de deux acolytes, le plus redoutable chef des Caiapos, le terrible Krumare. La foule était muette de stupeur. Chacun revoyait cette nuit horrible où les guerriers de la tribu avaient combattu jusqu’au bout, mais avaient été impitoyablement massacrés par cette horde d’assassins.
Ce n’était pas si vieux! Cantido, un des Tapirapes, qui avait vu sa famille entière détruite, conservait intacte toute sa haine lorsque le dernier village des Tapirapes avait été encerclé par les guerriers de Krumare, les femmes qui restaient avaient été mises à l’abri dans la seule maison qui était encore debout, et qu’avaient défendue quelques combattants. Ils avaient lancé leurs dernières flèches avec beaucoup de courage et une grande habileté. Mais Krumare avait ordonné à ses hommes de tirer des flèches incendiaires, et bientôt la hutte en feu s’était effondrée sur les femmes et les enfants rendus fous par la peur. Depuis ce jour, les Tapirapes en tant que tribu avaient cesse d’exister. Ils avaient cherché refuge à l'embouchure de la rivière qui porte leur nom, à l’endroit où s ,étaient déjà installés divers groupes de Carajas qui avaient fui les Caiapos; pendant ce temps, Krumare et ses hommes avaient fait la paix avec les autorités brésiliennes. Et maintenant ce guerrier renommé, accompagné de ses deux gardes du corps, entrait tranquillement, le regard assuré et la tête haute, dans le village de ceux dont il avait anéanti la race. Pour plus de sûreté, les trois hommes étaient armés. Mais une quinzaine des Tapirapes rassemblés ici l’étaient également, et s'ils se retiraient lentement sur le passage des Caiapos c était uniquement pour préparer une action concertée, lancer une attaque contre leurs ennemis et les tuer. Malheureusement pour eux, un missionnaire français, le Révérend Père François, surprit leur conversation. Massacrer le chef Caiapos, cela équivalait à signer la condamnation à mort de tous les habitants de la région. Aussi le prêtre prit-il calmement les Caiapos par la main et les conduisit-il hors du village; puis, profitant du fait qu’un canot à moteur passait par là, il les accompagna lui-même jusqu’à un endroit éloigné de trente miles.
Tout cela avait eu lieu deux années plus tôt. Aujourd’hui, je venais de mettre le pied à terre dans le village tapirape, quand je vis devant moi ce même Krumare que j’avais rencontré un mois auparavant à soixante miles d’ici. Les Tapirapes étaient en face de moi, les Carajas derrière, et je sentais chez les uns et chez les autres la même haine non dissimulée et la mort semblait proche. Il y avait pourtant quelque chose que je ne pouvais comprendre : pourquoi Krumare était-il venu? Par hasard, Cantido se trouvant non loin de moi, je l’entendais grincer des dents comme s’il avait voulu les casser, et je voyais la mine d’Awcé Assurini, le chef indien du district administratif s’assombrir de façon inquiétante.
Il n’y avait pas de temps à perdre et Awcé Assurini le savait. Il prit le chef des Caiapos par le bras et lui fit traverser les groupes de Tapirapes et de Carajas. Ce n’était, on s’en doute, guère le moment de faire des présentations. Tous savaient très bien — trop bien — qui il était, et leurs rencontres précédentes avaient été trop animées et sanglantes. Mais il nous fallait à tout prix maintenir la paix, même si ce problème était plus difficile que celui de la quadrature du cercle.
Néanmoins Awcé, grâce à la subtilité de son intuition naturelle, gagna sa première bataille : il réussit à faire taire momentanément tous les ressentiments. Les Caiapos, feignant d'ignorer les gestes de leurs ennemis, réunirent toutes leurs armes et les lui donnèrent. Ils ne gardèrent même pas leurs couteaux de chasse. Ainsi dépouillés, ils étaient à la merci de qui que ce soit.
Le soir arriva, le premier de cinq dont chacun allait être une soirée en enfer. L’heure du repas : en face de moi les Caiapos mangent en se servant du grand disque de leur lèvre inférieure sur lequel ils posent la viande. Ils la coupent d’un coup de couteau précis, et lavaient. Puis nous al-Ions sur la véranda et commençons à parler. Sans se faire prier, Krumare raconte certains de ses grands exploits, combien de villages il a encerclés et brûlés, combien d’habitants il a massacrés, combien de belles captives il a emportées pour en faire ses concubines, et combien de garçons il a préparés pour la guerre. Tout semblait si simple, si normal au grand cacique des Caiapos qu'il était stupéfait de voir notre indignation.
Il nous rappela un événement que nous connaissions déjà : il avait ravi à leur tribu deux jeunes Indiens. Par la suite, l’un des deux avait été tué par un chef rival, qui voulait également tuer le deuxième. Là-dessus, Krumare présenta sa forte poitrine à son rival et lui lança un défi pour un combat mortel qui déciderait du sort du jeune homme dont il voulait faire un guerrier redoutable. J’avais rencontré ce jeune homme : Mgr Luis Palha, évêque de Conceiçâo de Araguaya me l’avait présenté. Il avait fait l’objet d'un échange avec les Caiapos, mais quand il avait pu retourner vers son peuple, il mordait, s’emportait et hurlait; il était devenu un vrai Caiapos, et ne reconnaissait aucune famille, sauf celle que constituait cette tribu qu’il avait commencé à aimer. J’avais tenté de l’amener à parler, mais bien qu’il connût le portugais, il s était refusé à répondre.
Au clair de lune, les fleurs qui jonchaient le sol faisaient un tapis de perles luisantes. Les deux gardes du corps de Krumare dansaient dans le parfum enivrant des fleurs d’orangers. Ils se tenaient en équilibre sur leur jambe gauche qu’ils gardaient tendue, pendant qu’ils balançaient leur pied droit d’avant en arrière, en suivant le rythme de leur chant. Jetais totalement déconcerté. Les voix qui sortaient de ces poitrines puissantes avaient un volume et une souplesse que leur envieraient fort nos artistes dits civilisés. Il n’y avait rien de sauvage, de brutal ni de guerrier dans ces chants. On aurait pu se croire au Pays basque, ou dans les plaines de la Volga, le soir quand les bergers ramènent les troupeaux.
Se pouvait-il vraiment que ces chanteurs aux voix divines, exprimant tant de douceur nostalgique, soient aussi les tueurs féroces de l'Amazonie ( 1)?
(1) Dans un de ses livres, le maréchal Rondon allirme que les Caiapos n’ont pas d’égal en habileté et en férocité. Ils sont capables de faire la paix avec les peuples civilisés ou avec d’autres tribus, et de l'observer durant des années, tout en attendant le moment favorable pour massacrer leurs prétendus amis.
PRÉPARATIFS DU MASSACRE
Faisant preuve du mépris le plus complet envers les Tapirapes, qui sont généralement doux et agréables, mais qui peuvent se révéler guerriers farouches, Krumare était au beau milieu du village. Presque entièrement nu, sans aucune arme, il se promenait nonchalamment. Sa fierté le protégeait une fois de plus. Cependant, Cantido ne te perdait pas de vue : il avait son plan.
Pendant l'après-midi, Awcé Assurini organisa une palestra (discussion) avec les Caiapos. Puis la nuit tomba, la seconde nuit, et j’étais très intrigué : la danse sacrée de Arua-Na est en relation avec le coucher du soleil. On la pratique rarement en plein jour, et presque jamais le matin. Cependant, depuis le point du jour, les Carajas dansaient et buvaient, et étaient dans un dangereux état d’excitation. Quelle en était la raison? Je décidai néanmoins de prendre un peu de repos. Mais j'entendis frapper à ma porte, et un jeune Tapirape, le seul qui eût appris à parler le français, grâce à un missionnaire, était à ma porte. Il chuchota :
— Attention! Mes frères et les Carajas sont en train de monter une embuscade pour massacrer les Caiapos.
Nous devions prendre nos précautions mais cela posait un problème délicat. Les Caiapos dormaient dans une petite hutte à cinquante yards (45 mètres) de la nôtre. Le village des Carajas était à environ trois cents yards (plus de 250 mètres) et celui des Tapirapes était deux miles (plus de 3 kilomètres) plus loin, mais leurs guerriers n’étaient pas très éloignés. Nous devions donc procéder à quelques reconnaissances. Je restai d’abord à la maison avec la femme du représentant du gouvernement pendant qu'Awcé allait parlementer avec les Carajas; un peu plus tard je partis rejoindre les Tapirapes. C’était au beau milieu de la nuit, je devais y aller seul, et comme d’habitude sans armes, sauf mon couteau de chasse.
J’avoue avoir eu un léger frisson en passant près d’un arbre où, peu de temps auparavant, la femme d’un explorateur allemand s était fait mordre par un cascavel (crotale ou serpent à sonnette); on pouvait y voir une croix qu'avait placée là le missionnaire français, et la tombe était double, car son mari avait été emporté par une embolie juste après la mort soudaine de sa femme. Par un sentier épineux, j’atteignis le village des Tapirapes. J’avais déjà fraternisé avec eux, et je m’étais très vite rendu compte de leur bon sens.
— Tian-Conian-Pani, dis-je à leur cacique, si Krumare avait tué quelqu’un que mon cœur chérît, très naturellement je ne cesserais de souhaiter sa mort, c'est pourquoi je comprends parfaitement votre soif de vengeance.
Le visage du chef s’éclaira.
— Mais, continuai-je, avez-vous pensé que Krumare ne se déplace jamais, où que ce soit, sans être accompagné d une centaine de guerriers, qui restent à proximité? Vous pourriez le tuer demain. Très bien. Mais qu’arriverait-il le jour suivant? Vous avez une femme et des enfants; pensez-y.
Tian-Conian-Pani réfléchit un moment.
— Très bien, je ne le tuerai pas. Mais il doit partir, et tout de suite.
Je pouvais retourner à mon poste : Awcé n’avait encore rien entrepris; tout dépendait de la décision des Tapirapes. Il se contentait de ne pas perdre de vue les Carajas qui, pour le moment, semblaient très calmes.
A ce moment même, quinze guerriers Carajas ornés de leurs peintures de guerre, portant des fusils, des arcs, des flèches, des bordounas (massues de guerre), des machetes et des poignards, sortirent de leur village.
— Qu’allez-vous faire? leur demanda Awcé.
— Nous allons tuer un chat sauvage dont nous avons entendu parler.
— Quinze hommes armés pour tuer un chat, alors qu’il n'en faut pas plus d'un ou deux pour un jaguar! Et au beau milieu de la nuit!
Les deux petites filles d'Awcé se serrèrent contre nous.
— J’ai peur, dit l’aînée.
LA DÉTENTE : VERS LA PAIX ?
On doit tenir compte, pour bien comprendre ce passage, de tous les éléments de la situation. Le gouvernement brésilien, par la bouche d’un homme, le maréchal Rondon, avait déclaré : « On peut parfois être tué par les Indiens, mais on ne doit jamais les tuer. » Ce qui apparemment n’avait eu aucun effet sur ces Amérindiens. Et nous étions là, sans aucun soldat, aucun policier, aucune arme disponible, sauf un fusil de chasse. Pratiquement, Awcé était impuissant.
Il restait une possibilité : il était fonctionnaire gouvernemental, mais aussi Indien de race pure; il pensait et agissait en Indien. Il pouvait donc réussir là où n’importe quel autre fonctionnaire brésilien aurait échoué.
— Pour commencer, dit-il, il nous faut sauver les Caiapos, et pour cela, nous devons les inviter à dormir chez nous.
Mais à cette offre, Krumare opposa un refus hautain. Il commençait à se rendre compte que quelque chose se tramait contre lui, mais il n était pas homme à renoncer si facilement.
Les Tapirapes arrivèrent. Qu'allait-il se passer? Ils étaient tous armés. Tian-Conian-Pani lui-même brandissait un puissant fusil qui avait appartenu à l'explorateur allemand. Les guerriers portaient des arcs et des flèches. Awcé alla jusqu’aux limites du camp pour les rencontrer. Il s’y rendit seul, je restai discrètement en arrière, mais je me sentis quelque peu rassure quand je vis que la femme du chef, à laquelle j’avais promis un miroir, me cherchait : si elle acceptait mon cadeau, cela voulait dire que son mari tiendrait sa parole.
Pendant ce temps, Awcé parlementait avec le chef; celui-ci était d accord pour servir d’intermédiaire avec Cantido, qui ne pensait qu’à venger ses parents massacrés.
— Krumare est ici, disait celui-ci, et il n’en partira pas vivant.
A ce moment, d’autres Carajas, qui étaient revenus de la pêche, faisaient cuire une énorme tortue de rivière, de plus de trois pieds de long, et se préparaient à la manger : ils invitèrent Awcé et les Tapirapes à partager leur repas. Soudain, le fonctionnaire du gouvernement se décida : il jeta sa chemise sur le sol, enleva son pantalon et ses sous-vêtements, et, pieds nus, comme n’importe quel Indien de la forêt, il partit pour le banquet. Mais il emmena les Caiapos avec lui.
C’était un coup d’audace qui pouvait très bien mal tourner. Qu’un seul des Carajas, ou pis encore Cantido, fit un geste de menace, et ce serait la mort immédiate, non seulement pour les Caiapos. mais aussi pour Awcé, qui serait tué en voulant protéger ses hôtes. Et notre sort ne serait pas meilleur, car la centaine d'indiens et la demi-douzaine de vaqueiros qui se trouvaient dans les environs ne pourraient pas faire face à deux ou trois cents Caiapos dotés de meilleures armes, d’un meilleur entrainement, et dont la férocité était proverbiale.
Les Carajas et les Tapirapes se regardèrent. Apparemment sans aucune gêne, Awcé s'assit, prit un délicieux morceau de tortue et commença à le manger. Les Caiapos, qui s’étaient également assis, l imitèrent. Ils faisaient montre d'une impassibilité totale. Finalement, les Carajas et les Tapirapes s’installèrent sans broncher : pour le moment la paix était assurée, grâce à Awcé, l’Indien de pure race qui avait pris cet avant-poste en charge.
VEILLÉE D’ARMES PARMI LES ORANGERS
Awcé n’avait pas dormi pendant deux nuits. Il faisait des rondes, armé de sa torche électrique. De toute façon, le souper « à la tortue » avait apporté une certaine détente. Le jour suivant, Krumare, qui avait déclaré qu'il comptait rester cinq jours, pas un de moins, voulut aller pêcher. Awcé y opposa un refus catégorique.
— Vous comprenez, m’expliqua-t-il, quand vous êtes en train de pêcher vous surveillez l’eau. Et les flèches ne font pas de bruit. Ces larges épaules immobiles constitueraient une cible merveilleuse!
Dix-huit heures à passer. C'était la cinquième nuit. Théoriquement, Krumare devait partir le lendemain. Un bateau était ancré près du rivage, et on l'annonça au chef des Caiapos.
— Non, répondit-il, je partirai à pied par la forêt.
S’il avait désiré se faire tuer, il n’aurait pas agi autrement, malgré tout ce que faisait Awcé pour l’en empêcher.
La nuit tomba, tout était calme. Soudain, la femme d’Awcé m’appela.
— Venez vite, professeur!
Je sortis en courant et la trouvai en violente discussion avec un guerrier armé de pied en cap, qui voulait se rendre à la maison où se trouvait Krumare; et derrière moi j’entendais Awcé qui essayait de raisonner un grand guerrier Caraja, lequel refusait de se laisser déposséder de l’énorme hache dont il s’était armé.
— Que se passe-t-il? demandai-je à la jeune femme.
— Ils viennent pour tuer les Caiapos!
Je sautai sur l’Indien et réussis à lui confisquer son arme, puis je me dirigeai vers Awcé, qui était toujours en train d’argumenter avec l’autre Caraja.
— Oui, Krumare n’a rien changé à ses anciens procédés, disait celui-ci, il s’attaque toujours aux enfants. Il y a un instant, ma fille descendait un sentier quand Krumare est sorti brusquement d’un buisson, et s’est rué sur elle. Heureusement que son frère était là! Ils se sont mis à crier et le Caiapo a disparu. Nous allons le tuer!
Nous essayâmes de raisonner les Indiens. Nous n’avions pas perdu Krumare de vue de tout l’après-midi; l’accusation était donc entièrement fausse. Ce n’était qu’un prétexte pour le tuer. La discussion continua pendant une bonne demi-heure. Enfin, les Carajas rendirent leurs armes, et retournèrent à leur village.
Mais nous devions garder les yeux ouverts. J’allai chercher Krumare; que cela lui plaise ou non, il n'y avait pas à hésiter, il devrait dormir dans ma chambre, sous mon hamac.
UNE NUIT AVEC LES REDOUTABLES CAIAPOS
Ma position était plutôt étrange, et Krumare le savait très bien. De son propre aveu, il avait tué un grand nombre de « civilisés », des Brésiliens. Et, si comme récrivait Rondon, il était capable de prétendre être votre ami pendant des années tout en attendant le jour où il pourrait vous tuer, rien n'était plus risqué que de lui faire confiance.
Maintenant, pour lui sauver la vie, je devais passer la nuit en sa compagnie et celle de ses deux gardes du corps. Bien sûr, j'étais protégé de !extérieur, où un système de sentinelles avait été mis sur pied. La relève avait lieu toutes les deux heures, et jetais moi-même de garde jusqu'à minuit. Toutefois, cette garde se passait à l’extérieur, et nul ne prêterait attention à ce qui pouvait arriver à l'intérieur. Il y avait plusieurs portes et fenêtres. Si Krumare voulait s’enfuir, il n’y éprouverait aucune difficulté. De plus, ses armes étaient dans ma chambre, à portée de main.
8 h 30 du soir. On entendit un bruit de bottes et d'éperons et un cliquetis d'armes. Cinq vaqueiros arrivèrent armés jusqu’aux dents.
— On vient de nous dire que l’on doit tuer les Caiapos cette nuit; nous ne voulons pas que cela arrive, car nous n’existerions plus demain.
Nous les rassurâmes, et ils partirent, laissant trois fusils chargés.
Minuit. Je regagnai ma chambre. Les trois Caiapos étaient sur le plancher, sous mon ha· mac. 6 heures du matin. Je n’avais presque pas pu dormir. Je présumais qu’il en était de même pour Krumare; pourtant les Indiens ont des nerfs d’acier, et personne, à les voir, n’aurait pu deviner que leurs vies ne tenaient qu'à un fil. Enfin cette fois ils partaient.
8 heures du matin. Le départ des Caiapos était préparé. Krumare et ses hommes reprirent leurs armes et arborèrent leur tenue de voyage; c’est-à-dire qu’ils enlevèrent l'ébauche de pagne qui les couvrait pour redevenir complètement nus.
Trois vaqueiros firent leur apparition, toujours armés jusqu’aux dents. Ils avaient été délégués pour accompagner les Caiapos pendant quinze miles, afin de leur éviter ainsi de tomber dans une embuscade. A la dernière minute, Awcé Assurini, sans se soucier du fait qu’il n'avait presque pris aucune nourriture depuis trois jours, décida de se joindre à eux, et d'accompagner les Caiapos.
UNE ESCORTE CONTRE LA MORT
Awcé ne se trompait pas. Malgré sa promesse, le cacique des Tapirapes n’avait pu empêcher ses hommes d’entreprendre une action vengeresse. A midi, Awcé était de retour, mais les vaqueiros ne devaient revenir que dans la soirée. Nous écoutâmes son récit.
On pouvait pénétrer dans la grande forêt par deux voies différentes, dont l’une abrégeait beaucoup le trajet; l'autre, plus longue, était presque tout à fait désaffectée.
Par mesure de précaution, Awcé avait pris le plus court chemin, et envoyé les Caiapos et leurs gardes par le plus long. Il avait à peine fait cent pas qu’il entendit quelqu'un courir derrière lui. C’était un guerrier Tapirape qui semblait très pressé et voulait le dépasser.
— Tu restes avec moi, ordonna Awcé, qui ajouta : Tes flèches sont toutes neuves. Que vas-tu chasser?
Le Tapirape, gêné, ne trouva rien à répondre.
A cet instant, on entendit une détonation. C’était un fusil de calibre quatre, et Cantido était le seul à posséder un fusil de ce type. Awcé releva sa position : le Tapirape se trouvait à la jonction des deux chemins, où les Caiapos devaient passer de toute façon, mais bien plus tard.
Oui, mais ils avaient emprunté le chemin le plus long, et ainsi Awcé avait pu arriver avant eux et surprendre Cantido et ses compagnons qui ne s’attendaient pas à cela. C’est seulement après cela que les Caiapos et leur escorte de vaqueiros arrivèrent. Ils purent passer sans difficulté et les Tapirapes retournèrent à leur village de très mauvaise humeur.
Cette histoire absolument vraie, puisque l’auteur lui-même y a pris part, serait moins délectable si elle n'avait pas un épilogue.
Dans la soirée, deux des vaqueiros firent leur apparition dans le camp. Ils étaient très excités.
— Savez-vous ce que nous avons rencontré à un demi-jour de marche d’ici? Une centaine de Caiapos en armes, qui attendaient Krumare; C’était sans doute à cause d’eux qu’il était si sûr de lui. Il savait qu’Awcé ne l’aurait pas laissé massacrer, et si une rixe s’était déclarée, il est si extraordinairement puissant et si habitué à se battre qu’il aurait probablement réussi à s’enfuir. Alors il aurait eu une bonne raison pour revenir ici et nous massacrer tous, accomplissant ainsi l'extermination totale et définitive de ses ennemis héréditaires, les Tapirapes, tout en réglant leur compte aux Carajas!...
Quelques jours plus tard, je quittai l’embouchure du rio Tapirape, et je me remémorai les paroles de Rondon : « Les Caiapos sont capables d’attendre des années, en simulant une vieille amitié, pour massacrer leurs ennemis. »
EN ROUTE POUR LE « VAUTOUR BLANC »
Le « Vautour Blanc » est un des endroits que le colonel Fawcett aurait dû atteindre, s’il n’avait pas été tué sur le Xingu. C’est un centre assez important de la civilisation du soleil. Si l’on regarde une carte, que l'on trace la route de l'explorateur britannique, et qu'on la compare avec mon itinéraire, on se rendra compte qu’ils se croisent au « Vautour Blanc », au nord du fameux lac de l'Alligator rouge (Jacaré Vermelho) dont j’ai déjà parlé. Même si l’on considère d’un point de vue objectif ce lieu sacré de la divinité solaire, on ne peut s'empêcher d’éprouver un certain étonnement, dont voici la raison.
Fawcett a traversé le rio Culuène, pour arriver tout près de l'Urubu Branco (Vautour ou Aigle Blanc). Mais il a été tué au moment même où il allait l’atteindre. Cet emplacement précis est à la limite des territoires des Tapirapes, des Caiapos et des Chavantes. Pendant des centaines d’années, le sang a rougi le sol de pierre où se trouvent les inscriptions. Et le monument dédié au dieu du soleil a été le témoin inlassable de la mort, et plus particulièrement de celle des blessés dont nul ne se souciait.
Depuis plus de trente ans, donc, les os de l’explorateur britannique ont blanchi dans cette région. Nul n’a été capable de s’en approcher. Un tabou contre tous les gens « civilisés » protège le territoire compris entre le lac du Jacaré Vermelho et le lieu du culte du soleil. Comme verra le lecteur, moi aussi j’ai été abandonné par mes guides tapirapes, qui avaient peur d’être massacrés par les Caiapos, et j’ai donc été incapable d’atteindre le sanctuaire.
On pourrait même aller jusqu’à dire qu’une sorte de malédiction semble planer sur une région bien délimitée de l’Amazonie. La dernière de mes expéditions précédentes avait échoué tout près du but. Et à nouveau, dans cette partie de l’Amazonie, j ’allais échouer alors que j étais à moins de cent miles du centre de la religion solaire, dont j’ai pourtant la conviction qu’il se trouve là.
En février 1960 un avion brésilien avait survolé Ma-Noa, en Eldorado; cette ville existait donc bel et bien, et le pilote avait vu ses rues bordées de colonnes brisées ou tombées à terre. Là-dessus, un ingénieur brésilien, plein d'admiration, vint me voir, et me demanda de servir de guide à une expédition ayant cette cité pour destination : nous devions sauter en parachute à l'endroit que je connaissais. Notre groupe se monterait à près de vingt-cinq hommes, et nous emporterions absolument tout ce dont nous aurions besoin. La date du départ était fixée. Et puis... je n’en entendis plus parler!
Une fois de plus, l’Amazone s'était défendue contre les envahisseurs.
Quant au lieu du culte du soleil, nul ne connaît son emplacement exact, sauf les Tapirapes. Le voyage pour l'atteindre, même mis à part le problème des Indiens, est long, difficile et dangereux. On m'a même parlé de certaines disparitions mystérieuses qui ne peuvent être imputées aux Chavantes ni aux Caiapos. Les vaqueiros ne sont pas tous de petits saints... D’autre part, la misère est si criante dans cette région quelle expliquerait bien des crimes.
Tout en préparant mes provisions pour deux semaines, j ’envoyai chercher mes guides. Mais en les choisissant, j’avais commis une erreur. Alors que pour moi l'affaire Krumare n'avait été qu'un incident parmi d'autres, pour eux c’était une question de vie ou de mort. Sachant très bien que le chef des Caiapos avait deviné leurs intentions, et étant prévenus de la présence toute proche d'une centaine de guerriers ennemis, ils ne pouvaient se risquer à pénétrer dans le no mans land de la forêt. Pour cette raison, non seulement ils refusèrent de m’accompagner, mais encore ils gardèrent la grande pirogue qu'ils avaient promis de me donner. J’étais arrêté avant même d’être parti.
Quelqu’un qui n'aurait pas eu l'expérience de cette sorte de voyages aurait défait ses bagages, mais j'ai tellement l’habitude de ce genre d'événements que je cherchai seulement une autre solution. J’avais entendu parler d’un vaqueiro qui possédait une petite pirogue (très petite, hélas!) et qui serait peut-être d’accord pour m'accompagner. Le seul ennui était qu’il ne connaissait que le trajet par la rivière, qui faisait environ cent vingt kilomètres. Il ignorait complètement le chemin de la forêt. Je devrais donc, après avoir couvert une partie du trajet par eau, trouver d’autres guides compétents qui n'aient pas peur des Indiens et des animaux sauvages; car il est bien connu que le centre du culte du soleil est un des repaires favoris des jaguars d’alentour.
Je n’entrerai pas dans les détails du voyage en pirogue. Bien que je fusse un client « payant », le vaqueiro ne se souciait guère de ramer. Aussi je dus m’y employer, mais l’admirable beauté du paysage compensa ma contrariété.
Le rio Tapirape est vraiment un endroit extraordinaire. Alimente-t-il, comme on le prétend, deux cent cinquante lacs? Oui s’est amusé à les compter? Je n’en sais rien; tout ce que je sais, c'est qu’environ tous les demi-miles nous apercevions un lac, soit à gauche, soit à droite; certains étaient parfaitement ronds, et ombragés par les grands arbres de la forêt. Tout était enchanteur, sauf la présence des piranhas; car, pour la première fois, je me trouvais dans des eaux infestées de véritables piranhas; aussi fallait-il résister à la tentation d’un plongeon dans ces eaux claires. Nous n’osions entrer dans l’eau dès qu'elle nous arrivait plus haut que la cheville; mon guide m'avait prévenu :
— Faites attention, si nous chavirons au milieu du courant, nous n’atteindrons pas la rive vivants!
Ces rives! Que la nature y était belle! Quelle vie fascinante! Une fois, un magnifique jaguar s'arrêta à vingt pas de nous, pour boire, à la pointe d’une île. Il ne semblait dérangé en rien par notre passage. Il leva la tête, nous regarda, et ayant fini de boire, il repartit tranquillement.
Tous les cinquante mètres à peu près, nous rencontrions des alligators. Nous pouvions approcher si près d eux que je pris de nombreuses photographies à moins de quelques mètres. Une fois, j’échappai de peu à un accident. J’avais braqué l’objectif de mon appareil photographique sur un alligator qui n’était pas très grand, il avait à peine plus d’un mètre de long, mais au moment où je prenais la photo, l’animal fit un énorme bond dans notre direction. Il ne manqua la pirogue que de peu.
— C’est une espèce d’alligator bien connue, me dit Francisco, mon guide. Nous avons eu de la chance, car s’il avait heurté notre bateau, nous aurions été faits. L’espèce est appelée tinga et c’est la plus dangereuse. Ils ont l’habitude de sauter dans les pirogues pour attaquer les voyageurs, et faire chavirer les embarcations.
On peut imaginer très facilement la joie des piranhas attirés par le sang coulant de la gueule de l’alligator...
Au soir du second jour, nous atteignîmes un relais, et je me précipitai à terre pour demander s’il y avait des guides. Je finis par en trouver un, un vaqueiro qui prétendait connaître l’endroit que je cherchais : une sorte d’église en pierre, me dit-il, avec trois ouvertures, de très nombreuses inscriptions qui semblaient dues à la main de l’homme, des dessins de crapauds (le dieu du soleil Râ), des cercles avec des rayons qui en partaient, et beaucoup d’autres choses, notamment des gravures de mains sur les murs, et de pieds sur le sol rocheux. Mais, ajoutait-il, la région n’était pas sûre. Un mois plus tôt, des Chavantes du rio Chavantine (région où je m’étais déjà rendu et où je n’avais jamais vu un Indien) avaient attaqué une ferme. Les habitants ne s étaient pas battus et avaient donc eu la vie sauve, mais les Chavantes avaient pris tout ce qu’ils avaient pu emporter. Il y avait aussi un groupe de Caiapos qui n'était pas très éloigné. En plus de tout cela, il y avait tellement de jaguars dans les environs que, plusieurs années auparavant, un fermier avait dû renoncer à l'idée d’élever du bétail dans cet endroit : plusieurs de ses bêtes étaient dévorées chaque nuit. Enfin, ajouta mon guide éventuel, c’était un lieu de réunion pour les serpents, d’énormes sucurijus (anacondas), des cascavels (serpents à sonnette), des curucus (serpents de broussailles), pourvus de quatre dents à venin qui injectent un poison mortel, etc. Il était très difficile de dormir, m’assura-t-il, à cause des jaguars et des serpents; il fallait s’entourer d’un cercle de feu et l'entretenir toute la nuit.
Je n’étais pas surpris de ce qu’il disait à propos des serpents, car la nuit précédente, alors que j’avais suspendu mon hamac dans une petite île, je les avais entendus se déplacer en sifflant toute la nuit, et passer sous mon hamac pour descendre boire à la rivière.
L’expédition semblait donc des plus agréables! Je recommençais à hésiter, non pas tellement par peur des animaux ou des Indiens, mais parce que l’homme que j’avais interrogé ne me semblait guère digne de confiance. Finalement, j’admis que la nuit me porterait conseil.
Il est très facile de dire : je dormirai, mais le faire est autre chose. La salle, malpropre, ouverte à tous les vents, semblait vraiment être une caverne où des brigands auraient établi leur repaire. L'homme lui-même ne m’inspirait pas confiance, et sa femme aux yeux vairons me faisait une impression encore plus sinistre; je ne pouvais m’empêcher d’évoquer les Thénardier, décrits par Victor Hugo dans Les Misérables. Ces gens allaient sans doute piller mes provisions de bouche et voler les récipients en plastique dont j’avais besoin pour mon expédition; ils savaient, bien sûr, que j'avais de l’argent sur moi, une somme qui représentait pour eux une fortune. Tout le monde sait qu’en Amazonie, un homme peut tuer pour cent, que dis-je, pour dix cruzeiros. Il tue même parfois pour rien, s’il s’est trompé dans son calcul. Si je venais à disparaître, qui s’inquiéterait de moi? La police était à six cents miles, et le juge, Dieu savait où. Ce serait simplement un accident de plus...
J’approchai de mon hamac une boîte sur laquelle je déposai ma torche électrique et mon couteau de chasse. Et, rendu philosophe par l’habitude, je m’endormis.
Je fus réveillé par une lueur : les Thénardier étaient debout, une torche électrique à la main (même très pauvre, un vaqueiro possède au moins une lampe électrique) et ils examinaient soigneusement quelques courroies de cuir accrochées au mur. Avaient-ils l’intention de me pendre? Je regardai l'heure à ma montre : il était 1 h 30. C’était vraiment une heure étrange pour inspecter les harnais! Mais la lumière s’éteignit, et je me rendormis.
Plus tard, quelque chose qui m’effleura en passant me réveilla; je pus voir, grâce au clair de lune qui entrait par la porte (c’est un euphémisme, car cette porte n'était qu’un trou), la femme qui regardait dans ma direction, avant de retourner dans sa chambre. Il était 3 heures du matin, le diable l’emporte! Je pris un somnifère et ne me réveillai qu’à 5 heures : j’étais toujours de ce monde.
Néanmoins, j’avais longuement réfléchi. J'interrogeai le vaqueiro une fois de plus, sans parvenir à rencontrer son regard, j’insistai pour savoir s'il connaissait vraiment l’endroit où je voulais aller, il se contredit plusieurs fois, et je réussis enfin à lui faire avouer qu’il n'y était jamais allé. Bien sûr, il connaissait l’endroit; il était souvent passé tout près, mais les descriptions qu’il en donnait étaient de seconde main, c’étaient celles qu’il avait entendu faire par les Indiens. Néanmoins, il pouvait très bien m’y conduire, c’était une affaire de trois jours à cheval, et il pouvait facilement louer les montures pour mon compte.
Dans le bassin de l'Amazone, où, comme chacun sait, l'hospitalité est la première des vertus, on ne loue rien; on donne ou on prête. Je demandai quel serait le prix des chevaux : trois mille cinq cents cruzeiros. Or, cet homme ne devait certainement pas dépenser plus de trois ou quatre cents cruzeiros par mois. Ce qu’il me demandait en paiement des chevaux pour une semaine, pendant laquelle eux et lui seraient bien nourris, représentait son bénéfice pour toute une année. Maintenant, je n’avais plus de doute; il ne connaissait pas l’endroit que je cherchais et il essayait tout simplement de savoir combien d’argent liquide j’avais sur moi.
Que devais-je faire? Retourner à l’endroit d’où je venais? J’étais pris dans un dilemme. Si j ’avais été certain de trouver ce que je cherchais, j’aurais couru le risque; après tout, on ne meurt qu’une fois, et j’avais fait face à bien d’autres situations périlleuses. Mais devais-je risquer ma vie pour rien? Car, bien que je fusse certain de l’existence du sanctuaire du soleil — les Indiens me l’avaient aussi décrit — et de l'intérêt des inscriptions qu’on y trouvait, je me rendais bien compte que cet homme projetait seulement de m’attirer dans un endroit désert, où il n’y aurait pas de témoins, et d’où je n'aurais pas la moindre chance de revenir... Il y avait tant de jaguars, de piranhas, de serpents, d'alligators... et les flèches des Indiens ne pardonnaient pas!
Ma décision fut vite prise.
— Francisco, nous repartons!
Après une année passée dans le bassin de l'Amazone, ce fut la première fois qu’on ne me souhaita pas bon voyage; on ne m’offrit pas non plus le café de l’amitié. Je partis sans voir âme qui vive; le vaqueiro et sa femme avaient littéralement disparu.
Il me fallut encore ramer sur plus de cent kilomètres. Un jour et demi de travail acharné pour ramener Francisco qui avait fait une agréable excursion.
Huit jours plus tard, je rejoignis la fraîcheur du monastère dominicain de Conceiçâo de Araguaya et je fus ravi de l’affection que me manifesta l’evêque Dom Luis Palha, de la réception si naturelle du prieur Dom Tomas, et de l ’accueil si chaleureux de l'intendant, le frère Pedro.
Après cela, je passai à nouveau une journée entre les mains du toujours fidèle F.A.B. et du brigadier Ararigboia, qui se chargèrent de ma personne et de mes encombrants bagages.
Avant d’abandonner les Tapirapes, je veux tenter ici, à l'intention du lecteur, une brève synthèse des découvertes particulières faites pendant cette expédition; cette synthèse confirmera qu’il s’est produit dans ces régions quelque chose que les légendes ne transmettent qu’imparfaitement. Par exemple, si l’on examine à nouveau la légende de la diaspora des Javaehs ou des Tapirapes, et la façon dont ils ont émergé des eaux pour vivre sur terre, où ils sont devenus mortels, on ne pourra manquer d’établir une comparaison avec les passages suivants de la Genèse :
Et le Seigneur Dieu prit l’homme, et le mit dans le jardin d’Eden... Mais tu ne mangeras rien de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car... tu en mourrais (2 : 15, 17)...
Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, avait dit Dieu, tu ne devras pas manger, ni le toucher, sinon tu mourras (3 : 3)...
Dieu conduisit Adam du jardin d’Eden, jusqu’à la terre d’où il fut tiré (3 : 23)...
Pour les Tapirapes, il est très net que l’Eden était au fond du lac; c’était l’endroit où ils ne connaissaient pas la mort, et même la plus petite maladie. C’est seulement quand on les a envoyés sur terre qu'ils ont pris connaissance du monde extérieur... et sont devenus mortels; et, en même temps, le Grand Serpent s’est étendu à la surface du lac, barrant l’entrée — le trou du soleil — et leur interdisant tout espoir de jamais retourner au Paradis.
Une autre tradition affirme que les eaux du cours supérieur du rio Tapirape, dans le lac appelé Jacaré Vermelho (Alligator rouge), sont habitées par des sirènes. Ce mythe se retrouve dans les contes des Indiens qui vivent près d’un autre lac, dans l’Etat brésilien du Marenhâo; il y est question d’une déesse des eaux, qui habite au fond du lac et que l’on entend chanter.
On peut en rapprocher aussi la célèbre déesse d'Eldorado, qui vit au fond d’un lac en Colombie. Elle supervise la fabrication des crapauds sacrés (en jadéite) qui symbolisent Râ, le dieu du soleil en Colombie et en Amazonie, lequel est né au fond des eaux primordiales, de la même façon et sous le même nom que Râ, le dieu égyptien du soleil.
Sans même faire appel à l’imagination, ne peut-on admettre que tout cela est vraiment extraordinaire, et que, sur ce sujet, certaines convergences sont troublantes?
LA GROTTE PEINTE DE FORMOSA
L'avion du F.A.B. me prit à bord ou, plus exactement, m'embarqua avec armes et bagages, car j étais encombré d'un chargement énorme, y corn-pris le crâne d'un Indien gaviôe. Je n’aurais jamais pu m’en sortir sans la très grande gentillesse du capitaine responsable de l’avion. Mais l’aviation brésilienne est capable de toutes les prouesses. Par exemple, à l'époque où j’écrivais ce livre, on ne trouvait plus à Sâo Paulo un seul haricot... alors que ces légumineuses sont l’aliment principal du Brésil. Le brigadier Ararigboia, commandant militaire de l’Etat de Sâo Paulo, organisa un pont aérien pour le transport des haricots! Dans d’autres pays, une telle solution eût paru comique, mais pas au Brésil. Malheureusement, l'entreprise échoua en raison de la rareté des haricots, qui faisaient défaut même dans les secteurs les plus riches du pays. Cependant, la tentative valait la peine d’être faite, et elle attestait en tout cas la promptitude du F.A.B. à prêter son concours en cas de nécessité.
Nous devions passer la nuit à Goiania, capitale de l’Etat de Goias, à quelques centaines de kilomètres de Brasilia. Goiania, dont la fondation ne remonte guère à plus de trente ans, est une fort belle ville; il est seulement dommage que son aéroport soit situé à grande distance du centre et que, d'autre part, le prix des hôtels et celui des taxis y soient exorbitants.
— C’est au-dessus des moyens d’un malheureux capitaine, déclara le commandant de l'avion. Allons dormir à Formosa.
Cette solution se révéla excellente. Comme auraient dit mes amis arabes : « Mektoub... c’était écrit! » En effet, pendant que nous attendions sur le terrain d’aviation de Formosa, nous surprîmes une conversation :
— Quel dommage, disait le sergent de service, que ce jeune homme ne connaisse pas d'archéologue! Sa découverte a vraiment l'air d’être très intéressante...
— Quelle découverte? demanda le capitaine.
— En faisant des fouilles dans une grotte remplie de peintures et de dessins, il a trouvé des statues et des pierres taillées qui doivent être très anciennes, mais il ne connaît aucun spécialiste...
— Eh bien, dit le capitaine, en voici un.
C'est ainsi que j’entrai en contact avec la grotte peinte de Formosa (mot portugais signifiant beau). Le soir même, la délégation apostolique de la région me présenta au jeune homme qui avait fait la découverte. Celui-ci me confia certains objets, et, huit jours plus tard, toujours grâce au F.A.B. et à Ermelindo Matarazzo, qui me procura les fonds nécessaires, j'étais de retour à Formosa, où je pus entreprendre quelques recherches personnelles.
Le nom de Cro-Magnon est connu dans le monde entier. Nous savons que l'Homo sapiens dont on y a trouvé les restes est apparu en Europe il y a environ trente mille ans. D’où venait-il? Etait-il le produit d’une évolution récente ou le vestige d’une très ancienne lignée? Nous ne le savons pas. On a beaucoup écrit sur les mutations qui ont abouti à l’homme de Cro-Magnon; on a échafaudé des théories qui ont été généralement admises jusqu’au jour où l’on a eu a preuve de leur inexactitude et où d'autres conceptions tout aussi précises ont pris leur place. Cependant, encore à l’heure actuelle, des savants dont le titre n’est pas usurpé hésitent à définir avec certitude l’origine de l’homme moderne.
Il a toutefois été possible de décrire l’homme de Cro-Magnon, et, à ma connaissance, il en existe même un portrait; mais il n’a jamais été tout à fait admis comme tel. « Si l’on acceptait l’idée que l’homme d’Alpera (1) est l'Homo sapiens de Cro-Magnon, a écrit l'archéologue Bosch Guimpera, cela modifierait de façon fondamentale les bases de l’archéologie préhistorique. »
(1) Alpera est une localité espagnole de la province d'Albacete où l’on a découvert une grotte préhistorique contenant des peintures rupestres. (N. du T.).
Il existe également une statue de l'Homo sapiens en Egypte. Elle n’est pas reconnue non plus comme telle, bien qu'on admette que l ’homme de Cro-Magnon portait une coiffure en plumes analogue à celle que porte le « Berbère égyptien ». Quant à l'homme, ou plutôt aux hommes de la grotte d’Alpera, ils continuent à constituer une énigme qui n’est pas résolue. Ces peintures rupes-très représentent deux guerriers couronnés de plumes qui dansent. Ils ressemblent tellement aux Indiens dolichocéphales d’Amérique du Nord, aux Sioux, aux Dakotas, aux Algonquins, etc., qu’on les a baptisés officiellement les « Indiens dansant d’Alpera »...
Et a-t-on bien pesé ce qu'implique la découverte d’un phoque du Groenland à Chancelade, en France, à côté du squelette d’un Homo sapiens qui est à ! origine de la lignée appelée « race de Chancelade »? Nullement. On s’est contenté d'enregistrer ces découvertes sans chercher le moindre lien entre l’homme de Chancelade et le Groenland, non plus qu’entre les Indiens d’Amérique du Nord et ceux d’Espagne.
Pourtant une autre coïncidence analogue aurait dû éveiller l’intérêt des spécialistes : c’est la présence en Espagne également, à Cogull, en Catalogne, d'un document préhistorique extraordinaire. C’est un groupe de femmes vêtues qui dansent autour d’un homme nu doté d’un phallus énorme. Mon vieil ami l’abbé Breuil a daté cette fresque du pléistocène tardif, c’est-à-dire qu’elle remonte à huit ou dix mille ans avant notre ère...
Alors, que faisaient ces Indiens emplumés, dansant à Alpera, en Espagne, à proximité d’inscriptions vieilles elles aussi de dix mille ans?
La grotte peinte de Formosa est située à douze cents kilomètres du point de départ de ma dernière expédition, d’août à décembre 1958, et à près de trois mille kilomètres de la région où j’avais entrepris mes recherches précédentes dans la partie extrême nord du Brésil, à la fin de 1949 et au début de 1950. Elle est aussi à mille cinq cents kilomètres d’Itaquatiara de Inga, dans l’Etat de Parahyba do Norte; tout cela dans les frontières d’un seul pays, le Brésil, dont on imagine mal à l’étranger l’étendue et les possibilités. (La superficie du Brésil est supérieure à celle des Etats-Unis d’Amérique du Nord, et ses richesses potentielles sont bien plus importantes.) Enfin, Formosa est à près de quatre mille kilomètres du plateau de Marcahusi, où mon collègue Daniel Ruzo a découvert les restes célèbres d’une civilisation préinca, celle des Masmas; cette ville se trouve aussi à environ trois mille kilomètres des découvertes faites récemment au nord-est du Brésil. C’est une région gigantesque, que directement ou indirectement, j’ai pu étudier (grâce à mes deux confrères Anthero Pereira et Daniel Ruzo), et dans laquelle chaque emplacement comporte les mêmes éléments.
Il n’est besoin que de voir la grotte peinte de Formosa et son emplacement taillé dans le rocher pour comprendre que l'on a affaire à un centre préhistorique classique. La grotte n’est pas très grande, elle ne se compose que de deux chambres, l’une extérieure, l’autre intérieure, et elle est protégée par un surplomb rocheux. Quand le temps était pluvieux, il est certain que ses occupants dormaient dans la chambre intérieure, mais ils mangeaient et travaillaient soit dans la chambre extérieure, soit sous la saillie rocheuse; ce qui est confirmé par les découvertes faites sur le terrain.
D'un point de vue préhistorique, la grotte peinte de Formosa présente un énorme avantage : ses stalactites et ses stalagmites ont permis la formation d’un riche dépôt d’oxyde de fer et surtout de manganèse. Il est donc possible de calculer approximativement l’âge de ces dépôts, car certaines des inscriptions que l'on trouve ici sont partiellement recouvertes de concrétions calcaires, une des preuves indubitables de l’ancienneté de cette caverne.
Sur son âge et sur ses habitants, nous serons mieux renseignés après la fin des fouilles. L’endroit a été classé site archéologique, et les premières investigations ont été faites par un élève ingénieur, Alfredo A. Saad, aidé de deux amis, Jorge Hamu et Edouard Lima Conto. Tous les trois ont signé une déclaration formelle consignant les détails de leur découverte.
Avant d’entreprendre les recherches supplémentaires, je cherchai à savoir si l’on pouvait faire confiance à celui qui avait fait la découverte, et j’appris que le vicaire apostolique de la région répondait de lui. C’est une précaution, qu’il est toujours utile de prendre en matière d’archéologie. Il est bien évident que les premières recherches n’ayant pas été faites par des gens dotés d’une formation professionnelle, elles l’ont été sans recours aux techniques adéquates. De toute façon, elles auraient été délicates, car l’en-l droit où l’on a trouvé la plupart des restes est près de l’entrée, où la terre est si ramollie par la pluie qu’il n’aurait pas été possible de procéder à des coupes franches.

