LES GRANDES ÉNIGMES DE L'UNIVERS

de Richard Hennig
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Mise en pages par
Jean leDuc et Alexandre Cousinier
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TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I.
Le Paradis
Chapitre II.
Le DÉLUGE
Chapitre III.
U R
Chapitre IV.
Le Secret de la grande pyramide
Chapitre V.
Stonehenge et le pays des Hyperboréens
Chapitre VI.
Sodome et Gomorrhe
Chapitre VII.
Les ténèbres d'Égypte
Chapitre VIII.
Le Veau d’or et l'Agneau pascal
Chapitre IX.
Le Passage de la mer Rouge
Chapitre X.
La Tour de Babel
Chapitre XI.
Les Amazones
Chapitre XII
Phaéton
Chapitre XIII.
L'Étoile des rois mages
Chapitre XIV.
Les Ténèbres du Golgotha
Chapitre XV.
Les Symboles des quatre évangélistes
Chapitre XVI.
Le Poisson, symbole des premiers chrétiens
Chapitre XVII.
Saint Georges et le dragon
Chapitre XVIII.
La Constellation de la Vierge et le culte de Marie
Chapitre XIX.
« In hoc SIGNO vinces »
Chapitre XX.
La bataille des Champs Catalauniques et son épilogue «céleste»
Chapitre XXI.
Vinland ou le pays de la vigne.
Chapitre XXII.
Le Royaume du prêtre Jean
Chapitre XXIII.
Monsalvat, refuge du Saint-Graal
Chapitre XXIV.
Iles fantômes, îles enchantées
Chapitre XXV.
Le Hollandais volant ou le Vaisseau fantôme.
Chapitre XXVI.
Le Serpent de mer
Chapitre XXVII.
Le Monstre du Loch Ness
Le paradis terrestre de la Bible a-t-il réellement existé? Et, dans l’affirmative, où était-il? Nos contemporains, à vrai dire, ne se soucient plus guère de répondre à ces questions. Ils considèrent, pour la plupart, le récit de la Genèse comme une pieuse légende, semblable à beaucoup d’autres aussi vénérables qui ne prétendent pas à la vérité historique. Il y a déjà eu tant de « paradis terrestres » à travers les âges, que la folie des hommes a anéantis, qu’un paradis de plus ou de moins ne change, pensent-ils. rien à l’affaire.
Mais tel n’était pas l’avis des générations qui nous ont précédés. Du XIIe au XVIe siècle, la chrétienté se passionna pour ces recherches. Elle ne doutait pas qu’on pût retrouver le jardin d’Eden. Les croisades venaient de révéler l'Orient aux peuples d'Occident : d’autre part, avec la fin des invasions mongoles, les voies de communications vers l’Inde et la Chine s’ouvraient, à travers le continent, à un trafic chaque jour plus intense. C'est pourquoi, dès le XIIIe siècle, de nombreux voyageurs chrétiens qui reviennent d’Asie évoquent l’énigme du paradis terrestre et cherchent à découvrir son emplacernent exact. Vers 1165, le « basileus » de Byzance et le pape de Rome reçoivent les lettres fameuses, mais apocryphes, du Prêtre Jean, mythique roi de l’Inde, qui leur signalent que le paradis est situé à trois jours de route seulement de son royaume. Plus tard, Christophe Colomb lui-même s'intéresse à la question : quand il eut découvert l’embouchure de l'Orénoque, persuadé qu’il était d’avoir abordé la côte orientale de l’Asie, il affirma que ce fleuve immense devait sortir du paradis terrestre.
De nos jours, en dépit d’un scepticisme quasi universel, il y cul cependant des savants fort distingués et d’éminents chercheurs pour s’efforcer de découvrir quels faits réels pouvaient être à l’origine du récit biblique louchant le paradis. Mais il y eut aussi d'aimables fantaisistes. Ainsi, en 1924, un certain Franz von Wendrin soutint que le paradis se serait trouvé... aux confins du Mecklembourg et de la Poméranie! La petite ville de Demmin en aurait été le centre et les Hébreux en auraient été chassés par les Germains! Allusion serait même faite à cet événement dans les célèbres peintures rupestres du sud de la Suède, qu’il faudrait considérer comme des cartes géographiques établies par les anciens Germains.
De toutes les hypothèses relatives à l’emplacement du paradis terrestre (il y en a bien quatre-vingts!) il faut signaler celle de l’orientaliste Albert Hermann, qui pensait trouver le paradis dans l’Hadramaout arabique, pays des boswellies ou arbres à encens. Mais la plus intéressante nous semble être celle de l'Anglais sir William Willcox, encore que non exempte d’éléments relevant de l'imagination pure. Willcox, qui s'efforçait de rendre à la Mésopotamie son antique fertilité en la dotant d'un ingénieux système d’irrigation, connaissait admirablement ce pays. Dans une conférence faite à Alexandrie qui est demeurée célèbre il essaya de dégager le contenu technique de plusieurs récits bibliques : le paradis terrestre, Adam et Ève, Caïn et Abel, Noé et le déluge, et l'essentiel de son argumentation fut puisé dans les données de l’hydrographie locale.
Avec un luxe étonnant de détails, Willcox affirma qu’il avait réussi à découvrir l'emplacement du paradis : ce dernier s’étendait au nord de la région où le Tigre et l’Euphrate tendent à se rejoindre, non loin de deux agglomérations, Hit et Anah. au nord-ouest de Bagdad. C’est là, dit Willcox, qu’il faut chercher le beau jardin d’Eden dont parle la Bible (le mot « paradis », qui viendrait du perse « pardes », « parc », ne se trouve pas dans le texte biblique), car c’est là qu’on peut reconnaître les quatre fleuves évoqués dans la Genèse. Autrefois, une végétation luxuriante couvrait tout le pays, parcouru de cours d’eau coupés de cataractes. Avec leur disparition, la région devint un désert: c’est alors que les Juifs fixés dans le pays durent l’abandonner.

Carte montrant l'emplacement du Paradis. A. Kircher. Turris Babel (B. N )
Certes, l'hypothèse de Willcox demeure invérifiable, mais rien de décisif ne peut lui être opposé. Apprécions au passage l’imagination de son auteur : l’épée flamboyante de l’ange qui chassa les hommes du paradis était tout simplement, assure-t-il, le reflet de puits de bitume en flammes dans la panic orientale du pays, c'est-à-dire dans le dos des Juifs en route vers le couchant.
Que nous dit la Bible des quatre fleuves du paradis? « Un fleuve sortait d’Eden pour arroser ie jardin et de là il se divisait en quatre bras. Le nom du premier est Pishôn; c’est celui qui entoure tout le pays de Havila où se trouve l'or. Le nom du second fleuve est Gihôn, c'est celui qui entoure tout le pays de Kush. Le nom du troisième est Hiddékel, c’est celui qui coule à l’orient de l'Assyrie. Le quatrième, c’est le Phrat. » Le Phrat. c’est l'Euphrate, nul n’en a jamais douté, mais les trois autres dénominations bibliques ont donné lieu aux hypothèses les plus diverses, souvent contradictoires.
On crut reconnaître le Pishôn dans l’Oued-el-Rauma qui coulait autrefois, dit-on, dans le pays de Nedjed, en Arabie. Certains avancèrent que le Pishôn n’était autre que le Gange, le Hiddékel le Tigre, le Gihôn, le Nil, et le Phrat, bien entendu. l'Euphrate. Les tenants de cette interprétation ajoutent que le texte biblique se fonderait aussi sur des observations astronomiques : la Voie Lactée serait ainsi le symbole du quadruple fleuve arrosant le paradis...
Quant à Willcox, sa théorie est beaucoup plus simple et plus vraisemblable. Il parle tout bonnement d’une oasis située sur l’Euphrate dans le district d’Hairlah à deux cent cinquante kilomètres au nord de Bagdad : elle constituerait le dernier vestige du paradis antique, c’est là que le grand fleuve qui l’arrose se serait divisé en quatre bras. Hypothèse intéressante, qui n’explique pas cependant les allusions de la Bible aux pays de Havila et de Kush, ce dernier désignant communément la Haute-Égypte.

Le Paradis. Adam. Ève et le Serpent. La tentation et la faute... C'est ici et par ce défi à Dieu, que tout a commencé (B N., Est.)
Quoi qu'il en soit, ces fleuves du paradis ont de tout temps excité l'imagination des hommes. Jordanus a commenté ainsi l'expression : « ... où se trouve l'or » : « C’est quelque part en Orient, entre l'Éthiopie et l'Inde, que le paradis terrestre doit se situer, car c’est de ces pays-là que descendent les quatre fleuves qui charrient l'or le plus pur et les pierres les plus précieuses. » A vrai dire, on ne saura jamais exactement ce que l'auteur inconnu du récit biblique a voulu indiquer en parlant des quatre fleuves du paradis. Aussi bien n’est-ce pas un problème capital D’autant plus qu’il est à peu près certain que toutes sortes d'influences ont joué dans la composition de cette partie de la Bible. Le cas n'est d'ailleurs pas unique. L'« Arbre de vie » qui se trouve au paradis a été visiblement emprunté à une antique légende hindoue qui parle d’un arbre semblable dans le jardin de Jina sur le mont Hukairya. On peut également rapprocher ce thème du mythe grec du Jardin des Hespérides, de la saga nordique d'Iduna et de l'épopée babylonienne de Gilgamesh, laquelle a. d’autre part, influencé plusieurs autres épisodes des textes bibliques.
Bref, si l'on veut à toute force situer l'emplacement du paradis sur la terre, il faut, semble-t-il, s’en tenir à la Mésopotamie, que ce soit à l’endroit indiqué par Willcox ou ailleurs. C’est là. et là seulement, que la mention des quatre fleuves est justifiable. L'Euphrate et le Tigre furent sans doute deux des fleuves du paradis: pour les deux autres, l'ignorance est totale. La majeure partie de la Mésopotamie, que des siècles de négligence ont rendue au désert, était autrefois d’une exceptionnelle fécondité, d'où la possibilité que le paradis s'y soit bel et bien trouve. Une politique d'irrigation, comme le préconisait Willcox, menée avec des moyens modernes, pourrait peut-être rendre vie à ce sable, mais il serait vain de vouloir y faire renaître le paradis de la Bible : notre pauvre terre ignorera le paradis demain, comme, au fond, elle l’a toujours ignoré.
Chacun connaît le récit que nous fait la Bible du terrible déluge qui se déchaîna à l'époque de Noc et anéantit toute l’humanité pécheresse, à l'exception des êtres humains et des animaux réfugiés dans l'arche de Noé. La Genèse nous dit que la pluie tomba pendant quarante jours et quarante nuits sans arrêt et que l'eau monta jusqu’à dépasser de quinze coudées le sommet des plus hautes montagnes. Toute vie terrestre fut anéantie et l’arche erra pendant un an et onze jours avant de s’échouer sur le mont Ararat.
Que ce récit prenne quelques libertés avec la réalité, cela nous paraît certain. Même si les chutes de pluie avaient duré bien plus de quarante jours et de quarante nuits (ce qui. dans l’Asie des moussons, par exemple, n'a rien d’extraordinaire), jamais l’atmosphère terrestre n'aurait pu fournir assez d'eau pour qu’un grand pays, à plus forte raison toute la terre, fussent recouverts jusqu’au-dessus des plus hautes montagnes. Le géologue anglais Lyell l'a souligné en son temps et Suess, en 1883, montra que l’événement rapporté par la Bible n’avait pu être que local et se produire que dans un pays très plat.
L’impossibilité d'une inondation recouvrant toute la terre y compris les plus hautes montagnes n'est plus discutée. Seuls s’obstinent encore quelques esprits d’une intransigeante orthodoxie. C’est ainsi qu’en 1899 un dictionnaire ecclésiastique affirmait encore : « Nous devons nous en tenir à l'universalité géographique du déluge, parce qu’elle nous a été révélée! » Faudrait-il croire aussi que le monde a été créé en sept jours et que Noé a rassemblé dans son arche les millions de variétés animales et végétales actuellement connues ? Comme si les récits les plus anciens de la Bible perdaient de leur intérêt à être considérés comme des traditions populaires particulièrement dignes d'attention!
Le déluge et l'arche de Noé. Selon la Genèse, la pluie tomba pendant quarante jours et quarante nuits et l'eau recouvrit le somme! des plus hautes montagnes. Le Déluge, illustration pour la Bible de Luther, 1954. (Bibliothèque de Jagellou).
Certes, il est frappant de constater combien la tradition d’un déluge universel est répandue à travers le monde. Sans doute, les missionnaires chrétiens ont-ils contribué à cette diffusion, mais cette explication est insuffisante. Car si cette action avait été aussi profonde que certains l’ont cru, nous verrions d’autres traditions légendaires, comme celles du paradis et du péché originel. également répandues sur la terre or, ce n'est pas le cas.
Sauf chez les Arabes, les Cafres et les Noirs (excepte les Massai), on retrouve partout des traditions très anciennes relatives à une immense inondation. En 1891, Andree dénombra quatre-vingt-cinq légendes de cette espèce. Depuis lors, on en a découvert bien d’autres, de telle sorte qu’on en connaît aujourd'hui plus de cent. Si l’on écarte toutes celles qui peuvent avoir été inspirées par des missionnaires, il en reste soixante-huit susceptibles d'être considérées comme autochtones. L’Asie nous offre ainsi treize récits différents du déluge, l'Europe quatre, l’Afrique cinq, l’Australie et l'Océanie neuf, le Nouveau Monde trente-sept, à savoir seize en Amérique du Nord, sept en Amérique Centrale et quatorze en Amérique du Sud. La durée de l’inondation varie de cinq jours à cinquante-deux ans (chez les Aztèques). Dans dix-sept cas, ce sont des averses qui ont provoqué l’inondation; ailleurs, ce sont des chutes de neige, la fonte des glaciers, des cyclones, des orages, des tremblements de terre, des raz de marée. Chez les Chinois, c’est un esprit malin, Kung-Kung, qui. dans un moment de colère, donna un coup de tête qui ébranla l'une des colonnes du ciel; le firmament s’écroula alors sur la terre entraînant des trombes d’eau.
On a souvent tenté d'expliquer scientifiquement la possibilité d’un déluge universel Autrefois, on prenait à la lettre le récit du premier Livre de Moïse. Aujourd’hui, on pense que l’existence de nombreuses traditions locales quasiment identiques implique qu’à un certain moment et presque partout sur la terre, d'immenses inondations ont eu fieu. Mais ce n’est qu’une hypothèse et elle n'est pas entièrement satisfaisante.
En 1894, un Russe d’origine allemande, Schwarz, publia un copieux ouvrage où il cherchait à démontrer qu'une immense mer intérieure, située autrefois en Asie Centrale, la mer Mongolique, de 4000 kilomètres de long sur 1400 de large, profonde de 2000 mètres, s'était vidée brusquement, en 2297 ou 2357 avant Jésus-Christ à la suite d'un tremblement de terre ou de quelque autre mouvement du sol, provoquant ainsi « le déluge » aussi bien à l'est qu’à l’ouest. Cette thèse pourrait confirmer la tradition chinoise qui signale une terrible crue du Hoang-Ho sous le règne de l’empereur Yu. Mais elle ne saurait expliquer les récits rapportant un « déluge » dans les autres parties du monde.
A l'époque où parut l'ouvrage de Schwarz, je tentai moi-même d'établir un rapport entre le déluge et l’ère glaciaire, avançant l'hypothèse que les précipitations accrues, causées par l’extension des glaciers au Nord, auraient provoqué des inondations dans le Sud plus tempéré. Mais on croyait alors que la période glaciaire avait été relativement courte et que, de plus, elle était assez récente; aujourd'hui, nos idées sur ce point sont toutes différentes. En 1894 également. Stentzel, se fondant sur la théorie de Falb des « jours critiques », émit l’hypothèse suivante : en 3332 avant Jésus-Christ, une perturbation survenue dans l'équilibre de la terre aurait précipité les grands océans recouvrant alors l'hémisphère Nord sur l'hémisphère Sud; en l'an 7 132 de notre ère. le phénomène se reproduirait, mais en sens contraire, ainsi qu’il arrive tous les dix mille cinq cents ans en liaison avec la précession des équinoxes. La doctrine platonicienne des « âges de la terre » n'aurait pas d’autre fondement, de même que la croyance, curieusement identique, des anciens Aztèques au sujet des quatre âges de la terre. Dans le Timée, Platon évoque entre autres la conviction des prêtres égyptiens que le grand « torrent du ciel » (« ouranion rheuma »), semblable à une épidémie, se déchaîne périodiquement sur l'humanité. Mais toutes ces spéculations ne sont que des amusettes, si séduisantes qu’elles apparaissent. La géologie n'a jamais trouvé trace d'une inondation universelle qui aurait eu lieu tout à fait au début des temps historiques ou tout à la fin de la préhistoire. On peut en conclure qu’il n'y a pas eu de catastrophe universelle à l’époque où les hommes se trouvaient déjà sur la terre.
On a souvent affirmé que la rencontre de poissons et de mollusques fossilises dans les régions montagneuses et à une grande altitude était un argument de poids, voire décisif, en faveur de l'universalité du déluge. Certains récits du déluge mentionnent expressément l'existence de ces fossiles, entre autres, les ira-dirions en vigueur chez les habitants des îles Samoa, des îles occidentales de l'archipel de la Société et chez plusieurs tribus d’Esquimaux. A Rome déjà. Apulée citait de telles découvertes pour expliquer l’épisode de Deucalion, et Eusèbe, l'un des Pères de l'Église, affirmait que les traces de poissons trouvées sur les hauteurs du Liban constituaient une preuve certaine de l’authenticité du récit biblique du déluge. Le Suisse Scheuchzer défendit encore en 1735 cette erreur manifeste. Aujourd'hui, on sait parfaitement à quoi s’en tenir sur ces vestiges marins.
Ce fut Riem qui, en 1906, s’efforçant de mettre sur pied une explication géophysique du déluge, exposa la théorie la plus intéressante et la plus audacieuse. Il lit du déluge un phénomène unique qui aurait frappé la terre tout entière au même moment et à une époque géologique relativement récente, en tout cas à une époque où les hommes peuplaient déjà notre planète. Sa théorie met au premier plan l'aspect catastrophique de l’inondation, ainsi que sa soudaineté, et accorde une grande importance à l’apparition d'arcs-en-ciel quand les eaux commencèrent à se retirer. Ces arcs-en-ciel sont, chose curieuse, évoqués par cinq récits partiellement indépendants les uns des autres : la Genèse, le récit babylonien (repris, en vérité, par la Genèse), les récits des Indiens, des Lituaniens primitifs et. enfin, des Massai. Riem suppose que la terre, avant le déluge, était entourée d’une épaisse et permanente couche de nuages, comme c’est le cas aujourd'hui encore pour la planète Vénus. En ce temps-là, la chaleur terrestre, la température de l’atmosphère et son degré d’humidité s’équilibraient mutuellement, maintenant sur toute la planète un climat égal, chaud, humide, semblable à celui d'une serre, sans aucun changement de saisons. Il s'évaporait plus d’eaux terrestres qu'il n'en retombait sous forme de pluie, jusqu’au moment où, à la suite du refroidissement progressif du globe, ces immenses masses nuageuses se condensèrent et retombèrent sous forme d’interminables averses sur toute la surface du globe. Riem pense que ces averses ont pu durer des mois sans perdre de leur intensité, étant donné que l’humidité de l’atmosphère se renouvelait d'elle-même. Ce n'est qu'après cette catastrophe que les hommes connurent le soleil, la lune, l‘arc-en-ciel, etc. Les conditions de vie sur la terre changèrent du tout au tout.
Une chose est certaine : la hardiesse extrême de la théorie de Riem ! Certains récits, aussi, la corroborent : la tradition hellénique, par exemple, qui nous apprend que les premiers habitants de l’Hellade. les Arcadiens. existaient « avant la création de la lune », et la Bible elle-même, où l’on remarque que le soleil et la lune ne sont créés qu'après la catastrophe; enfin, les récits où il est question d’arcs-en-ciel viennent à l'appui de l’hypothèse de Riem. Mais il y a des objections, et qu'on ne peut passer sous silence. La catastrophe, si elle avait eu lieu dans les conditions avancées par Riem, aurait dû laisser des traces d’érosion gigantesques sur les massifs montagneux, or ces traces n’existent nulle part. De plus, l’hypothèse d’un climat égal et constant sur toute la terre ne saurait déjà plus s’appliquer au tertiaire, puisque, dès cette époque, on découvre çà et là des traces de déserts. Enfin, cette hypothèse est en contradiction avec l'existence nettement prouvée d'époques glaciaires durant le laurentien, le silurien et le carbonifère. Il est donc difficile de croire à un « climat de serre » régnant sur toute la terre avant le déluge. Pour finir, Riem ne nous dit pas pourquoi l’Égypte et d'autres vastes régions d'Afrique ont été épargnées par le déluge... D’ailleurs, sa théorie, au bout du compte, n'a généralement pas été retenue.
Certes, il n'est pas invraisemblable qu’autrefois la terre ait été, comme aujourd’hui Vénus, entourée d'une impénétrable couche de nuages et que cette couche, en se déchirant, ait causé de profonds bouleversements. Mais que cet événement ait eu lieu à une époque géologique récente il y a quelques dizaines de milliers d’années quand l’humanité possédait déjà une certaine civilisation, voilà qui est en contradiction, non seulement avec toutes les théories existantes, mais, ce qui est plus important, avec les faits.
Si la terre tout entière avait été submergée par quelque immense inondation, celle-ci serait décelable, tout comme le sont les périodes glaciaires. En l’absence de toute trace, il faut bien en conclure que la submersion universelle n’a pas eu lieu. Aucun fabricant d’hypothèse ne peut rien contre ce fait. Force est bien d'admettre que toutes les traditions populaires évoquant de gigantesques inondations sont nées d’événements purement locaux. Dans le cas du récit biblique (qui, ici. nous occupe principalement), on peut même estimer vérifiée cette affirmation, car aussi bien l’ethnographie que des fouilles méthodiques ont apporté des indices très précis concernant une terrible inondation qui ravagea la Mésopotamie et dont le souvenir aurait précisément été conservé par la Bible.
Nous avons déjà cité l’Anglais Willcox à propos du paradis terrestre. Cet homme qui s’attacha passionnément à la remise en état de la Mésopotamie ruinée par des siècles d'incurie turque, s'intéressa aussi au problème du déluge. Dans sa conférence d’Alexandrie, il avança des hypothèses fort séduisantes, mais très fragiles, sur l'origine et l'ampleur du déluge. Selon lui, l'Euphrate aurait rompu ses digues, inondant ainsi toute la plaine située en aval dont aucun habitant ne survécut, animaux compris. La rupture aurait eu lieu en un point situé prés de l’actuelle agglomération de Sakhlavia. Le niveau du fleuve dépassait à ce moment-là de seize pieds la normale, ce qui explique la submersion totale du bas pays. Noé, qui avait auparavant conçu des doutes sur la solidité de la digue, aurait construit son arche en prévision du désastre. Celle-ci lui permit de quitter sain et sauf la région de l'actuelle Kerbela, où il avait ses foyers. Porté par les flots, il parvint au pays de Gurna où l’Euphrate et le Tigre se rapprochent le plus. Là, les eaux ayant baissé, l’arche s’échoua.
L’idée est intéressante, mais elle appartient plus à la « science fiction » qu’à la science tout court, car toute une série de faits historiques et géographiques ainsi que l’exégèse des textes la contredisent.
Le récit biblique du déluge, qui fut rédigé sans doute autour de 600 avant Jésus-Christ, n'est nullement un texte original. C'est une transposition fortement dramatisée d’anciennes légendes babyloniennes et assyriennes. En 1872, près de Kujundjik, on a retrouvé les vestiges de la bibliothèque royale de Ninive, entre autres le texte d’une épopée babylonienne écrite en caractères cunéiformes et datant de 2600 environ avant Jésus-Christ, connue depuis sous le nom d’« épopée de Gilgamesh ». La onzième tablette de cette épopée nous montre le héros Gilgamesh se rendant chez son aïeul Utnapishti qui lui fait le récit du déluge tel qu'il l’a vécu. Utnapishti est le Noé babylonien : averti par un signe de l’imminence de la catastrophe, il construit à temps un navire semblable à l'arche biblique, ou il se réfugie, lui et les siens, échappant ainsi au désastre. Après sept jours de navigation, le navire s’échoue sur le mont Nizir, à l'est du Tigre. Tout comme Noé, Utnapishti lâche successivement une colombe, une hirondelle et un corbeau pour savoir si les eaux se sont bien retirées. Le corbeau ne revenant pas, il abandonne l'arche. L'épopée de Gilgamesh, dont l'original se trouve à Londres au British Museum, fut traduite par Smith en 1876.
Miniature russe représentant l'arrivée de l'Arche sur le mont Ararat, par Vladimirof. 1333 (B.N.. Est.)
La version assyrienne du déluge ressemble beaucoup à celle de Babylone. Le Gilgamesh assyrien s'appelle Izdubar, et Utnapishti, le constructeur de l’arche, Hasis-Adra ou Xisuthros. Dans le récit assyrien, la catastrophe est certes causée par la colère divine, mais celle-ci n’entend anéantir que la seule ville de Chouroupak, qui se situait à mi-chemin entre Hilleh et Bagdad, près de l'actuelle colline de Abou-Habba. C’est la Bible qui a rajouté à ces traditions primitives des détails aussi invraisemblables que l'extinction du genre humain, la submersion des plus hautes montagnes, etc. Si nous tenons compte de ces additions, nous pouvons en conclure avec assez de certitude que la catastrophe a dû affecter les basses terres du bassin de l'Euphrate et du Tigre. Et sans doute ne s’agit-il même que du territoire avoisinant l’embouchure des deux fleuves. Le mont Ararat, sur lequel s’échoua finalement l'arche biblique, n'est pas du tout cette haute montagne d'Arménie, qui ne fut baptisée ainsi que beaucoup plus tard, mais une toute petite éminence située précisément dans cette région et qui portait ce nom.
Rappelons ici que Luther n'a pas traduit correctement le texte original hébreu quand il écrit : « Je vais faire venir un déluge d’eau », alors qu'il faut lire : « Je vais faire venir un déluge à partir de la mer. » Cette rectification permit à Suess d’affirmer, dès 1883. que le déluge fut un violent raz de marée du golfe Persique consécutif à un tremblement de terre.
Ces raz de marée, qui sont des inondations par la mer, ont, de tout temps, été très fréquents, bien que leurs causes exactes demeurent souvent inconnues. Ainsi, le 21 juillet 365, un flux violent ravagea les côtes de la Méditerranée orientale à la suite d’un séisme sous-marin. Plus récemment, des catastrophes analogues furent provoquées par le tremblement de terre de Lisbonne ( 1er novembre 1755) et par l’effondrement du volcan de Krakatoa dans l’archipel de la Sonde (27 août 1883). Des cyclones ou des orages peuvent avoir des effets semblables : le golfe du Bengale nous en a donne plus d'un exemple. Ainsi, dans la nuit du 12 octobre 1737, Calcutta et l'embouchure du Gange et du Brahmapoutre furent ravagées par un violent cyclone: en 1800, ce fut au tour de l’embouchure du Kistna. Ces cyclones soulevèrent de véritables raz de marée qui submergèrent les régions côtières. Le Ier novembre 1876. à l'embouchure du Brahmapoutre, le flux ravagea plus de 8 000 kilomètres carrés et coûta la vie, selon le gouverneur sir Richard Temple, à 250 000 personnes. La destruction, le 28 octobre 1724, du port péruvien de Callao par un raz de marée d’origine sismique qui fut fatal à presque tous les habitants, les ravages causés par un phénomène identique à la ville chilienne de Conception et à son port de Talcahuana le 20 février 1835, la destruction du port nord-américain de Gai-veston par une tempête le 8 septembre 1900, autant d'exemples de « déluges » locaux, comme il peut en survenir à tous moments. En cent quarante ans. de 1737 à 1876. dans le seul golfe du Bengale, cent douze cyclones plus ou moins violents ont causé la mort de plus de 500 000 personnes.
C’est un événement semblable qui eut lieu sans doute il y a 6 000 ans le long du cours inférieur du Tigre et de l’Euphrate. Le texte babylonien et le récit biblique évoqueraient un raz de marée accompagné d'un tremblement de terre et qui remonta le pays en le ravageant, alors qu’une inondation causée par le fleuve serait venue à sa rencontre. Quand la Bible nous dit : « Les sources du grand abîme jaillirent », elle fait allusion à un fait souvent vérifié : des nappes d’eau souterraines transformées en geysers par un tremblement de terre. Si le Noé babylonien, Utnapishti, atterrit avec son arche sur le mont Nizir. son parcours à partir de l’embouchure des deux fleuves fut de deux cent soixante kilomètres à l’intérieur des terres.
Mais on a lait assez récemment une importante constatation : en effectuant des fouilles sur l’emplacement d’Ur, Wolley découvrit des traces non équivoques d’une gigantesque inondation qui pourrait bien avoir été le déluge. Une immense couche de limon, de six cents kilomètres sur cent cinquante, en témoigne: la région où, autrefois, l'Euphrate et le Tigre se jetaient séparément dans le golfe Persique, subit un raz de marée de sept mètres de haut et l’on comprend que. dans ce pays plat, « tout ce qui avait souffle de vie et qui était sur la terre sèche mourut ». Pour qu’un phénomène comme celui-là fût aussi meurtrier que le dit la Bible, il fallait un pays effectivement sans relief et presque au niveau de la mer. L'existence de quelques petits monticules eût suffi à réduire considérablement les pertes en vies humaines: une arche même eût été inutile.
Si tel fut l’événement, eh bien, ce fameux déluge a été sur· passé par bien d'autres catastrophes semblables au cours des temps. Ce sont des vagues non de sept, mais de douze et de quatorze métrés, qui s’enfoncèrent en 1737 et en 1876 dans les deltas du Gange et du Brahmapoutre. A Lisbonne, en 1755, le flot dévastateur s’éleva à vingt mètres, et à Krakatoa. en 1883, il atteignit même trente-six mètres de haut. Le déluge, en vérité, fut peu de chose en comparaison.
Les esprits pieux, qui croient que Je déluge fut une catastrophe sans commune mesure avec aucune autre, n’admettent pas l'hypothèse de Wolley : la couche de limon ne saurait être un vestige du déluge, le raz de marée que cette couche suppose étant par trop « insignifiant »! Or, tout dépend du point de vue où on se place : les habitants des basses terres de Mésopotamie, qui furent surpris par des vagues de sept mètres où ils se noyèrent, ne jugèrent certainement pas l'événement « insignifiant » et les rares survivants en firent spontanément une catastrophe cosmique.
Certes, dans le golfe Persique, tremblements de terre et raz de marée sont plus rares que dans le golfe du Bengale ou sur les côtes d'Extrême-Orient, ou dans le golfe du Mexique et aux Antilles, Mais il y en a eu néanmoins : le Ier mai 1769. Bagdad et plusieurs agglomérations de Mésopotamie furent ravagées par un ouragan accompagné d’une pluie « diluvienne » et de grêle tandis qu’une secousse tellurique détruisait de nombreuses maisons. En octobre 1842, un cyclone causa plus d’un naufrage dans le golfe d'Aden et se répercuta jusqu’au golfe Persique où l'île de Bahrein fut ravagée.


Etendue des terres avant et après le déluge. A. Kircher, Area Mac. (B.N., Est.) ►
D’autre part, il est possible que la Bible renferme effectivement deux récits du déluge, car l’épisode de la Création semble bien faire allusion à un déluge dans les deux versets suivants : « Dieu dit : Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu et que le sec apparaisse. El cela fut ainsi. Dieu appela le sec terre, et il appela l'amas des eaux mers. » Depuis les travaux du théologien bâlois de Welle, la critique biblique estime que l'Ancien Testament présente deux récits du déluge fondus l'un dans l’autre : un plus ancien, de tradition « jahviste », datant du IXe siècle avant Jésus-Christ, et l’autre de tradition « élohiste », datant du v1e siècle, ce qui permet de résoudre certaines contradictions, ainsi la durée même du déluge qui est tantôt de quarante, tantôt de cent cinquante jours.
Nous avons aujourd'hui toutes raisons de croire qu’une submersion universelle, anéantissant tout le genre humain, n’a jamais eu lieu. Ce dont nous parle la Genèse ne désigne qu’une inondation locale, d’exceptionnelle ampleur, vraisemblablement causée par un raz de marée consécutif à un séisme dans le golfe Persique, et qui eut pour théâtre les terres avoisinant l’embouchure du Tigre et de l'Euphrate.
Certes, le déluge biblique est historique. Mais le récit de la Genèse comporte des exagérations manifestes comme toutes les traditions populaires. Le déluge a certainement eu lieu avant le troisième millénaire avant Jésus-Christ, puisque l’épopée de Gilgamesh date de cette époque-là; peut-être même a-t-il eu lieu au début du quatrième millénaire, puisque les nombreux documents qu'on possède de Babylone, d’Ur, etc., et qui remontent jusqu’à 3 800 avant notre ère, n’en font jamais mention. L’historien babylonien Berossus, qui vécut au IIIe siècle avant Jésus-Christ, place l'événement 36 000 années avant Alexandre le Grand, mais les Anciens ont souvent jonglé avec les chiffres les plus invraisemblables quand il s’agissait de dater des événements. Berossus indique aussi que quatre-vingt-six rois ont régné sur Babylone avant le déluge, en tout pendant 34 091 années, la durée de chaque règne variant de trois cents à mille cinq cents ans! Le grand âge des patriarches bibliques, de Mathusalem entre autres, nous donne un autre exemple de ces fantaisies mathématiques.
Point n’est besoin de dire que ccs chiffres n’ont aucune valeur. On peut situer le déluge, de façon plausible, aux alentours de l'an 4 000 avant Jésus-Christ et les résultats des fouilles paraissent confirmer cette date.
En somme, les travaux les plus récents sur le déluge n’ont fait que confirmer les conclusions auxquelles Suess était parvenu dés 1883 :
1. Le phénomène naturel connu sous le nom de déluge a eu lieu sur le cours inférieur de l’Euphrate; il a consisté en une submersion de toutes les basses terres mésopotamiennes.
2. Sa cause fut essentiellement un séisme assez violent qui eut pour théâtre le golfe Persique.
3. Il est probable qu’au moment des secousses les plus fortes, un cyclone venant du sud sévit dans le golfe.
4. Aucune tradition ne permet d'affirmer que le raz de marée qui eut lieu sur le cours inférieur du Tigre et de l’Euphrate ait dépassé cette région, voire ait submergé toute la terre.
Force est d'admettre que des événements semblables au déluge de la Bible se répètent plusieurs fois chaque siècle un peu partout sur la terre. Depuis le déluge biblique, l’humanité a subi quelque deux cents catastrophes aussi terribles et même souvent bien davantage.
Et il les fit sortir d’Ur en Chaldée pour aller au pays de Chanaan. Ils vinrent jusqu'à Charan et ils y habitèrent. » Ur dut sa première célébrité à ce verset de la Bible qui y place la patrie d'Abraham. Puis, pendant longtemps, on n’en sut rien de plus. Pietro della Valle en découvrit bien les ruines en 1625, mais sans soupçonner leur identité. En 1835, Eraser, passant par là, n'y vit rien d'intéressant. Ce fut en 1850 que lord Loftus y regarda de plus près, et, en 1853, sir Henry Rawlinson réussit à identifier ces ruines grâce aux inscriptions trouvées sur place. Taylor entreprit alors des fouilles sur l'emplacement même de la ville, sans grands résultats toutefois. Il fallut attendre 1918 pour que des recherches systématiques et fructueuses fussent effectuées. Si bien qu'aujourd’hui nous connaissons l'histoire d’Ur et cette histoire nous a ménagé plus d’une surprise.
Ur ou Ur-kassdim (Ur-en-Chaldée) a été, jusqu'à preuve du contraire, l'État le plus ancien du delta de l’Euphrate. L’embouchure de ce fleuve était, au temps des Assyriens, fort éloignée de celle du Tigre : c’est le limon qui, en se déposant dans le delta, a fait ensuite avancer beaucoup le rivage. Mais, autrefois, l’Euphrate arrosait Ur. et les navires, le remontant depuis son embouchure, jetaient l'ancre devant une véritable métropole maritime, dont les restes, aujourd’hui, se trouvent en plein désert, près d'une agglomération nommée El-Maair, à mi-chemin entre Bagdad et les rives du golfe Persique. tandis que le fleuve passe à quinze ou vingt kilomètres de là.
L’histoire d’Ur commence avec le quatrième millénaire avant Jésus-Christ. Elle est à peu près contemporaine de l'histoire de l’Égypte ainsi que des civilisations récemment découvertes au Proche-Orient et dans la vallée de l'indus, qui sont considérées comme étant les plus anciennes de l'Antiquité. Partis de l'Indus les Sumériens arrivèrent sur l'Euphrate, et, là, ils bâtirent la ville d’Ur dont ils ne tardèrent pas à faire une puissante cité. Or les fouilles révélèrent que la civilisation sumérienne, florissante dés le quatrième millénaire avant notre ère, devait, à ce moment-là, avoir déjà derrière elle une longue histoire! Ces Sumériens possédaient une technique très avancée de la construction. Ils entretenaient une armée puissante et instruite. Leurs méthodes commerciales n'avaient presque rien à envier aux nôtres : ils tenaient comptabilité et leur commerce extérieur poussait ses antennes jusqu'aux rivages indiens du Malabar. Sayce signale dès 1897 : « Des relations commerciales unissaient Babylone à un peuple de langue aryenne vivant dans le bassin de l'Indus. » Or cette civilisation de l'Indus nous est connue aujourd’hui grâce aux découvertes sensationnelles de sir John Marshall à Mohenjo Daro et à Uarappa et celles-ci confirment entièrement l'existence du corn-morue pratiqué par les marins sumériens sur les côtes indiennes dès la plus haute antiquité. Ce qui explique ce fait extraordinaire qu’en 3 000 avant Jésus-Christ, on s’y servait de tablettes d'argile pour y inscrire des textes. Enfin, on a découvert de somptueuses tombes royales, où avaient cependant eu lieu des sacrifices humains, qui remontent à 3 500. Le premier roi d’Ur aurait été un certain Urbagas.
Quant à l’art de construire des Sumériens, il avait atteint un haut degré de raffinement. Des habitations de deux étages ont été dégagées, avec salle de séjour, salle de réception, cuisine, buanderie, et des communs comprenant treize ou quatorze pièces groupées autour d’une cour intérieure. Abraham, émigrant à Chanaan, quitta certainement un pays de haute civilisation pour une région beaucoup plus primitive. Winckler attribue ce départ à un motif religieux : selon lui, Abraham aurait été le fondateur d’un mouvement spiritualiste essentiellement monothéiste, dont l’existence était incompatible avec le culte rendu à la Lune par les Sumériens.
Le début de l'apogée d'Ur remonte donc à 4 000 ans avant Jésus-Christ. Cette opulente civilisation atteignit le point culminant de sa puissance politique sous la troisième dynastie, entre 2300 et 2170 avant notre ère. Cette prospérité se prolongea jusqu’au XIXe siècle avant Jésus-Christ. Ur fut alors conquise par Hammourabi, puis détruite après une tentative de soulèvement, vraisemblablement vers 1885 avant Jésus-Christ. Par la suite, Ur ne joua plus un rôle politique important, mais le pays conserva pendant un assez long temps un certain bien-être. C’est vers le milieu du VIe siècle que sonna l'heure de la catastrophe : l’Euphrate dut sans doute changer brusquement de lit et cesser d’arroser la ville. La contrée ne fut plus irriguée et le désert se mit à l’envahir. Ur fut abandonnée. L’oubli le plus complet eût été son lot, si la Bible n’en avait fait mention au sujet de l’origine d’Abraham.
Les inscriptions découvertes à Ur sur de nombreuses tablettes d’argile n’ont pu encore être déchiffrées. Elles nous réservent sûrement de passionnants renseignements sur cette civilisation, vieille de plus de 5 000 ans. pour le jour où nous en aurons découvert le secret. Parmi les objets précieux trouvés par les chercheurs, l'une des plus belles pièces est le fameux poignard d'or, admirablement travaillé, qu’on découvrit dans une tombe royale. Ces objets ne le cèdent d'ailleurs en rien à ceux qu’on possède de l’ancienne Égypte et qui datent à peu près de la même époque.
Du haut de ccs pyramides, quarante siècles vous contemplent ! » lança Bonaparte à ses soldats avant de les envoyer au combat contre les mameluks, le 21 juillet 1798. Des édifices élevés de main d’homme et qui sont pratiquement intacts après 5 000 ans, voilà qui n’existe nulle part sur la terre sauf en Égypte. Telles sont les pyramides, entre autres la plus grande cl la plus célèbre, celle du pharaon Chéops.
Chéops fut le premier pharaon de la IVe dynastie et régna aux alentours de l'an 3 000 avant Jésus-Christ, mais les dates exactes de son règne ne sauraient être précisées. Certains égyptologues penchent pour le faire régner plusieurs siècles avant 3 000, d'autres plusieurs siècles après. Hérodote, qui séjourna en Égypte en 450 avant Jésus-Christ pour y réunir la documentation nécessaire à ses Histoires, signale que cent mille ouvriers ont travaillé pendant vingt ans à la construction de la grande pyramide. Une lime oubliée entre deux pierres de l’édifice, et découverte le 26 mai 1837, prouve en outre qu’à cette époque-là, les outils en fer météorique étaient déjà utilisés.
Nombre d’édifices égyptiens, surtout les édifices religieux et, entre autres, les quelque cent trente pyramides existantes, présentent de remarquables particularités. Ils sont orientés selon les quatre points cardinaux et certains détails de leur construction évoquent avec précision les connaissances astronomiques de l’époque. Mais il n’y a là rien de surprenant, car le monde antique nous en donne de fréquents exemples. Toutefois, la pyramide de Chéops possède une architecture où l’astronomie occupe une place considérable. Ses quatre faces sont orientées vers les quatre points cardinaux avec une stupéfiante précision. L'écart est insignifiant : trois minutes et trente-trois secondes! Si, aujourd’hui, l'arête sud est de vingt centimètres plus longue que l’arête nord (230.25 mètres) — différence d'ailleurs infime c’est que l'ensoleillement plus direct de la face sud a fait se dilater les pierres. 11 est certain qu’à l'origine, la base formait un carré rigoureusement parfait.
Ces constatations ont permis de reconstituer avec assez de précision les connaissances astronomiques et mathématiques des constructeurs. Mais, en général, les égyptologues se sont montrés plus que réticents dans ce domaine et ils n’ont jamais vu d’un bon œil les profanes de l’égyptologie flairer les secrets que renfermerait la grande pyramide. Leur hostilité à l'égard de tous les « théoriciens de la pyramide » avec leur « mystique des nombres» est toujours restée très vive. Ils n’ont pas ménagé leurs flèches aux « sottises pyramidales », pour parler comme l’un d'eux. A les en croire, les pyramides ne dissimulent aucun secret : ce sont de simples édifices bâtis avec les moyens primitifs des anciens Égyptiens. Ainsi la grande pyramide n’aurait jamais été que le tombeau du premier pharaon de la IVe dynastie, Chufu pour les Égyptiens, universellement connu sous le nom hellénique de Chéops.
Mais tant pis pour les égyptologues! Car, depuis plus d’un siècle, les arguments se sont accumulés qui indiquent que la grande pyramide, contrairement aux autres, est plus qu’un simple tombeau. D'illustres astronomes comme Herschel ont étudié la situation et les dimensions de cet édifice, et ils ont eu force imitateurs. A vrai dire, le zèle de ceux-ci a parfois plus nui à la manifestation de la vérité objective qu'il ne l'a favorisée, car certains ont prétendu y faire des découvertes sensationnelles, affirmant y retrouver des connaissances scientifiques que nous-mêmes, à 5 000 ans de distance, venions à peine d’acquérir! Oui, il est certain qu’on a publié beaucoup de sottises sur la pyramide. Mais ce n'est pas une raison pour tout rejeter en bloc. Egyptologues et « théoriciens de la pyramide » y sont, les uns et les autres, allés trop fort : les premiers ont nié trop systématiquement, les seconds ont voulu trop découvrir de secrets.
Certes, la pyramide de Chéops est et reste le plus remarquable et le plus mystérieux des édifices du monde. A l’origine, elle totalisait 2 521 000 mètres cubes : au bout de 5 000 ans d’existence, elle en a encore 2 352 000. C’est là un fait unique de longévité. Mais, de plus, aucune des cent trente pyramides n’a de dimensions plus importantes, aucune ne présente une telle perfection de formes, ni une telle précision dans l’exécution, si bien que, même avec tout notre progrès technique, nous ne saurions faire mieux que ses constructeurs. C’est pourquoi la remarque faite par Eyth à ce propos paraît fort judicieuse : « Ce serait folie de croire qu’un édifice aussi colossal n'ait eu d’autre raison d'être que d’abriter le sarcophage d’un seul homme. »
Contrairement aux autres pyramides, beaucoup plus petites et plus banales, et qui lui sont d’ailleurs postérieures, celle de Chéops ne renferme pas la moindre inscription, aucun portrait, aucune momie, aucun objet ayant servi d'offrande funéraire. La chambre souterraine, creusée dans le rocher servant de soubassement à l’ensemble, est inachevée, le sol en est brut et raboteux. Le sarcophage de la chambre dite du Roi est vide, sans couvercle, sans la moindre inscription ou indication sur sa destination originelle. Il est donc plus que probable que cette immense construction soit plus qu’un simple tombeau. Qui sait si les astronomes et les mathématiciens, venus un peu en profanes à la pyramide n’en ont pas plus pénétré les secrets que les égyptologues chevronnés?
Parmi les connaissances scientifiques déduites de l'architecture de la grande pyramide, relevons la valeur exacte jusqu’à cinq décimales du nombre « pi » et la longueur de l'année solaire à un millième de jour près. Certes, on ne saurait refuser à priori aux prêtres de l'ancienne Égypte la possession de telles connaissances qu'ils gardaient d'ailleurs secrètes. Mais, d’autre part, soulignons qu’il n'est plus possible de connaître tout à fait exactement les dimensions initiales de l’édifice malgré tout rongé par 5 000 ans de tempêtes de sable. Or cette connaissance exacte serait nécessaire pour calculer avec certitude des données mathématiques où un centimètre, voire un millimètre peuvent avoir leur importance. Ces problèmes mathématiques à propos de la pyramide n’en sont pas moins passionnants. Certains égyptologues ont d’ailleurs involontairement contribué à les justifier. Ainsi Borchardt estime à 146,6 mètres la hauteur initiale de la pyramide, aujourd’hui haute de 137 mètres. Les côtés de la base mesurent chacun 230,348 mètres. Que l’on divise maintenant le périmètre total de la base, soit 921,392 mètres, par la hauteur de 146,6, on obtient effectivement la valeur de deux « pi » à très peu de chose près. Mais si la hauteur initiale, évidemment difficile à mesurer aujourd'hui avec une exactitude absolue, fut de 146,67 mètres (au lieu de 146,6 mètres), la division précédente nous donne exactement deux « pi ». Comment voir là un pur hasard? Le moins qu'on en puisse conclure est qu’il convient de réserver son jugement.


La pyramide de Chéops (photo Hassia).
La grande offensive des savants en faveur d'une interprétation mathématique et astronomique de la pyramide commença en 1859 et fut conduite par l'Anglais Taylor qui avait étudié la question pendant trente ans. L’astronome écossais Piazzi Smyth prit la suite cl poussa plus loin encore les recherches. En Allemagne, un écrivain qui était en même temps un savant, Max Eyth, fit œuvre de vulgarisateur, révélant au public les secrets scientifiques de la pyramide de Chéops et publiant même un roman à ce sujet. Mais Eyth ne fit pas qu'écrire un roman, il séjourna plusieurs années en Égypte (1863-1866), à l’époque même de Piazzi Smyth (qui a Servi de modèle à l'un des personnages du roman). Le 14 juin 1901. devant la société de mathématiques et d’astronomie de la ville d'Ulm, Eyth exposa les résultats obtenus par Smyth. Notons la date : Eyth mit ainsi plus de trente-cinq ans à approfondir ci à vérifier la théorie de Smyth sur la pyramide. C'est dire le sérieux de ses recherches et de ses propres conclusions :
Eyth est convaincu que la pyramide prouve une connaissance du nombre « pi » jusqu’à cinq décimales, soit 3,14159. C’est peut-être aller un peu loin, mais même si la division du périmètre de la pyramide par sa hauteur ne donne « pi » qu'avec deux décimales, Eyth n'eut pas tort de dire que « cet édifice imposant est la quadrature du cercle résolue en pierres ». D’autre part, impossible d’attribuer au hasard que les arêtes latérales de la pyramide correspondent exactement aux quatre points cardinaux; cette disposition est d'ailleurs fréquente dans les édifices religieux des anciens Égyptiens. Mais il y a beaucoup mieux : le seul passage par où les chambres intérieures de la pyramide communiquent avec l’extérieur affecte une pente quasiment impraticable de vingt-six degrés dix-huit minutes et dix secondes. Voilà qui apparaît à première vue incompréhensible. Mais l’énigme se dissipe si on admet avec Smyth et Eyth que cette anomalie a pour raison d'être une donnée astronomique de grande importance. La pyramide est située en effet par vingt-neuf degrés cinquante-huit minutes et vingt-deux secondes de latitude nord. Comme la galerie d’entrée se trouve exactement dans la direction nord-sud, cette galerie indique donc la direction du pôle Nord du ciel. L’écart n’est que de trois degrés quarante minutes et douze secondes. Mais cet écart lui-même n'est pas dû au hasard. A l’époque où la pyramide fut construite, le pôle céleste était invisible, comme il l’est encore aujourd’hui, mais l’étoile polaire, c’est-à-dire l’étoile Alpha de la Petite Ourse, était distante du pôle céleste de deux fois... trois degrés quarante minutes et douze secondes! Dés lors, au moment de sa culmination inférieure, c’est-à-dire à son passage sur le méridien du lieu, on pouvait l'apercevoir de l’intérieur de la pyramide en se tournant vers l’entrée, et cette observation était même possible de jour, car il suffît pour cela de se trouver au fond d'une profonde galerie où ne pénètre absolument aucun rayon de soleil.
Ici, la coupe faite de la pyramide de Chéops montre que la chambre dite du Roi coïncide avec le centre du cercle passant par les trois angles du triangle; la hauteur de l'édifice correspond au rayon d'un cercle dont la circonférence serait égale au périmètre de la base.
Il est pratiquement inconcevable que le hasard seul ait présidé à cet ensemble impressionnant de coïncidences. L’intention ne fait pas de doute, car il n’y avait qu'une seule probabilité sur 100 000 ou 1000 000 que l'entrée de la pyramide correspondît exactement avec la direction du pôle céleste moins ce léger écart qui permettait d’observer depuis l'intérieur la culmination de l'étoile polaire. Une telle probabilité est en pratique égale à zéro.
Or ces constatations, difficiles à nier, nous conduisent avec une implacable rigueur à plusieurs conclusions d’ordre chronologique.
L’époque où fut construite la pyramide de Chéops n’a pu être déterminée jusqu’à présent, quoiqu'on en ait beaucoup discuté. Les estimations effectuées depuis un siècle et demi vont de 5 000 à 2 000 ans avant Jésus-Christ. L’égyptologie actuelle n'est pas très fixée sur ce point. La plupart des spécialistes placent le règne de Chéops au XXVIIe siècle avant l’ère chrétienne. En 1947. Quiring me signala par contre que les dates les plus probables de ce règne étaient 3197-3135. Mais l’accord est loin d'être fait : Borchardt situe les quatrième, cinquième et sixième dynasties entre 3400 et 2700 avant Jésus-Christ, ce qui donnerait pour Chéops, premier souverain de la quatrième, le XXXIVe siècle, alors que Scharff s’efforce, non sans peine, de faire commencer l'histoire égyptienne tout entière avec la période sothiaque qui débute au XXVIIIe siècle.
Mais si la galerie d’entrée de la grande pyramide a été orientée effectivement d’après la culmination inférieure de l’étoile polaire, il est impossible de placer le règne de Chéops durant le troisième millénaire avant Jésus-Christ. Car au XXVIIIe siècle, l’étoile polaire était à moins d’un degré du pôle céleste. Les astronomes Kohlschütter et Schaub, de l'observatoire de Bonn, ont calculé sur ma demande qu'une culmination inférieure de l'étoile polaire à trois degrés quarante minutes et douze secondes du pôle céleste a eu lieu deux lois avant notre ère. soit en 3380 et en 2065. Eyth prit parti pour le XXIIe siècle, exactement pour l'an 2160 que Herschel avait déjà obtenu d’après ses propres calculs. Mais cette opinion n’a pas été retenue, car elle rétrécit singulièrement l'histoire de l'ancienne Égypte, la quatrième dynastie ne commençant ainsi qu’en 2160 ou 2065, alors que l’invasion des Hyksos sous la quinzième dynastie dut avoir lieu vers 1700 avant Jésus-Christ. Borchardt, qui s’appuie essentiellement sur la chronologie de Manéthon, fait débuter la dynastie inaugurée par Chéops entre 3840 et 3310. Or c'est durant ce laps de temps, c’est-à-dire au xx1ve siècle, que l'étoile polaire s'est approchée pour la première fois à trois degrés quarante minutes cl douze secondes du pôle céleste, !.’argument est solide pour placer à celte époque-là le règne de Chéops. Si l’on considère d’autre part les résultats des fouilles les plus récentes, on constate que la civilisation baby-Ionienne, celle d’Ur, de Mohenjo Daro et d'Harappa, remontent bien à 4 000 ans avant Jésus-Christ; il serait donc étonnant que la civilisation égyptienne, considérée depuis un siècle et demi comme la plus ancienne, fût au contraire beaucoup plus récente que celles du Proche-Orient. On a vu qu'en dépit des publications fantaisistes sur les « secrets » de la grande pyramide, on ne conteste plus aujourd’hui à ses architectes d’avoir été des astronomes avertis. La pyramide fut moins un tombeau qu’un observatoire et peut-être une académie scientifique de prêtres. Il y a donc toutes les chances qu’elle ail été bâtie effectivement au début du XXXIVe siècle, seule date désormais plausible.
On ne voit pas pourquoi la plupart des égyptologues actuels contrairement à beaucoup de leurs devanciers du XIXe siècle — se refusent avec tant d’obstination à faire remonter l'histoire de l'ancienne Égypte jusqu'aux quatrième et cinquième millénaires avant Jésus-Christ. La civilisation babylonienne, celle du cours supérieur de l'Indus, sans parler de celle des anciens Mayas d’Amérique Centrale, fleurissaient déjà on en a la preuve au quatrième, voire au cinquième millénaire avant l'ère chrétienne.
S’il est à peu près certain que les traditions des Mayas mentionnent des événements sidéraux exceptionnels remontant au neuvième millénaire avant Jésus-Christ, pourquoi les prêtres égyptiens n’auraient-ils pas dispose de traditions aussi anciennes pour nourrir leur ésotérisme? L’égyptologue anglais Petrie l'admet et. dans un texte récent, a Tait remonter l’avènement du premier pharaon. Manès, à l’an 4 326 avant Jésus-Christ. Enfin, il existe une indication donnée par Hérodote, et qu’il n'a pu inventer, sur l’ancienneté des connaissances astronomiques des prêtres égyptiens : « Ils (les prêtres égyptiens) affirment, dit-il, que le soleil s’est levé deux fois au point où il se couche actuellement et s’est couché deux fois au point où il se lève aujourd’hui. » C’est clair : il s’agit là du phénomène appelé « précession des équinoxes ». En effet, notre planète parcourt, axe penché, le trajet de son orbite, et cet axe, visant tour à tour des points successifs autour d’une position moyenne, revient à son point de départ au bout de 25 827 ans. Si Hérodote est à prendre au pied de la lettre, cela prouverait donc que l’astronomie égyptienne remonte à 50 000 ans! Même si l’observation du ciel par les prêtres égyptiens ne remonte pas aussi loin, elle s’étendit nécessairement sur de nombreux millénaires, sinon la précession n'aurait pu être calculée. Les Grecs ne la découvrirent qu'en 150 avant Jésus-Christ. Mais on sait que les Babyloniens la découvrirent de bonne heure, comme ils connurent un certain nombre de phénomènes astronomiques qui ne purent avoir lieu qu'à l’époque qu’il est convenu d’appeler « ère des Gémeaux ». de 6 500 à 4 300 avant Jésus-Christ, quand la constellation des Gémeaux coïncidait avec le point vernal de l’année solaire. Rien n’empêche de penser que les anciens Égyptiens eurent aussi de très bonne heure la connaissance de ce phénomène, grâce à une longue observation du monde astral, d’autant plus que le zodiaque du temple de Denderah, qui ne date que des derniers siècles avant Jésus-Christ, indique précisément les Gémeaux comme étant le signe du printemps. Seule conclusion possible : la science du monde sidéral des prêtres égyptiens remonte elle aussi à l'ère des Gémeaux! Et l’idée de placer la construction de la grande pyramide au XXXIVe siècle avant Jésus-Christ n’a plus rien d’invraisemblable ni de stupéfiant.
Stonehenge 1st certainement la construction préhistorique la plus impressionnante et la plus célèbre de toute l'Europe. Ce vestige unique se trouve dans le sud de l'Angleterre, près de Salisbury, non loin de la route de Londres à Bristol. Telles quelles, ces ruines nous en imposent encore.
L’ensemble des monolithes revêt une forme circulaire. Trente menhirs, hauts de 4 mètres sur 1.25 mètre à 2.50 mètres de large, formaient un cercle de 88 mètres de diamètre. A l’intérieur de ce cercle se trouvait disposé un autre cercle de quarante-neuf menhirs, plus petits, mais mesurant toujours de 1,50 mètre à 1,80 mètre de haut. Les blocs verticaux du cercle extérieur étaient reliés les uns aux autres par de massifs linteaux de pierre. Cinq énormes trilithes. disposés en fer à cheval et constitués par deux menhirs verticaux relies l’un à l'autre par un linteau, se dressaient à l’intérieur des deux cercles précédents. Plus au centre encore, et toujours en fer à cheval, une nouvelle rangée de blocs plus petits entouraient la pierre d'autel horizontale, point central de tout le dispositif. A l’extérieur du grand cercle, à une distance de 30 mètres, s'élevait un menhir isolé, dit « pierre astronomique », parce que placé en un point où, dit-on, il y a 4 000 ans, un observateur placé près de la pierre d’autel voyait se lever le soleil à l'aube du solstice d’été.
Un fossé circulaire de 114 mètres de diamètre entourait l'ensemble et, à quelque distance de ce fosse, un autre fossé de menhirs délimitait une sorte de piste large de 106 mètres et de 2,7 kilomètres de circonférence.
Ces blocs de pierre impressionnants ont évidemment provoqué de bonne heure l’étonnement admiratif des hommes. Les auteurs anglais du Moyen Age évoquent Stonehenge à plusieurs reprises en 'se faisant l’écho des nombreux récits fantastiques auxquels ces menhirs ont, de tout temps, donné lieu. Geraldus Cambrensis écrit au XIIe siècle : « Autrefois se trouvait en Irlande un formidable amas de pierres, appelé la danse des Géants, parce que des géants auraient amené ces blocs de pierre depuis les région d’Afrique les plus éloignées, puis entassé dans la plaine de Killarney non loin de Castel Naas, et l’on admirait à la fois le poids énorme de ces blocs et leur harmonieuse disposition. Selon une tradition anglaise, le roi Aurelius Ambrosius aurait fait transporter d'Irlande ces pierres en Grande-Bretagne avec l'aide de l'enchanteur Merlin. »

Stonehenge, prés de Salisbury, en Angleterre méridionale, est la plus impressionnante construction préhistorique de toute l'Europe. On y voit un sanctuaire dédié au culte du soleil et à la commémoration des morts.
(Photo British Travel Association)
Geoffroy de Monmouth, toujours au XIIe siècle, reproduit une tradition analogue. En 1575, Camden estime que Stonehenge est un monument funéraire. En 1620. Inigo Jones y voit un temple romain et John Aubrey, en 1665, un sanctuaire druidique. Stukeley fut le premier à affirmer, en 1724, que l’entrée de Stonehenge est orientée d'après le soleil et son imagination débordante y vit l'œuvre de prêtres égyptiens fugitifs. Bien d'autres explications en ont été données par la suite et Barclay, en 1895, réunit toute la littérature écrite jusqu’à cette date sur ce sujet.
Que ces assemblages de pierres aient un caractère religieux n'a jamais été discuté. Et, sans doute, l'importance de ce sanctuaire de Stonehenge fut-elle même exceptionnelle, car. si la plupart des pierres sont des blocs de grés extraits de carrières voisines, d'autres blocs ne peuvent provenir que des monts Prescellys situés à 300 kilomètres de là. Ce sont les diabases, ou pierres bleues, dont le poids est si considérable que leur transport sur une aussi grande distance pose une énigme technique. Gowland écrit à ce sujet : « Beaucoup de ces blocs de pierre sont étrangers au pays, mais cela n’a rien de surprenant, parce qu’ils ont pu être apportés par des glaciers. » On estime aujourd’hui que ces pierres ont dû être amenées par eau ou. plus simplement encore, qu'elles proviennent tout de même de quelque carrière voisine disparue depuis.
L'ancienneté de ce sanctuaire remonte, selon les uns, à 1 000, selon les autres, à 1 500 et jusqu'à 4 000 ans. C’est cette dernière hypothèse qui semble la plus probable. Montelius a établi que ces blocs géants n’ont pu être travaillés qu’à l'aide d’oui ils de pierre, dont on a retrouvé des exemplaires dans les innombrables tombeaux découverts aux environs de Stonehenge et qui sont certainement contemporains du sanctuaire.
Les intempéries n'ont pas épargné Stonehenge. L'une des plus grandes pierres se serait écroulée peu avant 1574 et une autre en 1620. Le quatrième trilithe s’effondra le 3 janvier 1797 et un autre le 31 décembre 1900. Le bloc connu sous le nom de « long stone » tomba le 2 novembre 1911 Mais, en dépit de ces dégradations successives, on peut se faire une idée très précise de ce que fut le monument entier.
Les spécialistes ne s’accordent guère sur sa raison d’être exacte. A l’origine, on y a vu surtout un haut lieu consacré au culte du soleil. Les travaux scientifiques modernes, ceux de Fergusson en 1872, de Petrie en 1880, concluent pareillement. Mais Lockyer, en 1906. combattit cette hypothèse avec passion, affirmant que Stonehenge fut simplement un observatoire préhistorique. Ce qui était peut-être excessif, mais Spengler, en 1937, tomba dans l'excès inverse en soulignant qu’« aucun être raisonnable » ne saurait parler d'observatoire à propos de Stonehenge. En fait, cette construction doit bien avoir eu quelque rapport avec le culte antique du soleil. Aujourd’hui encore, le 21 juin, jour du solstice d'été, une fête populaire, dont l'origine remonte dans la nuit des temps, se déroule à Stonehenge. Lockyer le signale exprès-sèment : « Suivant une antique coutume, la population de Salisbury et des localités environnantes se réunit à cet endroit le jour du solstice d'été pour y assister au lever du soleil. » Kierkebusch estime de son côté : « La coutume qui veut que la popu-laiton du pays aille en pèlerinage à Stonehenge le jour du solstice et y célèbre une fête » apporte « un argument décisif à l'appui de l'hypothèse d’un temple religieux ».
Or, chez les peuples anciens, observations astronomiques et cérémonies religieuses souvent ne faisaient qu’un. Seuls, les prêtres observaient les astres et ces observations étaient en soi des actes religieux. Schuchhardt préfère le mot de « sanctuaire » à celui de « temple » et. sans doute, a-t-il raison au sens strict. D’ailleurs. « observatoire » n’est pas exhaustif non plus. Mais ces nuances ne sont de mise que dans les ouvrages scientifiques. Schuchhardt ne nie pas que Stonehenge ait servi à la fois au culte et à l’observation de l’astre solaire. Mais il pense que. le jour du solstice, ce n’était pas le lever, mais le coucher du soleil que l'on y contemplait, contrairement aux coutumes de presque tous les peuples connus. Car il estime que Stonehenge fut surtout un lieu consacré au culte des morts, d’où le symbole représenté par les couchant. Schuchhardt tire argument de l’existence de 483 tombeaux datant du début de l’âge du bronze et dénombrés à moins de deux milles à la ronde autour de Stonehenge qui serait ainsi un temple « dédié aux ancêtres ». L’existence de la piste circulaire évoquée plus haut paraîtrait confirmer celte thèse, s'il est vrai, comme le croit Schuchhardt, que cette piste servait à des courses de chars. L’Iliade ne nous apprend-elle pas qu'Achille organisa des courses pour célébrer la mémoire de Patrocle? Qu'il en ait été de même à Stonehenge n’aurait rien d’extraordinaire.
En vérité. l’hypothèse de Schuchhardt — un sanctuaire dédié aux ancêtres et celle admise généralement d'un sanctuaire dédié au dieu solaire Borvon, où. chaque solstice, le peuple se réunissait pour y observer, sous la direction du prêtre et avec l’aide de la « pierre astronomique ». le lever du soleil, ces deux hypothèses ne s’excluent nullement. Stonehenge a pu être un sanctuaire servant au culte du soleil et à la commémoration des morts.
Schuchhardt a d’ailleurs fait une constatation extrêmement curieuse : des ressemblances assez précises existent entre l’architecture de Stonehenge, type même du tombeau circulaire, et celle du célèbre bâtiment également circulaire de Mycènes, plus récent de trois à quatre cents ans.
D’autre part, si l'on admet que Stonehenge fut, à .l’instar de beaucoup d’autres constructions préhistoriques, un sanctuaire celte dédié au soleil, on est amené à faire des rapprochements historiques du plus haut intérêt.