On a trouvé certains objets à une profondeur de soixante centimètres. Je suis convaincu que l’on obtiendrait de meilleurs résultats en entreprenant des recherches plus poussées, mais personnellement je n’ai pas eu le temps de les faire. Fort heureusement, l’erreur de méthode commise au cours des premières recherches a été compensée par la découverte d'éléments chimiques qui ont rendu possible la détermination de l'âge des pierres. Les analyses auxquelles a procédé un géologue, chimiste d’une des organisations industrielles les plus importantes du Brésil, ont permis d’établir que la majorité des documents archéologiques trouvés dans cette caverne était recouverte d’une patine plus ou moins importante, mais dont la composition est toujours identique. Elle se compose de très peu d’oxyde de fer, et d’une importante quantité d’oxyde de manganèse. Comme ces expressions peuvent être un peu obscures pour les lecteurs qui ne sont pas spécialistes, je me contenterai de citer, point par point, le rapport établi par le chimiste en question; il est bien entendu que tout chimiste qui voudrait faire une contre-analyse en a la possibilité, ce qui établirait une preuve supplémentaire.
La grotte peinte de Formosa, dit le rapport, est formée de calcaire. Les stalactites laissent s'égoutter une eau qui contient en proportion variable, mais toujours faible, de l'oxyde de fer et de l'oxyde de manganèse.
Chaque goutte tombe à terre, où, sous le poids d'autres gouttes ou sous celui de la pluie, elle est entraînée au travers des soixante centimètres d'une couche de terre tassée (remarquez le mot « tassée ») par les mouvements constants des habitants de la caverne» pendant des siècles ou des millénaires.
Petit à petit» Peau s'est infiltrée jusqu'aux objets enfouis.
— Combien de temps a-t-il fallu à cette eau, ai-je demandé, pour traverser soixante centimètres de terre? Et combien de temps a-t-il fallu à la quantité infinitésimale d’oxyde de manganèse contenue dans une goutte d’eau, pour former une patine de cette épaisseur?
— Combien de temps? m’a répondu le chimiste. Je suis incapable de le dire, mais certainement des milliers d’années. La goutte doit d'abord traverser la couche de terre, puis la quantité d’eau, forcément infime, qui atteint l’un des objets doit y déposer le manganèse. Mais de la goutte qui tombe sur le sol, la millième partie n’atteindra même pas l'objet. Et il est impossible de dire quelles sont, dans ce millième, les quantités d’oxyde de fer et d’oxyde de manganèse. Heureusement, vous possédez les objets eux-mêmes qui peuvent répondre à cela. Prenez cette magnifique pointe de flèche.
— Très bien : je l’ai trouvée moi-même en tamisant la terre.
— Cet objet est en calcédoine, et présente une patine très ancienne, qu'on ne saurait imiter artificiellement, constituée par un silicate d'alumine ferreux en contact avec du sable, qui a formé un composé extrêmement dur, en réalité un épais ciment, comme vous pouvez le constater, et il a fallu d’innombrables siècles pour le former.
— Et cette autre pièce?
— Cette autre pièce? dit le chimiste en riant de mon expression anxieuse. Eh bien, je n’en suis pas encore revenu. Cette sculpture est à la fois une pièce archéologique splendide et un témoignage qui réfute toutes les théories admises i jusqu’à présent au sujet de l'Amérique du Sud.
« En effet, cette tête d’Indien portant des plumes, dont le magnifique profil aquilin évoque à s’y méprendre tout ce que nous connaissons du physique de l’homme de Cro-Magnon, est évidemment unique au monde. La finesse de la sculpture, la pureté du dessin, me feraient même suspecter, si je n’étais chimiste, l’authenticité de l’œuvre. Heureusement, dans ce cas particulier c’est impossible.
— Pourquoi donc?
— Parce que la pierre est un schiste métamorphique appelé phyllite, assez tendre, qui doit être taillé au sortir de la carrière. L’état présent de sa surface prouve que l’oxydation n’a pu se. faire que grâce au temps; ce n’est pas contestable, car on peut s’en apercevoir en observant la profondeur des rainures et les arêtes de la surface.
— Et son âge?
— Il est impossible de donner une date exacte, répondit le chimiste, mais puisque vous: l’avez trouvée dans une grotte où une partie des peintures sont recouvertes d’une couche de calcaire, et qu'elle fait partie d’un ensemble dont les autres éléments possèdent une patine très ancienne formée de silicate d’aluminium en conglomérat, comme je viens de vous l’expliquer, on ne peut nier que votre statue ne soit très ancienne.!!
— Serait-il exagéré de dire quelle a dix mille ans? demandai-je.
— Elle peut avoir cet âge. Vous avez aussi une Vénus stéatopyge en os fossilisé, et l’énorme molaire d’un animal qui a forcément disparu il y a très longtemps, puisqu’il ne reste plus rien de lui, sinon l'ivoire de sa dent. Il y a encore cet objet curieux qui semble appartenir à un crâne humain trépané. Pour toutes ces pièces, vous pourrez établir une datation grâce au carbone 14 dont les tests comportent une marge d’erreur de vingt pour cent.
« De toute façon, l’aspect et le poids élevé de votre Vénus stéatopyge prouvent sa grande ancienneté, ce qui cadre avec toute votre collection de documents de pierre : racloirs et outils à graver de fabrication magdalénienne qui furent exécutés dans le but très net de travailler le genre d’os dont est faite la Vénus stéatopyge, qui fut trouvée au même endroit; couteaux et pointes de lances en obsidienne, têtes de flèches en opale, en jaspe, en basalte, en quartz et en calcédoine. Mais l’objet le plus remarquable est tout de même cet Homo sapiens coiffé de plumes, qui est en schiste, en phyllite très exactement, et le tout est recouvert d’une telle patine qu'à l’évidence il ne peut s’agir que des produits d’une civilisation extraordinairement ancienne.
La question qui a été indirectement soulevée par Breuil et Mainage, du fait de leurs découvertes des Indiens emplumés à Alpera et des femmes dansant à Cogull, semble être résolue par ce que l’on a trouvé dans la grotte peinte de Formosa. En tout cas, c'est un fait que les dessins et les peintures retrouvés dans cette grotte brésilienne sont en partie identiques à ceux du site espagnol où l'on a retrouvé l’image des Indiens dansant. Il semblerait donc qu’aucune équivoque ne soit possible; il doit exister quelque ancienne relation entre la civilisation préhistorique dont on a retrouvé la trace en Espagne et celle d’Amazonie.
La statue appelée le « Berbère égyptien emplumé » est aussi identique aux hommes d’Alpera, et ceux-ci sont, de même, le reflet des Indiens d’Amérique du Nord, qui sont similaires aux anciens Mexicains, lesquels montrent une parfaite ressemblance avec les Caribs et les Arawaks. Ces derniers ont dominé toute l’Amérique du Sud, et une partie de l'Amérique du Nord; leur domaine s’étendait au moins de la Floride et de la Californie jusqu’en Patagonie. Vraiment, il faudrait être habile pour escamoter une série aussi impressionnante de « convergences ».
En outre, la grotte peinte de Formosa est loin d'être unique. On trouve dans la même région un grand nombre de cavernes extrêmement profondes, qui n’ont jamais été explorées. Je sais que l’une d’entre elles contient les os d’animaux préhistoriques, tels que ceux qui vivaient au Minas-Gerais en compagnie de l'homme. Le lecteur se souviendra que j’ai retrouvé des traces de ces animaux au cours de toutes mes expéditions en Amazonie.
N est-il pas possible de retrouver dans ces grottes des squelettes d’hommes préhistoriques, et ceux de ces animaux qui ont disparu de la terre depuis si longtemps? Après tout, on en a bien retrouvé dans la grotte de Semidouro près de Lagôa Santa.
Il y a dans tout cela ample matière à réflexion.
LES DIEUX DU SOLEIL DANS L’ANCIEN MONDE
1
EN IRLANDE AVEC UN BARDE PRÉCELTIQUE
Cela se passait il y a quelques années en Irlande, dont le paysage ressemble tellement à celui de la Bretagne. Je me promenais avec un barde préceltique, un de ces hommes qui sont souvent des mystiques, parfois plus ou moins des magiciens, et en tout cas des guérisseurs que notre société traite en déclassés car elle est incapable de les comprendre. Cependant certains d’entre eux possèdent des pouvoirs qui touchent au surnaturel, ou qui, pour nous, semblent y toucher. Leur psychisme conserve des souvenirs qui ne sont pas conscients naturellement, et qu'ils s’efforcent de faire revivre.
Eventuellement, on peut trouver parmi eux certains membres distingués de sociétés scientifiques. Leur dégoût de cette époque discréditée les a conduits à essayer de faire revivre le druidisme. C'était le cas de mon guide, que j'appellerai Sir X..., dont les connaissances scientifiques et les relations profondes et solides qu’il était capable d’établir entre les univers macroscopique et microscopique, lui permirent d’obtenir de surprenants résultats dans le domaine des sciences ésotériques.
Ce barde, homme déjà assez âgé, me montra deux menhirs qui flanquaient une pierre plus petite et me demanda :
— Savez-vous ce que cela représente?
L’épisode se passait avant la dernière guerre et, à cette époque, mes connaissances en préhistoire étaient très succinctes.
— Non, répondis-je.
— Eh bien, voici : des milliers d’années, peut-être trente mille ans avant la naissance du Christ, les tribus du Nord, entre le détroit de Béring et l’extrémité est de la Sibérie, ne s'occupaient qu’à chasser. Elles ne connaissaient rien à l’agriculture ni à l’élevage, et n’utilisaient que très rarement quelque chose d’élaboré, si l’on peut dire, sauf le miel et la chair des animaux quelles tuaient avec leurs armes primitives.
« Malheureusement, leur chasse ne leur procurait pas toujours la subsistance qui leur était nécessaire, car à diverses époques les hordes de rennes, leur seule source de nourriture, disparaissaient mystérieusement.
« Leurs sages finirent pourtant par remarquer que disparitions et réapparitions coïncidaient avec les mouvements du soleil. Avant que le roi des cieux ne disparaisse pour plusieurs semaines, un grand manteau blanc de neige couvrait la terre, alors que les rennes émigraient vers le Sud. A la même époque, de grandes troupes d'oiseaux d’un blanc immaculé volaient loin de leurs habitats coutumiers pour accompagner le soleil dans sa disparition, et revenir avec lui.
« Cela est de la plus haute importance, continua le barde avec emphase. De tous les peuples qui adorèrent le dieu du soleil, il est certain que les hyperboréens furent les premiers à trouver la relation entre les cygnes, animaux originaires de leur pays, et la course cosmique du soleil.
— Mais, dis-je, est ·ce que le char d'Apollon, le char du soleil, et les cygnes ne font pas partie de l’héritage méditerranéen?
Mon compagnon eut un fin sourire.
— Avez-vous jamais, au cours de vos voyages, rencontré des troupes de cygnes nageant sur les eaux de la Méditerranée, du Sénégal ou du Nil, ou flottant dans le golfe d’Eleusis? Nous reviendrons sur ce point plus tard. Pour l’instant nous nous trouvons bien loin d’Apollon, et nous devons suivre les procédures d’initiation religieuse chez des peuples anciens et très proches de la nature en cette époque lointaine.
« L état actuel de nos connaissances, de nos conceptions permet d’expliquer très facilement la disparition du soleil, tout comme celle du renne. La neige tombe et recouvre les lichens; les troupeaux se déplacent donc vers le Sud. Le soleil va disparaître; nous en savons aussi la raison. De même les cygnes, qui n’aiment pas vivre dans l’obscurité de la longue nuit polaire, émigrent vers le Sud.
« Le soleil réapparaît, la neige fond, laissant voir à nouveau les lichens; le cygne et le renne sont de retour. Ce n’est qu’un cycle. Mais pour les hommes de ce temps c’était un miracle, aussi inexplicable qu’un tour de magie.
« Maintenant, dites-moi, fit avec un sourire ironique le barde qui s’était interrompu pour réfléchir, vous parliez il y a un instant d’Apollon et de ses cygnes. Vous comprendrez qu’il est difficile d’admettre la présence de cygnes sous le soleil ardent des régions méditerranéennes. Y avez-vous déjà pensé?
« Si l’on accepte l’idée que le char du soleil est tiré par des cygnes, il faut absolument que ces cygnes accompagnent la course du soleil, sinon cela n’aurait guère de sens.
« Connaissant la richesse de la mythologie grecque, vous souvenez-vous de troupes de cygnes escortant le soleil à son lever et son coucher? Pline, le naturaliste, en parle-t-il? Bien évidemment, j’essaie de retrouver un fait concret qui aurait pu donner naissance à une version méditerranéenne du char d’Apollon...
« De la même façon, je ne me souviens pas qu’une saga ou une tradition hyperboréenne, même des plus anciennes, ait jamais parlé de troupes de cygnes nordiques accompagnant le le· ver et le coucher du soleil. Sommes-nous d’accord sur ce point ?
« D'un autre côté, continua le barde, tout le monde convient que les cygnes escortent le dé part du soleil des régions hyperboréennes, aussi bien que son retour dans ces mêmes régions.
« C’est tout. Mais où pensez-vous que cette légende soit née, si ce n’est dans cette région même, la seule au monde où les cygnes, deux fois l’an, accompagnent le départ et le retour du soleil?
« Enfin, conclut le barde, vous aurez l’occasion de noter que la plupart des anciennes sagas nordiques font mention d'Apollon et de son char du soleil, et qu’il est représenté par des milliers de pétroglyphes nordiques.
Après un moment de silence mon compagnon ajouta :
— Mais nous nous écartons de notre sujet. Quand les sages se rendirent compte, après Dieu sait combien de siècles, que le soleil se levait deux fois par an au même endroit, ils eurent l’idée d’indiquer par un moyen concret quelle était sa position, c’est pourquoi ils plantèrent une grosse pierre dans le sol.
« Puis, après quelque temps, ils s’aperçurent que la course du soleil variait tantôt à gauche, tantôt à droite de la pierre, mais toujours de la même distance. Ils indiquèrent donc ces distances à l’aide de pierres légèrement plus grosses, qu’ils fichaient toujours dans la terre. C’est ce que la science moderne appelle des « menhirs équinoxiaux ». Vous vous trouvez maintenant en face de deux de ceux-ci.
« Un certain laps de temps s’écoule encore. Nul ne peut dire combien de siècles. La civilisation se perfectionnait. Les hommes de ce temps avaient déifié la lune, dont ils observaient le déplacement nocturne sur le fond du ciel étoilé. Un jour, ils remarquèrent qu'un certain groupe d’étoiles, toujours les mêmes, se levait entre les deux grandes pierres et que le phénomène se renouvelait assez régulièrement à la même époque, quand le soleil avait accompli sa course à droite et à gauche de la pierre centrale. Ils comptèrent les lunaisons, et en trouvèrent à peu près douze dans une année. Ils s’aperçurent avec étonnement que les mouvements de certains groupes d'étoiles différents se montaient aussi à douze.
« Tout cela était très intéressant, mais pour pouvoir s'en souvenir il était nécessaire d'enregistrer ces faits d’une manière très concrète, matérielle même. Puisque soleil et lune décrivaient une demi-circonférence, ils crurent que « de l’autre côté de la nuit » se trouvait une autre demi-circonférence, et ils eurent l’idée de donner une forme matérielle à une circonférence entière, en plantant en cercle douze pierres. Quant à l’astre suprême, il fut représenté par une pierre bien plus importante, placée soit au centre du cercle soit près de sa circonférence, et indiquant l’endroit où se levait le soleil. L’ensemble ainsi disposé forme ce que nous appelons aujourd’hui un cromlech.
« D’autres siècles passèrent. Le savoir scientifique se consolidait. Chacune des douze pierres reçut un nom particulier. C’est l’origine du zodiaque dans lequel l'imagination des indigènes (encore accrue dans les civilisations modernes) reconnut des lions, des poissons, etc. Ces choix n’eurent pas pour origine la reconnaissance dans la disposition des groupes d’étoiles de ces animaux, mais ils furent tout simplement le résultat de certains événements mystérieux : la capture d’un énorme poisson considéré comme sorcier, un combat avec la femelle d’un ours, au moment où certaines étoiles passaient dans le ciel... (Le Père Laffiteau fait remarquer que certains Indiens d’Amérique du Nord appellent aussi Grande-Ourse la constellation si connue à laquelle nous donnons ce nom.) Ou encore, ce pouvait être la lueur de quelque comète : tout ce qui frappait leur imagination recevait une concrétisation; ils projetaient dans le cosmos les noms affectés aux douze pierres de leur cercle solaire.
« Et ce fut le début des relations entre macrocosme et microcosme. Ce fut également l’origine des douze dieux mineurs entourant le dieu suprême, ce que Ton retrouve dans toutes les religions, y compris le christianisme, où les douze apôtres entourent le Christ.
« Petit à petit, cependant, les hommes arrivèrent à constater que les mouvements du soleil n’étaient pas parfaitement en harmonie avec ceux de la lune et des étoiles. Afin de ne pas bousculer leurs théories religieuses, ils firent de la lune le « Père des Dieux » et changèrent le soleil en un de ses enfants, de sexe féminin. On retrouve encore de nos jours ces genres particuliers employés ensemble, indication qui est très nette en Amérique, dans le bassin méditerranéen, et encore dans la langue allemande où lune est du masculin et soleil du féminin.
« Toujours plus tard, et toujours dans les pays hyperboréens, le dieu du soleil prit le genre masculin et fut appelé Crom, le père du Temps. Comme par le passé, il continuait à être entouré de ses douze dieux inférieurs, chacun d’entre eux correspondant à une des pierres du cromlech. De là naquit le concept du premier Fils de Dieu, représenté par un rayon de lumière, pétrifié et venant du grand dieu du cosmos, le soleil, source de la création. Ce rayon était en même temps le symbole du membre perpétuant la race humaine, c’est-à-dire le phallus.
Je restais plongé dans mes pensées. Le barde continua :
— D’une tempête — grondements de tonnerre parfois associés à ceux des volcans, éclairs qui embrasent forêts et bois — les premiers hommes attribuaient à leur dieu-soleil la lumière, le tonnerre, la voix des volcans, les éclairs et le feu terrestre, émanation directe du Feu du Cosmos, représentant la « Divinité à l’état statique ».
Mon compagnon était penché sur de petits menhirs, il ne les contemplait pas, mais semblait lui aussi plongé dans un abîme de réflexions.
— Vous comprenez, me dit-il, quand nos ancêtres prirent en considération les multiples pouvoirs de leur dieu le soleil, ils décidèrent de lui donner une âme. Alors naît la parole divine du soleil, qui anticipe, sans le savoir, sur le texte de saint Jean (1 : 1,3)
Le Verbe était avec Dieu... Sans Lui rien n'était fait.
« Néanmoins, ajouta le barde en levant la tête, comme je vous l’ai dit, les hommes d’autrefois avaient noté la coïncidence des mouvements des cygnes et des rennes avec ceux du soleil. La disposition des cygnes autour du char d’Apollon peut s’appliquer à des chevaux, car rien n’indique qu’en ces temps la mythologie hyperboréenne n’associait par le renne à la course du soleil, comme elle le faisait pour le cygne; et comme en Méditerranée on ne connaissait pas le renne, alors qu’on y trouvait des chevaux, ces derniers ont bien évidemment été substitués à celui-là. Il n’y a rien d’impossible à cela, car les mythologies offrent de nombreux exemples de telles substitutions.
« Peut-être même cette substitution n’a-t-elle pas son origine en Méditerranée, car dans la civilisation celtique et préceltique, le cheval était déjà associé au char d’Apollon. On peut en trouver la preuve dans la coutume des Celtes ibériques qui plaçaient des têtes de chevaux momifiées au sommet de leurs douze dieux du cromlech. Un des autres exemples en est le tumulus de Locmariaquer en Bretagne.
« Comme vous avez pu le remarquer, conclut mon compagnon, le nombre douze est actuellement primordial dans toutes les religions et dans toutes les civilisations, de même que la parole divine représentée à l'origine par le menhir-phallus de Crom, émanation directe de la Divinité suprême. Ce principe a été repris plus tard par de nombreuses religions, qui ont le culte d’un Etre dont les admirables qualités psychiques et ésotériques ont fait un fils de Dieu en relation avec le macrocosme et le microcosme de l’univers.
« C’est pourquoi, me dit le barde en me serrant la main en signe d’au revoir, au Proche-Orient (avec Jésus, Moïse et Mahomet), aussi bien qu’en Inde, au Tibet (avec son dieu vivant), au Mexique, au Pérou, en Colombie, au Venezuela, en Polynésie, à Sumatra, en Irlande, en Europe continentale, en Afrique, au Brésil, etc., partout où les dolmens et les cromlechs ont représenté le grand Dieu, le Père éternel, le Père du temps, on retrouve également le Fils, qui est à la fois homme et dieu, être vivant sur terre, et possède deux natures dont l’une est divine et l'autre humaine. »
Pour ne pas changer, le ciel d’Irlande roulait quelques lourds nuages gris. Nous étions en juillet, mais une petite pluie fine se mit à tomber et bientôt l’île d'Emeraude fut progressivement enveloppée dans une brume de laquelle émergeaient mystérieusement, ici et là, les sommets de ses menhirs tendus vers le cosmos.
Les pensées se bousculaient dans ma tête quand je quittai l'Irlande. Durant mes longs voyages en Afrique, en Arabie, au Proche-Orient, autour de la Méditerranée, en Turquie, et aussi en Europe, j’avais inconsciemment accumulé une foule d’informations, surtout au Proche-Orient et au nord et au centre de l’Afrique. Cependant ce fut ma rencontre avec le barde qui fit jaillir l’étincelle qui illumina le tout. Je pris la résolution de relire toutes les notes que j’avais réunies, et d’entreprendre de nouveaux voyages. Mais par où devais-je commencer, à l’est, à l’ouest, au nord? Puisque la Bretagne, que j’aime tant, est l’héritière spirituelle de l’Irlande, et que l’on voit en elle la légendaire Thulé, je décidai que c’était par là que je débuterais.
La Bretagne avec son Mont-Saint-Michel et sa basilique qui lance en direction du ciel l’épée effilée de sa flèche... La Bretagne mélancolique avec ses golfes fouettés par les vagues, ses falaises vertigineuses qu’ornent les délicates fleurs de la bruyère... La Bretagne et ses champs minuscules que protègent des haies de genêt... Pays des fées, des korrigans, des lutins, des feux follets, que l’on trouve ici ou là, un peu partout; on sent leur présence, on ne les voit jamais... La Bretagne et sa douceur, son ciel délicat, si tendre et cependant si mystérieuse. Oui, elle garde un mystère que nul n'a jamais pu éclaircir. Bretagne des Celtes, mais avant eux? Les Druides, mais avant? Les Bardes, mais avant? Etaient-ils les premiers hommes?
Non, il y a là un hiatus. Les premiers Bretons étaient-ils des Atlantes? Cela se peut; en vérité, c’est même probable. Existe-t-il des preuves indubitables de cette affirmation? Aucune. On trouve pourtant des indices indirects, en très grande quantité. Le grand Marcelin Boule est près d’y croire. Capitan l’admet. Poisson en est sûr, comme le sont Frobénius, Berlioux et tant d'au-très. Oui, c’est dans ce pays empli de piété, de l'amour de Dieu, qui paie un tribut à la mer et au ciel, que je partirai en quête des dieux du soleil parmi les menhirs gigantesques et les énormes dolmens.
Ensuite j’irai en Méditerranée, aux confins de l’Arabie, au Soudan, dans chaque partie de l'Orient qui a été soumise à l’empire de Crom et de Râ, les dieux du soleil. Je pousserai mon vagabondage jusqu’aux Indes et Sumatra, même si ce n’est qu’en pensée. Enfin, j’en reviendrai à mon point de départ, Thulé, pour repartir ensuite vers l’Amérique, jusqu'aux côtes du Pacifique d'où, suivant l'exemple du Kon-Tiki, je relierai le continent aux îles de Polynésie; et de là, je serai à même d’avoir un aperçu de Tahiti et de ses énormes pyramides, des îles Marquises, de l'île de Pâques, tous lieux où régnaient Crom et Râ, bien que ce fût sous le nom des dieux du Mexique, Waï et Tepe.
BRETAGNE PRIMORDIALE
Mon ami le barde irlandais m avait recommandé à un de ses collègues, un barde breton.
— Vous êtes à la recherche des dieux du soleil, remarqua mon nouveau compagnon. Revenez dans deux jours à 10 heures du soir. Placez-vous à côté de ce dolmen, vous pourrez voir tout ce qui se passera sans déranger qui que ce soit. Soyez discret, restez calme, n’exprimez aucun de vos sentiments, et vous verrez...
« En attendant, puisque mon confrère irlandais me le demande dans la lettre que vous m’avez remise, je vais éclairer plusieurs points relatifs à nos ancêtres. Tout d’abord, la saga Scandinave : « Un mortel rendit visite à une autre planète où l’avait invité une fée. Les femmes y étaient d’une grande beauté, et aucune ne vieillissait, car les siècles passaient comme des minutes terrestres. Ce mortel se trouvait sur l’île mythique d'Avalon. Quand il revint sur terre, il pensait que son voyage n'avait duré que quelques heures, alors que des milliers d’années s'étaient écoulées depuis son départ. Il ne reconnaissait, rien de ce qu’il avait l’habitude de voir avant de partir.
« Au moment où la théorie d’Einstein fut connue, continua mon compagnon, chacun cria au miracle ou à la mystification. Comment le temps pourrait-il être relatif? Suivant l'endroit où il se trouve, une minute pourrait être égale à un siècle pour le même individu? Impossible.
« Les choses en étaient là, quand, il y a à peine vingt ans, nos savants commencèrent à penser que si un mortel terrestre voyageait dans l’espace interplanétaire, il ne vieillirait même pas, et quand il reviendrait sur terre au bout de quelques décennies, des milliers d’années se seraient écoulés. Quel est donc le problème?
« Comment est-il possible que les peuples de l'Antiquité, à une époque sans doute bien antérieure aux sagas — puisque celles-ci ne sont rien d’autre qu'une collection de faits fondés sur la réalité et plus ou moins déformés —, comment est-il possible que ces peuples aient pu prévoir ce qui se passerait lors d’un voyage interplanétaire?
Le barde avait raison : de toute évidence, il y avait là un problème préoccupant. Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné, il existe une lacune dans ce que nous savons (ou croyons savoir) des civilisations anciennes; car il est évident que les premiers êtres humains ne pouvaient avoir des connaissances telles que celles que rapporte la saga...
Pourtant, si nous nous reportons respectueusement à la préhistoire telle qu’on nous l’enseigne, nous apprenons que, de l'époque des pygmées de l'abbé Breuil qui vivaient en Afrique du Sud voici environ un million d’années, jusqu'à celle de l'Homo sapiens dont nous sommes les descendants directs, nos civilisations se sont développées d'abord selon une progression arithmétique, puis selon une progression géométrique; c est de cette loi que découlent quelques-unes de nos très vagues notions sur l’espace interstellaire. Très bien. Mais alors, nous nous trouvons enfermés dans un dilemme. Car nous ne pouvons réfuter les sagas, les Upanishads, le Popol Vuh et nombre d’autres livres sacrés que je mentionnerai par la suite; or, si les progrès de la civilisation ont vraiment été aussi réguliers qu’on nous l’affirme, aucun peuple de l'Antiquité n’a jamais pu être maître d’une science transcendantale telle que l’enseignent ces livres, qu'elle provienne du Mu, de l’Atlantide ou de Gondvana, peu importe. Alors d’où émanent les documents que je viens de citer? Quelqu’un a dû les apporter sur terre... peut-être les passagers de « soucoupes volantes », Martiens ou Vénusiens, ou quelque autre fantastique créature... Ce qui implique qu’une population provenant d’une autre partie de l’univers non seulement ait visité notre planète, mais y ait créé pour un laps de temps indéterminé un empire, un royaume ou à tout le moins une station spatiale... En tout cas, les moyens employés devaient démontrer une telle puissance qu’ils ont été enregistrés par toutes les traditions, dans toutes les légendes qui nous parlent des dieux du soleil!
Voilà les hypothèses auxquelles conduit la négation absurde et a priori de l’existence d’un continent disparu où la science aurait atteint un niveau égal à celui que nous connaissons aujourd'hui.
On aurait pu croire que le barde avait suivi pas à pas le cheminement de mes pensées, car il dit :
— Nous sommes bien sûr obligés d’admettre l’existence d'un peuple hyperboréen voici quinze à vingt mille ans, dont nous n’avons pas de traces directes. Autre chose : avez-vous essayé de chercher d'autres traces du serpent de la Genèse?
— Bien sûr, répondis-je, j’ai même visité un temple de serpents en Afrique.
— Où cela?
— A Ouidah, au Dahomey. Vous devez savoir que quand un boa constrictor de sept mètres de long vous étreint amicalement...
— Je vois, répondit mon compagnon avec un sourire. Eh bien, ce temple de serpents que vous avez vu en Afrique provient sans doute d’une coutume nordique aussi vieille que le monde.
— Nordique? m'exclamai-je, incrédule.
— Mais certainement. N’oubliez pas qu’en 1431, Jérôme de Prague a raconté les voyages que des missionnaires chrétiens ont faits en Lituanie. A cette époque, les chefs de famille élevaient toujours des serpents à sonnette chez eux, et ces animaux étaient sacrés. Au xvif siècle, d'importantes cérémonies se déroulaient en l’honneur de serpents, non seulement dans les pays nordiques, mais aussi en Pologne et en Ukraine. Je suis sûr que vous savez que Zeus s’est uni à Déméter (la Terre maternelle) sous la forme d’un dragon, ce même dragon que l’on retrouve bien loin de là, en Chine, et à propos duquel les habitants d une toute petite ville brésilienne, Campo Jordâo, perchée dans les montagnes à plus de deux mille mètres d’altitude, ont déclaré : « Les jours de tempête quand gronde le tonnerre, il sort de sa caverne dans la montagne, il ondule dans la nuit et effraie les jeunes filles qu’il veut enlever... »
— Un dragon au Brésil?
— Certainement! Le fait n’est pas très connu, mais il est devenu de notoriété publique il y a environ dix ans, et il s’accorde à merveille avec les contes nordiques. Nous sommes loin de nous rendre compte, continua le barde, de tout ce dont nous sommes redevables aux Hyperboréens. Comme vous le faisait remarquer mon confrère irlandais, on trouve d'innombrables séries du nombre douze qui ont pris leur origine de la reproduction du cosmos, concrétisé sous la forme du cromlech, par nos très lointains ancêtres. Mais on peut encore aller plus loin; après les sagas, tournons-nous vers les légendes Scandinaves, et plus particulièrement celles qui nous parlent de « Hel » ou « El ».
« D'après ces légendes, Hel ou El était un dieu du soleil, ou plutôt une déesse, qui régnait sur douze rivières glacées, douze dieux inférieurs, comme en Irlande. Un de ces dieux inférieurs s’appelait Thor (il devint par la suite Vulcain dans le bassin de la Méditerranée) ou Tyr.
J’interrompis mon compagnon.
— Le dieu du soleil des Phéniciens s’appelait El, et sa ville était Tyr! En outre, il existe une ville sur la mer Morte, proche du mont Sinaï que l’on appelle Thor!
— Naturellement, enchaîna mon ami, c’est toujours la même chose, dès que l’on trouve un concept lié à une divinité solaire en Méditerranée, on doit rechercher son origine dans les pays Scandinaves, et, sans aucune exception, on peut être sûr de la retrouver.
« Prenez un exemple. En Bretagne, notre ancien dieu du soleil s'appelait Bel ou Béal, et les rites sacrés de son culte se rendaient dans un lieu nommé Roch-Moloch, à proximité d’un endroit appelé Bal-Hol ou Belem. (N’oubliez pas que Belem est une forme, que l'on retrouve en portu-gais, de Bethléem. Et vous ne devez pas non plus négliger le fait qu’une de nos plus grandes déesses répondait au nom d’Aïcha.) Tout cela se rattache au temple de Teutatès qui possède douze cromlechs : chacun comprend treize menhirs dont un au centre. En d’autres termes, c’est la représentation sous forme pétrifiée des rayons du soleil qu’entourent les douze dieux inférieurs.
Ces révélations me stupéfiaient. Car le dieu celtibère Bel ou Béal est sans aucun doute le dieu solaire phénicien de Tyr. De plus, aussi bien à Tyr qu’à Carthage, des enfants étaient sacrifiés à Bel (ou Baal), le dieu du feu, et à Moloch, tout comme dans les pays nordiques. Mais mon trouble parvint à son comble quand j’entendis le nom de la déesse Aïcha, car ce nom est purement sémitique.
Et encore n'était-ce pas tout! Le plus ahurissant est que dans les langues Scandinaves, le mot « Hel » ou « El » signifie : habitation pourvue d’une porte. Or, la grande déesse du soleil, divinité principale des Scandinaves, régnait dans son « paradis » où s’ouvrait une porte!...
Mais au fait, le paradis chrétien ne contient-il pas une porte, gardée par saint Pierre, qui en est responsable devant Dieu?
J’ai déjà dit qu'on ne pouvait être américaniste sans posséder de solides notions des langues sémitiques. En voici une autre preuve : le nom célèbre de Babel se compose de deux parties, « Bab » et « El », et signifie « la porte du dieu du soleil El ». En même temps, il s’agit d’une tour érigée pour atteindre les dieux. Il s’ensuit que cette Babel des Sémites, tour construite pour atteindre le lieu où habite Dieu, s’identifie avec la déesse Hel ou El des Scandinaves. Fait qui, en vérité, est des plus curieux...
Parlons maintenant de Moloch. Dans les langues sémitiques (et sans doute dans la langue originelle de l’humanité) la racine malaka signifie « posséder », alors que le nom Malik (au pluriel « Muluk ») signifie « royal, dignité royale, royauté, etc. ». Cependant, dans toutes les civilisations anciennes, et même dans le christianisme, où Jésus-Christ est le Roi des Cieux, le plus grand de tous les princes est le dieu du soleil.
Le lecteur va penser que cette expression n’est caractéristique que des Sémites. Mais en fait son existence remonte aux Celtibères, qui leur sont bien antérieurs. Voici à ce sujet un texte sur lequel je me permettrai d’insister : Au mois de Moloch [dédié au roi des dieux, le soleil ] ils sacrifiaient des êtres humains afin d'obtenir de bonnes récoltes.
Où ai-je trouvé ce texte? Dans le Popol Vuh, le livre de Sagesse des Maya-Quichés du Mexique...
Les plus riches familles carthaginoises offraient des sacrifices à Moloch ou Moloch-Baal. Parfois ils sacrifiaient même leurs propres enfants lorsque le pays était en danger et demandait ces sacrifices.
Autre chose : quand Quetzalcoatl, le dieu mexicain, arriva de l'Est par la mer, il voulut ré־ former les coutumes sanguinaires des Mexicains. Dans ce but, il institua la fête de Pacum-Chac dédiée au dieu de l’amour et de la bonté. Mais en langue sémitique, Pacum-Chac signifie très précisément « l'Eternel, qui est dans les cieux ».
Prenons enfin l'expression celtibère Belem, qui désigne le lieu où règne le dieu de la lumière et du feu sacré. C’est assurément le verbe divin des Celtibères, et il se rattache évidemment au palestinien Belem (Bethléem), l’endroit où naquit Celui qu’adorèrent les mages, qui l’appelèrent « Soleil radiant », Jésus-Christ.
Ce jour-là, je quittai le barde sans lui poser de questions supplémentaires. Je me promenai parmi les touffes de bruyère, envoûté par le charme mélancolique de ma belle Bretagne, épargnée par notre époque d’affairisme et de vitesse supersonique...
Qu’il devait être agréable d’être druide!
Deux jours plus tard, le soir, j’arrivai au rendez-vous que m’avait donné le barde. 10 heures venaient de sonner au beffroi du plus proche village. La nuit était claire, et, bien qu'il n’y eût pas de lune, on y voyait suffisamment.
J’aime la Bretagne, et je la connais bien; cependant la solitude dans laquelle je me trouvais maintenant me faisait une forte impression. N’y avait-il pas un esprit là-bas, qui m’épiait caché derrière ce grand dolmen? Et ces feux follets qui couraient, jetant leurs brèves lueurs dans le paysage, n étaient-ils pas l’image de fées qui dansaient? Ces bruits étranges, ces craquements, n'étaient-ils pas produits par un korrigan qui se préparait à se jeter sur moi?
Puis tout à coup, il y eut d'autres bruits, plus identifiables. Un groupe d’hommes vêtus de Ion-gués robes blanches s’approchait en silence. Ils s’arrêtèrent bientôt près d’un dolmen, et l’un d’entre eux plaça un instrument sur le sol. Dans l’obscurité je pouvais difficilement en voir la forme, néanmoins, j’arrivai à reconnaître un grand chaudron.
Grands dieux! Que veulent faire ces druides avec ce récipient? Veulent-ils préparer quelque breuvage magique?
La conduite de ces nouveaux venus incitait à se poser d’insolubles questions. Après avoir posé le chaudron sur le sol, ils plantèrent deux longs piquets dans la terre; ils en rattachèrent les extrémités par une corde solide, au milieu de laquelle ils fixèrent neuf chaînes, auxquelles ils accrochèrent le chaudron. Au-dessous du point d’ancrage de chaque chaîne, ils creusèrent un trou : 11 y en avait donc neuf, disposés à intervalle régulier.
Cela fait, neuf hommes enfoncèrent de longues lances qu’ils avaient apportées dans ces neuf trous. Et tout en se livrant à ces rites, ils chantaient d’étranges hymnes religieux.
Petit à petit, la foule s’était épaissie, et je remarquai que de temps en temps, un homme jetait une pièce de monnaie dans le chaudron. Un autre s’en saisissait sur-le-champ, qui semblait calculer mentalement sa valeur.
Le chant se poursuivit, et les pièces continuèrent à tomber dans le chaudron, jusqu'à ce que l'homme qui comptait levât un bras. Aussitôt le chant s’interrompit, les participants cessèrent de jeter leurs dons et la foule se dispersa.
J'étais surpris au plus haut point par ce que je venais de voir. Quelle était la mystérieuse cérémonie à laquelle j’avais assisté? Soudain le compagnon que j’avais rencontré quelques jours plus tôt, le barde, se trouva à mon côté, interrompant mes réflexions.
— Venez, nous allons dans un café tout proche, me dit-il; je vous ai apporté de quoi satisfaire votre curiosité, qui est aiguisée, je suppose.
Nous nous rendîmes au village le plus proche, et une fois que nous fûmes assis en face de deux verres de cidre à la mousse alléchante, mon ami me montra un livre dont il avait souligné certains passages. C’était le Manuel d’archéologie préhistorique de Déchelette.
A côté du chaudron, lut-il, se tenaient neuf hommes armés de gays, les lances classiques qui faisaient partie de la cérémonie. Les assistants devaient offrir des aumônes de façon à atteindre un total de douze onces d’or.
— C’est curieux, remarquai-je, voici ce nombre douze qui revient encore.
— Il n’y a rien de surprenant à cela, répondit mon ami; le chaudron représente le monde cosmique, ou même le soleil, si vous voulez simplifier les choses. Quant au nombre neuf, Déchelette vous informera mieux que je ne le ferai.
Effectivement, le préhistorien faisait remarquer qu’entre ce nombre et celui des muses grecques, et entre ce chaudron et le soleil dans la mythologie grecque, il y avait de singuliers rapports... On trouvait le chaudron sur certaines pièces celtes, et les hommes qui tenaient ce chaudron ou cardis étaient également poètes. A côté du chaudron celte, on trouvait aussi des vases gravés d’un cou de cygne et d’un trépied identique à celui de l'oracle de Delphes. Ces vases étaient dédiés au culte d'Apollon, le dieu du soleil et aussi le dieu de la lyre.
Toujours selon Déchelette les yeux de certains des cygnes étaient formés de cercles concentriques, comme des mamelons coniques (ce qui évoque le phallus, et le tepe dont je parlerai plus loin). En Gaule, on trouvait aussi fréquemment ce cygne dans des régions habitées autrefois par les Liguriens, dont un des rois était l’ami et le parent de Phaéton.
La description de Déchelette est intéressante en elle-même, mais elle l'est davantage encore à la lumière de la découverte d’un tumulus dans la province de Vestmanland en Suède, tumulus qui contient un vase de bronze en forme de tepe, dédié à Apollon. De plus, Déchelette est péremptoire lorsqu'il affirme que le dieu de la roue des Gaulois, dérivé de 1'hyperboréen Apollon, a été comparé au maître méditerranéen de l'Olympe (Zeus ou Jupiter) qui commande aux éclairs, à la pluie et au vent.
— Je crois que c’est clair, conclut le barde. Apollon Borvo, le Jupiter méditerranéen à la roue, tout comme Apollon Bélénus ne sont rien d’autre qu’une seule et même entité divine nommée Crom, dieu du soleil. De plus, le cygne est un animal hyperboréen; comme les traditions nordiques sont plus anciennes que celles de la Méditerranée, et que les Liguriens de Gaule ont transmis leurs traditions aux peuples méditerranéens, il est indéniable que l’origine d’Apollon est celle d’un dieu solaire nordique et non pas méditerranéen. Qu’en pensez-vous? »
Comment aurais-je encore pu penser? La scène dont je venais d’être témoin, cette cérémonie druidique, dans le paysage de la Bretagne, avec ces vieilles et mystérieuses légendes bretonnes, tout ce que venait de me dire le barde, ce que je venais moi-même de lire, avait concouru à former une fantasmagorie qui m’emplissait l’esprit.
Cependant une idée émergeait de tout cela : la science s’était sans aucun doute trompée en attribuant l’origine de l’ancienne civilisation européenne au bassin de la Méditerranée. Elle aurait dû la chercher plus loin, vers le Nord.
A cet instant, je me souvins de quelque chose que j’avais lu récemment, au sujet d’un fait géologique très simple mais très intéressant. Peut-être pourrait-il aider à résoudre cette énigme? Dans un article sur l'Antarctique, l’auteur soulignait que la base rocheuse de New Swabia s’était enfoncée de sept mètres sous le poids de la glace. Mais on sait également qu’autrefois, il y a vraisemblablement vingt ou trente mille ans, la Scandinavie et le Canada, qui sont tous deux des pays plus ou moins hyperboréens, se trouvaient à deux cent cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer, et ces deux régions sont restées ainsi englouties jusqu’à la dernière période glaciaire, que l’on appelle période de Würm et qui s’est achevée il y a environ un million cinq cent mille ans quand le Gulf Stream a pénétré dans les eaux de l’océan Arctique (c’est ce que viennent de démontrer les savants russes), et que la terre, libérée du poids de la glace, a pu en émerger.
On en arrive ainsi à une question très intéressante : puisqu’il est prouvé qu’un continent tout entier s’est enfoncé de deux cent cinquante mètres à cause de la glace, et qu'il a émergé à nouveau des milliers d’années plus tard; puisqu'il est prouvé qu’à la suite d’une circonstance indéterminée (nous ne possédons en effet aucun détail sur ce qui s’est passé) l’axe de la terre s’est déplacé si soudainement et qu'en quelques heures s'est produit un changement de climat tel que les mammouths du nord du Canada et de Sibérie — régions hyperboréennes — ont été instantanément gelés alors qu'ils étaient en train de manger des plantes appartenant à une végétation quasi tropicale; puisque les restes d'un continent nordique ont été découverts, si l’on se réfère au pasteur allemand dont j'ai déjà parlé, et qu’on a pu prouver qu’une partie de l’Arctique était couverte de vastes forêts de palmiers, et que l’ambre, que l’on trouve seulement dans la mer Baltique, provient de pays nordiques qui ont disparu il y a des milliers d’années; puisque enfin il est prouvé que toutes les traditions se rapportant à des dieux, en particulier au dieu du soleil, se rencontrent dans des traditions hyperboréennes plus anciennes que celles des régions méditerranéennes, on devrait pouvoir conclure qu’un continent a autrefois existé dans ces parages, continent dont la population connaissait un haut degré de civilisation, et qu'il a disparu soudain, exactement comme si des bombes atomiques avaient fait fondre la calotte de glace d’un pôle en quelques secondes. Comme les savants russes l’ont récemment fait remarquer, toutes les villes hautement civilisées qui existaient alors à la surface du globe auraient pu très rapidement disparaître sous les mers. Et il aurait fallu attendre un nouvel événement cosmique ou géologique pour que ces terres puissent réémerger, comme ce fut le cas pour le Canada et la Scandinavie.
Ce que je viens de citer ici, ce sont des faits scientifiques bien connus et officiellement admis. Pourquoi donc, alors que nous savons pertinemment que des continents civilisés et âgés de milliers d’années ont été engloutis, ne voulons-nous pas admettre que les habitants de ces pays auraient pu atteindre un niveau intellectuel comparable au nôtre?
En fin de compte, ce que nous appelons civilisation ne remonte qu'à peine à plus de deux mille ans, c’est-à-dire au début de 1ère chrétienne. Oublie-t-on la civilisation égéenne? celle de Mycènes? celle de Troie? celle d’Amérique? Mais je pense qu’à leur propos, il est préférable de parler de civilisations sur le déclin et non pas de civilisations ascendantes. Je reviendrai sur ce point dans le chapitre consacré aux pyramides, dans lequel je montrerai qu'à l’époque de Chéops, il n'existait en Egypte aucun ingénieur capable de dessiner les plans de ces monstrueux tombeaux (s’il s’agit de tombeaux).
,Deux jours plus tard, lors d’une de ces promenades à travers la campagne bretonne que j’aimais tant, je rencontrai à nouveau le barde. Il était confortablement et irrévérencieusement appuyé contre un énorme menhir, absorbé dans la lecture d'un livre sur les temps préhistoriques.
— Eh bien, me dit-il avec un sourire, notre dernière conversation vous a-t-elle fait réfléchir?
— Je pense bien! Je crois même avoir fait quelques déductions intéressantes.
— Lesquelles?
Je lui exposai les idées que je viens de mentionner.
— Je savais déjà tout cela, me dit mon compagnon. Mais voici un mythe que j’aimerais vous voir méditer puisque cela vous intéresse; c’est celui du cygne et d’Apollon. Avez-vous le temps de m’écouter?
J’acquiesçai et m’appuyai à côté de lui, contre le menhir. L’air était empli d’une senteur délicate, une odeur de bruyère, que l’on ne peut percevoir que de tout près. L’air était doux. On avait envie de demeurer là pour toujours...
— Le problème du cygne et d'Apollon, commença le barde, est une question qui mérite d'être mieux étudiée quelle ne l’a été. Il y a plusieurs siècles, alors qu’on ne disposait pas de moyens scientifiques véritables pour vérifier les théories, des savants de l’époque ont émis certaines hypothèses concernant le développement des anciennes civilisations. Des spécialistes qualifiés en matière de civilisation méditerranéenne se sont penchés ensuite sur leurs ouvrages, les ont étudiés et s’en sont inspirés, toujours dans le domaine du savoir méditerranéen. Ces savants ont eu à leur tour des disciples qui ont approfondi encore davantage leurs travaux.
A cette époque-là, les contrées nordiques étaient presque complètement inconnues, du moins sur le plan scientifique. C'est seulement ces dernières années que certains progrès de la science — l’étude des radiations, par exemple, les connaissances plus poussées que nous avons des fonds sous-marins, des techniques améliorées pour l'interprétation d’anciens documents — ont permis de se rendre compte de l'existence de réa-fîtes anciennes différentes de ce que nous avons appris à l’école. Mais pour les faire entrer dans les programmes d’études, il faudrait remodeler de nombreux cours et en modifier certains au-très avec tous les risques que comportait l'opération. Les savants s’y sont refusé; c’est là une attitude très humaine, mais très peu scientifique.
— Le croyez-vous vraiment?
— J’en suis persuadé. Avez-vous lu les Védas? — Ciel, non!
— Alors écoutez : dans ces anciens récits de l’Inde, qui était déjà un pays civilisé, nous trouvons quelque chose de très curieux. Le dieu Hamsa est représenté par un cygne hyperboréen. De plus, le mot « Hamsa » peut être divisé en deux : « Aham » qui signifie « Je-moi » et « Sa » ou « Verbe divin ». En conséquence Hamsa est le Verbe divin, accompagné par le cygne sacré, le compagnon d'Apollon.
— C’est passionnant!
— Et avez-vous jamais entendu parler de la présence de cygnes en Inde?
— Non, je ne pense pas.
— On en trouve quelques-uns, mais ce sont de petits volatiles insignifiants et qui n’émigrent pas. Il est impossible de les prendre comme symbole pour accompagner une étoile dans sa course.
« J’insiste sur ce point, continua le Breton; dans le célèbre Livre des Morts égyptien, on trouve le char d’Apollon représentant le soleil. Il parcourt sa route quotidienne trois cent soixante-cinq jours par an; mais il n’y a pas trace de cygne. Pourquoi? Parce que pour qu'il puisse accompagner la course journalière du soleil, il aurait dû être connu sur les rives du Nil, être un spectacle familier dans le pays, et on aurait dû le voir, matin et soir, voler dans le ciel de l’Egypte. Or, il est bien évident que personne n’y a jamais vu un cygne; et nul n’est élevé au rang de dieu si l'on ne peut le voir chaque jour, et lui demander chaque jour de faire quelque miracle. Donc, il n’est jamais venu à l'esprit des Egyptiens de déifier le cygne.
« Vous me direz que d’autres peuples de Méditerranée l’ont fait. Mais bien que les Egyptiens fussent sujets à de considérables influences venues du Nord, leur civilisation s’est toujours trouvée, jusqu’au moment de l’arrivée d’Hyksôs, protégée par la Méditerranée et les déserts qui l’entourent, alors que le Proche-Orient, les pays méditerranéens en général, et l’Inde ont toujours été des lieux de passage par où, autrefois, les caravanes d’ambre s’acheminaient en une succession sans fin, reliant le Nord au Sud.
Le barde fit une pause et reprit :
— Nous avons vu que « Hamsa » représentait tout à la fois le cygne hyperboréen et le Verbe divin, mais son culte se composait pour une grande part de méditations calculées pour instiller le « feu divin » dans l’âme humaine. Ce sont ces méditations qui sont symbolisées par le cygne, compagnon d’Apollon, dieu du soleil. Tout cela vous paraît sans doute un peu étrange; n’oubliez pas qu’il s’agit d’une symbolique venue de Scandinavie, car chaque fois que nous avons affaire aux dieux solaires, tous les chemins y ramènent. Avez-vous entendu parler d’Hécatée d’Abdère qui vivait au IVe siècle av. J.-C.?
— Naturellement.
— Très bien. Je ne pense pas qu’on puisse le soupçonner de partialité, puisqu’à son époque les savants s’en tenaient aux « faits » qu'ils avaient soit observés, soit éprouvés. Or, Hécatée parle du cygne, et le place en Europe du Nord, plus spécifiquement en Angleterre et en Irlande. Remarquez que l’Irlande, où vous étiez récemment, est le berceau du dieu du soleil Crom, des cromlechs et du zodiaque. Il est évident que cet auteur méditerranéen connaissait l’existence de Stonehenge.
« De plus, dans le nord de l'île de Seeland, au Danemark, on a trouvé un chariot de bronze orné d’un disque solaire en or et tiré par un cheval, animal originaire comme chacun sait des pays nordiques.
« Et le même motif a été retrouvé sur un diadème d’argent que l’on pense être prémycénien, découvert dans l’acropole de l'île de Syra (ou Sv-ros) qui est dédiée à Apollon. N’y a-t-il pas là matière à réflexion? Et plus récemment, en poussant vers le nord, au Jutland, on a retrouvé une centaine de bateaux, en or, qui portaient sur leurs flancs des disques solaires gravés. Nous ne devons pas non plus oublier un fait très étrange : Schliemann a découvert à Troie des navires jumeaux de ceux de l’Europe du Nord, les mêmes que l’on trouve également dans le Brésil préhistorique.
— Mais alors, dis-je à mon compagnon après avoir réfléchi, votre remarque s’appliquerait aussi aux navires normands dont la proue est en forme de cygne avec un long cou recourbé?
— Bien entendu! Et les boucliers ronds des guerriers, qui étaient accrochés des deux côtés du navire, représentaient le disque solaire comme ceux des petits bateaux en or trouvés dans le Jutland.
« Mais ne remarquez-vous rien d’autre? Où sont donc allés les Normands? En France, en Espagne, au Portugal, en Sicile, aux îles Canaries, à Madère, peut-être en Amérique du Nord, peut-être aux Açores. Ils ont emporté avec eux leur dieu, le bouclier en forme de disque solaire et leur bateau qu’un cygne tirait à la proue... »
J’étais épuisé. Ces cygnes et ces bateaux, ce chaudron sinistre, tout tournait dans ma tête. D’autre part le soir tombait; aussi pensai-je qu’il valait mieux remettre au lendemain toute discussion.
L’homme propose et Dieu dispose. Le lendemain, une violente tempête se leva. Le vieil homme chez qui j’habitais était un pur Breton. Il scrutait le ciel avec inquiétude.
— Que se passe-t-il? lui demandai-je en plaisantant. Avez-vous peur que le ciel ne vous tombe sur la tête?
— Pourquoi pas? répondit-il. Après tout, c’est bien arrivé à mes ancêtres.
Je me rappelai en effet qu’à César qui menaçait les Gaulois de sa puissante armée, leur chef avait répondu fièrement :
— Nous n avons peur que d’une seule chose : que le ciel nous tombe sur la tête.
Je ne pus reprendre ma conversation avec le barde que deux jours plus tard.
— Où en étions-nous donc? me dit-il. Ah oui, si je ne me trompe, nous nous en sommes arrêtés aux Normands. Le plus difficile est passé, vous n’avez plus besoin que d’un peu de patience.
« Vous savez maintenant aussi bien que moi que le cygne et occasionnellement le cheval ont parfois été élevés au rang de dieux, grâce à leur lien avec le soleil, avec son char et avec Apollon. Au nord de 1'Eider, rivière Scandinave, on a trouvé sept vases qui ont la forme d’une coupe hémisphérique. Chacun de ces vases est muni d’une anse qui a la forme d’un cheval stylisé dont les yeux sont entourés d’ovales concentriques. Est-ce que cela vous rappelle quelque chose?
— Absolument pas.
— Vous avez entendu parler des Etrusques et du mystère qui entoure non seulement leur race mais aussi leur langue?
— Guère plus que ce que tout le monde en a entendu dire.
— Très bien. A l'époque romano-étrusque, ils avaient un simpulum qui portait souvent une tête de cygne, à la place d’une tête de cheval. Le vase que je viens de vous décrire était sans conteste beaucoup plus ancien que le simpulum de l’Italie antique et c’en est un parfait prototype.
« Et maintenant, me dit mon compagnon avec un léger sourire, faites très attention afin de ne pas vous perdre. Nous allons voyager. On retrouve dans presque tous les monuments de Scandinavie le modèle du disque solaire porté par un bateau, ayant pour figure de proue un cygne; mais ce même symbole se présente aussi en France, en Italie, en Hongrie, à Rome, et — tenez-vous bien — sur les tablettes de Tel-el-Armana en Egypte, où il n’y avait aucune raison pour que l'on ait le culte du cygne, dont on n’avait pas la moindre idée dans cette région.
« Comme vous voyez, poursuivit mon compagnon, le problème du cygne est infiniment plus complexe qu’on ne pourrait le croire au premier abord. Ne partez pas, nous n’en avons pas encore fini... Nous avons déjà parlé des boucliers normands accrochés sur les flancs de navires dont la proue s’orne d’un cygne; il faut remarquer qu’à Nackhalle en Suède, à Magdebourg en Allemagne et à Clombrin en Irlande, on retrouve les mêmes boucliers, décorés cette fois du « fleuve Océan », mais les cygnes y escortent aussi le disque solaire. Est-ce que le terme « fleuve Océan » signifie quelque chose pour vous?
— Bien sûr. Je me souviens qu׳Homère, décrivant le bouclier d’Achille qu’avait forgé pour lui Héphaïstos, indique que la bordure en représente le fleuve Océan que vous venez de mentionner. Et si mes souvenirs sont exacts, il y a aussi un poème d’Hésiode inspiré par le bouclier d’Héraklès. Je crois que je peux même le réciter de mémoire :
« Et l'océan semblait rouler ses flots autour de ces boucliers ornés si magnifiquement. Les cygnes volaient dans les airs en poussant de grands cris. Et d'autres cygnes en grand nombre nageaient à la surface des eaux...
« Il y a très longtemps que je connais ce poème, ajoutai-je, et je me suis toujours demandé comment Hésiode avait pu voir des cygnes nager sur les flots bleus de la Méditerranée, mais maintenant je comprends : ce poète méditerranéen s’inspirait de documents nordiques...
— Il n’y a vraiment pas d'autre explication, acquiesça mon compagnon, car il serait aussi difficile d’imaginer des cygnes sur les eaux de la Méditerranée que d’imaginer des anacondas en France...
Il réfléchit un moment puis reprit avec un sourire :
— J’en termine avec les cygnes. On trouve des motifs solaires et des cygnes en Hongrie préhistorique, où le cygne était inconnu à ce moment-là. En Gaule celtique et préceltique, cet animal était très rare, et n’apparaissait que lors de ses deux migrations annuelles. Mais — et voici qui est intéressant — nous trouvons la roue solaire placée au-dessus de la barque solaire en association avec le symbole de la très célèbre hache celtique à double tranchant. Les spécialistes considèrent que cette hache est une pièce comparable à la bipenne (bipennis) crétoise, qui se retrouve, de même que les proues en forme de cygne, aussi bien chez les Celtes qu’en Europe du Nord(l).
(1) Cette hache celtique et crétoise existe également en Amérique du Sud, où on la trouve jusqu'en Patagonie. La bipennis a aussi été trouvée en Suisse, et, comme nous le verrons par la suite, en Patagonie où elle présentait des dessins de méandre et de labyrinthe que l’on ne trouve généralement qu’en Crète.
Le barde s’arrêta de parler. Il semblait très fatigué. Son doigt tendu indiquait un point situé au-dessus de ma tête sur le menhir contre lequel je m’appuyais. Je regardai : tout près du haut de la pierre, un magnifique disque solaire avait été gravé.
Je restai quelque temps en Bretagne, car je pressentais que je ne reverrais plus ce pays. Je fis quelques observations personnelles ici et là; j’entrais souvent en discussion avec les adeptes de l'ancienne civilisation celtibère. Je me trouvais un jour dans une petite église de la fin du XIe siècle dont le plancher s était enfoncé de plus de cinquante centimètres. J'eus une conversation très animée avec le curé de cette église.
Le vieux prêtre semblait documenté sur de nombreux sujets et, comme tous les Bretons pieux, il n’hésitait pas à établir une comparaison entre la Trinité des chrétiens et celle des Celtes.
— Il est certain, me dit-il, que la Trinité de Notre Seigneur Jésus-Christ est sublime, mais nos ancêtres, qui étaient grands, la connaissaient sous un autre nom. Ils la représentaient sous la forme d’un trident, qui combinait le soleil, la lumière et le feu, sous les vocables suivants : Keugant (les trois cercles de vie), Espace Infini; Abred (mort et épreuves); Gwended (lumière et bonheur).
— Que c’est étrange, murmurai-je, c’est tout à fait le trident de Çiva, à l’autre bout de la terre...
Mes promenades dans la campagne me ramenaient constamment en face de collines (en Bretagne la plus haute n’atteint pas mille mètres) qui ont plus ou moins une forme de cône. Autrefois, elles portaient à leur sommet un temple dédié au soleil.
Un endroit nommé Peu m’impressionna fortement, je ne sais trop pourquoi; sans doute étais-je frappé de la façon dont il avait été découvert. Un rocher plat avait été dénudé par la mer en Vendée, au sud de l’ancienne Bretagne. Quand on l'examina on s’aperçut qu’il portait un dessin similaire à ceux qui se rapportent à Poséidon; juste à côté, on avait ramassé des amulettes en jade, identiques à celles des anciennes civilisations mexicaines.
Enfin, à contrecœur, je me résignai à quitter la Bretagne, région fascinante avec ses dolmens et ses chambres couvertes, ses tumulus et ses menhirs. Je descendis vers le centre de la France, et je visitai plus particulièrement l’Aveyron, contrée mal connue bien que ce soit la plus importante région de toute l’Europe pour les dolmens. On en compte près de trois mille et on n’a pas encore trouvé d’explication rationnelle de leur présence ici.
Pour ne pas ennuyer le lecteur, je passerai sur les détails techniques; je me contenterai de dire qu’en Afrique du Nord, près de Constantine, j’ai compté quelque trois mille dolmens, dont beaucoup avaient une forme hexagonale. J’ai aussi trouvé de nombreuses chambres de culte semi-circulaires, creusées directement dans le rocher.
En outre, en plein milieu du désert du Sahara, je suis tombé sur une extraordinaire sculpture gravée. C'était une chèvre, grandeur nature, portant un disque solaire entre ses cornes; à côté d’elle se trouvait un homme assis qui exhibait ses organes sexuels recouverts par un énorme fourreau phallique. Malgré les maigres connaissances que j'avais de la préhistoire à cette époque, je compris que cette sculpture unissait civilisation solaire et culte phallique. Par la suite, j’approfondis mes connaissances en ce domaine.
Ce pétroglyphe très particulier me remit en mémoire une histoire que m'avait racontée mon barde irlandais. Il semble que, suivant les plus anciennes traditions du dieu du soleil Crom, le roi d’Irlande était chargé de posséder chaque fiancée avant son futur époux. La raison en était simple : le roi était considéré comme « Fils de Dieu », et sa semence devait honorer chaque foyer et encourager la fertilité. La légende ajoute aussi que l’un des rois, complètement dégoûté par ce devoir très particulier, avait essayé de toutes les façons de s’y soustraire; on le comprend aisément. Mais cette tradition est claire; elle réunit une fois de plus les deux entités du Dieu-Père et de la Terre-Mère, que l’on trouve en Europe du Nord sous le nom de Crom, en Méditerranée et au Proche-Orient sous le nom de Râ, le dieu du soleil, ou de Zeus dans la Grèce ancienne.
En longeant le Danube, je poursuivais ma route vers la Turquie et le Turkestan. Nous étions à la fin de l'hiver. Pour me rassurer, je fredonnais des valses de Vienne, en particulier le « beau Danube bleu », mais le ciel était sombre et les nuages bas et annonciateurs de neige. Le fleuve était encombré de blocs de glace et ne se montrait pas sous son plus bel aspect, à moins que les poètes trop amoureux n’aient exagéré son charme. J’interrompis mon voyage à l’est d'Istanbul, sur la mer Noire, qui n’est pas plus noire que la mer Rouge n'est rouge; en fait, elle présente d’ordinaire de merveilleux tons de bleu. Je n’ai jamais vu de mers noires, sauf en illustration.
Certaines recherches et lectures auxquelles je me livrai dans ces pays m’éclairèrent sur un fait : je me rendis compte que le mot Peu ou Tepe, ou Tepeu et même Kul-Tepe qui m’avait tant intrigué en Bretagne, se répétait fréquemment ici. Chaque fois, le mot était utilisé pour désigner une hauteur, une montagne ou une colline, parfois naturelle, parfois artificielle, mais toujours en relation avec !ancienne religion solaire. Evidemment : j’avais choisi mon itinéraire en fonction de ma quête des dieux solaires.
Bien que j’eusse consulté tous les ouvrages intéressants des bibliothèques de Belgrade, d Istanbul, d’Alep, de Jérusalem, de Damas et d’autres lieux, bien que partout j’eusse questionné les habitants les plus âgés et les plus compétents, j'étais totalement incapable de me faire une idée précise de ce que la religion de ces dieux du soleil exigeait de ses adeptes. Ce ne fut qu’en atteignant Kul-Tepe au Proche-Orient que je réussis finalement à en avoir une notion plus ou moins précise. Je reparlerai de tout cela dans le chapitre consacré à Tepe, sujet de la plus haute importance; mais auparavant, qu’on me permette de revenir en arrière...