Vue des tombeaux royaux et du cercle de l'Agora (B.N.. Est.)
C’est ainsi que nous lisons dans Diodore citant un texte d’Hécatée d’Abdère : « En face du pays des Celtes existe, à peu de distance vers le nord, une île au moins aussi grande que la Sicile. Ses habitants s'appellent les Hyperboréens parce qu’ils échappent aux atteintes du vent du nord... Il y a sur cette île un bois sacré de toute beauté, dédié au soleil, ainsi qu’un temple étrange de forme circulaire... Tous les dix-neuf ans, quand le soleil et la lune retrouvent leur position l’un par rapport à l’autre, Apollon fait son entrée dans l’île... Les rois de cette île, qui ont aussi la garde du bois sacre, descendent de Borée et s’appellent pour cette raison des Boréades. »
Diodore fait là une allusion très claire à la Grande-Bretagne. Nilson le souligna déjà en 1866. Quant au temple de forme circulaire. Il y a d’autant plus de chances qu'il s’agisse de Stonehenge que ce sanctuaire dédié à Borvon, dieu solaire des Celles, paraît bien avoir été le haut lieu de tout le peuple celte. Car il est plus que probable que. les jours de grande fête, les Celtes de Gaule passaient la Manche pour se rendre en pèlerinage à Stonehenge.
Quant à ce nom d’« Hyperboréens ». en voici sans doute l’origine : quand les commerçants de Massilia, ou Marseille, remontaient le Rhône pour se rendre, via la Manche, soit en Cornouailles, soit dans les îles Cassitérides, patrie du précieux étain, ils remarquaient que le mistral, ce vent du nord qui les affectait cruellement, diminuait à mesure qu’ils approchaient de la Manche. Bien mieux : il n'y avait plus de vent du tout sur la côte méridionale de l'Angleterre, où le climat est particulièrement doux, surtout aux abords de l’île de Wight et de la ville de Bournemouth. La côte sud-occidentale de l’Angleterre, située sur le cinquante et unième parallèle, connaît en effet des hivers beaucoup plus agréables que la ville de Marseille située sur le quarante-troisième, et la végétation y est presque subtropicale. On mentionna donc l’existence de ce peuple favorisé qui, « au-delà du vent du nord » — d’où le nom « d’Hyperboréens » — connaissait un climat exceptionnel. Il ne faut pas chercher ailleurs l’origine de la légende des Hyperboréens qui a donné lieu à mainte divagation.
Diodore signale d'autre part la visite d’Apollon aux Hyperboréens tous les dix-neuf ans. Reuter a raison de rapprocher cette indication du cycle lunaire qui dure effectivement dix-neuf ans, et il ajoute : « On peut admettre que l'indication donnée par Diodore sur la grande année lunaire des Hypcrboréens... se rapporte à une observation astronomique notée par Pythéas dans son ouvrage sur l'“Okeanos”. »
Mais ce n’est pas tout :
Il existe un autre texte relatif au temple élevé par les Hyperboréens au dieu du soleil et qui consiste en une belle et poétique description d'une cérémonie religieuse, due à Elien le Sophiste. Il y est question de cygnes chantants (Cygnus musicus) et de leurs rapports avec le sanctuaire de Stonehenge. Car le cygne chantant est une exclusivité de la faune des îles Britanniques et des pays d'Europe riverains de l'Atlantique-Nord. Dans le sud de l'Europe, et spécialement en Grèce, n’existe que le cygne ordinaire, bien muet celui-là (Cygnus olor). Par conséquent, ce récit concerne bel et bien l'Angleterre :
« Les cygnes tournoient autour du temple et le nettoient en quelque sorte de leurs ailes. Puis ils se posent dans la cour du temple qui est très grande et très belle. Quand les pèlerins entonnent leurs hymnes habituels et que les joueurs de cithares font retentir leurs accords, de véritables nuages de cygnes accourent et ces oiseaux, se posant autour du sanctuaire, accompagnent de leurs chants les hymnes sacrés. Ces oiseaux, qui ressemblent à autant d’enfants de chœur ailés, célèbrent ainsi par leurs chants la divinité pendant toute la journée. »
Tout n’est certes pas à prendre à la lettre dans ce récit poétique, mais il reste qu'un temple mystérieux dédié au dieu du soleil Borvon s'élevait dans un pays où existaient des cygnes nordiques. D’autre part, les Grecs hellénisaient volontiers les noms étrangers ou tout au moins les assimilaient à leurs vocables familiers : Borvon leur rappela Boreo et ils en conclurent, un peu rapidement il est vrai, que les rois de Grande-Bretagne descendaient de Borée parce qu'ils demeuraient « au-delà du vent du nord ».
Dès 1790, Wernsdorf présuma que les récits relatifs aux Hyperboréens. à leur culte du soleil et à leurs cygnes chantants ne faisaient que reprendre d’anciennes traditions historiques du cycle celtique, bien antérieures en fait au récit d'Hécatée. Le poète Alcée, qui vécut autour de 600 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire peu après la fondation de Marseille, nous a laissé le fragment d'un poème où l’on voit Apollon quitter les Hyperboréens et regagner son sanctuaire de Delphes sur son char attelé de cygnes : « Quand Apollon fut né. Zeus lui remit la lyre et l’envoya à Delphes dans un char attelé de cygnes. Les Delphiens entonnèrent le péan, et les chœurs des vierges rassemblées autour du trépied supplièrent le dieu de revenir enfin de chez les Hyperboréens. »
L’origine nordique de la légende apparaît dans d’autres détails encore. Ne disait-on pas des Hyperboréens qu'après avoir vécu longtemps dans le bonheur, ils mettaient eux-mêmes tin à leur existence en se précipitant dans la mer du haut de quelque rocher. Cette coutume exista réellement, si l'on en croit de vieilles traditions germaniques.
Le fait qu'originellement, le mythe des Hyperboréens naquit des relations commerciales de l'Antiquité avec les pays nordiques fut déjà pressenti par Weicker voici un siècle. Celui-ci affirma que tous les récits mentionnant les peuples « au-delà du vent du nord » lui paraissaient liés à l'importation de l’ambre. Il ne se trompa pas. sauf sur l'objet de ce commerce : ce n'était pas l’ambre, mais l’étain qu’on recherchait chez les Hyperboréens. Le savant suédois Nilson reconnut en 1866 que l'île citée par Hécatée ne pouvait être que l’actuelle Angleterre. Crusius affirme que la légende des Hyperboréens fut rapportée par les marins argiens et corinthiens au retour de leurs voyages commerciaux dans « l’extrême ouest ». Bien que les îles Britanniques aient joué un rôle important dans le commerce méditerranéen dés 2000 avant Jésus-Christ. Crusius fait erreur, car les récits sur les Hyperboréens sont tous postérieurs aux voyages entrepris par les commerçants de Massilia pour gagner l’Angleterre via la Gaule.
Une remarque s’impose ici : on a souvent cherché à découvrir dans Hésiode et Homère ce qu’on savait de leur temps au sujet des îles Britanniques. Or, il parait bien que les descriptions faites par Homère du pays des Cimmériens et des sources de l'Océan reposent précisément sur ce qu’on savait à l’époque, quoique confusément, des îles Britanniques. Homère connaissait l’étain qui est cité six fois dans l'Iliade et toujours comme un métal très précieux. L'étain antique apparut en Méditerranée des 2000 avant
Jésus-Christ. Il servait à fabriquer le bronze dont la demande était alors très forte, et provenait essentiellement des pays d’Europe occidentale, de Bretagne (où les gisements furent épuisés de bonne heure), d’Irlande et des îles Britanniques, principalement de Cornouailles, où l’étain était encore au Moyen Age une source de richesse.
On crut autrefois que l’étain utilisé dans l'Antiquité par les pays méditerranéens venait du Proche-Orient, mais c’est inexact. Quiring souligne qu’il n'existait aucune mine d’étain en Asie Mineure et dans le Caucase, et les gisements de Perse étaient ignorés encore au temps d’Hérodote. Certes, des paillettes d’or et d’étain furent découvertes de très bonne heure dans les cours d’eau d’Espagne et l’exploitation en fut entreprise sans doute dès le début du troisième millénaire avant Jésus-Christ, peut-être même avant dans le sud de l’Espagne. Mais cette production espagnole fut toujours insuffisante. Les artisans de la fabrication du bronze se mirent à la recherche de sources plus abondantes et, pour cela, passèrent la mer. Dés 2000 avant Jésus-Christ, ils connurent donc les riches gisements de Bretagne ainsi que ceux des îles Britanniques qui. par la suite, devinrent leurs fournisseurs les plus importants. L’Espagne fut, pour coule l'Antiquité méditerranéenne, le pays du bronze par excellence. Le métal ouvré dans la péninsule Ibérique trouvait amateurs non seulement en Égypte dès avant l’époque dynastique, mais aussi dans tout le Proche-Orient. Le bronze espagnol contribua beaucoup à animer les échanges méditerranéens et longtemps ce furent les Crétois qui assurèrent les transports. Des archéologues anglais ont, d’autre part, découvert que les gisements d’étain de Cornouailles furent décelés cl exploités au début du deuxième millénaire avant notre ère.
On peut donc admettre sans risque d’erreur que l'étain des pays d’Europe occidentale parvint en Méditerranée via l'Espagne aux environs de 2000 avant Jésus-Christ. Les allusions d'Homère au pays de l’étain s’éclairent du même coup. D’autre part, les inscriptions commerciales de l'Égypte primitive citent l’étain comme un produit venant exclusivement de l'Ouest et qui fut parfois même entreposé dans les ports égyptiens pour être expédié plus loin en Orient, vers l'Arabie et les rivages indiens. Pline signale, en effet, que l'Inde ne possède pas d'étain et qu'elle s'en procure en l'échangeant contre des perles et des pierres précieuses!
Pepi 1er, pharaon de la IVe dynastie, statue en bronze datée
à 2500 avant Jésus-Christ.
(Photo Bondot-Lamotte.)
Schuchhardt a pu établir que la première apparition du bronze, d’un bronze il est vrai encore imparfait, date de 2500 avant Jésus-Christ : ce bronze est celui de la statue du pharaon égyptien Pepi. Par conséquent, même en ces temps reculés, des relations commerciales unissaient l'Égypte et l'Europe occidentale via l’Espagne et, dans tous les cas, les îles Britanniques Turent bien le grand fournisseur d'étain des pays méditerranéens de l'Antiquité.
Aujourd’hui, de nombreux savants, de toutes disciplines, admettent sans discussion que le mythe des Hyperboréens et les textes relatifs à Stonehenge se rattachent étroitement à ces échanges commerciaux. Le géographe Sieglin, le préhistorien Schuchhardt et le philologue Philipp s’accordent sur ce point. Moi-même, dans un travail précédent paru en 1928, ai montre l’erreur de César affirmant que les habitants des rivages gaulois ne savaient rien des îles Britanniques. Les Gaulois se refusèrent tout simplement à livrer à un étranger des informations sur leurs relations commerciales. Car le trafic sur la Manche entre Celtes insulaires et continentaux dut être très actif, beaucoup d'indices nous le confirment.
La thèse de Schuchhardt identifiant le pays des Hyperboréens avec le sud de l'Angleterre paraît donc aujourd'hui vérifiée. Et Nilson a raison aussi en soulignant combien le « temple magnifique » évoqué par Hécatée ressemble au sanctuaire de Stonehenge, car, dit-il, « il est impossible d’inventer avec autant d’exactitude ».
Monlelieus a insisté sur la profonde impression faite par les ruines de Stonehenge sur les touristes. Les liens qui unissent ce sanctuaire aux légendes et aux mythes sacrés de la Grèce antique ne font qu’augmenter l’attrait de ces pierres vénérables.
Affirmer que l'Hellade classique a eu ne serait-ce qu’une vague notion de l'existence de l’Angleterre aurait été qualifié autrefois de saugrenu. On crut longtemps, en se trompant d'ailleurs, que les Phéniciens avaient entretenu des lignes régulières sur les mers du nord et de l'ouest de l'Europe et que. par conséquent, ils avaient aussi abordé en Grande-Bretagne. Mais on pensait que les Grecs de l’époque d'Homère ignoraient tout des pays de l'Europe occidentale. On est, par la suite, revenu sur toutes ces erreurs. Après que Voss. des 1804. eut affirmé que certains paysages de l'Odyssée ont certainement eu leur modèle en Grande-Bretagne, on découvrit que Pythéas, au IVe siècle avant Jésus-Christ, ne fut nullement 1’« inventeur » de l'Angleterre et César son brillant second.
En fait, plus de 1 000 ans avant Homère, les îles Britanniques jouaient déjà un rôle en Méditerranée orientale et ces relations, consistant en la fourniture d’importantes matières premières, se poursuivirent sans interruption durant l'Antiquité historique, bien que la littérature ne nous en donne que de rares témoignages. De tous les monuments préhistoriques où l’on discerne le jeu de ces influences réciproques, Stonehenge est de loin le plus important et le plus intéressant. Ce fut un sanctuaire consacré au soleil et au culte des morts et il servit à des cérémonies religieuses comme à des observations astronomiques.
En 1900 d’abord, puis en 1921, on chercha à remédier à la dégradation progressive de cette construction plus que vénérable. Des blocs écroulés furent redressés et d’autres, qui branlaient, consolidés. Ceux qui restent aujourd’hui debout bénéficient de la même protection que les monuments historiques.
Alors l’eternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu, de par l'Eternel. Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes, et les plantes de la terre... Et voici que s'éleva de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise. »
Les commentateurs ont souvent cherché à élucider le mystère de cette catastrophe qui eut pour théâtre la Palestine primitive. Des pluies de feu ou de soufre n’accompagnent jamais les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques. Et pourtant l’événement est historique, car les historiens païens eux-mêmes le mentionnent. Ainsi Strabon écrit en l’an 20 après Jésus-Christ : « Les traditions rapportées par les habitants qui assurent que, jadis, treize villes prospéraient dans cette contrée sont dignes de foi; on dit même que les murailles de Sodome, la cité principale, existent encore et qu'elles mesurent soixante stades de circonvallation. Le lac sortit de son lit à la suite d’un grand tremblement de terre et vomit du bitume bouillant mêlé à de l'eau sulfureuse, tandis que du feu jaillissait et que les flammes calcinaient les rochers. Les villes s’enfoncèrent partiellement dans le sol ou furent abandonnées par les habitants frappés de panique. » La description de Strabon est en fait plus proche de la réalité que celle de la Genèse, nous ne tarderons pas à le voir. Mais Strabon ne fut pas le seul écrivain grec à connaître l'événement : Ptolémée ne l’ignora point puisqu’il appelle la mer Morte : Sodomorum lacus, cl Philon en parle également.
Chez les Romains, Tacite évoque ainsi, dans ses Histoires, la destruction de Sodome : « Non loin de la mer Morte s’étendent des plaines qui furent autrefois fertiles cl où s’élevaient de grandes villes. Mais celles-ci, dit-on, furent frappées de la foudre... J'admets volontiers qu’autrefois des villes célèbres furent dévorées par le feu du ciel. » L’historien Flavius Josèphe mentionne de son côté la catastrophe.
Enfin, le Coran lui-même fait allusion à l’événement. Témoin ce verset : « Il renversa aussi les villes détruites et ce qu'elles recouvraient les recouvrit à leur tour. »
Il ne s’agit donc en aucune façon d’une légende forgée de toutes pièces. Mais la nature exacte de cette catastrophe et la région de Palestine où elle eut lieu vont désormais nous occuper.
Un passage de la Bible relatif à une époque antérieure à la destruction des villes signale que les cinq « rois » de Sodome, Gomorrhe, Hadama, Séboïm et Zoer s’étaient réunis dans « la vallée de Siddim qui est maintenant la mer Salée », pour y mener une guerre en commun. Cette « mer Salée » est sans aucun doute la mer Morte dont la teneur en sel est très élevée. Les apocryphes nous précisent en outre que « le feu tomba » sur les cinq villes précitées et que leur emplacement dévasté « fume encore en signe d'opprobre ». Sodome, Gomorrhe, Séboïm et Hadama furent détruites : seule, la « petite » ville de Zoer, où Loth se serait réfugié, fut épargnée.
On peut donc se demander si réellement quatre villes furent rayées de la carte du monde. Sodome était certainement la plus importante. C'est d’ailleurs de Sodome seulement qu’il va être question ici. Il n’est pas certain, en effet, que Gomorrhe. toujours citée avec Sodome, fût le nom d'une ville, mais seulement d’une plaine avoisinante, également submergée, car le sens étymologique du mot est « plaine recouverte par les eaux ».
Nous pouvons admettre sans plus que la cause immédiate de la catastrophe fut un tremblement de terre. Mais la pluie de feu et de soufre?
On songe tout d'abord à un volcan qui serait entré en éruption. Les environs de la vallée du Jourdain et de la mer Morte sont riches en volcans éteints dont le moins célèbre n’est pas le mont Tabor. Mais tous ces volcans sont muets depuis des dizaines et des dizaines de milliers d’années. Que l’un d’eux se soit réveille brusquement au début des temps historiques est théoriquement possible. Un événement géologique aussi récent aurait toutefois dû laisser des traces faciles à retrouver par les géologues. Lave et produits éruptifs de toute nature devraient subsister si une éruption avait eu lieu au début du deuxième millénaire avant Jésus-Christ. Or, dans toute la région, on n’en trouve pas la moindre trace. On peut donc affirmer, avec les moindres risques d’erreur, qu’aucun événement volcanique n’a eu lieu il y a 4000 ans en Palestine.
Afin de résoudre cette contradiction entre les textes et les données de la géologie, Gunkel et Edouard Meyer crurent que la « légende » de la destruction des deux villes avait son berceau en Arabie, d’où elle serait passée en Palestine. Mais cette hypothèse ne mène à rien. La tradition biblique mentionne avec trop de précision la « mer Salée » dont elle fait le point de repère de son récit. El puis il n'y a pas en Arabie de volcan en activité. Si des éruptions isolées curent lieu en 1256 ou 1276 près de Médine, en 1824 sur l'île Saddle, en 1834 sur le djebel Tair, etc., leur ampleur fut toujours limitée et aucune preuve n'existe que, depuis les temps historiques, une catastrophe volcanique de quelque importance ait eu lieu en Arabie.
C'est Blanckenhorn qui a résolu l’énigme par ses recherches effectuées sur place : la mer Morte se serait formée partiellement à l’époque tertiaire à la suite de l'effondrement du « fossé est-africain ». L’écorce terrestre s'effondra du lac Nyassa à la Syrie, donnant naissance à de nombreux volcans, aux grands lacs africains, à la mer Rouge, à la mer Morte, au lac de Génésareth. dit aussi de Tibériade. A l’origine, celui-ci ne faisait qu’un avec la mer Morte, mais, dans ce climat désertique, du fait de l'évaporation constante des eaux, le lac et la mer finirent par se séparer, tandis qu'augmentait leur teneur en sel.
La mer Morte est, avec la mer Caspienne et le lac Baïkal, la plus profonde dépression continentale de l'écorce terrestre. Le fond de la mer Morte se trouve à 793 mètres au-dessous du
niveau de la Méditerranée, et la surface de ses eaux se trouve elle-même, du fait de l'évaporation, à 394 mètres au-dessous du niveau méditerranéen. La mer Morte mesure aujourd’hui 78 kilomètres de long, 17 de large et 399 mètres de profondeur. Comme aucun grand fleuve, hormis le Jourdain, n’y déverse ses eaux, sa teneur en sel est six fois plus forte que celle des océans. Aucun poisson ne peut donc y subsister et les pêcheurs ne hantent pas ses rives; aucun bateau ne la parcourt. Son nom de « mer Morte » est, par conséquent, tout à fait justifie.
Mais la mer Morte qui naquit de l’effondrement du sol à l'époque tertiaire était moins étendue qu'aujourd’hui. Elle s’arrêtait à la hauteur de la presqu’île actuelle d"El-Lisan située sur son littoral sud-est. Cette première mer Morte atteignait donc les cinq sixièmes de celle que nous connaissons, et c’est aujourd’hui la partie la plus profonde de la dépression. Quant à la partie méridionale, située au-dessous de la presqu'île d’El-Lisan. elle est beaucoup plus récente et sa profondeur varie de 1 à 6 mètres au maximum. Cette région ne fut donc submergée que tardivement. Au début des temps historiques, elle était encore habitée et comprenait plusieurs localités.
Cet effondrement fut évidemment d'origine sismique et c’est ce séisme qui dut détruire Sodome et Gomorrhe. Blanckenhorn nous dit à ce sujet : « Le sol de la partie méridionale de l’actuelle mer Morte s’effondra brusquement. Des failles s’ouvrirent, engloutissant les villes ou les faisant positivement se retourner dans les profondeurs de la terre, de telle sorte que la mer Morte put recouvrir tout le pays... On ne saurait songer sérieusement à l’éruption d’un volcan sous les pieds des Sodomites pas plus qu'à une inondation de lave incandescente. »
Mais un simple séisme, si violent fût-il, provoquant l’affaissement de toute une région que les eaux viennent ensuite submerger, ne rend pas compte du récit biblique dans ce qu’il a de plus frappant : la pluie de feu et de soufre. Mais ce problème annexe est aujourd’hui résolu comme l’autre.
Le pays de la mer Morte est riche en sources thermales, sulfureuses et carboniques, en puits de bitume et d’asphalte, qui sont autant de témoins de l'intense activité volcanique du sous-sol environnant. Ainsi, sur la rive méridionale de la mer Morte, il existe une source fréquemment visitée par les touristes tant est forte son odeur sulfureuse, cl une ancienne tradition populaire, peu digne de foi. prétend qu'en raison de la puanteur de cette source, les oiseaux évitent de survoler la mer Morte.
La mer Morte vue depuis Israël (Atlas photo, photo Michel Chapuis.)
Ces constatations nous conduisent à donner plus de poids à la description de Strabon qu’au récit biblique. Il n’y cul pas sur Sodome une « pluie » de feu et de soufre : des failles du sol jaillirent toutes sortes de gaz qui ne tardèrent pas à s’enflammer, d'où le feu et la fumée qui recouvrirent toute la région. « Et voici que s’éleva de la terre une fumée comme la fumée d'une fournaise », reconnaît la Bible, et sans doute est-ce exact.
Cette interprétation a reçu une éclatante confirmation en juillet 1927. L’ne forte secousse se fit sentir au nord-est de la mer Morte, près de Zerka. et un nuage de fumée, semblable à celui qu’évoque la Bible, s’éleva dans les airs. Les gaz jaillirent du sol exactement comme ils durent le faire il y a 4 000 ans. Ils s’enflammèrent presque aussitôt et une odeur de soufre se répandit dans l’atmosphère.
En 1929, le Père Mallon et l’archéologue René Neuville, effectuant des fouilles pour le compte de l’institut biblique du Vatican, mirent au jour à six kilomètres du rivage nord-est de la mer Morte, près de Tel Gessul, une ville antique datant de l'âge du bronze et qui témoignait d’une très haute civilisation. Des habi-talions, de vastes entrepôts de blé, des bijoux artistement travaillés et incrustés de perles, de nacre et de pierres précieuses, ainsi que des fragments d’une écriture jusqu’à présent inconnue furent découvertes par les deux chercheurs. Cette ville dut être détruite par un gigantesque incendie vers l'an 2 000 avant Jésus-Christ. Comme on ignorait tout d'une telle ville à cet endroit de l'ancienne Palestine, l'idée surgit évidemment qu’on était tombé sur les ruines de Sodome. Mais cette hypothèse ne saurait être retenue. En raison d'abord de la chronologie : la destruction de Sodome doit être plus récente que celle de la ville découverte à Tel Gessul. Les théologiens catholiques eux-mêmes l’admirent bientôt. Car la Bible rappelle trop expressément que là où se trouvaient Sodome et Gomorrhe « s'étend maintenant la mer Salée ». Le rivage nord-est de la mer Morte servit donc d’emplacement à une ville dont le nom ne nous est pas parvenu, mais Sodome et Gomorrhe n’ont pu s’élever qu’à l'endroit actuellement recouvert par la partie méridionale de la mer Morte. Il est, en effet, établi que Zoer, où se réfugia Loth, était située au sud-est de la mer Morte, en un endroit que Flavius Josèphe connut encore. Or, Zoer fut nécessairement située au voisinage immédiat de Sodome qui. par conséquent, ne saurait être cherchée ailleurs qu’au sud de la mer Morte.
La tradition biblique nous fournit encore un autre argument à l’appui de cette théorie : la femme de Loth, fuyant la catastrophe, se retourna malgré la défense de Dieu et, pour sa punition, fut changée en statue de sel. L’explication de cet épisode est facile. Le rivage méridional de la mer Morte est parsemé de rochers de sel, aux formes bizarres et changeantes sous l’influence du vent et des phénomènes atmosphériques. Avec un peu d’imagination, beaucoup de ces blocs de sel ressemblent à des silhouettes humaines ou animales. L’un d'entre eux, qui ressemblait sans doute à une statue de femme, servit de support à l’histoire de la femme de Loth. Aujourd’hui encore, les Arabes, à qui l'imagination ne fait jamais défaut, désignent un rocher de sel. le djebel Usdum (« Usdum » étant la déformation arabe de Sodome), comme étant « la femme de Loth ». Ce trait de la tradition biblique, quelle qu'en soit d’ailleurs l'explication, prouve en tout cas que, seule, la rive méridionale entre ici en ligne de compte et non la région nord-est du pays. La science et l’histoire sont d’accord : le problème de Sodome et de Gomorrhe peut être considéré comme résolu.
Pour finir, signalons, sous toutes réserves, une hypothèse d'ailleurs invérifiable. Si la disparition de Sodome et de Gomorrhe fut effectivement la conséquence d’un affaissement de la croûte terrestre, la possibilité existe que celte catastrophe eut lieu en même temps que le grand bouleversement volcanique qui affecta l’archipel des Santorin dont nous parlerons au chapitre suivant. Les deux événements datent à peu près de la même époque, soit la première moitié du deuxième millénaire avant Jésus-Christ. Des secousses telluriques ou volcaniques sur un point du globe en provoquent souvent d'autres ailleurs. La distance qui sépare les Santorin de la mer Morte n’est pas si grande qu'une liaison entre les deux événements soit exclue. Mais la preuve est impossible à fournir. Seule subsiste une possibilité, assez fragile d’ailleurs.
« Quand le peuple d'Israël voulut quitter l'Égypte, le pharaon n’y consentit qu’après toute une série de calamités, dont Moïse le frappa, lui et son peuple. La plupart des « plaies » dont parle la Bible sont, de toute évidence, des catastrophes qui fondirent effectivement sur l’Égypte au cours de son histoire, parfois même à plusieurs reprises : les sauterelles, les moustiques, les grenouilles, la variole cl la peste ont souvent dévasté la vallée du Nil. La grêle aussi y est fréquente et il arrive même que les eaux du Nil ressemblent à du sang en raison des grandes quantités de poussière de sable qui se mélangent à ses eaux. Mais l’une des plaies d’Égypte apparaît rebelle à toute explication : ce sont les « épaisses ténèbres » qui recouvrirent soudain l'Égypte, si épaisses qu’ « on ne se voyait pas les uns les autres et (que) personne ne se leva de sa place pendant trois jours. »
Que faut-il entendre par là? Les ténèbres qui marquèrent la mort du Christ ne durèrent que (rois heures, celles d’Égypte persistèrent pendant trois jours. Il ne saurait donc être question d’une éclipse. On a dit que des nuages de sable soulevés par le vent du désert auraient provoqué ce long obscurcissement. Mais pareil phénomène, courant en Égypte, n’a rien d’une effroyable calamité. Et puis ces nuages de sable ne cachent jamais tout à fait le soleil. Il convient donc de chercher ailleurs la nature de ces ténèbres.
L’événement eut lieu certainement au cours du séjour assez long des Israélites en Égypte. Il a pu aussi lui être antérieur et son souvenir cire assez durable pour que les Israélites en entendissent abondamment parler. N’évoque-t-on pas encore aujourd’hui, au Connecticut, un obscurcissement quasi total qui intervint le 19 mai 1780 et ne fut jamais expliqué! S'il ne s'agissait pas d’un pays chaud et sec comme l'Égypte, on songerait à un brouillard exceptionnellement épais et persistant, du genre du « fog » londonien. Mais le climat égyptien ignore les brouillards.
Un obscurcissement aussi total que le dit la Bible n'est provoqué que par les grandes éruptions volcaniques. Les émissions de fumée et de cendres assombrissent alors complètement l'atmosphère sur des centaines de milliers de kilomètres carrés. Pline nous apprend que la célèbre éruption du Vésuve du 24 août 79. qui détruisit Herculanum et Pompéi, fut marquée par un obscurcissement qui atteignit Misène, sur l’autre rive du golfe de Naples, et ces ténèbres étaient si épaisses qu'elles ressemblaient « non â une nuit d’automne nuageuse et sans lune, mais à l’obscurité d’un lieu clos où l'on vient d'éteindre la lampe ».
On en connaît d’autres exemples. La violente éruption du volcan Conseguina au Nicaragua dura du 23 au 27 janvier 1835 et causa un obscurcissement total de quarante-trois heures. L'éruption du Krakatoa, le 27 août 1883, provoqua la formation d'un nuage de cendres de 60 kilomètres de haut, visible à 700 kilomètres et qui obscurcit l’atmosphère sur une étendue de 750 000 kilomètres carrés. Mais tous les records furent battus le 10 avril 1815 par le volcan Temboro situé dans la partie septentrionale de l'ile de Sumbawa dans l'archipel de la Sonde. Le fracas de l’éruption fut entendu à une distance équivalente à celle de Naples à Kœnigsberg, et, à Gresik, soit à 600 kilomètres du loyer volcanique, l'obscurité fut plus dense que par une nuit sans étoiles. A Solo et à Djojakarta, à 850 kilomètres du volcan, la clarté du jour fil place à la nuit. A 1 050 kilomètres, le soleil était encore voile par une épaisse nuée. Pendant trois jours, un espace aussi vaste que la France et le Benelux réunis demeura plongé dans les ténèbres. (Celte durée de trois jours est fréquemment mentionnée dans le cas de ces ténèbres insolites et il est remarquable que même le récit de la Bible ne fasse pas exception.) En juin 1912, dans l'Alaska, le volcan Katmai, de 2 100 mètres d’altitude, connut l’une des plus violentes éruptions jamais enregistrées : une masse de matières volcaniques de 21 kilomètres cubes fut projetée dans l’atmosphère et, sur un rayon de plusieurs centaines de kilomètres, l’obscurité fut telle qu’une lanterne tenue à bout de bras était invisible!
Le cataclysme de l'ile de Java, l'éruption du Krakatoa, paru dans l'Illustration du 21 décembre 1883 (B.N.).
Les « ténèbres d’Égypte » évoquées par la Bible auraient-elles une cause semblable? Dans ce pays inonde de soleil, pareil événement dut causer une belle panique, tant et si bien qu’on ne l'oublia pas de longtemps.
Certes, ni l’Égypte ni l’Afrique du Nord ne possèdent de volcan. Les plus proches se trouvent en Palestine, mais ils sont restés inactifs depuis l’époque préhistorique. Il y en a aussi en Arabie et, le 2 novembre 1276. l’un d’eux, près de Médine, entra en éruption. Mais nous sommes encore loin des ténèbres égyptiennes. Et pourtant celles-ci furent bien d’origine volcanique, car, à l’époque même où celte « plaie » s’abattit sur l’Égypte, une explosion volcanique eut effectivement lieu, la plus considérable peut-être depuis que l’homme est apparu sur la terre, et le pays du Nil en subit certainement le contrecoup.
Vers la fin du XIXe siècle, on constata qu’un séisme formidable avait dû se produire en Méditerranée orientale entre 1550 et 1500 avant Jésus-Christ, causant dans toute cette région de terribles dégâts. Une expédition scientifique, conduite par von Gaertringen et le géologue Philippson, effectua en 1899 des fouilles à Thera, la plus grande île de l'archipel des Santorin en mer Egée. Cette expédition acquit la preuve que le volcan sous-marin qui, de tout temps, a fréquemment secoué cette région, entre autres en 1866 et en 1928, causa, vers le milieu du deuxième millénaire avant Jésus-Christ. une catastrophe bien plus considérable encore que celle, récente, de Krakatoa.
Mais notre connaissance très précise de ce qui se passa à Krakatoa et l’évidente similitude de cette explosion volcanique avec celle des Santorin nous donnent une idée du cataclysme qui affecta la mer Égée voici trois millénaires et demi.
Le 20 mai 1883, le double volcan, jusqu’alors presque inconnu, de file déserte de Krakatoa. située entre Java et Sumatra, se réveilla brusquement. Aucune éruption n’y avait eu lieu depuis 1684, mais celle du 26 août 1883, très violente, permit à la mer de se frayer un passage dans le cratère plein de matières incandescentes. L'eau se vaporisa et. au matin du 27 août, cette masse de vapeur explosa, causant sans doute la plus violente déflagration naturelle connue depuis 3 000 ans. 23 kilomètres carrés, sur les quelque 33 que mesurait l'île, volèrent en éclats et la colonne de cendres, de vapeur et de fumée, qui s’éleva jusqu'à 30 kilomètres dans l’atmosphère, fut aperçue à 700 kilomètres. Des « bombes » volcaniques furent projetées à 2 000 kilomètres. Des vagues de 36 mètres de haut furent soulevées dans la mer, ravageant les côtes jusqu’en Amérique du Sud et causant la mort de 50 000 personnes. Le fracas de l’explosion fut perceptible aux Philippines, en Australie centrale et jusqu’à Madagascar, soit à 4 775 kilomètres. Sur toute la terre, la pression atmosphérique subit des perturbations.
La catastrophe des Santorin. au XVIe siècle avant Jésus-Christ, fut encore plus violente. Les deux îles actuelles, Thera et Therasia, situées en face l’une de l’autre, sont les vestiges de l'ancien cratère de 11 kilomètres de diamètre. Leur rivage intérieur descend verticalement dans la mer, tandis que la pente est douce sur l’autre versant. La fosse manne qui, à Krakatoa, a pris la place des terres disparues, est profonde de 250 mètres en son point le plus bas. Celle du cratère des Santorin atteint 390 mètres. L'explosion méditerranéenne fut donc beaucoup plus considérable. Aujourd'hui encore, une couche de 30 mètres de lave, de cendres et de pierre ponce, témoigne de l’ampleur de cette catastrophe. Et sous cette couche, on trouva à Thera les traces d’une grande civilisation, analogue aux civilisations mycénienne et Crétoise, ce qui nous permet par conséquent de dater l’événement.
En Crète, à 100 kilomètres de Thera, la ville royale de Cnossos présente des traces non équivoques de destructions, destructions directement causées par le cataclysme de Santorin et fort étendues. Mais l’événement dut avoir des répercussions graves sur un beaucoup plus vaste rayon. Moi-même, dans un ouvrage précédent, ai avancé l’idée que le mythe de Deucalion, qui est la version hellénique du déluge, a pu naître des raz de marée qui ravagèrent le littoral grec à partir de Santorin, et c'est le professeur Stechow, de Munich, qui, le premier, supposa la même origine aux ténèbres qui, selon la Bible, recouvrirent l’Égypte. J’estime pour ma part cette hypothèse fort judicieuse : sans elle, le récit biblique demeure scientifiquement inexplicable.
L’immense nuage de fumée qui dut s’élever au-dessus des Santorin provoqua évidemment un obscurcissement quasi total, exactement comme à Krakatoa ou ailleurs. D’autre part, en Méditerranée orientale, c’est le vent du nord qui est dominant presque toute l’année. Cette nuée se dirigea donc vers le littoral nord-africain, plus exactement vers l'Égypte. Nous savons par exemple que l’éruption du volcan islandais Skaptarjökull, le 11 juin 1783, eut pour conséquence des phénomènes d’obscurcissement en de nombreuses régions d’Europe. On ne saurait donc s’étonner que la catastrophe de Santorin obscurcît le ciel d’Égypte pendant un laps de temps appréciable.
Il n'est pas indispensable que la catastrophe de Santorin se soit déroulée pendant le séjour des Israélites en Égypte. L'Exode date de la fin du XIIIe siècle avant Jésus-Christ et l'éruption de Santorin du XVIe. Le hiatus entre ces deux dates ne prouve rien contre notre thèse. Le séjour des enfants d’Israël en Égypte se trouva plus ou moins lié avec la domination des Hyksos sémites sur le Nil. quoiqu’on n’ait pas encore appris comment. Or. la fin de la domination des Hyksos intervint au XVIe siècle, ce qui correspondrait à peu près dans le temps avec la catastrophe de Santorin, et le souvenir des « ténèbres d'Égypte » a bien pu subsister pendant des siècles.
Lf. deuxième livre de Moïse qui nous décrit l’exode des enfants d’Israël renferme un étrange épisode : il s’agit de ce veau d'or élevé par Aaron au pied du Sinaï et que les Israélites s'empressèrent d'adorer. Moïse en conçut une terrible colère. Comment les Israélites, essentiellement monothéistes, succombèrent-ils à une aussi grossière idolâtrie ? Or, cet errement ne fut pas unique dans l'histoire d’Israël. Plusieurs siècles après, le roi juif Jéroboam (926 à 907 environ) fit élever un veau d'or semblable au précédent. Il s'agit donc bel et bien de manifestations répétées, témoignant d'un état d’esprit qui mil des siècles à disparaître malgré la guerre impitoyable que lui fit la loi mosaïque. Pourquoi donc ce culte rendu à un animal, à un veau par-dessus le marché? Pour répondre à cette question, il convient de préciser quel animal exact fut l’objet de ce culte : non pas un veau, mais la bête adulte, c’est-à-dire le taureau. Or. l'adoration du taureau fut très répandue entre 4000 et 1000 avant notre ère au Proche-Orient et sur tout le pourtour de la Méditerranée. Cet animal était vénéré comme un dieu chez les Hittites, les Phéniciens (Moloch), les Sabéens, puis en Crète (cf. le Minotaure), en Égypte, en Cappadoce. en Espagne, bref partout où avait pénétré le culte de Mithra. Les Cimbres eux-mêmes prêtaient serment sur l'effigie d'un taureau. D'autre part, le culte du Bœuf Apis était très populaire dans la région du Nil où les Israélites avaient émigré; Memphis, Héliopolis et Hermonthis en étaient les centres. S’il est vrai que le Veau d’or du Sinaï fut en réalité un Taureau d’or, ce fut une simple imitation du culte égyptien d'Apis, et Moïse ne pouvait y voir qu’un péché mortel. Une interprétation moderne de cet épisode voudrait que l’adoration du Veau d’or fût simplement le culte rendu à Jéhovah personnifié par le taureau, mais cela n’a aucun sens : pourquoi Moïse se serait-il mis dans une telle colère si ses compatriotes avaient adoré une image de la divinité même qu’il leur avait enseignée? Pourquoi aurait-il fait mettre à mort trois mille d’entre eux par la tribu de Lévi?
En réalité, l’adoration du taureau vient en droite ligne de l’antique culte des astres. Le berceau de ce culte idolâtrique fut Babylone, capitale de l'astronomie ancienne. La constellation du Taureau fut, pendant les 2 200 ans qui séparent l’an 4300 de l’an 2100 avant Jésus-Christ, le point vernal, qui, aujourd’hui, se trouve dans le signe des Poissons. Le jour où le soleil entrait dans le signe du Taureau était le premier de l’année babylonienne. « Au commencement est le taureau ». lit-on dans une description du zodiaque de l’ancienne Babylonie datant de l’époque des Arsacides, ce qui veut dire : tous les bienfaits de l’existence viennent du taureau. En 4000 avant notre ère, l'astronomie babylonienne était en effet fort développée, ainsi que l’attestent nombre de faits précis.
Autour de l’an 2100. du fait de la précession des équinoxes, le point vernal passa du signe du Taureau dans celui du Bélier, mais le culte du Taureau se trouvait si fortement enraciné chez certains peuples qu’il subsista longtemps après, ainsi en Égypte où il fut conservé plus de 2 000 ans. Les Israélites en curent forcément connaissance. Et c’est ainsi qu'au pied du Sinaï. désemparés par la longue absence de leur chef Moïse, ils curent l’idée d'adorer la divinité égyptienne.
Notre interprétation du culte du Veau d’or se voit confirmée par un autre fait. Peu avant cet accès d'idolâtrie des Israélites, Moïse avait ordonné de sanctifier spécialement le « premier mois » de l’année : la première pleine lune après l’équinoxe de printemps serait désormais marquée pour tous les croyants par la pâque où chaque famille mangerait solennellement 1’« agneau pascal ». Ce repas religieux symbolisait ainsi le passage de l'idolâtrie au monothéisme. Le Juif pieux était invité à reconnaître le signe du Bélier (ou agneau), nouveau signe veinai, comme la marque distinctive de sa religion. Mais cette reconnaissance symbolique ne dépassa pas le cadre d’un repas de fête : une adoration de l’agneau pascal était hors de question pour la religion mosaïque, rigoureusement monothéiste et hostile à toutes les idolâtries.
Le veau d'or, qu'adorèrent les Hébreux un moment égarés, était en réalité le taureau, presque partout vénéré dans l'ancien Orient, de la Mésopotamie à l'Égypte. (B. N., Est.)
« Moïse ÉTENDIT sa main sur la mer. Et l'Éternel refoula la mer par un vent d'orient qui souilla avec impétuosité toute la nuit. Il mit la mer à sec et les eaux se l'en-dirent. Les enfants d'Israël entrèrent au milieu de la mer à sec et les eaux formaient comme une muraille à leur droite et à leur gauche. Les Égyptiens les poursuivirent ; et tous les chevaux de Pharaon, ses chars et ses cavaliers, entrèrent après eux au milieu de la mer.... Moïse étendit sa main sur la mer. Et vers le matin, la mer reprit son impétuosité, et les Égyptiens s'enfuirent à son approche. Mais l'Éternel précipita les Égyptiens au milieu de la mer. Les eaux revinrent et couvrirent les chars, les cavaliers et toute l’armée de Pharaon qui étaient entrés dans la mer après les enfants d'Israël; et il n’en échappa pas un seul. »
Tel est le récit que fait la Bible de cet épisode célèbre qui marqua l’Exode hors d’Égypte des enfants d'Israël.
Au premier abord, ce récit apparaît fantastique, rebelle à toute interprétation scientifique. Aussi l'essai a-t-il rarement été fait de chercher une explication naturelle à ce miracle pour le faire entrer dans l'histoire. Le nationalisme des anciens Israélites a certes beaucoup contribué à embellir le récit biblique, mais l’événement n'en a pas moins une base réelle, pour autant qu’on puisse savoir.
Le pharaon de la Bible fut vraisemblablement le plus grand des souverains égyptiens. Ramsès II en personne (1292-1225). C'est, en effet, sous son règne que le séjour des Israélites en Egypte aurait pris fin.


Après le passage des Hébreux, la mer reprit son impétuosité et engloutit les Egyptiens qui les poursuivaient. (B.N., Est.)
L’événement apparemment miraculeux du passage de la mer Rouge n’est pas unique dans l’histoire. Hérodote nous rapporte un épisode de la guerre contre les Perses qui lui ressemble étrangement. Lorsque les Perses d'Artabaze assiégeaient Potidée en 479 avant notre ère, il leur arriva un malheur semblable à celui qui frappa l'armée du pharaon « Après trois mois de siège, écrit Hérodote, un reflux de la mer se produisit qui parut devoir durer un certain temps et ouvrit un large passage. Les Barbares décidèrent d'en profiter pour marcher sur Pallène. Mais quand ils eurent franchi les deux cinquièmes du passage, la mer revint avec une impétuosité telle que les habitants de la ville affirmèrent n’avoir jamais vu marée aussi violente. Tous ceux qui ne savaient pas nager furent noyés et la flotte des Potidéens extermina les autres. » La ressemblance entre le récit biblique et celui d'Hérodote est, comme on voit, frappante.
Mais comment expliquer scientifiquement de tels événements? Le vent d’orient, fort et persistant, dont parle la Bible pour nous expliquer l’assèchement de la mer, est certes capable d'assécher en bordure des côtes des trous d'eau peu profonds. Mais aussi bien, la mer, en revenant, ne saurait-elle y noyer des armées entières. Il faut donc chercher ailleurs. Des séismes sous-marins provoquent fréquemment des mouvements de la mer en tout point semblables à ceux qui nous ont été rapportés ci-dessus. Le tremblement de terre de Pisko au Pérou, en 1690. provoqua sur la côte un reflux de la mer qui découvrit une bande de terre de quinze kilomètres de large et dura trois pleines heures, puis la mer revint. Il en fut de même le 11 janvier 1693 près de Catane où un tremblement de terre fit se retirer la mer sur une étendue de 2 000 brasses et pendant un temps assez long. Un événement semblable rendit particulièrement meurtrier le terrible séisme de Lisbonne du 1er novembre 1755. La mer se retira ce jour-là très loin des côtes et la population qui fuyait !avilie en train de s’écrouler se rassembla sur le rivage et le long du port où elle se crut sauvée. Mais elle y périt presque tout entière, car la mer revint par vagues de vingt mètres de haut, arrachant les bateaux à leurs amarres et submergeant les quais noirs de monde. Pendant le tremblement de terre qui détruisit la ville chilienne de Conception, le 20 février 1835, la mer se relira complètement pendant ״ne demi-heure, puis elle revint et des vagues de six à sept mètres de haut se succédèrent toutes les vingt ou trente minutes pendant trois jours. Des observations analogues furent effectuées lors des grands tremblements de terre d’Arica en 1868 et d'Iquique en 1877.
C’est, peut-être un événement semblable qui marqua l’Exode des Israélites : un séisme sous-marin provoquant un reflux, la troupe de Moïse s’échappe par le passage habituellement couvert d'eau et soudain libéré par la mer; l’armée égyptienne, lui ayant emboîté le pas, est surprise par le retour brutal des eaux et partiellement anéantie.
Mais tout se passa peut-être beaucoup plus simplement, l’enthousiasme national ayant largement embelli l’événement, ainsi qu'il est courant, afin de glorifier la puissance de Jéhovah et servir le prestige de Moïse. Le jeu normal des marées permet souvent de passer à pied sec en des endroits momentanément libérés par les eaux, et, quelques heures plus tard, le flux vient les recouvrir, ce qui peut provoquer des catastrophes pour les retardataires.
Un événement historique, relativement récent et peu connu, eut justement le golfe de Suez pour théâtre et rappelle étrangement l’épisode biblique. Nous le trouvons rapporté dans les Couver-salions de Gœthe avec Eckermann. Gœthe note en effet, le ר avril 1829, un entretien sur les campagnes de Napoléon relatées par Bourienne : « Il fut question entre autres de l'arrivée de Napoléon et de son armée à l'extrémité de la mer Rouge. C'était la marée basse et les français s’engagèrent dans le lit de la mer alors à sec. Mais ils furent rattrapés par le flux, de sorte que l'arrière-garde dut patauger avec de l’eau jusqu'aux épaules et cette entreprise téméraire faillit avoir un épilogue proprement pharaonique. » Les marées du golfe de Suez présentent des différences de plus de deux mètres, ce qui peut déjà être périlleux pour qui se laisse surprendre. Mais un pharaon égyptien cl ses généraux pouvaient-ils ignorer ce phénomène quotidien à Suez? C'est pourquoi il semble malgré tout que l’événement dont parle la Bible a dû être exceptionnel et faire partie du domaine de l'imprévisible.
Les chrétiens se demandèrent longtemps quelle réalité attribuer à l’histoire célèbre de la lourde Babel que nous rapporte la Genèse. Il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour dissiper le mystère et interpréter correctement les invraisemblances du récit biblique.
« Allons! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel et faisons-nous un nom afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. » Telles sont les paroles que la Bible place dans la bouche des constructeurs. Certes, on ne comprend pas très bien cette crainte d’être dispersés « sur la face de toute la terre », mais cet illogisme ne saurait nous arrêter. Ce qui importe, c’est que la Bible nous présente la construction inutile de la tour de Babel comme une manifestation de la démesure humaine. Aujourd’hui, nous connaissons mieux les données du problème.
Des « tours ». il en existait dans toutes les villes importantes du pays babylonien, à Eridu, à Larsa, à Ur, pour ne citer que ces exemples, et les fouilles effectuées en Mésopotamie vers 1899 ont fait la lumière sur elles.
Nous avons déjà signalé que la plus ancienne des civilisations de Mésopotamie venait certainement du bassin de l'Indus. Or, c’est un fait que ces civilisations indiennes plaçaient toujours les sanctuaires de leurs divinités sur des collines, et la Mésopotamie est désespérément plate. Pour les émigrants des bords de l'Indus, un véritable sanctuaire n’était imaginable que sur quelque hauteur. Et comme ils n’en avaient plus à leur disposition, ils en élevèrent d’artificielles. Les nouveaux sanctuaires furent donc de massives constructions appelées « ziggurats ». A Ur, qui célébrait le culte de la Lune sous le nom de Sin ou de Nannar. cet ersatz de colline était fait de terrasses superposées qui allaient diminuant vers le haut. La terrasse inferieure avait trois mètres de haut et était construite en briques diversement colorées : une couche inférieure noire, celle du milieu bleue, celle du haut jaune doré. Ces couleurs, bien sûr, étaient symboliques : le noir rappelait le dieu des enfers (Ea): le bleu, celui de la Terre (Bel) et le jaune, le Soleil (Anu). Chaque terrasse était sans doute plantée d’arbres, comme dans les sanctuaires égyptiens Sur la dernière terrasse, tout en haut, s'élevait le sanctuaire proprement dit; à Ur. c’était un temple de quatre étages, dédié à la Lune, avec une tour en gradins. L’édifice avait soixante mètres de long sur quarante-cinq de large et ses lignes étaient légèrement incurvées comme dans les temples grecs.
A Babylone. la disposition était la même, mais les dimensions beaucoup plus importantes. Cette tour, surmontée d’un temple, s'appelait Borsippa, et elle n’était pas terminée sous le règne de Nabuchodonosor. Chronologiquement, ce n’était pas la première, mais, selon La Roncière, c’est bien elle la tour de la confusion des langues dont parle la Genèse, la Borsippa détruite des textes sumériens, bref la tour de Babel, couronnée par le temple d'Esagil et qui dressa sa masse orgueilleuse à partir de l’an 2200 avant notre ère. Toutefois, elle ne fut achevée que vers 570 avant Jésus-Christ, donc à une époque où les Juifs vivaient captifs à Babylone, ce qui leur permet d'être témoins de son achèvement. L’existence de la tour et du temple de Nabuchodonosor nous est confirmée par Hérodote, qui connaissait bien l’Orient pour y avoir effectué plusieurs voyages. Il nous en donne même une description assez complète : « Au centre de l’enceinte sacrée s’élève une tour massive de un stade (185 mètres) de côté et sur cette tour s’en élève une seconde, et ainsi de suite, soit huit en tout. Les escaliers d’accès sont extérieurs et unissent les tours les unes aux autres.
Cette description est complétée par un précieux document du IIIe siècle avant Jésus-Christ, en l’espèce un rapport sur l’état de la tour écrit par le prêtre Anu-Bel-Shunn, le vingt-sixième jour du mois de Kislimum de la quatre-vingt-troisième année de la chronologie des Séleucides, soit, selon le calendrier julien, le 12 décembre de l'an 229 avant Jésus-Christ. Scion ce texte, les hauteurs des différents étages rectangulaires en commençant par le haut, non compris le temple situé tout en haut, étaient entre elles suivant le rapport 2, 3, 5. 8. 13. L’escalier extérieur, réservé au dieu et qui présentait une inclinaison de trente-six degrés, servait certainement d’observatoire astronomique, comme les observatoires de l’Inde antique qui possèdent toujours de tels escaliers extérieurs.
Les fouilles ont confirmé en gros toutes ces descriptions. On a découvert une tour de sept étages, de sept cents mètres de périmètre, auxquels on accédait par des escaliers extérieurs en colimaçon. Pour le dieu Mardouk, dont c’était le sanctuaire, un escalier spécial était réservé, incliné à trente-six degrés cl qui parvenait directement au second étage. Dans le temple du sommet étaient disposés un trône et un lit de repos pour le dieu. Aucun être humain n'avait le droit de gravir le grand escalier réservé exclusivement à l’usage divin Ce temple s’appelait Etemenanki, c'est-à-dire « la pierre angulaire du ciel et de la terre ».
Babylone eut sa première tour dès le troisième millénaire avant Jésus-Christ. Cette tour lut plusieurs fois détruite et chaque fois rebâtie. Le roi assyrien Sennachérib la détruisit en même temps que Babylone en 689 avant notre ère. Ses successeurs, Asarhaddon (680-669) et Assourbanipal (668-626), la reconstruisirent à la même place. Puis elle fut à nouveau détruite, mais partiellement seulement, par Nabuchodonosor (604-562) et derechef reconstruite pour être finalement rasée par Xerxès en 469 avant Jésus-Christ. Alexandre le Grand voulut la reconstruire une fois de plus, mais sa mort prématurée l'on empêcha; il en fut de même avec Séleucus II Soter.
La tour de Babylone a été reconstituée aussi complètement que les résultats des fouilles l’ont permis. La reconstitution qui existe au Musée de Berlin est elle-même impressionnante. On comprend que les Juifs qui en contemplèrent l’original en gardèrent un profond souvenir, Martiny a d’ailleurs signalé que l'épisode biblique de l'échelle de Jacob montant jusqu'au ciel a pu être inspiré par l’escalier divin de la tour de Babylone.


La Tour de Babel, Illustration de la Genèse, par A. Kircher (B.N.).
Pour en revenir à la tour de Babel de la Genèse, remarquons que le narrateur insinue qu'elle n'a jamais été terminée après que la foudre l’eut frappée. Il est impossible de vérifier le bien-fondé de cette affirmation. Certes, un édifice de quatre-vingt-dix mètres de haut a bien pu attirer la foudre. Si tel a été le cas, des témoins malveillants ou. simplement, les adeptes des religions étrangères à la ville ont dû y voir une punition du ciel frappant la démesure des constructeurs. Mais les fouilles n’ont rien révélé d’une destruction totale ou partielle de la tour de Babel par la foudre. Les tours mises au jour par les chercheurs ont toutes été achevées sans encombre.
Les Israélites connurent la tour de Babylone au temps de leur captivité sous le règne de Nabuchodonosor après la prise de Jérusalem par les Assyriens (586 avant Jésus-Christ). Dans leurs Livres, ils attribuèrent une signification particulière à cette tour dont la raison d’être leur échappait. Il est clair qu'ils souhaitèrent souvent qu'une intervention divine la détruisît, en la foudroyant par exemple. Mais rien n'indique que cette intervention ait eu lieu. D'ailleurs, la Bible elle-même, si on prend son texte au pied de la lettre, n’indique pas que la tour ait été abandonnée avant son achèvement. Car voici la version correcte du verset 5 ici en cause : « Alors l'Éternel descendit pour voir la ville et la tour. » Il y a là une interférence certaine avec les croyances babyloniennes concernant la venue du dieu Mardouk dans le temple via le grand escalier.
Des inscriptions cunéiformes attestent d’autre part l’achèvement de l’édifice. .Ainsi une inscription de Nabuchodonosor proclame : « J'ai rétabli au sommet la magnifique et imposante demeure de Mardouk, mon seigneur ». et un peu plus loin : « Etemenanki demeurera éternellement. »
Grossière erreur! Comme il arrive toujours dans l’histoire, cette éternité lut de courte durée, tout juste cent ans. La destruc-lion ordonnée par Xerxès sonna le glas définitif de la tour de Babylone.
Les amazones, ces peuples composes d’êtres du sexe féminin à l’exclusion de tout clément mâle, auraient existé un peu partout, si l’on en croit les traditions les plus diverses et les plus anciennes, aussi anciennes que la plupart des mythes remontant à l'humanité primitive. Edouard Meyer nous apprend qu’on n'est pas encore parvenu à découvrir d’où cette légende multiforme est sortie ni quel fut son sens originel. Aussi bien ignore-t-on pourquoi elle s’est localisée ici où là plutôt qu’ailleurs, Nous n'avons pas la prétention de faire ici toute la lumière sur ce sujet. Nous nous bornerons à étudier quelques points particuliers, recherchant ce qui a pu donner naissance à ces traditions tantôt ici tantôt là sur la terre.
La version la plus ancienne et la plus célèbre du mythe des amazones nous vient de la Grèce préhomérique. Dans l’Iliade, il est fait à trois reprises mention des amazones. Priam et Bellérophon auraient, dans leur jeunesse, guerroyé contre elles. La poésie posthomérique nous montre la reine des amazones, Penthésilée, venant au secours des Troyens après la mort d'Hector. Homère, d’ailleurs, ne nous donne sur ce peuple de femmes guerrières que des détails confus et incertains; il est donc probable que, de son temps, le mythe fût déjà sur son déclin.
Mais nombreux sont les textes grecs qui évoquèrent le sujet et l’embellirent souvent de mille manières. Les amazones apparaissent dans les légendes d'Hercule, de Thésée et d'Achille, !..'histoire des Argonautes situe les amazones dans l'île de Lemnos et la tradition veut qu'un grand nombre de villes d’Asie Mineure aient été fondées par les amazones, ainsi Ephèse. Smyrne, Mytilène, Pitane, Sinope, Myrine, etc. Il est inutile de chercher à vérifier le contenu ou l’origine de ces traditions. La plupart ne sont que des affabulations postérieures venues s'ajouter à la légende originelle. Mais remarquons que les Grecs, en parlant dus amazones, songent toujours à l'Asie Mineure et à certaines îles de la mer Égée. C’est là sans doute le berceau de la légende, plus précisément la région d’Asie Mineure arrosée par le fleuve Thermodon. Ce fleuve s’appelle aujourd’hui le Thermeh, il est de faible longueur, mais roule toujours d'abondantes eaux et se jette dans la mer Noire. C’est là qu'Eschyle. Hérodote et Strabon situent le pays des amazones et Diodore et Pausanias font état de la même tradition. Mais les Grecs arrivèrent de bonne heure dans ces contrées et naturellement n'y trouvèrent pas trace d'amazones. On prétendit alors, Hérodote le premier, que les amazones avaient émigré des bords du Thermodon ou qu’elles en avaient été chassées. Elles avaient trouvé, disait-on, une nouvelle patrie quelque part dans le Nord, en Scythie, non loin de l'actuelle mer d'Azov. Strabon précise que les amazones ont quitté le Thermodon pour le nord du Caucase, mais ce n’est là sans doute qu’une variante de la tradition rapportée par Hérodote. Par contre, Diodore en reproduit une autre, beaucoup plus récente, selon laquelle les amazones viendraient d'une île du lac des Tritons, c'est-à-dire de la Petite Syrte. Elles auraient entrepris, à partir de là, de vastes expéditions guerrières aussi bien vers l'Est que vers l'Ouest, et, finalement, se seraient établies en Asie Mineure. De toute manière, cette légende revêt des formes si diverses chez les Seuls auteurs de l'Antiquité qu’on ne saurait unifier tant de versions différentes.
Voici maintenant comment cette légende s’est transformée à travers les âges.
Amazones représentées sur un vase grec. Musée Comté, Chantilly (Photo Roger Viollet).
Les écrivains du Moyen Age reprirent évidemment les récits antiques dont la véracité fut longtemps pour eux un dogme. Orose parle du Thermodon comme de la patrie des amazones et confond d'ailleurs les exploits de ces femmes-guerriers avec les invasions des Cimmériens au VIIe siècle avant Jésus-Christ. Paul Diacre, au VIIIe siècle, parle de combats entre les amazones et les Lombards. Un siècle plus tard, le roi d’Angleterre, Alfred le Grand, donne le nom de « Magdaland » à un pays peuplé de femmes, situe, dit-on, quelque part dans le nord de l’Europe. L’Arabe Ibn Yacoub partit en 972 des rives de l’Adriatique et traversa toute l’Europe centrale jusqu'à la Baltique; il séjourna quelque temps à la cour impériale, sans doute en qualité d’interprète; lui aussi nous rapporte l'existence d'une« ville de femmes» quelque part dans le Nord-Est : « Cette ville existe en vérité. Huto (Othon le Grand), le roi de Rome, m'en a parlé lui-même. » La thèse suivant laquelle Yacoub aurait simplement mal compris le nom de Magdebourg est séduisante, mais ne saurait être retenue, car notre voyageur arabe connaissait Magdebourg pour y avoir été lui-même et la mentionne d'ailleurs dans ses écrits sous le nom de Magdifund.
La chronique d’Adam de Brême, qui date du XIe siècle, signale aussi un pays d’amazones quelque part dans le nord-est de l’Europe. Selon cette chronique, il existe en mer Baltique « plusieurs îles, peuplées de sauvages barbares dont les marins s’écartent avec effroi. Sur ces rivages se trouve également une Terra feminarum où demeurent des amazones. Certains prétendent que l’absorption d'une certaine eau suffit à les engrosser. D’autres, au contraire, prétendent, cl c’est plus vraisemblable, qu'elles utilisent dans ce but soit des commerçants de passage, soit des prisonniers qu'elles retiennent, soit encore des êtres monstrueux qui. là-bas. ne sont pas rares. Les enfants auxquels elles donnent naissance, s’ils sont de sexe masculin, ont des têtes de chien, mais leurs filles sont très belles. »
Un autre chroniqueur arabe, du XIIIe siècle celui-là, reproduit le rapport d'une ambassade maure auprès de la cour impériale d’Othon le Grand. Cette ambassade puisa sans doute ses renseignements aux mêmes sources qu’lbn Yacoub : elle mentionne aussi l'existence d'une ville de femmes, mais précise qu’elle se trouve dans une île, ce qui exclut toute confusion avec Magdebourg. Kazouini — c’est le nom de ce chroniqueur - nous apprend en effet que « la ville des femmes est une grande cité disposant d’un vaste territoire sur une île de la mer occidentale. Ses habitants sont des femmes qui n’obéissent à aucun homme. Elles montent à cheval et font même la guerre avec beaucoup de bravoure. Elles ont aussi des esclaves. Chacun d’eux se rend à son tour auprès de sa maîtresse pour y passer la nuit, mais, à l’aurore, l’esclave se lève et rentre secrètement chez lui. Si l’une d'entre elles accouche d’un garçon, il est aussitôt mis à mort ; si c’est une tille, on la laisse vivre. »
Il est curieux de voir justement les géographes arabes du Moyen Age s'intéresser à ce point aux prétendues îles à amazones du nord de l’Europe. Outre les deux chroniqueurs déjà nommés, spécialises en quelque sorte dans l'histoire de l’Europe centrale et septentrionale, Ibn-al-Bahloul au Xe siècle, le célèbre Edrisi au XIIe et Ibn Saïd au XIIIe siècle ont signalé la fameuse île des amazones.
Nous voyons donc les amazones « européennes » ou « proche-européennes » cantonnées essentiellement dans deux régions : au Sud-Est, près du Pont-Euxin et dans la mer Égée, puis au Nord dans les parages de la Baltique. Mais il existe des traditions exactement semblables, en tout cas très proches parentes, hors d’Europe, dans des régions qui ont toujours ignoré les mythes de la Grèce antique, ainsi en Extrême-Orient, sur toute la bordure occidentale du Pacifique, de Sumatra au Japon. Nous lisons dans le « Livre des Merveilles ». ouvrage arabe de la fin du IXe siècle ou du commencement du Xe siècle : « A la limite de la mer de Chine, il existe une île dont on raconte qu’elle n’est peuplée que de femmes. Le vent les féconde et elles ne mettent au monde que des filles. On dit aussi que c'est en mangeant les fruits d’un certain arbre qu'elles deviennent enceintes. Elles se nourrissent d’or qui pousse dans les tiges creuses de plantes semblables aux bambous. »
Ce n’est pas là un récit fantaisiste, sorti de l'imagination d’un Conteur arabe, !nais bien une authentique tradition extrême-orientale qui a été retrouvée en Chine et en Malaisie. Les Malais parlent d’une île, du nom d’Engano, située près de Sumatra et peuplée d’amazones, celle-là même sans doute que Pigafetta, compagnon et chroniqueur de Magellan, évoque dans ses récits.
Un bouddhiste chinois du début du Moyen Age, Hui-Sen, signale l’existence d'une île à amazones située « à mille lis à l'est de Fousang ». Fousang est une terre de l’océan Pacifique, sans doute une grande île japonaise. Mille lis équivalent à cinq cents kilomètres environ, mais ce n’est là qu'un chiffre approximatif qui signifie simplement : très loin à l'est. Aulrement dit : l'ilc en question est située quelque part en plein océan Pacifique.
Les auteurs chinois qui eurent connaissance des littératures non asiatiques mentionnent l’existence d’amazones ailleurs qu’en Extrême-Orient. L’un des plus grands voyageurs chinois du Moyen Age. Huan-Tsang, qui, pendant seize ans (629-645), parcourut l’Asie centrale jusqu'aux confins de l’Inde, signale même une île à amazones dans les eaux européennes, au sud-ouest de Byzance. « Sur une île au sud-ouest du royaume de Folin (Folin, c’est-à-dire « polis ». en grec : « ville », la ville par excellence : Byzance) s'étend l’empire des femmes de l'Occident. On n'y rencontre que des femmes et pas un seul homme. Ce pays renferme de grandes quantités d’objets rares et précieux qui sont vendus au royaume de Folin. En échange, le roi de Folin leur renvoie chaque année des hommes avec qui elles s’accouplent. Mais si elles mettent des garçons au monde, la loi du pays leur interdit de les élever. »
Impossible de savoir, même approximativement, à quoi fait allusion le récit de Huan-Tsang. Est-ce pure fable ou bien notre voyageur a-t-il entendu quelque bribe d'une tradition grecque? Au sud-ouest de Byzance, il y a bien l'île de Lemnos où les Argonautes ont aussi aperçu des amazones... En fait, le problème reste entier. Le récit de Huan-Tsang n’est plus pour nous qu’une curiosité, sans plus.
Hors l’Europe et l’Asie Mineure, c’est l'océan Indien qui fait prime en matière d’amazones. Une île peuplée d'amazones aurait été située quelque part entre l’Inde et les côtes orientales de l’Afrique. Le premier à nous en parler, et le plus copieusement, n'est autre que le célèbre Marco Polo : dans sa description du littoral indien, le Vénitien mentionne, sans préciser autrement, un royaume de Khesmakoram à propos duquel il ajoute « Loin de Khesmakoram. à environ cinq cents milles plus au sud, en plein océan, existent deux îles distantes l’une de l’autre de trente milles. Sur l’une n’habitent que des hommes sans femmes, c’est l'ile des Hommes: sur l'autre, rien que des femmes sans hommes, c’est pourquoi elle s'appelle l’ile des Femmes. Les habitants de ces deux îles sont de la même race. Ils sont chrétiens. Les hommes se rendent dans l’île des Femmes et y demeurent trois mois, mars, avril et mai. chaque homme demeurant avec sa femme dans une habitation particulière. Ils retournent ensuite dans l'île des Hommes où, le reste de l'année, ils vivent sans femmes. Les femmes gardent les fils jusqu'à l’âge de douze ans. après quoi ils sont renvoyés chez leurs pères. Par contre, elles gardent les filles avec elles jusqu’à ce qu’elles soient nubiles et les marient ensuite aux hommes de l'autre île. » Frère Jordan, un missionnaire dominicain du XIVe siècle, qui évangélisa le littoral indien, évoque pareillement l’île des Hommes et celle des Femmes.
L'existence de ces deux îles de l'océan Indien nous est encore signalée dans d'autres textes, très différents les uns des autres, si bien qu’il est difficile de mettre en doute leur réalité. Une géographie allemande de l'océan Indien, il est vrai assez fantaisiste et sans grande valeur scientifique, rédigée en vers, signale au XIIIe siècle cette île des Femmes en plein océan. Mais il y a ce récit surprenant qui accompagne la carte de Fra Mauro (1457 ou 1458) et où se trouve rapportée une expédition de voyageurs arabes en 1420. Cette expédition atteignit le cap de Bonne-Éspérance et poussa très loin dans l'Atlantique Sud. Les deux îles s’y trouvent mentionnées quoique brièvement : « Un bateau servant d’habitude aux relations avec l’Inde partit en l’an du Seigneur 1420 pour effectuer un voyage dans la mer Indienne : il dépassa les îles des Hommes et des Femmes ainsi que le cap Diab (Bonne-Espérance), etc. »
S'agit-il de Socotora et des îlots voisins prés d'Aden? On l’a cru souvent. Mais le voyageur italien Nicolo Conti, qui circula sans interruption de 1419 à 1444 et visita personnellement toutes les régions alors connues de l'océan Indien, différencie expressément Socotora des deux îles précitées : « Je passai, dit-il, deux mois sur l’île Sechutera (Socotora) qui est située à cent milles à l’ouest du continent... Non loin d'elle, à moins de cinq milles, se trouvent deux autres îles distantes l’une de l’autre de cent milles. L’une n’est habitée que par des hommes cl l’autre que par des femmes. »
Celte précision inéquivoque nous permet d’écarter Socotora. Mais les îles Kourian et Mourian, où Pauthier voudrait placer les îles à amazones, n’entrent pas davantage en ligne de compte, car elles sont situées bien plus loin de Socotora que ne l'indique le texte de Conti L’interprétation de l’atlas vénitien de Coronolli (1696) parait la plus vraisemblable : l’ile des Hommes et celle des Femmes seraient deux petites îles dans les parages du cap Guardafui, peut-être les îles Abdul-Kuri. Mais une identification précise importe peu. Par contre, à la lumière des citations précédentes, on ne saurait guère douter de l’existence, entre les XIIIe et XVe siècles, de ces deux îles, des Hommes et des Femmes, dans les parages de Socotora.
Des îles à amazones, il y en eut enfin, selon la tradition, dans une autre région du monde : l’océan Atlantique jusque près des côtes américaines. Il est significatif que Christophe Colomb, lors de son premier voyage d’Amérique, mentionne à deux reprises dans son journal de bord, les 13 et 15 janvier 1493, l'existence probable d’îles à amazones aux environs du Nouveau Monde. Lors de son deuxième voyage, les Indiens lui parlèrent d’une île Matutino où n’habiteraient que des femmes et qu'on peut sans doute identifier avec la Martinique ou avec Sainte-Lucie.
L'existence d’une « Insula puellarum » dans l'Atlantique a toute une histoire. J’ai démontré dans un ouvrage précédent — et on le verra dans un chapitre ultérieur, celui des îles fantômes que les îles fantaisistes signalées par les anciennes cartes marines ont pour origine une vieille légende celtique d'origine irlandaise. Selon cette tradition, il y aurait eu en plein océan une grande île exclusivement peuplée de jeunes et belles personnes et que les Irlandais appelaient tantôt Tir-na-m-Ingen (île des Vierges) tantôt Tir-na-m-Ban (îles des Femmes) ou encore O’Brazil (île des Bienheureux). Cette légende induisit en erreur le Catalan Dulcert qui fil figurer une « île des Vierges » dans sa carte de 1339; d'autres cartes la reprirent par la suite et Colomb les eut peut-être sous les yeux. Car il parle d’une « Ile des Onze Mille Vierges », ce qui est une réminiscence de l’hagiographie des débuts du christianisme. Une carte datant de 1500. conservée à la Bibliothèque de Munich, mentionne cette « lie des Onze Mille Vierges » dans la mer des Antilles. Les îles Vierges, qui aujourd'hui font partie des Antilles, doivent certainement leur nom à cette vieille légende irlandaise. Et il est très vraisemblable que l’île dite «des Diablesses», mentionnée vers 1150 par le géographe arabe Edrisi, n’ait elle-même pas d'autre origine.
Nous constatons que les sources de cette croyance à peu près générale aux amazones sont 1res diverses, souvent indépendantes les unes des autres. La tradition irlandaise de l’île Brazil, purement imaginaire, tendrait en somme à nous faire croire qu'il ne s’agit jamais que d’une fiction, d’une légende populaire née des mirages qui font souvent surgir des îles fantômes au large de l’Irlande. L’Irlande n’est d’ailleurs pas la seule région du globe où les mirages sont monnaie courante : des îles fantômes ont existé, si l’on peut dire, un peu partout. Sous certaines conditions atmosphériques les côtes allemandes connaissent aussi ces apparitions de terres irréelles dans le lointain. C’est ainsi que du 17 au 20 septembre 1939, à partir de l'île Nordstrand, on put en apercevoir qui se détachaient admirablement sur la mer. Il est naturel que la littérature populaire et la superstition en aient fait leurs choux gras, dotant ces îles de toutes les beautés du paradis et les réservant à l’usage exclusif de « bienheureux ». Les Celtes d'Irlande, fort portés sur les plaisirs des sens, peuplèrent volontiers ces îles fabuleuses d’innombrables jeunes femmes prêtes à l’amour ; leur « île des Vierges », analogue au Vénusberg wagnérien, réservait à tout être humain qui avait réussi à y aborder une existence faite de plaisirs perpétuels. Si Plutarque a cru pouvoir placer à cinq jours de voyage des côtes occidentales de l'Angleterre la célèbre Ogygie de l'Odyssée, domaine de la nymphe Calypso, c’est à cause des traditions celtiques relatives à cette île privilégiée en plein océan. Mais l'horizon des géographes s’élargit peu à peu au cours des siècles cl force fut bien de constater qu'il n’y avait pas d'ile peuplée de jeunes femmes, au large de l’Irlande : cette fameuse île fut alors simplement repoussée plus loin vers l'ouest. Elle devint l’île Brazil et figura sur toutes les caries marines des XIVe et XVe siècles. Bien entendu, elle demeura introuvable et bientôt tout ce qui en resta fut les îles Vierges des Antilles et le Brésil, soit deux simples noms géographiques.
Très différente est l'origine des amazones « nordiques ». Il semble là que la légende ait puise à plusieurs sources différentes. Müllenhof semble en avoir dégagé une importante, en l'occurrence une simple confusion de mots. Voilà qui étonne à première vue. mais on est ébranle si l'on songe que le nom même de l'Amazone, le grand fleuve sud-américain, est né d’une confusion semblable. Orellana, qui fut le premier Blanc à explorer le cours supérieur de l'Amazone, entendit les Indiens prononcer le mol « amassonas » (« destructeur de bateaux ») en désignant le fleuve. La ressemblance avec « amazone » lui donna des idées et le pas fut vite franchi par son imagination : il y avait peut-être dans cette région de véritables et authentiques amazones! Et voilà comment naissent les fables et... les noms géographiques!
Eh bien, l'origine des amazones de la Baltique ne serait guère différente, si l'on en croit Müllenhof. Les Finnois appelaient leur pays : « kainulaiset ». ce qui signifie « pays bas et sans relief ». Or le mot gothique « qino » et le nordique « kona » signifient l'un et l'autre « femme » ou « reine », et des composés tels que « Cvênland », « terre » ou « royaume des femmes ». en ont été formes par la suite. D’autre part, Tacite mentionne dans sa « Germanie » la tribu des Sitons comme étant soumise au « sceptre d’une femme ». Müllenhof était convaincu que le passage de Tacite visait la légende d'un « Cvêna land » et que tous les récits mentionnant une « terre des femmes » en Europe du Nord provenaient en fin de compte d’une mauvaise traduction germanique du mot finnois. Le nom de « Cvêna land » serait le pendant exact de notre actuel Queensland et )’affirmation de Tacite au sujet d’une tribu germanique gouvernée par une femme en descendrait tout droit. Chez Paul Diacre, le Cvênland est déjà devenu tout un peuple de femmes, et cette histoire prit enfin sa forme définitive chez Adam de Brême, Ibn Yacoub, etc. Il est encore fait mention du « Kvänland » dans la description des pays du nord de l'Europe que le roi Alfred le Grand ajouta en 890 à sa traduction des ouvrages d'Orose, en se fondant sur les récits du Norvégien Oltar. car Orose, hormis le pays de Thulé. ignore tout des régions nordiques de l’Europe.
La théorie de Müllenhof n’est peut-être pas exhaustive, car des textes arabes laissent entendre que d'autres éléments ont pu jouer que nous ne connaissons pas.
A mon sens, la meilleure explication des légendes anciennes et modernes sur les amazones est d’essence ethnographique : çà et là sur le globe et surtout dans les archipels, la séparation radicale des sexes a été pratiquée autrefois, l'union n’était permise qu’à de longs intervalles et seulement à certaines époques de l’année en dehors desquelles tout rapport était sévèrement interdit. Cette coutume était motivée par la pauvreté naturelle de ces pays : partout où un territoire limité dans sa surface et sa fertilité ne pouvait produire de nourriture que pour un chiffre donné de population, celte forme de malthusianisme a dû naître spontanément. Cette coutume de la séparation des sexes a naturellement été observée dans les îles ou archipels de taille moyenne les plus éloignés des continents. Non loin des îles de femmes, il y avait presque toujours des îles d’hommes et, de fait, les auteurs anciens qui nous ont signalé l'existence des amazones ont souvent ajouté qu’il existait dans leur voisinage des îles « masculines ».
Mais ces phénomènes malthusiens eurent lieu aussi sur des continents. Palladius nous rapporte que, quelque part près du Gange, les hommes et les femmes d’une tribu vivaient séparés les uns des autres par le fleuve : les sexes n’avaient le droit de s’unir que pendant quarante jours par an. Une telle coutume fut peut-être observée dans les temps préhistoriques sur les bords du Thermodon en Asie Mineure, d’où la légende des amazones qui hantaient, disait-on, ces lieux.
Cependant, presque toutes les traditions relatives aux amazones ont une île pour cadre. Il est donc presque certain que leur point de départ ait été des pratiques malthusiennes destinées à éviter une surpopulation locale. Ces coutumes avaient principalement cours dans le Pacifique, d’où les îles à amazones signalées en mer de Chine et du Japon ou dans l’archipel de la Sonde. C’est d’ailleurs dans le Pacifique que la coutume de la séparation des sexes a dû subsister le plus longtemps, sans qu’on sache exactement jusqu’à quelle époque, peut-être récente, quelques dizaines d’années tout au plus. Les indigènes des îles Trobriand, à l’est de la Nouvelle-Guinée, affirment aujourd'hui encore l’existence d’une île Kaytalugi quelque part au nord et qui, autrefois, n’aurait été peuplée que de femmes : « L’étrange pays de Kaytalugi n’est peuplé que de femmes extrêmement ardentes, dont les excès épuisent à mort les hommes qui. d’aventure, abordent à leur île. » Ma théorie ethnographique, qui vaut peut-être aussi pour les traditions antiques, se voit en quelque sorte confirmée par un fait historique que je tiens du professeur Behrmann. Le rassemblement d’individus du sexe féminin dans des « réserves » a pu être effectivement un réflexe d’autodéfense contre la surpopulation et la faim : quand les Hollandais s’installèrent aux Moluques. ils estimèrent que le meilleur moyen d’obtenir l’extinction progressive des populations indigènes sans effusion de sang était de séparer de force les sexes sur des îles différentes.
Bien que l’origine de la tradition nordique puisse s’expliquer, ainsi qu’on l’a vu. par un simple contresens, la séparation des sexes sur des îles différentes a pu être pratiquée aussi bien en Europe septentrionale. On ne sait pas où exactement, mais certains auteurs arabes s'expriment sur ce point de façon catégorique. Ibn-al-Bahloul cite au Xe siècle deux îles de la mer du Nord, dont l’une ne serait peuplée que de femmes et l’autre d’hommes. Edrisi, dont nous avons déjà cite les textes sur les amazones nordiques, ajoute à ce sujet : « L’île occidentale ne contient que des hommes, et aucune femme n'y demeure. L'autre n’est peuplée que de femmes et pas un seul homme n’y séjourne. Chaque année, au printemps, les hommes gagnent en bateau l’autre île où ils vivent avec les femmes durant un mois environ, puis ils retournent dans leur île et y restent jusqu’à l’année suivante, où ils reviennent près de leurs femmes, et ainsi de suite. » Ibn Saïd reprend la même version, précisant que les deux îles sont distantes l’une de l’autre de dix milles et que les mères gardent les garçons jusqu’à leur puberté, après quoi ceux-ci émigrent dans l’île des hommes.
Même les traditions irlandaises, pourtant de toutes les plus nourries d’imagination pure, ne sont pas sans exprimer de vagues réminiscences de cette séparation artificielle des sexes. Zimmer, spécialiste de l'antiquité celtique, cite des tradition irlandaises où il est question de « pays masculins » voisins du merveilleux « pays des jeunes femmes ».
Selon Humboldt, « les amazones ont inspiré toute une littérature qui a fleuri sous tous les cieux et qui appartient au petit nombre d’idées et de rêves où l'imagination poétique et religieuse de toutes les races humaines s’est complu de tout temps ». Voilà qui. à mon sens, est un peu vite dit. Les amazones n’ont pas « fleuri sous tous les cieux », mais seulement dans des régions bien précises du globe, fort éloignées les unes des autres. De même, il ne s’agit pas exclusivement de « rêves » et d’« imagination poétique et religieuse ». On a trop souvent sous-estimé le bien-fondé des anciennes légendes. J'estime que. dans la plupart des cas. des faits réels, exactement observés, leur ont servi de point de départ. La fantaisie n’est venue qu'après, brodant ses folles arabesques autour du noyau de vérité. Les amazones en sont un exemple : les taxer de pures fables serait abusif. Elles n’appartiennent pas à la seule mythologie, en dépit du mystère qui les entoure. Car, si l’on fait appel à l’ethnographie, le problème soulevé par les amazones revêt un aspect positif, sans doute très proche de la vérité.
Phaéton supplia un jour son père, Apollon, de l’autoriser à conduire les chevaux divins attelés au char du soleil. Apollon, lié par une promesse antérieure, y consentit à contrecœur. Or, le jeune homme était tout à fait incapable de mener à bien pareille entreprise. Les chevaux s'emportèrent et le soleil se rapprocha si près de la terre que celle-ci s’embrasa. Zeus dut intervenir, mais l'attelage n’était plus à maîtriser : Zeus fut contraint de foudroyer l’aurige téméraire. Phaéton tomba dans l’embouchure de l’Eridan. Ses sœurs, les Héliades. recherchèrent sa dépouille mortelle et lui donnèrent une sépulture, le pleurant à tel point que la divinité compatissante les transforma en peupliers pleurant des larmes d’ambre. Telle est, en peu de mots, l'histoire de Phaéton, fils du soleil, selon les Métamorphoses d’Ovide.
Comme tous les mythes de cette espèce, celui-ci eut pour point de départ un événement réel, en l’occurrence sans doute la chute d’un météore, de taille exceptionnelle et d’une puissante luminosité. Kugler fut le premier à émettre celle hypothèse qui nous paraît tout à fait féconde, bien qu'elle ne fût tout d’abord accueillie qu’avec réticence. Mais les découvertes scientifiques des dernières décennies montrèrent que cette hypothèse demeurait la plus vraisemblable.
Les chutes de météores ne sont pas rares, contrairement aux apparences et eu égard au petit nombre de météorites figurant dans les collections scientifiques. On a estimé entre six et sept cents le nombre des météorites qui, chaque année, tombent sur toute la surface de la terre, soit près de deux par jour ! Il n’est même pas exceptionnel que leur chute cause de sérieux dommages. Cependant les célèbres « pluies de pierres » qui sont des chutes simultanées de centaines, voire de milliers de corps en provenance des espaces de l’univers, sont en général restées inoffensives, en raison des très faibles dimensions des projectiles célestes. La « pluie de pierres » de Juillac (Landes), le 24 juillet 1790, et surtout celle de L'aigle en Normandie, le 26 avril 1803, où quelque 3 000 pierres tombèrent des cieux, furent suivies de beaucoup d’autres.
En voici les plus importantes :
| Pierres | |
| 22
mai 1808, près de Stannern (Moravie) 3 février 1812. près de Mocs (Transylvanie) 16 septembre 1843, en Alsace 9 juin 1886 près de Knyahinya (Hongrie) 30 janvier 1868, près de Poultousk I ״janvier 1869, près de Hesslé (Suède) 23 septembre 1873, prés de Khaïpur (Inde) 12 février 1875. près de Homestead (Iowa) 19 juillet 1912, près de Holbrook (Arizona) |
200-300 3 000 ? 2 000-3 000 100 000 ? ? 100 14000
|
Les phénomènes ci-dessus ne causèrent pratiquement pas de dommages, les fragments de météorites étant chaque fois très petits, !nais une grêle de pierres s'abattit un jour sur une grande ville : le 10 février 1896 à Madrid. Si les pierres avaient été aussi grosses qu’il arrive parfois, les dégâts eussent pu être importants. Le 2 février 1943, un météore détruisit plusieurs maisons de la ville de Carhuamayo (Pérou). Plus anciennement, on note des dégâts semblables causés par des météorites à Barbotan (France) en 1790, à BénarcS en 1798, à Maessing (Bavière) en 1803, à Braunau en 1847, à Aussun (France) en 1851 et à Pillistfer (Livonie) en 1863.
Des météorites ont théoriquement pu causer mort d'hommes, mais les cas doivent être très rares. Deux moines, l’un en 1511 près de Crémone, l'autre en 1650 à Milan, auraient été frappés par des météorites; de même, deux matelots en 1674 sur un navire suédois; enfin, en 1906, le rebelle nicaraguayen Pablo Castillianis aurait été tué en plein conseil de guerre par une météorite qui le frustra d'une victoire imminente. Mais les preuves manquent et un certain scepticisme est justifié dans la plupart de ces cas. Fritz Heide, spécialiste en la matière, affirme en effet : « Il n’existe pour le moment aucun exemple prouvé d’une météorite ayant tué ou blessé un être humain. » Pareil accident est cependant dans l’ordre du possible. Un statisticien américain s’est amusé à calculer qu'un habitant des États-Unis ne risque de recevoir une météorite sur la tête que tous les 9 300 ans! Mais les bases de ce savant calcul nous échappent totalement. Ce qui est certain, c'est que même les plus grandes grêles de pierres du dernier siècle n’ont jamais blessé personne. En 1911, près de Nakhla, en Égypte, une météorite tua un chien. C’est là la seule victime reconnue! Quant au passage de l'Ancien Testament où les Amoréens, fuyant devant les Israélites, sont décimés près de la montagne de Beth-Horon par une pluie de pierres (Luther parle de « grêle », 11 ne connaissait pas les météores), il évoque peut-être la chute d'une grande quantité de météorites, mais sans doute s'agit-il d'une de ces exagérations patriotiques dont sont bourres les récits guerriers de tous les peuples, y compris celui d’Israël qui ne fut pas le dernier à embellir la réalité historique.
Depuis 1927 toutefois, la science a dû reconnaître que les dangers présentés par la chute éventuelle, bien que rare, de bolides géants ne sont pas négligeables, comme on l’avait cru auparavant.
On supposait depuis longtemps que la configuration étrange du sol terrestre en tel ou tel point déterminé n’était que l’empreinte laissée par des météorites géantes tombées autrefois. On se pencha avec ardeur sur le cas du lieu dit « Coon Butte », appelé aussi cratère « des ratons laveurs ». dans le Cation Diablo en Arizona : c’est une dépression importante, profonde de 184 mètres et de 3 800 mètres de tour. Le trou ainsi creusé représente plus de 62 millions de mètres cubes, tandis que, sur ses bords, une sorte de remblai de 50 mètres de haut en fait le tour. Le paysage fait penser aux célèbres cratères lunaires. On ignore tout de l'événement, mais il dut avoir lieu dans les temps historiques, car des légendes des Indiens Navajos nous apprennent qu'autrefois une bête monstrueuse tomba en flammes du haut du ciel et qu’une divinité s’abattit — tout comme Phaéthon dans une nuée de feu. Il est donc certain qu'un gigantesque météore a chu en cet endroit, d’autant plus qu’on trouve aujourd’hui encore des fragments métalliques aux alentours. Le Musée National de Washington s’en est approprié un de 9 quintaux, mais la plupart ont été emportés au cours des temps et sont perdus pour nous. L’analyse des fragments conservés révéla la présence de cobalt, de nickel et de métaux précieux. On crut un temps que la masse principale du météore s’était enfoncée dans la terre et que, sous ce cratère, un bloc métallique de 250 millions de tonnes, où figuraient les métaux précieux, platine et iridium, pour 2 000 quintaux, attendait les amateurs. Ces estimations péchaient certainement par optimisme, mais même partiellement exactes, il valait la peine d'opérer des forages. Cependant tous les espoirs durent être déçus. En tout cas, on n’a jamais plus entendu parler de trésor. Car il est possible que, sous la violence du choc, la masse principale du météore ait rebondi jusque dans les espaces interplanétaires.


Le célèbre cratère météorique de {'Arizona (États-Unis). Age probable 5 000 ans. (Photo Econ - Verlag.)
L'explorateur Alfred Wegener, qui périt tragiquement au Groenland en 1930, affirma que des formations analogues à celle du cratère « des ratons laveurs » de l'Arizona devaient exister en plus d’un point du globe terrestre. Cette hypothèse, qui date des années 20, se vérifia par la suite plus abondamment que ne croyait son auteur.
En 1927, l'attention des savants du monde entier fut attirée par un fait dont l'intérêt apparut bientôt exceptionnel. Voici de quoi il s’agissait :
Le 30 juin 1908, les sismographes des stations d’Iéna, de Tiflis, de Tachkent et de quelques autres villes s’étaient violemment émus, mais on n’avait ensuite signale nulle part de tremblement de terre. Or, le même jour, les voyageurs du Transsibérien avaient aperçu au nord de la gare de Kansk un immense météore qui s’abattait sur la terre, tandis qu’avec un écart de quelques instants, retentissait une forte détonation. Comme il n’en fut plus autrement question, l'événement passa pratiquement inaperçu et, pendant dix-neuf ans, on eut le temps de l’oublier. Ce n’est qu’en 1927 qu'une expédition russe, conduite par Kulik, donna les premiers renseignements sur ce qui s'était passé. A 80 kilomètres au nord-ouest de Vanovara. en Toungouska Moyenne, on découvrit en pleine sylve primitive, par soixante degrés cinquante-cinq minutes de latitude nord et cent un degrés cinquante-sept minutes de longitude ouest, une surface totalement dévastée de 8000 kilomètres carrés. Des centaines de millions d'arbres y étaient en miettes, et plus de deux cents trous dans le sol indiquaient que les fragments d’une énorme météorite avaient volé là en éclats. Des morceaux de fer, ramassés aux alentours du point de chute par les nomades toungouses, furent repérés dans les tribus de la région.
Ci-dessus : Le 30 juin 1908 un groupe de météores évalué à 40 000 tonnes s'abattit sur la forêt sibérienne. Les arbres ont été brisés et calcinés par un jet de flammes géant.
(Photothèque Palais de la Découverte.)
Là aussi, la masse principale du bolide, après avoir heurté la terre, avait rebondi dans les espaces intersidéraux. On calcula qu’il s’agissait d’une masse météorique d’un demi-million de tonnes, sans aucun doute la plus gigantesque météorite connue jusqu’à présent. Sa vitesse de chute paraît avoir été de l’ordre de 70 kilomètres-seconde. Des fragments atteignant jusqu’à 650 tonnes furent dispersés dans la toundra, sans toucher personne, ce qui est remarquable. Ce fut une chance que le choc eût lieu en une région désertique. Si le bolide s’était abattu dans des pays à population dense, voire sur une grande ville, les conséquences en eussent été inimaginables.
La découverte de Kulik en 1927 confirma définitivement un fait que, jusqu'alors, on pressentait plutôt qu’on ne le connaissait avec certitude : des météores géants, aux dimensions fantastiques, peuvent entrer en collision avec la terre. Aucune preuve certaine n'en existait auparavant, les plus grosses météorites connues dépassant rarement quelques douzaines de tonnes.
On se mit donc, après 1927, à rechercher avec ardeur les vestiges d’autres chutes semblables, et ces recherches furent à plusieurs reprises couronnées de succès. Du même coup, certaines énigmes morphologiques du sol terrestre, connues depuis longtemps, parfois depuis des siècles, furent résolues : un météore était tombé par là et voilà tout!
Nous citerons par exemple le « cratère » de Sali, dans l’île d’Œsel, à l’entrée du golfe de Riga. Son aspect étrange intriguait depuis longtemps les géographes qui en avaient décrit les particularités en 1827, puis en 1849, sans en deviner la cause. A 18 kilomètres d’Arensburg, chef-lieu de l'île, le parc du château de Sali se signale par une butte haute de 6 mètres et de 285 mètres de diamètre cl qui présente en son sommet une dépression en forme d’entonnoir dont le fond mesure 50 métrés de diamètre. Ce « cratère » a une profondeur de 15 mètres et un petit étang en occupe le fond. Restes d’un volcan? On n’y crut jamais. L’énigme géologique du parc de Sali paraissait insoluble. Aujourd’hui, par contre, aucune hésitation n'est permise. 11 s'agit bien là des vestiges d'un météore, car la ressemblance du lieu avec d’autres points de chute connus est frappante. Le bolide devait être de taille moyenne, très inférieure à celle du météore de la Toungouska. Mais c’est le seul cas certain de ce genre en Europe et c’est pour cette raison que le « cratère » de Sali est digne d’être mentionné.
A l’heure actuelle, on connaît au moins douze endroits où d’énormes météores métalliques se sont enfoncés dans l’écorce terrestre et nous ont laissé les traces visibles de leur chute. Ils se répartissent comme suit : quatre en Amérique, quatre en Asie, deux en Afrique, un en Europe et un en Australie. En fait, il doit y en avoir beaucoup plus et les progrès de la science dans ce domaine nous permettront sûrement d’en découvrir d’autres, sans compter que la plus grande partie de la surface terrestre est recouverte par les océans et les mers : combien de grands météores ne sont-ils pas tombes dans la mer sans bien entendu laisser de traces! On a avancé l’hypothèse que plusieurs disparitions de navires seraient à imputer à des météores géants ou aux remous violents soulevés par leur chute. Dans l’état actuel de la question, la possibilité de tels accidents, bien que restreinte, peut être admise.
Des quatre cratères météoriques d’Amérique, outre celui déjà cité en Arizona, deux se trouvent aux États-Unis. On connaît en Caroline du Sud une impressionnante dépression de terrain parsemée de nombreux trous de forme elliptique, dont le plus grand mesure 3 kilomètres de diamètre. Tout donne à croire que ces trous ont été creusés par les éclats d’un météore tombé en cet endroit, mais ce n'est pas absolument prouvé. Par contre, on a, depuis 1927, la preuve qu'une dépression bizarre située au Texas, à 14 kilomètres au sud-ouest de la ville d’Odessa, est de formation météorique : le cratère y a 160 mètres de diamètre et 5 mètres et demi de profondeur, ses bords sont surélevés de 90 centimètres. Dès 1920, des fragments de fer météorique y furent découverts, si bien qu’aucun doute n'est permis.
Beaucoup plus important est le « cratère » sud-américain de Campo del Ciclo, près de la station de Cancedo, dans le district du Gran Chaco. Sur une longueur de 150 kilomètres, toute une série de petits lacs témoignent de la chute d’un météore dans ces parages, car. dès 1576. on y trouva des blocs de fer, dont le plus gros ne pèse pas moins de 15 quintaux.
En Afrique, deux cratères météoriques sont actuellement connus.
L’un d'eux est situé au sud-ouest du désert libyen, à 300 kilomètres de K outra. L'expédition topographique de Clayton y découvrit, le 29 décembre 1932. par vingt-cinq degrés vingt-cinq minutes de latitude nord et vingt-cinq degrés trente minutes de longitude est, une aire de 80 kilomètres de long sur 25 de large parsemée d'une grande quantité de météorites de verre ou tektites, qui sont le résultat de la vitrification des sables sous l'action des fragments incandescents d'un météore. La plus grande de ces tektites pesait 5 kilos. Mais l’autre découverte fut plus intéressante : il s’agit du lac Bosumtwi, situé en pleine foret vierge dans le pays des Ashantis en Côte de l’Or par six degrés trente minutes de latitude nord et un degré vingt-cinq minutes de longitude ouest. Ce lac excita de tout temps la curiosité des explorateurs et des savants. Ses eaux sont extrêmement poissonneuses et les Noirs les tiennent pour sacrées. Or, ce lac doit justement sa naissance à la chute d’un bolide géant. Des fragments de fer météorique y ont été retrouvés, bien que l'événement soit sûrement très ancien. La dépression dont ce lac est le centre est encore plus vaste que celle de l'Arizona : 11 kilomètres de diamètre et 350 mètres de profondeur. Le lac lui-même est large de 9 kilomètres, presque rond, et profond d'au moins 73 mètres. Ses bords tombent pour ainsi dire presque verticalement et la surface des eaux atteint 70 kilomètres carrés. Mais si la berge est à pic, le fond du lac est presque entièrement plat. Le lac Bosumtwi est donc situé au fond d'un immense cratère météorique, qui ressemble étrangement à celui de l'Arizona ainsi qu'aux cratères lunaires. On distingue encore très bien les bords extérieurs du cratère qui, en certains points, surplombent de près de 120 mètres le sol environnant.
Outre le météore de Toungouska, l'Asie nous donne trois exemples de cratères météoriques, tout récemment découverts. L'un a été reconnu en Perse orientale, mais les détails manquent à son sujet. Un autre fut repéré en février 1932 par l'Anglais Philby dans une région presque inexplorée d’Arabie, non loin de l'agglomération d'Ouarbar, à 360 kilomètres au sud du golfe de Bahrein, par vingt-neuf degrés vingt-neuf minutes de latitude nord et cinquante degrés quarante minutes de longitude est. Plusieurs cratères secondaires furent identifiés, dont l'un, presque rond, mesure 100 mètres de diamètre, et l'autre, de forme elliptique, 55 mètres de long sur 40 de large. Philby put mettre la main sur de nombreux fragments du météore qui avait explosé avant de toucher terre et couvert d'éclats toute la région. L’un de ces fragments pesait 7 kilos et mesurait 27 centimètres de long sur 9 d’épaisseur. Ce n’était pas le plus gros de tous, mais Philby le prit avec lui. On constata qu'il s’agissait d’un morceau de fer portant des incrustations de sable quartzique vitrifie. Le cas ressemble à celui du désert de Libye : le météore incandescent a vitrifié aussi le sable arabique, or le sable quartzique ne fond qu’à I 670 degrés! Enfin on connaît la chute d’un autre météore en février 1947 dans un massif montagneux au nord de Vladivostock. Les détails manquent, mais on sait que, dans la région, une quantité appréciable de fragments météoriques furent réunis, qui pesaient ensemble plusieurs quintaux. Ce bolide dut également éclater en l’air avant de toucher le sol. Sa chute a donné naissance à cent huit cratères différents et l'on estime son poids total à un millier de tonnes. C’est tout ce qu’on sait à son sujet.
Une découverte du même genre fut faite en mai 1931, en plein centre de l’Australie, à 80 kilomètres au sud des monts Mac-Donnell, sur la Finke-River. On dénombre sur un demi-mille carré, treize cratères et plus de huit cents fragments de fer météorique et de tektites, dont le plus gros pesait cent quarante kilos. La plupart des cratères étaient ronds et leurs diamètres varient de 9 à 70 mètres, leurs profondeurs de 7 à 8 mètres. Il y avait en outre un cratère elliptique de 200 mètres de long sur 110 de large et 17 de profondeur. L’ensemble de ces cratères reçut le nom de « Double Punch Bowl » ou « Double Tasse de Punch ». Quant à la date de l'événement, clic ne saurait être précisée, même approximativement. Dans les douze cas reconnus de météores géants tombés sur la terre, la date de la chute ne doit pas remonter à plus de deux ou trois mille ans. bien qu’on ne puisse évidemment parler ici de certitude.
Durant la nuit du 30 octobre 1937, l'observatoire de Heidelberg braqua pendant deux heures un objectif photographique sur la constellation des Poissons, et découvrit à cette occasion un corps céleste inconnu gravitant à proximité de notre Terre. Ce minuscule planétoïde, sorti de son orbite entre Mars et Jupiter, vagabondait dans l’espace, singulièrement près de notre orbite terrestre. Il reçut le nom d’Hermès. En 1932 et 1936. deux planétoïdes semblables avaient été découverts, qui furent baptisés Apollon et Adonis. Précédemment, le 13 août 1898, l’observatoire de Treptow à Berlin avait découvert le planétoïde n° 433 qui, périodiquement, réapparaît entre la Terre et Mars et a été baptisé Eros. Son diamètre mesurait de 5 à 800 mètres, ce qui était largement suffisant pour qu’une éventuelle collision avec la Terre pût avoir d’imprévisibles conséquences. Jusqu’alors, le corps céleste qui, à part la Lune, s’était le plus rapproché de la Terre avait été la comète de Lexell. Celle-ci s’était trouvée, le 1er juillet 1770, à moins de deux millions de kilomètres de la Terre dont elle avait traversé l’orbite. Or, la planète Hermès se rapprocha de nous le 30 octobre 1937 jusqu’à une distance de 420 000 kilomètres, à peine plus que la Lune par conséquent qui est à 384 420 kilomètres. Mais l’humanité n’eut pas à subir le choc de cette « bombe atomique » céleste : les deux planètes passèrent au même point de notre orbite à quelques heures d’intervalle.