PREMIÈRE RENCONTRE AVEC RA, DIEU DU SOLEIL
C'était en 1936. Nous étions à bord d'un petit steamer blanc qui s’appelait « Khedive Ismail ». Nous nous dirigions vers Gênes. La mer était agitée, et nous ne nous retrouvions que trente convives à chaque repas, y compris le capitaine, l'ingénieur mécanicien et le docteur. Si, par exemple, nous voulions manger notre soupe, il nous fallait tenir notre assiette coincée sous le menton; et ce n’était même pas toujours possible. Si l’on posait sa cuillère, il fallait la poursuivre sur toute la table. Après trois jours de cette gymnastique, lorsque plus de mille cinq cents pièces en porcelaine eurent été cassées, pour la seule première classe, on décida de nous donner uniquement des boîtes de conserve.
Nous arrivions au détroit de Bonifacio, entre la Corse et la Sardaigne, dont on connaît bien la réputation. Un brouillard épais recouvrait la mer, aussi le bateau se mit-il à patrouiller en attendant une éclaircie. Nous étions secoués comme dans une marmite, le bateau gîtait de toutes parts, ne retrouvait jamais la stabilité, montant, descendant, roulant et tanguant en même temps. Nous ne restions plus que trois à table, tous les autres étaient en proie aux tortures du mal de mer.
Enfin le brouillard se leva, ce qui nous permit de franchir le détroit. De l’autre côté de la Sardaigne, un soleil éblouissant et une mer d'huile nous attendaient. En deux heures, nous avions changé de monde. Gênes était proche; je connais־ sais bien cette ville et ses palais en marbre harmonieux et c’eût été un plaisir d’y faire escale. Mais... nous entendîmes la radio. On annonçait une guerre imminente entre la France et l'Angleterre d’un côté et l’Italie de l’autre; c’était le résultat des « sanctions » consécutives à la guerre d’Ethiopie. Le capitaine donna l’ordre de franchir tous les barrages et de passer le détroit de Messine à tout prix. Nous courions le risque d’être torpillés, bombardés, coulés par des bombes lâchées d’avion, ou faits prisonniers. L'anxiété était générale à bord du navire.
Messine était en vue. Nous vîmes Charybde et passâmes outre mais il nous restait à éviter Scylla. Les canons étaient pointés sur nous, de grands avions Savoia nous survolaient de si près qu’ils effleuraient presque les mâts... Mais tout se passa bien, et nous atteignîmes le lendemain Le Pirée, ville misérable qui n’a aucun des charmes de l'Orient; puis nous fîmes escale en Crète, et enfin ce fut Alexandrie, une forêt de mâts. On nous ouvrit les filets anti-sous-marins pour que nous puissions passer, nous vîmes des canons d’artillerie, des avions, des croiseurs, d’immenses cuirassés, bref, toute la flotte méditerranéenne de Sa Majesté britannique, preuve que l’affaire était sérieuse.
Pendant ce temps plus de soixante mille Italiens avaient déjà débarqué à Tripoli avec des provisions pour au moins une année. A l'hôtel d’Alexandrie où jetais descendu, un des hôtes était le prince d ’une contrée légendaire, les oasis de Koufra, qui étaient fermées au reste du monde. Il était en exil en Egypte, attendant que les Italiens, qui l’avaient chassé, abandonnent le pays. Nous parlâmes du dieu du soleil : ses oasis mystérieuses, perdues au milieu des sables et des rochers brûlants, avaient sans doute vu se succéder, autrefois, de nombreux conquérants, et des ruines qui remontaient à plusieurs milliers d’années témoignaient que Crom et Râ y possédaient un temple.
— Quelle est votre opinion, Excellence? lui de-mandai-je. Que pensez-vous de ces anciennes civilisations? Croyez-vous que l’on puisse encore trouver d’import antes reliques dans ces ruines que nous connaissons déjà?
— J’en suis persuadé, répondit le Grand Senussi. Je connais personnellement un grand nombre de tumulus qu’aucun étranger n’a vus jusqu’à ce jour. On trouve également dans le Fezzan de nombreuses peintures qu’un savant devrait venir étudier et reproduire (1). De toute façon vous devriez aller à Louxor.
(1) Il faisait allusion aux merveilleuses fresques que mon collègue Henri Lothe devait découvrir par la suite, dessins qui remontent à sept ou huit mille ans avant J.-C.
Je n’avais nullement besoin du conseil de ce prince arabe pour me rendre en Haute-Egypte, où j’avais déjà l'intention de séjourner.
Quelques jours plus tard nous étions pris en sandwich entre une vingtaine de touristes anglais et un drap noir que nous pouvions à peine voir dans l’obscurité de la chambre. C’était le tombeau, non éclairé pour l'instant, où repose depuis des milliers d’années le jeune Toutankhamon, dieu du soleil en Egypte.
Soudain, sans aucun avertissement, on alluma de puissants projecteurs. Le drap noir fut retiré, un couvercle ôté, et le visage du dieu Râ apparut. Ses yeux d'obsidienne nous fixaient étrangement comme si notre intrusion sacrilège l’indignait. Son visage d'or brillait. L’impression générale était si funeste et terrifiante, que ma femme, très posée à l’ordinaire, se trouva comme envoûtée; elle put à peine dormir et, deux nuits durant, fut la proie d’horribles cauchemars. C’était la première fois que je me trouvais en présence du dieu du soleil, et je dois avouer que, moi aussi, j’étais profondément impressionné. Une malédiction divine semblait émaner des yeux du Pharaon.
Ce fut à partir de ce jour que, sans m’en rendre compte, je commençai à rassembler les innombrables souvenirs que m’avaient laissés mes voyages précédents en Afrique, en Arabie et au Proche-Orient. C’est aussi à ce moment-là que me revint à l’esprit que Lord Carnavon et ses compagnons auraient bien pu être les victimes de... de quoi? D’une ancienne malédiction? D’un de ces poisons volubiles dont on se servit tant à l'époque des Médicis et des Borgia? Il aurait suffi qu’une capsule fût brisée lors de l’ouverture de la tombe. On a beaucoup écrit à ce sujet, sans pouvoir arriver à une conclusion. Il n’en reste pas moins que de nombreux membres de l'expédition qui a ouvert le tombeau sont morts d'une façon plutôt tragique, et parfois même mystérieuse.
Quoi qu’il en soit on peut à juste titre se demander : quelle science détenaient donc ces ingénieurs (je ne parle pas des bâtisseurs eux-mêmes, car ceux qui construisirent les pyramides n’étaient que des sous-ordres qui appliquaient des instructions) et quels étaient les architectes de ces immenses phallus, rayons pétrifiés de la lumière solaire, ces pyramides qui renferment le corps du prince destiné à être réincarné? Qui avait enseigné à ces hommes la distance de la terre au soleil, que l’époque moderne ne connaît elle-même que depuis relativement peu de temps?
Je voudrais mettre en valeur un de ces nombreux souvenirs dont j’ai parlé plus haut, car il illustre parfaitement cette étrange puissance maléfique qu'on ne peut définir autrement qu'en l’appelant clairvoyance, et que possèdent certains sorciers africains. L’incident s’est produit en Guinée portugaise, sur l'île de Bubaque, dans l’archipel des Bissagos, qui est un petit paradis sur terre. J’y faisais quelques études anthropologiques (qui ont été publiées en 1941 dans le Bulletin de l’institut de Coïmbre). Le gouverneur de la colonie nous avait parlé de l’existence d’un tem-pie extrêmement ancien, dont les sorciers barraient tout accès avec un tel acharnement, que lui-même n'avait jamais été en mesure d’y aller.
Quand j’entreprends une expédition, je ne me laisse arrêter par rien; je persistai donc dans mes tentatives, et enfin, par des menaces, par des cadeaux et en déployant une grande persuasion, nous réussîmes à en obtenir l’entrée. Le temple ne possédait pas de fenêtres; la chambre était circulaire, et une espèce de buffet contenait des vases dont le modèle était typiquement méditerranéen. Quelques sièges dispersés étaient identiques à ceux dont on se servait autrefois au Proche-Orient. Je voulus m’asseoir sur l’un d’eux, mais il tomba en morceaux. Le bois rongé par les vers s’était presque changé en poussière.
Avant que nous entrions, le sorcier nous avait prévenus :
— C’est très bien, je ne peux vous empêcher de pénétrer dans le temple du dieu du soleil, mais vous devez savoir une chose : quand vous en sortirez, vous mourrez.
En raison de ces paroles, le gouverneur de la colonie avait laissé quelques-uns des hommes de sa milice à proximité du temple. Après avoir admiré les fresques remarquables qui représentaient les manœuvres de navires phéniciens (ou peut-être étaient-ce des navires égyptiens ou encore des vaisseaux beaucoup plus anciens), nous sortîmes : or, à la porte du temple, nous fûmes littéralement assaillis par un essaim de guêpes qui nous criblèrent de piqûres. Je n’eus pas trop de mal, mais ma femme et le gouverneur avaient été piqués si gravement qu’ils oscillèrent entre la vie et la mort pendant quarante-huit heures et connurent de fortes poussées de fièvre (1).
(1) Il est à noter qu'au cours de mes nombreuses expéditions, parfois des plus dangereuses, comme celles que j’ai accomplies au Libéria inexploré et au nord de l'Amazonie, région plus ou moins inconnue, non plus qu’au cours des batailles auxquelles j’ai participé, en Egypte, en Syrie, au Maroc, en Afrique centrale, etc., ou encore lors des bombardements pendant les deux guerres, je n’ai jamais eu la moindre égratignure.
Ces guêpes se sont-elles trouvées là par pur hasard? Ou sont-elles venues « sur l’ordre » du sorcier? La logique et la raison refusent de telles explications; pourtant le sorcier nous a menacés de mort, et c’est presque par miracle que nous avons réussi à lui échapper.
J’ai de même échappé à la mort, sur le même continent, dans une région pratiquement inconnue du Libéria, peuplée de dangereux cannibales qui venaient, deux mois avant mon arrivée, de faire rôtir deux Grecs en quête de bétail à vendre. C’est là-bas que j’ai trouvé des statues et des peintures qui sont incontestablement parentes de la civilisation solaire hindoue de Çiva.
Le lecteur qui m’a déjà suivi dans le Temple des serpents à Ouidah, au Dahomey, peut aisément saisir l’importance, pour l’Afrique, d’une civilisation fondée sur le soleil, le serpent et le phallus; type de civilisation que nous pourrons retrouver de l’Europe du Nord jusqu’à Malacca, en passant par l’Inde, par la Chine où l’on en trouve d’importantes traces et qui est le pays des « Fils du Ciel » où règne toujours le dragon, et même par le Japon, où l'Empereur est considéré comme un descendant du dieu soleil.
Je fus introduit dans un club arabe du Caire, qui ne reçoit que les professeurs de la célèbre université d’El Azhar, et d’autres savants de nationalités diverses qui se trouvent être en Egypte.
— Oui, dit l’un d’entre eux, un Hindou, il ne faut pas oublier qu’à la base de notre religion se trouvent le lotus, son pistil et le serpent, ainsi que le nombre douze, le cromlech, le menhir, les obélisques; tous ces éléments sont primordiaux, car en Egypte, en Inde, et au Proche-Orient, le lotus représentait le dieu soleil dans le culte de Baal.
— C’est absolument vrai, reprit un Irlandais qui était assis derrière lui; vous pouvez même ajouter que le lotus représente aussi le soleil et Baal dans la civilisation celtibère.
— Cela étant admis, objecta un troisième savant, nous ne devons pas oublier que les mêmes éléments se retrouvent dans les religions ou les mythes de Dionysos, de Priape et d'Eleusis en Grèce, et que toutes les écritures que nous avons ou que nous n’avons pas déchiffrées apportent la preuve de tant de choses inconnues qu’il est extrêmement difficile, dans tous les domaines qui concernent les civilisations préhistoriques, d’affirmer ou de nier quoi que ce soit a priori.
— Pour l'instant, dit un professeur grec, nous en sommes toujours au même point en Egypte, à l'île de Pâques, à Tahiti, en Inde, en Amérique, en Europe du Nord : nous voyons ce qu'ont fait nos ancêtres, mais où sont les traités de trigonométrie, de géométrie descriptive, et d'astronomie qui ont rendu possible la construction des pyramides, qui ont permis de connaître la distance de la terre au soleil, le diamètre de la terre, etc.?
« Que sont devenus les énormes télescopes qui ont permis à l’homme d'observer les minuscules satellites de Mars, Phobos et Deimos, de calculer leur diamètre et leur révolution autour de leur planète mère? Je pose cette question car je ne vois personne, même parmi nos génies les plus éminents, qui soit capable de construire la pyramide de Chéops, par exemple, avec son système complexe de galeries, de chambres secrètes, etc., à moins d’avoir en main un plan très détaillé et préétabli. Cependant, comment pourrait-il posséder un tel plan, et l’établir, sans la moindre connaissance de certaines formes de mathématiques, de géométrie descriptive, et de trigonométrie? Où sont donc ces livres?
— C’est parfaitement exact, ajouta quelqu'un d’autre, car dans aucun des ouvrages que nous connaissons de l'Antiquité, comme ceux de Tartessos qui, il n’y a pas de doute, remontent à six ou sept mille ans avant notre ère, ni dans les inscriptions cunéiformes de Mésopotamie, ni dans les hiéroglyphes égyptiens, nous ne trouvons la moindre mention ou même la plus petite référence, ne serait-ce qu’à l’un des traités dont nous venons de parler, ou à son existence. Et cependant, ils étaient aussi indispensables que les télescopes et les tables astronomiques qui rendent possibles les calculs des distances inter planétaires.
— Tout cela est si vrai, dit un ingénieur israélien, qu’on se demande comment Aristarque de Samos a pu établir que « la Terre est une masse mobile (et ronde) dont la révolution autour du Soleil se fait obliquement ».
Le professeur grec prit à nouveau la parole :
— Vous savez aussi bien que moi qu’Eratosthène a formellement affirmé que « de l’Asie de l'Est à l’Espagne on compte deux cent quarante méridiens », ce qui est parfaitement exact. Corn-ment Strabon, Sénèque et Plutarque (dans son dialogue Le visage qu'on voit dans la lune) ont-ils pu déclarer qu׳« à l’ouest de l'Océan il y a de nombreuses îles peuplées d’hommes à la peau rouge, et au delà de ces îles, se trouve un vaste continent avec de grands fleuves navigables », ce qui cadre exactement avec la description de l’Atlantide et de l'Amérique? Celle-ci est bien baignée par deux grands océans; or, Elien ajoute : « Au delà de ce continent (avec ses grands fleuves navigables et ses habitants à la peau rouge), on trouve un grand océan. »
Pour conclure, le professeur ajouta :
— Et comment Hérodote pouvait-il affirmer : « En partant d'Espagne sur un bon voilier, il faut quinze jours pour atteindre l’autre continent. »
En écrivant ces lignes, je souris à la pensée qu’il y a moins de vingt ans, nos savants ont fait de grands efforts pour obtenir une connaissance précise d’éléments qui, en fait, nous font corn-prendre peu à peu combien est fragile ce que nous savons de la « spiritualité » dune grande race qui a disparu. Il est difficile de ne pas se souvenir des archives de Gênes où il est consigné que « Christophe Colomb n’atteindra jamais la fin de son voyage, car, la terre ayant la forme d’une poire, son navire sera empêché d’avancer par un fort courant descendant ». Il nous a fallu trois cent cinquante ans et les voyages en spoutnik pour apprendre que la terre n'est pas ronde, mais en forme de poire, et que le nord est de quinze mètres plus élevé au-dessus du niveau de la mer que le sud. Où les contemporains de Christophe Colomb ont-ils glané cette information, suffisante pour les mettre entre les griffes de l'Inquisition?
Autre chose. Ce n’est que tout récemment que les journaux ont annoncé que des savants américains venaient de découvrir une certaine activité dans la croissance des plantes sur Mars, activité que l’on ne soupçonnait absolument pas auparavant, et qui pourrait révéler l’existence d’êtres intelligents.
Il n'est vraiment plus possible de fermer les yeux sur le fait que dans une période relativement courte (disons de cinq à vingt ans) des habitants de la Terre se poseront sur Mars. S’il en est ainsi un jour, pourquoi n’aurait-il pas été possible aux habitants de cette planète il y a peut-être trente mille ans — le nombre exact importe peu — d’atteindre le degré de connaissance scientifique que nous avons acquis actuellement, et de progresser — scientifiquement parlant — pendant une autre période de deux mille ans, puis d’envoyer ici ou ailleurs des cosmonautes? Dans cette hypothèse, si ces hommes avaient pu s’adapter aux conditions de vie locales d’une de ces planètes, et si après une longue période ils n’avaient pas souffert de maladies graves ou d'impossibilité d’adaptation, quelle aurait été la qualité de leur science? N’auraient-ils pas pu établir sur notre Terre des colonies qui, à cause de « quelque chose » (qui pourrait être une bombe atomique), auraient pu disparaître soudain? Est-ce logiquement impossible?
Cela pourrait peut-être expliquer les plans des pyramides, la connaissance du cosmos, des satellites de Mars, de la composition de l’atome, et de tant d'autres choses dont nous retrouvons les traces, mais dont nous sommes incapables d’expliquer l’origine.
Comme d’habitude, ce sont des savants russes qui ont projeté un éclairage nouveau sur ! affaire. Le Pr Vogobouchno, biologiste, physicien et astronome, qui a remporté onze prix scientifiques, et est membre de l'Académie des sciences de Moscou, vient de publier l’article suivant dans un journal appelé Novdia Technika :
« Il est absurde qu’une science aussi récente et imparfaite que la nôtre se permette d’affirmer a priori que les planètes et la lune ne peuvent être habitées que par des êtres qui nous sont inférieurs. » Ses recherches personnelles l’ont conduit à la conclusion certaine que les autres planètes sont habitées par des individus qui nous sont nettement supérieurs.
Cette affirmation est confirmée par le Pr Jameson, un savant américain de Philadelphie :
« Il est absurde et ridicule d’affirmer que la lune est un désert, que Mars est inhabité, et que Vénus est une planète où aucun être aussi intelligent que l’homme ne pourrait habiter. » Et il ajoute : « Comment oserions-nous affirmer cela, alors que les deux tiers de notre minuscule terre sont encore inexplorés, comme l’Amérique du Sud, le Canada, l’Afrique, la Sibérie, l’Australie, etc.? »
Il semble donc évident qu'une mentalité tournée vers l’ésotérisme ait existé à cette époque, et que les connaissances en cette matière aient atteint un très haut niveau. Mais où? Et qui les possédait? Le mystère reste encore impénétrable. Et pourtant, admettre qu’il y a toujours un mystère devrait rendre impossible le fait de nier a priori que notre terre a peut-être connu une civilisation supérieure à la nôtre. Les théories admises formellement jusqu’ici sont donc sujettes à caution, et devraient être remises en question. Les Spoutniks et les Explorers en ont déjà fait basculer un bon nombre.
Puisque j’ai été conduit à parler du cosmos (ce n’est ici qu'un intermède de mon voyage en Egypte et au Proche-Orient) j'ajouterai quelques informations qui sont intéressantes aussi bien par leurs origines (tout à fait officielles) que par les horizons qu’elles ouvrent car elles s’accordent en outre avec les déductions que les archéologues chinois ont faites.
« Autrefois, déclare le folklore de Galway, en Irlande, chacun dansait dans les airs (1) comme les feuilles dans le vent d’automne. Les gens pouvaient voler quand ils chantaient un certain refrain et qu’ils frappaient leurs cymbales (2). »
(1) Quand la mer est agitée, on parle des bateaux « qui dansent ».
(2) On emploie couramment l'expression : · Un moteur ronronne. pétarade ».
Un autre document irlandais dit que :
« Le héros mythologique de l’Irlande, Cu-Chu-Lainn, était muni du tonnerre et d’autres armes identiques à celles du dieu hindou Indra. Il possédait des chars, dont certains étaient garnis de faux qui abattaient tout ce qui se trouvait sur leur passage (3). D’autres étaient enchantés et pouvaient voler. Quand il y avait une grande guerre, il massacrait la plupart de ses ennemis. Ceux qui étaient indemnes enfuyaient en direction de la ville des Trois Hauteurs. »
(3) Nous savons que les tanks abattent tout ce qui leur barre la route; quant au tonnerre, nous parlons du tonnerre des canons, du tonnerre de la bataille, et les éclairs peuvent être ceux d’un rayon mortel comme celui que recherchent nos savants.
Comment serait rédigé, de nos jours, un corn-muniqué rapportant une bataille aérienne?
Et que contaient les anciennes légendes de l’Amazonie, des Mayas, des Toltèques de l'Ancien Mexique? Elles aussi parlaient d'un héros civilisateur venu du Nord-Est, par mer, un homme blond et barbu qui s’appelait Ku-Kul-Kan. Ces légendes ou ces contes traditionnels parlent aussi de batailles aériennes qui se terminèrent dans la ville aux Trois Hauteurs. Où donc est également mentionnée cette ville? On la retrouve dans l'Inde de Brahma, où, après une bataille aérienne, les survivants cherchaient refuge dans la ville des Trois Hauteurs (1).
(1) Nous retrouvons encore cette ville aux trois hauteurs dans de nombreuses légendes américaines, et dans un texte de Platon, qui parle des trois pics qui se trouvaient près de la capitale de l’Atlantide.
Et ce n’est pas tout. Tout le monde a entendu parler du tapis volant de l’Arabie. Est ce un conte de fées? Evidemment. Mais n’a-t-il aucune base réelle? Ecoutez :
« Ils — les prêtres — plaçaient sous les pierres, des papyrus sur lesquels se trouvaient des écrits secrets, puis ils frappaient les pierres de leur baguette... et alors elles s’élevaient dans les airs et volaient jusqu’aux pyramides. »
N’est-ce pas stupéfiant? Ne pense-t-on pas immédiatement à un avion chargé du transport? Quant à l’expression « frapper avec une baguette », nous n’avons qu’à nous reporter au récit connu des voyageurs qui arrivent dans une tribu africaine où I on n’a jamais vu de voiture. Presque tous les indigènes emploient la même expression :
« Pour que leurs chars magiques se déplacent, les Blancs frappent le djinn (démon) avec une baguette (manivelle). »
Voici un autre document :
« Autrefois, disent les vers du Dzyan, l’homme pouvait voler quand il chantait un certain refrain et frappait des cymbales. »
On utilise ici exactement les mêmes mots que dans le conte irlandais. Est-il encore possible de nier leur étroite liaison? Qu’est le Dzyan? C’est un poème hébreu, traduit de l’ancien sanscrit après avoir été reproduit en vieux chinois. A l'origine, il avait été emprunté à « une langue ancienne qui, dans ces temps reculés, avait déjà disparu ».
J’ai parlé plus haut du dieu soleil Apollon et du cygne hyperboréen qui se trouve à l'origine de légendes et de traditions du culte solaire qui s'étendent jusqu’en Inde. Nous voyons maintenant le même genre de relations, avec cette différence que pour Apollon et le cygne j’ai pris certains documents comme point de départ pour arriver à une conclusion; tandis que dans le cas présent, je n’ai eu qu’à juxtaposer deux documents, la langue disparue, l’Irlande, le sanscrit et le chinois ancien. Il n'y a même pas besoin d’interpréter.
L’ATOME ET LE COSMOS
La conversation que j’avais eue en Egypte avec ce groupe de savants qui se penchaient sur le passé m’avait passionné. Et malgré l’impatience du lecteur, qui voudrait sans doute me voir reprendre mon voyage, je dois encore exposer certains faits, qui, si fantastiques qu’ils puissent paraître, sont néanmoins fondés sur des documents scientifiques d’une très grande valeur.
Dans le chapitre consacré à la Bretagne, j'ai fait allusion au tassement par la glace, qui s'est produit autrefois à la fois au pôle Sud, au Canada et en Scandinavie. J’ai fait remarquer que si quelques bombes atomiques faisaient fondre la glace du pôle Nord, pratiquement toutes les villes hautement civilisées disparaîtraient sous une inondation gigantesque. Cela m’a conduit tout naturellement à faire certaines réflexions sur l’atome, puis à me demander quelles connaissances possédaient dans le domaine de l’atome d’anciennes civilisations terrestres dont nous ne savons presque rien.
Le lecteur pense sans doute que je plaisante. Il sait très bien qu’avant l’apparition de l'Homo sapiens il y a eu l’homme de Néanderthal, précédé par le pithécanthrope de Java, et avant lui, par les pygmées de l’abbé Breuil en Afrique, il y a un million d’années, dit-on, et avant eux... rien, si ce n’est le singe (1).
(1) Selon une découverte récente faite près de Reims, on aurait retrouve le crâne d’un singe vieux de soixante millions d’années.
« Mais alors, dira le lecteur, où donc voyez-vous une civilisation atomique? » En vérité, le raisonnement paraît judicieux. Si le marchand dit que le client a toujours raison, alors pour l’auteur le lecteur ne peut avoir tort, et pourtant...
On ne doit pas oublier, par exemple, que Diodore de Sicile a écrit que : « Les Anciens, surtout les Chaldéens, savaient très bien que la Terre était un globe qui se déplaçait dans l’espace ». Et si nous lisons Ovide nous voyons que « la Terre qui se meut dans l’espace a deux pôles. Mais comme le pôle Nord occupait une position qui n’aurait pas dû être la sienne, la Terre s’est déplacée dans l’espace interplanétaire et se trouve un peu plus bas que sa place normale ». Il est bien certain que pour savoir que la Terre s’était déplacée dans le cosmos, on devait connaître les relations qu’avaient les différentes planètes entre elles, les distances qui les séparaient, et leur position exacte par rapport au Soleil.
Tout cela suppose des calculs mathématiques extrêmement compliqués, et implique l’utilisation d'instruments très perfectionnés par des savants hautement qualifiés. Quant au « pôle », nous ne savons que depuis peu de temps qu’il s'écarte chaque année de quelques mètres de l’axe terrestre. Comment était-il possible que l’on connût son existence et cette particularité? Quelqu'un l’avait-il exploré? A l’aide de quels moyens avait-on fixé sa position exacte non seulement par rapport à l’axe de la terre, mais aussi par rapport au cosmos? C’est assurément une énigme, car pour tracer l’orbite d’une étoile il faut être spécialiste et posséder des tables astronomiques très précises. Sur ce point je suis d'accord avec le lecteur. Ce n’est ni l’homme de Java, ni l’homme de Pékin, ni l’homme de Néanderthal qui étaient capables de calculer des orbites. Elles ont cependant été tracées scientifiquement dès l'Antiquité. Alors, je le demande, qui a exécuté ce travail, et quand?

SYMBOLES SOLAIRES
(de gauche à droite et de haut en bas) Symboles solaires amazoniens et cambodgiens. Représentation très ancienne du soleil en Amazonie. Tiahuanaco (Brésil). Sardaigne.
Fleuve Chacuey (République dominicaine). Araguaya (rivière du centre de l'Amazonie).

Reparlons de la planète Mars : Homère, qui vivait neuf à dix siècles avant J.-C., parle des deux satellites qui accompagnent Mars. Où avait-il obtenu cette information? Voici maintenant Hérodote, qui est un peu plus « moderne », puisqu’il vivait au Ve siècle avant J.-C. Qui lui a appris que la terre « tourne de l'Ouest vers l'Est et jamais dans une autre direction »?
Déplaçons-nous maintenant jusqu’en Inde. Un ancien texte dit : « Les rayons du soleil rejoignent les rayons de lumière dans l’atmosphère terrestre. Il y a donc de la lumière et de la chaleur sur terre car cette dernière est également contenue dans l'atmosphère terrestre. »
Tournons aussi les pages du Rig-Veda, qui fut conçu quelque deux mille cinq cents ans avant notre ère (presque à la même époque que le Popol Vuh des Mayas). Il affirme : « Le soleil est sombre, sa chaleur n’est pas révélée avant que ses vibrations ne pénètrent dans la couche de l’atmosphère terrestre. »
Allons maintenant jusqu’au Moyen Age, retrouver ces chercheurs en quête de la pierre philosophale, les alchimistes. Comment a-t-il été possible que ces hommes de nationalités si diverses, qui n'étaient nullement avertis des travaux de leurs confrères, aient eu la même connaissance, c’est-à-dire la transformation du plomb en or par la transmutation de certains atomes? Et comment pouvaient-ils savoir que « le soleil est une étoile froide, et ses rayons sont glacés et sombres »?
Il semble vraiment extraordinaire que depuis des milliers, peut-être des dizaines de milliers d’années les hommes aient su que le soleil était sombre, et qu’il n’envoyait pas des rayons de lumière et de chaleur, mais seulement des vibrations qui se changeaient en lumière et en chaleur lorsque leurs atomes heurtaient d’autres atomes contenus dans notre atmosphère. Nous-mêmes ne l'avons admis qu’à une date relativement récente, quand le Pr Auguste Piccard revenant de sa remarquable ascension dans la stratosphère, en rapporta la nouvelle sensationnelle que le soleil était froid et ses rayons glacés et obscurs. Quant aux vibrations solaires, que les hommes des temps primitifs avaient décrites de façon si minutieuse, nos savants commencent à peine à en parler.
Comme je l’ai déjà suggéré, le Cosmos nous ramène à l’atome, ce que nos lointains ancêtres savaient déjà fort bien. Par exemple, Démocrite et Epicure ont établi que « l’origine du monde est due à des groupements d’atomes ». A cela, Phi-Ion, poète juif d’Alexandrie, a répliqué : « C’est certain, mais ces mondes peuvent se désintégrer en atomes; dans le but de se réintégrer, par la suite, et former d'autres groupes d’atomes. » Si la science antique parle du « choc des vibrations », du « groupement » et de la « désintégration des atomes », c'est quelle avait de toute évidence les moyens de mesurer ces vibrations et ces atomes. Demandez à n’importe quel savant d’aujourd’hui s’il est capable de faire de telles mesures sans l’aide d’aucun instrument. Et d’autre part s’ils possédaient les instruments indispensables, quelle civilisation les avait donc produits? Celle du pithécanthrope de Java?
AGNI, DIEU DU FEU ET DU SOLEIL
J’avais quitté l’Egypte, ses pyramides, ses obélisques et ses menhirs phalliques. Je roulais maintenant sur les routes que suivirent les Hébreux pas à pas, il y a des milliers d’années. Il leur avait fallu quarante ans pour traverser le désert. J’espérais mettre moins de temps.
Tel était mon souhait, mais le second jour de ce voyage paisible, je remarquai que notre voiture avait coupé les traces toutes fraîches d’un autre véhicule, ce qui m’intrigua. Le temps était couvert et gris, il n’y avait pas de soleil, ce qui est très rare dans cette région, nous n'avions donc pas de points de repère. Il nous fallait nous fier uniquement à l’instinct de notre guide, mais quand nous voulûmes mettre cet instinct à l’épreuve, nous nous rendîmes compte qu’il était inexistant. Nous étions tout simplement perdus dans un désert, qui, bien qu’il ne soit pas grand, est considéré comme un des plus dangereux au monde, car les puits y sont très rares. La situation était des plus graves; même si le soleil faisait sa réapparition, nous aurions beaucoup de difficultés à retrouver notre route car nous ne savions pas quelle était notre position.
Nous en étions là. Pendant l’après-midi, le soleil se montra, et en même temps que lui apparut un mirage, un homme ramant paisiblement sur un lac dont les rives étaient ombragées de palmiers. A près de cent mètres de l'endroit où nous nous trouvions nous vîmes les os de plusieurs squelettes disséminés dans le sable : ceux d’un chameau et de deux hommes qui s’étaient laissé abuser par le mirage et qui l’avaient suivi jusqu’à trouver la mort, par manque d’eau. C’était ce qui nous attendait.
Le lecteur pourrait dire : « J’ai étudié sur une carte le désert Et-Tih, il n’est vraiment pas immense, et une voiture peut aisément le traverser. » Cela va de soi! Mais je devais le faire traverser à deux voitures (le gouvernement britannique interdisait alors de traverser le désert avec une seule voiture) et pour ces voitures, l’eau était indispensable. Le long de la route que nous avions empruntée, il n’y avait que deux puits, au centre même de l’immensité sablonneuse, sans palmiers, sans une trace de vert pour marquer leur emplacement, et, je m’en rendis compte par la suite, ils n’étaient pas visibles à deux cents mètres. Sans eau pour les moteurs, nous ne pouvions continuer, et il nous fallait encore couvrir plus de deux cent cinquante kilomètres à vol d’oiseau pour atteindre le monastère de Sainte-Catherine au pied du mont Sinaï, à l'emplacement du fameux Buisson ardent, symbole terrestre du soleil qui est le « buisson ardent » du cosmos. La question que nous devions nous poser était la suivante : corn-ment trois femmes, une Parisienne, une Anglaise et une Egyptienne, pourraient-elles parcourir ces deux cent cinquante kilomètres dans le sable et les rochers, à une moyenne de cinquante kilomètres par jour avec une provision d’eau de deux jours en comptant un demi-litre par personne et par jour?
Les trois mécaniciens et moi envisageâmes la situation. Nous aurions évidemment suivi nos traces en sens inverse si une tempête de sable ne les avait pas effacées. Après une courte délibération nous décidâmes de prendre de l’eau et quelques provisions et de partir à pied dès que la nuit tomberait; il était impossible de voyager pendant le jour car le soleil était impitoyable. La nuit vint; le dieu soleil, du haut du ciel, me fit incontestablement un pied de nez, puis, ayant achevé sa course, il disparut. Nous étions sur le point de partir quand soudain des feux s'allumèrent en différents endroits dans les montagnes. Ce devaient être des bédouins, qui coupent les bourses et parfois les cous... Bon, nous ferions attention. Après tout, nous étions quatre hommes armés de fusils. Les Arabes arrivèrent et nous partîmes. Cinq heures plus tard nous atteignîmes les puits sans autre incident.
Les femmes s’y précipitèrent pour faire du thé. Pouah! Il avait un goût de sel! Nous crachâmes. « Ne faites pas cela, conseillèrent nos mécaniciens, il est vrai que l’eau contient du sulfate de magnésium, mais c’est la même chose dans tous les puits de la région. Il vous faut boire ou mourir de soif. » Nous bûmes donc. Mais le lendemain, je crois que vous pouvez imaginer ce qui nous arriva...
Le monastère de Sainte-Catherine est une forteresse située à mille cinq cents mètres d’altitude au bas du mont Moïse. Si l'on veut y pénétrer, on doit se soumettre à une inspection sévère, car ce monastère renferme des trésors extraordinaires. C’est ici que l’on a découvert, par hasard, l'unique Bible syriaque. Et il s’y trouve sans doute d’autres manuscrits totalement inconnus car les moines sont incroyablement ignorants.
J’étais muni d’une lettre de leur archevêque. Nous fûmes donc hissés et on nous fit pénétrer par une fenêtre. Parfaitement, par une fenêtre! Avant d’ouvrir leur portail bardé d’acier les moines veulent avoir un aperçu de leurs visiteurs. Ils ont donc installé un système extérieur d’« ascenseur », une espèce de boîte que l’on monte à la main jusqu’à une ouverture d’où s’exerce la surveillance. Puis on nous autorisa à entrer. Mais quelle réception! Il fit affreusement froid toute la nuit; on pouvait à peine dormir dans les cellules glacées ouvertes à tous les vents; notre nourriture ne se composait que d’un pain noir plus dur que la pierre. Mais il y avait des compensations.
— Oui, me dit le Père supérieur, nous possédons quelques documents qui vous intéresseront. En particulier nous avons un parchemin très rare sur la religion solaire des Israélites.
— Le dieu du soleil et les juifs? Ils vont bien mal ensemble.
— C’est vrai, mais ce document ne concerne pas tous les juifs, et en outre il est très ancien. C’était une secte de juifs idolâtres qui adoraient Baal, et tous les ans, lors de cérémonies spéciales, ils brûlaient des enfants en sacrifice à leur dieu. Cela peut paraître cruel, mais à cette époque la mort par le feu était un signe de purification.
Sous le monastère se trouve une crypte creusée dans la roche. Nous y descendîmes. Malgré la faible lumière qui y régnait, il était possible de distinguer une série de personnages dont les vêtements étaient incrustés de pierres précieuses. Chacun portait une mitre et était assis sur un siège à haut dossier.
— Ce sont mes prédécesseurs, nous expliqua notre hôte. L’air est tellement sec que les corps se sont momifiés naturellement. Regardez, ajouta-t-il, voici ma place, je l’ai réservée.
Et il nous montra un siège vide.
Quelque temps plus tard, nous visitâmes l’emplacement du Buisson ardent. Que c’est étrange! On retrouve partout, sous une forme ou une autre, la présence d’un dieu solaire. On donne au feu des pouvoirs divins. Par exemple, en Inde, le dieu Agni et la lumière ne font qu’un. En Egypte, le serpent sacré (urœus) est en même temps le symbole de la lumière, et c’est la même chose pour le disque solaire, Râ, en Colombie où il porte le même nom. Cela s’explique sans doute du fait que Prométhée a dérobé le feu de la roue du char divin du soleil, et que le feu garde de ce fait une origine divine.
Mais voici un autre sujet de méditation. Quand Aristote parle des quatre éléments, il les place dans l’ordre suivant : la terre, l’air, l’eau, le feu, alors que la mythologie celtibère présente un ordre différent : la terre, l'air, le feu, l'eau, auxquels s’ajoute l’éther. Mais si nous revenons à la mythologie hindoue, nous y retrouvons les éléments dans le même ordre : la terre, l’air, le feu, l'eau, l’éther, bien que cela paraisse stupéfiant puisque le terme « éther » est relativement moderne. Nous voyons donc ici la trace de la religion solaire originaire du Nord.
Dans les anciennes civilisations, on représentait en général les quatre éléments de la façon suivante :

Je parlais il y a un instant de la purification par le feu lorsque des victimes étaient brûlées vives. Le feu a une place très particulière en magie et dans les rites de l’adoration du soleil. Dans le culte, plus particulièrement, le feu est considéré comme un élément fertilisant et purificateur, à cause de la relation entre le feu astral et le feu terrestre. Cette doctrine de la purification était si importante, que le dieu Baal lui-même devait traverser le feu pour être sanctifié. De même, chez les Khonds, peuplade de l'Inde centrale, certains ascètes se couchent sur un lit de feuilles sèches et se laissent brider afin d acquérir l’immortalité.
Une autre civilisation, qui repose sur les mêmes principes, prône le même sacrifice. D'anciennes traditions mexicaines racontent que, lorsque n'existaient ni la lune ni le soleil, les dieux décidèrent qu'ils devaient les créer (1). Ils tirèrent au sort pour savoir lesquels d'entre eux seraient sacrifiés pour donner la lumière à l'humanité. L’un des deux élus, le plus pauvre de tous les dieux, se jeta dans le feu sans hésiter, et revint à la vie sous la forme du soleil. Le plus riche, malade à l’idée d’abandonner sa fortune, balança longtemps, puis finalement se décida et se laissa brûler par le feu; il revit sous la forme de la lune. Tous deux devinrent immortels, comme le prouvent les deux pyramides du soleil et de la lune, placées côte à côte.
(1) On a vu précédemment que, en Amazonie centrale comme au Mexique, le soleil n'est pas censé avoir existé de toute éternité, mais qu'il a été créé par les dieux à la demande populaire.
Cette similitude des coutumes de purification par le feu en Inde et en Amérique centrale va plus loin, car dans ces deux régions, autrefois et même encore de nos jours, surtout dans les endroits reculés, les cendres des victimes brûlées en sacrifice aux dieux de la lumière et de la chaleur sont dispersées sur le sol pour symboliser la résurrection, victoire de la vie sur la mort.
La crémation était donc un acte magique qui révélait le dieu. Ce qui conduit à dire que « toute crémation est à l’origine un sacrifice ». Les cendres montrent que le corps qui a été brûlé était impur, que donc il doit renaître pour accomplir une nouvelle existence comportant davantage de risques.
Ces faits sont évidemment très curieux. Jésus-Christ lui-même connut la résurrection. Dieu le Père le laissa mourir mais lui permit de renaître. Mais si le lecteur se reporte à la première partie de ce livre, il verra que, dans le récit de ma dernière expédition en Amazonie centrale, j’ai parlé du dieu-homme, Kano-Siwa, « Fils du grand Dieu Soleil », qui est mort et a été rappelé à la vie pour « apporter la bonne parole à l’humanité et lui permettre d’avoir une vie meilleure ». C’est toujours le soleil, dieu suprême, qui intervient. Et l'histoire est partout identique : une mort, suivie d’une résurrection.
Ces faits ne se limitent pas à l’Inde et à l’Amérique. Ils appartiennent également à cette chaîne solaire dont j'ai déjà parlé. On les rencontre en Grèce, où Déméter, personnification de la terre, nourrice de Démophon, plaça l’enfant dans le feu pour le faire brûler. La déesse Isis agit de même avec le fils du roi de Byblos, et lors d’une de ses aventures, Hercule fait la même chose. Quant à Baal et Moloch de Tyr et de Carthage, on ne peut les considérer comme cruels, ce que j’ai déjà dit, car être brûlé vivant revient à gagner le rang des dieux, et en général à obtenir immortalité. Si l’on voulait continuer cette recherche, on verrait qu’il en est de même pour les Celtibères d’Irlande et de Bretagne, ainsi que pour les peuples de Scandinavie. A une époque de beaucoup antérieure aux plus anciennes civilisations du bassin méditerranéen, il existait chez les Celtibères une secte appelée Agnoté, dont les adeptes adoraient le Dieu du feu Agni. Les prêtres de cette secte s’appelaient Belech, ou Bel-Ech (voir Bel ou Baal), et ils établirent, par la suite, le centre de leur culte dans la ville bretonne de Saint-Pol-de-Léon. De même le dieu d’Hyperborée nommé Thyr ou Thor s’offrit au sacrifice, tout comme les dieux mexicains et de la même façon, en entrant dans le feu purificateur.
Comme les Khonds en Inde, le dieu purement Scandinave qu'est Wotan se fit brûler pour en finir avec sa vie terrestre et retrouver l’immortalité avec le dieu du soleil Crom.
Et ce n’est pas tout! Dans le célèbre Rig-Veda nous trouvons un hymne au dieu du feu qui brûle un corps : « O, Dieu du Feu! Prends-le doucement dans Tes bras. Donne-lui un corps parfait et brillant. Conduis-le dans la demeure des ancêtres où les douleurs et la mort n'existent pas! » Le lecteur se souvient-il de la saga qui parlait d’un homme emporté par une fée jusque dans la ville légendaire d ׳Avalon où « les femmes sont belles, la vie pleine de saveur, et la mort inexistante »? Se souvient-il également des Amérindiens — Tapirapes, Carajas et Javaehs — du bassin de l'Amazone que je suis allé étudier lors de mon dernier séjour dans cette région, et qui, dans leur paradis au fond des eaux « ne connaissaient ni les douleurs, ni la maladie, ni la mort »?
Ces faits qui se retrouvent chez tant de peu-pies sont troublants. Mais n’est-il pas encore plus troublant de voir que la religion chrétienne elle-même a adopté un démon cornu à pieds fourchus pour brûler les pécheurs dans les flammes de l’enfer, afin de les purifier?
Jeanne d Arc aussi fut brûlée, autant pour purifier son être charnel que pour détruire sa puissance politique. Notons également les mots rituels qu’employait l’inquisiteur conduisant sa victime à un autodafé (acte de foi) : « Vous êtes pardonné(e). » Ce qui voulait dire que le feu purifierait le pécheur, qui n’irait donc pas en enfer (1).
(1) Un Révérend Père de l’ordre des dominicains qui m'a fait la gentillesse et le grand honneur de relire certains de ces chapitres, essentiellement ceux qui traitent des religions, a souligné à mon intention le fait que, sauf pour certaines exceptions très rares, il ne lui paraissait pas certain que les inquisiteurs connussent la nature purifiante du feu.
« Car le feu a une nature spirituelle, il illumine et donne la lumière, il dirige. » Toute doctrine gnostique se préoccupe de la lumière et du feu — de l’initiation —, en d’autres termes, du soleil.
Dans le même ordre d’idées, nous voyons que le manichéisme (nommé d’après le Persan Manès ou Mani) a pris son origine dans le gnosticisme. Nous le retrouvons de nouveau au XIIe siècle, chez les Cathares et les Albigeois en France. Et nous savons quelles furent les persécutions qu’ils eurent à subir! On peut dire qu’on les noya dans une mer de sang.
Le feu présente également des aspects inconnus ou surprenants. Je reviens au conte (qui se trouve dans un des chapitres précédents) où il est question du fils malade d’un chef tapirape, lequel fils fut guéri par un remède miraculeux, sorte de panacée : le miel. C’est un fait que chez les anciens Iraniens le miel était considéré comme du feu liquide, et que cette notion fut conservée jusque chez les premiers chrétiens pour qui le « vase qui contenait l'esprit des choses » était rempli d’un liquide astral composé pour un tiers de miel sauvage, pour un tiers d'eau terrestre et pour un tiers d’eau céleste. Sur terre, ce « miel-feu liquide » est une représentation du Saint-Esprit, le Verbe divin. C'était le symbole de la force de Samson, qui lui aussi présentait des affinités avec le dieu soleil Râ. Nous pouvons ajouter ici un fait de peu d’importance, et de peu de valeur du point de vue scientifique, mais dont la signification est très intéressante. De nos jours, le miel obtenu sans procédés mécaniques est appelé « miel vierge ». En outre, en Egypte, le miel d’abeilles était « l'âme de Dieu », Dieu qui était Râ, le soleil. Pour en finir avec le miel, on peut souligner que dans le culte de Mithra, dieu persan du soleil et aussi dieu du feu purificateur, le postulant au degré élevé de « lion » était obligé de s’enduire les mains de miel afin de les purifier. Encore deux remarques, les dernières :
— Et la gelée royale, dont on se sert pour rajeunir? pourrait demander le lecteur.
Bien sûr, elle va avec l'atome, les chars aériens, les pyramides, les mesures du Cosmos, et tant d’autres choses, qui toutes se rapportent au même mystère. Il semble impossible que tout au long de cette chaîne solaire, qui va comme je l’ai montré des Amérindiens d’Amazonie aux Perses, en passant chez les Celtibères, les Egyptiens, etc., le miel, feu liquide, ait été considéré comme une panacée, ce que notre science des vingt dernières années confirme. Cependant le fait est là. La question qui se pose alors est : qui a découvert que c'était un remède miracle? Et quand? Quels furent les peuples qui s’en sont servi avant qu'on ne le transmît, par tradition, jusqu’aux temps modernes?
Il est maintenant bien évident que toutes les questions que nous pouvons nous poser à propos du miel, ce feu liquide, et de la gelée royale, sont absolument identiques à celles que nous nous posons actuellement au sujet de l’atome, du soleil sombre, etc. Qui nous donnera jamais les réponses?
Avant de poursuivre mon voyage en direction des déserts torrides de l’Arabie, je pense qu’il serait bon de mentionner ici plusieurs documents très intéressants, dont un se rapporte au Déluge.
« Le Déluge! s'exclamera le lecteur, dans un chapitre sur le feu! Pourquoi tout d’un coup se mettre à parler d’eau? »
Vous voulez vraiment savoir pourquoi? Tout simplement parce que, en plus du Déluge biblique, qui n’était pas plus grave que ce que connaît périodiquement la Chine, et ressemblait plutôt à une grande inondation, il y eut des déluges de feu. Reportons-nous à cette vieille légende hyperboréenne qui raconte :
« Quand les flots de feu déferlèrent sur les Vogoules, sur les Ouzbèks du Kamtchatka et sur les Tlingits de l’Alaska, ils s’enfuirent dans une arche qui avait sept ponts. »
Est-ce un hasard étrange qui a voulu que la description de ce vaisseau soit identique à celle que nous trouvons dans le récit du déluge iranien, rapporté dans le Var? En outre, si nous devions aller en Birmanie, nous y trouverions, comme chez les Huichols du Mexique, les mêmes traditions, fidèles jusqu’au détail. Et lors de mon expédition en Amazonie, je recherchais la légendaire Ma-Noa. Ce nom est sémitique, et vient vraisemblablement de la « première » langue. Il signifie : Ma (eau) Noa (Noé), soit, en d’autres termes « l ’eau de Noé » ou « le déluge de Noé ».
Et à ce propos, en conclusion de ce chapitre, voici un fait qui ne se rapporte pas au soleil, mais qui n’en est pas moins très intéressant du point de vue de l’extension de la civilisation solaire. J’ai déjà raconté ailleurs que j’avais retrouvé la légende de Deucalion, autre forme de celle de Noé, dans les régions de l’extrême nord de l’Amazonie. La même légende existe, sans la moindre altération, dans tous les pays où l’on retrouve le feu, les serpents sacrés, les cromlechs et les tepe (1), pays qui sont tous sous la domination des dieux solaires Crom et Râ.
(1) Voir ci-après le chapitre XVIII.
LES SANCTUAIRES SOLAIRES DU PROCHE-ORIENT
Ce n'est pas une mince affaire que de traverser les monts d’Arabie avec deux vieilles Ford, les seules voitures qui, à l'époque dont je parle, étaient capables d’accomplir un tel exploit. Nous devions monter, redescendre, longer de profonds ravins. Il n'y avait pas de route, mais parfois, nous avions la chance de trouver une piste en piteux état. Une fois, après une courte pause, les freins de la voiture dans laquelle se trouvait ma femme lâchèrent prise et le véhicule commença à rouler à vive allure en direction d’un précipice de plus de cinq cents mètres de profondeur! Par un hasard miraculeux, la voiture fut arrêtée par un petit talus à cinquante centimètres du bord. Nous avions eu chaud! La piste descendait encore sur une dizaine de kilomètres, avec une dénivellation de près de mille mètres...
De nos jours, il devient impossible de voyager dans le désert! Il n’y a pas si longtemps, le désert et la jungle équatoriale étaient des havres de liberté; plus maintenant (1). Quand nous arrivâmes à Akaba, à la pointe du golfe du même nom formé par la mer Rouge, nous aperçûmes d’abord une éminence rocheuse couronnée par une forteresse, le Château-Renaud, qui date des croisades.
(1) Pour comprendre les péripéties qui vont suivre, le lecteur ne doit pas oublier que ce voyage a eu lieu en 1936; la région que parcourt l’auteur est alors un protectorat britannique, divisé entre l'Egypte, la Transjordanie et le Hedjaz; non loin de là est établi le « foyer juif » créé par Lord Balfour, qui deviendra douze ans plus tard l’Etat d’Israël (N. du T.).
C’était encore le désert, mais au pied de la montagne était installé un poste militaire égyptien. Il nous fallut décliner notre identité, montrer nos passeports et les autorisations que nous avions reçues pour traverser le désert. Quand ce contrôle fut fini, nous continuâmes notre chemin, mais nous n’avions pas parcouru un demi-kilomètre que nous fûmes à nouveau arrêtés par une mitrailleuse! Nous nous trouvions cette fois face à des Britanniques, et il nous fallut encore décliner notre identité, montrer nos passeports et nos autorisations de traverser le désert. Enfin c’était fini, et nous pouvions continuer notre route... Cinq cents mètres plus loin, se trouvait un agréable petit jardin ombragé de palmiers, et contenant... des fusils et des chameaux! Nous avions maintenant affaire à une patrouille jordanienne. Une fois de plus il fallut exhiber nos passeports, nos pièces d’identité et nos autorisations de traverser le désert. Eloignés les uns des autres de moins de deux kilomètres, au beau milieu d’étendues complètement désertiques, où l’on ne trouve que des eaux magnésiennes, où l’on ne peut rien faire pousser — à l'exception de cette petite palmeraie — les représentants de ces pays étaient prêts à se détruire mutuelle־ ment. Est-ce donc cela qu’on appelle la civilisation? C’était plutôt étrange, et passablement déconcertant.
Nous roulions maintenant vers le sud. Une autre patrouille! Mais cette fois, on ne nous demanda même pas nos papiers. Il n’était pas question de discuter avec cette patrouille du Hedjaz, qui ne voulait rien entendre. Seuls les musulmans étaient autorisés à passer. Quant à nous, on nous interdit catégoriquement de poursuivre notre chemin. Aurions-nous dû tenter de passer quand même? Le résultat aurait été simple et clair. Le Hedjaz avait besoin d’esclaves, et j’étais accompagné de trois jeunes femmes qui n’auraient pas déparé un harem. Aussi n insistai-je pas. Bien que le dieu soleil ait eu un centre à Médine et à La Mecque, je n’irais pas dans ces endroits.
Nous nous dirigeâmes donc vers le nord, vers Jérusalem; notre route passait par Amman, la capitale de la Jordanie. Devrais-je dire « route »? Nous étions toujours dans le désert, et nous nous dirigions vers le nord, lorsque nos moteurs refusèrent tout usage. « C’est le sable », déclarèrent nos mécaniciens. Il fallait trouver un point d’eau. Nous n’étions pas très loin de Petra, l’ancienne capitale des Nabathéens, où autrefois régna le dieu du soleil; nous trouvâmes de l’eau, les moteurs furent démontés, nettoyés, graissés, et remontés. Cela nous prit deux jours. Puis nous pûmes repartir.
Nous atteignîmes donc Petra, la ville la plus curieuse du monde. On y voit d’énormes constructions et d’immenses temples, entièrement taillés dans la roche. Pour entrer dans la ville il faut franchir un défilé étroit et encaissé, ressemblant à celui où mourut Roland, à Roncevaux.
Un homme, caché derrière un gros rocher, se montra; il tenait à la main un petit carnet.
— Le prix de l’entrée est d’une livre par personne, dit-il.
Pauvre dieu soleil! Même lui était prison־ nier!
Nous partîmes pour Amman au cours de la nuit. Les étoiles semblaient si proches qu’on aurait cru pouvoir les toucher de la main. Au loin, deux autres étoiles apparurent. En fait, elles ne bougeaient pas, c’était nous qui avancions. Un camion britannique était en panne d’essence. Pendant que nous leur en donnions, les soldats n'abaissèrent pas un instant leurs fusils.
— Faites très attention, nous dirent-ils, car à dix kilomètres d’ici nous avons rencontré un groupe de Bédouins qui nous ont attaqués. Si vous refusez de combattre, ils vous déshabilleront complètement, hommes et femmes, et ne vous laisseront rien qu’un peu d’eau et d’essence pour finir votre voyage. Mais si vous résistez ils vous tueront.
Quelle alternative agréable! La route des « dieux du soleil » est fertile en imprévus! Nous en avions rencontré beaucoup, et nous verrions bien... En effet, dix kilomètres plus loin, quelques ombres blanches nous barraient la route. Pendant que nous passions en trombe, les balles sifflaient à nos oreilles. Nous avions pu passer, mais une demi-heure plus tard nous nous trouvé-mes nez à nez avec la gueule d’un canon qui n’avait rien d'amical.
— Halte!
L’ordre était bref et impératif.
C était une patrouille de la fameuse armée du désert anglo-jordanienne. L’officier responsable ne nous fit guère d’éloges.
— Vous auriez mérité d’être tués, nous dit-il sans ménagements. Voyager dans cette région sans escorte!
Il me semblait que, pour un endroit appelé « désert » on y rencontrait beaucoup de monde. L’officier nous conduisit à son bordj (fortin) où on nous servit un thé bouillant car nous grelottions.
Le jour suivant, escortés par une automitrailleuse, nous arrivions à Amman. Je fus surpris de trouver, en chemin, dans le désert, une sculpture de près d’un mètre de diamètre. Elle représentait une exquise fleur de lotus, représentation du dieu du soleil chez les Egyptiens et dans le culte de Çiva. Crom et Râ étaient bien au rendez-vous. Et c’était une récompense bien méritée à ce voyage riche en mésaventures et pauvre en confort, qui avait duré onze jours, pendant lesquels il nous avait fallu nous contenter plusieurs fois d’un demi-litre d’eau par jour, pour boire ou se laver. Et encore cette eau était-elle pleine de magnésium, et le soleil avait-il été intolérable.
־־Amman contenait d’autres vestiges de Crom. Il y avait même, ce qui paraît étrange, un dolmen si énorme que les indigènes !appelaient la table des Géants. C est là, dans le désert, que l’on peut voir l’union des deux noms d’un même dieu. Crom, avec ses dolmens, ses menhirs, ses cromlechs, devient Râ, avec ses grandes tables sacrées, ses obélisques, ses pyramides et ses temples.
Quelle déception! C’était donc cela Bethléem! Dans des temps qui sont révolus, le dieu soleil recevait ici un culte important. Puis on y adora le Fils de Dieu, le Christ. Maintenant, ce sont les touristes! Ils contemplent un lamentable diorama dans une caverne souterraine où joue une petite boîte à musique... et où sont posées « stratégiquement » quelques pièces en or qui visent à inviter le touriste à faire « son devoir ». Quand on paye, on reçoit un certificat de pèlerinage attestant que l’on a passé Noël à Bethléem. Car nous étions arrivés la veille de Noël. Je pose la question : peut-on appeler cela une « civilisation »?
Quand nous partîmes, je fus suivi par un prêtre. Il était grand, somptueusement paré, une mitre sur la tête — et un plateau à oboles dans la main. C était un prêtre orthodoxe, et j ’eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que je ne voyais pas ce qu’il me voulait; fort heureusement, je ne sais pas le grec...
Jérusalem regorge d’histoire. On y trouve trois religions, qui toutes sont héritières d'un culte original, le culte du soleil. Ce sont l’islam, avec la mosquée d’Omar, le judaïsme avec le Mur des lamentations, et le christianisme avec le
Saint-Sépulcre. En fait, il y a quatre religions, car les Grecs orthodoxes harcèlent les catholiques d'une façon telle que, pour éviter des batailles à coups de cierge, il a été nécessaire de répartir les cultes sur les divers jours de la semaine.
Nous étions descendus à l’hôtel français, dont s’occupent les dominicains. Ce sont des gens simples, des gens de valeur, des prêtres authentiques et des érudits.
— Père, dis-je au Supérieur, ce qui m’amène en ces lieux est la recherche des anciennes divinités solaires. Je sais que près d’ici on trouve de nombreux mégalithes qui rappellent le dieu Crom; mais il est aussi question du serpent, ce qui me paraît très important.
— Vous avez tout à fait raison, me dit le prêtre, et quand vous passerez en Syrie vous trouverez un grand nombre de dolmens et des représentations du serpent; il semble vraiment que cet animal domine sur tout le reste.
— Qu’entendez-vous par là?
— J’ai lu récemment un livre qui traitait d'Avebury et de Stonehenge en Angleterre, que vous connaissez sans doute, et je me souviens d’une phrase qui se rapporte justement à votre dieu Crom : « Les mégalithes furent érigés en relation avec les cérémonies rituelles consacrées au serpent. » C’est extrêmement intéressant, continua le prêtre, à cause du lien étroit entre les monticules (tepe) d’Oban en Ecosse, où l’on trouve de nombreux dessins de dragons, et les serpents d'origine celtibère, liés aux lacs et aux voies sacrées. C’est la raison pour laquelle l’auteur termine son étude en disant :
« Partout où l’on trouve des menhirs, des dolmens, des cromlechs, des pyramides et des lacs sacrés, il a nécessairement dû y avoir une civilisation solaire, ainsi que le mythe du serpent et de la Terre nourricière. »
Ces mots me rappelèrent deux choses : la première est le temple des serpents à Ouidah au Dahomey, et le grand nombre de menhirs-phallus dans le pays. Ensuite, le « lac sacré » de l'ancienne Egypte, à côté duquel un scarabée sacré d’environ un mètre est assis sur un trône. Tout cela s’accompagne de menhirs, de phallus, d'obélisques. Tous les faits s’assemblent parfaitement. On a vraiment l’impression que cette civilisation de Crom et de Râ est une, malgré les noms différents, car 1’« esprit » — et dans bien des cas la « lettre » — est identique. Cependant, il restait quelques points que je voulais établir de façon plus explicite.
— Sont-ce les menhirs égyptiens qu’on appelle des obélisques?
— Je vois bien que vous ne savez pas du tout le grec, répondit le prêtre. Obélisque vient du mot grec obelos, qui signifie une broche pour faire rôtir. Il n'y a donc pas de lien religieux entre les deux termes. Mais dans les anciennes religions, on se servait souvent de termes simples et concrets pour que la masse pût comprendre plus aisément. La signification du mot « obélisque », une petite « broche à rôtir », ne demandait pas d’explications. Je vous donne cette interprétation pour ce quelle vaut, je ne crois pas qu'il y en ait d’autre plus scientifique. Il y a cependant une certaine relation avec le feu, qui cuit la viande et rougit l'extrémité de la broche. C’est une explication très vulgaire, je l’admets, mais elle reproduit assez bien la réalité.
— De quelle façon?
— Avez-vous remarqué que les obélisques portent à leur sommet une pointe pyramidale en métal rouge, ou d’un jaune rougeâtre?
— Non, je n’avais pas remarqué.
— Savez-vous que les menhirs-statues de 1'île de Pâques portaient des têtes que Ton apportait de très loin? Alors que le corps des statues est en basalte, les têtes sont taillées dans une pierre plus tendre qui tire sur le rouge. Qu'en pensez-vous?
— C’est vraiment très étrange. Cela ne fait que renforcer mes idées sur la propagation de l’ancienne civilisation de Crom et de Râ.
— Vous avez raison, cela ne fait pas de doute, conclut le dominicain.
ÇIVA, MITHRA ET LE PROCHE-ORIENT
Ce titre peut sembler surprenant dans un ouvrage qui traite des dieux solaires Crom et Râ. Cependant rien n’est plus évident que la relation qu’il implique. Les doctrines (on peut même dire l’esprit essentiel) de Çiva et de Mithra sont imprégnées de la religion de Crom. En fait, le linga (ou lingam) de Çiva, en d’autres termes le phallus ou le menhir, représente Crom. Le yônî, organe sexuel féminin, au centre duquel se dresse le lingam (phallus ou menhir) est similaire au cromlech au centre duquel se dresse un menhir, le dieu Crom, père de toute chose. Il est dieu du soleil, créateur de la vie. Quant au serpent, comme nous l'avons déjà vu, il accompagne toujours les mégalithes dans la civilisation de Crom (l).
(1) Comme nous le verrons, il se trouve toujours également en conjonction avec les pyramides, que ce soit en Suède, en Egypte ou en Amérique, et sur ce continent en compagnie aussi de * notre Seigneur le Scarabée ».
J’étais maintenant en Syrie, qui n’est pas très éloignée de l’antique Babylone. Un des savants de la Grande Mosquée de Damas se donna beaucoup de peine pour rassembler des documents touchant au sujet qui m’intéressait.
— Il y a quelque temps, dit-il, je faisais des recherches en Mésopotamie, et au cours d’une discussion entre collègues nous avons abordé le sujet du prince Mes-Kalam-Dug dont un casque en or se trouve au musée de Bagdad. Son portrait est en accord total avec les portraits typiques des Chaldéens : une barbe courte, dite en fer à cheval, et la lèvre supérieure bien rasée, comme on le voit sur les effigies de certains dieux de Sumer, le bord et le lobe de l’oreille très caractéristiques de ces anciens Mésopotamiens. Nous savons que ces hommes portaient un haik chaldéen, ou manteau, dont les dessins étaient trilobés, comme sur toutes les reproductions que nous avons de cette époque.
« De plus, c’est ce que m’a dit un de mes collègues, la statuette proto-sumérienne de Longae-Kisalsi, roi d’Ourouk, qui vivait trois mille ans avant J.-C. (et de qui nous avons retrouvé une petite effigie en argile rouge dont le style est très familier, et qui ressemble beaucoup à l’émail) est gravée d’un dessin purement chaldéen et trilobé.
« Un autre de mes collègues, continua mon érudit compagnon, nous a fait remarquer qu’il y a une autre statuette, celle-là de Mani-Shtousou, deuxième successeur de Sargon, ancien roi d'Akkad (ou Agadé) — qui se trouve également en Mésopotamie — et que les deux statuettes dont nous venons de parler sont identiques à celle que l’on a découverte à Mohendjo-Daru, sur l’Indus, aussi bien qu'a celle qui fut retrouvée à Suse, non loin du golfe Persique.
« Comme j’ignorais tout cela, j’ai demandé quelques explications, et mon collègue m’a raconté l'histoire suivante : « En 1925 ou 26 un savant nommé Ernest MacKay a découvert l’antique cité de Mohenjo-Daro sur l'Indus. A première vue elle semblait avoir été le centre d’une ancienne civilisation hindoue, mais très vite, il devint nécessaire de réviser cette opinion (1). Au cours des fouilles, on trouva une statuette en stéatite qui représentait un homme barbu vêtu d’un haïk chaldéen. Un Chaldéen au bord de l'Indus? Oui avait jamais entendu parler d'une telle chose? On nia énergiquement, c’était une ressemblance fortuite, tout à fait accidentelle, ou encore quelque pièce apportée là par un voyageur, par le plus grand des hasards. Néanmoins, après des examens plus sévères, il fut révélé que la statuette présentait tous les traits caractéristiques des Chaldéens, y compris les dessins trilobés en intaille. La perplexité était grande. Un peu plus tard, on admit finalement que la statue était vraiment de la même espèce que celles que l’on a trouvées à Sumer et en Elam et qui remontent à des temps proto-historiques! Ensuite, on a découvert des sceaux royaux de Mésopotamie, identiques à ceux retrouvés sur les bords de l'Indus. Maintenant il ne subsiste plus aucun doute. Très longtemps autrefois, autour de 3000 av. J.-C., la Mésopotamie et les bords de l'Indus ont connu la même civilisation. »
(1) Nous voyons donc une fois de plus que les conceptions les plus communes en archéologie peuvent être sujettes à révision en raison de découvertes faites récemment. Pourquoi donc, comme le disait Marcelin Boule, de telles découvertes devraient־ elles être ridiculisées automatiquement a priori avant d'être re־ connues?
« Ce qui a rendu les choses si compliquées, continua mon compagnon après avoir terminé le récit de son ami, c’est que les données de base ont été modifiées. Donc il a fallu réviser aussi toutes les théories construites sur ces vieilles hypothèses, ce qui s’applique en particulier au dogme de Çiva.
« Comme vous savez, la trinité hindoue se compose de Brahmâ, Vichnou et Çiva. Çiva a mauvaise réputation, ajouta avec un sourire le savant syrien, car c’est le dieu de la mort et la destruction. Mais ce qu’en général on ne sait pas, c’est qu’il est aussi dieu de l'amour — au moins de l’amour physique — de la fertilité et de la résurrection. Il appartenait à l'ancien culte védique et est symbolisé par le phallus, le yôni et le taureau, Nandi.
J’écoutais avec beaucoup d’attention, émerveillé. C’est vraiment étrange, on revient toujours au dogme de la terre nourricière, du phallus, du yôni, et aussi du taureau, qui est un symbole méditerranéen, mais que nous retrouvons en Scandinavie, et dans la mythologie d'Apollon, qui, sans aucun doute, est plus ancienne que les légendes méditerranéennes.
— Çiva, continua le Syrien, était considéré comme symbolisant le dualisme ou même le pluralisme universel. Mais pour en revenir au taureau de Çiva, nous devons tenir compte d’un fait très intéressant. On a retrouvé à Mohenjo-Daro le même dessin trilobé qu’avaient les anciens Chaldéens, en particulier sur un taureau androcéphale, et aussi le dessin en forme de huit qui est une des lettres du phénicien moderne.
— Mais, interrompis-je (car je ne voulais pas m’écarter du thème de mes recherches), qu'est-ce que cela a à voir avec les dieux du soleil?
— Vous allez le voir bientôt, répondit le savant. Sur un vase en stéatite qui remonte à la troisième dynastie d’Ur en Mésopotamie, on a retrouvé l’image en relief du taureau céleste, du soleil, du croissant de lune, et de quelques étoiles. Nous en avions donc conclu, mes collègues et moi, que le haïk chaldéen orné de ses dessins trilobés était tout simplement la robe de Nandi, le taureau céleste du culte de Çiva.
— Quel âge donneriez-vous à cette statuette? demandai-je.
— Elle remonte à 2350-2300 avant Jésus-Christ.
— C’est vraiment étrange.
— Oui, vraiment, et je pense que c’est d’autant plus étrange que nous sommes encore loin de savoir tout ce que ces découvertes représentent, puisque la science ne les a pas encore prises en compte. Il y a peu de temps, on a retrouvé un objet hémisphérique, qui autrefois servait de support à un linga, dans un site proche de l'Indus. Il est tout à fait normal de découvrir un linga ou un phallus près de l'Indus, mais ce qui l'est moins, c’est que cet objet était décoré de motifs de trèfle trilobé et orné d’une moulure en stéatite.
« Et ce n’est pas tout. A Harappa, qui est aussi sur l'Indus, et a connu la même civilisation que Mohenjo-Daro, Charles Picard a retrouvé des figurines de prêtres-danseurs, qui sont absolument identiques à celles gravées dans la frise d’Assur-Nasirpal à Ninive. La découverte d’une statuette en albâtre est encore plus troublante.
Elle représentait un vieil homme accroupi appelé « Bes, le roi du rire ». Un Bes identique existe au Mexique, en Egypte, et on le rencontre sur des pierres gravées de la Guadeloupe, aux Antilles. Qu'en pensez-vous?
Je pensais que tout ceci ne faisait qu’apporter de l'eau à mon moulin. Mon compagnon ajouta :

Pétroglyphes amazoniens, en partie identiques à ceux de Mohenjo-Daro (Inde) et aux tablettes de file de Pâques.
— Savez-vous qu'à Mohenjo-Daro, on a aussi retrouvé une tête dolichocéphale dont la forme très particulière des oreilles les rend en tous points semblables à celles des Indiens de l'Amérique du Nord, et de la petite statuette chaldéenne drapée dans un haïk, dont nous avons parlé il y a un instant? Puisque vous vous intéressez tant à l’étendue des civilisations solaires sur notre globe, tenez-vous bien, conclut l'érudit syrien : après des études très sérieuses de ce problème, deux savants allemands, les Drs H. F. Friederich et M. H. Muller de Francfort sont arrivés à la conclusion suivante : « L’homme de Mohenjo-Daro appartient à une race chamitique dont feraient partie les Amérindiens d'Amérique du Nord, les Afghans et les Iraniens. »
Il n’est guère besoin de commentaires après une telle déclaration; néanmoins, le sujet paraitrait un peu moins confus au lecteur s’il savait 3ue le terme de « chamitique », qu’ont utilisé les eux savants allemands, correspond exactement à l’expression « proto-égyptien de la période qui s’étend de 5 000 à 6 000 années avant Jésus-Christ », pour laquelle la désignation officielle est « atlanto-méditerranéen », il s’agit des descendants de l'Homme de Cro-Magnon, Homo sapiens.
Avant même d’avoir abordé le domaine des « rites de Çiva », nous voyons que du point de vue de la morphologie, de l’art et du folklore, les peuples qui avaient le culte des anciens dieux solaires étaient soit identiques entre eux, soit étroitement rattachés aux Proto-Egyptiens, aux Atlanto-Méditerranéens, aux Afghans, aux Iraniens et aux Amérindiens d’Amérique du Nord. Mais puisque morphologiquement (je ne parle pas de l’apparence physique) ces derniers sont identiques aux indigènes d’Amérique du Sud, la « chaîne du soleil » est une fois de plus confirmée. Ce que je démontrerai encore dans mon chapitre intitulé « Tepe ».
Examinons maintenant le rite de Çiva. Le terrible dieu destructeur se métamorphose en père procréateur, et dieu de Nysa, Roi des Montagnes. Il est porté par le taureau céleste Nandi, et, lové à ses pieds, se trouve le dieu serpent et également le lotus sacré, en d’autres termes, l’insigne du dieu soleil Crom. Il n’est nul besoin d’insister sur le fait que l’Inde possède de nombreux éléphants, alors qu’il paraît que l’Amérique n'a jamais connu ces pachydermes. Ce qui, pourtant, n’empêche pas le Codex Troano des Mayas de comprendre un dieu à tête d’éléphant entouré d’un faisceau de rayons de soleil, et aux pieds duquel est couché un énorme serpent inoffensif. De plus, ce symbole mexicain, si proche de celui de Çiva, est absolument identique au symbole d’Indra, le dieu hindou du soleil, accompagné du serpent Vrita que l’on retrouve dans le Rig-Veda.
Tous les cultes solaires connaissent donc le serpent, image de la connaissance, parfois de la femme, ou, comme dans le christianisme, de la tentation, ce qui est la même chose! De toute façon, il semble qu'autrefois ait existé un « rite du serpent », car sinon il serait impossible d’expliquer une telle série de ressemblances. Dans la religion de Çiva, le serpent est associé à la puissance sexuelle, comme nous pouvons le voir en particulier dans le temple de Visvesara, où on le trouve enroulé autour du phallus. Un des symboles de Çiva est le trident, signe de gouvernement et d’autorité. Remarquez que les trois pointes du trident se réunissent au manche pour symboliser la trinité en un. Cette même trinité hindoue est portée par ses adeptes qui se tatouent des tridents sur le visage. Une fois de plus, nous sommes ramenés en Europe du Nord où cette trinité se présente sous la même forme, parmi les descendants des Celtibères et dans les religions hyperboréennes qui sont de beaucoup plus anciennes que celles de l’Inde.
Nous nous trouvons maintenant confrontés avec un fait si stupéfiant en apparence que ce n'est pas sans beaucoup d’hésitation que je me suis résolu à le mentionner. A Stonehenge en Angleterre, la pierre dite Helé indique l’endroit où se lève le soleil le jour du solstice d'été. Cela ne rappelle-t-il pas le récit du barde au sujet de l'érection de « menhirs de solstice » dans Irlande ancienne? Cependant cette pierre Helé est incontestablement la représentation d’un phallus, d’un linga fiché au milieu d’un cercle solaire, le yônî hindou du culte de Çiva, et aussi le symbole de la fertilité. Et nous arrivons maintenant à ce qui est le plus incroyable : les mêmes cromlechs, les mêmes menhirs, la même pierre existent au Pérou, près de la civilisation Masma qu’a découverte le Dr Daniel Ruzo, et dont je parlerai plus tard. Quant à la Conca du temple de la Mater Matuta que j'ai personnellement examinée à Rome, elle représente un phallus stylisé, avec les testicules, le serpent et le soleil, et elle est identique au lotus celtibère qui présente aussi le phallus et les testicules sous une forme également stylisée qui deviendra par la suite l'emblème des rois de France, la fleur de lys, et qui est aussi le symbole, comme en Inde, du pouvoir et de l’autorité. On doit avouer qu’un tel cheminement, des cromlechs de Sillustani dans les Andes au rite de Çiva en passant par la fleur de lys française, est assez stupéfiant. Cependant tous ces faits sont attestés et ne font l'objet d’aucune interprétation ou déformation quelle qu'elle soit.
A propos du même sujet, il y a une remarque intéressante à faire sur un dessin que les savants n’ont pas encore classé. Je l’ai photographié au cœur du Sahara, et il montre un bélier, grandeur nature, qui porte, entre ses cornes, un disque solaire. Un homme l’accompagne dont les organes sexuels sont recouverts par un énorme fourreau phallique. Après examen de cette gravure et de la roche qui l’entoure, on a admis quelle remontait au moins à 8 000 ou 10 000 ans avant Jésus-Christ, ce qui serait de beaucoup plus ancien que les religions des Egyptiens et celle de Çiva, où le disque solaire est placé entre les cornes d’un taureau. L’Afrique du Nord est à mi-chemin entre l’Irlande et l'Inde. Puisqu’elle porte des milliers de dolmens, de menhirs et de cromlechs, elle pourrait faire une transition parfaite entre la religion hyperboréenne du soleil, et celles qui lui succédèrent, les religions hindoue et égyptienne de Crom et Râ.
Il est évident que l'évolution de la civilisation ne s'est pas toujours faite dans le même sens; comme en toute chose il y a eu des hauts et des bas. Lorsque les glaces avançaient ou reculaient, les civilisations faisaient de même, quand elles ne disparaissaient pas. Par exemple, considérons l’arrivée en France, sous la forme du Graal et de la religion des Cathares, de la civilisation solaire de Mithra, qui y a trouvé sans doute des appuis puissants dans les traditions remontant aux temps les plus reculés.
Ici aussi, on peut être sûr d’une chose : le lien entre l'Amérique et l’Inde par l’Europe du Nord. Par exemple, au Pérou, on raconte la vieille légende de Paria-Caca qui parle de cinq œufs tombés du ciel sur la montagne de Condar-Cote. Un de ces œufs contenait Paria-Caca. Une fois que les cinq œufs furent éclos, ils donnèrent naissance à cinq faucons qui devinrent des hommes. De ces hommes, Paria-Caca fut celui qui s’occupait des eaux. Cette légende se rattache à la description de l’âge d'or de Tollan. C’est une ville ou une région mystérieuse localisée dans la mer au nord-est de Mexico, dont les tribus mexicaines des Tarianas disent être originaires. On peut se demander pourquoi je cite une légende américaine dans ce chapitre consacré à Çiva et à Mithra, pourtant Ehrenreich, savant allemand qui ne peut être soupçonné d’une imagination débridée ou de partialité, a établi que cette même légende des œufs de Paria-Caca et de la ville (ou du pays) de Tollan existe en Inde, en relation directe avec les cultes de Çiva et Indra, le dieu du soleil.
Ormuzd et Arhiman, les dieux iraniens du bien et du mal, existent également en Amazonie; je les ai souvent rencontrés moi-même. C’est particulièrement vrai chez les tribus cayacure et camé qui furent surprises par le Déluge. Certains hommes furent sauvés car ils avaient nagé en direction d’une montagne, et l’avaient atteinte; d’autres furent noyés. Il arriva ensuite que ceux qui avaient échappé à cette inondation, ayant grimpé aux arbres, furent changés en singes, alors que les esprits des noyés se rassemblèrent sur une haute montagne pour y créer les animaux, faire des feux, inventer le bien et le mal, selon qu'ils appartenaient à l'Esprit du bien ou à l'Esprit du mal. On dit que cette même légende iranienne se retrouve chez les Indiens de Californie, qui pensent que leurs actions, comme dans la religion de Mithra, sont gouvernées par les principes antagonistes du Bien et du Mal.
N est-ce pas remarquable?
Nous voyons donc que, imperceptiblement, notre étude de la religion de Çiva nous conduit à celle de Mithra, pour la bonne raison qu’ayant toutes deux des fondements identiques, elles renferment de nombreux éléments similaires. Tout d'abord ce sont deux religions dualistes. Celle de Çiva est l’image de la mort et de la destruction. Quant à Mithra, sa religion qui présente Ormuzd et Ahriman met en lumière le combat des forces du bien contre celles du mal. Mais elles possèdent toutes deux les mêmes emblèmes, le phallus ou lingam, le yônî ou cercle solaire (le lotus), le feu et son dieu, Agni, le serpent et le taureau sacré. Puisque nous en sommes à ce sujet, il est intéressant de noter que le rituel du taureau est le plus important, car il était connu en Crète aussi bien qu’en Egypte, chez les Hyperboréens aussi bien que chez les Celtes, et dans les îles Bissagos en Guinée portugaise. De cet endroit, j’ai rapporté de remarquables photographies qui montrent la danse du taureau sacré, à l’époque de la circoncision, c’est-à-dire la préparation à la maturité sexuelle, la base de la fertilité. Elle est connue aussi en Argentine, où une fresque magnifique représente les rites attachés au taureau dans la grotte de Chulin.
Quelle est !origine du nom Mithra? Dans la langue iranienne, « Mihr » signifie tout simplement « soleil ». En Iran, Mithra est le créateur de la civilisation solaire. Par conséquent, le culte du soleil, du feu, de la lumière, est le culte de Mithra. Comme de nombreux autres prophètes, ou hommes-dieux, Mithra vivait dans la montagne, dans une grotte. Puis Mithra éleva des obélisques en l’honneur du dieu du soleil dont il disait être le fils. Ce qui nous rappelle les Hyperboréens qui dressaient d'énormes menhirs au milieu des plaines, et les consacraient à leur dieu du soleil, Crom. Parallèlement à l’hyperboréen qu’est Apollon, Mithra possédait le pouvoir que donne le phallus, la connaissance du serpent, et était représenté par la lumière, dont il était lui-même l’essence. Mithra conduit également le chariot solaire dans l’espace, et proclame : « Les flammes qui vacillent et pétillent dans le foyer sont celles mêmes du feu solaire et de la lueur de l'éclair. »
Dans le rite de Mithra, Agni, dieu du feu, est donc l’équivalent du foyer astral du monde, et de l’éclair qui fait descendre l’eau sur la terre. Nous retrouvons cette relation entre le Ciel-Père et la Terre-Mère dans toutes les civilisations qui possèdent le culte du soleil, ce qui comprend celles de l’Amérique où je les ai personnellement trouvées.
Le véritable créateur de la religion de Mithra fut Zarathoustra (ou Zoroastre). A quelle époque vivait-il? Xanthos, qui vivait vers 40 avant Jésus-Christ, place l’époque de sa vie six mille ans avant Xerxès. D’autres la situent cinq mille ans avant la guerre de Troie, qui s’est déroulée entre 1261 et 1208 avant Jésus-Christ. Il faut bien avouer que nul ne le sait vraiment; pourtant les auteurs modernes tendent à donner une date plus récente, peut-être vers 2000 avant J.-C. Tout ce que nous savons c’est que la religion prend sa source dans les gâthâs ou cantiques incorporés au Yasna première partie de l'Avesta, cantiques qui sont écrits dans un dialecte archaïque de l’époque de Zarathoustra. Mais il est probable qu’Ormuzd, seigneur de la lumière et du feu et dieu suprême de Zarathoustra, est une imitation de l’hindou Varuna. Le texte du Yasna indique que le fondateur de la religion de Mithra reçut sa vocation de Dieu. Il annonça la venue de Ahura Mazdâ, qui par la suite changea son nom en Ormuzd, « le dieu sage » ou « celui qui possède la sagesse ».
Il est très intéressant de regarder quelques-uns des vers écrits à cette époque :
Qui assigna leur course au soleil et aux étoiles?
Quel est-il celui qui fit croître et décroître la lune?
Qui créa le matin, le milieu du jour et la nuit, montrant leur devoir à ceux qui peuvent comprendre?
C'est bien sûr le dieu du soleil, Mithra. Une offre des plus curieuses est celle que fit Zarathoustra avant sa mort à Ahura Mazdâ, le dieu suprême de la lumière et du soleil : il lui offrit « la vie de son propre corps, sa récolte de bon-nés pensées, d’actes et de mots justes ».
Un autre aspect intéressant du culte de Mithra, du point de vue du christianisme, c'est que ce culte est celui d’un grand Dieu, « mari et fils d’une vierge immaculée ». Il comporte aussi « l’adoration des bergers dans une grotte ». Parmi ses sacrements se trouve le baptême par l'Eau-Mère, la communion des fidèles, l’usage sacré du vin, du pain et de l’eau, comme dans le culte d'Osiris, le dieu du Soleil d’Egypte, et aussi, ne l’oublions pas, comme dans une des anciennes religions solaires du Mexique. Ce qui explique pourquoi, sous la pression de la religion iranienne, le christianisme débutant qui ne connaissait pas la date de naissance de Jésus, choisit de le célébrer le jour même de la naissance de Mithra, ne se rendant pas compte que la religion chrétienne devenait à partir de ce jour liée au culte solaire de Crom, par cette date du 25 décembre, date officielle de la fête du dieu du soleil.
Un des éléments les plus importants de la religion de Çiva est, sans contredit, la fleur de lotus, qui, comme vous le savez, représente le sexe féminin. On ne répétera jamais assez que dans les religions solaires le culte du Dieu-Père qui produit l’éclair et la pluie, liquide qui fertilise la Terre-Mère, occupe une place très importante. Le lotus doit donc recevoir lui aussi l’élément fécondateur que lui procure le phallus. D’où l’importance du culte phallique. Nous savons que ce culte commence par la défloraison sacrée d’une jeune fille, acte connu par la suite sous le nom de « hiérogamie », en d’autres termes le mariage dune initiée avec la divinité. C’est un ancien culte lunaire qui remonte au tout début de l’Antiquité préhistorique, dont l’Irlande et les régions hyperboréennes ont hérité et quelles ont transformé en culte solaire, qui fut par la suite imité dans les pays méditerranéens.
L’existence de ce culte lunaire peut surprendre; cependant l’origine en est très simple. Aux premiers jours de l’humanité, quand le pouvoir de raisonner de l’homme était à peine développé, il attachait ses idées aux objets concrets qui se trouvaient à portée de sa main. Sa femme étant source de procréation, elle devint le premier concept de Mère divine. Et comme ses menstrues accompagnaient régulièrement la réapparition de la lune, cette dernière fut déifiée.
La « hiérogamie » fut pratiquée très longtemps. Si le lecteur se souvient bien, les princes irlandais étaient obligés, que cela leur plût ou non, de remplir leur devoir, c’est-à-dire de passer la première nuit des noces de l’épousée en compagnie de cette dernière. Pensez à Danaé, enfermée dans une tour, déflorée par Zeus et rendue mère de Persée. A Thèbes, capitale de la Haute-Egypte, une jeune fille était réservée chaque année au dieu du soleil Amon-Rà. Le même rite se retrouve en Inde, en Afrique, en Amazonie, et aussi dans les Andes. A propos de cette région, voici un détail curieux. Les jeunes filles des tribus des Campas offraient leur corps pour le plaisir de leur dieu. Et ce rite des Andes, dont l’origine est voilée par les brumes du temps, semblerait être l’ancêtre de celui des hétaïres de la Grèce antique, qui le copièrent très exactement.
Sous l’usure du temps, les rites se modifient ou s’affaiblissent. Pourtant j’ai vraiment assisté à des cérémonies étranges. Dans certaines tribus qui vivent entre le Congo et le cours supérieur du Nil, où je fus envoyé en tant qu'ingénieur il y a environ trente ans, j’ai souvent assisté à des « défloraisons sacrées ». Sous la surveillance d’un sorcier, à peu près tous les six mois, les mères défloraient leurs petites filles avec une banane dont la grosseur de la taille était fonction de l'âge de l’enfant. Et chose étrange, alors que chez les Campas dont je viens de parler cette pratique de la défloraison n’existe plus, toutes les précautions sont encore prises pour s’assurer qu’une jeune femme concevra immédiatement après son mariage; on donne, à l'époque actuelle, des statues en bois aux jeunes épousées, pour leur enseigner toutes les procédures de la possession physique, afin qu'elles ne puissent faire d’erreurs.
Le pouvoir symbolique du lotus est si extraordinaire en Egypte, que, par exemple, quand le corps a cessé de vivre, une âme juste et pure est transformée en lotus pour représenter le dieu Râ à qui elle s’incorpore, car Râ naquit d’un lotus. Dans l'Océan primordial, le dieu du soleil était contenu dans un bouton de lotus. Et, puisque Râ représente le cosmos, il est tout à fait normal que son âme, qui créa tous les êtres terrestres, retourne au lotus.
Cette explication s’applique aussi aux squelettes préhistoriques trouvés dans une position de fœtus de l’Inde à la Patagonie, en passant par la
Méditerranée, l’Europe du Nord et les Amériques. La position, ainsi que la couleur rouge des os — qui rappelle également que le fœtus est la première forme de vie humaine — était censée faciliter la reprise de la forme originelle quand le mort se réincarnera.
Si le lotus se trouvait dans l'Océan primordial (je n’invente rien : on peut le trouver dans les plus anciennes traditions hindoues), son symbole, suivant les plus anciens récits, dominait évidemment les premières civilisations. Par exemple, sa position est transcendante dans les Vedas brahmaniques, et on le retrouve aussi dans les récits et les poèmes en sanscrit ancien où le lotus est nettement relié au créateur Prajâpati dans le mythe cosmogonique. Il est également déifié sous la forme du fils de Çiva et de Vichnou.
Je pense qu'il est utile de rappeler encore que le lotus n’est pas spécifiquement méditerranéen ou hindou; ce serait plutôt le contraire. Goblet d’Avielle parle de la correspondance du lotus, de la roue et de la rose (le lecteur se souvient que j’en ai trouvé une figuration dans le désert), et il a montré qu’il est parfois question d’une trinité dans l’unité chez le dieu hyperboréen du soleil, Apollon. Nous savons que la rose particulière que portent sur la tête les dragons indochinois est un des emblèmes les plus importants des Celtibères de l’ancienne Irlande et la Bretagne d'autrefois.
Pour conclure ces remarques sur le lotus, qui apparaît dans toutes les religions, de l’Inde à l'Amérique en passant par la Scandinavie, n'oublions pas — et les Brésiliens le savent très bien — que j’ai retrouvé nombre de fois ce symbole dans le bassin de l’Amazone, soit sous la forme simple d’un cercle, soit — ce qui est nettement plus significatif — partagé par une ligne sinueuse, soit encore sous la forme celte de la roue, exactement semblable à celle que Ton trouve sur les pièces gauloises les plus anciennes.
Souvenez-vous aussi que la doctrine de Çiva unit étroitement le serpent et le phallus, l’organe fertilisateur du yônî, le soleil, Râ, Crom, Tupan, le grand dieu brésilien qui étendit son pouvoir sur le monde entier.
LE NOMBRE DOUZE DU ZODIAQUE HYPERBORÉEN
Je dois demander au lecteur de se reporter à la scène extraordinaire à laquelle j'ai assisté en Bretagne, où il est question d’un chaudron et de douze onces d’or. Cette scène est très importante, que le lecteur partage ou non mes idées.
Après Crom, ou plutôt avec Crom, les dolmens et les menhirs, quels sont les principaux maillons de cette chaîne qui va de l'Inde en Polynésie? Tout d’abord le nombre douze. Puis le nom et la forme des temples où Dieu est adoré. Et enfin l’expression du Verbe divin.
C'est ainsi que, toujours et partout, le temple est représenté par une colline, une montagne volcanique, une tour en forme de cône, une pyramide tronquée ou en terrasses : à leur insu, sans doute, les clochers et les flèches de nos églises symbolisent la même idée. Autrefois, le nom du temple était tepe, ou du moins c’était un de ses dérivés. Parfois ce nom devient tu pan, comme en Amazonie, où le Dieu porte le même nom. Parfois, c’est Waï-Tepe, terme plus caractéristique encore, puisque sa signification littérale est « temple du dieu soleil »; et il est assez frappant, à cet égard, que les volcans affectent le plus souvent la forme d’un cône tronqué. Tupan étant le nom du dieu principal de la tribu des Tupi-Guarani, dans le bassin de l’Amazone, il est intéressant de noter que la religion la plus ancienne qui ait existé en Amérique du Sud se célébrait dans des temples en forme de cône ou de cône tronqué, en l’honneur du dieu solaire connu sous le nom de Tepe.
Toujours dans le même ordre d’idées, voici un autre fait remarquable : dans une légende irlandaise préhistorique très étrange et très ancienne, le Brésil est qualifié de « pays heureux et prédestiné ». Et tout au long de la chaîne des civilisations solaires, de Malacca en Polynésie, en passant par l'Europe et la Méditerranée, on retrouve le nom de tepe donné au temple solaire, mais il n’existe qu’une région au monde où le grand dieu du soleil soit appelé Tupan et la race la plus ancienne les Tupi : c’est le bassin de l’Amazone au Brésil.
Au sujet de Tupan, voici l’explication que l’on peut donner tout de suite. Il est le dieu suprême de tous les anciens peuples du Brésil. Mais ce nom porte un autre sens en lui-même. Comme le soulignait ce vieux barde irlandais que j’avais rencontré, il est à la fois « la voix de Dieu », l’éclair zigzagant, la foudre de Jupiter, et le grondement des éruptions volcaniques. Nous revenons donc à ce que je viens de dire. Tupan, le seul dieu à porter ce nom, est directement lié à ce temple en forme de cône tronqué que l’on appelle Tepe. De plus, le volcan le plus ancien et le plus important du Brésil s’appelle Waï Tepe (temple du soleil), la plupart des tribus qui habitent près de ce volcan portent des noms qui commencent par Waï (soleil), et un grand nombre d’entre eux ont la peau claire, des yeux bleus ou clairs et leur chevelure est souvent blonde (1). Le lecteur tirera lui-même les conclusions qui s’imposent.
(1) Waï et Tepe sont des mots mexicains, le premier signifiant « soleil », et le second « temple du soleil ».
J’ai fait un peu plus haut le parallèle entre la religion de Çiva et celle du dieu hyperboréen Crom. Il est intéressant de noter maintenant que la voix du dieu solaire se manifeste sous la forme matérielle du tonnerre et de l’éclair, qui correspondent sur le plan terrestre au feu (la lumière cosmique et le feu émanant également directement du soleil). De plus, se rattachant à la lumière et au feu sacré, aux cromlechs et aux linga-menhirs hindous, nous trouvons en Inde la montagne sacrée d’« Himavat », volcan oui est considéré comme l’emblème phallique de la religion de Çiva (2).
(2) Il en va de même au Mexique pour le volcan Popocatepetl.
Nous en arrivons au nombre douze. Voici pour commencer un des contes les plus intéressants de la mythologie norvégienne : « Les douze dieux principaux étaient à table quand Loki, dieu du Mal, entra. Ils se retrouvaient donc treize. A la fin du repas, une querelle éclata entre Loki et Baldur, le dieu de la Paix, qui fut tué. »
L'Inde préhistorique (qui accorde une place au cygne hyperboréen dans sa mythologie) enseigne qu’il est mauvais d’être treize à table. La mythologie du Tibet raconte : « Les Conseillers, les Namshams, étaient assis autour d’une table ronde. Ils étaient au nombre de douze. Cependant on réservait la place d’un treizième convive qui ne pouvait être que le Dalaï-Lama, Fils de Dieu, et Dieu vivant. Toute personne qui serait entrée et se serait assise à cette place aurait été mise à mort sur-le-champ. »
Nous pouvons, ici encore, donner des dates. La mythologie norvégienne est plus ancienne que l'hindoue ou la tibétaine, ce qui montre une fois de plus que, dans ces deux derniers pays, les traditions hyperboréennes, surtout celles qui retracent la naissance du nordique Apollon, sont associées au dieu du soleil, et au cygne qui l’accompagne.
Comme nous venons de le voir, le nombre douze, nombre cosmique et sacré, s’est répandu fort loin. Il se trouve en Inde dans une cérémonie très remarquable que voici. En des temps préhistoriques, un figuier sacré (le banian, qui, incidemment, est toujours sacré) était possesseur du Feu sublime. Si on arrivait à en arracher une branche portant des fruits, on gagnait l’immortalité. Nous avons déjà rencontré le thème du feu qui rend immortel aussi bien au Mexique qu’au Proche-Orient. Mais ce n’était possible que pour le vainqueur d’une course où dix-sept chars entraient en compétition. Le premier vainqueur, qui put donc cueillir le fruit, fut le dieu solaire Indra, dont le nom signifie « homme » (voici à nouveau l'Homme-Dieu qui est Fils de Dieu). On appelait cette course la « Vajapeva ». Lorsque le gagnant eut détaché la branche de fruits, on le pria de réciter sans attendre une litanie en l’honneur des douze mois de !année. Cet arbre sacré n'était pas propre à l’Inde. On retrouve, liés, feu sublime et nombre douze dans la légende de l’arbre cosmique iranien, le « Gaokerena » ou arbre d'immortalité, dont le fruit permet de vaincre la vieillesse. Cet arbre rappelle beaucoup l'« Igdrasil » de Scandinavie, le frêne dont les branches atteignaient le ciel, dont les racines prenaient appui en enfer, et dont le tronc formait l'axe de la terre. Cette expression « axe hyperboréen de la terre » rejoint l’arbre saxon « Iriinsul », ainsi que l’arbre Dad dans lequel Osiris, le dieu solaire, fit monter la sève, source de vie.
Dans cet ordre d’idées, on ne doit pas perdre de vue que la baguette (tige ou verge), le serpent, et le phallus sont les sources de la vie, origines ou emblèmes de la fertilité.
Je viens de parler d’Osiris, un des dieux solaires égyptiens. On se souvient qu'après avoir été tué et coupé en morceaux par Typhon (Set), il put renaître grâce à sa femme Isis, qui en rassembla les morceaux (sauf le phallus qui donna naissance, dans le Delta, à un gigantesque roseau, le roseau de la vie). Grâce à certains rites magiques, et après avoir ajouté un phallus en bois, Isis ressuscita son époux. Au cours de la fête égyptienne de Sed, le roi du pays subit un simulacre de mort. Afin d’être ressuscité il doit suivre les mêmes rites que ceux qui permirent à Osiris d'être ramené à la vie; ceux-ci sont analogues aux rites mexicains désignés par l’expression : « Notre Seigneur écorché (1). » A Uppsala en Suède existe un rite identique qui remonte à des temps très reculés; c'est le sacrifice du roi, mais celui-ci a lieu non tous les douze, mais tous les neuf ans. (Je ne m’étendrai pas sur ce point, me contentant de souligner le fait que le nombre neuf est censé être un nombre sacré d'origine sémitique.)
(1) Le lecteur en trouvera la description dans le chapitre sur les pyramides, à la fin de ce livre.
L’association est toujours la même : Scandinavie - Méditerranée - Proche- Orient - Inde.
Nous retrouverons cette chaîne que forme le nombre douze tout au long du chemin qui va de Scandinavie en Inde. Un exemple en est les « Jours d’Or », la fin des douze jours ou douze nuits appelés « jours épagomènes », ou jours que l’on ajoutait à la fin de chaque année afin de la faire coïncider avec l'année solaire. Cette coutume était connue également chez les Slaves, les Allemands, et plus particulièrement dans les anciennes civilisations hyperboréennes, ce qui nous ramène donc aux civilisations solaires.
Je suis porté à croire que si on faisait une étude approfondie, on retrouverait ce nombre douze jusque dans les plus petits détails de toutes les grandes religions, ce qui les lie entre elles par le Cosmos. De toute façon, c'est le nombre que l’on rencontre le plus souvent sur les pétroglyphes en association avec la religion celtibère de Crom en Amazonie, et qui se trouve à la base de toutes les anciennes civilisations aussi bien que des religions modernes ou anciennes(1). C’est évidemment un nombre nordique. C’est celui qui a le plus fort caractère sacré, puisque, comme nous l’avons vu, il vient directement du Cosmos.
(1) 12 apôtres de Jésus-Christ. 12 hommes envoyés à Canaan pour découvrir et rapporter la vérité. 12 pierres représentant les fondations sacrées de Jérusalem. 12 pierres ornant le pectoral du pape et aussi de nombreux objets au culte chrétien. 12 lettres formant le nom de Dieu suivant les 12 mutations du tétragramme en Hébreux (Sefer Raziel, 54). 12 Adityas. dieux brahmanes de l’Inde en relation avec les douze mois de l'année. Egalement dans le Rig-Veda. 12 000 années divisées en 4 âges de 3 000 ans (cette division apparaît pour la première fois en Inde dans les traditions de Manu et Epie). 12 000 années et 4 âges de 3 000 ans également au Mexique. 12 000 années et 4 âges de 3 000 ans également en Iran. 12 est un des nombres les plus importants de la doctrine bouddhique. 12 Titans en Grèce. 12 est mentionné dans les œuvres homériques, et l'Odyssée parle constamment des 12 navires grecs. 12 était le nombre des compagnons de Polyphème dans sa grotte. 12 et 3 ont une très grande importance dans la religion romaine. 12 était le nombre des chevaliers de la Table ronde du Roi Arthur, que l'on retrouve dans les plus anciennes légendes celtibères. mais qui personnellement n’a peut-être jamais existe.
Ce nombre hautement sacré existe du reste ailleurs qu’en Eurasie. On trouve 24 (2 X 12) dans la philosophie dite Sankhya, et 24 000 se retrouve dans les mythologies juive et armoricaine celtibère. Dans le conte juif Comment Aquiba devint un grand savant, il est dit que le héros passa douze années auprès de ses maîtres et qu’il prodigua son savoir à 24 000 étudiants. Dans La chatte blanche l'héroïne est transportée par vingt-quatre princes de sang. Dans La biche au bois on parle de vingt-quatre carrosses et de vingt-quatre mille pages à cheval. Cet usage est aussi explicite en Amérique. Chez les Pawnees, par exemple, l'usage voulait que l’ont mît une couronne de douze plumes d’aigle sur la tête de la jeune fille qui était sacrifiée chaque année au Soleil ou à Vénus, étoiles que les anciens Mexicains intervertissaient parfois dans leurs rôles divins, comme nous le verrons par la suite à propos de Quetzalcoatl. Entre parenthèses, la jeune fille pawnee était sacrifiée sur un dolmen et de la même façon qu’aux temps des civilisations anciennes des Celtibères, des Aztèques, et des Méditerranéens de l'Est, et sans aucun doute c’était aussi la même chose en Amazonie. Le cœur de la victime était arraché après que l’on avait pratiqué une incision à l’aide d’un couteau en pierre, en obsidienne de préférence (1).
(1) En Amazonie j'ai trouve certains de ces couteaux, pointus comme des lances et taillés dans de l'obsidienne. Ils étaient prés de dolmens de forme celtibère.
Si nous allons plus au sud en direction des Andes, où l’on trouve nombre de dolmens, de menhirs et de cromlechs, nous verrons à Tiahuanaco la statue du dieu du soleil couronnée d'un turban duquel sortent douze tresses de cheveux représentant les douze divisions sacrées. Souvenons-nous qu’à l’origine du cromlech se trouve le dieu hyperboréen du soleil, Crom, couronné d’un turban et assisté de douze divinités inférieures disposées en cercle autour de lui. Nous le retrouvons donc dans les Andes. Cependant, comme chacun sait, le turban est sémite, même si Christophe Colomb dans ses mémoires parle d’« hommes blonds aux yeux bleus, à la peau blanche, et portant des turbans », ce qui le surprit grandement quand pour la première fois il aborda aux Antilles.
Toujours dans les Andes, rappelons-nous l’Inca Huayna-Capac le Grand, qui déclara avant de mourir : « Mon père le Soleil (l’Inca était fils du Soleil) m'a révélé que ma dynastie ne corn-prendrait que douze princes régnants. Puisque je suis le douzième, elle finira avec moi. »
Cela peut sembler extraordinaire, mais avant que le lecteur ne soit complètement abasourdi, qu’il veuille bien me suivre au centre du Brésil, où j’ai effectué une expédition d’août à septembre 1958. Il apprendra une autre légende :
« Avant qu’Itu, le dieu du soleil, n’existe, il n’y avait que Mu, qui était l'Espace, marié à la déesse Nut, le ciel noir(l). Mu eut un fils de Nut, qui mourut dans son enfance. Soudain, Itu envoya ses rayons sur Mu, et ainsi naquit le jour. Mais pendant les douze heures du jour, Mu languissait pour Nut. Alors Itu le Soleil invoqua la Mère du Monde, et, afin de ne pas déranger son père, il se couvrit de son manteau noir pour les douze heures de son sommeil. La nuit était donc née. Mais le manteau d’Itu se fermait par un laçage qui laissait percer les rayons du soleil. Ce qui donna naissance à la lune, aux étoiles et aux comètes. Pendant son sommeil Itu remua, c’est pourquoi les comètes, la lune et les étoiles se déplacent dans le ciel... »
(1) Voici deux questions troublantes : Comment était-il possible que les Amérindiens du bassin de ! Amazone, connaissent Nut (le ciel) qui. sous le même nom. était la déesse du ciel chez les Egyptiens? Deuxième point : Comment était-il possible à ces mêmes Amérindiens de savoir qu’au delà de l’atmosphère terrestre le ciel était noir? Quels savants, quelles traditions leur avaient enseigné ce que nous ne savons que depuis environ vingt années? De plus, comment leur avait-il été possible d acquérir des connaissances à propos de l’éther?
Une fois de plus nous avons entre les mains les bribes d’un rêve... N’est-il pas surprenant que ces Amérindiens du bassin de l'Amazone, qui jusqu’à maintenant s’en vont chasser complètement nus, armés seulement d'un arc et de flèches, aient conservé dans leurs traditions religieuses non seulement l’idée d’un ciel noir, mais encore celle de l’apparition et la disparition des comètes? Qui leur a appris à distinguer la course des étoiles de celle des comètes? Pourquoi ont-ils choisi comme base de l’existence du monde le nombre douze, qui est à la fois caractéristique du zodiaque et de Crom, le dieu hyperboréen du soleil? Voilà des faits que nous aurions grand intérêt à considérer avec attention!...
LE VERBE DIVIN DANS L’ANTIQUITÉ ET LA PRÉHISTOIRE
« Mon fils, dit Hermès Trismégiste, nul n'atteint un nouveau stade de son évolution sans conserver la trace des châtiments qu'il porte en lui. Ces châtiments, comme tant de démons, sont la personnification des vices : ils sont au nombre de douze, et constituent l’être physique de l’homme. Ce sont : l’ignorance, la tristesse, l’incontinence, la luxure, l’injustice, la cupidité, la duplicité, l'envie, la tromperie, la colère, la témérité et la méchanceté.
« Grâce à la bonté de Dieu, ces vices sont corn-battus par dix pouvoirs divins, qui purifient l’homme en profondeur et créent le Verbe en lui.
« Car les dix chassent les douze. Le corps physique est constitué par le zodiaque (les douze vices). Le corps spirituel est formé par les dix pouvoirs divins qui sont aussi l'Unité, c’est-à-dire l'Esprit (le Saint-Esprit).
« Le Verbe divin, conclut Hermès, est la substance de l’homme régénéré. »
Régénéré par qui? Par le Fils de Dieu, la représentation du divin, le Verbe lui-même, par Dieu et pour l'homme.
Les Chrétiens connaissent bien ces phrases tirées de l’Evangile de saint Jean :
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu... Toutes choses furent faites par lui, et sans lui, rien n’était fait... »
Nous apprenons ces phrases, que le christianisme nous offre comme quelque chose qui lui est propre et nous ne cherchons pas plus loin; mais accepter cette explication beaucoup trop simple revient à nier l’existence de civilisations antérieures et à admettre qu’avant l'apparition du Christ, Dieu ne s’est jamais manifesté sur terre. Ce qui serait quelque chose de tout à fait contraire aux principes mêmes de la religion, car puisque Dieu est éternel, qu’il n’a ni commencement ni fin, et que toute chose sur notre globe (et dans l’univers) est le fruit de sa volonté, il est évident qu’il n’a pas attendu des millions d’années après l’apparition de l’homme pour manifester sa présence de façon concrète. En vérité, c’est ce que nous enseignent les anciens textes, et que professe Hermès Trismégiste.
Le Verbe de saint Jean, comme la Trinité chrétienne, n’est que l’adaptation d'une somme spirituelle éminemment respectable, qui nous vient d’hommes que nous ne connaissons pas, les premiers hommes, peut-être même ces géants dont nous découvrons les traces dans toutes les mythologies, et que j’ai personnellement retrouvées dans les religions inexplorées de l’Amazonie — en tout cas d’un peuple qui n’adorait qu’un seul dieu, le soleil.
Le Verbe divin gouverne donc l'existence de toutes les créatures aussi bien que de toutes les choses. C’est ce que déclare le roi Aton, prophète de Dieu : « Tu es dans mon cœur. Nul autre n'existe qui te comprenne, nul autre que moi, ton fils qui suit la chair de ta chair. »
Le Pharaon est donc un Messie, un fils de Dieu, et nous le retrouvons encore dans la religion chaldéenne, où il s'identifie à Ea, le dieu de l’eau, des poissons et des grands reptiles.
A la déclaration du Pharaon, nous pouvons ajouter ceci : Aucun homme non plus ria vu le Père, sauf celui qui est Dieu, il a vu le Père (saint Jean, 6 : 46).
Sans aucun manque de respect envers la religion chrétienne, que le Christ a exposée comme une « religion d'amour », après ce que nous venons de voir, nous ne pouvons dissimuler le fait que ce n’était pas une révélation originale, mais bien plutôt la matérialisation, sous forme d’un nouveau dogme, de révélations et d'aspirations antérieures qui avaient, à intervalles plus ou moins réguliers, donné naissance à une nouvelle religion, laquelle s'inspirait des religions plus anciennes et parfois les annexait.
Pour donner une idée des liens entre les différentes religions, et des altérations qui se sont produites lors de ces successions, considérons le passage suivant :
« Qu’en conséquence toute la maison d’Israël sache que Dieu avait fait ce Jésus qui a été crucifié, à la fois Seigneur et Christ » (Actes, 2 : 36).
Ce qu’il y a d’étrange dans cette affaire, c’est que les juifs qui préparèrent les évangiles ne croyaient pas, au début, que le Christ fût le Messie; ils l’associaient seulement avec saint Jean-Baptiste. Paul écrivit entre 50 et 60, Matthieu, Marc et Luc entre 70 et 100, et c’est vers 150 que Marcion réunit quelques-unes des Ecritures qui furent présentées au concile de Nicée en 325 seulement. Puis il fallut encore cinquante ans avant que le Nouveau Testament fût accepté par l'Eglise. Et tout cela ne se fit pas sans aléas, car Marcion était gnostique.
Je demande pardon au lecteur pour la digression ennuyeuse que je lui impose, mais elle m’a paru indispensable pour montrer combien était forte l'empreinte de la religion solaire dans les premiers siècles du christianisme. Je ne peux m’étendre plus longtemps sur ce sujet, mais je possède une documentation étendue concernant des sarcophages chrétiens, trouvés dans des cimetières chrétiens, qui présentent des gravures de soleils radiants et de lunes.
De plus, si Jérusalem est la ville sainte des Chrétiens après avoir été celle des juifs, elle a été autre chose, ce que bien peu de gens savent. Elle possédait un temple du soleil qui, encore à l’époque où la religion juive avait pris une très grande extension (mais avant la construction du temple de Salomon), était le centre du culte des tribus hébraïques qui habitaient Gué ben Hin-nom, la vallée du fils de Hinnom (d’où la Géhenne tire son nom). C’était une tribu idolâtre qui brûlait des enfants sacrifiés à Baal (Moloch).
Par la suite, ce fut sur les ruines de ce temple du soleil que Salomon fit construire le sien; et sur les ruines du temple de Salomon, le calife Omar construisit la Mosquée sainte de l'Islam, qui existe toujours. Tout proche était le Saint-Sépulcre avec, comme je l’ai souligné, de nombreuses traditions solaires qui contaminaient la doctrine du Christ et altéraient sa pureté, et qui parfois, sous la forme d’éléments christianisés, ont été reprises dans la nouvelle religion.
Voyons maintenant la religion musulmane : Mahomet, prophète de l'Islam reçut directement son inspiration de l'archange Gabriel. Lors de son « ascension » il visita Dieu (tout comme Jésus) en chevauchant sa jument nommée Borah. Il quitta La Mecque, s’arrêta brièvement à Jérusalem, et, toujours en compagnie de l’archange, monta aux cieux et accéda à la divinité, au Verbe.
Le lien entre les religions juive, islamique et chrétienne est si étroit que le plus haut minaret de la Grande Mosquée de Damas (dont je possède de très intéressantes photographies) est dédié à Sidi Aissa. Qui est Sidi Aissa? C’est Jésus-Christ, le Verbe sacré, qui est vénéré et adoré comme un des grands saints de l'Islam.
Autre remarque intéressante à ce sujet : l’ancienne Babylone était, comme chacun sait, un des grands centres de la religion solaire. Nous voyons que l’Islam, en réaction contre les dogmes innombrables du judaïsme et du christianisme, s’est tourné vers Babylone et a emprunté certains des dogmes de sa religion, afin de rétablir le culte initial et la doctrine pure d’Abraham. (Notons qu’Abraham est à la base de la religion islamique, et qu’un des endroits sacrés près de La Mecque s’appelle « le mur d’Adam ».) Ce qui signifie — et Mahomet ne s’en cache pas — que les deux religions qui précédaient la sienne avaient dévié de la lumineuse source qu’était le Dieu unique.
Un seul Dieu; le Verbe divin; à nouveau, nous devons nous souvenir que ce ne fut pas le dogme chrétien qui créa officiellement le concept du Dieu unique. En un sens, le dieu soleil existait sous cette forme bien auparavant, et de toute façon, la religion juive, très tôt, au VIIe siècle avant J.-C., avait légalement établi le monothéisme. En vérité, ce furent les prophètes juifs du VIIIe au VIe siècle avant J.-C. qui ouvrirent la voie de la religion du Christ.
D’une certaine façon, l’Islam se rattache au protestantisme, puisque son prophète, Mahomet, tout en reconnaissant Moïse et Jésus-Christ comme émanation du Verbe divin, et sans se considérer lui-même comme supérieur à eux, affirme simplement que son dogme amène la révélation divine à sa fin, et qu’en conséquence lui, Mahomet, sera le dernier homme à apporter la Parole divine sur terre.
Comme nous venons de le voir, la question du Verbe, tout bien considéré, est infiniment plus complexe que ne le laissait supposer la lecture du texte de saint Jean. De plus, une étude approfondie de ce problème conduit à la conclusion qui sert de base au présent ouvrage, c’est-à-dire que les religions solaires, brahmanisme, judaïsme, christianisme, etc., ne sont que des manifestations temporaires, qui n’affectent qu’une partie de l'humanité, mais qui proviennent du Verbe unique, la source de toutes les croyances qui ne sont que des constructions humaines, par opposition au Verbe divin.
Nous voyons donc qu’à l’origine le Verbe divin existait réellement, ayant créé une religion première que nous savons être celle des adeptes de Crom et de Râ, et qui dérivait directement du Cosmos. Cela est si vrai que nous retrouvons les mêmes éléments en Amérique, la trinité inca et pré-inca de Pacha-Kama (le Créateur, le Soleil, le Père), Pacha-Mama (la Terre-Mère) et Kon-Tiki (le Dieu du tonnerre et de la foudre). Tout cela est associé aux légendes et traditions des tribus amérindiennes des Campas, dans les Andes, qui reconnaissent l'existence d’une Cité d’Or, telle que la décrit Platon, « où les trois œufs sacrés, les Huecas, doivent être les œufs cosmiques qui créèrent le monde ».
Dans tout cela, le plus curieux est que ces mêmes Indiens, les Campas, avaient une trinité assujettie à un Verbe divin, et que pour la faire apparaître, tout comme les Tibétains et les anciens Grecs, ils frappaient sur leurs tambours et sur d’autres instruments, en jouant des airs particuliers. Car ces Indiens d’Amérique du Sud, qualifiés de « sauvages », croyaient (comme les peuples antiques de la Méditerranée) que les vibrations représentaient le secret de toute vie dans l’univers; le lien entre chaque phénomène objectif et l’idée subjective existait sous forme de vibrations varia-blés, et qui se combinaient de différentes façons.
Les vibrations cosmiques conduisaient donc l'homme au Verbe divin. On se demande si l’on ne rêve pas quand on découvre de telles choses,
à notre époque, chez les Indiens dont l’état actuel de civilisation est celui de l'Age de la pierre, des arcs et des flèches! Comment affirmer après cela qu’il ne peut pas y avoir eu « autre chose » dont nous n’avons pas la moindre idée?
Retournons en Egypte. Nous savons que le mythe d’Hermès, le dieu égyptien Thot, contient les trois principes d’unité : le monde divin (l'Etre absolu, source de l’individualité), le monde intellectuel (l’unité comme origine et synthèse des nombres), le monde physique (]’Homme à la tête des êtres relatifs). « Dieu est le Père, le Verbe est le Fils, leur union est la Vie. » Puis le mythe continue : « Le Verbe-Lumière (le soleil, le principe de feu) représente la divinité sous sa forme statique qui permet la création d’une triple unité intelligence-force-matière; esprit-âme-corps; lumière-verbe-vie. »
Avant de quitter l’Egypte, notons encore un fait des plus remarquables : Nous savons que le dieu du soleil Osiris était aussi le Verbe sacré. Dans l'île de Philae, au sud du barrage d’Assouan, j ai remarqué une effigie d’Osiris crucifié, pleuré par ses deux femmes, Isis et Nephtys (Nebthat). On se souvient de la crucifixion du Christ, pleuré par les femmes.
Néanmoins, le fait le plus intéressant est la trouvaille faite dans un des temples mexicains du soleil, Tepe dont je parlerai par la suite, d’un hiéroglyphe qui représente une croix colossale surmontée par une divinité crucifiée et saignant. Comme nous le verrons en conclusion de ce volume, le Tepe s’est étendu partout, à la suite des dieux Crom et Râ, que ce soit en Amérique, en Polynésie, dans les pays nordiques ou hyperboréens, en Europe centrale, en Méditerranée, en Mésopotamie et au Proche-Orient, et même en Inde et dans la péninsule de Malacca.
Nous voici donc confrontés à deux éléments très intéressants, la trinité solaire et le crucifiement du fils de la divinité solaire que nous trouvons soit au Proche-Orient, soit en Afrique ou en Amérique. L’identité absolue entre le Verbe divin éternel et le commencement du dogme chrétien semblerait donc être établie d’une façon incontestable.
En aucun cas il ne saurait être question ici d'un « accord » religieux, difficile à imaginer. Il ne peut s’agir que d’une unité du dogme et du Verbe divin, provenant de peuples antérieurs dont nous ne savons pratiquement rien.
Si l’on suit cet entrelacement de divers dogmes qui se réfèrent au Verbe divin, remarquons que Jésus-Christ lui-même, suivant différents écrivains, aurait appartenu à la secte des Esséniens qui avait deux écoles, l'une en Egypte, l’autre sur la mer Morte, en des lieux que j ai visités. Certes, cet aspect de la vie de Jésus a été contesté; mais une chose ne semble pas avoir été mise en doute, c’est l’appartenance à cette secte de saint Jean-Baptiste, et celle-ci confirmerait que Jésus a subi l’influence essénienne.
Les Esséniens, dont le nom vient du syriaque « Asaya » (médecin), connaissaient naturellement le Verbe divin de Krichna, d’Osiris, d’Orphée et de Pythagore, Verbe qui était défini comme le « mystère du Fils de l'Homme et du Fils de Dieu ». Cette définition semble très proche du dogme chrétien, qui dit que Jésus possède deux natures, deux essences, l’une divine, l’autre humaine, réunies en une seule personne.
Je pense qu’il est utile de souligner ici le fait que, de l'Antiquité à nos jours, le sorcier ou le prêtre, l’homme qui parle au nom de Dieu dans les tribus arriérées, est toujours appelé medicine-man (guérisseur) car il soigne les blessures et les maladies non par des remèdes, mais au moyen d’incantations qui, assure-t-il, obligeront le dieu à agir d’une façon bénéfique. Comme les Esséniens étaient renommés pour leurs pouvoirs thérapeutiques, il n’est pas surprenant que Jésus, inspiré par Dieu, ait hérité tout naturellement de leur savoir, certes, non pas à la façon des sorciers, mais en acquérant des pouvoirs surnaturels, pouvoirs d’un Homme-Dieu, Fils de Dieu. De là ses miracles, que, même de nos jours, tout être suffisamment imprégné de Dieu pour entrer en relations intimes avec la divinité pourrait reproduire au moins en partie. Ce qui expliquerait ce que l’on dit de certains faiseurs de miracles tibétains.
On ne peut non plus oublier de noter un autre fait significatif : l’ascension d’Hermès (ou Thot). Nous avons mentionné celle de Mahomet, qui, comme Jésus, « est monté de ciel en ciel dans une lumière resplendissante et entré dans un soleil radieux ». Rappelons-nous aussi que Jésus était appelé par ses contemporains le « Soleil de santé », le « Soleil invincible », cette dernière appellation étant le nom donné à la fête païenne du dieu solaire, célébrée le 25 décembre. Jésus était aussi nommé « Le Soleil ordonnateur de l'Univers », ou plus simplement « Le Soleil » et « Source de Lumière ».
Cela, bien sûr, remonte aux premiers jours du christianisme; par la suite, comme les dogmes se précisaient, les Evangiles furent élaborés, puis acceptés, et la nouvelle religion, purifiée, acquit une puissante personnalité propre. Néanmoins, il suffit d’étudier les vêtements sacerdotaux, la façade des églises et bien d’autres détails de ce genre, pour retrouver, sans avoir besoin de faire appel à l'imagination, le disque solaire et ses rayons.
Quant aux fêtes solaires et celtiques qui furent incorporées dans la religion chrétienne, elles sont innombrables, à tel point que saint Augustin, quand il fut chargé de convertir les Gaulois, n’y parvenant pas, incorpora les fêtes gauloises in toto dans l'Eglise chrétienne. Elles y sont encore, et sont célébrées aux mêmes dates. Prenez comme exemple la célèbre Saint-Jean qui est une des plus importante fêtes du dieu soleil, représenté sur terre par le Feu sublime.
Nous ne voulons influencer le lecteur; pourtant il est bien difficile de ne pas admettre l’existence d'un Verbe solaire à l’origine des civilisations dans les régions bordant l’Atlantique à l’est. Tournons-nous maintenant vers la rive ouest de l’océan Atlantique.
Nous savons déjà de quelle manière les Campas, qui vivaient principalement dans les Andes à une époque pré-inca, figuraient le Verbe divin : sous la forme de vibrations, les mêmes vibrations que connaissaient les peuples protohistoriques de la Méditerranée. Leur divinité suprême, le Grand Soleil, était sœur de la divine trinité des Mayas, Hunab-Ku.
De plus, si nous considérons l’étoile du Verbe divin qui apparaît à l’est, où les Mages la virent parfois sous la forme d’une croix, nous ne pouvons manquer de noter la ressemblance surprenante avec les anciennes civilisations des Mexicains, des Vénézuéliens, des Colombiens, des Incas et Pré-Incas pour qui un législateur (ou prophète ou Fils de Dieu) vint de l’est sous forme de l'étoile du matin et du soir — Vénus — pour leur enseigner une religion de « bonne volonté » et d’amour. Un autre aspect étrange en est l’assimilation de la « Vénus » mexicaine au soleil, ce qui fait que Quetzalcoatl était à la fois le dieu du soleil, Vénus et le Grand Serpent à Plumes.
De plus, le célèbre Livre du Conseil des Mayas-Quichés, le Popol Vuh, raconte :
« Alors vint le Verbe. Que l’espace vide se remplisse! Que les eaux se retirent et fassent de la place! Que la lumière soit! Et la terre! Ce fut dit, et rapidement fait. »
Que pouvons-nous ajouter à cela? Les prophètes, ou les fils de Dieu, les dieux eux-mêmes comme Quetzalcoatl, étaient matérialisés sous une forme humaine. A leur arrivée le Verbe remplit l’espace vide d’une existence qui jusqu’à ce moment avait ignoré Dieu.
Parmi les religions connues bon nombre avaient enseigné la bonne volonté et la charité, mais toutes, dans leur enseignement, faisaient place aux châtiments, parfois sévères ou cruels, alternative à la bonté dans le destin réservé à l’homme. Au contraire, nous ne voyons rien d’autre dans les paroles du Christ qu’une ineffable bonté, un désir impérieux du don de soi sans se soucier des conséquences de Ses actes. Même dans ses derniers mots, quand Son sacrifice semble dépasser les limites de l’endurance humaine, Jésus n’exprime aucun regret.
C’est là que se situe la différence entre le christianisme et les autres religions, pour sublimes quelles puissent être. Les Hommes-Dieux des Mexicains, les ascètes, les Hindous et les Scandinaves se jettent d’eux-mêmes dans les flammes et sont brûlés vifs. Ils meurent donc pour leurs convictions. Que fait le Christ? Il meurt pour sauver l'humanité, alors que les au-très meurent pour gagner l’immortalité.
Mais quoi qu'il en soit, un fait semble certain : dans la civilisation solaire, nous trouvons le Verbe solaire de la même façon que le nombre douze, les cromlechs et les menhirs, les pyramides et le Tepe, le Serpent... toutes choses émanant du Dieu unique, le Soleil, la Divinité, de laquelle Jésus-Christ fut sans conteste une des manifestations terres-très les plus admirables, dans sa double essence d’homme et de Dieu.
En conclusion de ce chapitre sur le Verbe solaire, il serait bon de mentionner les « Fils de Dieu ». Tout d’abord, nous avons le Père fondamental qui est l’expression du Cosmos par le soleil, mais aussi, et c’est extrêmement important, par l’éther ou cinquième élément.
Retraçons les étapes de notre cheminement : j’ai fait remarquer que dans la civilisation de Çiva nous trouvons la trinité symbolisée par le trident, comme chez les Celtibères. J ai aussi souligné que l’énumération des éléments qui composaient le monde se montait à quatre, et que toutes les anciennes civilisations les plaçaient dans le même ordre. Les deux seules exceptions sont le fait des Hindous et des Celtibères, qui donnaient ces éléments dans un ordre différent de celui des autres peuples, mais qui, les uns et les autres, ajoutaient un cinquième élément, l'éther, ou plus exactement l’éther assimilé au soleil. Posons la question une fois de plus : qui donc a appris à la fois aux Celtibères d'Irlande et de Bretagne et aux Hindous qu’il existe entre la terre et le soleil un élément différent des quatre que l’on comptait jusqu’alors sur notre globe, élément que la science moderne a appelé l'éther, du nom même qu'il portait il y a dix mille ans, dans la civilisation disparue dont je viens de parler?
Nous devons au moins admettre que tous ces « mystères » ont forcément une base commune. Sinon rien n’aurait plus de sens. Et cependant nous pouvons affirmer qu’il y a un sens, car on ne peut nier les documents. Par exemple, nous savons que dans les anciennes civilisations le mot utilisé pour désigner la divinité signifiait « le Brillant », ce qui explique beaucoup de choses. La racine div de « divin », est à l’origine de dies, jour (suffixe « di » des noms des jours de la semaine) et signifie lumière. Notons que la lumière fait partie de l’essence même de Dieu.
Chez les Indo-Européens la divinité suprême était Dyans-Pitar. Les Grecs avaient Zeus; et Pater, Jupiter ou Dianus des Latins signifie « Père brillant ».
A Babylone Quddsu (saint) avait le même sens que Ellu (brillant) et Schamsch (soleil). Toujours à Babylone, nous trouvons Ea, père du dieu Mardouk, qui représentait le grand serpent des eaux et était en même temps dieu de l'Océan primordial. C’est Ea qui ouvre les sources pour fertiliser la terre. Il est représenté sous la forme d’un poisson, muni de bras et de jambes, et portant un panier dans ses mains. Gravée sur une pierre précieuse de l’époque des Catacombes, nous trouvons une image du Christ dessiné de la même façon qu’Ea. N’oublions pas que, indépendamment de son baptême, Jésus est lié au symbole de l’eau par son pouvoir de marcher dessus sans couler.
Parmi les « fils du Soleil » nous devons compter Indra, Mithra, Horus, Melkart, Héraklès et Hermès en Eurasie, et Manco-Capac, Quetzalcoatl et Kon-Tiki en Amérique. Comme de bien entendu, cette liste n’est pas exhaustive, mais tous ceux qui sont mentionnés ci-dessus étaient « Fils du Dieu Soleil ».
Que devons-nous voir dans cette transposition du Cosmos sur terre? Tout simplement le passage de la souveraineté divine du Père au Fils. Le Fils devient donc un personnage secondaire dont la mission est de remplir, sur une échelle humaine, terrestre, et donc inférieure, le travail que le Père a accompli dans le cosmos. On retrouve toujours le lien entre microcosme et macrocosme, d’où découle automatiquement : le Père, Dieu du cosmos, la Mère, la Déesse-Mère de toute vie, naturellement Vierge dans le Cosmos, mais qui représente également la terre fertilisée par les cieux grâce à la pluie (eau).
Rappelons ici le conte que j’ai entendu lors de ma dernière expédition dans le bassin de l’Amazone.
« Quand Kano-Siwa, le Fils de Dieu des Indiens Carajacs revint à la vie grâce au Grand Dieu, il donna à son fils de précieuses instructions : « Va partout sur terre enseigner aux hommes les techniques de l’artisanat, et rénove les conditions de vie. »
Une fois de plus, il est évident que ces Indiens que nous appelons sauvages avaient, voici des milliers d’années, une connaissance étendue de choses qui pour nous, encore aujourd’hui, sont un mystère. Nous ne devons pas non plus oublier les guérisons obtenues à l’aide de miel sauvage chez certains Amérindiens, les Tapirapes du centre du Brésil. Ce miel occupe une place similaire dans les rites solaires des Indo-Européens, puisqu’on pensait qu’il était élixir de vie. Il est assez curieux de constater que cette légende des Amérindiens du centre du Brésil semble rejoindre l’Inde et la religion de Çiva. (Je n’ai pas encore étudié ce point, mais comment se fait-il que le Fils de Dieu chez les Carajas soit appelé Siwa ?)
Continuons notre étude du Fils de Dieu : nous constatons que dans toutes les religions originelles, y compris les vagues bribes de celle que nous trouvons en Amérique du Sud, le Fils avait pour rôle principal une soumission à la mort, et la possibilité de renaître sous une forme totalement différente. N'est-il pas stupéfiant de trouver ce thème toujours vivant dans les religions des Amérindiens du centre du Brésil?
Amable Audin, qui écrivit sur ce sujet un livre remarquable, déclare : « Le Dieu-Fils révèle les arts, les sciences, et organise la société. Il soigne les malades et rappelle les morts à la vie. Il est le maître des radiations, de la chaleur solaire qui anime toute chose, toute créature.
« On célèbre chaque année l'anniversaire de sa mort et de sa résurrection, car il meurt chaque année et renaît afin d'apporter à sa Mère (la Vierge) la semence astrale nécessaire à sa fécondité. Ainsi le Fils du Dieu Soleil est dieu du feu. Le Père est une divinité éternelle et astrale du Cosmos, le Fils devient donc le feu terrestre annuel. »
Et voici pour terminer un détail peu connu bien révélateur des liens inextricables qui unissent le Fils du Dieu chrétien aux autres « Fils de Dieu » qui l’ont précédé, que ce soit chez les Incas ou chez les Babyloniens. Par exemple, à Alexandrie en Egypte, le dieu du soleil Osiris est tué chaque année et coupé en morceaux par Typhon, le jour du solstice d’hiver. Le 5 janvier suivant, sa femme Isis donne naissance au nouvel Osiris, Harpocrate, dieu du soleil levant.
« Ce jour-là, dit l'évêque Epiphane, les eaux du Nil se changèrent en vin. »
Comme nous le voyons, le dieu soleil Osiris est crucifié, et pleuré par les femmes de son entourage. Puis il ressuscite. Nous trouvons dans son culte l’eau et le vin qui existeront par la suite dans le rituel chrétien.
L’épiphanie de Dionysos fut en outre adoptée par les Basilidiens, adeptes d’une secte gnostique d’Alexandrie au IIe siècle, qui fit passer cette fête dans le christianisme orthodoxe. La date de la naissance du Christ est aussi celle de la divinité solaire, « le Soleil invincible ». La fête de l’Epiphanie est celle du nouveau dieu du soleil. J’ai déjà mentionné le fait que la grande fête chrétienne de la Saint-Jean est aussi la fête du feu terrestre, donc de la divinité solaire du cosmos.
Après avoir rassemblé tant de faits concernant le nombre douze et divers autres éléments, on est amené à conclure que, même de nos jours, la religion chrétienne est presque entièrement sous l'influence de dogmes provenant de la religion première du soleil, celle du Verbe divin.
Il n’y a rien là détonnant si Ton songe — croyances populaires mises à part, car elles s’écartent toujours des dogmes — que le dieu soleil de l'Antiquité était le « Grand Dieu », entouré de divinités inférieures (tout comme le sont les saints), et qu’il était en général Dieu unique, ordonnateur et créateur du Cosmos et de la terre, comme nous l’enseigne la religion chrétienne.
L’EAU ET LES DÉESSES-MÈRES
Les civilisations solaires font toujours place aux Déesses-Mères, dites parfois Vierges, créatrices de toute vie. Ces Déesses-Mères sont toujours associées avec l’eau, facteur prépondérant de leurs mythes. Et dès l’époque de Sargon le Grand, vers 2200 av. J.-C., peut-être même avant cette date, nous savons que l’eau est symbolisée par le zigzag, graphie qui devint par la suite notre lettre M.
N’oublions pas que la première action de Jésus fut de se faire baptiser dans le Jourdain, sacrifiant ainsi au rite de l’eau, comme l’avaient fait les Mexicains, des milliers d'années avant lui.
Il est d’autre part très intéressant de remarquer que les endroits aussi bien que les mots qui ont un rapport quelconque avec l’eau, la naissance des créatures et des mondes, ont pour initiale la lettre M. Le glyphe en forme de zigzag n’existe pas seulement à Babylone, mais aussi dans de très nombreuses régions nordiques, aussi bien qu’en Amérique, où je l’ai personnellement rencontré nombre de fois dans les forêts du bassin de l’Amazone. Il est toujours accompagné du disque solaire ou de son navire, ou du svastika (dessin spécifiquement celtique), de dolmens, de menhirs, de cromlechs — en un mot toutes les représentations graphiques des dieux du soleil Crom et Râ.
Lors des aventures périlleuses qui marquèrent ma première expédition en Amazonie, un de mes objectifs était la légendaire Ma-Noa, la ville d’or sur une île au milieu d’un lac dans la Serra do Pari-Ma.
D’une façon assez singulière, alors que les faits dont je suis parti avaient pour cadre l'Amérique du Sud, l’historien qui s’est penché principalement sur cette question de la lettre M est Hécatée, un Méditerranéen! Soulignant le fait que les Hyperboréens avaient un temple dédié à Apollon, le dieu du soleil, il ajoute que, dans ces régions nordiques, on trouve aussi une divinité de la mer appelée Ma-Nannan-Mac-Lir qui, comme on le voit, contient deux M.
J’ajouterai que je viens d’employer les mots « mer » et « méditerranéen »!...
Les vieilles légendes écossaises parlent aussi d’un « dieu marin ». Notons encore la grande ile britannique de Man, qui tire son nom d’une ancienne déesse du temps de Crom, et mère de Tatue-Da-Mann (Da ou Dia signifiant « divinité » dans l’ancienne langue des Ecossais).
Si nous nous tournons vers les Sémites ou ceux qui se donnent pour nom Aryens nous trouverons cette même singularité, la lettre M au commencement des mots liés à l’eau ou à la naissance des créatures ou des mondes.
En sanscrit — langue proche du phénicien, et qui ipso facto dérive de la langue-mère — le mot « Mantras » a un pouvoir magique et « Manu » est la Divinité, Créatrice des mondes. Ce qui est remarquable, c’est que Mani se change en « Mani-Tou » chez les Indiens de l'Amérique du Nord, où il devient le Grand-Esprit, Créateur de l’univers. Quant au mot « Maya », chez les Hindous il possède un sens très général, se rapportant à tout ce qui touche l'univers tel qu’il existe, alors que chez les Mexicains il concerne le groupe de civilisations d’origine archaïque qui vinrent de l'Ouest, de la mer.
Pour retourner chez les Assyriens et les Babyloniens, notons la déesse Mani qui donna naissance à la race, et cette fois il n’y a aucune différence de sens entre elle et le dieu Mani des Indiens dont nous avons parlé plus haut. Les Hindous donnaient le nom de Madhava à la mère de Bouddha, et Maha signifie l’intelligence première, la manifestation du Verbe.
La déesse-mère des Russes du Nord s’appelle Mat’-Syra-Zemlya alors qu’en Egypte Marca ou Marica signifie la Vierge-Mère, dont le nom est, bien sûr, Marie.
Dans la mer Egée, en Crète protohistorique et en Mésopotamie, Ma ou Mata signifie « femme de toute ·vie et fertilité », alors qu’en sémitique Ma signifie « eau ».
J’en appelle encore à l’indulgence du lecteur pour le promener sans cesse d’un bout du monde à l’autre, mais tout ordre géographique ou historique est bien difficile à suivre, au hasard de ces comparaisons.
Cependant si nous traversons l'Atlantique une fois de plus, en nous dirigeant vers l’est, nous verrons que, chez les Incas, deux déesses portaient un nom proche de Mana. L’une d’elles était Mana-Quilla (protectrice des femmes mariées, futures mères), et l’autre était Mama-Cocha (eau de pluie qui fertilise la terre). Dans le centre pré-inca de Tiahuanaco, habité par le peuple de même race que Kon-Tiki, dieu-soleil, nous trouvons Pacha-Mama. Les symboles parlent tout au long de la chaîne des civilisations solaires. Nous comprenons pourquoi les grottes d’époques celtique et pré-celtique présentent des symboles d'organes sexuels féminins, et pourquoi l’eau qui coule n’est autre que « l’eau-mère de toute vie ». Ce qui explique aussi le culte druidique des sources et des lacs.
Toujours dans cet ordre d’idées, rappelons la célèbre grotte de Lourdes et ses miracles. Tout récemment, Son Excellence le cardinal Feltin a proclamé officiellement qu’une guérison miraculeuse y avait eu lieu : nous savons pourtant combien l'Eglise est prudente à ce sujet.
Quoi qu’il en soit, le culte de l’eau se retrouve dans nombre de traditions, ce qui nous amène à nous demander une fois de plus comment il se fait que les peuples primitifs qui connaissaient l’atome, les vibrations solaires, le soleil obscur, les avions de combat, etc., ont réussi à découvrir la source de ce perpétuel miracle qu’ils ont symbolisé comme une « rénovation des êtres humains en contact avec l'Eau-Mère, source de toute vie »?
Nous en revenons toujours à la même question et au même problème. Certains faits, non déformés par l’imagination, suggèrent, ne serait-ce que d’une façon vague, qu’une civilisation hautement développée a existé à une époque indéterminée. Quelle civilisation? Où? L’Atlantide? Pourquoi pas?
LE PHALLUS ET LES DIVINITÉS SOLAIRES
Avant d aller plus loin, je voudrais mentionner quelque chose que j'ai observé il y a environ trente-cinq ans, dans les épaisses forêts de l’Afrique équatoriale. Je vivais là depuis plusieurs mois avec les indigènes d'une tribu. Certains étaient des Pygmées, d’autres étaient des Noirs de tribus absolument inconnues du monde civilisé. (Comme je l’ai déjà raconté, j’avais même été fait prisonnier par une tribu de cannibales à laquelle je n’avais échappé que par miracle.) Certaines de ces tribus parmi les plus arriérées connaissent à peine l’usage du feu, quelles gardent dans de petits paniers de façon à pouvoir le transporter. Comment ces hommes obtiennent-ils le feu? Ils choisissent deux espèces de bois, l’une tendre et l'autre dure. Ils font une légère incision dans le morceau de bois tendre qu’ils posent sur le sol. Ils taillent le morceau en bois dur de façon à ce que la pointe ressemble à l'extrémité d’un phallus. A l’extrémité de l’ouverture de la pièce de bois tendre, ils placent quelques brins d'herbe sèche ou de coton sauvage. Puis ils frottent le petit phallus contre l’ouverture. Que se passe-t-il? Le frottement produit de la chaleur et les brins d’herbe ou de coton prennent feu. En même temps, mais inconsciemment, ils ont reproduit le symbole de la création, car « le feu sexuel est aussi le soleil, source de toute vie ».
Aussi évident que soit ce symbole, il m’a fallu des années d’étude sur le terrain et dans les livres pour le comprendre. De la même façon, la quenouille et le fuseau de nos arrière-grands-mères étaient des symboles phalliques; qu’on se reporte au charmant conte de fée de la Belle au Bois dormant1.
En archéologie, la quenouille et la croix ont la même origine, Vénus Aphrodite. La légende en est curieuse. Cette déesse avait un temple à Paphos dans l’île de Chypre, où elle était représentée par un oiseau appelé Kovocle, ce qui signifie « fil », ou « écheveau », et par extension « fuseau » ou « phallus » (en phénicien). Les prostituées de cette île portaient sur la tête un fil croisé qu’on appelait Khr. C’est un autre mot phénicien, duquel dérive le mot « croix », en latin crux.
Cependant, en Grèce, le même mot, Kryos, était un symbole de fertilité, et était parfois employé comme signe de multiplication (X) ou d’addition (+); le terme « Croisement » a la même origine et une implication sexuelle. En vieil anglais, « rod » (baguette, verge) signifie à la fois « phallus » et « croix ». Nous voici à nouveau dans les pays nordiques.
Enfin, si l'on considère que la fleur de lotus (le yôni hindou et le symbole égyptien du sexe féminin) est aussi l’organe sexuel féminin pour les Celtibères d’Irlande et de Bretagne, on ne doit pas oublier que Freud déclarait que « la fleur de lys héraldique (stylisation celte du lotus) est un emblème phallique ».
Dans les anciennes mythologies, le disque solaire porte déjà un énorme phallus qui assimile cet Astre-Roi, créateur de toute vie, non seulement au membre viril, mais aussi à tous ses dérivés symboliques, comme la célèbre baguette droite magdalénienne que de nombreux préhistoriens ont assimilée — sans aucune preuve — à « un symbole de commandement », comme les piliers, les menhirs, les colonnes, les obélisques, et, nous l’avons déjà vu, les pyramides. Le sceptre royal est aussi un symbole phallique, comme le cercle sacré des Athéniens, ou la croix ansée des pharaons égyptiens qui rappelle dans la mythologie grecque le cercle solaire rattaché au phallus.
Hérodote prétendait que le culte phallique avait été apporté en Méditerranée par les Pélagiens. De toute façon, nous savons que ce culte est relié au premier culte du soleil par l’intermédiaire du Taureau ou Ram du zodiaque. A cette époque, le concept fondamental du culte phallique était la croyance en une relation entre l’homme, le Cosmos et la nature, conduisant à une union rituelle entre la terre et le ciel, et de là à la réalisation de la fertilité.
En ce sens, le sperme correspond à la pluie, comme l’atteste le culte de Priape. Il y a d’abord transmission des qualités, et par la suite, débauche. Une des choses les plus remarquables à ce propos se trouve dans la religion de Çiva. Sur le volcan hindou d’Himavat était planté un immense phallus que le dieu soleil divisa en douze lingas pour répandre la lumière. Et nous retrouvons la fertilité et le feu céleste.
A Tiahuanaco en Bolivie se dresse un énorme menhir phallique qui représente le dieu soleil. Il est couronné d'un turban, comme Crom, le dieu du soleil hyperboréen, qui laisse dépasser douze tresses de cheveux. Je le répète, car je veux
souligner la relation qui existe entre Crom et son turban, les douze dieux inférieurs à Crom, et les
serpents de Crom et de Rà, qui rappellent également l’énorme phallus planté au centre d'un
yônî sur la montagne hindoue Merou. La relation matérielle est ici continue et n’a pas besoin de la moindre
interprétation. En outre, cette relation s'étend d’Amérique en Inde, en passant par les régions hyperboréennes qui sont indubitablement l'endroit où a pris naissance le système dans sa totalité.
Von Humboldt déclare : « Les hiéroglyphes, les monuments cosmogoniques et les institutions des peuples de l'Amérique du Sud prouvent de façon incontestable l’existence de communications entre les deux mondes. »
Et Henri Hubert a exprimé l’opinion suivante : « Une race de conquérants peut apporter au peuple conquis sa civilisation qui, en s’assimilant des éléments existants, produira ensuite une diversification anthropologique. »
Ces deux citations éclairent parfaitement la question. Les liens, les communications entre deux anciens mondes auraient pu laisser le vague souvenir d'une civilisation première qui se serait évanouie ainsi que la population à la suite d’un terrible cataclysme. Et les vestiges qu'aurait pu laisser cette population disparue auraient été profondément modifiés. C est facilement compréhensible à l’aide d'un exemple : si, à la suite d’une inondation, la Grande-Bretagne disparaissait, la civilisation britannique n’en subsisterait pas moins, grâce à l’influence qu’elle a exercée sur d’immenses empires, dont les peuples n’avaient pourtant rien de commun avec le peu-pie anglais. Nous devons admettre qu’il aurait été fort possible qu’une telle chose se produisît très longtemps auparavant.
Voyons maintenant ce que dit Paul Rivet à propos des temples du Mexique : « Les monticules qui servent de base à ces temples, écrit cet ancien directeur du musée de l'Homme, sont de forme conique. » C’est un point très important, car d’une part, toutes les représentations religieuses en forme de cône sont symboliquement phalliques, et d’autre part, les Tepe dont je parlerai par la suite, sont aussi des cônes tronqués.
Il est également admis officiellement que le « Tau » des Egyptiens représente le phallus, tout comme le marteau du dieu Scandinave Thor représente la croix ansée. On peut souligner ici que le « point de départ » est encore la Scandinavie, et l'on ne doit pas oublier que « Tau » et « Thor » ont pour racine te (dieu), que l’on retrouve dans la civilisation grecque, dans la chrétienté et au Mexique.
A propos des Mexicains, il est intéressant de noter qu'ils effectuaient leurs sacrifices humains sur une sorte de dolmen, et que, comme les Celtibères, ils arrachaient le cœur de leurs victimes encore vivantes après les avoir ouvertes à l’aide de couteaux d’obsidienne. Ces tables de sacrifices mexicaines étaient appelées « Teo-Calli ». Si nous considérons la langue aztèque et la langue primordiale, ainsi que le sémitique, successeur de cette dernière, nous voyons que la définition des énormes pyramides mexicaines était : « ce qui est érigé et universellement dédié à Dieu ».
Frobénius, qui avait entrepris une étude très sérieuse sur la question de l'Atlantide, situait cet ancien empire, ou tout au moins une partie de cet empire, sur la côte ouest de l'Afrique. Voyons donc si cette région comporte des documents se référant au phallus, au serpent et à la religion solaire.
Cette fois, je ne demanderai pas au lecteur de me suivre dans mes innombrables voyages le long des côtes africaines. Néanmoins, je dois souligner certains faits dont j’ai eu connaissance à titre personnel, par exemple ce qui a trait à la secte des « Démons » de l’arrière-pays inconnu du Libéria (c’est là que j’ai été mis dans une marmite comme les deux voyageurs grecs qui m’avaient précédé).
J’ai rapporté quelques photographies très curieuses qui montrent que la religion des Thugs, les étrangleurs de l’Inde, était représentée sans conteste dans ces régions africaines. Il y avait aussi un grand serpent pourvu d’ailes et une déesse possédant plusieurs têtes et plusieurs bras qui se rattachaient aussi aux anciennes civilisations hindoues (1). D’autre part, chez les Ewhes et les Yoroubas du Cameroun aussi bien que chez les N’Koi du Nigeria, les habitants ont coutume de représenter le phallus d’une façon eu-rieuse. Ils hissent un drapeau de coton blanc en forme d'homme porteur d’un énorme phallus avec des testicules.
(1) Photographie publiée dans le Bulletin de l'Institut de Coïmbre. Portugal. 1941.
Au Dahomey, comme nous le savons, se trouve un temple dédié aux serpents sacrés, et les emblèmes phalliques (menhirs) y sont légion. Il y a encore vingt ans, il aurait été dangereux de tuer un serpent ou de détruire un menhir. Cette conjonction du serpent et du phallus n’est pas africaine. En Phénicie, en particulier, le culte du dieu rouge Cadmos (ou Cadmus) associait une colonne phallique au serpent du dieu Thot, le vieux dragon adoré en Phénicie. Il en allait de même pour Vénus, dont la statue de Phalos était conique et dont le culte était associé à celui du dieu soleil d’Emèse.
Tout le Proche-Orient est rempli de ces cultes phalliques. Pausanias dit que l’effigie d’Hermès sur un piédestal, à Cyllène, qui présentait un énorme phallus, était des plus vénérées par le peuple.
Nous connaissons aussi l'ancienne fête d’Héphaestos et le rite de Lebadea au Proche-Orient, avec le phallus et les organes sexuels exagérés des rites d’Hermès et de Priape (dieu de la fertilité).
En Inde, avec le
yônî (représenté par un cercle de basalte noir (1), Vichnou porte un hiéroglyphe appelé « Naman », sous des formes diverses, qui sont des symboles du
yônî.
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(1) Le basalte est une roche volcanique dont j'aurai l’occasion de reparler dans le chapitre consacré au Tepe. Pour éviter de disperser l'attention du lecteur, je renonce à m’étendre ici sur les vingt déesses noires, dont on retrouve la trace aussi bien en France qu’en Arabie (la fameuse Pierre Noire de la Kaaba à La Mecque). Mais chacune de ces vingt déesses présente un grand intérêt, particulièrement par ses relations avec le Soleil. l'Astre noir, la Divinité suprême. En France, à l'emplacement où se dresse la cathédrale de Chartres, existait un des plus importants centres dédiés aux déesses noires...
Le plus intéressant à ce propos, c’est que nous avons déjà rencontré ce symbole du yônî — le trident — dans la trinité celtibère de l’Europe du Nord.
Le phallus se retrouve partout. Prenez l'exemple d’Hiéropolis en Syrie. Sur une des colonnes de l’entrée d’un ancien temple on peut lire l’inscription suivante : « Je suis Dionysos et /j ai offert ce phallus à Héra (la Terre), la Mère Protectrice. » La valeur de cette inscription est très grande, car elle prouve que les colonnes des anciens temples ne sont pas uniquement des ornements ou des structures de soutien pour les constructions, mais quelles ont une origine phallique.
D’Hérodote et de Strabon nous apprenons que toutes les femmes étaient obligées d’aller au temple une fois par an et de se donner au premier étranger qui le leur demandait. Le temple de Mylitta était particulièrement renommé pour ses « sacrifices » religieux.
Ces mêmes auteurs nous disent qu’en Egypte on rencontrait des processions de femmes portant des phallus, et qu’au cours des cérémonies des thesmophories, célébrées par les femmes en l’honneur de Déméter et de Coré, des phallus et des serpents en pâte étaient dédiés à la déesse de la fertilité, ainsi que des pommes de pin dont la forme suggère le phallus. Quant à la procession de la déesse Cybèle en Syrie, où les femmes portaient des phallus, des pommes de pin et des lames ondulées ou des serpents, on en retrouve l’exacte contrepartie dans l’ancien Mexique, avec un but identique, la fertilité.
Voici maintenant des « documents » que j’ai personnellement étudiés sur place; il y en a surtout trois qui concordent entièrement, bien que mes observations aient eu lieu en des lieux très divers : en Bretagne, à Damas, et dans un établissement africain situé non loin du lac Tchad.
En Bretagne, je me trouvais sur une petite plage entre Trégastel et Ploumanach quand je us intrigué par le manège de jeunes filles qui piquaient des aiguilles au milieu d’une statuette en bois de saint Guirec. Quand je leur demandai quel était leur but, j’obtins cette réponse : « Celle qui le fait est sûre de se marier dans l’année. » Evidemment, l’aiguille était un emblème phallique...
A Damas, je marchais avec une amie, femme d’un général français, qui se tourmentait à l’idée de ne pas avoir d’enfants. Nous entrâmes dans la Grande Mosquée, où un érudit qui s’intéressait à la mosquée et connaissait ses soucis, lui dit : « Madame, buvez un peu de notre eau à la source principale de la mosquée. C’est le puits de saint Jean-Baptiste (1) et il fait des miracles contre la stérilité. » La femme du général était sceptique. Néanmoins, dix mois plus tard elle portait un enfant. Souvenons-nous de l'ancien adage : « l’Eau, Mère de toute Vie ».
(1) Bien que le principal minaret de la grande mosquée de Damas soit dédié à Jésus-Christ, on voit qu'assez curieusement, lorsqu'il s’agit de procréation, les musulmans se tournent vers saint Jean-Baptiste...
En 1930 j’étais dans une région du centre de l’Afrique où une épidémie faisait rage. Etait-ce le choléra? La grippe? Pourquoi ne trouvait-on ni docteur ni médicaments? Je ne l’ai jamais su. Mais autour de moi, de dix à quinze personnes mouraient chaque jour. Dès qu'ils étaient morts on les montait sur une petite estrade et on les couvrait de feuilles de palmes pour les protéger du soleil. Ils étaient soigneusement attachés à des poteaux. Puis, pendant trois jours et trois nuits les survivants entretenaient des feux et dansaient en cercle autour du mort, buvant de grandes quantités d’alcool de palme. Dès qu’ils étaient ivres, les rapports n’obéissaient plus qu’à la loi de la promiscuité — entre père et fille, mère et fils, etc. Leur instinct les poussait à assurer la fécondité.
Nous voyons donc que, d'une façon ou d’une autre, les emblèmes de l’homme et de la femme, le serpent, l’eau qui est « Mère de toute Vie », concourent au même but, la préservation de la race.
Cependant au cours des danses, quand la nuit tombait et que le soleil disparaissait à l’horizon, les danseurs s’arrêtaient, étendaient les mains vers le dieu soleil, les paumes tournées vers le haut, offrant ainsi l’âme de leur mort.
Des sceptiques pourront affirmer que le culte phallique est une manifestation normale : que ce soit pour la procréation ou pour le plaisir, le phallus est le fondement de toute chose... Bien sûr; mais un ancien document mexicain nous montre un homme dont le phallus atteint la terre où il se transforme et se prolonge en serpent, et les statues grecques du dieu Priape montrent le même phallus allongé jusqu’au sol et prenant la forme d’un serpent... S'agit-il là encore d'un déterminisme religieux ou culturel? Ce ne serait guère possible sous cette forme-là... Cependant le serpent-phallus existe en particulier dans le temple hindou de Vivesara et également dans les pays Scandinaves.
Pourquoi le dieu mexicain du soleil, Quetzal-coati, et Vénus également, ont-ils quitté leur pays sur un « radeau de serpents »? Pourquoi les anciens Mexicains possédaient-ils une statue de la Terre-Mère, qui —comme celle d’Artémis à Athènes — avait plusieurs poitrines? Pourquoi en France, même de nos jours, les jeunes femmes qui veulent concevoir dansent-elles autour de menhirs en compagnie d’hommes? Pourquoi, en Italie à notre époque, tant de jeunes femmes portent-elles des colliers qui se terminent en phallus? Qu’est-ce qui a poussé les sculpteurs à graver — et les évêques à tolérer — des emblèmes phalliques aux panneaux des portes des églises en France, et tout particulièrement sur le portail de la cathédrale de Toulouse?
Il y a un instant je parlais de convergence; voyons donc si la chose est vraisemblable. Dans les îles de Leti, Moa et Lakor, à la pointe de l’île de Timor dans la mer de Banda, les indigènes adorent Upu-Lero (Le Grand Père-Fils) et Upu-Nusa (La Grande Mère de la Terre). Ils connaissent les cérémonies phalliques que nous trouvons dans le rite de la Grande Mère sémitique et dans le culte de Dionysos.
Mais ce n’est pas tout. A l’autre bout de la terre, chez les Indiens d’Amérique du Nord, le Grand Soleil-Père et la Grande Terre-Mère sont aussi adorés au cours de cérémonies phalliques.
Si nous creusons ce problème à fond, nous ne sommes pas surpris de trouver que les mêmes cérémonies et les mêmes cultes existent chez les Hyperboréens. En Assyrie comme en Grèce — avec Zeus (Jupiter) et Héra (la Terre) —, comme à Madras en Inde, on trouve le mariage annuel des dieux. Chaque année, à Athènes, Dionysos épousait la reine, femme du roi Arcon. La même tradition existe en Amérique du Nord, essentiellement chez les Pieds Noirs, Indiens qui célèbrent chaque année les fiançailles du Dieu Soleil avec la lune, représentée par une jeune femme qui n’a connu qu’un seul homme.
Entre la Grèce et l’Amérique du Nord se situent les pays Scandinaves dont les traditions sont très anciennes; d'après l’une d’elles, l'effigie du dieu Frey est portée sur un char, accompagnée de celle d'une princesse qui, à cette occasion, est appelée la Femme-Déesse. C’est leur mariage annuel.
Il existe aussi certaines traditions assez comiques : en Mongolie un temple est réservé aux prêtres qui ont passé des vœux de chasteté très stricts. Mais, bien qu’ils soient prêtres, ils n’en sont pas moins hommes, et pour chasser les démons femelles, ces serviteurs de Dieu n'ont rien trouvé de mieux à faire que dresser un immense phallus devant la porte principale de leur monastère! Il n’est pas dit si cela effraie ou attire les... démons intéressés.
Le nombre de documents qui attestent l'association phallus-serpent-soleil dépasse l’imagination; je n’en mentionnerai plus qu’un seul : j'ai déjà parlé des cérémonies funéraires que j'ai observées en Afrique centrale, au cours desquelles hommes et femmes ivres dansent autour du mort, s’accouplant au hasard. J’ai retrouvé la même coutume dans le bassin de l’Amazone, dans les tribus Uaupe et Calari. Parents et amis portent des masques qui représentent les esprits du mal. Puis ils simulent des attaques contre la maison du mort autour de laquelle ils dansent en s’agitant d’une façon spasmodique pour imiter l’acte sexuel qui terminera la cérémonie... et accroîtra la fertilité.
LE SERPENT ET LES DIEUX DU SOLEIL
Ma destinée veut que je voyage sans cesse. Je me trouvais maintenant à Palmyre, en Syrie. Les fûts imposants des colonnes du temple évoquaient la célèbre salle hypostyle de Karnak, en Haute-Egypte, dont les piliers, sortes d'obélisques, menhirs élégants, affectent une forme légèrement conique et sont dédiés à Râ. La majesté de ces temples — qui ont leur contrepartie en Europe : considérez par exemple la basilique de Saint-Pierre de Rome, avec ses énormes colonnes qui s'élancent vers le ciel — est écrasante.
A Palmyre, il ne reste que des colonnes en ruine. On peut cependant déchiffrer de nombreuses inscriptions adressées au Dieu Sadrafa. Un des aspects remarquables, qui m’intéressait d’autant plus que j’avais entrepris des recherches sur les anciennes civilisations hyperboréennes, est la forme particulière des inscriptions de Palmyre, qui est très proche des vieilles inscriptions celtibères (1). Quant à Sadrafa, il tient un serpent enroulé autour d’un bâton et est accompagné d’un scorpion.
(1) Je ne considère pas cette parenté comme une preuve formelle.
« C'est un dieu bénéfique, un guérisseur, me dit un spécialiste qui recopiait quelques inscriptions; le mot guérisseur doit être souligné, car il est très important. Mais c’est aussi la Divinité suprême, en d’autres termes un dieu du soleil qui a certaines affinités avec Mithra, le dieu du soleil iranien qui est accompagné, outre le taureau, d’un serpent et d’un scorpion, tous deux bénéfiques. Voyez-vous le rapport? »
Cette assertion me fit beaucoup réfléchir, surtout lorsque le savant ajouta que Sadrafa invoquait Baal, le dieu phénicien du soleil, mais aussi — et je me gardai bien de l’oublier — le dieu du soleil des Celtibères d’Irlande et de Bretagne.
Entre parenthèses, la découverte d'une baguette sur laquelle serait enroulé un serpent aiderait, je le crois, à résoudre un problème dont aucun préhistorien n’a pu, jusqu’à maintenant, donner la solution. Les savants se sont longuement demandé quel était le but d’une longue baguette, souvent faite d’une défense de morse, dont le bout était gravé. On en a trouvé, quelques-unes, que possédaient les tribus aurignaciennes ou magdaléniennes, et qui remonteraient à quinze ou trente mille ans.
Il est certain que dans le domaine de la préhistoire on doit être extrêmement prudent et nei pas hasarder des suppositions qui n’ont aucun fondement. Pourtant, le nom que l’on a choisi de donner à ces objets singuliers est « bâtons de commandement ». Pourquoi? Quels documents viennent appuyer cette décision? J’ai déjà insisté sur le fait que, pour être américaniste (ou préhistorien), on se doit de posséder une certaine connaissance des langues sémites et arabes; c'est indispensable. En voici la raison : si les préhistoriens avaient bien connu les textes de Sadrafa, les légendes et les traditions, les anciennes écritures sémites, et l’origine des religions du Proche-Orient et de l’Inde, ils n’auraient jamais donné un nom si peu approprié à ces bâtons. Ils se seraient rendu compte tout de suite de ce qu’ils sont en réalité : la reproduction d’un menhir, en d’autres termes, le phallus et le serpent.
Je sais que l’on va m'accuser de faire la part trop belle à l'imagination; pourtant nul ne peut nier que ces bâtons aient été découverts avec les célèbres déesses stéatopyges de la fertilité qui sont magdaléniennes et aurignaciennes. Mais on ne peut parler de fertilité sans évoquer le phallus. Et les anciens contes nous enseignent que le phallus s’accompagne toujours du serpent.
Le phallus et le serpent ont toujours pour symbole le menhir, la colonne et la baguette sacrée. Tous les savants versés dans les traditions sémitiques savent cela. Dans le cas de Sadrafa, dont la baguette est ornée d’un serpent, le symbole est encore plus frappant (1).
(1) Certains documents orientaux anciens sont tout à fait explicites à cet égard.
Si l’on se promène dans les déserts du Proche-Orient et de l’Arabie du Nord, on ne peut manquer de rêver aux anciens mondes. A Babylone, par exemple, le mythe du serpent était extrêmement populaire. Sur des dessins qui remontent à plusieurs milliers d’années avant l'ère chrétienne, nous retrouvons le serpent entouré autour du phallus en forme de bâton. En particulier — ce qui révèle d’étranges croyances magiques — ce motif a été découvert sur les pierres de fondations du mur qui entourait Babylone, plaçant ainsi la ville sous la protection du « Serpent bénéfique ». Hérodote parle longuement du serpent dont le culte, dit-il, pourrait être la réminiscence du dieu Tiamat. Nous savons aussi que Ea, le dieu poisson des Chaldéens, était en même temps le symbole du « Serpent du Fleuve Océan » qui entourait la terre, idée qui eut pour origine le mythe sumérien de Tiamat. En outre, sur un linteau du palais de Sennachérib, et sur de nombreux autres monuments chaldéens, on peut voir des dragons et des serpents lovés (1).
(1) J’ai pris d'intéressantes photographies d’une poterie amazonienne qui remonte à 2 000 ans av. J.-C., et sur laquelle on voit des serpents lovés. Cette poterie appartient à la civilisation Tupi, dont le dieu était Tupan, et qui possédait des sanctuaires appelés Waï-Tepe en Amérique, en Europe et au Proche-Orient. Nous retrouvons toujours les mêmes associations : Sumer, Babylone, l'Egypte, la Phénicie, les Celtibères, etc., sans oublier la documentation copieuse qui vient d’Amérique centrale.
Je ne suis pas allé en Crète. Pourtant les documents crétois que j'ai étudiés sont d’un très grand intérêt, lorsqu'ils montrent la déesse Astarté et le dieu soleil qui tous deux tiennent des serpents. A Canaan, on a trouvé de curieuses céramiques qui représentent des serpents. Les juifs pensent qu'elles évoquent un rite très archaïque pré-hébraïque. Souvenons-nous du cobra ou uraeus (que les Pharaons portaient au front et qui était à la fois le symbole du feu sacré et de Râ) et des serpents sacrés, momifiés, qui furent enterrés dans le temple du dieu soleil Amon.
Et ce n'est pas tout. Il existe une religion que je n'ai pas spécialement étudiée, et qui pourtant, d’un point de vue linguistique, pourrait être d’une importance capitale en reliant les ancien-nés tribus aryennes à celles du Brésil d’autrefois. Pour l’instant, je me contenterai, sans ajouter de commentaires, de noter deux faits.
Dans le Touran, les tribus qui transmettaient le mythe du serpent étaient appelées Taryanas.
Dans l’ancien Mexique, les tribus qui se rattachaient au mythe du serpent à plumes Quetzal-coati venaient d’une ville appelée « Tulan » et avaient pour nom « Tarianas ».
Dans le Touran, comme chez les tribus mexicaines, les holocaustes préparés en l'honneur du dieu soleil comportaient le sacrifice d’un homme étendu sur une pierre tabulaire. Son cœur était arraché à l’aide d’un couteau effilé fait d'une pierre qui, généralement, était de l’obsidienne...
L’identité des rites est vraiment surprenante. Il est intéressant d’examiner les textes anciens qui ont un rapport avec ces rites :
« Les Hiéropolitains, dit Macrobe, qui appartiennent à la nation syrienne, montrent les vertus et les effets bénéfiques du soleil en le représentant par l’effigie d’un homme barbu, et ils le nomment Apollon. La face du dieu est ornée d’une barbe taillée en pointe... Sur ses épaules est jeté un manteau en forme de bouclier, bordé de serpents qui s'étendent dans le dos. Au pied de cette effigie est le portrait d’une femme, et de chaque côté de cette femme, un serpent enlace dans ses anneaux les statues d’autres femmes. »
Macrobe ajoute ce commentaire : « Elle est le symbole du soleil, et le serpent qui s’enroule autour des statues de femmes représente la course sinueuse du soleil. »
Ras Shamra en Syrie se trouve près de l’ancienne ville de Byblos, port international dans l'Antiquité, dont les navires joignaient toutes les parties connues du monde à une époque située entre cinq mille à sept mille ans avant notre ère. Ras Shamra met en évidence le nombre sacré sept, chiffre que je retrouvais constamment lors de ma première expédition en Amazonie. Baal, le dieu solaire des Hyperboréens, des Celtibères et des Phéniciens, était le dieu principal des sept dieux que l’on a rapprochés des sept sages du Panthéon babylonien. Mais Baal possédait également sept serviteurs, qui étaient les Serpents-Guérisseurs et de qui dépendaient aussi les nuages et la pluie. Ils possédaient donc aussi la qualité de divinités fertilisatrices qui imprégnaient la Terre-Mère.
Dans les concepts humains, la fertilité correspond au phallus, au serpent, au yônî ou élément féminin de la religion de Çiva, où on lui donne la forme concrète du lotus. Baal est également représenté par le lotus, qui est Râ en Egypte, et Crom en Bretagne.
Retournons au chiffre sept. Dans l'Antiquité méditerranéenne « les sept chandeliers... étaient les sept Eglises (1) », sources des sept lumières. Nous savons que les chandeliers étaient aussi des colonnes, donc des menhirs ou des phallus, en liaison avec la lumière. Mais ils étaient de plus les sept esprits de Dieu qui sont les sept archanges attachés à Son trône, dans les sept cieux. A Rome nous retrouvons les sept colonnes de Santa Maria in Trastevere. Voyez également les sept colonnes de Laconie comme les temples hindous à sept pagodes, etc.
(1) Rev. I : 20.
Voyons maintenant pourquoi sept est un chiffre sacré. C’est parce qu’il vient tout droit du dieu soleil Crom ou Râ. A ce propos, permettez-moi de mentionner ce qui pourrait être une curieuse... comment dire? coïncidence? convergence? Une ancienne légende des Indiens d’Amérique du Nord raconte ceci : « Quand vint le Déluge, ceux qui en réchappèrent et recréèrent le monde, se sauvèrent sur un radeau fait à l’aide de sept serpents. » Où ces Indiens ont-ils trouvé ce symbole s’ils ne connaissaient pas Crom? Parmi les autres symboles de ce dieu en Scandinavie, on a trouvé sept vases de forme hémisphérique, munis d’une poignée et représentant le cheval du char solaire du dieu Apollon (1).
(1) C’est probablement le même « cheval » du char d’Appollon dont nous trouvons un dessin en Amazonie.
Comment se fait-il, de plus, que les Sioux, les Algonquins, et d’autres Indiens aient construit des arches en se servant des mêmes sept éléments qu'en Iran et en Birmanie?
QUETZALCOATL, LE SERPENT A PLUMES
Ce chapitre servira de conclusion — si tant est que Ton puisse conclure en ce domaine — au mythe du serpent; il constitue une courte étude comparée des mythes des serpents à plumes, aussi bien en Amérique qu’au Proche-Orient.
Comme nous le savons déjà, le dieu mexicain des Toltèques et des Nahuas (Nahuatlacas), Quetzalcoatl, était adoré sous l’apparence de Vénus, l’étoile du matin et du soir. Pourquoi ce dieu étranger, à la peau blanche et portant une barbe en pointe, qui en outre était venu par mer du Nord-Est du monde, portait-il ce nom parti-cul 1er? Nul n’a jamais répondu à cette question.
Si, pourtant, nous avons la curiosité de chercher dans les annales du Proche-Orient, nous trouverons que, dans les anciennes tribus hébraïques, Vénus était représentée sous une forme rappelant celle d’un serpent, forme recouverte d’un manteau de plumes. D’autre part, un dessin gravé sur les murs de Palenque ressemble d’une façon frappante au portrait d’un Sémite. Incontestablement, c’est celui de Quetzalcoatl. Quelle conclusion peut-on en tirer?
Une autre question. Pourquoi Quetzalcoatl s'est-il établi dans la ville de Téotihuacan? Ne retrouvons-nous pas certains éléments familiers dans ce nom? Evidemment. La langue-mère dont j’ai déjà parlé, et dont le phénicien et l’arabe sont dérivés (1), donne la solution. Teo-Ti-Hua-Khan signifie littéralement « La tête ou la ville de Dieu, la capitale, consacrée au soleil ».
(1) Une écriture peut survivre dans une utilisation officielle ou liturgique aussi bien que dans une langue. Tant que nous ne saurons pas quel est le mécanisme interne du système pseudo-hiéroglyphique, nous ne disposerons d'aucun moyen de découvrir quelle influence a poussé les Phéniciens à adopter un alphabet... La nomenclature des lettres phéniciennes ne peut être considérée comme liée à l'origine de l’alphabet. C'est une invention postérieure. Qu’ils aient ou non perdu la tradition des nombres, dont leurs lettres dérivaient en réalité, ils se sont efforcés, à travers ces lettres, de créer une sorte d'écriture hiéroglyphique rudimentaire et ils leur ont donné le nom d’objets concrets tels qu’ils étaient désignés dans leur propre langue... Ces noms n’avaient pas d'autre but que de leur permettre de garder les lettres en mémoire... Je cite ici !*opinion de .M. Dunant, membre de l'institut français d’archéologie de Beyrouth, oui possède des connaissances étendues en ce domaine; elle confirme le bien-fondé de ma thèse sur une langue-mère dont ont hérité les Phéniciens, les Sémites et les Américains. Ce n’est pas une pure création de mon imagination; je répète que si l’on veut se spécialiser dans l’étude des civilisations américaines on doit connaître les langues sémitiques. Je pense que le présent ouvrage en apporte la preuve.
Où se trouvait cette ville? A quatre-vingts kilomètres de Mexico au cœur d’une région qui est maintenant classée site archéologique, et ce centre est si important que Soustelle a pu dire : « Au Mexique, les ruines archéologiques sont infiniment plus nombreuses que les endroits habités. »
Soustelle se situe dans une lignée d'archéologues orthodoxes. S’il admet qu’il y a tant de ruines qui ne sont pas encore découvertes, on peut lui faire confiance. Et pourtant, dans ce cas, qui peut affirmer a priori que les théories de Soustelle et celles de Rivet concernant le peuplement de l’Amérique ne seront pas à revoir quand toutes ces découvertes auront été faites?
Quelle était la vocation de cette zone archéologique autrefois? Elle était aux Toltèques et aux Nahuas ce qu'est La Mecque pour les musulmans, Jérusalem pour les juifs et les chrétiens. Quand ces peuples s’installèrent-ils dans cette région? Nul n’en sait rien. Nous ne savons pas non plus d’où venaient les Nahuas et les Olmèques. Chaque spécialiste a une opinion qui lui est propre. Les savants se sont rangés en deux camps opposés; les uns disent que les Nahuas ont fait leur apparition entre 4727 et 1500 av. J.-C. Paul Rivet, qui ne peut pas accepter l’idée qu’une autre civilisation ait précédé la nôtre, admet que la civilisation des Mayas, qui est relativement récente, aurait pu fleurir dès trois mille ans av. J.-C.
Mais de son côté, chose surprenante, Soustelle parle de l’existence d’hommes au Mexique il y a vingt-cinq mille ans(1). Qui sommes-nous pour avoir une opinion, quand des savants des plus qualifiés se contredisent à coups de théorie? Néanmoins, deux faits sont certains. Premièrement, une pyramide mexicaine a été construite au moins huit mille ans avant J.-C., comme nous le verrons dans le dernier chapitre. En d’autres termes, la pyramide mexicaine est plus ancienne que l’égyptienne d'au moins cinq mille ans. Deuxièmement, nous ne connaissons pas de momies égyptiennes qui datent de plus de quatre mille ans avant J.-C.; or, on a ramené récemment au jour, en Amérique centrale, des momies somptueusement parées, que l’on estime remonter à 12 000 ou 15 000 ans avant notre ère.
(1) En janvier 1960, on a découvert au nord-est du Brésil des documents et des armes de pierre dont l'âge est estimé à 25 000 ans également.
On en arrive donc à la conclusion que toutes les théories sur le développement des civilisations sont remises en question, et que nous devons nous attendre, dans un avenir proche, à voir la légende de l’Atlantide admise comme fait historique — ce que les Soviétiques ont déjà tendance à faire. Cela établira un parallèle avec l'« impossible » magdalénien de De Lartet, et les « falsifications » de Santuela.
Si nous en revenons aux Toltèques, nous savons au moins une chose. Ils possédaient d’importants temples bâtis sur l’emplacement des ruines d’autres temples qui appartenaient à d’au-très civilisations dont nous ne savons absolument rien.
Nous pouvons dire la même chose pour les Nahuas mexicains dont le nom s’apparente au sémitique ou à la langue-mère. En fait, si Rivet concède 3000 av. J.-C. pour les débuts de la civilisation maya, que devons-nous penser de celle des Nahuas, peuple dont nous ne savons rien, sauf qu’il était antérieur? Nous présumons qu'ils étaient les bâtisseurs de Téotihuacan, du moins c’est ce que dit... Ixtlixochitl dans ses annales de Chauhtitlan.
Dans ces temps anciens, le dieu suprême des Nahuas se nommait Tloque Nahuaque, ce qui est très surprenant, car en sémitique et dans la langue-mère, Nahua a trois sens, tous les trois se rapportant à Quetzalcoatl. De ceux-ci, le plus important est « étoile (ou planète) qui se couche au moment où une autre se lève ».
J’espère que le lecteur me pardonnera de lui rebattre les oreilles avec ces questions de linguistique, mais il est impossible de ne pas s’arrêter sur un tel document.
Le Codex Borgia mexicain établit que l’étoile du soir (Vénus ou Quetzalcoatl) était représentée par les Nahuas avec un disque solaire au dos. Quetzalcoatl est également une divinité solaire et porte l’image du soleil. Retournons au Proche-Orient; à Ras Shamra (Ugarit) on invoquait la déesse Anat (Vénus) en ces termes : « Tu inverseras la position de l’aube dans le ciel. » L’aube, c’est-à-dire le soleil levant. Toutes ces coïncidences sont vraiment étranges — la Vénus sémite représentée sous la forme d'un serpent à plumes, la Vénus mexicaine également serpent à plumes... Le soleil ou Vénus inversés... — coïncidences entre la Méditerranée et l’Amérique centrale (1). De plus, un des trois noms de Quetzalcoatl en tant que Fils de Dieu était Ku-Kul-Khan, ce qui dans la langue primordiale et en sémitique signifie : « La plus grande des têtes religieuses — le prophète », ce qui est exactement le sens que les Mexicains donnent à Quetzalcoatl.
(1) Voir les derniers chapitres consacrés aux pyramides, où l'on retrouve le serpent à plumes.
Quant à la signification religieuse de son nom, elle est identique à celle que connaissaient les peuples de Méditerranée. Chez les Nahuas, Vénus est représentée avec le disque solaire au dos, ce qui signifie d'une façon très claire que, lorsque le soleil disparaît le soir, Vénus apparaît, et quand le soleil se lève, Vénus se couche. D’où cette inversion.
Le problème du serpent conjugué au soleil, de la même façon que le phallus, est vraiment eu-rieux, et son étude nécessite un déplacement perpétuel de continent à continent. Au Mexique, on trouvait une divinité importante appelée Votan. Elle était venue de la mer, du nord-est, et avait construit « la maison du serpent ». Si nous dirigeons nos pas vers le Pérou pré-inca, nous trouverons un dieu d’abondance nommé Urcagai, « un énorme serpent charnu, poilu, et bruyant ». Mais son existence se limite au Pérou. Chez les Muyscas (ou Moscas) de la Condinamarca et les Chibchas de Colombie il y avait un serpent qui sortit d’un lac dans lequel les indigènes jetaient de l’or et des émeraudes, lesquelles étaient transformées en « Muiraquitaes » zoomorphiques par la déesse des eaux qui vivait au fond du lac; et ces Muiraquitaes ne représentaient rien d’autre que Râ sous forme de grenouille, le dieu du soleil qui émerge des profondeurs des eaux en Colombie et en Egypte.
Un des attributs du dieu du soleil est le Tonnerre et la Foudre, source de lumière. Chez les Indiens campas des Andes, les dieux serpents se manifestent sous la forme de tonnerre et d’éclairs, et dans les fumées volcaniques, comme nous le verrons dans le chapitre sur le Tepe. La même chose est vraie de la religion des Semangs dans la péninsule de Malacca.
Ces mêmes Campas ont une confrérie d’Anacondas Dansants; ce qui n'est qu'une variante du culte de Yelt, l'homme-soleil qu’adorent des tribus canadiennes, les Tlingits de l'Alaska. Ce sont ces tribus qui, au moment du Déluge, s’échappèrent dans une arche à sept ponts, comme celle de la Bible.
J'ai déjà fait allusion à certains drames ayant pour protagoniste un anaconda (sucuriju), monstre qui peut atteindre plus de vingt mètres et peser près de trois tonnes. On ne le trouve qu’en Amazonie, mais il se peut qu’à une époque qui est depuis longtemps révolue, le Canada en ait entendu parler. En conséquence, si les Tlingits de l'extrême nord faisaient des sacrifices au dieu-serpent anaconda et s'échappèrent lors du Déluge sur une arche à sept ponts, une civilisation solaire très ancienne a dû exister autrefois civilisation qui connaissait à la fois le serpent et l’arche. Dans ce cas, comme dans bien d’autres la Bible a dû intégrer des légendes et des traditions fondées sur des faits réels. Cette fois, la signification revêt la plus haute importance. Nous en arrivons à la tradition de l’arche à sept ponts que l’on retrouve tout au long de la « route du dieu soleil ». D’un autre côté, nous savons que le célèbre Déluge biblique n’était qu'une inondation en Mésopotamie entre le Tigre et l’Euphrate. Nous voici placés face à une espèce de syllogisme dont la conclusion est de nature à renverser tous les concepts établis sur l’arche biblique, qui, tout comme ses sœurs hindoues el américaines, était simplement la copie d’une arche ou d’arche(s) originale(s) qui aurait réellement existé à l'époque d’un véritable Déluge, par exemple au cours de l’effondrement éventuel de l’Atlantide.
Serpent amazonien.
L’Atlantide ne cesse d’être présente à l’esprit. Si la Bible avait été l’unique source d’un Déluge et d'une arche à sept ponts, on serait tenté d’admettre que le Déluge dont elle parle est vraiment le Déluge « original ». Même si on se refuse à admettre l’idée de l'Atlantide, on doit cependant retrouver un événement de taille suffisamment colossale pour expliquer qu’autant de peuples en aient été affectés au point d’être obligés de construire une arche à sept ponts...
Revenons-en aux Mexicains. Les Hopis et les Mayas (et également les Campas des Andes) représentent le soleil par un serpent qui tient sa queue dans sa gueule. Est-ce que cela ne nous rappelle rien? Souvenez-vous du cercle solaire souligné de serpents dans la religion de Çiva; et aussi de l’uraeus des pharaons égyptiens. Quand les prêtres Campas sacrifient un animal au dieu soleil, ils prennent une « baguette », et tracent, avec le sang de la victime, deux larges disques partagés par une ligne sinueuse en deux moitiés dont ils ne remplissent qu’une seule du sang de la victime.
L'explication en est la suivante : les Américains croient que le sang est le fluide unificateur de toute matière vivante, originaire du soleil, et son nom est Ureatsere. Pendant la durée du sacrifice, les prêtres tiennent un serpent venimeux dans une main (il représente la « sagesse extrahumaine », ou, en d’autres termes, le « savoir biblique »), et dans l'autre main un disque d'or d a peu près treize centimètres de diamètre. La cérémonie terminée, le prêtre, qui se trouve alors dans un état hypnotique, commence à tourner et à vaciller pour montrer qu’il est sous l’empire du dieu soleil-serpent. Pendant ce temps, ses acolytes brûlent les présents de nourriture dans un feu terrestre.
En Amérique, les preuves d’une déification du serpent comparable aux rites pratiqués au Proche-Orient sont innombrables.
Comme nous l’avons vu, Mithra, le dieu soleil persan, l’Ahura Mazdâ ou Divine Lumière, est représenté avec un serpent couché à ses pieds. Le Codex Troano nous dit qu’au Mexique antique, à l’endroit où le faisceau des rayons de la Lumière divine touchait la terre, se tenait un énorme serpent. Nous le retrouvons dans le Rig-Veda des Hindous, où le dieu du soleil Indra combat de ses rayons brûlants le serpent Vritra étendu sur le sol à ses pieds.
Enfin, et c’est ici une preuve formelle, le même Codex Troano mexicain montre un dieu à tête d’éléphant. On peut également voir cette tête dans les ruines mexicaines de Copan où elle est dessinée d’après les techniques d’art malaises de Java, alors que le dessin des oreilles d’un autre éléphant, au Honduras cette fois, ressemble de très près aux bas-reliefs indochinois.
Nous possédons un élément de plus qu’il semble difficile d’admettre scientifiquement, car il se fonde sur des comparaisons presque incroyables. La civilisation solaire du peuple mexicain des Tarascos présentait un énorme serpent qui ressemblait beaucoup au légendaire dragon. Et les haches de pierre dont ils se servaient étaient nommées dans leur langue : « Pierres de foudre tombées du ciel. »
Dans le Midi de la France, la mythologie fait état d’un énorme dragon appelé « Tarasque » qui effrayait les habitants. Et de nos jours encore, les paysans de certaines régions du Midi de la France, quand ils sont inquiets, attachent les pierres tranchantes qu’ils trouvent parfois dans les champs au cou de leur bétail. Représentantes de la lumière protectrice et bénéfique du soleil, ces « pierres de foudre » — c’est le nom qu’on leur donne en France — protègent les troupeaux contre toute maladie.
Tout ce que l’on peut ajouter est que, comme par un fait exprès, les Tarascos du Mexique ont leur Déluge et leur propre histoire de la Création de l'Homme : « Dieu (le grand dieu soleil) créa le premier homme. Dans ce but, il prit un peu d’argile et modela l’homme à son image. Cependant, avec le temps, lorsque les hommes eurent acquis la connaissance, ils devinrent mauvais. »
En lisant ce passage, de nombreux lecteurs hausseront les épaules. « C’est le texte de la Bi-ble, diront-ils, l'auteur ne nous apprend rien de nouveau. » Mais ce texte « biblique » a été trouvé dans d’anciennes légendes mexicaines qui datent au moins de trois mille ans avant notre ère, et il parle du péché qui a entraîné le châtiment, tel que le racontent les tribus des Taras-cos, ainsi que du serpent.
Autre coïncidence troublante. En Egypte, chaque personne a un « double » appelé Ka qui, à la suite de certaines modifications, peut être identifié à la lumière. Ce Ka ou Ak se retrouve dans le Mexique primitif, à l'époque de la lumière éternelle et du dieu soleil. Ce nom a été modifié plus tard en Kan ou Khan, ce qui signifie « le soleil se lève dans sa maison »; ce terme est analogue à celui qui désigne le serpent du même nom (Kan); il fait allusion à l’ensemble du Cosmos, donc à Dieu. Un fait de peu d’importance : Khan en sémitique veut dire « Chef, prince tout-puissant qui descend de Dieu » — cette dernière partie de la définition étant plus particulièrement tartare.
Il est facile de voir que le mythe du serpent lié à celui du dieu soleil a pris une importance considérable en Amérique. De plus, les Mayas connaissaient le « Mythe du Grand Serpent » que raconte le Chilan Balam, livre écrit dans la ville de Chumaile (qui parle aussi de « l'Eclipse du Serpent »).
Les Mayas, les Aztèques et même les Toltèques attribuent la source de toute lumière (spirituelle aussi bien que matérielle) au grand serpent, ce qui s’accorde parfaitement avec le texte biblique où le serpent permet la connaissance.
Passons une fois de plus du Mexique en Egypte avec Vénus-Isis, ou à Babylone avec Vénus-Isthar, ou en Grèce avec Vénus-Athéna, et nous serons surpris de trouver le serpent représenté en compagnie des déesses dans un style absolument identique à celui qui existe au Mexique, par exemple pour Quetzalcoatl, qui était en même temps dieu soleil et Vénus-Serpent à plumes.