Éclatement d'un météore. (Cliché Observatoire de Paris.)
Le météore du 30 juin 1908 fut peut-être un corps céleste analogue, sorti lui aussi de son orbite, mais ses dimensions étaient heureusement beaucoup plus faibles que celles des planétoïdes que nous venons de citer. Le soufflet que la Terre reçut ce jour-là fut néanmoins le plus cuisant qu'elle eût reçu depuis longtemps. Si. le 30 octobre 1937, le vagabond céleste Hermès s’était abattu sur la Terre, la rencontre n’aurait sans doute pas eu lieu aussi discrètement que dans la Toungouska. Car le planétoïde de 1937 était un morceau beaucoup plus gros que le bolide tombé en Sibérie.
Bolides et petites planètes ont entre eux des liens certains de « parenté ». Hoffmeister précise que rien ne s’oppose à ce que les planétoïdes, les bolides ou météores et toutes les « poussières » de la lumière zodiacale soient de même nature. Toutefois, point ne serait besoin d’un corps céleste aussi volumineux que ceux mentionnés plus haut pour causer de sérieux accidents sur notre globe. De très petits bolides y suffiraient. Au cours de l’automne 1924, une forte détonation fut entendue de nuit à Hambourg.
On aurait dit l'explosion d’une chaudière : les pompiers de Hambourg et d’Altona furent mis en état d’alerte. Pendant des heures, on se demanda ce qui s’était passé, aucun accident n’étant signale nulle part. Mais, le lendemain, on apprit qu’au sud de la ville, on avait aperçu un double éclair dans le ciel. Trois ans plus tard, on retrouva les restes du météore profondément enfoncés dans un champ. Le bolide avait volé en éclats et certains de ses fragments mesuraient jusqu'à vingt centimètres. Réunis, ils pesaient plusieurs quintaux. Les dégâts qu'un météore de ce genre pourrait causer dans une agglomération ne sont donc pas à sous-estimer.
Voici, classés selon leur poids, les plus gros météores tombés récemment sur la terre :
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Quintaux |
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Long Island (Kansas) .............. quintaux Finlande :météore du 12 mars 1899 ........ — Pallas (Sibérie) .......................... — Santa-Rosa (Nouvelle-Grenade) ........... — Tucuman (Argentine) ......... de plus de — Santa Catarina (Brésil) .................. — |
5,500 6,500 13.75 15 13 45 Tonnes |
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Fleuve Bendego (Brésil) ..... ... tonnes Mbozi (ex-Afrique Orientale allemande) ... Bacubirito (Mexique) .....................— Chupaderos (Mexique) ....................— Melville-Bai (Groenland)..................— Hoba (ex-AÎnquc Occidentale allemande)... Ranchito (Mexique) ............ — Arizona (U.S.A.).........................— |
12-16 5,33 27 24-25 45 50 50 90 |
A ceux-ci s'ajoutent le météore de la Coon Butte en Arizona et celui de la Toungouska en Sibérie. Leur masse principale ayant rebondi dans les espaces intersidéraux, ils n’ont laissé derrière eux que des fragments : l’un de ces derniers n'en pesait pas moins six cent cinquante tonnes! Des « bombes atomiques » célestes seraient donc tout à fait capables de faire voler la Terre en éclats sans aucun concours humain.
On a découvert un bloc de fer météorique de quarante-cinq tonnes sur la « Montagne de fer » à Melville-Bai au Groenland par soixante-quatorze degrés de latitude nord. Les Esquimaux l'ont exploité de tout temps pour fabriquer des armes ou tous autres objets. Pour autant qu'on en puisse juger, il s’agit bien là d'une authentique météorite, alors que d'autres blocs de fer pur trouvés en 1870 par Nordenskjöld sur le littoral de l’île groenlandaise de Disko par soixante-dix degrés de latitude nord, et dont l'un fut estimé à vingt et une et l’autre à huit tonnes, ne seraient pas d’origine cosmique, mais tellurique, c’est-à-dire arrachés aux entrailles de la Terre par quelque éruption volcanique des premiers temps géologiques. Par ailleurs, un bloc imposant de ferro-nickel, découvert à Tsumeb dans le Sud-Ouest Africain, et qui pèse cinquante tonnes, est certainement d'origine météorique.
Certes, la Terre compte aujourd’hui plusieurs millions d'années et, pendant tout ce temps, plus d’un météore a dû entrer en collision avec elle, sans qu’aucune de ces collisions ne lui ail été fatale. La Terre est une robuste nature, elle encaisse bien les soufflets : elle n'enregistra vraiment celui de 1908 que dix-neuf ans après. Cette immunité durera bien encore quelques autres millions d’années. Nous pouvons dormir tranquilles. Les bombes atomiques fabriquées par l’homme sont beaucoup plus inquiétantes...
Les recherches effectuées à propos des météores n’ont pas qu'un intérêt scientifique, elles nous permettent aussi de mieux pénétrer le sens d’antiques légendes et de mythes vieux comme l’humanité. Bien qu'on ne puisse l'affirmer absolument, le récit de la chute de Phaéton fait par Ovide eut sans doute pour origine la chute d’un météore de taille exceptionnelle. L'étude objective de l'Antiquité nous a permis de constater que légendes et mythes à contexte géographique, climatique ou technique, sont rarement le fruit de la pure imagination, mais, la plupart du temps, une simple réminiscence d'un événement particulièrement impressionnant pour ses contemporains. La tradition est venue ensuite orner cet événement de mille détails poétiques jusqu'à le rendre méconnaissable.
Les chutes de météores ont sûrement joué un rôle dans la religion et la mythologie des peuples antiques. A Rome, sous le règne de Numa Pompilius, un bloc de 1er serait tombé du ciel et les Romains l'entourèrent aussitôt d'une superstitieuse dévotion. Ce bloc était certainement d’origine météorique. A La Mecque, la célèbre « pierre noire » de la Ka’ba, vénérée par tous les pèlerins musulmans qui viennent l’embrasser, n’est autre qu'une météorite. Nous savons qu’au temps de l'Antiquité classique, des météores sont tombés près d'Orchoménos en Béotie et près d’Ægos Potamos, le célèbre champ de bataille de l'an 405 avant Jésus-Christ. Rien d’étonnant que ces messagers célestes aient été des objets de vénération. Les nègres Wanikos adorèrent comme une divinité une météorite d’une livre qui tomba le 6 mars 1853 près de Durmma, en Afrique orientale.
Dans le désert du nord de la Syrie, il existe un village du nom de Karakoej qui présente cette particularité unique dans son genre d'être entièrement bâti en pierres météoriques. Or, on ignore tout de la chute d'un météore en cet endroit, bien qu’historiquement cette région soit connue depuis 4 000 ans en chiffre rond. Seule, une tradition locale, rapportée par les habitants, mentionne l’événement. Nous avons donc tout lieu de croire que la légende de Phaéton, elle aussi, a pour point de départ un phénomène céleste de la même espèce.
Météorite, bolide de 18 kg, Muséum d'histoire naturelle de Paris. (Roger Viollet. photo Boyer.)
La Célèbre étoile des rois mages a déjà donné bien du fil à retordre aux chercheurs et aux savants. Selon la Bible, elle conduisit les « mages de l'Orient » jusqu'à Bethléem où le Christ venait de naître. Souvent, certains milieux ecclésiastiques, surtout chez les catholiques, se sont refusés à toute discussion sur ce point, affirmant à priori le miracle pour expliquer la venue des « rois » en Terre Sainte. Dans ces conditions, il est normal que le débat n’ait pas abouti. Et pourtant un miracle est plus difficile à admettre qu’un événement confirmé à la fois par l'histoire et par la science. Or, l'étoile des rois mages, dans l’état actuel de la recherche scientifique, présente justement une historicité à peu près incontestable. Cette fameuse étoile n’est même plus une énigme : désormais, c’est le cas de le dire, on y voit clair!
Voici trois siècles et demi déjà, en 1606, l'illustre astronome Képler pressentit la vérité, mais comme une simple hypothèse de travail. Depuis lors, différentes découvertes ont pu établir la véritable version de l'événement et même, il y a quelques années, on a pu observer dans le ciel ce qui se passa exactement au moment de la naissance du Christ.
Certains chercheurs commencèrent par assimiler l’étoile miraculeuse à une comète ou à une « nova », ces étoiles qui brillent soudain au firmament, puis s’éteignent de même, ainsi la célèbre étoile de Tycho-Brahé qui, le 11 novembre 1572, s’alluma dans Cassiopée. Mais, comète ou « nova », l’explication ne vaut rien.
Car nous savons avec précision quelles fuient les comètes et les « novae » observées durant les siècles qui entourèrent la naissance du Christ. Tous les principaux événements astronomiques de ce temps-là nous sont parfaitement connus, en raison du haut niveau de l'astronomie antique, y compris en Asie et surtout en Chine. Nous savons qu'en 134 avant Jésus-Christ, ainsi qu'en 123 et 173 après sa naissance, des « novae » sont apparues, et qu'en 44 et 17 avant notre ère ainsi qu'en 66 de notre ère, des comètes particulièrement brillantes surgirent et firent sensation. Ces dates seules suffisent à empêcher toute confusion avec l’événement observé par les rois mages. Notre chronologie à partir de la naissance du Christ, établie par le moine Denys en 530. a beau être inexacte, l'écart n’est pas si grand pour qu’une des dates citées ci-dessus puisse entrer en ligne de compte à propos de la naissance de Jésus. Il avait échappé à Denys que l’année de la mort d’Hérode le Grand, sous le règne de qui naquit le Christ, est connue avec exactitude grâce à la tradition. Hérode mourut au début de l’an 4 avant notre ère selon l’actuelle chronologie. Cette date est donc la date limite après laquelle la naissance du Christ n’a pas pu avoir lieu. Mais comme Hérode lança son fameux ordre de mettre à mort tous les enfants de Bethléem au-dessous de deux ans assez longtemps avant sa propre mort, il est permis de situer la naissance du Christ trois ou quatre ans plus toi, ce qui nous donne à peu près l’an 7 ou l’an 8 avant notre ère. toujours selon notre actuelle chronologie. Le meurtre des enfants de Bethléem est un fait historique, car si Josèphe, l’historien des Juifs, l’ignore, un écrivain païen bas-latin, Macrobe (vers 400), nous le confirme expressément. Dans un recueil d’anecdotes sur le règne de l’empereur Auguste, Macrobe cite au passage un propos fort sévère d'Auguste sur Hérode son contemporain qui a fait massacrer « des garçons au-dessous de deux ans » (« infra bimatum »). Macrobe disposait certainement de sources qui, par la suite, se sont perdues. Son témoignage inattaquable n’en pèse que plus lourd et nous confirme le massacre de Bethléem. Mais alors quel fut l’événement qui, en 7 ou 8 avant notre ère, poussa le roi à cette tuerie? Eh bien, c'est cet événement que nous allons décrire avec la quasi-certitude d'être dans le vrai.
En 1606, Képler émit l’hypothèse que l’étoile des rois mages ne fut rien d’autre que la très rare triple conjonction de Jupiter et de Saturne dans le signe des Poissons. Ces deux planètes, visibles l'une et l'autre à l'œil nu. les plus lentes et les plus grandes des cinq planètes connues des Anciens, se trouvent en conjonction simple tous les vingt ans. La plupart de ces conjonctions sont difficiles à observer; souvent même, le phénomène est complètement invisible, sauf un bref instant avant le lever et après le coucher du soleil, et encore à condition d’y apporter une grande attention. Les conjonctions triples, elles, n’ont lieu que tous les deux cent cinquante-huit ans! La dernière, qui se déroula dans le signe du Bélier, fut observée en 1940-1941, du mois d’août à février. Ce fut un beau spectacle, passionnant pour tout astronome digne de ce nom, et qu’on ne reverra plus avant l’année 2198!
Eh bien, en l’an 7 avant Jésus-Christ, le firmament fut le théâtre d’une de ces conjonctions triples et dans des circonstances telles que ses contemporains ne pouvaient que l’interpréter comme annonçant la naissance du libérateur tant attendu par le peuple juif, de ce Messie qui devait chasser l’étranger...
L'n savant juif du XIIe siècle. Maimonide, écrivit en 1170 que tous les Juifs étaient certains que le Messie viendrait quand Jupiter et Saturne entreraient en conjonction dans le signe des Poissons. Ce fut le cas en 1464 pour une conjonction simple d’ailleurs — et un autre savant juif. Abarbanel, ne manqua pas d'affirmer en 1497 dans son commentaire du prophète Daniel que le Messie tant espéré était certainement né, bien qu’on ne sût pas encore où. Abarbanel signala en outre qu’une conjonction semblable des deux planètes dans le signe des Poissons avait déjà annoncé la naissance de Moïse, et, de même que celui-ci avait délivré le peuple juif de l’esclavage égyptien, le Messie jouerait bientôt le même rôle auprès des Juifs dispersés.
Or, Abarbanel se trompait. Il situe la « conjonction de Moïse » en 1937 avant notre ère cl la naissance de Moïse en 1394. Ces dates ne correspondent pas à la réalité. Premièrement, Moïse n’a vécu qu’au XIIe siècle avant notre ère et, ensuite, il n’y eut pas en 1397 de conjonction de Jupiter et de Saturne dans le signe des Poissons. De conjonctions triples, comme nous en avons observé une en 1940 dans le signe du Bélier, il n’y en eut depuis 4 000 ans dans le signe des Poissons qu’en 860 et en 7 avant notre ère, et, après, plus jamais. Donc, pas de conjonction « mosaïque » en 1397. Mais cette conviction qu’un phénomène astral devait coïncider avec un grand renouveau politique pour le peuple juif existait bien au Moyen Age comme durant l'Antiquité.
(B. N., Est.)
Quand les Juifs se révoltèrent contre la domination romaine de 132 à 135 après Jésus-Christ, ils prennent leur chef Siméon pour le Messie et le surnomment Bar Kochba ou « fils de l’étoile », nom sous lequel Siméon est entré dans l'histoire. C’est un verset du Livre des Nombres qui est sans doute à l’origine de celte croyance en l'annonce du Messie par un phénomène sidéral : « Ln astre sort de Jacob, un spectre s'élève d'Israël. »
Le phénomène eut donc lieu en l’an 7 avant notre ère. Du point de vue astronomique, il était impressionnant. En fait, des conjonctions simples de Jupiter et de Saturne dans le signe des Poissons avaient déjà eu lieu en 126 et en 66 avant notre ère, mais presque impossibles à observer : la première fois, la conjonction eut lieu au début de la soirée, quand les rayons du couchant la rendaient presque invisible, et, la deuxième fois, ce fut en plein jour, à un moment où les deux planètes se trouvaient tout à fait hors de vue. Seule, la conjonction de l’année 7 avant notre ère fut parfaitement visible; bien plus : elle se répéta trois fois, avec des maxima successifs les 29 mai, 3 octobre et 4 décembre. Comment, dans ces conditions, ne pas y voir une manifestation divine : allons! cette fois, ça y est, le Messie est né!
La preuve existe que cet événement céleste fut considéré comme annonçant la naissance du Messie et qu’il émut pour cette raison tout le peuple juif. La Bible nous précise au sujet de l’arrivée des mages en quête du « roi des Juifs qui vient de naître » : « Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. » Mais ce trouble fut sans doute le fait du seul Hérode qui, usurpateur étranger placé sur son trône par les Romains, voyait soudain son trône menacé par un roi national juif sur le point de paraître au grand jour. Quant à Jérusalem, elle fut sans doute moins troublée qu’heureuse d’apprendre ce qu’annonçaient les mages de l'Orient. C’est un fait qu'aussitôt après la conjonction des planètes, vers 6 avant notre ère, le peuple juif fut en proie à l’attente messianique comme rarement dans son histoire. Josèphe en parle abondamment et signale qu’Hérode frappa de peines draconiennes tous ceux qui entretenaient cet espoir national en un Messie. C’est pourquoi, tandis que tous les docteurs de la loi citaient Bethléem comme devant être le lieu de naissance du Messie, l’ordre donné par Hérode de mettre à mort tous les garçons de Bethléem au-dessous de deux ans correspond tout à fait à ce qu’on sait du personnage qui, avec les gêneurs, avait la main lourde et flairait partout des conspirations. Le massacre de Bethléem avait l’avantage de faire place nette en rayant des vivants le futur rival. Josèphe signale d’autre part que, durant l’agitation messianique de l’an 6, le bruit courut dans le peuple que « Dieu avait décidé de mettre fin au règne d’Hérode ». car un « signe divin » avait annoncé l’avènement d’un souverain juif. Ce signe divin ne peut qu’avoir été l’étoile de Bethléem : un théologien français nous l'a lui-même affirme il y a peu de temps. A l’époque de Jésus, l’espoir en la prochaine venue du Messie était partagé par toutes les couches du peuple juif, et les prophéties, lancées en cette année 6 avant notre ère et répandues partout, causèrent même des émeutes. La secte des Pharisiens était à la pointe du mouvement, avec l’appui du peuple juif tout entier qui croyait en l’avènement du roi de la terre devant sortir de Palestine.
Tous ces faits nous permettent d’imaginer ce qui se passa à Jérusalem après le « signe divin » de la conjonction des planètes. Les mages venus de l'Orient n'étaient bien entendu nullement des rois, comme la légende dorée du christianisme l’affirma par la suite. La Bible elle-même ne parle que de mages. Mais ces « mages » étaient avant tout des astrologues et, en ce temps-là, Babylone était la capitale de l'astrologie. Et, à Babylone. dès l’époque du prophète Daniel, il y eut des astrologues juifs. Que les « rois mages » en fussent n’est guère douteux. Seuls, de pieux astrologues juifs étaient susceptibles d'être émus par la triple conjonction des deux planètes au point d’entreprendre le long voyage de Babylone à Jérusalem pour rechercher le Messie nouveau-né. En outre, eux seuls pouvaient, en annonçant le phénomène céleste, déclencher la fébrile attente messianique de l'an 6. Que la conjonction ait aussi été observée à Babylone, une inscription cunéiforme, trouvée dans les ruines mêmes de la ville, l'atteste. Cette inscription mentionne parmi d’autres l'observation effectuée pendant cinq mois de l'an 7 avant notre ère par l’école astronomique de Sippar près de Babylone : « Jupiter et Saturne dans le signe des Poissons. » Les non-Juifs n'en furent nullement bouleversés. Seuls des fidèles de la loi mosaïque pouvaient en perdre leur calme quotidien. On comprend ainsi pourquoi seuls, ces « mages venus de l'Orient » étaient au courant de l’étoile merveilleuse, tandis qu’Hérode et tous les astrologues non juifs n’y avaient rien vu de particulier.
Cet épisode gagne encore en clarté si l’on observe que Luther a commis une erreur dans sa traduction de l’original grec de l’évangile de saint Matthieu. Luther ignorait évidemment tout de l’astronomie. C'est pourquoi il a inexactement traduit le mot essentiel ! « anatolê ». Il ne faut nullement dire : « Nous avons vu son étoile en Orient », mais : « Nous avons vu se lever son étoile dans les rayons de l'aurore et sommes venus ici pour l'adorer. » Il s’agit là d’un phénomène bien connu des astronomes : la réapparition d’un astre resté invisible depuis quarante jours en raison de la proximité du soleil. On peut fixer, à un ou deux jours près, cette réapparition de Saturne et de Jupiter dans le signe des Poissons, soit vers le 12 avril de l’an 7 avant notre ère. La première conjonction des deux planètes eut lieu en fin mai. Mais le climat étouffant de la Mésopotamie ne favorise guère les voyages en été; aussi les mages ne quittèrent-ils Babylone qu’au moment sans doute où le signe divin se répéta, tel un avertissement, au début d’octobre, le 3, qui était justement la fête de la Réconciliation. Le voyage de Babylone à Jérusalem durait alors un mois et demi environ. Les mages arrivèrent donc à Jérusalem vers la deuxième quinzaine de novembre. La question qu’ils posèrent dès leur arrivée effraya grandement Hérode. Il est clair que personne à Jérusalem n’avait été ému par l’étoile prophétique et c’est auprès des mages qu’Hérode « s’enquit soigneusement depuis combien de temps l’étoile brillait ». Puis le roi interrogea les docteurs de la loi pour savoir où le Messie avait pu naître. Ingénument, ils répondirent que c’était à Bethléem. selon ce verset du prophète Michée : « Et toi. Bethléem Ephrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi celui qui dominera Israël. » Hérode invita alors les mages à se rendre là-bas — Bethléem n’est qu’à huit kilomètres de Jérusalem — pour y effectuer des recherches plus précises. Pendant le séjour des mages à Jérusalem, la conjonction des deux planètes eut lieu pour la troisième fois, soit le 4 décembre : l’émotion fut poussée à son paroxysme. Décidément, le Messie ne devait pas être loin! L’original grec décrit d’ailleurs sans équivoque les sentiments des mages après la troisième conjonction : « Lorsqu’ils aperçurent l'étoile, la joie qui les réjouit fut très grande. »
Or, Bethléem est exactement au sud de Jérusalem et, en ce temps-là, on voyageait de préférence l’après-midi. Par conséquent, l’étoile prophétique qui, lors de la troisième conjonction, était visible au sud au moment du crépuscule, marcha effectivement « devant eux », comme le dit la Bible, « jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta ». Mais les mages qui devaient rendre compte à Hérode de leur visite à Bethléem conçurent certainement des soupçons au sujet des intentions du souverain et « ils rentrèrent dans leur pays par un autre chemin ». Le roi s’estima joue et en éprouva une violente colère. Du coup, il ordonna le massacre des enfants de Bethléem. L’enchaînement des faits apparaît ainsi rigoureusement logique. Le récit biblique, dans son texte original, abstraction faite des erreurs ultérieures de traduction comme celle de Luther, perd ainsi son aspect mythique et prend toute la valeur d'un document historique, d'autant plus que le phénomène astronomique dont il fait mention est indiscutablement réel, ce qui implique que son auteur a puisé à des sources contemporaines de ces événements. Même des savants de stricte obédience catholique comme Steinmetzer ou le Père Hontheim ont admis que les choses ont bien dû se passer ainsi.
Les mages ont-ils réellement adoré Jésus dans son berceau? Les historiens ne sauraient répondre avec certitude. Il est possible que la légende dorée ait ajouté à l’événement des détails de son cru. Mais une chose est sûre et pratiquement prouvée : le fait astronomique évoqué au deuxième chapitre de saint Matthieu est historique et son interprétation ne pouvait être différente : il annonçait bien la naissance d'un roi des Juifs. Sur ce point le témoignage de Macrobe sur le meurtre des enfants de Bethléem vient encore confirmer le texte de saint Matthieu qui décrit donc une histoire vraie.
Chaque année, de 1933 à 1937, durant la période de Noël, devant douze à treize mille spectateurs en tout, j’ai reconstitué artificiellement la marche de « l’étoile des mages » au planétarium de Düsseldorf et le public fut toujours très impressionne. Une ordonnance nazie arrêta ces démonstrations et. par la suite, le planétarium fut détruit par un bombardement aérien. Mais on peut refaire l’expérience à l’aide de n’importe quel planétarium et c’est toujours, pour un public chrétien, un spectacle émouvant.
Depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième, il y eut des ténèbres sur tout le pays », précise l’évangile de saint Matthieu et les deux autres synoptiques confirment cette allégation. Or, ce passage du récit évangélique a donne lieu à un grand nombre d’interprétations diverses, sans que l’énigme ait pu être absolument résolue.
La sixième heure du texte de saint Matthieu correspond à notre heure de midi et la neuvième à 15 heures, soit au milieu de l’après-midi. Des ténèbres recouvrant entièrement le pays à ce moment de la journée ne pourraient provenir que d’une éclipse de soleil. Mais il est rigoureusement exclu qu’il y eut une éclipse de soleil le jour de la mort du Christ, car la crucifixion eut lieu la veille de la Pâque et la Pâque correspond toujours à la pleine lune ; seule une éclipse de lune est possible en temps de pleine lune, jamais une éclipse de soleil, celle-ci ne pouvant se produire qu'en période de nouvelle lune. Dans ces conditions, que faut-il retenir du texte évangélique sur ce point?
Faute de mieux, on a souvent parle d’un éventuel obscurcissement de l'atmosphère par une tempête de sable. Cette explication n'est pas du tout satisfaisante. Une tempête de sable ne peut enténébrer tout un pays : l'obscurcissement est toujours local et passager et, dans un pays où ces tempêtes sont monnaie courante, personne n’en aurait été ému. De plus, l'obscurcissement causé par une tempête de sable n'est jamais total; la lumière solaire revêt une teinte rougeâtre et le mot « ténèbres » est tout à fait inadéquat. Force est donc de chercher une meilleure explication.
Ce qui importe en premier lieu, c’est de fixer exactement la date du jour où le Christ lut mis à mort, car l'astronome doit évidemment connaître la date précise à laquelle s'est déroulé un phénomène céleste, s'il veut que ses calculs puissent ensuite servir de preuve. Durant les années de la vie active du Christ, qui s’étend de 29 à 33, la fête de Pâque ne tomba que deux fois un samedi; or la mort du Christ eut lieu un vendredi précédant la Pâque; c'est pourquoi on s’accorde depuis longtemps sur deux dates : la Pâque du 8 avril 30, selon le calendrier julien, et celle du 4 avril 33, qui toutes deux tombaient un jour de sabbat. Le jour de la crucifixion n'a donc pu être que le 7 avril 30 ou le 3 avril 33. Jusque-là, les commentateurs sont unanimes, mais ils se divisent quand il s’agit de choisir entre ces deux dates. L'une et l’autre ont leurs partisans qui ne manquent pas d’arguments. Mais il paraît de plus en plus que c'est l’année 33 qui a l'avantage. La question est même résolue, si l’on accorde aux deux points suivants une réelle valeur probatoire : d’une part, la précision d'un écrivain chrétien du Bas-Empire qui signale, sur la foi de documents aujourd'hui perdus, que le Christ fut crucifié sous le consulat de Sylla et de Sulpicius, et, deuxièmement, la constatation qu'une éclipse eut lieu effectivement au soir du 3 avril 33 à Jérusalem, mais une éclipse de lune. Ces deux arguments à eux seuls peuvent, en effet, être considérés comme apportant la preuve que la crucifixion eut bien lieu le 3 avril de l’année 33.
Le chroniqueur chrétien auquel nous avons fait allusion vécut au Ve siècle : il s’agit de Jean Malalas dont les textes sont très précis en matière de dates. La chronologie qu’il emploie est celle d'Antiochus, par ailleurs assez rarement utilisée et seulement à Antioche, d’où on peut conclure que ses sources, fort anciennes, furent puisées dans cette ville. Voici ce qu'il nous dit : « Durant le septième mois de la dix-neuvième année du règne de l'empereur Tibère, Jésus-Christ, notre Sauveur, âgé de trente-trois ans. fut trahi par son disciple Judas Iscariote. Notre-Scigneur Jésus-Christ fut crucifié au mois de mars, le septième jour avant les calendes d'avril, quand la lune se trouvait en son quatorzième jour..., sous le consulat de Sulpicius et de Sylla, en l'an 79 de la chronologie d'Antiochus, alors que Cassius était gouverneur de Syrie, ayant été nommé proconsul de ce pays par Tibère. »
Il s’agirait donc du 25 mars. Pourquoi cette date? Tout simplement parce qu'elle était à l'époque celle de l’équinoxe de printemps (tout comme on plaça le jour de la naissance du Christ au solstice d’hiver). Le 25 mars ne tomba un vendredi qu’en l’année 29. par conséquent ne saurait être retenu comme date de la mort du Christ; de plus, il ne coïncida jamais avec le quatorzième jour de Nisan (« quand la lune se trouvait en son quatorzième jour »). Mais, à part cela, l’indication donnée par Jean Malalas est très importante. Car le règne de Tibère commença le 17 septembre 14; par conséquent, le septième mois de la dix-neuvième année de ce règne correspond à la période qui va du 17 mars au 16 avril 33 et cette date nous est en outre confirmée par les noms des consuls qui. cette année-là furent effectivement Servius Sulpicius Galba (le futur empereur Galba) et Cornelius Sylla Felix. Cependant l'histoire ne mentionne pas de proconsul de Syrie nommé Cassius. Mais il est possible qu'entre le proconsul Ælius Lamia qui cessa ses fonctions en 32 et le proconsul Lucius Pomponius Flaccus qui gouverna jusqu’en 35, un certain Cassius ait été pour peu de temps proconsul de Syrie. Mais ce point importe assez peu. Le texte de Jean Malalas nous donne donc bien l'année 33 comme étant celle de la mort du Christ.
Si, par conséquent, le 3 avril 33 a toutes les chances d’être la bonne date, l’énigme de l’éclipse se trouve résolue du même coup. Des calculs astronomiques nous apprennent en effet que, ce jour-là, eut lieu à Jérusalem une éclipse de lune. Elle commença à 17 h 44. heure locale de Jérusalem, avant même le lever de la lune. Celle-ci se leva à 18 h 3, soit trois minutes après le début du quinzième jour de Nisan qui était la Pâque, car. chez les Juifs, la journée commençait à 18 heures. L'éclipse fut partielle et dura jusqu’à 18 h 37. Il est compréhensible qu’en apercevant à l'orient la lune se lever, obscurcie et comme recouverte d'un voile de deuil, les témoins de la tragédie du Golgotha furent profondément impressionnés. Et quand le centurion romain s’écria : « Vraiment, celui-ci était fils de Dieu! » il ne fit que traduire les sentiments de tous les témoins de cet événement bouleversant.
Notre hypothèse de l'éclipse de lune reçoit une confirmation inattendue de la part d’un apocryphe, l’évangile des Hiérosolymitains : « Et la lune perdit son éclat et les étoiles tombèrent. »
Il est évident qu’une impossibilité subsiste dans le récit des synoptiques : la durée même des ténèbres. « de la sixième à la neuvième heure ». Or, celui des quatre évangiles qui est certainement le plus sûr, celui de saint Jean, témoin oculaire de l'événement, paraît tout ignorer de ces ténèbres entre la sixième et la neuvième heure. Bien plus, il nous précise qu’à la sixième heure, autrement dit à midi, Pilate siégeait encore... Mais on voit d'où peut provenir l'erreur des synoptiques.
Durant les années de la vie active de Jésus, il y eut une éclipse totale de soleil, comme il n'y en a que tous les deux cents ans dans une région donnée, et cette éclipse dura effectivement de la sixième à la neuvième heure. Elle eut lieu le 24 novembre de l'année 29 du calendrier julien. On peut présumer qu'elle impressionna fort ses témoins, voire les frappa de terreur, comme ce fut le cas pour toutes les éclipses de l'Antiquité. Le savant byzantin Photius nous en parle encore au IXe siècle : « Ce fut une grande éclipse de soleil, comme les siècles précédents n’en avaient jamais vue. Les ténèbres furent si épaisses à la sixième heure que l’on aperçut les étoiles. »
Même dans les temps modernes, alors que tout le monde sait pourquoi et comment ont lieu les éclipses de soleil, une éclipse totale fait encore sensation, ainsi que le prouva l'éclipse de soleil qui eut lieu à Vienne le 8 juillet 1842. Mais, autrefois, seuls les astronomes étaient familiarises avec ces phénomènes, le vulgaire n’y comprenait rien et tombait dans la pire panique quand ils se produisaient à l'improviste, et les témoins en gardaient longtemps un souvenir horrifié. Le drame du Golgotha dut secouer pareillement les partisans du Christ, si bien que l’éclipse partielle de la lune eut sur eux le même effet que l'éclipse solaire de l'an 29.
N’est-on donc pas en droit de penser que le souvenir de la grande éclipse a été confondu dans les synoptiques avec l’éclipse de lune du 3 avril 33?

La couronne solaire pétulant l'éclipse totale du 8 juin 1918. (Photothèque Palais de la Découverte.)
On l’est d'autant plus qu’il est fréquent de voir, dans l'Antiquité, les peuples sous le coup de l'impression profonde causée sur eux par les éclipses rattacher celles-ci aux grands événements de leur histoire, jusqu’à affirmer ensuite leur simultanéité, même si plusieurs mois, voire des années, séparent le phénomène céleste du fait historique. L'homme réunit volontiers deux événements qui l’ont particulièrement ému. et, très vite, il croit dur comme fer à la réalité de cette concomitance forgée par lui-même. L'Antiquité classique nous en fournit maint exemple. J’en ai cherché moi-même et trouvé plus d’un. Hérodote signale qu’une éclipse de soleil eut lieu quand l’armée de Xerxès partit de Sardes pour marcher sur la Grèce. Or, nous savons que l'armée perse démarra au printemps de 480 avant Jésus-Christ. Et la seule éclipse de soleil tant soit peu remarquable qui fut visible à cette époque-là en Asie Mineure ne se produisit que deux ans après, le 17 février 478 du calendrier julien. Mais, dans le souvenir des contemporains, les deux événements, considérables l'un et l’autre, se confondirent. Plus frappante encore est la description, dans les sagas norvégiennes, de la bataille de Stiklestad, où le roi de Norvège Olaf le Saint trouva la mort en combattant des paysans révoltés. Les textes nous affirment qu'en pleine bataille, le jour s'obscurcit à tel point qu'il devint impossible aux adversaires de se distinguer mutuellement. Or, quelle est la vérité? La bataille eut lieu le 29 juillet 1030. Cinq semaines après, le 31 août, la Norvège connut une éclipse totale de soleil, dont la date exacte fut par la suite confondue avec celle de la bataille de Stiklestad afin d'augmenter l’effet dramatique de ces deux événements.
Les anciens Grecs comme les Romains semblent avoir eu beaucoup de goût pour ce genre de coïncidences post-fabriquées. Ils en citent tellement que la méfiance s’éveille d'elle-même. Car, si, dans les deux cas ci-dessus, il est facile de démontrer le rapprochement abusif, pareille démonstration est souvent impossible. Innombrables sont les cas ou l’on nous signale que deux batailles ont eu lieu le même jour, ou que l'une d’elles a été immédiatement précédée ou suivie par une éclipse de soleil ou de lune. C’est ainsi que le 28 mai 585 avant notre ère. l'éclipse de soleil de Thalès aurait coïncidé avec une bataille entre Mèdes et Lydiens; en 480. la victoire grecque de Salamine sur les Perses aurait eu lieu le même jour que la victoire des Grecs sur les Carthaginois à Mimera ; en 479, la victoire grecque de Platée aurait coïncidé avec la victoire, grecque également, de Mycale; le 3 septembre 404, la victoire remportée à Phères par Lycophron sur les Thessaliens aurait eu lieu le jour d’une éclipse partielle de soleil: en 356, naissance d’Alexandre le Grand le jour même de l’incendie du temple d’Artémise à Ephèse; le 20 septembre 331, bataille d’Arbèles coincidant avec une éclipse totale de lune; le 19 octobre 202, victoire des Romains à Zama accompagnée d’une banale éclipse de lune ; le 22 juin 168, victoire des Romains à Pydna au lendemain d'une éclipse totale de lune; 15 mars 44, César est assassiné et durant la même journée, l’atmosphère s’obscurcit brusquement; 18 octobre 69 de notre ère, victoire de Vespasien sur Vitellius près de Crémone, le jour d’une éclipse partielle de lune, etc. Et voici le plus beau : des éclipses de soleil auraient eu lieu tant le jour où Romulus fut engendré que celui de sa mort!
Dans le cas de César, la fabulation est flagrante, car il n’y eut pas d’éclipse de soleil en 44 avant Jésus-Christ. La mentalité antique admettait volontiers que la mort des grands hommes et d’exceptionnels phénomènes célestes eussent entre eux des liens secrets. La foi qu’on peut ajouter à ce genre d’histoires est presque nulle, témoin cette affirmation de l’écrivain Dion Cassius au sujet de la mort de l’empereur Macrin annoncée soi-disant par une éclipse annulaire de soleil. Macrin mourut le 8 juin 218 et l’éclipse eut lieu... quatre mois plus tard, soit le 7 octobre! En vérité, le doute est plus que permis sur toutes ces coïncidences pseudo-historiques! Celles-ci ont causé bien des mécomptes aux historiens qui s'imaginèrent. en se fondant sur elles, pouvoir établir à posteriori, grâce à des calculs astronomiques, les dates exactes des batailles d’Arbèles, de Zama. de Pydna et de Crémone. Mais il fallut déchanter, tant cette méthode se révéla hasardeuse. Pour finir, citons Plutarque qui signale que la fondation de Rome cul lieu le 21 avril 753 avant notre ère et que cette journée fut marquée par une éclipse de soleil. Mais celle-ci n’eut lieu que... trois ans plus tard, soit le 24 avril 750.
Qu’on ne s’imagine pas que des erreurs semblables ne se pro-dirigent plus aujourd’hui. La vie de Goethe nous en offre un exemple remarquable : le 5 février 1783, la Calabre fut secouée par un terrible tremblement de terre et cette catastrophe agita longtemps l’esprit de Goethe. Le 6 avril 1783, il écrit à Mme de Stein que, la nuit précédente, il a vu « une aurore boréale dans la direction du sud-est (sic)... Pourvu, ajoute-t-il, que ce ne soit pas un tremblement de terre! » Or, durant cette nuit-là, il n’y eut nulle part de tremblement de terre. Mais voici ce que le besoin de merveilleux fit affirmera un « témoin de toute confiance », quelques dizaines d'années plus tard : Eckermann nous raconte qu’il rencontra par hasard sur la route d’Erfurt un homme âgé du nom de Sutor, qui avait été le valet de chambre de Goethe durant l’année 1783. « L'ne fois, lui raconta Sutor, Goethe me sonna au milieu de la nuit et, quand j’entrai dans sa chambre, je le vis qui avait poussé son lit de fer tout contre la fenêtre. Ainsi couché, il observait le firmament. « N'as-tu rien vu dans le ciel? » me demanda-t-il, et comme je répondais que non : « Va-t'en trouver la garde et demande à la sentinelle si elle n’a rien vu. » Ce que je fis, mais la sentinelle n'avait rien vu et je revins le dire à mon maître qui, toujours couché, observait encore attentivement le ciel. « Écoute-moi. me dit-il alors, nous vivons maintenant un moment important : ou bien nous avons en cet instant un tremblement de terre, ou bien nous allons en subir un. » Il s’avéra peu après qu’il avait vu juste, car. quelques semaines plus tard, parvint la nouvelle que. cette nuit-là, une partie de Messine avait été détruite par un tremblement de terre. »
Si la lettre à Mme de Stein s’était perdue, nous aurions là une magnifique histoire de télépathie, exclusivement fondée sur une confusion de dates semblables en tout point à celles citées plus haut.
Ces précédents, qui sont de tous les temps et de tous les pays, nous permettent de penser qu’effectivement le récit évangélique sur les ténèbres qui marquèrent la mort du Christ amalgame deux événements différents, postérieurement confondus en un seul. A cause de l’éclipse de lune, le souvenir de la grande éclipse du 24 novembre 29 fut inconsciemment uni au drame du Golgotha, d'où l'erreur commise par les synoptiques au sujet des ténèbres « qui recouvrirent tout le pays de la sixième à la neuvième heure ».
ON A TOUJOURS doté chacun des quatre évangélistes du Nouveau Testament d’un signe emblématique dont l’art sacré s’est fréquemment servi : pour saint Jean un aigle, pour saint Marc un lion, pour saint Luc un taureau et pour saint Matthieu un ange. Le plus célèbre est le lion de saint Marc que la République de Venise prit pour emblème à l'époque de sa prospérité. Souvent même, les emblèmes sont représentés seuls, sans les évangélistes.
L’origine de ces représentations symboliques est bien connue. Mais nous n’en sommes guère avances pour autant, car des relations astronomiques fort mystérieuses s’y dissimulent et il est très difficile de les reconstituer toutes.
Ces symboles sont tirés des visions de l’Apocalypse, principalement de ces deux versets du quatrième chapitre : « Devant le trône, on dirait une mer, transparente autant que du cristal. Au milieu du trône, autour de lui. se tiennent quatre Vivants, constellés d'yeux par-devant et par-derrière. Le premier Vivant est comme un lion; le deuxième est comme un jeune taureau; le troisième Vivant a comme un visage d'homme; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol. »
La tradition chrétienne, frappée par le nombre quatre, a assimilé, abusivement sans doute, les quatre Vivants de la Révélation aux quatre évangélistes. En soi. cette assimilation est sans intérêt pour nous. Mais le problème devient passionnant si nous recherchons le pourquoi et le comment de cette vision des quatre Vivants dans l'Apocalypse, car nous retrouvons ainsi les relations mystérieuses qui, de tout temps, ont uni poésie et astrologie.
L’Apocalypse reprend nombre d’idées empruntées aux vieux mythes astrologiques les plus divers. Ces quatre « Vivants » existent encore aujourd'hui dans les espaces de l’univers : les « yeux devant et derrière » sont les étoiles et il s'agit de quatre signes du Zodiaque situés à quatre-vingt-dix degrés l’un de l'autre. Le Lion et le Taureau se passent de commentaires; le « Vivant qui a le visage d’un homme » est le Verseau, l'un des signes du Zodiaque à figure humaine. Quant à l'Aigle, il n’appartient pas au Zodiaque. Rigoureusement parlant, le quatrième Vivant devrait être le Scorpion. Mais ce signe était honni des Anciens. Les Scorpions sont des animaux dangereux dans les pays méridionaux; quant au signe de ce nom, difficile à observer dans nos latitudes, il ressemble de façon frappante à un scorpion qui avance son dard. L'Antiquité, naturellement superstitieuse, n'aimait guère avoir affaire à lui et il est très fréquent de voir les descriptions astrologiques anciennes remplacer le Scorpion par la constellation voisine, plus sympathique, de l'Aigle en plein vol, dont une étoile de première grandeur, Altaïr, est facile à observer. L’Apocalypse fit de même : elle remplaça le vilain Scorpion par l'Aigle, dont on fit plus tard le symbole de saint Jean.

Le groupe d'étoiles des Pléiades (constellation du Taureau) dans leurs réseaux de matière nébuleuse. (Collection Viollet.)
Mais poussons plus loin nos recherches : pourquoi l’Apocalypse a-t-elle justement choisi ces quatre signes du Zodiaque pour encadrer les quatre côtés du trône céleste? Sur ce point, Jérémias, qui fut un grand orientaliste, nous a donne de précieuses indications. Pour les astronomes et astrologues de l’ancienne Babylonie. dont les Juifs ainsi que les premiers chrétiens reprirent beaucoup d’idées scientifiques, ces quatre signes du Zodiaque, le Lion, le Taureau, le Scorpion et le Verseau, étaient les signes où entrait le soleil au début de chaque saison. Durant les troisième et quatrième millénaires avant Jésus-Christ, le Taureau fut le signe de l’équinoxe du printemps, le lion celui du solstice d'été, le Scorpion celui de l’équinoxe d’automne et le Verseau celui du solstice d'hiver. En raison du mouvement dit précession des équinoxes, dont la période est, en chiffre rond, de 25 000 ans, ces données astronomiques ont considérablement changé depuis l’époque babylonienne qui avait fait des quatre « Vivants » les gardiens du ciel. En 2100 avant Jésus-Christ. le « point vernal » est passe dans le signe du Bélier, puis, en 100 après Jésus-Christ, dans le signe des Poissons. Pour la même raison, le solstice d’été n’a plus lieu dans le Lion, mais dans les Gémeaux, après avoir passé dans le Cancer; l'équinoxe d’automne est allé du Scorpion dans le signe de la Vierge en passant par la Balance, et le solstice d'hiver est sorti du Verseau pour entrer dans le Capricorne, puis dans le Sagittaire. Mais, à l’exemple de l'Antiquité classique, nous parlons encore aujourd’hui du Cancer et du Capricorne pour les solstices et du Bélier pour le point vernal, bien que, depuis 1 900 ans, ce soit une erreur! Rien d'étonnant donc que les hommes de l'Antiquité aient eux-mêmes conservé les données de l'astronomie primitive de Babylone cl que les quatre « Vivants » de l'Apocalypse aient continué à garder le ciel, bien que cela fit vingt et un siècles que la « relève » avait eu lieu. C'est un fait qu’en matière astronomique, les hommes se sont toujours montrés curieusement conservateurs, ainsi qu'on le verra aussi dans le chapitre suivant. C'est pourquoi, de nos jours encore, nous voyons l'art sacré représenter les quatre évangélistes par le Taureau, le Lion. l'Ange (le « Vivant « à visage humain) et l'Aigle, bien que ces signes ne correspondent plus dans le ciel à ce qu'ils représentaient originellement et que les Poissons, les Gémeaux, la Vierge et le Sagittaire les aient remplacés.
Nos RECHERCHES du chapitre précédent nous conduiront ici à donner une réponse assez inattendue à une question souvent soulevée et jamais tout à fait résolue : Pourquoi les chrétiens des premiers siècles ont-ils utilisé si fréquemment l’image du poisson pour symboliser la confession chrétienne?
A l’époque où l'État romain et ses dirigeants persécutaient cruellement le christianisme, l’image du poisson servit de signe secret de reconnaissance entre les fidèles, un peu comme les francs-maçons se reconnaissent entre eux par une poignée de main particulière. On s’est souvent demandé pourquoi précisément un poisson. L’explication la plus courante est celle-ci : « poisson » en grec se dit « ichthus », or, chacune des lettres du mot grec pourrait être l’initiale des mots suivants : « Iesous Christos Theou Uios Soter », autrement dit : «Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur. » L’explication est fort ingénieuse, mais elle est fausse. On ne la formula d’ailleurs que deux cents ans après que cette pratique eut commencé. Auparavant, aucune explication n’est donnée nulle part, les auteurs se demandent même ouvertement ce que signifie en somme ce poisson inattendu, si bien que Tertullien rapprocha ce symbole du sacrement de baptême : « Nous autres, petits poissons (pisciculi), nous naissons une seconde fois au Christ dans l'eau baptismale. » Le moins qu’on puisse dire d’une telle interprétation est qu’elle apparaît fort laborieuse. Mais on n’en donna jamais d’autre, si bien que Doelger, l'un des meilleurs spécialistes des premiers temps du christianisme, affirma en 1930 qu’on n’avait pas encore réussi à résoudre cette « énigme ».
La théologie moderne admet que le choix du poisson-symbole peut très bien être le résultat d’influences mythologiques antérieures au christianisme et restées encore inconnues.

C'est vers Pan 100 de notre ère que les chrétiens choisirent le poisson comme signe de reconnaissance : juste à l'époque où le point vernal entrait dans le signe des Poissons, (inscription dans les catacombes de Saint-Sébastien à Rome, collection B. Morangies Snark).
Cependant, si nous considérons la fréquence et l’importance des emprunts faits à l’astronomie par toutes les religions primitives et les débuts du christianisme n’en ont pas été exempts —, une voie imprévue, mais féconde, s’ouvre à nos pas, au bout de laquelle se profile peut-être la solution.
Les signes du Zodiaque qui, il y a quelques millénaires, marquaient les débuts des saisons, étaient l’objet d’une vénération spéciale, voire d’une véritable adoration de la part de nombreux peuples de l'Antiquité, ainsi que nous l’avons vu dans les chapitres précédents. Les signes les plus importants du Zodiaque étaient toujours ceux qui correspondaient au début du printemps et de l’été. Durant le quatrième millénaire avant Jésus-Christ, apogée de plusieurs civilisations au Proche-Orient et dans le nord de l’Afrique, les deux signes en question étaient celui du Taureau et celui du Lion. Nous connaissons déjà la signification du signe du Taureau. Par contre, le culte du Lion dominait en Asie Mineure, et plus spécialement en Assyrie où des lions en chair et en os existaient bel et bien.
En outre, la religion des premières civilisations du monde antique consistait avant tout en l’adoration des étoiles. Les planètes les mieux visibles et les étoiles fixes (Sirius chez les Égyptiens), ainsi que les constellations du Zodiaque, étaient l'objet d’un culte assure par des prêtres. Mais, à partir de 2100 avant notre ère, le Taureau fut remplacé par le Bélier en tant que signe du printemps. A la suite de quoi, nombre de concepts religieux centrés sur le taureau se déplacèrent sur cet autre animal. C’est ainsi qu’une religion alors nouvelle, la Loi mosaïque, choisit l’agneau autrement dit le jeune bélier, comme symbole du début de l'année qui, chez les Juifs, était marque par la nouvelle lune de printemps. Tous les Juifs pieux durent se reconnaître dans l’agneau : la Pâque prit la forme d’un repas religieux au cours duquel un de ces animaux était mangé en commun.
Cela admis, on peut aussi bien avancer d’un nouveau pas dans la même direction. La naissance du Christ marqua pour le monde l’essor d’une nouvelle religion et, une fois de plus, le point vernal entra dans un nouveau signe du Zodiaque : ce ne fut plus le Bélier qui abrita le soleil au début du printemps, mais... le signe des Poissons! C’est pourquoi il n’est pas du tout surprenant que le nouveau signe du printemps fût choisi à la fois comme symbole et signe de reconnaissance par les fidèles, d’autant plus que rien dans la doctrine chrétienne ne s’y opposait. Car il fallait bien que les premiers chrétiens eussent un signe particulier pour se reconnaître entre eux sans éveiller l'attention des persécuteurs. Pourquoi donc ne pas choisir le remplaçant du Bélier? N'était-ce pas. en effet, un symbole singulièrement expressif de la doctrine chrétienne se substituant à la fois à la loi mosaïque et au paganisme gréco-romain?
Le passage du point vernal dans les Poissons et le choix du poisson comme signe de reconnaissance par les chrétiens coïncident chronologiquement : tous deux eurent lieu en l'an 100 de notre ère. Cette coïncidence paraît donc revêtir une très grande valeur probatoire. Le poisson-symbole disparut aussitôt après la victoire de Constantin sur Maxence au Pont Milvius (28 octobre 312). victoire qui ouvrit l'Empire romain au christianisme, rendant superflu tout signe secret de reconnaissance.
Certes, notre hypothèse n’est nullement vérifiée au sens rigoureux du terme. Mais peut-on parler de hasard quand, aux déplacements successifs du point vernal allant du signe du Taureau à celui du Bélier, puis des Poissons, correspondirent, dans les religions qui prirent alors leur essor, le choix de l'agneau pascal (ou bélier), puis celui du poisson, comme symbole du monothéisme nouveau rejetant le taureau dans l'enfer des idoles?
UN signe grandiose apparut dans le ciel : c'est une Femme. Le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête; elle est enceinte et cric dans les douleurs et le travail de l’enfantement. Puis un second signe apparut au ciel : un énorme dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre. En arrêt devant la Femme en travail, le Dragon s’apprête à dévorer son enfant aussitôt né... Alors une bataille s’engagea dans le ciel : Michel et ses anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, appuyé par ses anges, mais ils curent le dessous et furent chassés du ciel. On le rejeta donc, l’énorme Dragon, l’antique Serpent... Se voyant rejeté sur la terre, le Dragon se lança à la poursuite de la Femme, la mère de l'Enfant mâle. Mais elle reçut les deux ailes du grand aigle pour voler au désert jusqu’au refuge où, loin du serpent, elle doit être nourrie un temps et des temps, et la moitié d’un temps. Le Serpent vomit alors de sa gueule comme un fleuve d’eau derrière la Femme pour l’entraîner dans ses flots. Mais la terre vint au secours de la Femme : ouvrant la bouche, elle engloutit le fleuve vomi par la gueule du Dragon. »
De toutes les visions fantastiques contenues dans l’Apocalypse de saint Jean, la plupart totalement incompréhensibles, celle-ci est bien l’une des plus caractéristiques. On peut néanmoins y déceler une certaine signification si l’on remarque qu'ici comme ailleurs tout au long de l’Apocalypse, des thèmes de mythologie astrale apparaissent en filigrane. L'indication répétée d’un signe visible « au ciel » suffit à nous faire deviner que l'interprétation au moins partielle d'un texte aussi hermétique est à rechercher dans le monde des astres.

Nébuleuse d'Orion. (Photothèque Palais de la Découverte.)
Boll et Lehmann-Nitsche se sont penches spécialement sur ce problème avec d'appréciables résultats. Ils montrèrent que la Femme enveloppée de soleil et qui doit enfanter n’est autre que la constellation de la Vierge qui, durant l'automne, en septembre-octobre, abrite effectivement le soleil et. par conséquent, en est « enveloppée ». Le Dragon qui attend la naissance de l'Enfant pour le dévorer est sans doute la constellation du Scorpion, située aux pieds mêmes de la Vierge, tel un véritable scorpion guettant sa proie. Les pays ou existent ces animaux ont toujours considéré cette constellation avec crainte. (Dans nos latitudes nordiques, l’observation du Scorpion, qui ne comprend qu’une seule étoile de première grandeur, est difficile et toujours partielle: la ressemblance avec un scorpion n'y apparaît d’ailleurs pas.) Mais l'image astronomique du scorpion est encore beaucoup plus frappante et menace plus directement la Vierge si l’on considère que le signe de la Balance, situe entre lui et la Vierge, faisait primitivement partie de la constellation du Scorpion et représentait ses pinces tendues en avant. Ce n’est que vers la seconde moitié du vu־׳ siècle avant notre ère qu'à Babylone, le signe de la Balance fut ajouté aux onze signes déjà existants du Zodiaque dont il fut ainsi le douzième, de sorte que chaque mois de l’année eut désormais son signe particulier. Quant aux Grecs, ils ne connurent la Balance qu'à partir de 237 avant notre ère. Il est certain que la vision de l'Apocalypse emprunte ses détails à l'astronomie babylonienne à un moment où celle-ci ignore encore la Balance, car c'est seulement si la Vierge céleste est prise entre les pinces du Scorpion que la vision de saint Jean prend tout son sens. Si l’on remarque en outre que les Babyloniens appelaient « cornes » les pinces du Scorpion, on comprend le pourquoi des « sept têtes et des dix cornes » du Dragon de l'Apocalypse, dont le modèle fut donc bien le Scorpion du Zodiaque.
Une autre preuve de cette identité du Dragon avec le Scorpion nous est donnée par sa couleur . le Dragon est « rouge feu », or l’étoile principale du Scorpion, Antarès, qui figura toujours le cœur ensanglante de l’animal, possède une couleur rouge si marquée qu'on l'a comparée à la planète Mars, elle aussi d’un beau rouge. En outre, on a fort judicieusement remarqué que le passage suivant : « Sa queue habite le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre », évoque sans doute la région du ciel située autour du dard caudal du Scorpion et qui se signale par sa pauvreté en étoiles.
Les ailes de l’aigle données à la Femme pour échapper au Dragon ont également leur pendant céleste. Au-dessus du dard du Scorpion brille dans le ciel la constellation de l'Aigle qui comprend l’étoile Altaïr. de première grandeur. Quant au fleuve vomi par le Dragon, c’est sûrement la Voie Lactée qui, précisément, passe par la tête du Scorpion.
Mais l’essentiel de la vision johannique consiste dans le combat livre victorieusement par l’archange saint Michel au Dragon. Le Scorpion céleste, si l’on en croit la tradition populaire, a toujours eu un ennemi acharné : Orion, qui. dans la Bible, correspond à l’archange saint .Michel. Les deux constellations ne se trouvent jamais en même temps à l’horizon : quand l’une se lève, l’autre disparaît. Elles se livrent donc un « combat » permanent. La tradition grecque primitive souligne d’autre part qu’Orion fut tué par la piqûre d’un scorpion. Détail curieux, les Chinois connaissent aussi ce mythe, il est vrai dans une version légèrement différente : bien que la constellation d’Orion ressemble étonnamment à une silhouette humaine, les Chinois, eux, y discernent un tigre, et ce tigre trépassa sous le dard d’un scorpion! Dans l’Apocalypse, c’est l’inverse : le Scorpion a le dessous, car « le Dragon fut chassé du ciel », et, dans sa chute, il balaya les étoiles du ciel et les jeta sur la terre, d'où le vide du ciel aux alentours de la queue du Scorpion.

Saint Michel terrassant le Dragon, par Martin Schongauer. 1420-1488 (photo B. N.)
Orion, dont l’attitude est celle d’un homme en position de combat, son épée bien visible, nous est présenté par la mythologie comme un guerrier ou un chasseur qui tantôt lutte contre le Scorpion, tantôt chasse la Grande Ourse, tantôt bataille contre le signe voisin de la Baleine, tantôt pourchasse les Pléiades. Mais l’observation antique des astres le fit le plus souvent sc dresser contre le Taureau du Zodiaque qui fonce sur lui, toutes cornes dehors. Dans la mythologie perse Orion se confond avec le dieu Mithra et son combat victorieux contre le taureau y prend une grande importance. Le dieu et le taureau ont été maintes fois reproduits par les artistes. Le culte de Mithra, comme celui de bien d’autres divinités du Proche-Orient, sc répandit dans une grande partie de l'Europe, surtout à la fin de l'Empire romain. Quand le christianisme eut gagné la partie, les autres religions ne furent pas sans exercer sur lui une certaine influence, y compris ce culte de Mithra : c’est ainsi que le « chevalier saint Georges » prit les traits mêmes du dieu et que, depuis Je Moyen Age, saint Georges passe pour avoir maîtrisé un dragon que la légende situe près de Lasie en Cappadoce. Saint Gorges se vit aussi attribuer certains traits de l’archange saint Michel et le Dragon de l’Apocalypse fut souvent assimilé par les chrétiens au démon lui-même.
La civilisation humaine est beaucoup plus ancienne que l’histoire ne nous le fait croire. On a pu démontrer que beaucoup de peuples anciens possédaient déjà des connaissances astronomiques très précises au cinquième, voire au sixième millénaire avant Jésus-Christ, et on parle du neuvième millénaire à propos des Mayas de l’Amérique centrale.
Il est certain qu’avant l’époque où le Taureau était le signe du printemps (4300-2100 avant Jésus-Christ), la science des astres existait et se confondait déjà avec maint concept religieux. L’« âge du Taureau » fut précédé par celui dit des Gémeaux, de 6500 à 4300 avant notre ère. quand le point vernal se trouvait dans les Gémeaux. A cette époque-là, le solstice d’été avait lieu dans le signe de la Vierge. Or, chez les Babyloniens, la Vierge, qui se trouvait au zénith de la Voie Lactée, était l’objet d’une grande vénération. Elle passait pour être la reine du ciel et la mère divine de tout l’univers. Mais, avant les Babyloniens, les Sumériens de Mésopotamie honoraient déjà en elle la mère des dieux, des hommes, des animaux et des plantes. Elle se confond avec l’Ishtar babylonienne, la mère suprême et la reine des moissons, mais aussi avec l'Égyptienne Isis, l’Hindoue Lakshmi, la Cybèle d’Asie Mineure, la Tanit carthaginoise, l'aztèque Tetlo-inau et la Mamahanan des Incas. La reine des moissons babylonienne fut souvent représentée tenant un épi de blé dans la main; il en était de même de la Vierge du Zodiaque, elle aussi tenait en main un épi et l’étoile la plus brillante de cette constellation s’appelle encore aujourd'hui « Spica », autrement dit : « épi ».
Le signe de la Vierge, qui marquai! le solstice à l'âge des Gémeaux, prit une importance exceptionnelle dans toutes les religions primitives. L'un des meilleurs spécialistes de la question, Jeremias, nous dit à ce sujet : « Toutes les divinités féminines du panthéon sumérien-babylonien ne sont que des variantes de la « magna mater », à la fois reine des cieux et vierge céleste. Il en va de même des madones de l'Église grecque et de celles de l'Église romaine... Toutes ces madones célestes remontent à l’époque sumérienne... Et « Spica », l’étoile principale du groupe, représenta souvent toute la constellation. »
Signalons tout de suite que ccs affirmations apparemment « hérétiques » ont été admises par des savants catholiques qui avaient étudié ces questions. C'est ainsi que Doelger fut amené à conclure, à l'issue de ses travaux, que le culte de Marie dans l'Église catholique « a partout des précédents dans les cultes païens de la déesse-mére et de la reine des cieux ». Un autre savant catholique, Habicht, s’est exprimé dans le même sens. Jeremias estima « que la Vierge et l'Enfant qui figurent dans les représenta-lions postérieures de la sphère sont d’origine babylonienne, tout comme la déesse à l’épi ». Habicht ajoute même, parlant du culte chrétien de Marie, qu’on peut l'assimiler en quelque sorte à celui de Vénus, d’Astarté et d’Isis.
La représentation de la reine du ciel enfantant un Dieu. Sauveur du monde, a sans doute été inspirée par des phénomènes astronomiques dont l'observation remonte aux origines mêmes de la civilisation humaine. Partout, la mère du Sauveur divin est à la fois vierge et mère, tout comme Marie dans le christianisme. Les Grecs de l'époque alexandrine, à l'instar des chrétiens, célébraient bien avant l’ère chrétienne la naissance d’un éon né d’une vierge divine, le jour du solstice d’hiver. L’origine de toutes ccs croyances remonte au cinquième millénaire avant Jésus-Christ et cette datation n'est pas une simple conjecture.
L’extraordinaire vénération de .la reine du ciel Ishtar par les anciens Babyloniens nous prouve déjà qu’au temps des Sumériens, le signe de la Vierge était le plus grand et le premier des signes du Zodiaque, puisqu’à l'origine il abritait le soleil au moment du solstice d’été. Chez les Arabes, ce signe représente toujours la mère nourricière de tous les vivants. Bref, la Vierge était le centre cosmique de toute vie divine, humaine, animale et végétale, l'origine même de la génération. Il y a d'ailleurs peu de chances que ce soit par hasard que le signe où le soleil entre neuf mois plus tard soit justement les Gémeaux.
La déesse Ishtar, Tell Ahmar, VIIIe siècle av. J-C. (Musée du Louvre, photo P. Guichard.)
L’art babylonien représente assez souvent la Vierge céleste sous les apparences de la déesse à l’épi, plus souvent toutefois sous celles de la vierge-mère ponant l’enfant divin, ainsi chez les Hindous, les Égyptiens, etc. Elle figure parfois au centre des autres signes du Zodiaque. La madone des chrétiens n’est pas non plus, semble-t-il, sans rapports avec l’astronomie. C'est ainsi que Notre-Dame de Paris possède un Zodiaque où Marie et l'Enfant Jésus trônent à la place d'honneur là où devrait figurer le signe de la Vierge. Sur le portail de la cathédrale d'Hildesheim, Marie est représentée avec, en main, une sorte de plante stylisée, ressemblant vaguement à une palme, ce qui, dans l'art chrétien, est absolument incompréhensible, mais l'ensemble évoque étrangement les représentations anciennes de l’Ishtar babylonienne avec sa gerbe d’épis. Car. en effet, la Vierge d’Hildesheim ne porte ni un rameau de feuillage, ni une branche, ni un fuseau imparfaitement représenté, comme on l'a dit, mais bel et bien l’épi transpose de la « Spica » du signe de la Vierge!
11 existe une autre preuve, fort convaincante, des rapports du culte marial catholique avec des phénomènes d’ordre sidéral. Depuis plus de mille ans, les catholiques célèbrent la nativité de la Vierge le 8 septembre, et sa mort, ou plutôt son assomption, le 15 août. Certains ont affirme qu'il est impossible de connaître le pourquoi de ces deux dates. Or, on peut parfaitement démontrer que la fête du 8 septembre a été empruntée à des cultes primitifs orientaux!
Pour commencer, il est frappant de voir — et un hasard est presque impossible — certaines tribus indiennes du Mexique célébrer, dès l'époque précolombienne, la fête de leur reine céleste nationale justement le jour du 8 septembre! Des rapports secrets, d'essence astronomique, ont dû jouer ici aussi. D’autre part.
Jeremias a avancé l’hypothèse que la célébration catholique de l’Assomption le 15 août et de la Nativité le 8 septembre correspond au coucher et au lever héliaques de l’étoile Spica. Or, on peut fixer avec assez de certitude l’époque où furent instaurées ces deux fêtes et savoir à quel moment de l’année l’étoile Spica de la constellation de la Vierge se perdait alors dans les rayons du soleil et en ressortait.
L’Église catholique ayant emprunté à des sources égyptiennes ou proches-orientales la fête de la Nativité de la Vierge Marie — notons à ce propos que le culte d'Isis était fort répandu dans le pays de Chanaan — il faut donc en rechercher l’origine longtemps avant la naissance du Christ. Les tribus indiennes d’Amérique centrale, dont la civilisation était très avancée et qui célébraient déjà la naissance de la Reine du ciel le 8 septembre, ont certainement puisé leurs connaissances astronomiques à des sources asiatiques, sumériennes et babyloniennes. Par quelles voies? On ne sait, mais nul n’en doute plus aujourd’hui, si bien que la Nativité de la Vierge du ciel paraît avoir été couramment célébrée partout dès l’époque babylonienne. Or, c’est un fait que, vers 2000 avant Jésus-Christ, le 8 septembre du calendrier julien était bel et bien le jour où l’étoile Spica, la principale de la constellation de la Vierge, réapparaissait, après être restée quarante jours invisible dans le soleil ; elle « naissait » donc ce jour-là.
Le jour de l’Assomption n’a été fixé qu’à l’époque chrétienne, sur le modèle de l’Ascension du Christ. Ce fut l'empereur byzantin Maurice qui, en 582, en fit un jour de fêle officiel et en fixa la date que l'Église romaine adopta par la suite. Mais on constate que le 15 août figure déjà comme étant celui de l’Assomption deux cents ans auparavant, dans le Calendarium Romanae Ecclesiae et, en 431, le concile d’Ephèse évoque la même date. Si l'hypothèse de Jeremias est la bonne, il faut donc qu’autour de 400, et même un peu avant, le 15 août ait été le jour du coucher héliaque de l’étoile Spica et que, naturellement, l’observation en ait été faite, d’où le choix de cette date pour commémorer l’Assomption ou « mort » de Marie.
Pour ma part, j'ai pu démontrer le 29 septembre 1936, à l’aide du planétarium de Düsseldorf, qu'il y a un millénaire et demi, vue de Constantinople, l'étoile Spica se trouvait le 15 août à deux cercles horaires à gauche du soleil, de telle sorte que l’éclat de ce dernier l’éclipsait entièrement, sauf au moment de son coucher où l'étoile pouvait être aperçue un bref instant : celle-ci était donc bien en son coucher héliaque! Et ainsi paraît démontré que les dates de la Nativité et de l'Assomption mariales correspondraient à des phénomènes célestes ayant pour cadre la constellation de la Vierge et concernant l’étoile Spica, la plus brillante du groupe. Par conséquent, les chrétiens du premier millénaire auraient effectivement fondé leur culte marial sur des données astronomiques! La concordance entre les phénomènes astronomiques et le calendrier ecclésiastique est si grande qu'un hasard paraît, en effet, exclu, et ces deux dates, 15 août et 8 septembre, n'ont plus rien du tout de mystérieux.
Mais d'autres rapports existent entre la Vierge catholique et les reines célestes des peuples antiques, et comme les cultes célébrés par ces derniers parient toujours de la constellation de la Vierge, on peut encore découvrir d’autres sources à la vénération mariale des catholiques d’aujourd’hui.
On a constaté que l'Égypte ancienne a été l’une des nations les plus attachées au culte de la Vierge dans l'Antiquité. On observait dans le ciel l'image d’Isis. la vierge divine portant l'enfant. Est-il donc étonnant que l'idée en ait survécu à l’époque chrétienne?
Tanit, la vierge et mère carthaginoise, ressemble encore davantage à la Vierge Marie. Près d’El Margeb, non loin de la « Leptis magna » des Romains, se trouve un bloc de pierre partant une inscription en caractères puniques dont la résonance est tout à fait catholique : « Sainte reine du ciel, sois-nous favorable! » En Asie Mineure, la vierge divine la plus importante et aussi la plus connue fut Cybèle, dont le culte fut aussi très répandu dans l'Empire romain. Son origine « astronomique » nous est indiquée par l'animal que l’art antique place habituellement à ses pieds : un lion. En 4300 avant notre ère, la Vierge du Zodiaque, archétype de Cybèle, cessa d’être le signe du solstice d'été qui pénétra désormais dans le signe du Lion, son voisin. D’où la représentation habituelle de Cybèle avec un lion. Pour les Romains, Cybèle était la « grande mère de tous les dieux », magna mater deorum.
Mais quand vint le christianisme, toutes les divinités anciennes furent assimilées au démon et Cybèle fut particulièrement pourchassée par le zèle des néophytes. Dieux et déesses devinrent autant de démons et, par un contresens amusant, la « grande mère » devint une grand-mère! Et voilà comment est née la « grand-mère du diable », qui, aujourd'hui encore, donne matière à plaisanteries. Quand, par nuit claire, apparaît la constellation de la Vierge avec sa brillante étoile Spica, nous voyons désormais la grand-mère du diable!
Dans sa biographie de Constantin le Grand, Eusèbe. qui fut un contemporain de l’empereur, nous conte que celui-ci, avant de livrer à son rival Maxence la bataille décisive du Pont Milvius, aperçut dans le ciel un signe en forme de croix, d'où sa promesse solennelle d’adopter en cas de victoire le christianisme auparavant persécuté. « Après l'heure de midi, quand le jour commença à décliner, ils virent de leurs propres yeux le signe annonciateur de la victoire : une croix lumineuse brillant dans le ciel et portant l'inscription : Par ce signe tu vaincras! »
L’expression grecque : « Toutô nika » est d’une remarquable concision, mais c’est sa traduction latine : « In hoc signo vinces », qu'on connaît généralement..
Malgré son aspect « trop-beau-pour-être-vrai ». l'épisode paraît à première vue digne de créance. Mais un politique aussi réfléchi que Constantin le Grand ne prit sûrement pas une décision aussi capitale — l’introduction du christianisme dans l'Empire romain — à partir d'un fait unique dont il eût été témoin, ce fait fût-il un miracle dans le plein sens du terme. Des considérations pratiques ont dû jouer et c’est d’autant plus sûr que le « miracle » en question ne l’émut pas tant que cela, puisqu’il attendit la veille de sa mort (22 mai 337) pour se faire baptiser, soit un quart de siècle après l’événement du Pont Milvius. Le fait d’élever le christianisme au rang de religion jouissant des mêmes droits que le paganisme (édit de Milan, 313) fut bien, de tous les actes de Constantin, le plus lourd dé conséquences, car le christianisme devint ensuite religion d’État dans tout l'Empire romain. C’est pourquoi une décision comme celle-là dut avoir des motifs autrement importants que l'apparition d’une croix dans le ciel. L'épisode ressemble donc fort à une légende pieuse. Quant à l'inscription : « In hoc signo vinces », il est certain que c’est pure invention. Tout au plus peut-on admettre qu’en apercevant la croix, le pressentiment que « par ce signe tu vaincras » jaillit soudain dans l’esprit de Constantin.

Croix céleste extraite de Topographie de l’Alsace (B. N,. Est.)
Cette croix céleste ne pose aucun problème du point de vue scientifique. De tels phénomènes, s’ils ne sont pas quotidiens, ne sont pas si rares. Ils dépendent surtout de certaines conditions atmosphériques. Il s'agit là d’une forme particulière et bien connue du halo du soleil et de la lune, provoquée par la réfraction de la lumière dans les petits cristaux de glace en suspension dans l'atmosphère. Le jeu des interférences lumineuses a pour effet de produire des traînées de lumière verticales et horizontales formant croix entre elles avec le soleil ou la lune pour centre. Selon l'ampleur du phénomène, on peut même apercevoir des soleils (ou des lunes) latéraux que la superstition médiévale identifia avec les croix des deux larrons encadrant celle du Christ, tandis que les cercles qui apparaissent en même temps autour du soleil central furent souvent pris pour deux serpents en train de se dévorer mutuellement, puisqu’ils disparaissent ensuite.
Mais ces superstitions n’ont pas à nous retenir autrement. La Croix de Constantin s'explique par un phénomène optique souvent observé dans l’atmosphère : celui du halo et rien de plus.
Ainsi que beaucoup d’autres œuvres d’art, la Deuxième Guerre mondiale a anéanti les six grandes fresques de Guillaume von Kaulbach qui ornaient le grand escalier du Musée de Berlin. La plus impressionnante d’entre elles représentait la célèbre bataille des Champs Catalauniques se poursuivant dans les airs après la mort des combattants : à gauche, figuraient les Goths et les Romains courant au combat derrière leurs chefs; à droite, les Huns conduits par Attila brandissant un flambeau. L'œuvre de Kaulbach a sans doute beaucoup contribue à la survivance de celte vieille légende de l’épilogue « céleste » des Champs Catalauniques.
Pour dégager l'arrière-plan psychologique de cette tradition, il fallait d'abord mettre la main sur son origine littéraire. Ce ne fut pas très facile. Les recherches demeurèrent longtemps sans résultat. Je réussis enfin, avec l'aide du professeur Weber de Düsseldorf, aujourd'hui décédé, à découvrir le premier texte qui fasse mention de cet épisode : il s'agit de la biographie de saint Isidore de Péluse écrite par un auteur néoplatonicien, Damaskios, qui naquit en 470 et vécut donc au vi« siècle, soit quelques dizaines d’années après le désastre des Huns (451). Il disposait de sources contemporaines de cette bataille décisive. Voici le passage qui nous intéresse ici : « Le plus étonnant qu’on raconte à ce sujet est ce qui suit : quand les combattants furent tombés, les esprits des morts poursuivirent le combat pendant trois jours et trois nuits entiers, déployant la même bravoure à se combattre qu’ils avaient mise à lutter vivants. On vit leurs armes et l’on entendit le choc de leurs épées. D'autres faits de ce genre ont d’ailleurs été rapportes depuis lors. »
Sans doute, ce texte n’est-il connu que de rares spécialistes et très peu d'entre eux ont dû se demander s’il y avait là autre chose qu’une simple fable. Or, on constate régulièrement (cf. les chapitres précédents) que des traditions liées à des questions historiques et géographiques renferment toujours un noyau de vérité.
Des êtres doués d'un pouvoir imaginatif anormal peuvent très bien être à l’origine de ce genre de fables. Ainsi, pendant la guerre de 1914-1918, lors des combats du Mort-Homme, un officier allemand nommé Segmüller devint subitement fou et affirma voir les esprits des morts se combattre dans les cieux. Il lança aussitôt une fusée rouge et verte, déclenchant ainsi un tir d’artillerie de longue durée. Il est arrivé aussi à des personnes saines de corps et d'esprit de rapporter l’existence de telles batailles après avoir assisté à des phénomènes atmosphériques inexplicables pour elles et, par conséquent, terrifiants. Un exemple de cette suggestion collée* live nous est donné par un document appelé Protocole de Chemnitz et datant de 1680. Cette année-là, une des plus grandes comètes alors connues apparut dans le ciel. Or, de nombreux citoyens de Chemnitz parmi les plus considérés signèrent, sous la foi du serment, une déclaration où ils assuraient avoir aperçu, au moment du coucher du soleil, deux armées d’esprits se livrer combat dans les cieux!
Eh bien, c'est un événement semblable qui est à l’origine de la légende des Champs Catalauniques. Cette légende n'est d’ail״ leurs pas la seule de son espèce : le copieux ouvrage de Lycosthenes mentionne au XVIe siècle un grand nombre de traditions du même acabit, illustrées en outre de dessins tout à fait fantaisistes.
Toutes ces légendes ont un point de départ identique : ou une grande comète ou une aurore boréale. Si même aujourd’hui nous ignorons encore la vraie nature de ces phénomènes, on comprend d'autant mieux qu'ils effrayèrent si fort les masses médiévales. La queue géante des comètes ou le flamboiement souvent rougeâtre des aurores boréales excitèrent l'imagination populaire qui crut apercevoir des esprits ou des démons se combattre dans le ciel à coups de lances ou d'épées. L’Antiquité connut des illusions semblables. L'une d'entre elles précède de près de mille ans la défaite des Huns. Pausanias nous signale en effet qu’après la bataille de Marathon (490 avant Jésus-Christ), « on put entendre chaque nuit les hennissements des chevaux et le bruit fait par les soldats combattant les uns contre les autres ».