Pétroglyphe d’un homme portant un turban
(Fleuve Chacuey, République dominicaine).
En Bolivie, à Tiahuanaco, où nous trouvons avec les motifs se rapportant à Çiva (Phallus-serpent-soleil) le turban de Crom et ses douze divinités inférieures, il nous faut noter quelques faits très intéressants. Certaines de ces statues enturbannées montrent des individus assis sur leurs talons, les mains sur les genoux, presque dans une position fœtale. Certaines de ces idoles ont même deux têtes enturbannées réunies par un serpent lové... Il y a différents méandres dont le motif s'inspire des douze révolutions annuelles de la lune ou des douze positions du zodiaque. J’ai aussi vu un serpent à deux têtes à Petra Pintada en Amazonie, près de dessins d’hommes coiffés d’un turban. Or, où trouvons-nous encore un serpent formant turban? Sur la tête des pharaons égyptiens, pays qui possède les mêmes serpents à plumes que le Mexique.
Je crois très sincèrement que quiconque ferait ce que j’ai fait, en étudiant sur place la majeure partie des documents que je présente dans cet ouvrage, serait amené à suivre le chemin même que j ’ai parcouru à la recherche des divinités solaires, des pays nordiques en Polynésie, par l’Amérique, la !Malaisie, l’Europe et l'Inde.
En conclusion de ce chapitre sur le serpent, voici un dernier document : à New Grange, en Angleterre, devant une vaste grotte, on trouve un gigantesque serpent formé d'anneaux de plus en plus grands. Ce dessin se combine avec un autre qui représente la mer, et des croissants rattachés à des disques ovoïdes, le tout symbolisant le cycle ininterrompu de l’existence et de la transmigration des âmes, doctrine que professaient Celtibères et bardes, et que les druides ont reprise.
Nous trouvons également ici deux spirales irrégulières et des lignes brisées qui signifient « vies inférieures selon la transmigration des âmes », ou « existence iniquement interrompue par la mort ».
Bien entendu, ce serpent, qui est à ma connaissance le plus grand du monde, est entouré de tous les signes hiéroglyphiques qui existent en Amazonie, au Proche-Orient et en Europe du Nord.
LES BAS-RELIEFS D’ITAQUATIARA DE INGA
Mon collègue et ami, le Dr Anthero Pereira, professeur à l'université de Sâo Paulo, a découvert ce stupéfiant monument en 1944; mais nul n'y a prêté attention. C’est pourtant l'illustration parfaite de ce que disait C. W. Ceram : « Plus les langues sont anciennes, plus leurs ressemblances sont étroites, ce qui prouve que les langues, même celles qui semblent très différentes les unes des autres, dérivent d’une langue-mère commune. »
Ceram, Maurice Dunant, Capitan. Poisson et bien d’autres sont d’accord sur ce point.
Il est, je crois, utile de citer ici quelques lignes d’un texte publié par un auteur français éminent, Sainte-Croix de la Roncière, dans son livre intitulé A la Conquête des Mers. Voici les comparaisons qu’il établit entre l’écriture de l’Egypte ancienne et celle des Mayas-Quichés du Mexique antique :
| ANCIEN ÉGYPTIEN | MAYA-QUICHÉ | ||
|
akh |
pousse vert |
aak |
vert |
|
akhaka |
nuit |
akab |
nuit |
|
khann |
tempête |
kaan |
tempête |
|
keh |
bras |
kab |
bras |
|
ban |
troupeau |
ban |
troupeau |
|
men |
trouvé |
men |
trouvé |
|
kemkem |
très fort |
kemken |
fort |
|
sheb |
coupé |
cheb |
coupé |
|
ti |
endroit (lieu) |
ta |
endroit (lieu) |
|
mu |
eau |
mu |
mouillé |
Les similitudes entre les deux colonnes sont frappantes. J’ai rassemblé des milliers d’exemples identiques en Amérique centrale et en Amazonie. Sans exagérer, je peux affirmer qu’en me fondant sur cette langue-mère, j'ai été capable de finir de déchiffrer le fameux manuscrit Troano que Le Plongeon a en partie traduit et qui date d’environ 1400 av. J.-C. En m’aidant de certains faits connus, j’ai été à même de préciser quelle était la partie du Mexique qui fut détruite par un épouvantable cataclysme à peu près dix mille ans avant notre ère.
A propos de cette « langue-mère », j’ajouterai une remarque qui, j’en suis sûr, intéressera beaucoup de lecteurs.
On a retrouvé en Colombie un temple hypogée, donc souterrain, appartenant aux civilisations préhistoriques de San Agustin et de Tierra Dentra; sa structure rappelle celle des tombes étrusques. Or, les spécialistes affirment que les neuf mille inscriptions étrusques que nous possédons ont été comparées à toutes les langues du monde dont on a établi la liste et que cette comparaison a « fourni la preuve » qu’il n’existe aucune similitude entre la langue étrusque et n’importe quelle autre langue sur notre globe.
Il est seulement fort regrettable que les soi-disant « spécialistes » qui ont établi la liste de toutes les langues auxquelles 1'étrusque devait être comparé aient dédaigné les langues amérindiennes.
On dira que c’est naturel. Après tout, il est impossible que les Etrusques aient eu quoi que ce soit de commun avec l’Amérique. Pourquoi donc se démener pour entreprendre des recherches au sujet de langues qui ne peuvent avoir aucun rapport avec la Toscane? C’est en effet une façon de raisonner. Ce qui est ennuyeux, c’est que plusieurs philologues compétents m’ont prouvé, voici quelques décennies, qu'un grand nombre de racines de l’ancienne langue brésilienne des Tupi-Guarani étaient identiques à celles du dialecte caucasien-basque (dit aussi « euscarien », du mot basque euscara ou escuara), dialecte dont les Etrusques auraient pu, après tout, emprunter quelques éléments...
Certes, si l'on suppose que l’étrusque est dé-rivé du phénicien et aurait pu être implanté en Italie par les Tyriens, on se heurte de nouveau à un mur. Mais puisque Maurice Dunant affirme (preuves à l’appui) que le phénicien était une langue artificielle créée délibérément par les Phéniciens pour boucher le vide provoqué par la perte de la « langue primordiale » disparue, comment peut-on dire qu’un héritier du phénicien n’a pas de rapport avec cette langue-mère qui est à l’origine des langues des peuples du Proche-Orient et d’Amérique?
L’idée exposée ci-dessus est le résultat de l’étude de nombreux documents, dont certains constituent une preuve indubitable; par exemple les monuments dédiés au dieu du soleil Crom sur 1'île de Pâques sont en tous points identiques à ceux que l’on trouve en Amérique centrale et Amérique du Sud, en Afrique du Nord (y compris l’Egypte) et au Proche-Orient, et de plus ils portent le même nom. Ils se trouvent sur la même « route » que le serpent, les mégalithes, les urnes, et les squelettes peints en rouge et placés en position fœtale, et l'impression d’ensemble est imposante, surtout si l’on rajoute les racines linguistiques; tout cela ne peut être considéré comme l’effet d’une simple convergence.
En outre, deux savants remarquables, Hevesy et Alberto Childe, ont affirmé que certains des idéogrammes de Mohenjo-Daro et de Harappa sur l'Indus, gravés vers 3000 av. J.C., sont identiques à ceux de l'île de Pâques.
Deux autres savants, Klara von Muller et J. A. Vellard, confirment qu’une importante partie de l’archéologie des Andes est identique à celle de l'île de Pâques.
Childe ajoute : « Il semble qu’il y ait une relation étroite non seulement entre les inscriptions sur les roches d’Itaquatiara de Inga au Brésil et celles de l'île de Pâques, mais aussi entre celles-là et celles dont nous avons entendu parler (et qui sont pratiquement inconnues) de la région à l’ouest du fleuve Araguaya. »
Comme je l’ai dit plus haut, ma dernière expédition a confirmé les suppositions de mes collé-gués, et mes découvertes les plus récentes sac-cordent parfaitement non seulement avec celles d’Anthero Pereira au nord-est du Brésil, mais aussi avec celles que l’on a faites au Texas, et avec les restes de civilisations inconnues découverts à la fin de 1959 près du lac Lauricocha. Celles-ci ont dû exister dix mille ans avant notre ère. Elles se trouvent à peu près à cinq cents kilomètres du sud de Lima, et elles portaient le nom de Nazcas. Il en va de même pour le plateau de Marcahuasi non loin de Lima, à plus de quatre mille mètres d'altitude dans les Andes. Toutes ces civilisations reposaient sur le culte du serpent, du phallus, et du soleil.
Maintenant, pour la première fois dans l'histoire des anciennes civilisations d’Amérique du Sud, nous pouvons concevoir une certaine continuité dans la chaîne que forment les adeptes de Crom et de Râ, chaîne qui entre en Amérique du Sud par le nord de la Colombie, qui se divise en deux branches, celle de l’ouest descendant tout droit vers Tiahuanaco et l'Argentine, et 1'autre passant par Itaquatiara de Inga, descendant l’Araguaya jusqu’à Lagôa Santa, puis déviant vers l’est pour rejoindre Tiahuanaco. Ces migrât ions étaient, ne l'oublions pas, de lentes invasions, plutôt que de grands courants, et naturellement, l’Amazonie du Nord avait adopté les mêmes religions (1).
(1) Au moment où j’écrivais mon premier livre, en 1953-1954, je ne savais absolument pas que l'on avait mis au jour la civilisation de Marcahuasi ou celle des Nascas, ni que l’on avait ait de récentes découvertes au Texas, et je ne connaissais pas les restes retrouvés à Lauricocha; néanmoins, l'ensemble de mon travail m'avait permis de prévoir ces découvertes.
Je cite ici une lettre qu'écrivit le Dr Childe au Pr A. Pereira : « Les inscriptions sur les roches d’Itaquatiara de Inga sont nettement plus exposées aux intempéries que celles de Rora-Tonga sur l’île de Pâques... ce qui indique une évolution de la civilisation. »
Cette remarque fournit un élément intéressant, qui confirme l’orientation de la marche des tribus Arawaks en direction du sud et du sud-est, et qui montrent que le Waï (dont je parlerai dans le prochain chapitre), le Tepe et bien d'au-très choses qui ont été découvertes en Océanie provenaient du Pérou comme l'a établi l’auteur du Kon-Tiki.
Il montre aussi, ce qui est d'une importance capitale, que le monument d’Itaquatiara de Inga est le premier, parmi ceux qu'on a découverts en Amérique, qui comprenne des éléments attestant des liens indiscutables entre la civilisation de Çiva et celles des îles d’Océanie, en passant par l'Amérique du Sud.
ÉTUDE DU MONUMENT D’ITAQUATIARA DE INGA
« Le contour très régulier de ce monument, son étendue, le caractère particulier des signes qu'il renferme, tout cela lui confère une valeur très supérieure à toutes les autres inscriptions que je connais au Brésil. Il est tout à fait possible qu'il ait quelque rapport avec l'île de Pâques... »
« Une relation entre les pétroglyphes de l'Araguaya et le monument d’Inga serait d’une importance extraordinaire. »
L'extrait ci-dessus provient d’une lettre écrite par le Pr Childe, ancien directeur de la section de la Méditerranée orientale au Musée national de Rio de Janeiro, au Pr Pereira, entre 1944 et 1949.
Agissant sur les conseils du Père Lambezat, dominicain qui avait vécu à Conceiçào de Araguaya, je fus le premier à porter à la connaissance du monde extérieur la relation entre Itaquatiara de Inga, l'Amazonie centrale, les Andes et l’Océanie. Ce qui n’enlève évidemment rien au mérite du Brésil, qui possède de telles merveilles.
Cette fois, le problème se pose de façon scientifique. En nous tenant aux documents, et en dédaignant tous les faits imaginaires ou hypothétiques, grâce aux preuves que nous possédons, nous n'avons plus qu’à résoudre une équation algébrique, d’une simplicité enfantine.
Comme l'a prouvé le Pr James G. Février, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes de Paris, il est possible de déchiffrer un nombre important de pétroglyphes si l’on accepte comme base de travail le fait que le dessin corresponde à un mot; par exemple, un bras tendu vers la terre signifie : « Je suis l’esprit de la terre. » Lorsque les dessins sont groupés, ils représentent en général les épisodes d’une histoire en donnant la description explicite de chaque étape de l’action.
Je me suis servi de cette méthode pour étudier les inscriptions de Inga. Je cite à nouveau James Février : « Les Aztèques excellent dans ce genre de hiéroglyphes, tout comme les Egyptiens et les Babyloniens. » Une étude minutieuse des bas-reliefs d’Inga révèle que ces civilisations connaissaient le phallus, le serpent, le soleil, les trinités de Çiva et des Celtibères, le « dogme » de la fertilité. Cette combinaison d’éléments est extrêmement rare — si elle n’est pas unique —, et elle appuie la thèse d’un développement d’une civilisation solaire de Malaisie jusqu'en Océanie, par l’Europe et l’Amérique.
J’ai grand plaisir à soumettre à la science ce document qui est de nature à bouleverser toutes les théories en ce domaine. Il convient donc d'étudier le bas-relief pour se rendre compte s’il comprend les éléments qu’indiquait Childe, éléments qui le rattacheraient à l'île de Pâques, à Mohenjo-Daro et à Harappa.
Au premier abord, nous nous trouvons en présence d’un élément que je qualifierai d’unique en préhistoire américaine. Le document d’Inga est écrit de droite à gauche, suivant la méthode quasi universelle des civilisations sémitiques. Ensuite, les inscriptions présentent dès le début des indications très claires sur le phallus hindou, puis sur le crocodile sacré d’Egypte, le symbole de Dionysos et d’Eleusis, le symbole du dieu du soleil Baal, etc. Il se termine, à gauche, par l'image d'une femme en couches. Il n'y a là aucune ambiguïté : nous retrouvons la civilisation solaire et le culte de la fertilité, sous une forme on ne peut plus imagée. En outre, un autre document important indique qu’Inga n’est pas dû à un pur hasard, mais que déjà bien auparavant cette civilisation avait des ramifications nombreuses dans le Brésil central. La même représentation de cette femme en couches a été découverte près de Lagôa Santa, dans l’Etat brésilien de Minas-Gerais, près de la grotte de Semidouro où le savant danois Lund a découvert des squelettes d’Homo sapiens mêlés à des ossements d’animaux préhistoriques, notamment de mégathérium, le tout remontant à 10 000 ans av. J.-C.
Tout cela prend sa pleine importance quand on se souvient que j’ai trouvé des traces de ce même animal légendaire dans la Serra Cadimé, non loin de Conceiçâo de Araguaya, près d’une effigie du mégathérium peinte par des contemporains de cet animal, et que, comme le prévoyait Childe, une partie des pétroglyphes que j’ai relevés à cet endroit sont identiques à ceux d’Inga, donc à ceux de Polynésie, de l'Indus et du Moyen-Orient.