Aurore boréale (Photothèque Palais de la Decouverte).
L’historien Josèphe nous parle également d’un combat d’esprits se déroulant dans les cieux au lendemain de la prise de Jérusalem par Titus (5 août 70), et c'est sans doute la comète apparue en 66. peu avant la mort de Néron, qui est à l'origine de ce récit. Mais des méprises analogues curent lieu aussi dans d’autres parties du monde. Nous lisons dans le récit de l’Arabe Ibn Fosslan, qui représenta le khalife dans la région de la Volga, que, la première nuit de son arrivée à Bulgar (12 mai 922), on vit dans le ciel un terrible combat que se livraient des hordes d’esprits. Ce « terrible combat » fut vraisemblablement une aurore boréale.
Pour montrer jusqu'où peut aller l'imagination dans ce domaine, signalons que, pendant les guerres contre les Turcs au XVIe siècle, certains prétendirent distinguer nettement les blasons turcs et autrichiens sur les boucliers des démons luttant ainsi dans l'espace!
En dépit de ces précédents, la légende des Champs Catalauniques n'est pas une simple transposition de la tradition grecque rapportée par Pausanias au sujet de Marathon. Car toutes les conditions étaient réunies pour qu’une légende de ce genre naquît de la défaite des Huns.
En effet, durant cet été de 451 où les Huns furent écrasés près de Troyes, la comète de Halley, visible tous les soixante-quinze ou soixante-seize ans. apparut dans toute sa splendeur. Et cette apparition coïncida exactement avec le point culminant des combats. Les textes nous apprennent que les Huns stationnèrent devant Orléans le 24 juin et que, sur le point de prendre la ville, ils en furent chassés au dernier moment par l'armée des Goths appelés par l’évêque Anianus. Quelques jours plus tard, donc vers le début de juillet, les Barbares furent définitivement repoussés aux Champs Catalauniques. Or, le 3 juillet, la comète de Halley se trouvait en son périhélie et, chaque soir à partir de ce jour-là, elle dut illuminer le ciel pendant toute la nuit, tel un gigantesque flambeau. Le même phénomène s’est répété en 1910 quand cette comète apparut dans l'hémisphère Sud. Selon le calcul des astronomes, la comète de Halley fut visible en Occident pendant quatre semaines à compter du 3 juillet 451, soit jusqu’au 1er août. De plus, il semble qu’une aurore boréale se soit aussi manifestée en 451. Nous lisons en effet dans l'Histoire des Goths d'Isidore : « A cette même époque, on put voir des signes dans le ciel et sur la terre qui firent prévoir cette guerre cruelle. Après de nombreux tremblements de terre, la lune subit une éclipse en Orient, tandis qu’en Occident, une comète apparut qui brilla longtemps dans le ciel. Mais au nord, le ciel se teinta de rouge, comme du feu ou du sang, et des rayons lumineux plus clairs apparurent, telles des lances enflammées. »
En voyant ces signes, on crut tout naturellement que l’invasion qui. alors bouleversait l'Occident, s’était aussi déchaînée dans le ciel.
Les légendes naissent quand l'imagination des hommes est fortement impressionnée par quelque événement. L’année 451 fut particulièrement riche en « impressions fortes ». Le résultat a été cette légende fantastique qui en a perpétué le souvenir.
CHRISTOPHE Colomb n’a pas découvert l'Amérique. Celle-ci l’était déjà quand il réussit sa célèbre expédition de 1492. Il y avait en effet cinq cents ans que le Nouveau Monde avait été aperçu, puis abordé par des Européens, mais sans que ceux-ci se rendissent compte de l’extrême importance de leur découverte.
On sait, en effet, depuis 1705, grâce aux travaux du savant danois Torfaeus, que les Vikings norvégiens, ces hardis marins, précédèrent Colomb en Amérique. Ils reconnurent le Labrador. Terre-Neuve et plusieurs autres points du littoral nord-américain et ce des l’an 1000. Puis ils y débarquèrent, certains avec l'intention de s’y installer. La découverte proprement dite de l’Amérique par les Vikings, une fois connue, ne fut jamais contestée. Le « Vinland » ou « Pays de la Vigne »,«terre promise »des anciens Normands, eut ainsi son heure de célébrité. Mais jusqu’à notre siècle, on crut, à tort, que les Normands n’avaient fait qu'effleurer l’Amérique du Nord, se bornant à explorer une étroite bande côtière.
Nansen, explorateur célèbre et homme de science, a prétendu que les récits concernant le Vinland dans les sagas Scandinaves sacrifient beaucoup à l’imagination. Mais celte opinion ne saurait être retenue. Il existe sur le Vinland trop de documents historiques et géographiques de l'époque précolombienne pour qu’on puisse conserver le moindre doute sur l’arrivée en Amérique du Nord dès 985 de colons normands venus du Groenland.
Le texte le plus ancien où il soit question du Vinland nous vient d’un chroniqueur allemand, Adam de Brême : il date de 1070 et fait écho à des informations recueillies par l’auteur en 1068 ou 1069 à la cour danoise de Roeskilde, soit de la bouche même du roi Sven Estrithson, soit du chef islandais Torkel Gellirson : « Il fut en outre question d'un pays que de nombreux voyageurs ont découvert dans cet océan et qu’ils ont appelé Vinland parce que la vigne y pousse à l’état sauvage. Les moissons y fleurissent sans qu’on ait besoin de les semer. Cela n'est pas une rumeur sans fondement, mais ressort de rapports des commerçants danois les plus sérieux. »
Adam de Brême est un chroniqueur particulièrement digne de foi et d'esprit fort judicieux. Les « moissons miraculeuses » du Vinland, c'est ou le maïs sauvage (blé indien) ou le riz sauvage (zizania aquatica), dont Cartier découvrit encore d’énormes étendues en 1534 dans le golfe du Saint-Laurent, ou enfin la folle avoine (elymius arenarius). Même aujourd’hui, la vigne sauvage n'est pas une rareté sur le littoral nord-américain où. autrefois, elle dut être extrêmement répandue.
Après Adam de Brème, nous trouvons le Vinland cité dans l'Histoire de l'Eglise de l'Anglais Ordericus Vitalis, quelques dizaines d’années plus tard, vers 1125. Enumérant les possessions du roi de Norvège, notre Anglais cite entre autres : « ... les îles Orkney. Finlanda, l'Islande et le Groenland, au-delà duquel ne se trouve vers le nord aucun autre pays. »
Cette « Finlanda » n'a absolument rien de commun avec notre Finlande qui n’a jamais appartenu à la Norvège : il s’agit bel et bien du Vinland, ainsi que l'admettent même des sceptiques comme Nansen.
En 1130, le « Islandingabok » islandais fait mention du Vinland comme d’un pays connu de tous : « On peut en conclure, signale-t-il en pariant d'une peuplade inconnue, que ce sont là les mêmes gens que ceux qui habitent le Vinland et que les Normands appellent Skraelinger. »
Les annales islandaises mentionnent en 1121 que le nouvel évêque du Groenland, Eirik Gnupson, effectua un voyage au Vinland et le Polychronicon de Ranulph Higden, qui suit de près les données d'une Geographia universalis du XIIIe siècle, parle en 1350 d’une île Wyntlandia située au loin sur l'océan.
Que les Normands aient effectivement découvert le Vinland ne fait donc aucun doute.
Parmi les documents écrits indiscutables figure une pierre runique dont l'inscription est à peu près contemporaine de la chronique d'Adam de Brême. C’est une inscription mortuaire dédiée à la mémoire d’un jeune navigateur, sans doute de noble naissance, qui trouva la mort sans qu’on dise comment, au cours d'un voyage sur la côte orientale du Groenland. Le nom du mort n’y est pas mentionné, car il manque le début de l'inscription. La pierre elle-même a d'ailleurs été perdue, mais nous en connaissons l'histoire. Elle iut trouvée en 1817 prés de Hoenen, petite localité du sud de la Norvège, dans la circonscription de Ringerike, et aussitôt examinée par des spécialistes qui en firent des descriptions détaillées. L'inscription fut soigneusement copiée à Bergen, de sorte que la perte de l'original ne saurait gêner les chercheurs. En 1894, un grand spécialiste des runes, Sofus Bugge, consacra toute une étude au texte de Hoenen. D'après la forme des caractères, il situe l’inscription entre 1010 et 1050 et la traduit ainsi :
« Ils parcoururent de grandes distances, toujours en direction du Vinland par les déserts de glace. Et ils manquaient de tissus pour se sécher et aussi de nourriture. Le bonheur peut vous éviter bien des misères, mais alors on meurt jeune. »
Bugge déclare expressément : « Impossible de se tromper : le mot Vinland y figure bien. »
Des runologues modernes mirent en doute l’exactitude de la traduction de Bugge, destin habituel des inscriptions heureusement déchiffrées : des tard-venus veulent à tout prix en donner de nouvelles versions. En fait, l’autorité de Bugge n’a pu être vraiment contestée par aucun spécialiste. Sa traduction a toutes les chances d’être exacte, d’autant plus qu'elle cadre admirablement avec un événement historique très précis et bien connu.
Bugge avait remarqué tout de suite que les « déserts de glace » étaient une allusion à une mésaventure arrivée au roi de Norvège Harald le Dur dont nous retrouvons aussi l’écho chez Adam de Brême : « Il (Harald) explora avec ses bateaux toute la largeur de la mer nordique, jusqu’à voir les confins de l’univers se perdre dans le brouillard; lui-même se trouva alors près d'être englouti dans le gouffre immense de l'abîme, auquel il n’échappa qu’en faisant demi-tour avec ses navires et il n’y parvint pas sans peine ni sans pertes. » Ce texte apparaît incompréhensible au premier abord, mats il évoque certainement un événement qui se passa au large de la côte orientale du Groenland et ne put avoir lieu, selon mes calculs, qu'en l'été de 1065. Le prétendu « gouffre immense de l’abîme » n’est autre que le tourbillon nordique Ginnungagap, que l'on imaginait quelque part au sud ou au sud-ouest du Groenland. L'existence de ce tourbillon fut longtemps la seule explication qu’on donna de la dérive des glaces entraînées par le courant qui rend quasi inaccessible la côte orientale du Groenland. Les « déserts de glace » mentionnés dans l'inscription de Hoenen désignent à coup sûr la même contrée, totalement déserte et souvent évoquée dans les sagas précisément sous le nom de « déserts de glace ». Comment ne pas conclure que l'aventure commémorée par la pierre de Hoenen et l’expédition du roi Harald, unique dans l’histoire norvégienne, ne font qu’un seul et même épisode? L'une et l'autre ont lieu pour ainsi dire en même temps; l'une et l'autre tombent dans le courant glacial du Groenland et l’une et l’autre, enfin, ne se terminent pas sans pertes. En outre, la circonscription de Ringerike, où fut découverte la pierre de Hoenen, n’est autre que le pays natal du roi Harald le Dur. Et l'on peut se demander si la pierre en question n'a pas été élevée par Harald lui-même, alors quinquagénaire, pour conserver la mémoire d'un de ses jeunes compagnons de voyage, mort en cours de route, peut-être le fils d’un de ses amis d’enfance. Bugge doutait qu’il y eût un rapport entre la pierre runique de Hoenen et l’expédition de Harald, mais uniquement parce qu'il croyait, à tort, que le roi avait exploré l'océan glacial Arctique et non les parages du Groenland. Or, le fait que le roi ait été entraîné malgré lui par la dérive des glaces de la côte orientale groenlandaise ne saurait être mieux prouvé que par l'emploi de l'expression : « gouffre immense de l’abîme ». Eu égard aux données marines de cette époque-là, c'est comme si le texte disait expressément : il navigua dans les eaux du Groenland oriental.
Drakkars ou bateaux vikings aux IXe, Xe et XIe siècles (Collection Viollet).
Pour toutes ces raisons, je crois que la conclusion s’impose : le voyage en mer évoqué par la pierre de Hoenen et l’expédition du roi Harald décrite par Adam de Brême ne font qu’un. Mais, dans ce cas, l'expression : « en direction du Vinland » nous éclaire sur le motif réel de l'audacieux périple royal. Il est plus que probable que ce roi si hardi, qui avait déjà auparavant frété une expédition pour explorer le golfe de Bothnie, voulut mettre à profit la seule année de paix de son règne, 1065, pour connaître à son tour le fameux Vinland déjà découvert par les Normands. Mais Harald avait mis le cap trop au nord, de sorte qu’au lieu d’aborder au fertile Vinland, lui et ses marins s’égarèrent dans les glaces inhospitalières du Groenland.
En tout état de cause, on ne saurait prétendre que les rapports des Normands avec le Vinland n’aient été qu’un épisode bref et sans lendemain. Même s’il est avéré que les peuples méditerranéens n’en surent pratiquement rien, nous avons tout lieu de croire que le Vinland ne cessa d’occuper les pensées des peuples nordiques qui, pendant des siècles, rêvèrent de ce pays si accueillant. On a prétendu à plusieurs reprises que Christophe Colomb entendit parler en Islande (où il n’a jamais mis les pieds 1) du Vinland des Normands, si bien que sa découverte de l’Amérique n’aurait été qu’une imitation tardive et consciente des expéditions des Vikings : c'est là pure invention sans l’ombre d’une preuve.
Les sources diverses dont nous disposons donnent des versions assez différentes des conditions de la découverte du Vinland. Si ces versions s’accordent assez bien sur les faits, elles divergent sur les noms des personnes qui prirent part à la découverte. C’est là une particularité des anciennes sagas qui célèbrent les hauts faits tantôt d’une famille tantôt d'une autre, si bien qu’une même action est attribuée à des personnes différentes.
Tous les textes s’accordent cependant sur ceci : un Norvégien, parti de Norvège pour se rendre au Groenland alors récemment découvert, fut déporté par la tempête loin vers l’ouest. Il aperçut soudain une terre inconnue, mais n’y aborda pas, fit sans plus demi-tour et mit le cap sur le Groenland où il conta son aventure, ce qui amena un autre Normand à prendre l’affaire en main : celui-ci partit du Groenland pour retrouver cette terre inconnue.
Le « précurseur » qui ne se soucia pas d’aborder s’appelle tantôt Bjarni Herjulfson, tantôt Leif Ericson, tandis que l’explorateur proprement dit est tantôt Leif Ericson, tantôt Thorfinn Karlsefni.
Le texte le plus ancien sur cette expédition est la « Heimskringla » de Snorri Sturluson, ouvrage historique intéressant datant de 1220 à 1230. Mais Sturluson écrivit son ouvrage en Islande, non au Groenland où il est évident que les circonstances exactes devaient être mieux connues. La version groenlandaise, connue sous le nom de « Récit des Groenlandais », diffère de celle de Sturluson: je crois qu’elle est la plus plausible et que ses épisodes se nouent le plus logiquement. Elle s’appuie sur les renseignements donnés par Thorfinn Karlsefni, l'un des membres de l'expédition.
Or, ce Thorfinn Karlsefni, dont ce récit invoque: ainsi le témoignage, attribue toute la gloire de la découverte à Leif Ericson et reste pour sa part tout à fait à l'arrière-plan. C’est là une raison de plus de lui donner la préférence sur la tradition islandaise qui le désigne lui comme le véritable « inventeur » du Vinland. Autre argument, d'ailleurs psychologique, en faveur de la version groenlandaise : cette saga, tout en attribuant le mérite de la découverte à Leif Ericson qui a sa statue à Boston depuis 1887 -, signale en outre l’existence de ce Bjarni déjà cite et qui serait celui qui mit Leif sur la voie de sa découverte; or, les récits épiques qui n’ont pour support que l’imagination de leur auteur ne souffrent en général pas que leur héros partage sa gloire avec l’un de ses compagnons, comme c’est le cas ici. Nous suivrons donc plutôt le récit groenlandais.
En 985, un Normand, Bjarni Herjulfson, rentra de Norvège en Islande où il apprit, en arrivant, que son père, en compagnie d’Eric le Rouge, avait émigré au Groenland, alors tout fraîchement découvert. Bjarni décida de le rejoindre. Mais, ignorant où se trouvait le Groenland, il mit au petit bonheur le cap à l’ouest, certain de tomber sur ce pays dont on lui avait fait une description. Or, c’est au littoral américain qu’il aboutit, mais il n’aborda pas, parce que ce rivage ne ressemblait nullement à la description qu'on lui avait faite de la côte groenlandaise. Remontant ensuite vers le nord, il aperçut plusieurs autres rivages inconnus, auxquels il n’aborda pas davantage, et la saga nous dit qu'il eut la chance extraordinaire d’atteindre finalement le Groenland au point même où son père s’était établi, à Herjulfness. Bien des années après, Bjarni, séjournant à la maison d’Eric le Rouge Groenland, évoqua cette terre inconnue qu'il avait aperçue au au sud-ouest. Eric le Rouge et son fils Leif, étonnés de son incu-riosité, décidèrent alors de fréter une expédition en vue de reconnaître cette terre simplement aperçue. Mais au dernier moment, Eric le Rouge subit un accident qui l’empêcha de partir. 11 remit à Leif le commandement de l’expédition.
Éric le Rouge était un exilé, qui avait dû quitter l’Islande à la suite d'un meurtre. Arrivé au Groenland vers 981, il y avait établi son nouveau foyer à Brattahlid, sur la côte occidentale
de ce pays où de nombreux colons normands s'installèrent après lui. Son fils l-eif, ayant séjourné en Norvège à la cour du roi Olaf Tryggvason jusqu'en 999, embrassa la religion chrétienne qu’il introduisit ensuite au Groenland, en dépit de son père qui n’en voulut jamais rien savoir. C’est l’année suivante que Leif partit en direction du sud-ouest afin de retrouver les rivages aperçus et dédaignés par Bjarni Herjulfson. De nombreux compagnons le suivirent dans cette expédition et, parmi eux, un Allemand du nom de Tyrkir.
L’entreprise fut couronnée de succès : nos explorateurs abouti-rent tout d'abord à une région déserte et rude, au littoral rocheux, qui fut baptisée Helluland ou « pays de la pierre ». Puis on poussa davantage vers le sud et ce fut pour apercevoir un pays de forêts qui reçut le nom de Markland ou « pays de la forêt ». On n’y aborda pas davantage. Enfin. Leif, poussant toujours plus au sud. parvint à une terre fort hospitalière où il débarqua et s’installa pour un assez long séjour. Il y construisit des habitations et cet établissement prit le nom de Leifbudir ou « maison de Leif ». Les Groenlandais y passèrent l’hiver. Or, dés leur arrivée. l’Allemand Tyrkir, qui était originaire d'un pays de vignoble, fit une découverte sensationnelle : des pieds de vigne sauvage chargés de raisins!
La saga souligne la profonde impression que cette découverte fit sur ces hommes rudes : ils en furent positivement bouleversés et Tyrkir tout le premier. Le soir, Tyrkir ayant disparu, Leif qui l’avait en haute estime mobilisa aussitôt douze de ses compagnons et partit à sa recherche. Ils eurent tôt fait de le trouver, mais dans quel état! Étrangement excité et comme en extase! Mais donnons la parole au chroniqueur :
« Leif se rendit vite compte que son vieil ami était terriblement ému. — Pourquoi reviens-tu si tard? s’enquit Leif. Pourquoi t’es-tu éloigné des autres? Tyrkir lui répondit en allemand. Il parla longuement, avec tous les signes d'une grande émotion, roulant les yeux et faisant des grimaces. Personne ne comprit ses paroles. Il s'en rendit compte enfin, et s’exprimant dans leur langue nordique, s’écria : Je ne suis pas allé 1res loin, mais j’ai fait une grande découverte :j’ai trouve des vignes et des grappes de raisin. — En es-tu certain? demanda Leif — Tout à fait sûr, répondit l'autre, n'oublie pas que j'ai grandi dans une région où l’on trouve partout des vignes et des grappes de raisin. »
Nansen a tiré une étrange conclusion de ce récit : Tyrkir ayant goûté aux raisins, se trouvait abominablement saoul. Neckel est du même avis. Ces deux estimables savants ont commis là une bévue de belle taille : jamais personne ne s’est enivre en man-géant des raisins! Au contraire, ce que la saga nous décrit, c'est l’intense émotion du fils d'un pays de vignoble découvrant sur une terre étrangère le noble fruit de la vigne qui lui rappelle sa patrie. Ce trait, d'une grande finesse psychologique, plaide nettement au faveur de la véracité du récit.
Leif et ses compagnons restèrent jusqu'au printemps suivant dans ce pays qu’ils baptisèrent Vinland ou « pays de la vigne ». Ils repartirent avec un chargement de bois (fort apprécié au Groenland pauvre en arbres) et de raisins secs.
« Le bon pays de Vinland ». découvert dans les conditions qu’on a vues par Leif Encson, demeura toujours un pays de cocagne aux yeux des Normands installés sur le littoral inhospitalier du Groenland. Les années qui suivirent le voyage de Leif ne virent pas moins de cinq expéditions partir du Groenland pour le Vinland. La dernière qu’on connaisse fut celle qu’entreprit en 1121 Eric Gnupson, évêque alors récemment nommé du Groenland. Mais les annales islandaises sont laconiques sur ce voyage : « L’évoque Eric partit du Groenland pour aller visiter le Vinland. »
Après 1121, c’est le silence. Les Groenlandais cessèrent-ils d’aller en Amérique, ou bien ces expéditions, étant devenues banales, ne furent-elles plus mentionnées? Il est impossible de le savoir.
Il semble cependant que la deuxième hypothèse soit la bonne. C’est ainsi qu’en 1347, une chronique islandaise signale, tout à fait en passant, qu’un bateau venu du Markland, par conséquent du littoral oriental de l’Amérique, est arrivé dans un port islandais après avoir durement souffert de la tempête : « Un bateau arriva aussi du Groenland. Il était plus petit que la plupart des bateaux islandais. Il pénétra dans le Straumfjord. ayant perdu son ancre; dix-sept hommes étaient à bord. Ils étaient allés au Markland, mais, par la suite, la mer leur avait mené la vie dure. »
On constatera ici qu’il est question d’un voyage au Markland comme d’une affaire tout à fait courante. D’où nous conclurons que les voyages des Groenlandais en Amérique étaient continuels et réguliers, sans doute pour assurer le commerce du bois. Broeggcr, qui connaît admirablement tout ce qui concerne l'activité des Normands au Moyen Age. affirme : « Il est certain que, pendant des siècles, les Groenlandais ont maintenu en permanence le contact avec le Markland.» Neckel estime aussi qu'«au XIVe siècle, les voyages à partir du Groenland vers Terre-Neuve devaient être fréquents », et que « sans doute, au cours des XIe et XIIe siècle nombreuses furent les expéditions en direction du Vinland, de sorte qu'on peut admettre que les Normands chrétiens pénétrèrent aussi sur le continent américain ». Le spécialiste danois Noerlund affirma même qu’en Islande, les voyages continuels des Groenlandais en Amérique étaient bien connus.
Nous verrons plus loin quelles furent les régions américaines colonisées par les Normands. Examinons tout d’abord le cas de cette vigne sauvage qui poussait, dit-on, au Vinland. Le littoral nord-américain en est riche aujourd’hui encore. Il existe sur les côtes du Massachusetts une île qui porte le nom évocateur de « Marthes Vineyard » ou « Vignoble de Marthe » et l’actuelle « Isle d’Orléans » dans la baie du Saint-Laurent s’appelait, voie! plusieurs siècles, l’île de Bacchus! Si les explorateurs et géographes modernes ont attaché assez d’importance à la vigne sauvage pour que leurs cartes en conservent la trace, s’étonnera-t-on encore que les habitants des rudes contrées subarctiques aient donné, dans la joie de la découverte, le nom de Vinland à ce pays béni où poussait la vigne à l’état naturel? En vérité, si les Normands du Groenland ont longé le littoral américain jusqu’au quarante-huitième parallèle, ils ne pouvaient donner un autre nom à ce pays. Il n’est que de constater ce qui se passa quand l’explorateur italien Verrazano, voyageant pour le compte du roi de France, redécouvrit en 1524 ce littoral couvert de vignes : les raisins sauvages soulevèrent chez lui le même enthousiasme, la même émotion que 524 ans plus tôt chez les Normands de Leif et de Tyrkir. Le journal de voyage de Verrazano l’évoque expressément : « Les vignes grimpent le long des arbres comme dans le midi de la France. Si on les soignait convenablement, leurs raisins donneraient sûrement un vin excellent. Car ces raisins sont sucres et à peine inferieurs aux nôtres. Les autochtones semblent d’ailleurs les apprécier, car là où la vigne pousse, ils favorisent sa croissance en débarrassant le sol de tous les buissons qui l'encombrent. »
Humboldt souligna en son temps combien, parmi toutes les caractéristiques du Vinland des Normands, ce qui a trait à la vigne sauvage évoque irrésistiblement le pays entre Boston et New York. Lorsque Rafn prépara son grand ouvrage sur l’Amé-tique ancienne, il fit prendre sur place des renseignements pour savoir jusqu’à quel point les indications qu’on possède sur le climat et la flore du Vinland, vigne sauvage comprise, se vérifient encore aujourd'hui dans l'est des États-Unis. La « Rhode Island Historical Society » lui répondit le 30 novembre 1834 : « La vigne sauvage existe encore abondamment dans toute cette région. » Normalement cette vigne sauvage voit ses grappes se former vers le 15 juillet et arriver à maturité à la fin septembre. Une monographie sur le Massachusetts et le Connecticut la montre qui « grimpe aux arbres et s’y accroche de toutes parts et... ses raisins sont très apprécies pour leur digestibilité et leur finesse ». Cette dernière remarque toutefois fera sourire les gens qui savent ce qu’est un bon vin. Car le vin obtenu à partir de la vigne sauvage ressemble à un mélange de muscat et d’huile de girofle et l’on a remarque à ce propos que « les anciens Vikings qui n’eurent que ce vin à boire ne furent pas spécialement favorisés sur ce point »!
Quoi qu'il en soit, à l’époque de la prohibition aux États-Unis, les amateurs de boissons alcoolisées se jetèrent sur la vigne sauvage et en tirèrent du vin qui, faute de mieux, calma leur soif. Rien d'étonnant que les rudes Normands qui. à coup sûr, ne furent pas de grands connaisseurs aient considéré comme un bienfait des dieux la modeste piquette que leur fournissait le littoral américain!
La vigne sauvage était autrefois très répandue sur la terre. A l’époque tertiaire, avant l’apparition de l'homme, quand se formèrent les gisements de lignite, la vigne était en Europe beaucoup plus abondante qu’aujourd'hui. Mais non seulement en Allemagne, en France, en Angleterre : en Amérique du Nord, au Japon, au Groenland et même en Islande, on trouve dans les couches tertiaires des empreintes de semences et de feuilles de vignes.
Il est donc tout à fait normal que. parmi toutes les découvertes américaines des Normands, le Vinland ail occupe une place de choix.
D'autre part, une preuve absolue que les Normands prirent réellement pied sur le sol américain nous est donnée par un passage de la saga où nous voyons Thorfinn Karlsefni. retour du Vinland. vendre en Norvège à un commerçant de Brême une figure de proue en beau bois madré pour le prix élevé d'un demi-mark d'or. Ce détail matériel ne peut avoir été inventé, car l’érable madré n'existe qu'en Amérique du Nord.
Jusqu’à la fin du siècle dernier, on plaça le Vinland au Massachusetts. mais, par la suite, on le localisa en cent endroits divers, sans réussir à en prouver aucun. Storm. Neckel et Niedner le placèrent dans le sud de la Nouvelle-Écosse; Hovgaar et Gray au Cap Cod; Hermansson près de la baie de Passamaquody, sur la frontière des États-Unis et du Nouveau-Brunswick; Steenby, Fossum et Holm, à l’embouchure du Saint-Laurent; Steche, aux alentours de la baie de Miramichi dans le Nouveau-Brunswick; Babcock à Rhode Island et Gathorne-Ilardy à l'embouchure de l'Hudson.
Joutes ces hypothèses ont entre elles un trait commun; quand un détail de la saga ou de la tradition les contredit, leurs auteurs l’écartent sans plus comme douteux ou surajouté ou encore faussement interprété. En voici un exemple typique : une récente élude de Tanner situe le Helluland dans la partie méridionale de la Terre de Ballin, le Markland dans le sud du Labrador et le Vinland sur la côte nord-est de Terre-Neuve, plus précisément dans la région de Pistoletbai. Qu'il n'y ait plus de vigne sauvage à Terre-Neuve n’arrête nullement notre novateur qui affirme superbement que le Vinland n’a rien à voir avec la vigne et qu'il faut rapprocher ce mot de l'allemand « Weideland », « pays de pâturages ». La saga et le récit d'Adam de Brême n'ont plus de sens, mais notre homme n’en est nullement troublé : ce ne sont là que fabulations tardives et fausses conclusions à partir d'un nom mal compris.
Avec cette méthode, n’importe quel texte peut être retourné comme un gant. Sans compter que c’est une idée quelque peu tirée par les cheveux que de présenter Terre-Neuve, en l’an 1000. comme un pays de gras pâturages. Nansen nous apprend en effet qu’« en 1500. lorsqu’on redécouvrit Terre-Neuve, l'ile était couverte de forets jusqu’à la mer ». Par conséquent, les Normands qui y prirent pied ne virent guère de prairies. Même aujourd'hui, terres cultivées et pâturages n’y occupent que de faibles étendues. Et c’est un tel pays que les Normands auraient baptisé « pays des pâturages »! L’originalité à tout prix conduit parfois au grotesque!
On prétendit aussi que les « raisins » découverts par les Normands n’étaient qu'airelles, groseilles, mûres et autres baies sauvages dont on peut tirer des boissons fermentées. Eerbald émit le premier cette « idée » en 1910 et Graham la reprit à son compte. Selon eux, ces baies poussent abondamment au Labrador et les Normands, qui n'avaient jamais vu de vraies vignes, pouvaient très bien les prendre pour des raisins, étant donné les boissons alcoolisées qu'on peut en tirer. Mais en somme, pourquoi chercher si loin? Car ce qui est certain, c’est que les sagas parlent de « pieds de vigne » qui furent coupés par les colons et qui étaient gros comme des arbres. Il s'agissait évidemment de plants exceptionnellement vieux, à moins que ce ne fussent de vrais arbres autour desquels s’enroulaient les vignes, comme nous le signale Verrazano. Mais dire aujourd’hui que ces plants de vigne qu'il fallait « couper à la hache » n’étaient que des arbustes, groseilliers ou mûriers, voilà qui apparaît bien futile et tiré par les cheveux.
Certes, il n’est pas facile d’arriver à une certitude totale. Mais nous avons de bonnes raisons de situer le Markland à Terre-Neuve et le Vinland au Massachusetts. Voici pourquoi :
La saga d'Eric le Rouge, qui nous décrit en détail la découverte de ces pays, parle du Markland comme d’un pays « couvert de grandes forêts » et elle ajoute : « Au sud-est se trouvait une île où ils tuèrent un ours et ils donnèrent à cette île le nom d’« île des Ours ». Ce détail, généralement négligé, mais tout à fait vraisemblable, revêt toutefois une importance décisive quand il s’agit de localiser exactement l'incident.
Dans les régions orientales de l'Amérique du Nord n'existe aujourd’hui que le petit ours brun, dénommé baribal. Le grand ours nord-américain, le fameux grizzly, ne se rencontre que dans les États de l'Ouest. du Dakota à l’Alaska. Sans doute, cet animal dont l’existence est liée à la forêt, existait-il aussi à l’est où il vécut aussi longtemps que la forêt elle-même y conserva son étendue primitive. Mais il est peu vraisemblable que les Normands aient rencontré un grizzly ou un baribal sur leur île près du Markland. Les Groenlandais ne connaissaient à cette époque-là que l’ours blanc, l’ours polaire. S'ils avaient donc rencontré près du Markland un ours brun ou noir, sa petite taille et surtout la couleur du pelage n’eussent pas manqué de les intriguer et la saga l’aurait mentionné. Or. celle-ci parle tout simplement d’un « ours ». Il s’agit, par conséquent, de la seule espèce connue des Normands, l’ours blanc. Ce dernier n’existe pas sur le continent américain, mais il arrive, comme en Islande, que ces animaux, portés par des icebergs, dérivent du nord et soient poussés par les courants océaniques jusque sur la côte orientale de Terre-Neuve. Si. par conséquent, les Normands du Groenland ont réellement tué un ours blanc au Markland, il est prouvé que ce pays se situait sur la côte orientale ou sud-orientale de Terre-Neuve. Le Vinland doit donc s’être trouve plus au sud.
Le Danois Steensby négligea le détail de l’ours blanc et n’en discerna jamais l'importance : c’est pourquoi, en 1917. il affirma que le Markland n’était que le sud du Labrador (où ne s’égare jamais le moindre ours blanc). Et. pour cette raison, ajoutait-il, une expédition qui longeait la côte devait nécessairement passer par le détroit de Belle-lsle entre le Labrador et Terre-Neuve pour aboutir au golfe du Saint-Laurent dont la rive méridionale aurait été le Vinland. L'hypothèse paraît acceptable au premier abord, car la vigne sauvage existe bien sur le pourtour du golfe du Saint-Laurent, surtout sur la rive méridionale. Mais plusieurs faits la condamnent sans recours.
Le détroit de Belle-Isle n’est pas large et un bateau qui longe de loin la côte du Labrador en ayant cap au sud ne l’aperçoit pas facilement, en raison des brouillards épais qui sont l’une des particularités désagréables des parages de Terre-Neuve, y compris du golfe du Saint-Laurent et du détroit de Belle-Isle. La moitié du temps, les côtes du Labrador demeurent donc invisibles. En outre, le détroit, qui est pris par les glaces jusqu'au début de juillet, compte de nombreux récifs et la navigation, presque nulle aujourd'hui, y est très dangereuse. On ne voit donc pas pourquoi Leif se serait aventuré dans ce détroit peu engageant, au littoral inhospitalier. alors qu’au sud il apercevait d'autres rivages que devaient baigner des mers plus chaudes et dont les terres plus fertiles nécessairement l'attiraient. Cet aspect surtout psychologique du problème me paraît condamner l’hypothèse de Steensby qui est bien l’exemple-type de travail de cabinet, caries Normands ne se souciaient évidemment pas de faire le relevé des côtes américaines : ce qui les intéressait, c'était de découvrir un pays fertile et accueillant. Il est donc beaucoup plus vraisemblable que, naviguant en haute mer, les Normands n’ont même pas vu le détroit de Belle-Isle. Et s’ils l’ont aperçu et qu’en même temps Terre-Neuve avec ses forêts leur apparut à courte distance, ils eussent été de bien étranges Vikings si, pour se lancer dans le détroit sinistre et désertique de Belle-Isle. ils avaient négligé cette grande île dont le bois était si précieux pour la construction de leurs navires comme pour leur chauffage! L’hypothèse de Steensby est donc à écarter sans plus.
A l’inverse, nous voyons Reuter, spécialiste de l’astronomie chez les anciens Germains, placer le Vinland en plein sud, dans les régions subtropicales de Floride. La thèse de Reuter néglige une foule de données précises qu’on possède sur le Vinland et ne s’appuie que sur un seul et unique détail astronomique évoqué par les sagas. Mais ce détail lui-même est contesté, du moins la signification qu’en donne Reuter. Voici ce que dit la saga : « (Au Vinland) le jour du solstice d'hiver, le soleil a atteint un eyktarstad et un dagmalstad. » Eykt désigne à peu près le sud-ouest et dagmal le sud-est. Le texte de la saga signifierait donc : le 21 décent-bre, on pouvait voir le soleil aussi bien au sud-ouest qu’au sud-est. Ce qui ne pouvait manquer de frapper les Normands habi-tués aux journées d’hiver si courtes du Grand Nord, tandis qu’au Vinland. on voyait le soleil presque en eykt et en dagmal même pendant la plus courte journée. Reuter entend, pour sa part, donner à eykt et à dagmal le même sens que Snorri Sturluson en 1220 et qui a cours encore aujourd'hui en Islande : l'un indiquerait l’est-sud-est et l’autre l’ouest-sud-ouest. Mais ce sens-là est postérieur. Le recueil des lois islandaises « Graugans », qui date, lui, de 1122. indique les directions dagmal et eykt comme s’écartant de cinquante-deux degrés et demi du méridien et non de soixante-sept et demi. Donc, à l’époque de la découverte du Vinland, c’est ce sens-là qui avait cours et non ce dernier. Par conséquent, le 21 décembre, le soleil ne se levait pas en est-sud-est et il ne se couchait pas en ouest-sud-ouest : l'angle qu'il faisait avec le méridien était de quinze degrés plus court. Reuter ne s'obstine pas moins et en conclut que le Vinland ne pouvait être qu’en Floride, bien que, même là-bas. le jour du solstice d'hiver, le soleil ne soit pas exactement en est-sud-est et en ouest-sud-ouest. Reuter ne craint pas d’affirmer : « L'emplacement du Vinland peut se calculer mathématiquement avec un risque d'erreur quasi insignifiant. » Or. peut-on tirer des conclusions à ce point rigoureuses des données malgré tout approximatives de la saga? Les marins normands n'avaient ni théodolites ni autres instruments modernes pour relever avec une exactitude absolue en quel point se levait et se couchait le soleil.
Un autre argument contre l’hypothèse de la Floride réside dans le fait que les sagas s'accordent, indépendamment l’une de l’autre, pour préciser que le Vinland était à deux jours de voyage du Markland. Or, celui-ci a, comme on sait, toutes les chances d’être Terre-Neuve. Nous voyons cette précision confirmée par l'excellente description de la Terre du moine islandais Nicolas, abbé de Thingcyre († 1159). Celte description affirme qu'« au sud du Groenland se trouve le Helluland, puis le Markland; de là, la distance n'est pas très considérable jusqu’au Vinland, d’où cor-tains pensent qu’on peut gagner l’Afrique; si cette opinion est exacte, c’est la mer extérieure (c'est-à-dire l’océan) qui s'étend entre le Markland et le Vinland ».
Reuter n'accorde aucun crédit à ces témoignages indiscutables. Il objecte que les voyageurs du Vinland ne sont jamais rentrés la même année et qu’ils ont toujours hiverné au pays de la vigne : « Si les distances étaient vraiment aussi courtes que certains contes de fées le prétendent, ironise-t-il, ces marins expérimentés eussent fait plusieurs voyages par an, or. il n’en est jamais question. » L’argument est de peu de poids. Les Normands entendaient explorer ces terres inconnues. Certains, comme Thorfinn Karlsefni, cherchèrent même à s’y établir durablement. D’où ces absences de plusieurs années qui n’ont rien d’étonnant. La précision donnée par Nicolas de Thingcyre dans son ouvrage essentiellement scientifique ne peut pas être écartée pour l’amour d'une hypothèse construite après coup sur la base de données astronomiques incertaines selon lesquelles le Vinland aurait été à sept mille kilomètres du Groenland! Les Normands n’avaient aucune raison de descendre jusqu'au vingt-septième degré de latitude nord qu’ils n’ont jamais atteint, même dans l'Atlantique oriental qu’ils parcoururent pourtant abondamment. C’est pourquoi on ne voit vraiment pas pourquoi les Vikings eussent poursuivi un voyage inutile cl aventureux sur plus de quinze degrés de latitude, soit la distance de la Manche à l’Afrique occidentale, si, des le Massachusetts, ils trouvaient tout ce dont ils rêvaient : des forêts, des pâturages, du bétail et même des raisins! D’autant plus que les sagas, en citant les animaux du Vinland, ne mentionnent que des espèces appartenant aux régions tempérées de l’hémisphère Nord : saumons, canards sauvages, animaux à fourrure, particulièrement des martres (et non des zibelines, comme on a dit, car celles-ci n’existent que dans le nord de l’Asie). Reuter écarte la difficulté en prétendant que les saumons, les canards et les bêtes à fourrure de la saga sont de simples truites saumonées, des mouettes et des renards gris, parce que ccs animaux existent en Floride. Mais voit-on les autochtones du Vinland n’offrir aux Vikings que des fourrures aussi misérables que celles des renards gris de Floride? Ccs fils du Grand Nord qui s’y connaissaient quelque peu les eussent envoyés promener! Or, les sagas parlent de petits gris, de martres et autres précieuses pelleteries.
Mais ces objections ne démontèrent pas Reuter pour autant. Il changea simplement son fusil d’épaule, plantant là l’affaire des points eykt et dagmal pour insister sur l’épisode suivant : le dernier en date des récits d’expédition au Vinland, qui a pour principale héroïne Freydis, fille naturelle d’Éric le Rouge, nous apprend que le voyage de retour qui ramena Freydis au Groenland débuta au printemps et se termina au début de l’été sans avoir subi de contretemps. Reuter en déduit qu’il dura six semaines environ et. estimant à quatre milles marins à l’heure la vitesse d’un bateau lourdement chargé, il trouve en chiffre rond une distance de sept mille kilomètres. Et voilà la Floride confirmée!
Pour ma part, je crains que ce fameux calcul ne prouve rigoureusement rien. Le passage de la saga est mal interprété. Il n'est pas question que la traversée commença avec le printemps, c’est-à-dire autour du 21 mars, mais au printemps, c’est-à-dire n'importe quand durant cette saison, et qu’il fut terminé au début de l'été. Les Normands mesurant les saisons à la longueur des journées, une telle traversée ne devait pas durer plus de deux semaines et peut-être moins. En conclure au contraire, comme le fait Reuter, que la traversée fut très longue est d’autant moins sérieux qu’il existe un point de comparaison: parlant des traversées, fort courtes au demeurant, entre l’Islande et le Groenland, les récits anciens mentionnent parfois qu’elles commençaient « durant un été » et se terminaient « en automne »! Et si un navigateur hambourgeois, Dithmar Bleefken, signale en 1563 être parti le 10 avril de Hambourg pour arriver le 21 juin en Islande, en déduira-t-on. comme Reuter nous y inviterait, que l’Islande est à plus de dix mille kilomètres de Hambourg? Mais il y a mieux et c’est la saga elle-même qui nous montre que la distance Vinland-Groenland n’est pas celle qu’indique Reuter. Elle nous dit en effet que, lors du voyage aller, la querelleuse Freydis fit embarquer, au moment du départ, cinq hommes de plus qu'il ne lui était permis, et que ses compagnons Helgi et Finnbogi ne découvrirent les passagers clandestins qu’après leur arrivée au Vinland. Or, les vaisseaux normands étaient de très petite taille. Peut-on affirmer sérieusement que la présence de cinq hommes en surnombre ait pu passer inaperçue pendant six pleines semaines? Tous ces arguments réunis, joints aux textes qui affirment que le Vinland n’est qu’à deux jours de Terre-Neuve, excluent des hypothèses aussi saugrenues que celle de Reuter, malgré l’aplomb avec lequel ce dernier présenta sa « découverte », affirmant de façon péremptoire que les données des sagas ne se vérifient qu’en Floride et que le Kielkap souvent nommé par elles ne peut être que le cap Hatteras. Pareille assurance est d’autant plus téméraire qu'en même temps que Reuter, Wolfgang Krause se pencha sur la question et conclut que le point eykt au Vinland désignait « exactement » la baie de Sops à Terre-Neuve située à quarante-neuf degrés cinquante-cinq minutes de latitude nord, tandis que le Kielkap était « sans aucun doute possible » le cap Bauld, à la pointe nord de Terre-Neuve. Neckel, pour sa part, était non moins convaincu d’avoir raison en identifiant le Kielkap avec le cap Breton. De telles divergences dans les conclusions « exactes » des spécialistes laissent rêveur...
Barques normandes (Collection Viollet).
Ce que l'on sait des hivers au Vinland exclut aussi bien l’hypothèse de Steensby (le golfe du Saint-Laurent) que celle de Reuter (la Floride). Les sagas nous apprennent en effet que les Normands connurent un premier hiver extrêmement doux au Vinland. Le bétail put sans difficulté passer toutes les nuits dehors. Mais plusieurs années après, au Kielkap, qui devait se situer dans la partie septentrionale du pays, ils subirent un hiver « très dur ». Or. au Massachusetts, ces deux sortes d'hiver existent bien. Si les hivers froids y sont en majorité, il arrive de temps à autre qu’un hiver particulièrement doux permette de laisser en permanence le bétail dehors. Un savant américain a établi que ces hivers doux caractérisent aujourd’hui encore les îles et la bande côtière au sud de Boston. Nous possédons d'ailleurs une description moderne de ce climat qui cadre exactement avec les récits des Normands : « La température y est si agréable que la végétation y gcle rarement. On appelle cette région le paradis américain, parce que sa situation, son sol et son climat la distinguent des autres. » Les hivers doux du Vinland, dont nous parlent les sagas, n’existent nullement dans le golfe du Saint-Laurent proposé par Steensby : la navigation y est arrêtée cent quarante et un jours par an par les glaces et la température moyenne des mois de janvier y est de moins treize degrés. Pour‘ Reuter qui prétend que les hivers doux du Vinland prouvent la situation subtropicale de ce pays, c’est exactement l’inverse. Le rude hiver que connut Thorfinn Karlsefni au sud du Kielkap, peu après le premier voyage de Leif, annule purement et simplement son hypothèse. Reuter oublie qu’à une latitude qui est celle de Casablanca, les Normands de Thor-finn, habitués au climat groenlandais, ne pouvaient guère trouver rudes les hivers!
Allons, tout cela nous ramène à notre point de départ : au Massachusetts et à Rhode Island, où depuis longtemps on pensait pouvoir situer le Vinland!
Cette hypothèse, la plus ancienne, est bien la plus probable. Elle s’est vue confirmée récemment par les travaux de Holand relatifs à une expédition norvégo-suédoise envoyée en Amérique en 1355 par Magnus, roi de Norvège. Ce Holand, qui était norvégien et vivait aux États-Unis, consacra en 1932 un livre à une pierre runique qui avait été découverte en 1898. enterrée dans le sol près de Kensington (Minnesota). Cette pierre porte une inscription disant qu’en cet endroit, donc loin à l’intérieur du territoire américain, séjournaient en 1362 trente Scandinaves. Norvégiens et Suédois, dont dix venaient de perdre la vie dans un combat contre les Indiens. Le texte signale en outre que ces hommes étaient partis du Vinland et qu’ils se trouvaient là à quatorze jours de marche de leur bateau.
L'authenticité de cette inscription runique fut longtemps et passionnément discutée. Jusqu’à ces tout derniers temps, certaines particularités des caractères runiques incitaient au scepticisme. Mais divers procédés chimiques permirent d’étudier l’état de dégradation de la pierre. On eut ainsi la preuve de son ancienneté, de sorte que la cause est maintenant entendue. L’authenticité de la pierre de Kensington a été consacrée officiellement le 11 mars 1948 : sur l'initiative des archéologues du « Smithso-nian Institute », elle fut solennellement déposée au Musée National de Washington où elle passe pour être « le document historique le plus remarquable qui ait jamais été découvert au Nouveau Monde ».
Le livre de Holand reprend les documents qui prouvent qu’effectivement en 1355, une expédition composée de Norvégiens et de Suédois fut envoyée par le roi de Norvège Magnus pour retrouver la trace des colons groenlandais chassés en 1342 de la côte occidentale du Groenland par les Esquimaux. Ces colons avaient pris la mer et mis le cap à l’ouest et, naturellement, l'expédition de secours les rechercha sur le sol américain, quand elle eut constaté qu’au Groenland on ignorait tout de leur nouvelle résidence. L’expédition gagna le Vinland où elle pensait trouver les émigrants. Mais ceux-ci étaient allés s’établir dans l’extrême nord du continent américain, de sorte que l'expédition envoyée par le roi ne les trouva pas.. bien qu’elle eût exploré une grande partie des côtes nord-américaines. Son quartier général était à Narragan-sett-Bai qui est situé dans la presqu’île du cap Cod et considéré aujourd’hui encore comme « le meilleur port d’Amérique du Nord ». Mais Holand fit une autre découverte sensationnelle. Près de Narragansett-Bai, dans le parc de Tauro qui agrémente la station balnéaire de Newport, il existe la « Newport Tower » ou Tour de Newport qui. depuis trois cents ans, excite l’intérêt des archéologues et a déjà donné lieu à bien des hypothèses. C’est une tour ronde, en pierre, fort bien conservée pour son âge. et qu’on prenait depuis le XVIIe siècle pour un ancien moulin à vent. Un examen approfondi conduisit à un résultat tout à fait inattendu.
A la venté, le savant danois Rafn avait, dès 1839, émis l’opinion que la tour de Newport pouvait bien être une construction élevée par les Normands autour de l’an 1000, à l’époque de leurs voyages au Vinland. Cette idée enthousiasma le poète américain Long-fellow qui composa la « Saga of the Skeleton in Armour » où la tour de Newport est un château fort bâti par des seigneurs nordiques. Outre le poète, plusieurs savants penchèrent pour l’hypothèse de Rafn. Mais la majorité des spécialistes maintinrent celle du vieux moulin que le gouverneur anglais Arnold († 1677) aurait bâti quand il résidait à Newport et celte opinion fut admise jusqu'à nos jours. Or. en 1910. 1e savant français Enlart et le grand spécialiste des églises Scandinaves du Moyen Age, le Suédois Froelen, affirmèrent que la tour présentait des ressemblances avec les anciennes églises nordiques. Ils ne furent guère suivis et ce fut encore l'hypothèse du moulin à vent qui garda la préférence. Toutefois, juste avant la dernière guerre. Means entreprit un examen approfondi de l'édifice et Holand, en 1941 et 1942, acheva le travail.
Il fut établi, pour commencer, que les huit colonnes de pierre sur lesquelles repose l’ouvrage indiquent exactement les directions respectives des points cardinaux et collatéraux, ce qui plaide déjà pour le caractère religieux de l'édifice. Pareille disposition n’existe pas dans les moulins à vent! Il en est de même des arcades qui surmontent ces colonnes : aucun moulin à vent d’Amérique ni du monde ne présente les caractéristiques de la tour de Newport. D’autre part, la cour de Newport, démunie de donjon, ressemble en gros à l’église ronde de Saint-Olaf à Tunsberg en Norvège. On retrouva même à l'intérieur l’emplacement de l’autel. En outre, la disposition de l’étage supérieur fait automatiquement songer aux églises fortifiées du sud de la Suède, telles qu’on les construisait au Moyen Age : il n’y avait pas d'escalier intérieur, et pour accéder à cet étage il fallait des échelles placées extérieurement. Il y a encore en Suède vingt et une églises de cette sorte où. en cas de danger, la population environnante cherchait refuge. Là aussi, on n'accédait à l’étage supérieur qu’à l'aide d’échelles extérieures. La porte d'entrée de dix-huit de ces églises est placée au sud-ouest : celle de la tour de Newport l’est également. Son étage supérieur était donc à la fois un refuge et une forteresse, et la présence d’une cheminée indique qu'au besoin, d'assez longs séjours y étaient prévus. L'emplacement de cette cheminée, l'architecture de la porte d’entrée et des fenêtres permettent d’affirmer que cette construction n'a pu être édifiée qu’au XIVe siècle, à l'époque justement où l'expédition envoyée par le roi Magnus passa plusieurs années à explorer la région. Tout donne d'ailleurs à penser qu’il existait là une colonie normande fixe, car on ne peut guère imaginer qu’un édifice aussi important et difficile à construire que la tour de Newport n’ait été bâti que pour quelques années. Il est clair qu'il était destiné à un long usage.
Mais le plus intéressant est la mention faite par la pierre runique de Kensington de la direction prise par ces hardis Scandinaves qui aboutirent au Minnesota : la pierre nous dit que l'expédition était partie « du Vinland vers l'ouest ». S’il est exact que son quartier général se trouvait à l’emplacement actuel de Newport, il est désormais prouvé que le Vinland se trouvait là aussi et que, par conséquent, c’est bien au Massachusetts et à Rhode Island qu’il correspond.
On est presque étonné que les Normands n’aient pas émigré plus nombreux de leur rude Groenland vers ce Vinland béni de Dieu et où poussait la vigne. Il semble que les Norvégiens se soient mieux trouvés au Groenland occidental qui leur rappelait leur patrie qu’au Vinland au climat plus mou. Dans la contrée de Narragansett-Bai et de Buzzard-Bai. les hivers doux sont fréquents. L’hiver 1889-1890 ignora toute gelée et l'herbe resta verdoyante jusqu’au printemps. Ce qui correspond exactement aux descriptions qu’on possède du Vinland. Il est certain cependant que les Normands songèrent à une colonisation fixe. Sinon, pourquoi Thorfinn Karlsefni. partant pour le Vinland en l004, emmena-t-il avec lui les femmes de ses compagnons, en tout cent quarante-huit personnes, plus force têtes de bétail? Si la colonisation permanente finit par échouer, ce fut à cause de l'hostilité des autochtones. Mais les Normands n'eussent pas été des Normands si un premier échec avait suffi à les faire renoncer à ce beau pays. Que les sagas ne mentionnent rien d'un établissement permanent de colons au Vinland ne prouve pas grand-chose, car elles ne s’intéressent qu’aux actions des membres d’une seule famille au Vinland. celle d'Éric le Rouge. Des autres Vikings groenlandais, il n'est jamais question.
L'un des meilleurs arguments en faveur de l'existence d'une colonie permanente de Normands au Vinland est ce voyage, déjà cité, de l'évêque Eirik Gnupson en 1121. Eirik Gnupson fut le premier de toute une série d'évêques qui, pendant deux cent soixante ans, œuvrèrent au Groenland. Gnupson y débarqua en 1112 et fit de Gardar son siège épiscopal. Si. quelques années plus tard, il quitta son diocèse groenlandais encore inorganisé pour aller visiter le Vinland, ce n'est pas par esprit d'aventure, mais plutôt poussé par son zèle de pasteur conscient de ses responsabilités à l'égard de ses ouailles. Il n’y a pas non plus lieu de penser qu’Eirik Gnupson se proposait d'évangéliser les autochtones du nouveau continent. Premièrement, cc n’est pas là tâche d'évêque, et surtout le clergé islandais ne montra jamais beaucoup de zèle missionnaire. Il est beaucoup plus probable, psychologiquement parlant, que l'évêque Eirik jugea de son devoir d’aller au Vinland parce que des Normands chrétiens s’y trouvaient installés et que lui, leur évêque, avait la charge de leurs âmes. Le chroniqueur groenlandais Lyschander signale en 1608 qu’ « Eirik du Groenland implanta au Vinland à la fois des colons et la religion chrétienne ». Lyschander disposait de sources anciennes perdues depuis : le renseignement qu’il nous donne sur la double activité de l’évêque Eirik au Vinland est donc fort précieux. Neckel est de cet avis qui m’écrivit en 1936 : « Lyschander n’est pas toujours très sûr. mais, dans ce cas précis, je crois qu’on peut se fonder sur sa chronique. » Neckel a toujours été partisan de l'existence d’une colonie permanente de Normands sur le sol américain, bien qu'aucun texte n'en fasse mention. Il écrivait en 1934 : « La découverte et la colonisation du Vinland sont des faits. Une colonie fixe s'étendant sur plusieurs générations est une possibilité. »
On a souvent cru découvrir les traces des établissements fixes des Normands au Vinland, mais, chaque fois, il s’est agi ou d’erreurs ou de documents douteux.
La pierre découverte en 1680 près de Taunton par le docteur Danforth a souvent été citée : on a même affirmé, en interprétant non sans témérité les caractères à peine lisibles de l'inscription qui s'y trouve gravée, que cette pierre est une borne-frontière normande posée là par Thorfinn Karlsefm. Mais, aujourd’hui, ce document est reconnu sans valeur : les signes gravés ne sont autres que des griffonnages indiens et il a fallu beaucoup d’imagination pour y découvrir des signes runiques ou des caractères latins. Ces pierres indiennes sont légion. Humboldt indique qu’on en trouve dans les deux Amériques sur une étendue géographique de douze mille milles carrés.
La plus grande prudence s’impose donc chaque fois qu’on croit être tombé sur de tels documents. Un savant américain nommé Horsford, doué d'une puissante imagination, fit tout un roman sur une prétendue ville normande construite autrefois sur le sol américain. Il explora à cet effet son pays natal, principalement le cours de la Charles River dont l’embouchure est prés de Boston, et « découvrit » des traces de canaux et de quais, des pierres travaillées et trois trous profonds creusés près de la mer et qui étaient, selon lui, des pièges à poissons. Tout cela, disait-il, ne pouvait être l’œuvre des Indiens. Notre Américain déterra encore des mortiers en pierre pour moudre le grain, et ces mortiers ressemblaient, paraît-il, à ceux en usage autrefois en Norvège, puis il mit au jour les restes de deux ouvrages fortifiés cl de cinq cabanes semblables aux constructions édifiées par les Normands au Groenland. La valeur probatoire de ces découvertes est très réduite et, en général, nul n'y ajouta foi.