Symbole de harpe en Grèce antique. Comparez avec le bas-relief d'Inga.
Pétroglvphe du bas relief d Inga (N.-E. du Brésil).
La « page d’écriture » d’Inga n’est pas un fouillis dé signes gravés dans la pierre au hasard, comme on en trouve si souvent en préhistoire. N’importe qui peut s’en rendre compte sans la moindre difficulté. A quelle époque pourrait-on situer ce document? Plusieurs réponses sont possibles : la civilisation danubienne, la culture méditerranéenne protohistorique, la période aurignacienne, en d’autres termes de quatre ou cinq mille à trente mille ans. Si nous l’étudions de plus près, et si nous évaluons l’âge des squelettes mêlés aux os d’animaux préhistoriques, nous sommes amenés à conclure que le document d'Inga a été exécuté pendant les périodes aurignaciennes supérieure ou moyenne, probablement lorsque la civilisation magdalénienne existait simultanément en France et en Patagonie.
Il est bien évident que les spécialistes fronceront les sourcils : « Une civilisation magdalénienne en Patagonie, en Amérique du Sud? Impossible! » Néanmoins Γ « impossible » est vrai. Je possède une lettre du Dr Menghin, directeur de l’institut d’archéologie d’Argentine à Buenos Aires, fondateur de la magnifique revue Acta Praehistorica, qui est devenu le premier spécialiste du monde sur la Patagonie; il y déclare qu’il a découvert une civilisation magdalénienne similaire à celle que connut la France, et couvrant un territoire immense. Maintenant que nous connaissons l’existence d'une civilisation magdalénienne en Amérique du Sud et celle d'un homme absolument identique à l’homme magdalénien d’Europe, nous nous trouvons en bonne position pour fixer l’âge du bas-relief d’Inga à dix, douze ou quinze mille ans. C’est donc une civilisation qui s’est trouvée en rapport avec celle de Crom bien avant celles du bassin méditerranéen, du Proche-Orient ou de l'Indus (1).
(1) Selon des savants tels que H. Walter. Annibal Mattos et Cathonit, les grands spécialistes de Lagoà Santa, cet emplacement date du pléistocène supérieur, ce qui confirme mes découvertes.
Attaquons maintenant l’étude du texte. L’élément le plus fréquent est le phallus, ce qui est normal puisque nous avons affaire à une civilisation phallique. Dès le début nous trouvons une combinaison de lingam et de serpent, ce dernier roulé en boule sous le lingam, ce qui ramène au culte de Çiva. (Il représente aussi dans la Cabale le principe de fertilité, le diable, Astaroth et le démon Bélial.)
Nous nous rendons compte immédiatement que le même thème existe en Asie Mineure dans le culte de Dionysos et les Mystères d’Eleusis, où le phallus est l’organe essentiel. En Ambracie (région de l’Arétho), par exemple, nous trouvons des vaisseaux sacrés en forme de serpent et de phallus, représentation de la déesse Astaroth (ou Astarté). Le même thème existe chez les Pélagiens et les Phéniciens. Dans le culte de Çiva, le serpent est toujours associé au pouvoir sexuel, comme nous pouvons le voir dans le temple de Visnesera à Bénarès, où le lingam est toujours représenté enroulé, de la même façon qu'à Inga.
Dans l'Ancien Testament des Juifs, Agrippa de Cologne (le talmudiste) identifie l’arbre de la connaissance au serpent et au phallus que nous trouvons dans le Livre de la Genèse, au chapitre trois.
De plus, l'emblème d’Inga est présent dans les mythes des Indiens Algonquins (les Homo sapiens de l’Amérique du Nord). Ils prennent une image du phallus qu’ils placent dans un buisson où elle devient sur-le-champ un serpent qui se tord comme s’il se trouvait dans le feu. Peut-on s’empêcher d’évoquer le Buisson ardent de la Bible? De plus, les langues américaines lient serpent et phallus. A Babylone, le dieu Nergal représentait le « phallus et le serpent de la conception ».
Comme nous l’avons vu, de Patagonie en Inde, via l'Amérique et l'Europe, le culte du phallus est représenté d’une façon matérielle par le menhir planté dans la « Terre-Mère » divinisée, symbole du culte de la fertilité.
Sur le bas-relief d’Inga, un des premiers éléments représentant le soleil est répété trois fois, ce qui montre que l'auteur voulait le mettre en évidence. Cet emblème est le lotus, symbole du soleil sur l’île de Pâques et chez les Celtes; il est aussi gravé sur le Disque du Phaestos crétois. Il n’est nul besoin de faire référence à l'Inde, mais notons l'importance primordiale du lotus chez les Phéniciens.
Quelle en est la signification? Chez les Sumériens Accadiens le lotus avait huit feuilles (comme sur trois des dessins d’Inga), et il représentait le dieu Baal. Nous connaissons ce nom, mais est-ce en réalité un nom propre, le nom d'un dieu, ou un symbole? En fait Baal, qui fut rendu célèbre par de nombreux romans et de nombreuses pièces, n'a jamais porté ce nom.
En Phénicie, Baal était le dieu le plus important après « El », dieu du soleil (souvenez-vous que la déesse solaire Scandinave s’appelait Hel), et ce nom de Baal fut inventé tout simplement pour masquer son appartenance divine.
Le nom qu’on lui donne généralement est Baal-Adad, dieu de l’atmosphère. Il est toujours associé au taureau et à « El », le dieu du soleil. Le bas-relief correspond très exactement à cette tradition, car il montre un dessin schématique du taureau accompagné du soleil, comme il en existe sur une fresque crétoise.
Si Baal, en relation avec El, se retrouve sous la forme d’un lotus à Inga, il est également représenté par la coiffure de Baal-Haddad découverte à l’île de Pâques, en Colombie britannique et à Tel el Armana en Egypte.
Dans le grand Arcane de la Cabale, on peut voir un très curieux dessin montrant Baal (un lotus stylisé) avec un serpent à deux têtes.
J’ai trouvé ce lotus et ce serpent lors de ma première expédition au nord de l’Amazonie, où l’ancienne civilisation s’apparente à celle d’Inga et à celle que j’ai découverte au cours de mon dernier voyage en Amazonie centrale. Je ne m appesantirai pas sur les similitudes extraordinaires entre les divers hiéroglyphes d’Inga, de Mohenjo-Daro et de l’île de Pâques. En comparant seulement ceux d’Inga et de l’île de Pâques, Pereira a trouvé plus de trente lettres identiques. Bien d’autres sont semblables à celles de Mohenjo-Daro (se reporter au tableau pour les comparaisons).
A ces ressemblances des caractères écrits, on doit en ajouter d’autres, telles que les noms religieux. Pour le lecteur, le terme bien souvent employé de Tepe doit sembler énigmatique. Nous arriverons bientôt à son explication. En tout cas, puisque l’île de Pâques, elle aussi, possède des monuments religieux de même forme et de même nom (Tepe) que ceux d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale, d'Europe et du Moyen-Orient, et puisque le phallus, Baal, le serpent, etc., se retrouvent dans ces mêmes endroits, le monument d’Inga, au Brésil, doit être ce que Childe prévoyait qu’il était : quelque chose de si extraordinaire que les savants seraient criminels de le négliger.
Le Père Lambezat m’a écrit à ce sujet : « Les anciennes religions d'Amérique sont étroitement liées à l’ancienne religion de la Terre-Mère, et à l'extension de l’époque des pyramides. »
Le symbole égyptien du dieu Râ, identique au Râ précolombien (le crapaud-grenouille) d'Amérique du Sud, se composait également d’un globe solaire entouré d’un serpent. Si l’on étudie attentivement la tête et la queue du serpent de la coiffure des Pharaons, on imagine immédiatement le nœud et la petite queue du turban, qui est qualifié de sémitique, mais qui est en fait l’ornement de Crom, le dieu hyperboréen du soleil. L'ancien culte solaire est identique au mythe de Deucalion, et aussi aux mythes de Polynésie, où Kon-Tiki, dieu du soleil, vint d’Amérique du Sud, et aux mythes mexicains, grecs, et babyloniens.
Le phallus-Zingan? d’Inga est identique à celui qui est représenté en Egypte, à l’île de Pâques, à Mohenjo-Daro, et à ceux que j'ai rencontrés si souvent au cours de mes voyages au Dahomey.
Quant au symbole solaire qu’est le svastika, il existe également à Inga, à l’île de Pâques, en République centrafricaine, dans le bassin de l'Amazone, où j’ai pu le voir nombre de fois, et vraisemblablement partout en Amérique du Sud.
En relation avec le lingam, nous trouvons à Inga des dessins gravés identiques aux « Kara-Tepe » des Hittites (mot qui veut dire « montagne volcanique noire »); on trouve des dessins analogues également en République dominicaine et sur les urnes peintes de l ’île de Marajo, à l’embouchure de l’Amazone. Les urnes funéraires de Marajo présentent des ornements qui ressemblent à ceux des cartouches égyptiens, au-dessus du portrait d’Isis cherchant le phallus d’Osiris. A Troie, Schliemann a trouvé le même motif ornemental, traité de la même façon que sur la tombe de Lisicrates à Athènes, très proche du symbole hébreux du dieu assyrien Nisrogh.


A Byblos, j’ai trouvé un phallus et des organes génitaux identiques à ceux d’Inga.
A Inga, comme dans une grotte d'Haïti que j'ai eu l’occasion d’examiner, on trouve le chiffre 8 gravé dans la pierre. C’est une lettre de l'alphabet néo-phénicien, mais personne ne connaît son origine. Une chose cependant semble certaine; ce chiffre appartenait à un système de hiéroglyphes tombé en désuétude, et, selon Capitan et Maurice Dunant, il fut « redécouvert » par les Phéniciens qui l’employèrent quand ils composèrent leur écriture pseudo-hiéroglyphique. Sur toute l’étendue du bassin amazonien il est gravé sur des roches, et la patine qui le recouvre permet de le dater d'une époque largement antérieure à l'apparition des Phéniciens au Proche-Orient. Il est aussi présent sur les tablettes « rongo-rongo » de l’île de Pâques, parmi les inscriptions de Mohenjo-Daro sur l'Indus, etc. Et, bien évidemment, il jalonne la route habituelle de l’ancienne civilisation solaire de Crom et de Râ.
II. existe bien sûr quelques théories à propos de l’origine du « 8 » néo-phénicien. Celle qui me semble la plus probable est celle qui le fait provenir de la stylisation d’un serpent enroulé sur lui-même. Il s’agissait peut-être de deux serpents, ce qui le rapprocherait des thèmes de Çiva et du Proche-Orient, où le caducée donne presque l’image du 8 néo-phénicien.
En vérité, Inga offre d’extraordinaires documents! Et ce n’est pas le seul endroit de cette région; de nombreuses grottes n’ont pas été explorées, et certaines réservent des surprises. Tout concourt à prouver que deux régions — l'Amérique centrale et le bassin de l'Amazone — renferment des trésors archéologiques qui modifieront entièrement la science anthropologique.
Dans l'Etat brésilien de Paraiba do Norte, où se trouve Inga, l'explorateur allemand Koch* Grünberg a trouvé des figurations démoniaques d'Iacana, à Araguagipe, représentant le phallus et ses attributs, alors que le Français Vallace a découvert chez les Uapes les mêmes symboles que Charles F. Hartt chez les Ereres, et, enfin, J.-C. Branner a mis la main sur les mêmes documents sur le rio Tocantins, à Araracoara.
Le nom (Araracoara) du lieu où disques solaires et documents phalliques ont été trouvés est extrêmement intéressant en lui-même. L’arara (ara) est un très bel oiseau à longues plumes aux couleurs magnifiques où brille le jaune doré du soleil. Néanmoins, « arara » peut être décomposé en Ara et Ra, le dieu du soleil, suivi de Coa qui signifie serpent (souvenez-vous du dieu mexicain du soleil Quetzal-Coa-Tl, le serpent à plumes) et enfin Rà est répété. Le sens serait donc « le serpent à plumes de la couleur du soleil ».
Certains diront que ce n’est qu’un effet de mon imagination débridée. Mais ils ne pourront nier la présence du mot mexicain Coa, du nom du dieu soleil Râ, ni le jaune d’or des plumes de l'Ara, ni les trois dessins reproduits par J.-C. Branner. Si mon explication ne paraît pas acceptable, il faudra en trouver une autre où soient présents, de quelque façon que ce soit, le serpent, les plumes dorées, le phallus et le dieu du soleil, rappelé à la fois par son nom Râ, et par le pétroglyphe.


En outre, j’ai trouvé ces mêmes symboles à Cadimé, près du rio Tocantins, plus particulièrement ceux du Râ féminin, la grenouille-crapaud, la déesse du soleil.

Céramique zoo-anthropomorphe d'Amazonie.
Céramique zoo-anthropomorphe de Cuba (Helen Palmarati).
Examinons attentivement le dessin de droite. C’est un morceau de céramique découvert à Cuba, et montrant une triple transformation. En haut se trouvent deux serpents, qui, avec le corps du batracien composent la grenouille. A nouveau, en bas, deux serpents et entre eux, deux yeux et un nez. La troisième transformation montre le visage d’un Taïno (Arawak).
Dans un important ouvrage intitulé Tapajo Pottery (poterie tapajo), ma collègue Helen Palmarati a parlé de la stupéfiante transformation zoomorphique et anthropomorphique qu elle a constatée dans les céramiques cubaines, et dans les extraordinaires urnes funéraires de la ville de Santarem sur le Tapajoz, proche de son confluent avec l’Amazone.
Là, le serpent de la Genèse fait place au dieu du soleil Râ, qui à son tour est symboliquement identifié au Taïno des Antilles.
Qui est ce Taïno? C’est tout simplement le nom local donné au grand peuple Arawak, peuple important qui est venu d’Amérique du Nord à une époque dont nous ne savons presque rien, remontant peut-être à dix-huit ou vingt mille ans. Passant par la Floride, une branche est descendue en Amérique centrale, créant de nouvelles civilisations qui portèrent des noms divers. L’autre branche s’est installée aux Antilles où elle a pris le nom de Taïno. La fraction la plus importante des Arawaks a fondé la civilisation solaire de Tiahuanaco il y a quelque quinze mille ans, et à la suite du dieu soleil Kon-Tiki quelques groupes traversèrent le Pacifique jusqu’en Océanie pour s’installer en Polynésie où nous retrouvons maintenant leurs traces.
Comme nous le voyons, les découvertes et les travaux d Helen Palmarati, associés à ceux du professeur brésilien Anthero Pereira, apportent un éclaircissement très net au problème du développement des civilisations solaires. On trouve à Inga le témoignage des liens qui unissaient cette civilisation à l'Inde, au Moyen-Orient et à l’île de Pâques, ainsi que des documents écrits provenant d’une civilisation phallique associée à celle du serpent et du soleil. Helen Palmarati souligne la relation entre le dieu soleil Râ en Egypte et le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Océanie, où l’on retrouve Râ. Mais elle le démontre au moyen d’une étude morphologique, en notant les transformations qui, grâce au serpent, firent de lui l'homme qui était le représentant du dieu soleil, donc un « Fils de Dieu ».
LA CIVILISATION DE MARCAHUASI
En 1960, les livres scolaires qui traitent d'anthropologie se fondent toujours sur les théories de Paul Rivet, alors qu’au cours des douze dernières années, les découvertes se sont multipliées en Amérique, convergeant toutes dans une seule direction. J’ai déjà mentionné les trente momies somptueusement parées du Texas, les découvertes d’Inga et celles des Andes. L’archéologue Maria Reiche a révélé !existence de la civilisation des Nazcas à cinq cents kilomètres au sud de Lima, qui apporte une riche documentation sur le Cosmos et la religion solaire. Un ingénieur, Augusto Cardich, a découvert récemment les restes d’une civilisation à quatre mille mètres d’altitude dans les Andes, près du lac Lauricocha, où l’on pensait que l’Amazone prenait sa source — qui en réalité fut trouvée plus au sud par des explorateurs britanniques —, civilisation qui prouve que la préhistoire péruvienne remonte à plus de dix mille ans av. J.-C. Enfin, il y a Marcahuasi.
Au cours d'une conférence donnée récemment par Mme El Kattan Bey, veuve du directeur général de l'enseignement en Egypte, par le Dr Daniel Ruzo, archéologue amateur (qui est presque la seule personne au monde à bien connaître Marcahuasi, situé à quatre mille mètres d’altitude dans les Andes, près de Lima) et par moi-même, nous avons présenté des photographies en couleurs prises au cours de mes deux expéditions dans le bassin de l’Amazone, puis celles de Mme El Kattan montrant les principaux monuments de la civilisation solaire égyptienne. Enfin, nous avons montré celles de Daniel Ruzo. Toutes ces photographies réunies offraient une preuve picturale évidente de l’existence, il y a des milliers d’années, d’une civilisation religieuse qui s’étendait de l'Egypte aux Andes, et au Brésil.
— J'ai donné le nom de « Masma » à ce peu-pie de sculpteurs, a dit le Dr Ruzo parlant de Marcahuasi, car depuis des temps immémoriaux c’était le nom d’une vallée et d’une ville dans la région centrale du Pérou habitée jusqu'à la conquête espagnole par les Huanacas...
« A l'intérieur des fortifications de cette ville préhistorique, qui couvre une superficie de près de cinq kilomètres carrés, j’ai trouvé de nombreuses sculptures. Les quatre endroits les plus intéressants, possédant chacun un autel, sont situés aux quatre points cardinaux.
« A !extrémité nord du plateau, deux énormes crapauds reposent sur un autel semi-circulaire qui regarde l'ouest. Les prêtres, une fois par an, au solstice d’été en juin, voyaient le soleil se lever exactement au-dessus de la sculpture centrale.
« Pour faire ces sculptures, les indigènes se sont servi de toutes les ressources de la gravure, du bas-relief et des effets d’ombre et de lumière. Certaines ne sont visibles qu’à certaines heures du jour, pendant toute l'année, ou seulement à l’époque des solstices, car il faut que le soleil prenne des positions bien précises pour les faire apparaître... De nombreux dessins sont reliés par des lignes droites qui, si on les prolongeait, indiqueraient approximativement les positions extrêmes de déclinaison du soleil. Les dessins gravés sont anthropomorphiques et zoomorphiques. On trouve des condors et le crapaud (1) et aussi de nombreux chiens (le chien était toujours le totem des Huanacas à l’époque de la conquête espagnole...).
(1) Condors ou crapauds représentent le dieu soleil Râ dans les Andes; le faucon ou le crapaud représente le dieu soleil Râ en Egypte.
« Le meilleur moment pour voir ces sculptu-res est juin ou décembre, quand le soleil atteint les points extrêmes de sa déclinaison (2)! »
(2) Ce détail a été noté lors de conférences données à Paris par le Dr Daniel Ruzo, le 5 janvier 1957, à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (Sorbonne), et le 6 décembre 1958, sous le patronage de la Société d’Ethnographie.
Le Dr Antonio Pompa, membre de l’institut national d’anthropologie et de l'Académie des sciences de Mexico, a écrit au Dr Ruzo en avril 1957 : « Quant aux grenouilles mégalithiques (les dieux solaires Crom et Râ) du Mexique, je suis heureux de conclure qu elles ont été faites par des hommes, d’une façon analogue au Sphinx. »
En juillet 1958, le Pr Peter Allen, spécialiste bolivien de Tihuanaco a déclaré : « A la suite de ma visite à Marcahuasi, je pense qu'il ne peut y avoir aucun doute au sujet de ces sculptures taillées dans les rochers qui représentent des êtres humains et des animaux, suivant une technique qui rend les sculptures visibles à un observateur uniquement lorsque les rayons du soleil les éclairent sous un angle bien précis. Mon opinion se fonde principalement sur l’étude de ce que l’on appelle « le lion mexicain ». Passant près de ce lion pendant l’après-midi, je n'ai rien pu voir. Pourtant, le lendemain à midi la forme se distinguait si nettement qu’on ne pouvait s’y tromper. A une heure de l’après-midi, sa visibilité était déjà considérablement réduite, et le meilleur angle de vue était un rocher distant de près de cinquante mètres dans lequel se trouve taillé un siège confortable. C’était tout à fait à l’opposé du lion, et, de là, on pouvait l’observer. Il n’y a pas le moindre doute, le rocher qui forme le « lion mexicain » a délibérément été taillé en forme de lion. Le contour est net et distinct. On reconnaît un lion au premier coup d’œil si on l'observe à l’heure propice.
« II ne peut être question d’un hasard ou d’un effet de ! imagination... La main de l’homme est évidente.
« Le fait que cette sculpture ne peut se voir que sous un certain angle et à certains moments du jour implique une technique rare et élaborée. Il ne peut y avoir aucun doute au sujet de l’emploi de cette sorte de technique à
Marcahuasi, aussi étrange que cela puisse paraitre. »
Le Dr Hans Shindler Bellamy a écrit pour sa part : « Ces monuments sont uniques au monde, en raison de leur conception, de leur taille et de leur exécution.
« Ils ne sont pas en relief, au sens que l’on donne d’ordinaire à ce terme. Chacun d’eux ne peut être aperçu que d'un point de vue bien précis, généralement indiqué sur le sol, et sous un certain angle. La plupart, pour être convenablement appréciés, nécessitent l’éclairage du soleil...
« On a l’impression que ce site était l’un des endroits les plus sacrés du monde... on y trouve des traces très nettes de magie. »
Henri Bar, dessinateur français spécialiste de l'iconographie mésolithique et mégalithique en France, a établi que « le lion de Marcahuasi est un emblème mythique. Sa crinière est un exemple d’iconographie secondaire, avec le type de traits que j’ai étudiés six ans sur des pierres françaises qui dataient de 3000 av. J.-C. et des mégalithes qui dataient de 2000 av. J.-C.
« Sur ces roches, j’ai découvert des visages dont les os de joues ne sont pas saillants, mais dont les longues moustaches recourbées s’apparentent au type connu sous le nom d'Aryen. »
On pense immédiatement aux Celtes ou aux proto-Celtes. Le Dr Ruzo est du même avis : il est convaincu que les Masmas et les Celtes avaient la même origine hyperboréenne.
Nous sommes donc, d’une façon ou d’une autre, ramenés à une source nordique, à l’Apollon Scandinave et à son char solaire.
L’ILE AUX SEPT VILLES, LES ANTILLES ET LE BRÉSIL
Avant de quitter l'Amérique, voici un document assez intéressant traitant des Sept Villes, qui ont fourni matière à de nombreux ouvrages, même en langue arabe. Ayant enseigné naguère cette langue, je serais enclin à accepter l'idée des anciens voyageurs arabes au sujet des Antilles, qu’ils appelaient Sabaïn, mot arabe qui a « sept » pour racine.
Dans une lettre qu'il m'a adressée récemment, Brian Fawcett, fils du colonel, me rapportait la légende des sept villes brésiliennes; certains savants, qui pensent qu'un continent ou de vastes îles existaient dans l’Atlantique, y attachent beaucoup de prix. Il existe d'autre part une saga Scandinave : « Il est une rivière dans la mer(1) dont le lit est la mer, dont les rives sont la mer... De cette mer naquirent la Snorra et ses Sept Iles Vierges... Je chante les Sept Iles du bonheur, qui sont sur la mer comme les Sept Etoiles au ciel... et enfin je chanterai Selia (1), reine des Sept Iles au palais enchanté... et aux mille ponts délicats qui se mirent dans les eaux des lagunes que les cygnes sillonnent de leurs glissements neigeux : Selia, auréole du soleil... »
(1) N’oublions pas le « fleuve-Océan » des Chaldéens de la Ptolémée.
(1) En sémitique, comme dans la langue première, Selia. capitale des Sept Iles du Soleil, a deux sens suivant la façon dont ce mot est écrit, ce qui le fait provenir de deux racines, d’une part « prier, bénir ou consoler ». d'autre part « membrane qui enveloppe le fœtus ». Nous sommes donc ramenés au principe de fertilité sous les auspices du dieu soleil. Crom.
Combien d'auteurs ont parlé des sept iles mystérieuses que l’on place toujours au sud du méridien des Antilles? Or, cette saga hyperboréenne prétend que les sept iles existaient vraiment, mais en Norvège, et elle donne à leur capitale un nom sémitique, rappelant la bénédiction du soleil qui apporte la fertilité!
Dès que l'on parle du dieu du soleil, on en revient à la partie nordique du monde. En outre, nous trouvons dans cette saga un palais enchanté et des ponts sur une lagune... Que disait Platon? Quel était mon but lors de mon expédition en Amazonie vers Eldorado et Ma-Noa?
De plus, le dieu des sept îles est appelé « Lumière du Nord, Demeure du Soleil ». Cependant, aucun voyageur n'admettra que le Nord hyperboréen puisse être la demeure du soleil, un pays ensoleillé. En conséquence, lorsque les sagas Scandinaves parlent de « Lumière du Nord, Demeure du Soleil », la seule explication possible est que le dieu solaire Apollon des sagas, dans son char tiré par des cygnes, soit vraiment un dieu nordique, hyperboréen, et que tous les au-très qui virent le jour par la suite dans les pays méditerranéens, en Inde, à Malacca, au Mexique et en Polynésie soient dérivés de cette « Lumière du Nord », terre natale de Crom et Râ.
Mais l'Atlantide? Pourquoi pas l’Atlantide, même si elle ne s'appelait pas ainsi?
LE « TEPE », SANCTUAIRE DES DIEUX DU SOLEIL
Dans aucun des livres que nous avons consultés par centaines au sujet des dieux solaires, le mot tepe ne se trouve dans le sens de « chaîne d’autels religieux », et il est rare qu'un auteur souligne qu’il était synonyme de tell, mot sémitique ou pré-sémitique employé au Proche-Orient et en Afrique du Nord. Le tepe, autel de la religion solaire, se trouve toujours associé à des hommes au nez aquilin, attachés à l’usage d’urnes funéraires contenant des squelettes en position fœtale peints en rouge; le tepe accompagnait aussi les mégalithes, les pyramides, les coutumes qui ne faisaient pas place à la réincarnation, et les célèbres urnes funéraires gravées contenant une substance blanche.
D’une façon générale tepe signifie monticule ou colline (naturelle ou artificielle) en forme de cône ou de pyramide tronqué. Les tepe étaient presque toujours faits de matière volcanique. Un tepe est un autel dédié aux dieux solaires Crom et Râ. Avec le Phallus, le serpent, le lotus — tout ce qui appartient à la civilisation solaire —, les tepe dominaient les anciennes civilisations, de l’archipel malais jusqu’en Polynésie, via l’Inde et le Moyen-Orient, l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale, la Scandinavie, l’Amérique du Nord, du Sud et centrale; on les trouve jusqu’en Patagonie et à l'île de Pâques.
Le Pr Rivet, sans en connaître le nom, reconnaît la valeur de la forme particulière du tepe pour les autels de prière des anciennes civilisations.
Bien évidemment, il m’est impossible de dresser la liste des centaines de tepe que j ’ai rencontrés de la péninsule de Malacca à la Polynésie. En voici quelques-uns : Kok-Tepe au Turkestan, Kue-Tepe des Hittites au Proche-Orient, Kue-Tepe de l'Ancien-Mexique — tous trois sont identiques en forme, en nom et leur but religieux est le même —, Tepe-Khan en Irak, Tepe-Cha en Crimée, Tepe-Lena en Albanie, Biz-Tepe au Montene-gro, Kesis-Tepe en Turquie, Tepe-Musyan en Iran, etc., et même le Shaman-Tepe de Trébizonde sur la mer Noire, qui a la même forme que chez les Amérindiens d’Alaska et du Canada.
Commençons par le Mexique; nous en viendrons ensuite à la Cappadoce, haut plateau désolé de Turquie où j’ai rencontré ce Kul-Tepe.
La noche trista! Qui peut oublier ces mots de Cortez, quand par miracle, il échappa aux hordes aztèques qui l’encerclaient de toutes parts! En l’absence du chef de l’expédition, le commandant de la garnison espagnole avait traîtreusement assassiné tous les grands chefs aztèques qui célébraient paisiblement leur fête habituelle à l’intérieur de leur pyramide, le Teo-Calli.
Dans un sens strictement religieux, ces pyramides portaient un autre nom, celui de tepe, ou tepelt, comme les montagnes volcaniques ou les sanctuaires religieux du Mexique où étaient offerts des sacrifices humains au dieu soleil.
Une grande ville mexicaine s’appelait Chapul-Tepec, et se trouvait tout près de sources importantes où se déroulaient des cérémonies en l'honneur de la déesse des eaux. Les cérémonies et les sacrifices étaient pareils à ceux des Celtibères de l’époque mégalithique. Un prisonnier était étendu sur une table de pierre brute et par une entaille faite avec un couteau d’obsidienne, le prêtre lui arrachait le cœur encore palpitant. La table en pierre, dolmen aztèque, portait le nom de tetl, que l’on prononçait généralement tell.
En aztèque comme en grec ancien, te ou teo signifie « dieu ». William Foxwell Albright, l’archéologue bien connu, écrit (dans Archaeology of Palestine, collection Penguin Books, p. 16). « Un tertre palestinien, ou tell, comme le nomment les Arabes d’après l’usage sémitique qui remonte à des temps immémoriaux, ressemble généralement à un cône tronqué assez bas, dont le sommet est plat, et les cotés sont en pente. Cette forme particulière est caractéristique du tell, hüyük, ou tepe du Proche et Moyen-Orient. »
Le tepe de Polynésie, d’Amazonie ou du Mexique (telt ou tell) est un tronc de cône ou un tronc de pyramide dont le sommet porte une plate-forme pour les sacrifices.
Le tepe ou tell du Proche et Moyen-Orient a la même forme; lui aussi est dédié aux divinités solaires et sert aux sacrifices. Comme nous le verrons dans le chapitre sur les pyramides, ces tepe, ou tell, ou pyramides, étaient couronnés d une frise de cobras comprenant des serpents à plumes, au Mexique comme en Egypte.
Le Kul-Tepe de Turquie est orné d'un groupe de trois petites statues qui représentent l’unification en une seule des trois personnes de la déité solaire. Le Kue-Tepe du Mexique est aussi dédié à la trinité solaire : « Le Seigneur Dieu du Soleil », « Le Fils du Soleil » et le « Saint-Esprit du Soleil », tous trois réunis dans l'unité de la divinité solaire.
Chez les Hittites d’une part, comme chez les Aztèques d’autre part, nous trouvons la Trinité de trois hypostases. Les Hittites, à qui appartenait le sanctuaire de Kul-Tepe, étaient installés en Cappadoce quelque treize cents ans avant le Christ. Ils étaient venus du Caucase, et il se peut qu’il y ait quelque lien entre les anciennes langues du Caucase, l’euscara, et la langue des Indiens Tupi-Guarani de l’Amazonie (1).
(1) La langue des Hittites se rattache au groupe linguistique centum, ainsi que le latin, le grec, les langues germaniques et Scandinaves (voir Ceram, Le Secret des Hittites). Certaines langues d'Amérique du Sud sont aussi apparentées au Centum.
En outre, selon toute vraisemblance, le Kue-Tepe du Mexique fut construit par les Nahuas ou tout au début de la civilisation des Mayas, que le Pr Rivet date de 3000 av. J.-C.
La trinité et l'unité de la religion solaire de Kue-Tepe au Mexique semblent être antérieures à celles de Kul-Tepe d’environ mille cinq cents ans. Le savant français Maspéro, autrefois directeur du Musée français du Caire, en apporte confirmation : « Le dieu phénicien Baal (et naturellement le dieu celtibérien du même nom) s’appelait El Yom (le jour, la lumière). Il était le dieu solaire le plus important et était entouré des « Baalim », les forces de la nature, divinités qui ne se montraient aux hommes que sur les hauteurs. Ces divinités (ainsi que Baal) se retrouvent essentiellement sur les dolmens, les colonnes et les menhirs. »
La religion solaire de Crom et de Râ, représentée par le cercle et le menhir, a symbolisé le sexe féminin et le phallus ensemble dans un même symbole, la croix ansée que tient à la main Toutankhamon.
Comme nous l’avons vu, dans les anciennes légendes de l’Amazonie centrale, au Brésil, les déesses Mu et Nut représentent le soleil et l’univers (ou l’espace sidéral), naturellement avec le menhir et le cromlech que l’on trouve partout en Amérique du Sud, c’est-à-dire avec le phallus et le sexe féminin représenté comme nous venons de le voir par la croix ansée, que j’ai personnellement trouvée de nombreuses fois sur des pétroglyphes amazoniens remontant à huit ou dix mille ans. A la même époque, dans l’Egypte antique, un dessin de Nut se cachant derrière une montagne représentait le soleil — symbole identique à celui d’Amazonie. En outre, nous ne devons pas oublier que si tous les temples du culte solaire ont des noms qui commencent par Teo ou Te (le Teo-Calle aztèque, le Tepe des peuples mexicain, américain, polynésien, européen et méditerranéen), de la même façon, toutes les cathédrales chrétiennes sont construites sur le plan de la croix ansée; de plus, l’ancien Mexique connaissait le baptême par l’eau et la confession auriculaire, comme je l’ai déjà fait remarquer.
Ayant passé abruptement de l'Orient au Mexique, j’entreprends maintenant le chemin inverse. Nous savons que les Mexicains divisaient leur histoire en quatre périodes solaires, auxquelles ils donnaient les noms suivants : Aton-Atiuh, Ehec-Aton-Atiuh, Eton (ou Aton)-Atiuh, Tl-Alton-Atiuh. Il n’est guère besoin d’être versé en égyptologie pour être frappé par le nom du dieu solaire mexicain, Aton, qui servait à qualifier les époques solaires.
Entre 1370 et 1352 avant J.-C. vivait un pharaon à l’esprit humanitaire et mystique. Il s’appelait Aménophis IV. C'était un adepte fervent du culte du dieu soleil, et il regrettait que Râ eût été divisé en deux divinités supérieures, Amon et Shamash, qui étaient entourées d’une infinité de divinités inférieures. Aménophis, à son arrivée sur le trône, résolut de mettre un terme à cette situation, et créa le dogme du dieu unique, appelé Aton, duquel il se nomma le fils Akhounaton. Pour célébrer ce nouveau culte, Aménophis IV, ou plutôt Akhounaton, fonda la ville d’Amarna, qui devint célèbre par la suite sous le nom de Tell ou Tepe El Amarna. C’était là qu’on offrait des sacrifices au dieu soleil, le dieu unique Râ, et à son disque solaire Aton, créateur du monde existant (à l'époque où vivait le pharaon), qui s'identifiait donc complètement au créateur de chacune des époques solaires mexicaines, sous le signe du dieu soleil Aton.
Quand, en 1873, Cook, et plus tard, Bougainville arrivèrent en Polynésie, ils entendirent parler de mystérieuses cérémonies religieuses, et de sacrifices au dieu du soleil, sacrifices qui se déroulaient au sommet de monticules naturels ou artificiels, qui avaient toujours la forme d’un cône ou d’une pyramide tronqué. Le dieu soleil à qui ces offrandes étaient faites s’appelait Waï.
Cook fut tué, Bougainville retourna en France, et le mystère ne fut pas élucidé. Par la suite, quand les Français occupèrent Tahiti, ils furent stupéfaits d’y trouver des pyramides à étages comme celle de Marae, qui ressemble à celle de Sakkarah en Egypte, à celle qui se trouve sur 1'île de Seeland au Danemark, aux ziggourats mésopotamiennes et aux pyramides d’Amérique centrale.
A Tahiti, les Français découvrirent une autre pyramide, celle de Mahaiatea, qui a onze étages, et dont la structure gigantesque a près de quatre-vingts mètres de hauteur. Et toutes ces pyramides, qui portent une terrasse à leur sommet, étaient consacrées au dieu soleil, et au Grand Dieu dont le nom était Io (nous reviendrons sur ce point dans le chapitre suivant).
Mais les savants furent surtout surpris de découvrir qu’aux îles Marquises, plus exactement à Bora-Bora (archipel de la Société), le dieu soleil qui présidait à la lumière, aux moissons et à la croissance des fleurs et des fruits s’appelait Râ. Par la suite, la Polynésie étant vraiment trop éloignée de l'Egypte, ce fait fut oublié.
Thor Heyerdahl débarqua un jour aux îles Marquises, et de là partit pour l’île de Pâques. Il y trouva des autels de prières installés sur d'anciens volcans (voir son livre Aku-Aku) ou sur une plaine, mais construits en roche volcanique. Ils avaient la forme d'un cône tronqué, on les appelait tepe, et ils étaient dédiés au dieu du soleil Waï. lies recherches plus poussées nous ont permis de comprendre que les sacrifices humains dont parlaient Cook et Bougainville avaient lieu sur ces tepe.
Remarquons que certains dessins de guerriers trouvés à l'île de Pâques, ornés des plumes triangulaires caractéristiques, n’existent qu’au Pérou et chez les Indiens Juris du bassin de l'Amazone au Brésil. C’est également vrai de l’oiseau mythique (symbole d'intelligence), placé entre deux baguettes. On ne le trouve qu’en l'île de Pâques et sur le célèbre vase découvert à Trujillo au Pérou.
Le Dr Capitan apporte une autre preuve de l ’existence de Râ. Professeur au Collège de France, membre de l’institut, ce préhistorien moderne parmi les plus en vue est partisan de la théorie de l’existence d’une langue et d’une écriture stylisées, qui auraient donné naissance à toutes les autres, donc aux hiéroglyphes. Cette attitude s'oppose à la théorie officielle. Il écrit : « Les tablettes rongo-rongo et les pierres taillées de l'île de Pâques présentent trois types distincts : un oiseau, un être humain et une grenouille (Râ). Tous trois se retrouvent en Nouvelle-Guinée, au Brésil, en Argentine, en République centrafricaine et aux Etats-Unis. Donc, conclut cet éminent préhistorien, l'île de Pâques marque une étape entre la Polynésie et l’Amérique du Sud. »
Hevesy, qui a entrepris une étude sérieuse du problème, affirme que, de tous les signes qu’il a étudiés dans 1'île de Pâques et sur l'Indus, cent trente étaient absolument identiques. Et il ajoute quelque chose de vraiment surprenant : « Les lignes paires s’écrivent de droite à gauche, alors que les lignes impaires vont de gauche à droite, ce qui est caractéristique de l’écriture grecque archaïque connue sous le nom de boustrophédon. En outre, sur l'île de Pâques, les caractères sont inversés. »
Le boustrophédon est une forme d’écriture que l’on n’a retrouvée jusqu’à maintenant qu’au Moyen-Orient. Elle est sémitique ou pro-sémitique, mais ne se trouve nulle part ailleurs. Est-ce un lien de plus? Sans doute. Ecoutons ce que déclarait le Dr Peter H. Buck, directeur du Bishop Museum des îles Hawaï, en 1929 : « Le résultat de mes recherches en Polynésie m’amène à conclure que les conquérants du Pacifique ont manifestement été européens (ou de races dites européennes). On ne trouve pas chez eux de cheveux frisés, de peaux sombres, de visages plats, de petites tailles, ni les yeux bridés des Mongols. »
Un autre savant, connu pour la précision et le sérieux de ses travaux, le baron Erland Nordenskiold, a dressé une liste imposante d’éléments qui sont identiques en Amérique du Sud et en Polynésie. Il a fait remarquer notamment que les Polynésiens utilisaient le célèbre quipu des Incas. (Il existe également à Mohenjo-Daro dans la vallée de l'Indus.) « Dans ce cas-là, ajoutait-il, la fameuse théorie des convergences, soutenue par un si grand nombre de préhistoriens, est absolument indéfendable. »
Ces conclusions sont de la plus haute importance quand nous savons que les vestiges de l’ancienne population de la Sardaigne sont exactement identiques à ceux que Ton a retrouvés à l'île de Pâques, aux îles Marquises, sur l'Indus, au Mexique antique, et au Proche-Orient. Sur ce sujet nous possédons des milliers d'observations recueillies par des témoins dignes de foi, qui disent qu’en Polynésie, comme à l’île de Pâques, des milliers d’indigènes ont le nez aquilin, les yeux bleus, une barbe taillée en pointe, et les cheveux blonds.
J’ai déjà mentionné le tepe et le Waï de l’île de Pâques. Près des endroits ainsi baptisés, nous retrouvons des noms comme « Hekle » ou « Akl » qui, en sémitique ou dans la langue primordiale, signifie : « La raison, la loi de Dieu. » C’est très significatif quand on se souvient que « Te-pe » est « l’autel de Dieu », et que « Waï » est le nom propre du dieu soleil.
Au milieu de l’île d’Hawaï (Ha-Waï) se trouve le volcan appelé Waï-Te-A (ou Te-O), en d’autres termes « la montagne sacrée du dieu soleil ». Au nord se dresse le volcan Waï-Ta-Ra (ou Te-Râ) qui est « la montagne sacrée du dieu soleil Râ ». (Waï signifie « soleil » en aztèque, Te signifie « dieu », et Râ est le nom du dieu soleil en Egypte, en Amérique du Sud et en Polynésie.)
Les statues de l’île de Pâques sont des menhirs, associées à Crom, et les autels en pierre volcanique sont appelés Tepl. Il s’ensuit donc qu’en Polynésie, l’identité entre les dieux Crom et Râ est complète. Ce sont les dieux du soleil qui ont forgé une chaîne de Polynésie en Inde, via l’Europe du Nord.
Le lecteur aura remarque que, parlant du der· nier Etat américain, j’ai coupé son nom en deux syllabes Ha-Waï. C’est parce qu’il comprend le nom du dieu soleil que nous avons rencontré aussi bien à l’île de Pâques que dans l’ancien Mexique. Les Hawaïens sont de purs Polynésiens, et leurs traits rappellent ceux des Tahitiens. Un autre fait curieux est qu'une des îles de l'archipel est nommée Sa-Waï, ce qui, dans la langue primordiale ou en sémitique, signifie « le plus ancien » et en tahitien « l’univers ». D’après la Bible, qu’y avait-il de plus ancien que l’univers, le Cosmos? Tout cela n’est-il pas bien étrange?
Des légendes et des traditions très curieuses sont encore vivaces. Chez les Polynésiens, l’être mythique s’appelait Wa(ï)ka (notons au passage que c’est aussi le nom d’une des plus importantes tribus du bassin de ! Amazone, dont les hommes ont la peau blanche, et vivent près de deux volcans qui ont pour nom Waï-Tepe et Tepe-Quem).
Suivant une tradition polynésienne, lorsque le corps est mort l’âme retourne à Ka-Waï, demeure du dieu soleil. C’est un fait très curieux. Afin qu’il n’y ait pas la moindre équivoque à ce sujet, je citerai un passage du livre de Jacques Pirenne, Les grands courants de l’histoire universelle : « Chaque être ou partie du tout, dit This-torien belge, est lié à la fois à Khet qui est matière, et à Ka, qui est esprit, et de l’union de ces deux éléments naît l’âme... dont l’origine est la Volonté Divine, et dont la fin est le retour à l’esprit absolu d’où elle vient... c’est-à-dire Râ, le dieu égyptien du soleil. »
Il n'y a pas à se tromper ici; le « Ka » polynésien est lié au dieu solaire « Waï », au sein duquel il retourne à la mort de l'individu, comme cela se passe pour le « Ka » égyptien.
Aux îles Hawaï nous trouvons aussi Ea, le grand dieu poisson qui existe également chez les Chaldéens. Pour conclure, à propos de la Polynésie dans ce chapitre, je citerai une opinion de poids, celle de 1'Encyclopedia Britannica « L’épopée des Hellènes hawaïens est aussi incontestable par la vérité déduite par analogie des mythes troyens. »
Les Aritis, Amérindiens de l’extrême ouest de l'Amazonie, ont des frères de race, qui portent le même nom, et habitent diverses îles polynésien-nés, notamment Tahiti. Ils sont bien connus, et forment des puissantes tribus et de plus petits groupes concentrés autour de pyramides. Ils adorent le dieu solaire Waï sur leurs tepe. Ces Amérindiens d’Amazonie sont également parents des anciens Aritis qui vivaient sur les bords du Rhin, de ceux de Grèce, sans oublier les Aryens de Perse. En Amazonie, leur écriture est de forme purement sémitique; la plupart des noms de leurs dieux comprennent les syllabes Waï ou Tepe. Prenez par exemple Waï-Te, mot qui corn-prend nettement l’élément soleil (Waï) et dieu (Te), Tacu-Tepe, etc. Au cours de ma première expédition en Amazonie, j’ai trouvé une montagne volcanique appelée Waï-Tepe près de la rivière Tacu-Tu.
Pourtant, la découverte du grand explorateur brésilien, Candido Rondon, est bien plus sensationnelle : le principal symbole religieux des Aritis amazoniens est une croix maltaise, qui est toujours gravée dans une pierre dure de couleur verte. Cette même croix maltaise, que l’on a toujours cru être un symbole méditerranéen, se trouve sur les pétroglyphes que j’ai découverts en Amazonie.
II est évident que la question du Te-Pe, que l’on a ignorée jusqu’à maintenant, réserve bien des surprises. J’ai personnellement en ma possession de nombreux documents que je ne peux tous publier ici. J’ai également entrepris de reclasser toutes les photographies et tous les documents que j’avais rapportés autrefois de ma première expédition en Amazonie, à une époque où je ne connaissais ni le mot Te-Pe ni son importance du point de vue de la civilisation solaire.
Cela m’a permis de faire une découverte très intéressante. Près de Pedra Pintada, ce célèbre centre religieux à l’extrême nord du bassin amazonien, se trouvent de petites buttes en argile. Elles sont coniques, et semblent avoir été entourées d’un mur, comme une forteresse. Elles sont certainement très anciennes, car l’argile est aussi dure que le roc le plus dur. Mais ce qui est le plus intéressant, c’est que j’y ai trouvé des urnes funéraires biconiques qui contenaient les squelettes d’hommes de type Cro-Magnon, recouverts de peinture rouge et accroupis en position fœtale. Cela nous ramène au Te-pe et aux pyramides.
Au cours d'une tournée de conférences dans diverses universités américaines, j ’ai eu la chance de rencontrer un homme d’aspect inhabituel. Sa peau était d’un orangé délicat, son nez ressemblait au bec d’un aigle. Il était grand, et son port était noble. Il s’est présenté comme docteur en philosophie, et... Indien américain. Je fus intrigué. J’avais en face de moi un personnage sorti tout droit des livres de James Fenimore Cooper, ou un compagnon de Buffalo Bill Cody — mais également docteur en philosophie, et, de plus, très élégamment habillé. Quand il s’est rendu compte que mon anglais était malhabile, il a commencé à parler en un français très recherché. Nous eûmes une longue conversation. Les cérémonies de Manitou, le Dieu-Père des Amérindiens m’étaient connues, mais je lui demandai quelques explications, et je lui parlai de mes propres recherches.
— Mais les Dakotas aussi ont des tepe, me dit-il; et comme je demeurais muet, il continua : Ne soyez pas surpris. Je suis indien, et fier de l'être. Après tout, c’est nous qui sommes les vrais Américains; les autres, les Yankees, ne sont que des étrangers. Quelques-uns parmi nous ont entrepris des recherches sur le passé de notre race. C'est pour cela que nous connaissons l’origine de nos tentes en peau.
Comme ce détail ne paraissait guère m’intéresser, il sourit et ajouta :
— Vous savez bien sûr que les hommes de Cro-Magnon portaient des coiffures de plumes, étaient aussi grands que nous, et avaient le nez aquilin. Vous savez aussi que leurs tentes, comme les nôtres, étaient faites de peaux de bêtes soutenues par des bâtons croisés. Mais ce que vous ne savez probablement pas c’est que le nom des plus anciennes tentes des hommes de Cro-Magnon était Te-Pe, terme dans lequel ti (habiter) est le radical, et pi est le cas locatif. Regardez bien la forme de notre habitation, me dit mon compagnon en me tendant une photographie, c’est de toute évidence un cône tronqué du haut duquel sortent les bâtons croisés, ce qui imite l’image de flammes jaillissant d’un volcan.
— C’est indéniable, dis-je, et c’est vraisemblablement le genre de Te-Pe volcaniques que je connais bien. Mais dites-moi, comment avez-vous fait pour découvrir l’étymologie du nom de votre tente?
— Cela ne présentait aucune difficulté. Plusieurs tribus indiennes de la baie d’Hudson semblent avoir possédé une remarquable culture autrefois. Et elles nous ont légué, en plus de leurs traditions, des espèces de dictionnaires de leur langue parlée. C’est dans ceux-ci que nous avons trouvé la racine de notre Te-Pe, la tente indienne.
— C’est vraiment extraordinaire!
— Oui, vraiment; et écoutez encore ceci : en hiver il fait très froid là où nous habitons, aussi entretenons-nous constamment un feu allumé dans la tente, afin d’avoir chaud. Le mot Tepe-Fy vient de Pep qui signifie « chaud ». Mais l’étymologie est plus compliquée car le mot Tepe-Rite, qui est toujours joint au nom de notre tente, signifie « montagne volcanique ».
« Comme vous voyez, conclut mon interlocuteur nous n’avons pas besoin d'aller bien loin pour retrouver le Tepe qui vous intéresse tant. C’est incontestablement un mot indien, qui provient de la langue qu’employaient les hommes de Cro-Magnon, et son origine est en tout cas hyperboréenne...
Les nombreuses lettres que j ’ai reçues sont la preuve qu’au moment où j’ai quitté les Etats-Unis d’Amérique mes idées avaient commencé à se répandre. Mais qui aurait pu me dire que plusieurs années plus tard je trouverais en Amazonie centrale une petite statuette reproduisant la tête d’un de ces « Indiens dansant » que nous ne connaissons que par les reproductions grossières venant d’Alpera en Espagne? Et qui aurait cru que cette statuette serait le portrait vivant d’Aménophis IV (Akhounaton), le célèbre pharaon égyptien?
Ajoutons qu’il existe aussi un tepe, désignant une motte de terre couverte d'herbe de forme angulaire, qui vient à la fois du grec et du latin (1).
(1) Comme nous le verrons dans le prochain chapitre, le Tepe et la pyramide ont longtemps été associes à la montagne sacrée, mère de toute résurrection.
Les monuments connus sous les noms de Keri et Kamosi, découverts par Humboldt, au sud du Venezuela, ont la même signification : ils représentent les divinités solaire et lunaire en Amazonie centrale, près de l'endroit même où a disparu le colonel Fawcett. Il y a peu de temps, je dînais à São Paulo avec un charmant Indonésien, qui parlait un français remarquable.
— Mais mon cher ami, me dit-il, vous ne m’apprenez rien de nouveau sur les tepe. Nous les connaissons fort bien en Indonésie. Ils sont à la base de la civilisation solaire de Malacca. Nous avons aussi le Keri.
Jetais déconcerté. Mes idées se trouvaient confirmées, mais j étais emporté à mille lieues du site dont je m’occupais. Mon compagnon poursuivit :
— Notre Keri représente pour nous la même chose que représentait celui des Moabites pour eux. Il en va de même pour les Amérindiens dont vous me parlez. Vous me racontiez à l'instant que Keri était le dieu du soleil, et que le tepe était toujours une colline ou une montagne volcanique, alors que le Tupan des Amérindiens était le dieu du tonnerre, de la foudre, des volcans, de leur fumée, et du grondement de leurs éruptions. Est-ce bien cela?
— Absolument, mais je ne vois pas...
— Attendez un instant! Dans la péninsule de Malacca, Keri ou Te-pe-dn est le dieu de la foudre, de la lumière, du tonnerre et des grondements volcaniques. Il est aussi dieu du soleil, le Créateur, comme en Amérique, en Asie mineure et en Egypte.
« Lorsque les habitants de la péninsule de Malacca, les Sémangs, entendaient le tonnerre ou le grondement d’une éruption, ils devenaient comme fous de terreur. Ils s’entaillaient les cuisses, répandaient leur sang aux quatre points cardinaux et s’écriaient : « Tepedn, accepte ma pénitence! »
Remarques linguistiques
Depuis fort longtemps les langues sont classées d’une façon qui nous permet de découvrir, au moins en partie, l’origine des populations.
La langue des Caraïbes d’Amérique du Sud est considérée comme une langue agglutinante de la même famille que les dialectes touraniens. Comme l’arabe — et la langue primordiale — cette langue ne possède pas la lettre « p », mais par contre un nombre impressionnant de consonnes et peu de voyelles
Comme les langues sémites, le caraïbe est riche en suffixes et préfixes qui sont presque identiques à ceux du copte, de l’ancien égyptien et de l’hébreu. Pour cette raison on dit que le caraïbe est une langue agglutinante polysynthétique, comme celles du groupe ouralo-altaïque, comme le bantou (qui se parle à l’endroit où Frobénius situait l’Atlantide, en Afrique), le dravidien (en Inde) et le malais.
Nous voyons donc que même en dehors de la Polynésie (où les dialectes ont de nombreux points communs avec les langues américaines) les liens entre les langues que nous avons mentionnées ci-dessus forment une chaîne qui suit celle des civilisations où l'on trouve le tepe.
Dans cette optique, Edmond Blanc rappelle que les anciens peuples du Caucase, agglomérat d’Hébreux, d’Arméniens et de Tatars, se servaient de dialectes très proches de ceux employés autrefois au Mexique, et caractérisés de la même façon par leurs consonnes et leurs terminaisons en Tl, Seth, Tel Tepi, Go, Coa (serpent), Li, etc.
D’autres savants renommes sont favorables à cette idée.
Quant à Schieffer, il affirme que les langues mexicaines sont lesghiennes (famille de langues du Caucase), alors que le comte de Charency pense que les langues algonquines (celles des Algonquins, des Ojibeways, des Creeks et des Lénapes) sont proches parentes de l’euscara (ou basque), qui à son tour présente de profondes affinités avec le berbère d’Afrique du Nord. Même Paul Rivet, ce traditionaliste farouche, admet qu' « il se peut que toutes les langues dérivent d’une langue première, et que les Puiginas, de même que les Urus du lac Titicaca près de Tiahuanaco, parlent encore un dialecte arawak ».
Le Dr Muller, quant à lui, indique que « les langues américaines ont une morphologie dont beaucoup d’aspects sont analogues à ceux des idiomes ouralo-altaïques ». Poisson, ancien professeur d’anthropologie à l’Ecole d'ethnographie de Paris, ajoute à cela que « la langue indo-européenne, langue originelle et primitive, a dû exister, mais sa reconstitution est problématique ».
Enfin, un des préhistoriens les plus célèbres, le Pr Capitan du Collège de France, membre de l’institut, affirme que « les pétroglyphes (d'Europe, d’Asie et d’Amérique) sont les restes décadents d’un peuple ancien qui avait connu l’art de l’écriture ».
Puisque nous savons que tous les pétroglyphes américains sont plus anciens que leurs frères d’Europe (ou d’Asie mineure, d’Afrique, de Mésopotamie), il semblerait donc que les savants mentionnés ci-dessus ont découvert un fait important, c'est-à-dire qu’une langue primordiale existait il y a bien longtemps, à l’époque préhistorique à laquelle fait allusion la Bible quand elle parle d’Adam et Eve, et quand elle mentionne les peuples qui existaient avant la construction de la tour de Babel — peuples qui ne parlaient qu’une seule langue qui fut diversifiée en de nombreux dialectes lorsque la tour fut détruite.
On peut ajouter à cela que les légendes mexicaines parlent d’une immense tour que construisirent pour atteindre les dieux des peuples antiques qui ne parlaient qu'une seule langue. Mais les dieux détruisirent la tour, ce qui eut pour conséquence la naissance de plusieurs langues différentes.
Le lecteur se souviendra également qu'au début de cet ouvrage j’ai parlé des Carajas et des Javaehs chez lesquels j’ai vécu plusieurs mois en 1958; ces Amérindiens racontent, d'après leurs anciennes légendes, qu'avant le Déluge tous les peuples américains parlaient la même langue qui fut divisée en différents dialectes quand les eaux se retirèrent.
Il n’est nul besoin de développer ici une conclusion explicite. Le lecteur s’est rendu compte par lui-même que le tepe, seul ou considéré comme un maillon de la chaîne des civilisations solaires, est un argument de la plus grande importance, pour servir de solide fondement à celui qui veut, d’une façon honnête et précise, étudier le développement des anciennes religions.
Quant aux chapitres sur le nombre douze et le verbe divin, voici ce qu'un dominicain, théologien éminent, m'a écrit après la lecture de mon manuscrit : « Ces faits et les études réfléchies qui les accompagnent ne peuvent manquer d'intéresser les anthropologues et les philosophes au même titre que les théologiens. Présentés de cette façon, ils éclairent le tableau général des religions et, en se fondant sur eux, on pourra sans aucun doute faire de nombreuses et intéressantes découvertes. »
LES PYRAMIDES
Au cours d’une discussion qui roulait sur les pyramides un savant français hautement qualifié en matière de préhistoire et d’histoire ancienne du Mexique m’a fait cette réponse péremptoire : « En aucune façon les pyramides américaines ne peuvent ressembler à celles d’Egypte. »
Les pyramides accompagnent le dieu du soleil aussi bien en Egypte ou en Amérique qu’en Inde, en Arménie, en Polynésie, et même sur l'île de Seeland, au Danemark, où s'élève une pyramide de près de trente mètres. Si les archéologues affirment officiellement qu’il ne peut y avoir de parenté entre les pyramides américaines et celles d’Egypte, c’est selon eux que ces dernières sont des tombes et que leur sommet est en pointe; et ils n’ont nullement modifié leur opinion lorsqu'on a découvert un mastaba — c’est-à-dire une tombe — contenant une momie à Palenque, dans la péninsule du Yucatan, ou quand d’autres mastaba ont été trouvés dans la pyramide de Chéops, dont le sommet est carré.
A mon avis, les très rares pyramides qui renferment des tombes ne sont pas davantage des monuments funéraires que lare de triomphe de l'Etoile, à Paris, sous lequel se trouve pourtant l'une des tombes les plus importantes de l'époque moderne. Que diront les archéologues, d’ici dix mille ans, quand ils découvriront les ruines de nos cathédrales, elles aussi érigées au-dessus de nombreux tombeaux?
Contrairement à l’opinion généralement admise, les pyramides ne semblent pas avoir été construites pour renfermer un corps, mais comme monuments de la civilisation cosmique, suivant le principe de la relation entre macrocosme et microcosme. De même, les rois ou les membres du clergé enterrés dans nos cathédrales n’y sont que pour accroître de leur présence la sainteté du lieu.
Le carré est incontestablement un des éléments formels qui lient entre elles toutes les pyramides qui existent le long de la chaîne que forme la civilisation solaire, y compris celles d’Amazonie (1).
(1) Si l’on considère cette persistance du carré, on voit que tous les constructeurs de pyramides se servaient d'une base unique, sur laquelle ils élevaient le monument. Qu’il fût spirituel, matériel ou religieux, il avait pour fondement le carré, considéré comme le microcosme qui représentait les différentes parties du corps humain, et comme le macrocosme qui représentait le Cosmos ordonnateur de la terre.
Dans les « tombes des Nobles » près de la Vallée des Rois, à Louxor en Haute-Egypte, j’ai trouvé des représentations d’êtres humains très caractéristiques, plus particulièrement ceux dont les mains sont déformées de façon à montrer leur valeur symbolique. Ce sont des peintures sacrées qui correspondent aux canons de la magie en Egypte ancienne.
Nous voyons notamment intervenir ! antique symbole de Crom dans le nombre symbolique des portes de la tombe du pharaon Amen-Herkopchef, où le portrait du prince est exécuté près du « gardien des douze Portes », chacune d'entre elles correspondant à un des douze groupes d’étoiles du zodiaque.
Nous voyons donc que même en Egypte, le grand dieu Crom ou Râ est entouré de douze divinités inférieures, comme dans les pays hyperboréens. On a commis une erreur énorme en supposant que les pyramides étaient des tombes, car aucune pyramide égyptienne ou américaine n’a jamais été construite dans le but d’en faire un monument funéraire : elles constituaient le premier et le principal moyen permettant l'observance du rite de résurrection du corps du dieu soleil Râ (1).
(1) Le monument dont je viens de parier (tombes des Nobles) est un ensemble de chambres, dont la dernière seulement est un sépulcre. Cela correspond à la coutume des Indiens tapirapes de l'Amazonie. Leurs morts sont enterres dans une des chambres de la maison où la famille continue à vivre.
On a fait la même erreur en France, en Irlande, en Afrique du Nord, en Palestine, etc., où l’on a retrouvé des milliers de dolmens. La théorie la plus courante consistait à considérer ces dolmens comme des tombeaux, car il arrive parfois que l’on retrouve un corps sous l'un d’eux. Plusieurs dolmens contiennent des tables carrées, comme les tepe, et en général, quand on trouve des corps près de ces monuments sacrés, ils sont brûlés, ce qui montre qu’il y a un lien entre le culte du feu et le culte du soleil. Il s’agit donc d’une relation qui témoigne de la transmigration des âmes, et ces dolmens ne sont pas des monuments funéraires. De nombreux dolmens celtibères, plus particulièrement en Bretagne, sont recouverts d’un tertre qui a la forme d’un cône tronqué, car les dolmens appartiennent à Crom, dieu du feu terrestre et du soleil, comme les pyramides appartiennent à Râ, dieu du soleil et du feu.
Quant aux menhirs, pyramides et obélisques, ils sont les rayons pétrifiés du dieu soleil, Crom-Râ. Quand on examine les « tombes des Nobles », on se demande pourquoi ces peintures si magnifiques représentent tous les détails de la vie terrestre. C’est très simple. La chair a fini de vivre, mais il ne s’ensuit pas que l’âme ait fini de vivre. Donc, afin qu'elle puisse se réincarner, elle doit toujours avoir devant elle les principales actions de sa vie terrestre, afin qu’il n’y ait pas de rupture entre son existence passée et future.
Nous voyons donc qu'aussi bien les pyramides des rois que les tombes des nobles ne sont rien d’autre que l'expression ésotérique d’un être qui peut être présent sous la forme d’une momie ou évoqué par des souvenirs.
Dans La Mise à mort du Dieu en Egypte, le grand savant français Alexandre Moret montre que le battage du blé, acte simple et ordinaire, a pour fondement l'offrande du grain à Osiris (1).
(1) Osiris devint un des dieux du soleil les plus populaires en Egypte à l'époque de la quatrième dynastie. Il donnait la « justification ״ qui permettait à l'âme du disparu d'entrer dans le navire solaire avec Râ, à qui il s'identifie souvent.
Nous trouvons la même coutume en Polynésie où, à côté des énormes pyramides-zepe élevées en l’honneur de Râ, le dieu soleil des moissons et des fleurs, on célèbre le même rite. Le grand dieu soleil des Polynésiens est également appelé Râ.
En conséquence, puisque les pyramides ne sont que rarement utilisées en tant que tombes (bien qu'elles abritent parfois d importants personnages), que sont-elles donc en réalité?
Les pyramides dans leur grande majorité étaient liées à la valeur ésotérique attribuée à l’individu dont on devait protéger la vie future. Dans les très rares cas où une pyramide contient une momie, on est frappé du nombre incroyable de couloirs, de chambres, de puits et trappes de toute sorte, aussi bien que de fausses portes. Les couloirs devaient égarer les intrus (de notre monde). Les fausses portes étaient là pour tromper les autres visiteurs, les démons qui étaient toujours prêts à chasser une âme et l’empêcher de se réunir au dieu soleil.
Beaucoup parmi les centaines de pyramides éparpillées tout au long de la chaîne des civilisations solaires sont couronnées d’une plate-forme carrée dédiée au dieu soleil (cf. celle dont j 'ai déjà parlé et qui se trouve au Danemark). Ces monuments sont donc des tepe. La raison pour laquelle une petite fraction seulement du nombre total des pyramides renferme des tombes réside dans la conception ésotérique de ces monuments, destinés à lier le microcosme et le macrocosme, pour le plus grand bien de l’individu, pour sa gloire, pour une idée — bref, pour des motifs de nature généralement intangible, mais qui à l’avenir témoigneront de la présence de la divinité.
C’est de la même manière que la tombe du Soldat Inconnu qui repose sous l’arc de triomphe de Paris possède une valeur ésotérique. Symboliquement, le corps est celui d’un héros, et témoigne du sacrifice fait pour la patrie. L’énorme masse de pierre qui se dresse au-dessus de lui n’est là que pour renforcer cette valeur. Cela se confirme si nous examinons les tombes des no-blés à la lumière du célèbre Livre des Morts. On se rend compte alors que toutes les scènes peintes dans l’hypogée n’ont pour but que d’éviter une rupture complète entre le passé terrestre et le futur cosmique.
La plus intéressante des pyramides égyptien-nés est celle de Chéops près du Caire. Quand je la vis pour la première fois, solidement plantée au milieu du désert près du grand Sphinx énigmatique, les hôtels de luxe et les dancings ne s’entassaient pas autour d’elle. Je fus bouleversé non pas tant par sa taille que par l’impression sacrée qui en émane. Sa base est un carré, comme celle de toutes les pyramides partout dans le monde; ce carré à 232,805 mètres de côté et, à l'origine, la hauteur de la pyramide était de 148,208 mètres. Si on exprime ces nombres en employant l’unité de leur époque, la coudée sacrée égyptienne, nous trouvons pour la base 366 coudées, le nombre des jours d’une année bissextile. Si nous multiplions la coudée sacrée égyptienne par 10 000, nous obtenons un nombre égal (à cent mètres près) à la mesure du rayon polaire telle que l’ont établie nos savants modernes.
Le périmètre de la base est égal à 931,22 mètres; si nous divisons ce nombre par le double de la hauteur de la pyramide nous obtenons le nombre π (3,1416). Qui a appris aux Egyptiens la relation entre la circonférence et le diamètre d’un cercle, connaissance que leur science a reperdue par la suite?
D’autre part, si la relation entre le périmètre de la base et le double de la hauteur est égale à 3,1416, les quatre côtés du monument doivent former un angle de 51° 51' avec l’horizon; on a prouvé que c’était précisément le cas. En outre, la hauteur est égale à la racine carrée du nombre qui donne la dimension de la superficie de chacune de ses faces — et ce n’est pas l'effet du hasard.
Dans La Science mystérieuse des pharaons, l’abbé Moreux écrit : « L’aire de la section méridienne de la pyramide et l’aire de sa base sont en relation par π. »
En outre, la pyramide de Chéops est orientée est-ouest et se trouve exactement sur le trentième parallèle, celui-là même qui traverse le plus grand nombre de terres émergées.
Enfin, dans le symbolisme magique qui était si fort en usage en Egypte ancienne, les triangles isocèles des faces de la pyramide suggéraient l'évolution ternaire, la succession, donc, le temps. Le carré de sa base représente la simultanéité, l’ordre de coexistence, appelé espace ou Cosmos.
Deux éléments remarquables sont écrits dans la pyramide : le temps et l’espace. Si nous considérons l’aspect ésotérique des nombres et si nous multiplions ceux qui se rapportent au temps par ceux qui se rapportent à l’espace nous obtenons 3 X 4 = 12. J’ai découvert le même rapport à Pedra Pintada en Amazonie du Nord.
J’ai repris ces informations de travaux d'écrivains qui font autorité, qui eux-mêmes les avaient glanées dans les documents utilisés à l’époque de la construction des pyramides.
En passant, n’oublions pas que l'Egypte possédait au moins deux exemples de « serpent à plumes ». L’un a les ailes largement déployées sur le trône de Toutankhamon, où il protège le cartouche du roi. L’autre est sur les murs de la pyramide du pharaon Djoser à Sakkarah. Cela nous ramène à l'esprit le nom de Quetzalcoatl, le dieu soleil, de Vénus et du serpent à plumes du Mexique.
On trouve également en Egypte des frises de cobras identiques' à celles de 1 ancien Mexique, à Sakkarah et ailleurs.
Les marches qui conduisent à la terrasse supérieure du Temple du Soleil, le Tepe de Quetzal-coati (Ku-Kul-Kan) au Yucatan, sont au nombre de 364 (parce que 365 n’est pas divisible par 2). Dans la même région les deux séries de marches de la pyramide du soleil de Téotituacan (1) donnent un total de 364.
(1) J’ai déjà fait remarquer que dans la langue primordiale et dans les langues sémitiques Téo-Ti-Hua-Khan signifie « le plus grand de tous les dieux ».
Trois cent soixante-quatre têtes de serpents décorent la pyramide de Quetzalcoatl. Le périmètre de la pyramide de Tenayuca est équivalent à cinquante-deux, ce qui rappelle les 52 années du siècle mexicain, à la fin duquel les objets familiers doivent être brûlés ou détruits, puis refaits. Les premiers juifs du Proche-Orient faisaient la même chose, de la même façon, tous les cinquante-deux ans.
Dans le chapitre précédent qui traitait du tepe, nous avons remarqué l’identité des autels dédiés au dieu soleil de Polynésie et en Inde. Les fresques de la pyramide de Bonampak au Mexique montrent des êtres humains qui nous font face, mais les visages sont de profil. En Egypte on appelle cela la « règle de frontalité », ce qui signifie que sauf en de rares exceptions les êtres humains ne doivent pas présenter leur visage de face. Cette pyramide de Bonampak est attribuée aux Mayas. Paul Rivet admet que la civilisation maya a pris naissance vers 3000 avant J.-C. et qu'elle était le produit d’autres civilisations puis-santés à propos desquelles nous ne pouvons hasarder que des suppositions. Cette « règle de frontalité » aurait pu être mexicaine avant d’être égyptienne; à tout le moins, elle peut dater de la même époque dans les deux pays.
Les spécialistes les plus opposés à l'identification des temples solaires égyptiens et mexicains admettent officiellement(1) que les fresques mexicaines ressemblent à celles de l’Espagne ancienne (des Celtibères et du dieu soleil Crom), de Yougoslavie, de l’Egypte du dieu soleil Râ, d’Inde et de Ceylan.
(1) Cahiers du Sud. N° 351 (1959).
Soustelle lui-même reconnaît qu’en Amérique centrale « il y a des centaines de pyramides et de sanctuaires qui attendent, sous une épaisse couche de terre et de végétation, le grattoir des archéologues... ». Voilà de prometteuses surprises en perspective...
Carlos R. Margaim déclare aussi : « Au Mexique il y a plus de centres archéologiques que de centre de population (1). » Nous savons très peu de choses, par exemple, des importantes ruines pyramidales qui se trouvent à proximité de Bonampak, et de Na Bulum Ulmk.
(1) World Art. Collection UNESCO.
Pas à pas, le savoir moderne progresse. Voici ce qu’en dit Pierre Guerre : « Le style des pyramides mayas, ainsi que leurs hiéroglyphes sont identiques à ceux des Maoris. (Souvenez-vous des pyramides polynésiennes et du dieu soleil Râ.) La richesse plastique des boucles d’oreilles rappelle également celle du Cambodge, alors que l’allure générale des dessins fait penser à l’Inde et à Ceylan. »
Puisque, dans son étude générale, l’auteur admet officiellement des ressemblances entre l'art des Mayas, des Celtibères d’Irlande et d’Espagne, celui des Etrusques et même celui des Egyptiens, on pourrait croire qu’il admet une origine unique ou commune à ces différents arts des deux côtés de l’océan Atlantique. Il n'en est malheureusement rien.
« Puisque toute influence directe est historiquement exclue, je suis de l’avis de Soustelle. Néanmoins, il y a certains liens inconcevables, qui font problème. C’est comme si la même lumière, les mêmes instincts naturels, une sorte d’agencement du monde commun à tous les peuples, s’exprimant de façon vague, les hantait. »
Soustelle ajoute à cela que les Indiens qui ont émigré en Amérique il y a vingt-cinq mille ans représentent l'Homo americanus. C’est vrai, mais c’est en contradiction absolue avec les théories de Paul Rivet dont Soustelle est pourtant un disciple inconditionnel.
En janvier 1960 on a découvert au nord du Brésil les restes d’un homme datant de vingt-cinq mille ans, accompagnés des classiques objets en pierre : on peut donc à juste titre se demander pourquoi des civilisations qui sont identiques entre elles tout autour du globe, de Polynésie en Inde, ne pourraient pas avoir une origine commune (1).
(1) Teeple, J. E. : « Maya Astronomy » (Carnegie Institution).
Chez les anciens Mexicains, la dualité du feu et des cieux représentait le Père, alors que la Mère était imprégnée des rayons ou plutôt des « flèches » du dieu soleil, le Père Procréateur (le soleil, le feu et le Cosmos étant souvent confondus). Cela rappelle bien sûr le dieu de l’amour armé de flèches dans la mythologie grecque (2), que j’ai retrouvé chez les indiens du centre du Brésil.
(2) Dans les Codex, on emploie le mot « flèches » plutôt que « rayons ».
D’un autre côté, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, la plate-forme au sommet des pyramides servait en même temps de lieu de culte (parfois pour des sacrifices) et d'observatoire solaire.
Si nous comparons les trois Codex des Mayas, notamment le Codex de Dresde, et les calculs astronomiques de la science moderne (établis à l’aide de tables logarithmiques, d’appareils électroniques, de télescopes géants, etc.), nous nous rendons compte qu’en de nombreux cas les Codex soutiennent la comparaison avec les découvertes modernes (1). Les calculs auxquels les Mexicains se sont livrés du haut de leurs Teo-Calli et ceux que les Babyloniens ont fait des terrasses de leurs ziggourats les ont conduits à formuler des tables d’éclipses identiques. Mais pourquoi les uns et les autres n’établissaient-ils ces tables que pour trente-trois ans?
(1) Forstemann, J. E. : Commentary on the Dresden Codex (Peabody Museum, Vol. IV, Boston).
Dans l’ancien Mexique, le dieu du soleil renaissait chaque matin. Dans sa course journalière, il devait combattre un grand nombre d’ennemis qui ]’assaillaient de toute part. En Egypte, autrefois, dès sa naissance le dieu du soleil était engagé dans un combat sans merci contre le crocodile-serpent Aperi qui l’enserrait dans ses anneaux. Tout au long de son voyage, les prêtres priaient pour lui, pensant que leurs prières l ’aidaient à redonner vie au monde.
En Afrique on trouve au moins trois pyramides à étages ou à sommet en terrasse (tepe) : celles de Sakkarah et de Chéops en Egypte, et celle d’El Madrassem en Algérie. Les ziggourats de Mésopotamie ressemblent, trait pour trait, aux pyramides d’Amérique centrale. Les architectes des pyramides d’Amérique centrale ont essayé de renforcer l’effet produit par cette masse en ajoutant des éléments qui avaient pour but de balancer le mouvement vertical. Ils ont bâti de vastes surfaces terminées par de petites plates-formes, ornées de reliefs et de peintures destinés à souligner l'horizontalité. C’est plus particulièrement remarquable dans la pyramide du dieu soleil et de Vénus-Quetzalcoatl à Téotituacan, dont la masse d’un million trois cent mille mètres cubes pèse au moins quatre millions de tonnes.
En passant, notons que ce procédé caractéristique visant à réduire l’effet vertical se retrouve aussi dans le temple de Poséidon (dieu de la mer chez les Atlantes?), à Paestum en Italie, et également dans les ziggourats mésopotamiennes. A Paestum, le mouvement ascendant des colonnes est affaibli par la largeur de l'architrave qui fait le tour du monument.
A Kenmore, le périmètre d’un cercle immense mesure 25 446 mètres — 500 mètres de moins que le cycle complet (25 920 mètres) du point équinoxial dans le phénomène de précession des équinoxes. Naturellement, ce chiffre est en rapport étroit avec l’anneau géant de Stonehenge, les menhirs et les cromlechs d’Irlande, les douze dieux inférieurs, et avec le cycle des religions solaires de l'Antiquité.
Sous l’égide des dieux solaires Crom et Râ, nous sommes ramenés aux études astronomiques à partir du cercle et du carré. Nous y reviendrons (1). Comme nous savons, les Celtibéres (2) élevaient des tepe au sommet de leurs montagnes. Ils construisaient des tumulus recouvrant des cromlechs, dont les douze pierres portaient souvent des têtes de cheval à leurs sommets. Le plus important est à Locmariaquer, en Bretagne. Ces tepe étaient interdits aux simples mortels. Les Celtibères les appelaient « Mane » et les dédiaient au dieu du soleil, Béal, Bel, Baal ou El.
(1) Aristote a dit : « Le cercle est la figure la plus parfaite Le mouvement circulaire est le plus parfait des mouvements. Lui seul est continu, uniforme, éternel. Il est donc le premier mouvement puisque le Parfait précède l’imparfait. En conséquence lui seul est propre au premier corps; et le premier corps est le ciel, l'éther. » (Le Ciel, II, texte 23-2822־ et I, texte 12; La physique, VIII, 59-75.) Mais le corps destiné à se déplacer d’une façon circulaire doit nécessairement être de forme sphérique... Texte reproduit par Ibn-Rochd (Averroès).
(2) J’emploie ce terme car il n’y en a pas d’autre. Il n'a rien à voir avec la dénomination usuelle et classique.
Pour les proto-Sémites, un pouvoir dynamique mana était inhérent à El, ou Bel, ou Baal, le dieu du soleil. Les menhirs, les obélisques et les pyramides, rayons pétrifiés du soleil, fondement matériel de la religion solaire, étaient tabous aux simples mortels.
En Polynésie, comme en Bretagne préhistorique et en Irlande, le pouvoir lié aux tabous était mana, ce qui conduisit Spence à déclarer : « Avec ce mana, la religion n'est pas seulement magique, mais raisonnée. » Gorce ajoute : « Ce mana nous permet de concevoir un des aspects les plus curieux de la mentalité primitive, la fa-cul té de croire à l'existence d’êtres divins dans une réalité sous-jacente. »
Chez les Amérindiens d'Amérique du Nord le grand dieu était Mani-tou; en Amazonie, la capitale est Mana-os.
Egalement, en Polynésie, divers autres symboles solaires sont sous l’égide de Râ — phallus, menhirs, divers mégalithes, qui font toujours face au soleil levant. Bien que le Râ polynésien soit le principal dieu solaire en compagnie de Crom (représenté par ses cromlechs), il existe un autre dieu du soleil, appelé Yo, alors que le dieu supérieur de la trinité des Celtibères est Oiv, qui est en rapport avec l’Aun hindou des Vedas et qui rappelle le nom hébreu Iod et le Ioa des gnostiques, tout comme l’ancien hongrois « Io-v » signifie « le dieu grand et bon ».
De toute façon, la science moderne admet l’identité du Iod des Hébreux et de Râ-Osiris, le dieu soleil qui règne sur les pyramides égyptiennes et polynésiennes.
De tout cela, nous pouvons conclure que la chaîne des pyramides-tepe, d’Inde en Polynésie, est consacrée au même dieu du soleil, dont la signification ésotérique est la même.
TOUJOURS LES PYRAMIDES
Le sujet des pyramides est si complexe qu’il m’a semblé plus logique de le diviser, et, partout où c'est possible, de regrouper ses éléments en de petits chapitres, reliés bien sûr au thème général des pyramides, mais qui ont une certaine indépendance. J’ai également adopté cette méthode pour traiter du problème de la quadrature du cercle, comme on verra plus loin.
Je parlais un peu plus haut de la « montagne sacrée primordiale » et à ce propos j’aimerais ajouter ce qui suit :
Suivant une ancienne tradition égyptienne, la « montagne sacrée primordiale, mère de l'humanité entière, émergea des eaux; le dieu soleil Râ y fit son apparition pour la première fois, et, venant du nord, s’y pose encore chaque matin ».
Puisque la pyramide est un élément spécifiquement solaire, elle représente la montagne sacrée émergeant des eaux. Mais une montagne qui sort des eaux est obligatoirement une île. En divers endroits d’Egypte, et plus particulièrement dans le cénotaphe de Sethi 1er, on trouve une petite colline artificielle entourée sur ses quatre côtés par un canal qu’une source proche remplit constamment.
Un ancien manuscrit mexicain montre un carré à l’intérieur duquel est représentée la mer. Au centre, une pyramide est construite, portant à sa base l'inscription « Aztlan ». Nous retrouvons une pyramide entourée d'eau des quatre côtés. Comme nous le savons, les anciens Mexicains se considéraient comme les descendants d’un peuple venu de la mer, d’un endroit nommé Aztlan. N’est-il pas étrange que ce nom ressemble si étroitement à Atlas ou Atlantide? Comment se fait-il que des deux côtés de l’Atlantique on retrouve Aztlan et Atlas et des pyramides entourées des quatre côtés par de l’eau?
Ces quatre côtés sont symboliques et s’accompagnent du nombre sacré « sept », comme nous le verrons dans le court chapitre consacré à la quadrature du cercle. Au sommet de la pyramide de Chéops, sur une terrasse dont les quatre côtés ont tous six mètres de long, et qui donc est carrée, se trouvait autrefois un temple solaire en forme de croix. Ses côtés étaient disposés de façon à former un autre carré comprenant sept rangées et sept trous dans chaque rangée (1).
(1) Comme nous le verrons ci-après, le préhistorien Oswald Menghin. de Buenos Aires, trouva le même motif dans des modèles de « grecques » en Patagonie.
Une fois de plus nous avons le chiffre quatre, comme dans la construction des pyramides qui auraient fort bien pu n’avoir que trois côtés. Pourquoi donc quatre? Simplement parce que la forme des triangles isocèles des quatre faces représente l’idée abstraite du ternaire que nous retrouvons dans la Cabale hébraïque qui établit : « La manifestation matérielle du ternaire s'accomplit au moyen du quaternaire. » La valeur ésotérique des pyramides prend toute son importance lorsque nous savons que ces « montagnes sacrées artificielles » renferment les chiffres qui par la suite deviendront sacrés (1, 3, 4, 7, 12) et qui sont présents dans les textes cabalistiques.
Cependant, tous ces nombres cabalistiques, les pyramides entourées d’eau, les quatre triangles isocèles, les fondations carrées existent également dans les pyramides Scandinaves, américaines, hindoues et polynésiennes.
Avant de conclure ce chapitre intermédiaire, que j’ai écrit dans le seul but de mettre sous une forme concrète les faits présentés ici, je donnerai la liste de deux séries de documents qui, je le crois, ne laisseront aucun doute sur les liens ésotériques, et par là religieux, qui existaient entre l’ancien monde (dans mon esprit il s’agit de l’Amérique) et le nouveau monde d’Europe.
J’ai longuement parlé de Crom, des cromlechs, du menhir central qui représentait un rayon pétrifié du soleil, etc. J’ai toujours établi le parallèle entre les dieux du soleil Crom et Râ. Maintenant que le lecteur s’est familiarisé avec ces noms, il serait intéressant pour lui de se voir expliquer pourquoi, très certainement, Râ est exactement identique à Crom, duquel il était probablement à la fois le successeur et le compagnon. Voici les raisons qui m’amènent à conclure ainsi :
Tous les Verbes divins des Egyptiens et des Celtibères étaient représentés dans le Cosmos par le dieu soleil Crom-Râ, et sur la terre par le menhir et l’obélisque, « rayons pétrifiés du soleil ». Comme le Verbe divin, Crom et Râ expliquent les forces de la Création en la ramenant à sa source unique, Adam.
Chez les Celtibères, le trait principal du cromlech était le menhir — dieu Crom entouré de douze divinités inférieures. Le dieu soleil Râ n’existait pas aux temps primitifs de l’Egypte préhistorique. Le principal culte solaire n’est représenté que par un obélisque dont nous trouvons de nombreuses traces, particulièrement à Abusir, où se trouvait un temple du soleil avec au centre, un obélisque.
Comme le culte de Râ n’apparaît pas dans les temples égyptiens avant le nouvel Empire, et que la religion solaire égyptienne vient du Nord, Râ doit être le successeur de Crom, le dieu hyperboréen du soleil.
Le mot « hyperboréen » prend maintenant un sens plus profond. Le lecteur se souviendra aussi de saint Nicolas et de son traîneau tiré sur la neige par des rennes. En ancien égyptien, « Tem » représente phonétiquement le hiéroglyphe signifiant « méthode de transport, traîneau ». En Egypte préhistorique le navire solaire qui vint du Nord était un traîneau qui devait être tiré pendant les processions en l’honneur du dieu. L'égyptologue Maspéro déclare : « La statue du dieu soleil apparaît sous une forme visible, et la raison de cette apparition repose sur le moyen de transport, le traîneau. » Comme ce traîneau n’aurait pas pu glisser sur la neige en Egypte, son origine doit être nordique, ce qui explique également que le char solaire de l'hyperboréen Apollon soit traîné par des cygnes hyperboréens. Ce que Dunant explique pour l’ancienne écriture phénicienne, Capitan, Maspéro et bien d’autres le font pour d’anciennes écritures disparues : les hiéroglyphes existaient ainsi que les pseudo-hiéroglyphes. Le signe de « Tem » est donc un pseudo-hiéroglyphe créé après l’apparition du traîneau nordique, le char solaire d’Apollon. L’évolution et l'involution se retrouvent dans le motif connu sous le nom de « grecque », donc à la base de la construction des pyramides comme nous allons le voir. Dans les traditions de l’ancienne Egypte, ce motif est concrétisé d’une curieuse façon. Dans la tombe de Rekh-mara, nous voyons le cercueil du mort placé sur un traîneau et tiré par deux personnes, dont l une montre le dieu Seth, qui dit : « Je le tire vers le sud », voulant symboliser par là la momification complète et finale, donc l'involution; alors que l’autre, qui est le dieu Anubis, à tête de chacal, déclare : « Je l’entraîne vers le nord, le pays d Horus, dieu du soleil, afin qu’il puisse accomplir son évolution et renaître à l'élément premier. »
Le lecteur l’a déjà remarqué, c'est toujours vers le Nord que l’on retourne. Si nous ouvrons le Journal de l'histoire des religions nous verrons un article de Maspéro sur le Livre des morts. Il écrit : « Le vaisseau solaire, ayant pénétré dans la montagne de l’ouest, ne descend pas au-dessous du monde des vivants. Au contraire, il continue sa course dans les cieux, se dirigeant vers le nord » : le Nord d’où vint Crom, l’ancêtre de Râ, que nous retrouvons tout au long de la course du vaisseau solaire, de Polynésie en Inde, passant par l’Amérique et la Méditerranée.
LE « REVÊTEMENT DE LA PEAU »
Nous possédons maintenant une documentation impressionnante sur les liens existant entre les civilisations solaires, en Amérique ou en Europe. Autre facteur commun : le dieu célébré chez les anciens Mexicains sous le nom de « Xipe » ou « Notre Seigneur écorché », dont nous trouvons une contrepartie ésotérique en Egypte.
Tout d’abord, il est nécessaire d expliquer les mots mexicains : « Notre Seigneur écorché » afin que l’on puisse comprendre sa fonction en Egypte préhistorique. Le dieu mexicain Xipe Totec est le dieu du printemps. Il présidait aux semailles. Il déterminait donc l’évolution de la plante, au moyen de son renouvellement, c’est-à-dire de la végétation qui chaque année recouvrait la terre. Quand on considère — et l’on pourrait difficilement faire autrement — que pendant l’hiver les plantes annuelles subissent une mort apparente, puisque leur corps matériel meurt, le fait de rassembler leurs graines et de les semer constitue une espèce de résurrection, tout au moins d’un point de vue ésotérique. Comment donc les anciens Mexicains représentaient-ils ce dieu de la résurrection? Quel était le rituel des cérémonies qu’ils pratiquaient? La réponse nous est donnée, entre autres choses, par une statue et un dessin.
La statue, qui provient de la civilisation mexicaine de Mazapan, fut découverte à Coatlinchan dans la vallée de Mexico. Elle est en terre cuite, grandeur nature, et montre le dieu Xipe revêtu d’une peau d’homme. Le dessin représente un prêtre, habillé d’une peau d’homme fraîchement ôtée, et accompagné de deux acolytes qui l’ont aidé à mettre la peau d’un prisonnier qui vient d’être tué et écorché. D’où vient cette coutume? Son origine se perd dans la nuit des temps, et nul indice ne vient nous éclairer. Au Mexique, d’après les traits caractéristiques du dieu Xipe, il semblerait qu’afin que le printemps puisse assumer son rôle de rénovateur de la nature, le dieu Xipe fût obligé de se revêtir d’une peau d'homme récemment arrachée. C’est le fait, mais quelle en est l'explication? On se demande si cette peau fraîchement arrachée n’avait pas un rôle important dans les croyances mexicaines. Mais où pouvons-nous trouver la réponse à cette question? Comme à l’ordinaire, nous devons traverser l’Atlantique jusqu’en Egypte préhistorique pour voir ce que nous pouvons y apprendre.
Tout d’abord, nous trouvons la phrase « Lui qui par sa peau renaquit ». Cette phrase reste énigmatique à moins qu’on ne l’éclaire par le fait que lorsque les morceaux d'Osiris, qui avaient été séparés, eurent été réunis par sa femme Isis, Anubis, dieu de la sépulture et de l'embaumement, lui donna sa propre peau, et il fut ressuscité.
Voici l'explication : Le hiéroglyphe pour peau, Khen, signifie l'enveloppe à l'intérieur de laquelle réside l'Etre Supérieur. Ce signe se retrouve dans le rituel du « Revêtement de la Peau »,entrailles symboliques qui renouvellent la naissance. Il était nécessaire de subir une mort symbolique et de naître à nouveau de la chair, de la peau. Le « Revêtement de la peau » reconstituait les forces vitales de l'homme tombé en décrépitude. Ce rituel est plus ou moins lié avec le « Ka » des Egyptiens ou des Mexicains (le nom et la fonction y étaient identiques, comme je l’ai montré) qui « renouvelait constamment l'esprit de l’homme ».
Alors qu’au Mexique le rituel du revêtement de la peau était célébré sur les tepe en l’honneur du dieu soleil (le dieu mexicain Xipe était toujours figuré à côté d’un soleil flamboyant. Aton Atiuch), en Egypte, le rite du rajeunissement avait généralement lieu pendant la fête de Heb-Sed. Von Rissing nous en a donné un récit très intéressant.
Périodiquement, le pharaon était obligé de répéter le rituel du revêtement de la peau, au moins de façon symbolique. En termes ésotériques, le rituel était représenté par le coucher du soleil qui, chaque jour, retournait dans le sein de sa mère, où il retrouvait sa force. La raison en était que, comme nous l’enseignent les ancien-nés annales égyptiennes (je ne parle pas des annales mexicaines, mais le lecteur verra par lui-même la ressemblance frappante), « une peau fraîchement arrachée à un animal (et l’homme appartient d une certaine façon au règne animal) conservait toutes ses forces vitales, qui étaient acquises à qui la revêtait ».
Au Mexique, les prêtres se couvraient toujours de la peau des grands guerriers capturés, dont ils pensaient acquérir ainsi les vertus. Il n’y a donc pas la moindre ambiguïté au sujet de cette étrange coutume, connue seulement dans l’ancien Mexique et dans l’Egypte préhistorique. Le lien entre ces deux peuples, pour être de nature ésotérique, n’en est pas moins étroit. On voit ici très clairement le résultat d’une idée commune extrêmement ancienne, dont, jusqu'à présent, nous avons été incapables de retrouver l’origine. Elle se situe vraisemblablement dans les régions hyperboréennes, dans le sillage du char solaire d’Aton, qui était le dieu du soleil, aussi bien en Egypte qu’au Mexique.
Le lecteur devrait être maintenant convaincu; pourtant l’on pourrait encore ajouter quelques preuves. Au Mexique comme en Egypte, le serpent était sacré. Pourquoi? En vertu du privilège de la nature qui lui permettait de changer de peau et d’apparaître ainsi d'une éternelle jeunesse. Il représente donc, ce que dit Knight dans Le Culte de Priape, « le symbole de vie et de force ». Ce qui explique pourquoi, au Mexique et en Egypte, les frontons de nombreux temples dédiés au soleil sont ornés de têtes de serpents — indication supplémentaire qui témoigne de la présence de la même civilisation solaire.
En outre, je donnerai par la suite d'autres arguments concernant le cercle et le carré sacrés, qui montreront que les pyramides étaient incontestablement une partie spirituelle du Cosmos ayant emprunté une forme matérielle sur terre, de la même façon que le feu terrestre est partie du feu céleste, le soleil.
Sur ce sujet, un livre explique les pyramides égyptiennes, Scandinaves, hindoues et polynésien-nés, et il est fort prisé parmi les spécialistes. C’est un livre mexicain, ayant pour titre Codex Bolonia. Il établit d’une façon explicite qu’un « dieu détruisit l’humanité à coups de lance. Lorsque cette humanité — qui avait pour nom Al-Tepetl — eut été détruite, elle fut remplacée par la montagne sacrée (Tepelt), portant toutes les forces primordiales auxquelles préside le Cosmos (le dieu soleil) ».
Nous avons rencontré dans le chapitre précédent, Tepe, Tepelt, Tepeu, etc., qualifiant en général un tertre en forme de cône ou de pyramide tronqué, consacré à la divinité solaire. Rap-pelons-nous également qu’au Mexique le nom de ce monument se prononçait « Tell ». D’autre part, le « Tell » de Mésopotamie et du Proche-Orient a été officiellement identifié au tepe de ces régions. Qu’est donc le tepe, s’il n’est pas la stylisation de la grande montagne sacrée elle-même, que les pyramides représentent également à une plus grande échelle? Comme dans toutes les religions où les autels ont pour but d’unir l’âme de 1’adorateur au dieu, le tepe et la pyramide, éléments du Saint-Esprit, unissent l’âme du mort au dieu soleil, Crom ou Râ.
Les Mexicains Nahuas, dont nous ignorons l’origine, si ce n’est qu’ils ont dû venir d’Amérique du Nord il y a bon nombre de millénaires, construisirent des pyramides strictement identiques à celles des Hyksôs. La technique des peintures murales est, aussi, identique chez les deux peuples, les Egyptiens et les Nahuas. De plus, le Grand Déluge, dont parlent les vieux contes traditionnels d’Amérique du Nord — et les Nahuas sont venus d’Amérique du Nord — est appelé Catena-Ma-Noa, nom dont l’origine remonte essentiellement à la langue primordiale, et qui, en sémitique, peut signifier « Le Déluge de Noé ».
Les ressemblances sont une fois de plus si fantastiques qu’il est difficile d’admettre quelles ne sont dues qu'à des convergences.
Mon vieil ami, le regretté Pr Denis Saurat, a publié plusieurs livres où il abordait le problème des géants. Les géants ont-il existé? Tout nous conduit à l’admettre, puisque la Bible elle-même en parle. Pour ma part, j’en ai retrouvé des traces dans le bassin amazonien, pas très loin de l’endroit dont parle Saurat, où l’on a retrouvé des haches en pierre d’une telle taille et d'un poids tel que seuls des géants auraient été capa-blés de les soulever et de s’en servir.
En outre, l'histoire des temps passés, préfigurant ceux qui sont à venir, nous montre l’emploi des nombres sacrés 3-79־ et 12, et parle également d’une série d’époques, glorieuses et décadentes, que nos ancêtres, attentifs aux mouvements de la nature, avaient symbolisées sous la forme d’une mer agitée.
C’est à partir de là que s’est développée naturellement la théorie de l'évolution et de l'involution.
Beaucoup plus tard, cette idée fut reprise par la mythologie hindoue, mais contrairement à la théorie de l’évolution régulière et progressive de l'humanité, du mollusque à l’homme, elle fut posée comme cyclique, donnant l’image de vagues. Chaque vague, disent les Hindous, est suivie d’un creux de lame, auquel fait suite une autre crête de vague, et ainsi de suite, « ce qui entraîne que toute évolution est suivie d’une involution ». Bien que la science de l’histoire de l’homme réfute ces idées, les savants modernes ont démontré qu’un grand nombre d’ondes, magnétiques ou autres, sont de forme ondulatoire, et nous ramènent donc à la vieille théorie de l’évolution et l'involution.
Peut-on vraiment croire à l’évolution progressive et continue de l’humanité? Oui, sans doute, si on la considère du point de vue de Sirius, en admettant que les peuples qui ont existé sur la terre depuis un million d'années sont les seuls bipèdes de notre espèce à avoir jamais vécu sur notre globe. Mais on peut rejeter cette assertion de deux façons. D’abord, en faisant remarquer qu’à une époque relativement proche de la nôtre, environ douze à quinze mille ans avant nous, a fleuri une culture brillante, connue sous le nom de « magdalénienne », qui fut remplacée, pour des raisons que nous n’avons jamais pu découvrir, par une civilisation dite « campignienne » caractérisée par d’énormes pierres à peine travaillées, ce qui montre que l'homme avait rétrogradé et retrouvé le stade qu’il occupait il y avait une centaine de milliers d’années.
Un événement a dû intervenir, mais lequel? Et à quelle époque?
La deuxième contradiction est beaucoup plus sérieuse : dans l’extrême Nord, comme au pôle Sud, on trouve des dépôts de charbon renfermant des fougères pétrifiées de la taille d’un arbre. Cela signifie qu’à une certaine époque le climat y était tropical. Nous connaissons aussi l'histoire des mammouths du Canada et de Sibérie pris par les glaces si brusquement qu’ils n’eurent pas le temps de digérer les herbes tropicales qu'ils étaient en train de manger. Puisque ce fait est prouvé, il peut servir d’argument à la thèse qui soutient qu’entre deux périodes glaciaires, il y a quelque trente, quarante ou cinquante mille ans, aurait pu exister une civilisation qu’un déplacement de l’axe terrestre aurait anéantie en moins d’une heure, et dont aucune trace matérielle ne serait demeurée, sauf sous une calotte glaciaire ou au fond des mers. Personne, à mon sens, ne peut rejeter a priori une telle possibilité.
Qu’en conclure? Le processus d'évolution et d'involution existerait bel et bien. Actuellement, sur un plan matériel, nous accomplissons notre évolution. Nous ne devons pas oublier les faits déjà mentionnés se rapportant à la découverte des satellites de Mars, la connaissance de l’atome, de sa désintégration et de sa réintégration (une autre évolution et involution), et de tant d’autres choses, pour aboutir des siècles plus tard à la condamnation de Galilée. Il y eut incontestablement régression de la pensée humaine, donc involution spirituelle. Quelle en était la raison? Pouvons-nous dire quelle eut pour cause la disparition d'une haute civilisation? Celle de l'Atlantide? Pourquoi pas?
J’en connais certains qui vont s’écrier : impossible! Et à ce propos, je voudrais parler ici d une aventure personnelle. Il y a de nombreuses années, en Afrique centrale, je faisais partie avec un prêtre catholique, missionnaire belge, d’une commission chargée de projeter le tracé d’un chemin de fer (qui ne fut jamais construit); nous nous trouvions près des sources du Nil. Le missionnaire me montra avec dépit une colonne de Noirs qui portaient fièrement sur leurs têtes des brouettes chargées dont les roues, inutiles, tournaient à leur fantaisie ou au gré du balancement rythmique de leurs porteurs!...
— Voilà ce qui arrive, me dit-il tristement : j’ai eu beaucoup de mal à leur apprendre à se servir d’une brouette, mais j’ai été absent pendant deux ans. Voyez le résultat. Ils ont déjà oublié le miracle de la roue!
Imaginons une guerre atomique, faisant fondre les calottes de glace des pôles sous l’effet de la chaleur dégagée par les bombes; en l’espace de quelques heures, le niveau des mers monterait de soixante ou quatre-vingt-dix mètres. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, une partie des Etats-Unis d’Amérique du Nord et bon nombre d’autres pays se retrouveraient sous les eaux. Quel habitant de ces pays demeurerait pour continuer l’évolution? Aucun. Malgré mon amitié pour les Arabes, et la sympathie que je ressens pour les Noirs, j’oserai dire que, cinquante ans après une telle catastrophe, eux aussi auraient « oublié la roue ». Et dans un millier d’années...
Mais — il y a toujours un mais — quelques ingénieurs hautement qualifiés parmi ces Noirs ou ces Arabes, qui auraient déjà construit des immeubles d’une centaine d’étages, pourraient très bien survivre. Eux et leurs enfants, sur deux ou trois générations, pourraient encore construire de tels bâtiments, qui par la suite, tomberaient partiellement en ruine par manque d’entretien, laissant le champ libre aux cases de bois ou de bambou installées tout à côté de ces fiers immeubles de cent étages, dont on aurait même oublié le nom des architectes. On peut certes ne pas me suivre dans cette extrapolation, qui cependant n’est pas le simple fruit de mon imagination, puisqu'elle se fonde sur des faits appartenant au domaine du possible, une guerre atomique et la disparition de la civilisation actuelle; mais on peut néanmoins admettre que la construction des pyramides s’est déroulée d’une façon analogue. J'en apporterai maintenant une preuve, qui, bien que n’étant pas formelle, est du moins très probable...
La préhistoire a établi certaines données géologiques et archéologiques sur 1ère quaternaire, c'est-à-dire l’époque à laquelle on pense que l'homme est apparu. Au temps de la première époque glaciale (le gunzien) le niveau de la mer était à cent mètres au-dessus du niveau actuel. Pendant la deuxième époque glaciaire (le mindélien), les eaux montèrent à soixante mètres au-dessus du niveau actuel, et à une trentaine de mètres pendant le rissien (troisième époque glaciaire), alors qu'au cours de la quatrième époque glaciaire (le würmien) le niveau se situa à vingt mètres plus bas que le niveau actuel. Mais, en termes archéologiques, toutes les périodes de l'existence humaine — le pré-chelléen, le chelléen, l'acheuléen, le moustiérien, l'aurignacien (où apparut l'homme de Cro-Magnon), le tardenoisien, l'azilien, et nous-mêmes — vinrent après le würmien (quatrième époque glaciaire). Cependant, sommes-nous bien certains de ce qui a pu se passer avant, ou après, le gunzien? En définitive, nous n'en savons rien. De la même façon que l’on a retrouvé des rouleaux de parchemin près de la mer Morte, si la région américaine de la Nouvelle-Souabe était ravagée un jour par une explosion atomique, ne pourrait-on retrouver un tube comme celui que les Américains y ont enterré afin de laisser des informations sur notre époque pour leurs descendants dans dix mille ans? Est-ce impossible?
Quand une civilisation est entièrement détruite, même si une poignée de survivants est épargnée, un fait se propage pourtant, que connaissent bien les préhistoriens : leur religion survit avec eux. Evidemment, cette religion est très vite contaminée par le fétichisme, etc., mais les livres qui y font écho, dès que la civilisation réapparaît — les Upanishads, le Popol Vuh, la Bible, les Vedas, et les sagas —, tous ces livres ou ces légendes gardent ouverte une fenêtre sur le Grand Dieu du passé.
C’est pourquoi, lors d'un renouveau de la vie, l’humanité, sous la coupe de Crom et de Râ, a déifié une fois de plus tout ce qui rappelait le grand Dieu, le Père, et, s’appuyant sur les menhirs, les colonnes, les bâtons, les phallus, les obélisques et les pyramides, elle a repris conscience de l’existence du dieu unique, le soleil.
LA SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE DU CARRÉI
Nous ne savons pas exactement quelle était la signification ésotérique du « carré » dans les anciennes civilisations solaires. Nous avons conservé un si grand nombre de documents, si divers et se contredisant tellement les uns les autres que j’ai dû me résigner à faire un choix très limitatif, et je n’ai nul désir de me plonger dans les théories qui, bien qu'elles soient parfois sérieuses et souvent scientifiques, sont également ahurissantes. Je veux cependant présenter à mes lecteurs, qui sont déjà avertis de la signification ésotérique des pyramides, des matériaux suffisants pour leur permettre de comprendre ce qu'étaient ces « montagnes sacrées de pierre contenant l'Esprit divin », et d’abord qu'elles n’étaient pas des tombes. C’est la raison pour laquelle j’ai ajouté ce court chapitre sur le carré, qui apparaît à la « base » de la construction de toutes les pyramides.
Je commencerai par un bref avertissement : les éléments sur lesquels je m’appuie sont tous connus; je n’invente ni ne déforme rien. Je me mets simplement à la place de ceux qui construisirent les pyramides, qui les firent ce qu'elles sont, en rapport avec leurs croyances, qu'elles soient bonnes, mauvaises ou quelconques. Leur idée fondamentale voulait que ces pyramides fussent la représentation d une montagne contenant les vertus divines. Une pyramide était également un rayon solidifié du dieu soleil et devait en conséquence être construite spirituellement, en accord avec la cosmogonie, si Ton peut s'exprimer ainsi, parce que la vie future du prince auquel elle était destinée reposait sur l’ensemble des détails de la construction.
Je m’efforcerai d’être aussi clair que possible, si l’on peut être clair dans le nébuleux royaume de l’alchimie et des anciennes croyances.
Comme je l’ai dit ci-dessus, ma documentation sur le carré provient de nombreuses sources. Une des plus dignes de considération est l’ouvrage de C. G. Jung, Philosophie et alchimie. Je dois tout de suite souligner un fait : la célèbre grecque, dont on n’a pas encore découvert l'origine, est en réalité une succession de carrés incomplets, et aussi, comme nous le verrons par la suite, le symbole de l’évolution et de l'involution.
Ce qui m’a conduit à cette étude, c’est un décret égyptien remontant au règne de la reine Hatshopsitou; ce décret réservait aux seuls pharaons le droit d’avoir dans leur hypogée un plafond divisé en carrés de proportions bien déterminées. Les Egyptiens ont toujours prétendu que le corps humain était divisé en dix-huit carrés, nombre que le lecteur sait être un multiple de trois. En fait, tout ce qui se rapporte à la nature humaine était divisé en carrés symboliques Je m’arrêterai sur ce point, car nous touchons à l'essence même des idées qui déterminèrent la construction des pyramides. Toutes les civilisations passées, même des plus reculées, à propos desquelles notre information pratique se limite à peu de choses, connaissaient ce lait stupéfiant (stupéfiant parce qu’il est mathématiquement impossible) qu’est la quadrature du cercle, qu’elles réalisaient de façon ésotérique. Nous ne savons pas comment. Cependant Hermès, dont j’ai parlé à propos du Verbe divin et des douze divinités inférieures, unit dans une seule idée le cercle et le carré, ce que nous retrouvons dans Graeca Magicae. Nous trouvons également le cercle magique du « Mandala » (mot sanscrit) qui est un symbole comprenant à la fois toutes les figures qui sont rondes ou carrées, ainsi que les relations qui existent entre les rayons de cercles el les carrés, mais, et ne l’oublions pas, tout cela repose sur le nombre quatre, symbolisé par les quatre côtés du carré.
A ce propos rappelons-nous que les peuples de l’Antiquité adoraient les quatre éléments, et que le « mandala » pouvait prendre la forme du carré, qui, d’une certaine façon, représentait le divin, et rendait possible la quadrature du cercle ésotérique. C’est pourquoi, quand on décrivait l'Esprit autrefois, on le représentait toujours sous la forme d'un carré symbole de l’espace, ou du Cosmos, ou encore du dieu soleil. De plus — et c’est au plus haut point intéressant — ce carré symbolique est inscrit au centre du lotus de Çiva, aussi bien que du lotus des Celtibères, c’est-à-dire l’organe sexuel féminin en rapport avec le phallus et le menhir, donc avec le dieu du soleil Crom, que nous connaissons bien.
Retournons à l’aspect pratique de ce oui se dégage de ces anciennes croyances, lesquelles pour nous — tout au moins pour l’auteur de ces lignes — sont très confuses. Pourtant, je le répète, nous devons les prendre en considération, car il se peut qu'elles aient une grande importance que nous ne connaissons pas encore, et elles étaient le fondement ésotérique de la majorité des anciens édifices religieux. Par exemple, les tepe portaient à leur sommet des terrasses qui avaient la forme d’un carré. La terrasse de la pyramide de Chéops mesure six mètres sur six. La pyramide de Mahietea en Polynésie présente une base carrée de vingt-quatre mètres sur vingt-quatre. Pourquoi ce nombre? Tout simplement parce que le chiffre quatre représente les éléments ésotériques primordiaux et que trois est le chiffre le plus sacré; vingt-quatre est un multiple des deux. La pyramide de Sakkarah en Egypte a un puits circulaire qui conduit à la chambre funéraire du pharaon. Son diamètre est de sept mètres. La pyramide en elle-même a six étages et repose sur une plinthe, ce qui en fait donc un septième. Sa base est bien sûr carrée, selon les canons de l’époque, et témoigne du « mode simultané », ordre de coexistence appelé espace, donc une fois encore l’univers, le Cosmos, ou Crom et Râ, les dieux soleil.
Comme nous le voyons, que ce soit d’une façon pratique ou ésotérique, toutes les informa-lions nous ramènent aux divinités solaires. C'est l'explication des dimensions, tout autant que de la forme des pyramides, tout au long de la chaîne des anciennes civilisations solaires.
Pour en finir avec ces considérations, à propos desquelles je sollicite le pardon du lecteur, j’ajouterai quelques exemples qui, fort heureusement, jetteront un peu de clarté sur le sujet.
Amon-Râ est parfois représenté la tête formée de quatre béliers sacrés, ou même la tête surmontée du globe solaire et du serpent sacré. Il y a donc une relation étroite entre le carré (le chiffre quatre) et le cercle. Tous deux représentent le soleil et, d’après les anciens textes, c’est la surprenante réalisation ésotérique de la quadrature du cercle, fondement de toutes les mesures sacrées des pyramides.
Traversons maintenant l’Atlantique pour retrouver le dieu soleil pré-inca de la première époque de Tiahuanaco en Bolivie (de 15 000 à 12 000 ans av. J.-C.). Lui aussi est de forme carrée; et la photographie que j’ai rapportée de ma dernière expédition en Amazonie montre également que le dieu soleil des Indiens amazoniens tapirapes, était de forme carrée.
Plus haut vers le nord, nous trouvons l'écriture des Mayas qui est quadrangulaire. La lettre qui représente le dieu soleil (carré) signifie en même temps soleil, serpent, et Cosmos. Elle peut se prononcer de deux façons : Khan, qui en sémitique ancien veut dire « seigneur, tout-puissant », et Ka, qui, dans l’écriture de l’Egypte ancienne, représente le dieu du soleil vers lequel l’esprit de l'homme — s’il le mérite — retourne après la mort.
Ce n’est pas tout : les anciens Sabéens (du pays de Saba), lorsqu’ils désiraient vénérer leur dieu, lui élevaient des temples carrés.
Enfin, puisque nous savons que le soleil et le phallus, les deux fondements de toute fertilité, étaient considérés comme une entité unique autrefois (souvenons-nous de 1’uraeus des pharaons et de la croix ansée), nous ne serons pas surpris de trouver une statue phallique d’Hermès ornée de soleils (certains stylisés), de serpents, de motifs quadrangulaires, alors que les statuettes phalliques de Tiahuanaco en Bolivie sont quadrangulaires avec des têtes et des visages carrés (voir la photographie du dieu soleil des Tapirapes).
Retournons maintenant à !explication de la pyramide, car bien que les données exposées ci-dessus soient assez floues, et que notre savoir ne soit pas très important, le lecteur aura quand même pu se rendre compte qu’une fois de plus les pyramides, loin d’être des tombes au sens où nous entendons ce mot, sont avant tout des monuments ésotériques, qui, ne pouvant pour des raisons pratiques se servir du cercle, employaient le carré dans toutes leurs dimensions. Ces édifices étaient construits pour honorer les dieux du soleil et pour faciliter la réunion des âmes de ceux dont ils étaient la représentation terrestre, au Cosmos, où ces âmes rejoignaient le sein du dieu soleil Râ.
Avant de conclure ce chapitre par l’examen de la « grecque », je pense qu’il est nécessaire de dire quelques mots de la pyramide de Chéops.
Comme je l’ai déjà exposé, nous n’y trouvons aucune inscription, ni aucune indication qui puisse aider le chercheur, rien d’autre que les dimensions et l’agencement des chambres intérieures du monument.
La « Chambre du Roi » renferme un vaste cercueil de pierre, fait d’un porphyre rouge soigneusement poli. Ses dimensions extérieures sont à peu près deux mètres de longueur, soixante-dix centimètres de largeur et quatre-vingt-cinq centimètres de hauteur. Il n’a pas de couvercle, et en étudiant les bords supérieurs du cercueil, on peut se rendre compte qu’il n’était pas destiné à en recevoir un. Est-ce une tombe? Il est difficile de l'admettre, puisque jusqu’à présent, on n’a jamais trouvé de tombes égyptiennes qui ne soient pas closes. Que devons-nous donc penser?
Le Livre des morts nous est à nouveau d’une aide précieuse. Il appelle ce cercueil la « tombe ouverte ». Ce que nous savons déjà des principes (le cercle, le carré, les dimensions des pyramides, etc.) qui ont guidé les bâtisseurs de la pyramide, nous porterait à croire que nous avons affaire ici à une autre phase du processus de résurrection dans le sein de Râ, le dieu soleil. Mais quel mort? Il s’agit bien sûr de Chéops, mais du corps spirituel et non pas charnel du pharaon. Nous supposons qu’à sa mort Chéops fut déposé dans ce sarcophage et qu’il y resta trois jours, jusqu’au moment où son corps fut momifié (1), et son âme en route vers sa résurrection finale.
(1) On a fait à cet égard une curieuse expérience : un monceau de viande fraîche, place dans la « tombe ouverte ». était presque entièrement momifié trois jours plus tard.
Le Livre des morts appelle également la Chambre de la tombe ouverte : « Retour à la vraie Lumière qui vient de l'Ouest. » J'ai toujours, personnellement, soutenu la thèse que les constructeurs des pyramides d'Egypte n’étaient pas ceux qui les conçurent. Je pense que les pages précédentes ont formellement établi que les autels dédiés aux dieux solaires (les tepe) étaient étroitement associés au dieu hyperboréen Apollon. D’autre part, le centre géographique de tous les endroits où l’on trouve des tepe se situe au milieu de l'Atlantique Nord.
En tenant compte de la situation géographique de l’Egypte, reprenons l'explication donnée dans Le Livre des morts au sujet de la valeur ésotérique de la tombe ouverte (« Retour de la vraie Lumière qui vient de l'Ouest »). Pour éviter au lecteur l’ennui de longues recherches, voici le texte : « Je Te salue, Père de la Lumière (qui vient de l'Ouest), qui nous apprend que le corps du Saint ne peut se corrompre. Je viens, ma chair pure de toute corruption. Je suis intact, comme l'est mon Père, le Dieu qui s’est créé Lui-même, et dont l’image est dans un corps incorruptible... »
Par la suite, l'âme d'Osiris, le dieu du soleil, s’écrie : « Béni soit celui qui repose dans un cercueil! Car pour tous les morts, à travers leurs bandelettes, une voie s’ouvrira vers Lui. Alors leur corps charnel possédera l'incorruptibilité. »
Il n’y a ici aucune équivoque, le mystère de la « Chambre de la tombe ouverte » prend maintenant tout son sens. Le soleil ne meurt qu'en apparence afin de renaître chaque fois. Aucun pouvoir, aucune puissance ne peut donc s’opposer au cycle éternel de vie que représente la « tombe ouverte de Chéops ».
Tout cela est d’une clarté limpide. Il n’est nullement question d’une tombe dans le sens de « réceptacle d’un corps putrescible ». Les pyramides sont un élément ésotérique du passage d’une âme de son séjour terrestre à sa demeure céleste.
Voici encore quelque chose d’étrange : le Livre des morts cité ci-dessus dit : « Je viens, ma chair pure de toute corruption. Je suis intact comme l’est mon Père, le Dieu... » Le lecteur peut se souvenir de Kano-Siwa, dont j'ai parlé au début de ce livre, Fils du Grand Dieu (en Amazonie), qui mourut et dont le corps commençait à pourrir, et qui fut soustrait à la corruption dès que son père, le Grand Dieu, vint près de lui...
LE MYSTÈRE DE LA « GRECQUE »
J’espère avoir prouvé qu’en général les pyramides étaient beaucoup plus des « mausolées ésotériques », si l’on peut employer ces termes, que des caveaux funéraires, même celles — très rares — qui contenaient une momie. Mais pourquoi les pyramides, et notamment celles à étages? Ce mystère aurait paru moins déconcertant à la science moderne, si elle avait pris la peine de se pencher sur un certain nombre de documents, qui en eux-mêmes sont déconcertants mais que de récentes découvertes d’un célèbre préhistorien, le Dr Oswaldo Menghin, de Buenos Aires, éclairent complètement. Je fais allusion ici à ce que l'on appelle la « grecque ».
On a beaucoup discuté de l’origine de ce motif singulier. Les savants d’il y a quelques décennies ! attribuaient à la Méditerranée, mais on en a découvert par la suite sur le Danube, et on a fini par admettre plus ou moins que ce dessin était venu en Europe avec l’homme de Cro-Magnon, il y a peut-être trente mille ans.
A ma connaissance, les recherches sur le sujet ne sont guère allées plus loin. Cependant con-naissons-nous un motif qui symbolise plus nettement le principe de l'involution et de l’évolution? Et quand nous trouvons une grecque circulaire, comme celle que j’ai rapportée du Venezuela, n’avons-nous pas une représentation du principe d’éternité du dieu soleil?
Je terminerai ce livre en citant quelques travaux du professeur autrichien Oswaldo Menghin, maintenant naturalisé argentin et directeur du Musée ethnographique de Buenos Aires. Il explore infatigablement la Patagonie, et il a créé une revue remarquable appelée Acta Praehistorica, publiée par l'université de la capitale argentine.
Ce qui suit est tiré des publications récentes du Dr Menghin, et de lettres qu'il m’a personnellement adressées.
« Dans les plus importantes gravures rupes-très de Patagonie, dit le grand savant, on trouve la grecque» caractérisée par des dessins linéaires d’une grande précision géométrique. Le travail est régulier, bien qu’il dégénère parfois... il donne la preuve de l’influence d’une culture avancée. Dans de nombreuses régions de Patagonie ces dessins se trouvent à profusion... Certains exemplaires très intéressants existent sur les pentes du Paso del Sapo. (C’est la vallée du Crapaud-Grenouille sacré, le dieu soleil Râ.) »
Le Dr Menghin continue :
« Les plus anciens de ces motifs se composent de figures régulières, en forme de triangle, de rectangle, de croix (1), et parfois d'échelle, avec des lignes représentant des méandres... et des soleils. D'autres se rangent dans la catégorie du labyrinthe (2) comprenant parfois un espace entre deux traits, ce qui est le type normal trouvé dans l'Ancien Monde.
(1) Les tepe, et la plate-forme carrée qui se trouve au sommet de la pyramide égyptienne de Chéops, donnent un exemple de grecque en forme de croix.
(2) Ce mot se trouve en italique, dans le texte espagnol du Dr Menghin, dans Acta Praehistorica, N°l, 1957, Buenos Aires.
« Une peinture dans la région du lac Nahuel-Hupai [contient ] des grecques présentant un labyrinthe avec un espace (comme en Méditerranée).
« Le rassemblement le plus considérable de ces grecques a été trouvé par R. Casamiquela dans une vallée basaltique sur le terrain de la ferme appelée Los Sauces, dans la province de Rio Negro, où il y a des douzaines de ces grecques, dont certaines sont bien conservées, et d’autres sont à moitié effacées.
« On est porté à croire, ajoute Menghin, que cette vallée encaissée, au fond de laquelle naît une source, était un centre de culte dont les rites demandaient la présence de tels dessins. »
Arrêtons-nous un moment sur les déclarations de ce savant argentin à propos de grecques trouvées dans un ravin d'origine volcanique. On trouve de l'eau au fond de ce ravin, et le Dr Menghin admet lui-même qu'il y a dû y avoir un culte de l'eau lié à la présence de ces grecques. Si le lecteur se souvient de ce que nous avons dit concernant le tepe et le culte de l'eau dans la civilisation solaire des Celtibères, il n’est nul besoin d’ajouter un commentaire superflu.
Il est pourtant utile à ce propos de souligner qu'un des principaux endroits où nous trouvons des grecques, composées de triangles, d'échelles, de rectangles, de soleils, de méandres et de labyrinthes de type nettement méditerranéen, est le Paso del Sapo (Sapo = Crapaud), donc du dieu soleil Râ.

Amulette sacrée avec une croix, portée autour du cou (Argentine).

Découvert en 1938 par l’auteur dans une région inconnue du Libéria.
De plus, la forme du triangle et du rectangle rappelle ce que j écrivais à propos des pyramides égyptiennes : la relation entre l’espace et le temps, base importante de l’ésotérisme de ces monuments. Comme le souligne le Dr Menghin, en même temps que des triangles, des rectangles et des méandres, on trouve des croix et des soleils; nous pouvons rappeler à ce propos Amon-Râ, que j'ai mentionné plus haut, avec sa double représentation du chiffre quatre et du soleil, et tenant à la main la croix ansée. En même temps, il porte le serpent symbolique sur la tête, et c’est aussi une reproduction du méandre. Sans interpréter le moins du monde le texte du Dr Menghin nous trouvons dans ses déclarations la description de tous les éléments ésotériques qui caractérisent les pyramides, donc aussi les dieux solaires Crom et Râ.
Nous y trouvons aussi, et c’est de la plus haute importance, un élément entièrement nouveau pour la science. Il s’agit d'un menhir, dont le dessin figure dans la revue du Dr Menghin, qui se dressé dans le champ de Mellar, dans la vallée de Tafi, province de Tucuman, au pied d’une chaîne de montagnes volcaniques des Andes argentines. Les mêmes motifs de grecque sont gravés sur ce menhir et sur d’autres monuments identiques en Argentine. Dans cet ordre d'idées, n’oublions pas de mentionner le matériel classique de l’âge de la pierre polie en Argentine, qui est absolument pareil à celui de l’Europe préhistorique, et dont cette revue donne des illustrations superbes. Ne négligeons pas non plus le fait qu’un des centres préhistoriques les plus intéressants en Argentine, révélé par le Dr Menghin, s’appelle Tepal-Quem, nom qui est très proche de celui que nous trouvons à l’extrême nord de l’Amazonie — Tepe-Quem, à côté de la montagne sacrée de Waï-Tepe.
Nous possédons maintenant une collection de faits qui dépasse tout ce qu’on aurait pu imaginer. Et cependant, il faut encore en ajouter un de plus, que nous allons voir apparaître dans cette citation du Dr Menghin :
« Les grecques sont employées comme ornement sur les haches de cérémonie et sur des plaques gravées en Patagonie... La hache, insigne du cacique (chef) ou du guerrier — peut-être personnage divin — est un vestige de la culture de l'âge du bronze à Bar (ville de Patagonie), comme le prouve sa reproduction sur des poteries. »

Etudions le dessin que publie le Dr Menghin, page soixante-quatorze de sa revue. Il représente d’une façon frappante la double hache (ou bipenne) des Celtibères, des Gaulois, mais essentiellement des Crétois, ornée de labyrinthes et de méandres. Où fut donc découvert le premier labyrinthe, le premier méandre, si ce n’est en Crète? Cela ne veut, bien sûr, pas dire qu’il n’existait pas de labyrinthe ou de méandre dans d’autres pays — pays qui pourraient avoir disparu. Observons les deux dessins de labyrinthe sur la tête de hache que présente le Dr Menghin. On retrouve exactement la même chose sur les tablettes « rongo-rongo » de l'île de Pâques et sur les pétroglyphes de Mohenjo-Daro en Inde, pratiquement à chacune des extrémités de la chaîne des civilisations solaires auxquelles présidaient Crom et Râ.
Il est intéressant de connaître le chemin suivi par ces grecques pour atteindre la Patagonie. Le Dr Menghin nous renseigne une fois encore à ce sujet :
« On trouve des grecques, nous dit-il, à peu près partout en Amérique du Sud, centrale, et du Nord, avec des labyrinthes qui se répètent plusieurs fois sur les peintures murales de Mesa Verde (Colorado). Il existe d'autres grecques, très proches de celles de Patagonie, en Arizona. »

Voici la conclusion que donne le Dr Menghin à son chapitre sur les grecques en Patagonie:
« Les grecques sembleraient être le résultat de diversifications d’un essai artistique commun à l’origine, et, partiellement, un développement convergent, à partir d’éléments originels identiques. »
Cela rejoint exactement ce que nous avons toujours déclaré. Mais comment le passage s’est-il effectué? Et où la source commune se situait-elle sinon parmi les dieux hyperboréens du soleil ?
Il y a encore quelque chose à ajouter. Lors d’un échange de lettres entre le Dr Menghin et moi-même, mon érudit collègue a mis en valeur certaines de ses idées reposant sur ses propres trouvailles : « J’ai été à même de prouver, m’écrivit-il le 20 juin 1952, grâce à des données géologiques et stratigraphiques, que les peintures des grottes de Patagonie qui présentent des empreintes de mains, des signes symboliques et certains animaux, remontent à la fin du paléolithique supérieur, c’est-à-dire que ces cavernes sont contemporaines des grottes de la période magdalénienne en France.
« Cependant, continue mon collègue (qui n’admet aucune liaison des deux régions à travers l'Atlantique), si on ne peut accepter(1) une influence (directe) de la France, on peut quand même concevoir une source commune aux peintures (magdaléniennes) en France et en Patagonie... dont l’origine aurait été en Asie centrale. »
(1) Voir ci-dessus la négation a priori par Pierre Guerre à propos de l'art maya et des pyramides.
En bref, quelle que soit l’opinion du Dr Menghin sur les migrations des civilisations premières en Amérique — je suis assez porté à croire comme lui au grand rôle qu’aurait pu jouer le détroit de Béring —, nous devons garder présent à l’esprit un fait que répète sans cesse le Dr Menghin dans ses écrits publiés ou dans sa correspondance privée. Il admet, comme nous, une base commune à toutes les civilisations (solaires) d’Europe, de Méditerranée et d’Amérique. Et c’est de la plus grande importance, car étant fondamentalement opposé à l’idée d’une existence possible de l’Atlantide, il ne peut être accusé de complaisance amicale. Ses découvertes et ses documents viennent renforcer mes propres découvertes et mes travaux personnels, dont on peut évaluer maintenant la portée.
Bien que cette question de la grecque soit nettement en rapport avec les civilisations solaires, elle peut paraître au lecteur bien éloignée du domaine des pyramides. Examinons ce point. Si nous admettons, et nous ne pouvons faire autrement, que la grecque représente l’évolution et l’involution de l’humanité, nous aussi sommes obligés de reconnaître que toutes les pyramides sans exception sont construites extérieurement en forme de grecque, le revêtement en calcaire blanc, poli, ne constituant qu’une simple mesure de protection du monument (à Sakkarah on compte deux revêtements). Lorsque ce revêtement a disparu, comme c’est le cas pour la pyramide de Chéops, la surface présente une succès-sion d’échelons formant une gigantesque échelle.
Faisons une coupe verticale de certaines pyramides contenant des tombes, comme celles de Médum et de Chéops en Egypte. Plaçons côte à côte ces coupes et les dessins et gravures découverts en Patagonie et décrits par le Dr Menghin dans sa revue Acta Praehistorica, et il n’est nul besoin d’ajouter aucun commentaire pour que l’on s’aperçoive de l’étroitesse de liens entre les grecques, les pyramides et les religions solaires.
Nous donnerons maintenant une conclusion à cet ouvrage, qui représente une année de travail ardu. En établissant ce texte, nous pensons avoir fait un grand pas en avant dans la connaissance de l'Homme et de l'Ancien Monde.
Nous nous sommes efforcé de mettre dans cet ouvrage toute notre bonne foi, et nous espérons que notre compétence aura été suffisante pour intéresser le lecteur. Pour terminer nous citerons une dernière fois le Dr Menghin et ses Acta Praehistorica : « En de nombreux endroits en Patagonie, on trouve des dessins d'hommes et d’animaux dansant. Le style général, les motifs et d’autres caractéristiques particulières des dessins les rapprochent de très près des célèbres peintures murales d’Espagne (notamment les « Indiens dansant » d’Alpera). Ces analogies, néanmoins, n’apportent pas la preuve d’une connexion immédiate, mais démontrent seulement l’identité d’une mentalité conditionnée par une base culturelle commune... Sans qu’il soit possible actuellement d'énoncer catégoriquement une date, ces peintures de Patagonie pourraient fort bien remonter à la fin du pléistocène. 8000-10000 av. J.-C.). »

Le lecteur se souvient-il de la petite statuette d’Indien présentée dans cet ouvrage, trouvée dans une grotte au centre du bassin de l’Amazone et remontant au pléistocène?
A son insu, le Dr Menghin confirme notre propre découverte qui pourrait bien se révéler une des plus curieuses de notre époque.
Enfin, et c’est la dernière indication, ajoutons qu’en plus des Indiens dansant, des grecques, des méandres, des labyrinthes, des plans de pyramides et de l'ensemble des éléments appartenant à la civilisation solaire découverte par le Dr Menghin en Patagonie, on trouve un grand nombre de menhirs gravés de grecques et de têtes humaines dont les orbites sont carrées... C’est-à-dire que ces têtes sont celles des hommes de Cro-Magnon, peuple qui, il y a trente ou quarante mille ans, envahit à la fois l’Europe et l’Amérique du Nord, apportant avec lui la civilisation des dieux soleil, Crom et Râ.
Etaient-ce les dieux du soleil de l’Atlantide?
1.
INSCRIPTIONS SUPPLÉMENTAIRES DÉCOUVERTES EN AMAZONIE PAR L’AUTEUR.


Je n'ai pas l’intention de suggérer que le Brésil a influencé l’Egypte ou vice versa. Je maintiens la thèse de l'existence, avant lés Phéniciens, d’une langue primordiale dont on trouve des traces dans chaque civilisation solaire de l’Antiquité, sans qu’il y ait eu, évidemment, de liens directs entre l’Egypte d'il y a quatre ou cinq mille ans et l'Amazonie de la même époque.
COMPARAISONS LINGUISTIQUES.
| NOMS AMAZONIENS | SIGNIFICATION EN SÉMITIQUE |
| 1. Querent lillepone — rivière torrentielle, indomptée, aux eaux noires. |
1. Le généreux fils de la nuit. |
| 2. Aliquelan — île et bord supérieur d'une gorge. |
2. Sommet, montagne, bouton, ce qui est en trop, crête de vague. |
| 3. Cara-Kuri — cours d’eau rageur plein de rapides. |
3. Faire un bruit, murmurer. |
|
4. Kulaiha — gorge importante sur le cours d'une rivière. |
4. Rives d’une rivière, bords d’une vallée. |
|
5. Uamiti — chute violente et rapide. |
5 Incident brutal, accident. |
|
6. Gua-Licabahga — montagne pleine d’eau. |
6. Du préfixe gua- (comme dans Tupi-Guarani) qui signifie « eau », et de ka-baha, signifiant « très haut ». |
|
7. Malapicuma — rivière aux eaux sombres. |
7. Le préfixe sémitique ma-, signifiant « eau », corn-biné au radical « baquama », « teindre en rouge sombre ». |
|
8. Kulekuleima — grande cataracte, puissante chute d’eau. |
8. Enorme quantité d’eau. |
Les mots qui sont donnés ici ne le sont qu’à titre d’exemples, il en existe des milliers d'autres qui apportent également la preuve de l’existence ancienne d’une langue unique, langue primordiale ou langue-mère dont a parlé Capitan, parmi bien d’autres savants.
CONFIRMATION DE LA TRADUCTION D’UN ANCIEN TEXTE AZTÈQUE PAR L’ARCHÉOLOGUE AUGUSTE LE PLONGEON.
Dans le texte, j’ai laissé des blancs après les noms propres pour y placer leur équivalent arabe. Auguste Le Plongeon, qui ne connaissait pas l'arabe, n’a pu deviner leur sens, qui maintenant confirme sa traduction.
« Dans la sixième année du règne du onzième prince (Khan) (1) de la dynastie de grands Roi-Dieux (Moloch) (2) au mois des Labours (Zak) (3), il y eut de terribles tremblements de terre qui durèrent jusqu’au mois où l'on réunit les moissons à (Chuen) (4). »
Si Moloch (5) peut être relié à Melkart et à Baal, le premier (dieu) Phénicien à franchir le détroit de Gibraltar et à entrer dans l’océan, si d'autre part on remarque que les législateurs d Amérique centrale et d’Amérique du Sud étaient des Caraïbes (dans les langues américaines la signification en est * blancs qui vinrent de l’est » — voyez Quetzalcoatl, Bochicha, etc.), on doit alors prendre en considération le fait extraordinaire que la racine sémitique qui permet à Zak (6) d’être traduit par « travail de la terre », ou comme le fit Le Plongeon, par « la préparation des labours », peut aussi signifier « voie (7), route ». On l'emploie dans l'expression « grande route de la mer », puis se rapporte au détroit de Gibraltar, qui, notons-le en passant, n’a porté son nom actuel qu'à partir de 711 après J.-C., lorsque le chef berbère El Tarik a pénétré en Espagne par cette voie pour y combattre les Wisigoths.
Nous trouvons donc ici quelque chose de très étrange qu'une étude exhaustive du Codex Troano, et des autres codex mexicains, permettrait d’éclaircir d’une façon appréciable, si elle était entreprise par un savant qui soit à la fois spécialiste des langues mexicaines et des langues sémitiques. Malheureusement, il n’existe actuellement aucun projet de cet ordre.

4.
COMPARAISONS ENTRE L'ARCTIQUE ET L’AMAZONIE.
A 68״ Nord, à près de deux cents kilomètres au nord du cercle polaire arctique, on a retrouvé une ville comprenant des centaines de maisons. Elle avait pour nom El Lutak, ce qui dans la langue primordiale (et en sémitique) signifiait : « Aie confiance, sois fort, invincible. »
Bien avant la dernière guerre, les explorateurs Stefansson et Rasmussen avaient étudié cette région et fait quelques découvertes impressionnantes. D’après eux, la race qui vit encore sur ces lieux était purement européenne, avec des yeux bleus, des cheveux clairs, une structure osseuse de type Cro-Magnon, une tête dolichocéphale; elle descendait probablement d’une race disparue.
Par la suite, quand Stefansson est retourné dans cette région, en 1939, il a découvert la ville d’El Lutak, que ses habitants appelaient Ipiutak. « De nos jours, cette ville renferme encore huit cents maisons, et elle atteste que ses anciens habitants (qui maintenant ont complètement disparu) étaient des Aryens et qu’ils avaient, comme je viens de le dire, une civilisation des plus raffinées. Leurs ivoires sculptés, notamment, témoignent d'un développement artistique remarquable. Quant à leurs tombes... elles sont assez surprenantes. Les morts étaient placés dans des troncs d’arbres vidés, qui servaient de cercueils. Leurs orbites étaient bouchées par des globes d'ivoire incrustés de jade, de la même façon que le masque de jade trouvé à Palenque. centre de la célébré civilisation maya. »
Les yeux du masque de Palenque peuvent être identiques à ceux d'Ipiutak, mais les cercueils faits dans un tronc d’arbre à l’époque de cette civilisation inconnue de l'Arctique sont identiques à la fois à ceux des anciennes tribus celtes et à ceux des tribus Taulipangs que je suis seul à avoir étudiées. J'ajouterai que ce fait n’a pas soulevé le moindre intérêt parmi les spécialistes. Chez les Taulipangs et les Ingaricas, tribus de l’extrême nord du bassin amazonien, on trouve des cercueils faits d'un tronc d’arbre, mais aussi des inscriptions en une langue qui doit être la langue-mère, des soleils munis de pieds, des menhirs, des dolmens, et des cromlechs.
Comme nous le savons, les noms propres se modifient grandement pendant des périodes qui se comptent en millénaires. Il est indiscutable que la ville d’El Lutak, dont j'ai donné la signification plus haut, est la même que celle d'Ipiutak.
Nous retrouvons encore, de Bretagne en Amérique du Sud, les mêmes éléments d’une civilisation solaire employant une ancienne langue qui a donné naissance au phénicien et au sémite. Notons que le Père Gregory Garcia, qui écrivit The Origin of the Indians, affirme que le nom propre Caraïbe, ou Caribe (qualifiant actuellement une race d’indiens d'Amérique du Sud et signifiant « homme blanc » dans leur langue) vient de « Cariphe * (le guerrier), puisque « caris » en phénicien signifie « bataille ». Il ajoute que les anciens Caraïbes, avant l'arrivée des Européens, possédaient des perles bleues identiques à celles des Phéniciens. J'ai également retrouvé, dans les mémoires de Christophe Colomb, une description détaillée de ces mêmes perles bleues qu’il dit avoir vues personnellement.
Notons en passant que les Caraïbes ont toujours eu une réputation de guerriers redoutables.
LE MOT « ATLAS ».
Si nous considérons la racine Ail de la langue-mère, de laquelle dérivent les langues sémitiques, nous la trouverons fréquemment employée des deux côtés de l'Atlantique, et dans toutes les mythologies solaires. Cette racine a le sens général de « Empire du Dieu juste. Racine du Monde, Noble et Indestructible ».
La même racine signifie « pays » en Egypte. Si on rapproche ces éléments dans une seule expression, on peut donner à Ail le sens de « pays qui est indestructible par sa grandeur, ou empire puissant ». Qui peut prétendre le contraire, surtout s'il ne connaît pas les racines arabes? Revenons-en à une idée que j’ai déjà exposée. La catégorie des génies produisant les grandes découvertes est celle qui, notamment en laboratoire, multiplie les expériences a priori, qui peuvent ne pas être très fertiles, mais qui peuvent aussi, si l'on ne néglige aucune possibilité, produire enfin des résultats positifs.
Il en est de même pour celui qui étudie les anciennes civilisations : s’il exclut les anciennes langues sémitiques, il se ferme automatiquement quelques portes, par les quelles il aurait pu découvrir la vérité. Il agirait de la même façon qu'un biologiste qui refuserait d’examiner des formules chimiques; sans les regarder il dirait qu'il sait quelles ne valent rien!
Retournons aux anciens habitants de la Colombie et du Venezuela, parents des Mayas-Quichés. et comme eux descendants de peuples du vaste bassin du Mississippi. Les Quichés racontent l'arrivée d’une population venant de l'Est, délivrée par Dieu, qui leur aurait ouvert les Douze Chemins de la mer. Ils connaissent aussi la « Tour de Babel où l 'on, ne parlait qu'une seule langue, et que Dieu détruisit ».
Dans l’ancienne langue colombienne, Atl signifie ״ pays, empire », également « eau », et enfin « Tête de l'Empire ». Remarquez aussi que les Berbères d'Afrique, qui relient les anciens !Mexicains et Colombiens d'un côté, et les Arabes d’Egypte de ! autre, possèdent aussi le sens « eau » pour la racine Atl.
Si l’on rassemble ces éléments n arrive-t-on pas à l’interprétation suivante : « puissant et noble empire entouré par les eaux »?
Que le lecteur me permette de lui rappeler ce que j’ai dit dans le chapitre consacré aux pyramides carrées d’Egypte : la signification ésotérique de la pyramide était quelle représentait le monde où devait aller le mort, et ce gigantesque monument était entouré d'eau.
Même sans parler de l'Atlantide, il faut se rappeler aue tous les géographes de l'Antiquité ont donné le nom ae Libye à l'ensemble de l'Afrique du Nord (y compris l’Egypte), et — est-ce par hasard ? — ont prétendu que cette Libye était le pays où le dieu Atlas portait le monde sur ses épaules. Dans l’ancien Mexique, on connaissait à la même époque un dieu identique qui portait aussi le monde sur ses épaules!
Certaines coïncidences sont vraiment étranges.
Considérons maintenant la finale as de Atlas (Atl-as). Dans la même langue-mère que précédemment, elle signifie « base, principe, fondement ou fondation ». Donc la « base » utilisée pour la fondation du monde de cette époque, le monde d’Atlas, puissant, noble, indestructible. Une définition de cet élément combiné à ce que nous connaissons déjà donnerait : Atlas, puissant empire entouré par les eaux et représenté symboliquement par un géant nommé Atlas, portant le monde sur ses épaules.
Mais pourquoi un géant à la place d'une montagne? Souvenons-nous d’une définition trouvée précédemment dans le chapitre sur les pyramides : « La montagne est un être vivant rempli de choses sacrées. » En conséquence, pourquoi rejeter l'idée que, s’ils avaient voulu une représentation symbolique, ésotérique d'un puissant et saint empire, ils auraient choisi une montagne... une montagne ou un tepe qui aurait été le sanctuaire du dieu soleil, comme ce que nous trouvons des deux côtés d’un océan nommé — par hasard? — Atlantique.
Nous n'avons pas l’intention dans cet appendice de soutenir une thèse, et nous ne voulons pas non plus influencer nos lecteurs. Libre à eux d'étudier les documents, de les accepter ou de les rejeter. Au moins aurons-nous essayé d'attirer leur attention sur le problème fascinant des anciennes civilisations solaires.
A ce propos voici un autre document extrêmement curieux. Un des plus intéressants « Codices » mexicains est le Tira (Le Livre des Migrations). Les Mayas qualifiaient les peuples migrateurs à l’aide du mot Tira. Si nous avons à nouveau recours à la langue-mère ou à la langue sémitique, nous verrons que la racine Tar signifie « voler » (comme un oiseau). Les mots arabes se déclinent en dix cas, qui apportent parfois des sens très différents à celui du radical. Le cinquième cas du mot ci-dessus est tatara, qui a le sens de « action que l’on se résigne à entreprendre ». On peut dire qu’en général les émigrants ne partent pas de gaieté de cœur; ils se résignent plus ou moins à leur sort. Le dixième cas, istatar, signifie « voler en groupe, se disperser, se disséminer », et, s'appliquant à des individus, « émigrer ».
Revenons au troisième cas : taira. Il exprime le sens de l’action entreprise. Quelle action? Précisément celle du pigeon voyageur, le migrateur. Dans la langue des Quichés-Mayas et en sémitique, la signification de tira est identique. N’est-ce pas encore une coïncidence stupéfiante ?
On a parlé plus haut de l’océan Atlantique qui relie d’un bord à ! autre les montagnes sacrées et les récits identiques du géant Atlas qui porte le monde sur ses épaules. Ce nom ne suggère-t-il rien? Le préfixe atl nous fait penser aux Antilles. Au raient-elles appartenu à un empire dont le nom commençait par les lettres atl?
Etait-ce l'Atlantide? Nous ne pouvons le savoir, nous ne pouvons rien affirmer, car les raits concrets font défaut. Si ce continent a vraiment existé, ce ne furent pas les Atlantes (en admettant qu’ils se soient nommés ainsi) qui nous ont transmis ce nom. Notre savoir est très limité en ce domaine, mais suivant la tradition ce fut soit Psenophis, prêtre d'Héliopolis, soit Sonchis, prêtre de Sais, qui racontèrent cette histoire à Solon, qui la transmit à Critias, duquel Platon la tient.
Platon lui-même n'en a pas parlé avant d'avoir vérifié les sources les plus récentes, c’est-à-dire avant d’avoir questionné Exhenate, ancien professeur de Démocrite.
Apres être passé entre tant de mains — ou de bouches —, pendant tant de siècles, ce nom est-il resté intact? Qui peut dire si sa prononciation était plus proche d’Atlantide ou d’Atlantilles? Quelle qu’elle ait été, il n'en reste pas moins que les Antilles, elles, existent réellement, et se trouvent exactement en face du pays où on trouve des centaines de mots commençant par atl. N’oublions pas non plus les peuples migrateurs dont parle le Codex Tira et toutes les vieilles légendes, et qui — il n’y a pas l’ombre d'un doute à ce sujet — vinrent de l'Est, par la mer, soit exactement de là où se trouvent les Antilles. Et ces peuples migrateurs apportèrent avec eux ces mots qui commencent par atl. Une coïncidence?
Mais il vaut mieux ne pas tirer de conclusions hâtives.
Revenons-en à l’histoire. Je me suis souvent promené sur les bords du Chott el-Djerid, près de Tunis. Diodore de Sicile appelle cet ancien lac (ou golfe) Bahr Atala (Bahar signifie « mer ״ en arabe, mais ce terme peut aussi qualifier toute masse d’eau importante, telle que le Nil ou l'Amazone). Il s’appelait donc «. mer d Atala ». Il est étrange de retrouver ce même mot « atala » chez les Indiens Natchez d’Amérique du Nord.
Dans la langue-mère, atala signifie « d’origine noble »; le sens en est donc très proche de celui de cet atl que nous connaissons déjà.
L’histoire nous apprend que près du Chott el-Djerid vivait un peuple très ancien dont nous ne savons malheureusement rien. Son nom était Atarante ou Atalante. Nous retrouvons donc une fois de plus (surtout pour la deuxième prononciation) ce mot Atala qui signifie dans la langue· mère « laisser traces d’un fait », « l’éclat d’une épée », ou « pareil à l’éclair ».
La supposition d'Eschewing repose sur les faits : le pays, ou l’empire des Atalantes ou Atarantes (dont nous connaissons les squelettes de type atlanto-méditerranéen), qui devait être assez important pour laisser des traces, a disparu. Combien de temps y a-t-il que le Sud du Chili s'est englouti sous les eaux, dans une catastrophe terrible, peut-être une éruption volcanique? Et en combien de temps les mammouths de Sibérie et du Canada furent-ils gelés, l’herbe qu’ils mangeaient restant dans leur bouche et leur estomac? Ces Atarantes ou Atalantes adoraient Poséidon, leur dieu principal, qui, disaient-ils, était venu de l'Ouest. De l’autre côté de l’Atlantique, les peuples chez qui l’on retrouve Atl sont tournés vers l'Est et maintiennent que leur dieu est venu de cette direction.
En outre, si on étudie les vestiges physiques de ces peuples des deux côtés de l’Atlantique, on se rend compte qu'ils sont exactement semblables.
A ce propos, servons-nous de notre imagination, mais utilisons-la de façon scientifique. Oui nous dit que les Atlantes, s'ils ont jamais existé, s'appelaient Atlantes? Ceux qui ont pris position en faveur de l’Atlantide à tout prix diront que si l'Atlantide a existé, ses habitants s'appelaient des Atlantes. Tout cela est très bien, mais d’où viennent ces mots Atlantide et Atlante? Quel document en apporte la preuve? Je maintiens qu'il n’en existe pas une seule. En conséquence, personne ne peut établir qu'un grand empire s'étendait autrefois dans le nord de l’Europe bien que tout suggère que c’était le cas, ni qu’on l’appelait l’Atlantide.
Il en découle que si, et je souligne le « si », les survivants de cet empire, des milliers d'années plus tard, avaient perdu tout souvenir du nom de cet empire, ils auraient fort bien pu avoir l'idée de l’appeler Atlantide, ou Atalantide, car la définition grammaticale de ce mot renferme tout ce que contenaient leurs traditions — noblesse, pouvoir, fierté d'un grand empire, foudre dévastatrice au cours de cataclysmes naturels, submersion (voyez le cas du Chili de nos jours), éruptions volcaniques, tempêtes effrayantes, tout ce qui a pu concourir à l'anéantissement d’un grand peuple.
Peut-être le lecteur trouvera-t-il ces hypothèses ridicules. Dans ce cas, qu’il me fournisse l’étymologie des noms de certaines peuplades importantes qui ont complètement disparu mais dont la préhistoire a beaucoup à dire : par exemple les Pueblos d’Amérique du Sud. ou les Kourganes de Russie méridionale dont le grand préhistorien Capitan et tant d’autres savants ont établi qu’ils étaient frères en race et en civilisation.
Comment ces « descendants » pourraient-ils avoir découvert l'étymologie à une époque si reculée, bien avant la création de la langue phénicienne, à moins qu’il n’ait existé une langue-mère, dont Capitan parle, du reste, également? Il déclare en effet que « les hiéroglyphes découverts dans les grottes pourraient aussi être des formes simplifiées de quelque langue ancienne que nous ne pouvons plus déchiffrer et dont toutes les traces sont complètement perdues ».
J’ai mentionné les Pueblos et les Kourganes. Mais la liste des peuples qui ont existé autrefois et que nous ne connaissons que sous la désignation que les savants ont inventée pour eux dans leur propre langue est extrêmement longue. Il y a des Innuits (c’est-à-dire les Hommes), nom que les Esquimaux se donnaient à eux-mêmes après avoir perdu leur désignation originale dans une effrayante catastrophe qui engloutit une région et peut-être un empire entier. Cela aussi, c’est un fait historique. Et il y a encore les Zends de la Perse méridionale, qui, après un incroyable désastre, prirent le nom d’Ariots, c’est-à-dire « les Vaillants ».
Pour conclure, nous reviendrons au mot Atl-an-tille (Atl et Antille). Nous savons que dans la langue-mère ou en sémitique la syllabe an a le sens de « lien ». Quant à til, toujours dans ces langues, ce vocable exprime l’habileté, la richesse, le pouvoir, l'empire. C'est assez curieux, nous en revenons à Atl.
Je le répète à nouveau, ce n’est pas une fiction de mon imagination. Quand nous disons « le puissant empire anglo-saxon », ce que nous voulons exprimer n est-il pas clair, même si mention n’a pas été faite de l'Angleterre?
De quelque façon que nous envisagions le problème, nous en revenons toujours au même point. Analysons comme nous voulons les racines, les radicaux, les suffixes de ces noms : Atlantide, Antilles, Atlas, nous trouvons toujours la marque du passé puissant et glorieux d'un monde que nous ignorons totalement, qui peut-être s’appelait Atlantide, et qui certainement, d’une façon ou d’une autre, a dû exister.
Le lecteur voudra bien excuser la réunion de toutes ces informations dans un appendice; elle nous a semblé préférable à leur dispersion dans le texte lui-même; mais qu’il veuille bien croire que les définitions données ci-dessus ne sont en rien forcées. Si l’on connaît l’arabe, il suffira de prendre un dictionnaire de Bellot ou Kazimirsky pour le constater.
Les américanistes, s’ils voulaient rassembler toutes leurs découvertes, comprendraient quelles établissent un lien entre les Anciens peuples des deux rives de l’océan qu'on a appelé Atlantique longtemps après que les dieux du soleil avaient cessé de régner.
Où? Sur l'Atlantide? Qui peut le dire?