Pierre runique à Uppland, Suède (Collection Viollet).
Cronau a examiné les objets trouvés dans les lombes indiennes précolombiennes de Middleboro et de Four Corners près de Boston. Ces objets figurent dans les collections ethnographiques du Musée de Copenhague. Or, plusieurs d’entre eux sont d’aspect typiquement nordique et nullement indien : pointes de flèches en bronze percées vers le haut, cuillers de cuivre et de bronze munies d’anneaux pour être accrochées à un clou; un admirable vase d’argent, des morceaux d’une ceinture portant des incrustations de bronze, etc. Tous ces objets excitèrent à bon droit son étonnement, car l'art de travailler le bronze et l'argent fut toujours ignoré des Indiens qui n’avaient pas davantage coutume d’accrocher leurs ustensiles à des clous ou à des crochets de bois. Cronau en conclut que ces objets, qui ressemblent à ceux dont se servaient les Normands, n’avaient pu arriver chez les Indiens que grâce à des étrangers, à la suite d'échanges commerciaux ou comme butin de guerre. Comme il s’agit de tombes indiennes précolombiennes, ces objets d’origine nordique sont parvenus chez les Indiens bien avant 1492.
Il y a un siècle environ, en 1831, près de la hall River, la découverte d'un squelette avec son armure causa une certaine sensation. Mais cette découverte ne fut pas examinée par des spécialistes et l’on n’a jamais pu savoir de quoi il s’agissait exactement.
Quoi qu'il en soit, il est avéré que les Normands ont pris pied cinq cents ans avant Colomb sur le sol américain. Ce contact de l’Europe médiévale avec le Nouveau Monde fut beaucoup plus étroit qu’on n’a cru jusqu'ici. Les recherches effectuées depuis quelques dizaines d’années l’ont démontré et la pierre runique de Kensington comme l’église précolombienne de Newport en sont la meilleure preuve.
Notre royaume est le pays des éléphants, des dromadaires, des chameaux, des panthères, des zèbres, des lions blancs et rouges, des ours blancs, des cigales, des grillons muets, des tigres, des vampires, des hyènes, des chevaux sauvages, des ânes sauvages, des bœufs sauvages, des hommes sauvages, des hommes cornus et n’ayant qu'un œil, des hommes ayant un œil devant et un œil derrière, des centaures, des faunes, des satyres, des pygmées, des géants grands de quarante coudées, des Cyclopes et des femmes-cyclopes, de l'oiseau appelé Phényx et de presque toutes les espèces d’animaux qui existent sous le firmament. »
C’est dans ce style délirant qu’au XIIe siècle le soi-disant Prêtre Jean décrit son royaume situé quelque part dans les Indes. Qui était ce singulier Prêtre-Roi? Sa mystérieuse personnalité passionna pendant trois ou quatre cents ans la chrétienté européenne. Au XIIe siècle, le nom du Prêtre Jean excite le fol espoir de tous les chrétiens d’Europe, mais dès le XIe et le XIIe siècle, l’illusion sera dissipée et nul n’y songera plus. Aujourd'hui, seuls les historiens et les spécialistes savent encore de quoi il s’agit.
Le Prêtre Jean est pour les neuf dixièmes un mythe et pour le reste un personnage historique. Quant à son royaume, immense bien sûr, puissant au-delà de toute mesure, riche d’inépuisables trésors, ce fut un Eldorado fantastique sans autre support que la rêverie populaire.
Comment cette légende du Prêtre Jean, si curieuse à bien des égards, a-t-elle pu surgir en Occident? Il suffit pour cela de se rappeler la diffusion et l’importance primitives du christianisme en Asie, aujourd’hui le continent le moins chrétien du monde. Le christianisme prit pied en Asie comme ailleurs, il commença même par s’y développer rapidement, mais il dut ensuite reculer devant la contre-offensive des religions autochtones, si bien qu'il n'en subsista finalement que des îlots restreints en Arménie, en Géorgie et en Syrie, entre autres.
A l’époque où l'Antiquité fait place au Moyen Age, le Christianisme joue un rôle important en Arabie, en Irak, en Perse, en Arménie, en Asie Mineure, qui sont aujourd’hui terres d'islam. Bien plus : il s’en fallut de peu qu’au VIIe siècle la Chine, le plus grand pays d’Asie, ne devînt elle-même chrétienne. Un chrétien de Syrie — à vrai dire un nestorien, c'est-à-dire un hérétique selon l’orthodoxie romaine — vint s’établir dans l'Empire du Milieu, sans doute à l’appel de l’empereur Tai-Tsoung (626-649) alors fort puissant. Il y fut l’objet des plus grands honneurs et l'empereur chinois, dont il avait l’amitié, lui conféra le titre de « grand prêtre et protecteur du peuple ». La doctrine chrétienne put ainsi se répandre pendant deux cents ans, grâce à la bienveillance de tous les successeurs de Tai-Tsoung. En 781, Adam, « prêtre, évêque et pape de Chine », fit inscrire sur la célèbre pierre gravée nestorienne, découverte en 1625 prés de Si-Gan-Fou : « L'empereur a fait élever des églises dans toutes les provinces de son empire » et « chaque ville a son église ». Si. en ce temps-là, l’un des empereurs chinois s’était fait baptiser, cet immense pays serait sans doute devenu chrétien dans sa totalité. Mais cc début de prospérité fut anéanti par l'avènement, en 841, de l’empereur xénophobe Wou-Soung, qui, de 843 à 845, ordonna la dissolution de toutes les religions étrangères. Cc qui fut réalisé en très peu de temps.
L’occasion se représenta aux alentours des XIIIe et XIVe siècles : durant la domination mongole, la Chine fut à nouveau tout prés de se faire chrétienne. 11 y eut même une brève période, de 1310 à 1312, où régna sur la Chine un empereur baptisé, Wou-Tsoung, mais sa mort prématurée ainsi que son comportement personnel rien moins que digne firent une seconde fois avorter la Christianisation de la Chine. Jusqu'à la fin de la dynastie mongole en 1368 où un bouleversement des structures politiques de l'État entraîna une résurrection du nationalisme le christianisme occupa une position respectée et parfois influente dans l'Empire du Milieu. De 1307 à 1328, Pékin eut son archevêque. Jean de Montecorvino, et le reste du pays ne compta pas moins de six sièges épiscopaux.
Il en fut ainsi durant tout le Moyen Age dans diverses contrées de l’Asie. Longtemps, Jean de Montecorvino n’eut pas de plus fidèle soutien qu'un souverain asiatique. Marco Polo eut connaissance de l'existence de princes chrétiens en Asie centrale. Les tribus mongoles et turques comptèrent plus d'un chrétien parmi leurs chefs de guerre ou leurs classes dirigeantes. A vrai dire, l’appartenance chrétienne n’était le plus souvent qu’un vernis superficiel et il arrivait que bouddhisme et christianisme se confondissent dans l’esprit des croyants. Mais le fait demeure que le nestorianisme connut une grande diffusion sur tout le continent asiatique.
A cette époque-là, parmi les peuplades turques d’Asie centrale, figurent les Kara-Kitaï. Leur souverain fut en 1126 un certain Yi-lou-ta-chi qui montra des qualités exceptionnelles de souverain et de chef de guerre. Il aurait été chrétien ainsi que la majorité de ses sujets si l’on en croit les textes arabes du temps, mais sans qu’il soit possible de le vérifier. Le fait est toutefois plausible. Ce Yi-lou-ta-chi se tailla en peu de temps un vaste empire en Asie centrale, après toute une série de campagnes victorieusement menées. Le centre de cet empire fut Bala-Sagoun, au nord de Tienchan. Le Turkestan occidental une fois soumis, Yi-lou-ta-chi marcha avec son armée de trois cent mille hommes, dit-on, sur Khovaresmi, l’actuelle Khiva, que les Turcs seldjoukides venaient de conquérir et de convertir à l'islamisme. Les 8 et 9 septembre 1141 eut lieu près de Samarkandc l’une des plus grandes batailles de l’histoire de l’Islam et les musulmans y furent écrasés. Yi-lou-ta-chi voulut poursuivre sa marche en direction de l'Occident, mais ce projet n’eut pas de suite et l’on ignore pourquoi. Il ne survécut guère à sa victoire : après sa mort, en 1143 ou 1144, son immense empire se dilua en une foule de principautés minuscules.
Mais la nouvelle de la bataille de Samarkande parvint aux chrétiens de Terre Sainte. Les musulmans leur menaient la vie dure, les harcelant dans leur fragile royaume de Jérusalem, dont ils s’efforçaient d’enlever les points d'appui les uns après les autres. Le 25 décembre 1144, Edesse tomba aux mains des infidèles, grave échec pour les chrétiens. C’est pourquoi la nouvelle d’une terrible défaite infligée à l’islam par un souverain chrétien d'Asie éveilla en eux les plus folles espérances : un allié puissant approchait qui assurerait la victoire des chrétiens sur l'hérésie musulmane. L’évêque de Djibal en Syrie rencontra à Viterbe, le 18 novembre 1145. Otto von Freising, l’un des plus grands chroniqueurs allemands, demi-frère de l'empereur germanique Conrad 111. Freising apprit ainsi l’existence d'un roi chrétien inconnu et c’est à celle occasion que, pour la première fois, le nom de Jean, associé au titre de Prêtre et de Roi, entra dans l'histoire. Chrétien certes, on signala toutefois qu’il devait être nestorien. Son empire se situait, disait-on, au delà de la Perse et de l’Arménie ou plus loin en Orient. Ainsi expliquait-on en Syrie comment, quatre ans après Samarkande, rien n’annonçait encore la venue du Prêtre Jean victorieux.
« Après sa victoire, Jean poussa son armée vers Jérusalem afin de venir en aide aux chrétiens. Mais, arrivé devant le Tigre, il manqua de bateaux pour traverser le fleuve. 11 remonta alors vers le nord, ayant appris que, plus haut, l'eau en était gelée. Mais, ayant attendu en vain pendant plusieurs années que le fleuve fût pris par les glaces, il se vit contraint de regagner sa patrie. »
Telle était la naïve explication qu’on donnait en Terre Sainte au sujet de cette armée de secours tant espérée cl toujours lointaine. Pendant ce temps, la légende du Prêtre Jean avait pris corps en Europe, elle s'y répandit partout, bien que Yi-lou-ta-chi, qui en était le point de départ, fût déjà mort au moment où Otto von Freising rapporta cette histoire fabuleuse. Quand l’être humain s’est mis à espérer fortement quelque chose, il n’abandonne pas volontiers ses châteaux en Espagne, même si on lui en démontre la vanité. Ce fut aussi le cas de celte légende : pendant longtemps, il suffit d’un rien pour que la chrétienté se remît à croire dur comme fer en la réalité du Prêtre Jean et de ses successeurs en route pour secourir l'Église romaine et ses croisés.
Le Prêtre Jean, empereur des Abissins (B. N.)
En 1165, le « basileus » de Byzance, Manuel Ier. reçut une lettre bizarre que le Prêtre Jean lui aurait personnellement adressée. Des copies en furent envoyées au pape et à l’empereur germanique Barberousse. C’était un absurde charabia qui ne pouvait émaner que d’un faible d'esprit, soucieux uniquement de faire sensation. L’auteur ne s’est néanmoins jamais fait connaître, mais il est probable que ce faux ait été fabriqué en Europe. On a avancé le nom de l'évêque Christian de Mayence et certains y ont cru effectivement. Mais c’est là diffamer le bon évêque qui fut un véritable homme d’État et un général valeureux. Barberousse en fit son chancelier. Si bien qu'un texte aussi farfelu ne saurait être de lui.
La citation du début de ce chapitre est assez éloquente en soi : cette énumération désordonnée d'animaux réels et fabuleux, d'espèces aussi diverses, lions, ours blancs, etc., tous habitant, nous dit-on, ce singulier pays, voilà qui donne déjà une idée du sérieux de ce texte. Mais il y a mieux encore! Rarement autant d’exagérations ont été réunies en aussi peu de lignes : « Chaque jours, trente mille personnes, sans compter celles qui viennent sans être attendues, mangent à notre table, et chacune se voit gratifiée de cadeaux de notre part, chevaux ou tous autres objets. La table est en émeraude précieuse et quatre colonnes d’améthyste la soutiennent... Chaque mois, sept rois prennent leur tour pour nous servir, puis soixante-deux ducs, deux cent soixante-cinq comtes et marquis, sans compter ceux qui sont employés dans plusieurs autres services. Chaque jour, mangent à notre table douze archevêques assis à notre droite et vingt évêques à notre gauche, dont le patriarche de Saint-Thomas, le protopapa de Sarmogène et l’archipapa de Suse où se trouve le trône de notre gloire dans notre impérial palais... Notre empire s’étend, d’un côté, sur une distance de quatre mois de marche, mais, de l'autre côté, personne ne sait jusqu’où s'exerce notre domination. »
Te! est le style de ce bavardage sans queue ni tête. Son niveau est décidément bien inférieur à la plus modeste moyenne. Les deux empereurs d’Europe flairèrent la mystification et se gardèrent d’y répondre. Mais le pape Alexandre III rédigea une réponse au « célèbre et magnifique roi des Indiens, le très-saint Prêtre ». Cette réponse, rédigée à Venise le 27 septembre 1177, fut confiée au médecin personnel du pape, un certain Philippe, qui fut chargé de la remettre lui-même au Prêtre Jean. Le médecin-messager se mit en route et... l'on n'entendit plus jamais parler de lui. Nul ne sut jamais où il comptait se rendre pour remplir sa mission et où il avait abouti en réalité. La tentative du pape pour faire adhérer le Prêtre Jean à l'Église romaine resta ainsi sans lendemain.
Un demi-siècle passa sans qu'il fût plus question du Prêtre Jean. Par sa victoire de Tibériade, le 4 juillet 1187, le sultan Saladin mit fin au royaume de Jérusalem. La ville sainte fut conquise le 3 octobre suivant par les musulmans et le prêtre-roi fabuleux ne s'était toujours pas manifesté. Pourtant l’espoir se remit, une fois encore, à souffler en Palestine, plus fort que jamais. Le Prêtre Jean, ou l'un de ses successeurs, était en route... Cette fois, c’était certain! Ce souverain apportait son puissant concours aux croisés européens pour détruire enfin l’Islam détesté! Cela se passait en 1221 et, par l’une des ironies les plus tragiques de l'histoire, c’était le terrible Gengis Khan qui setrouvait à l’origine de cette folle espérance. Une fois encore, une gigantesque armée, venue d’Orient, marchait sur l’Europe, assenant des coups terribles à l’Islam et lui reprenant derechef Samarkande, justement en 1221. A celte méprise s’ajouta une déception : Georges IV Lascha, souverain chrétien de Géorgie, avait effectivement promis son aide militaire aux croisés qui assiégeaient Damiette. Il n’en fallut pas plus pour qu'une joyeuse exaltation s’emparât de tous les chrétiens de Terre Sainte, témoin cette lettre enthousiaste que Jacques de Vitry. évêque d’Akkon, adressa le 18 avril 1221 au pape Honorius III :
« Ce roi David qui est un puissant seigneur, habile dans l’art de la guerre et d'une haute intelligence, que Dieu nous a donné pour être le marteau des païens et le destructeur de la doctrine pestilentielle de Mahomet l'infidèle et de sa foi maudite, le peuple l’appelle le Prêtre Jean... Il est déjà à quinze jours de marche d'Antioche et accourt vers le pays de la Promesse pour voir le tombeau du Christ et rétablir le saint royaume. »
Soulignons que c’est bel et bien le féroce Gengis Khan qui est ainsi décrit en termes enflammés et que le bon peuple d’Akkon identifiait avec le Prêtre Jean! Quant au nom David, qui apparaît ainsi pour la première fois à propos du Prêtre Jean, il provient justement d'un malentendu concernant l’histoire du royaume de Géorgie. Dawith Ier (ou David) fut un roi de Géorgie fort énergique qui infligea une rude défaite, le 15 août 1121, à une armée musulmane près de Didgori. Ce roi David mourut dés 1124, mais c’est bien de lui qu’il s’agit dans la lettre de Jacques de Vitry un siècle plus tard, car il y est précisé que ce nouveau David, alias Prêtre Jean, n'a que seize ans. Or, c’est à seize ans que le Dawith de l'histoire est monté sur le trône de Géorgie. Toutes ces données composèrent un étrange brouillamini : . on confondit en effet de vieilles réminiscences de l'histoire géorgienne avec les promesses récentes du roi Georges et les anciens récits concernant le Prêtre Jean avec les rumeurs nouvelles qui circulaient sur cette armée venue de !Orient et menaçant l'Islam. Ce qui fait qu’en 1222, les chrétiens de Palestine attendirent en même temps une armée européenne conduite par l’empereur Frédéric II et une armée asiatique, celle du Prêtre Jean. L'une et l’autre devaient taire leur jonction en Terre Sainte et y écraser l'Islam. Hélas! ce qui arriva fut assez différent !
Au lieu de poursuivre la lutte contre les musulmans, l’armée du prétendu Prêtre Jean envahit la Géorgie chrétienne et la dévasta horriblement. Ce qui eut pour effet d’annuler la promesse d'aide armée que ce pays avait faite aux croisés. Bien au contraire, Rufludan, reine de Géorgie, appela le pape au secours. Un corps d’armée mongol envahit le sud de la Russie où il remporta une grande victoire le 31 mai 1223, mais il revint sur ses pas et rejoignit le gros de l'armée qui ne s'ébranla que quinze ans plus tard, en 1238, pour inonder la Russie cl pousser ses avant-gardes un peu partout en Europe : à Liegnitz (9 avril 1241), aux portes de Wiener Neustadt et sur les rivages de l'Adriatique (!242). Ce Gengis Khan, en qui on avait cru voir le Prêtre Jean, mourut en 1227 et fut l’un des pires fléaux de la chrétienté.
La mort du Grand Khan Occoday. le II décembre 1241, eut pour effet de détourner le péril mongol de l’Europe. A partir de cette date, les souverains chrétiens européens s’efforcèrent de nouer avec les Mongols des relations amicales, car le bruit courait que beaucoup d'entre eux étaient chrétiens, en tout cas beaucoup plus tolérants à l’égard du christianisme que les musulmans fanatiques. Le pape et le roi Saint Louis envoyèrent à plusieurs reprises des ambassadeurs, généralement ecclésiastiques, à la cour du Grand Khan, à Kara-Koroum en Mongolie. Mais leur espoir de convertir les Mongols au christianisme resta vain, ceux-ci ne s’intéressaient guère à la religion. Cependant ces voyages vers la lointaine Mongolie contribuèrent beaucoup à étendre les connaissances géographiques des contemporains. Les excellents récits de voyages d’un Pietro Carpini (1245-1247) ou d’un Guillaume von Rubruk (1253-1255) comptent parmi les meilleurs ouvrages de géographie écrits au Moyen Age; ce sont de dignes précurseurs du plus célèbre des voyageurs de l'époque : Marco Polo.
Tous les voyageurs qui se rendirent en Asie au XIIIe siècle considérèrent que leur premier devoir était de chercher le royaume du Prêtre Jean en réunissant sur lui le maximum d'informations. Mais ce fut toujours en vain. Il fut impossible de recueillir autre chose que d’imprécises rumeurs. Pendant un siècle, nombreux furent les voyageurs qui sillonnèrent l’Asie centrale, parfois jusqu’à la mer. et jamais ils ne réussirent à découvrir l'empire prétendument immense du Prêtre Jean. Il fallut bien se résigner : on avait cru à un fantôme. Cet empire fabuleux n'existait ni en Inde ni ailleurs.
Mais la chère illusion ne fut pas abandonnée pour autant. Elle changea simplement de continent. Après 1300. l'opinion se répandit que le véritable royaume du Prêtre Jean se trouvait en Abyssinie. Marco Polo et le dominicain Jordan soutinrent cette hypothèse. L'Abyssinie était alors souvent désignée sous le nom d’ « Inde africaine » cl le Prêtre Jean, « roi des Indes », pouvait fort bien y posséder son royaume. Au cours des XIVe et XVe siècles, cette variante africaine de la légende du Prêtre Jean s'accrédita de plus en plus au sein de la chrétienté. L'existence du « Prêtre Jean d’Éthiopie » devint un dogme universellement admis.
On a dit à plusieurs reprises que la lettre envoyée par le pape au Prêtre Jean en 1177 avait été adressée en réalité au négus d’Abyssinie. Mais c’est là une confusion de plus. Avant le XIVe siècle, le royaume du Prêtre Jean n’a jamais été situé ailleurs qu'en Inde ou dans un pays voisin de l’Inde. L'idée de le situer en Abyssinie est postérieure à 1300, après que toutes les recherches faites en Asie curent fait chou blanc.
Prendre le négus d’Abyssinie pour le Prêtre Jean n’était cependant qu'une illusion comme toutes les autres. L’aventure d’Henri le Navigateur en est une curieuse illustration : si le grand voyageur portugais entreprit sa célèbre expédition, ce fut avant tout pour amener le souverain chrétien d’Éthiopie à une action militaire commune contre les Turcs. Henri pensait qu’en contournant l'Afrique, dont nul ne soupçonnait l’étendue dans l'hémisphère austral, ses navires aborderaient nécessairement aux rivages abyssins, ce qui permettrait de nouer des relations diplomatiques régulières avec le négus. Il va de soi que la tentative échoua, faute d’une connaissance exacte de la géographie africaine. Ce n’est qu’en 1493, soit trente-trois ans après la mort d’Henri le Navigateur, que Covilham, autre grand marin portugais, aborda en Abyssinie, et l’ambassadeur de Lima, envoyé par la cour de Lisbonne, lui succéda en 1521. Mais les Portugais constatèrent sans doute que le souverain d'Éthiopie et son royaume différaient assez de l’image qu’on s'en faisait en Occident Toute aide de sa part contre les Turcs relevait du domaine de la pure rêverie.
Une dernière fois, en 1530, le pape et l'empereur Charles Quint reçurent des lettres prétendument écrites par le Prêtre Jean et dont l'auteur véritable est aussi resté inconnu. Mais l’illusion s’était dissipée : ni le pape ni l’empereur n'accordèrent la moindre attention à cette nouvelle mystification. On avait enfin compris que le Prêtre Jean n’était qu’un fantôme et son puissant empire « indien » rien d’autre que le néant. Le Moyen Age était terminé. La carrière du Prêtre Jean aussi. Les temps modernes commençaient.
En ce lointain pays, inaccessible aux pas,
Se dresse un château qui a nom Monsalvat.
CES DEUX vers de Lohengrin, le célèbre opéra de Richard Wagner, ont, une fois pour toutes, uni le nom de Monsalvat au château censé servir de refuge au Saint-Graal. Wagner ne précise nulle part quel peut être ce « lointain pays », et dans Parsifal, qui nous mène à l'intérieur même du château, il ne nous donne aucune indication géographique sur Monsalvat. Par contre, les instructions de Wagner sur la mise en scène et les décors portent la remarque suivante : la scène doit représenter « une contrée montagneuse du nord de l’Espagne gothique ».
De nos jours, beaucoup vont chercher ce mystérieux château en Catalogne : le Montserrat, haut de 1241 mètres, et ses alentours romantiques et tourmentés auraient servi de cadre aux poètes médiévaux, Chrestien de Troyes et Wolfram von Eschenbach, pour leur épopée de Parsifal. Un ouvrage scientifique, l'Encyclo-pedia Britannica assimile ainsi, dans sa onzième édition en 1911, Montserrat à Monsalvat. Il est vrai que l'Encyclopedia n'est pas toujours sûre en matière de géographie historique, et il convient de préciser que sa quatorzième édition corrige l'erreur commise à propos du Montserrat. Mais en 1926, le géographe Lautenbach désignera encore le Montserrat comme ayant été « le cadre grandiose de la légende du Graal ».
En fait, l'épopée de Parsifal et le Montserrat n'ont absolument rien de commun. Mais il s’agit d’une confusion récente qui remonte au plus à quelques dizaines d'années.

Apparition du Saint-Graal devant les chevaliers de la Table Ronde. Mais où se trouve le château de Monsalvhat?
(Photo B.N.).
L’identité Montserrat-Monsalvat, que les profanes n'admettent aujourd'hui que trop volontiers, fut avancée pour la première fois au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, exactement le Ier mars 1882, dans une lettre envoyée d'Espagne par l’écrivain allemand Ludwig Passarge. qui avait affirmé un jour : « La localisation d’une œuvre poétique imaginaire est une exigence de ma nature! » Il y a toujours eu des esprits pour cultiver ainsi la géographie poétique à partir des hauts lieux célèbres du passé ou du présent. Au XVIIe siècle déjà, un Prussien zélé du nom de Cluverius « identifia » la Radaune, rivière de son terroir, avec l’Eridan des Anciens, et le lac Herta dans l'île de Rügen avec le lac célèbre de la déesse germanique Nerthus cité par Tacite! Il en résulta une confusion qui, aujourd'hui même, n’est pas encore tout à fait dissipée. Le moine irlandais Dicuil fit de même au IXe siècle à propos de l’Islande qu'on venait alors de découvrir : il prétendit que c'était la fameuse Thulé, signalée par Pythéas. et aujourd’hui encore on en parle comme d'une hypothèse plausible. alors qu’il n'en est rien. Mais revenons à notre Passarge : c'est lui l'auteur du premier Baedeker sur l'Espagne, qui parut en 1897 et où le Montserrat est abusivement uni à la légende du Graal. « Montserrat, écrit-il, est le légendaire Monsalvage du Moyen Age qui plaça dans cette contrée le château renfermant le Saint-Graal. » Les Baedeker étaient des guides fort répandus : ils répandirent aussi cette erreur dans toute l'Allemagne et hors d'Allemagne. Le public n'y vit que du feu et c’est ainsi qu'est née cette fable.
Un historien de Koenigsberg, Rosenkranz, avait déjà suggéré cette identité entre les deux noms dans son ouvrage consacré à Goethe : « Faut-il chercher ailleurs le Parsifal de Wolfram von Eschenbach? écrit-il à propos de Montserrat, car Monsalvage où les Templiers célébraient le culte du Graal devait également se trouver quelque part dans le nord de l’Espagne. » Passarge avait été d’ailleurs un élève de Rosenkranz et l'influence du maître sur l’étudiant est certaine. Mais encore, pourquoi cette confusion entre les deux noms?
Eh bien, les responsables lointains en sont... Goethe et Humboldt! Sans s’en douter, ils furent à l’origine de ce rapprochement abusif entre le Montserrat et Monsalvage. Voici dans quelles circonstances :
Goethe écrivit en 1784 un poème resté inachevé : « Les secrets ». On y voit un certain Frère Marcus gravissant une montagne escarpée; arrivé à mi-pente, il découvre un monastère d’imposante apparence. Là, un moine vénérable lui fait le récit des hauts faits du héros Humanus et l’initie aux coutumes des moines du couvent. Dans la pensée de Goethe, ce poème resté inachevé devait être un hommage aux idées de la franc-maçonnerie. Or, Humboldt visita le Montserrat le 26 mars 1800 et, bien entendu, le monastère qui y est bâti. D’Espagne, il écrivit à son ami Goethe que, lors de son passage au Montserrat, il pensa aussitôt aux « Secrets » qui avaient là un décor tout trouvé. Gœthe n’y avait certainement jamais pensé, mais la coïncidence le frappa et, en 1816, à des étudiants de Kœnigsberg qui lui demandaient la signification profonde du poème, il répondit dans une lettre que son idée initiale avait été de peindre un « Montserrat idéal ». L’un de ces étudiants fut peut-être Rosenkranz. En tout cas, Passarge eut connaissance de cette lettre en 1846 et quand lui-même visita le Montserrat en 1882, il est tout à fait plausible que la réminiscence du « Montserrat idéal » de Goethe se confondit dans son esprit avec le château du Graal chanté par Wolfram von Eschenbach. De là à créer de toutes pièces l’identité Montserrat-Monsalvat, il n’y avait qu'un pas qu'il franchit aussitôt, et cette assimilation devait, grâce au Baedeker d'Espagne, se répandre dans le monde entier. Et voilà comment naissent les légendes qui, par la suite, se révèlent indestructibles!
Ce qui est sûr, c’est qu’avant 1800 le Montserrat n’est évoqué dans aucune légende ou poème médiéval. Et avant 1847, jamais la légende du Graal n’est citée à son propos.
Le premier auteur de l’épopée de Parsifal, Chrestien de Troyes, non seulement ne nomme jamais le château du Graal, mais ne nous dit rien de son emplacement géographique. C’est le poète allemand qui, reprenant le sujet, lui donne le nom de « Monsalvage », dont Wagner a fait Monsalvat. « Monsalvage » ne vient nullement du latin « salvare », « sauver ». ou « salvator ». « sauveur »; sa signification est indiscutablement « mons salvaticus » ou « silvaticus » : « montagne couverte de forets sauvages alors que le massif espagnol s’appelle : « Mans serratus », c’est-à-dire « Mont pelé », soit juste l’inverse. On a depuis longtemps remarqué qu’Eschenbach n’avait fait que traduire en un latin très libre le nom du burg allemand de Wildenberg, près d’Amor-bach. où il composa une grande partie de son poème sur Parsifal. En l’honneur de son mécène, le comte de Wertheim, il romanisa tout simplement le nom du château! Sans doute, son œuvre contient-elle des allusions à la Castille, mais jamais l'emplacement du château du Graal n’est autrement précisé. Ce n'est qu’au XIVe siècle qu’Albert de Scharfenberg plaça expressément la légende du Graal en Espagne : il fit mention d’une « Terre de Salvacsche », où se serait trouvé le Graal, mais il songeait à Salvatierra, lieu de pèlerinage situé au flanc des Pyrénées, dans la partie occidentale de cette chaîne de montagnes, alors que le Montserrat est situé beaucoup plus à l’est.
On a souvent essayé, dans les temps modernes, de retrouver ce fameux Monsalvat. Outre les châteaux de Wildenberg et de Trifels, on a parlé de Montségur, dans les Pyrénées-Orientales, du mont Saint-Michel, du monastère San Juan de la Pena, près de Jaca, mais aucune de ces hypothèses ne résiste à l’examen.
Le célèbre château du Graal est né de la seule imagination poétique. Aucun édifice réel ne lui a servi de modèle. C'est la description enthousiaste du Montserrat par Humboldt et l’écho qu’elle éveilla dans l’esprit de Gœthe qui rapprocha pour la première fois le Montserrat du poème des « Secrets ». mais sans que son auteur songeât seulement à identifier le Montserrat avec Mon-salvage. Ce sont Rosenkranz et surtout Passarge qui interprétèrent abusivement un propos de Gœthe et situèrent à tort le château du Graal sur le Montserrat.
Les cartes géographiques de la fin du Moyen Age nous montrent un océan Atlantique couvert d’îles qui, en réalité, n’ont jamais existé. Ces îles, nous les voyons portées à l'ouest de l'Irlande et de l'Espagne ainsi qu’au nord des Canaries. A partir du XVe siècle, les géographes en désignent d’autres non loin des Açores et dans les parages de l’équateur. Si certaines d’entre elles sont fort étendues, la plupart sont de faibles dimensions. De plus elles ont leurs noms propres et on les voit souvent, au cours des siècles, réapparaître sur toutes les cartes, sans qu'il soit possible de savoir comment s’est répandue et enracinée cette géographie fantaisiste de terres fantômes. Toutefois, si l’on y regarde de près, on constate que la psychologie populaire y a plus de place au demeurant que la géographie proprement dite.
Lorsqu'un marin parcourt des mers inconnues ou simplement mal explorées, les occasions de se tromper ne lui manquent pas quand il s’imagine apercevoir une terre. Récemment encore, on a frété de véritables expéditions pour vérifier l’existence douteuse de plusieurs îles, et l’on a même employé l'avion pour ce genre de besogne dans l’océan Arctique.
En 1687, un marin anglais. Edward Davis, déclara avoir découvert dans l'océan Pacifique, alors mal connu, une île nouvelle située par vingt-sept degrés de latitude sud. à cinq milles marins du continent sud-américain. L’Anglais donna force détails sur son île et celle-ci fut ensuite portée sur les cartes de l’époque sous le nom de Davis-land. Le marin hollandais Roggeveen chercha vainement ce Davisland en 1722. En compensation, il découvrit à cette occasion l'île de Pâques. Nos cartes de l’océan Glacial portaient jusqu’à ce siècle, au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie, une « Terre de Sannikow » marquée d'un point d'interrogation. Un explorateur, le baron Toll, y perdit même la vie en 1902 en cherchant à la relever. Elle resta d'ailleurs introuvable et on la raya sur les cartes postérieures. Un cas inverse fut celui de l’îlc Bouvet dans l'Atlantique Sud. De 1739 à la fin du XIXe siècle, son emplacement sur les cartes fut aussi marqué d'un point d’interrogation, mais en 1898 l'expédition de Valdivia prouva définitivement son existence. Le Ier décembre 1927, l’île Bouvet fut annexée par la Norvège — en dépit des inévitables protestations de l'Angleterre afin de faciliter aux pêcheurs norvégiens la pêche à la baleine dans les mers australes. En 1912, les marins du navire anglais Glewalon déclarèrent en arrivant à Valparaiso qu’ils avaient aperçu une terre inconnue par soixante-quatre degrés de latitude sud et quatre-vingt-dix degrés dix minutes de longitude ouest. Le capitaine et tous les officiers confirmèrent ces déclarations. Mais quand le navire-école chilien Raquedano arriva sur les lieux afin de vérifier cette nouvelle sensationnelle, il ne trouva rien, pas plus qu’à plusieurs milles à la ronde. Les causes de cette erreur ne furent jamais élucidées. En 1923, le bruit se répandit que l’île de Pâques avait disparu, engloutie par la mer lors du tremblement de terre qui frappa le Chili, en septembre 1922. Comme l’île ne répondait plus au télégraphe, on câbla à travers le monde sa disparition dans les flots. Or, peu après, on retrouva l’île intacte là où elle avait toujours été. Les bateaux qui l'avaient cherchée en vain s’étaient sans doute trompés d’endroit. Le câble télégraphique avait certes clé rompu par le tremblement de terre, mais l’île elle-même n’avait rien ressenti du séisme.
Des inscriptions ou suppressions de petites îles sur les cartes marines ont lieu encore de nos jours. En dépit de la connaissance très poussée qu’on a aujourd'hui de l’océan Pacifique, on découvrit encore le 10 mai 1922 une petite île qui reçut le nom de Kingmansreef Island. On ne saurait dire si elle était passée jusqu’alors inaperçue ou si elle venait seulement de sortir de l'eau. Les deux hypothèses sont plausibles, car des îles assez importantes peuvent effectivement surgir soudain de l’océan. C’est ainsi que naquit subitement en 1871 l'Ile de Camiguin, dans l’archipel des Philippines : une montagne de 1627 mètres de haut la surplombe! On a pu établir récemment, en réparant un câble sous-marin rompu, que, près de Sainte-Hélène, le fond de la mer s’est élevé depuis peu de temps de près de 3 000 mètres! Seuls des phénomènes volcaniques peuvent expliquer ces mouvements du sol.
Nombreuses sont ainsi les îles qui naissent, puis disparaissent sous l’effet de soubresauts de la croûte terrestre. La rive méridionale du lac Baikal connaît de fréquents séismes : une île de grande taille, l’île Stolby, surgit au milieu du lac au XVIIe siècle, puis disparut. Récemment, elle fit mine de reparaître. En 1886. une éruption volcanique provoqua l’apparition d’une île au large de l’archipel des Tonga, en plein océan Pacifique. Elle fut baptisée Falcon Island, mais en 1898, elle disparut dans la mer. Depuis lors, elle a réapparu à plusieurs reprises et. aujourd’hui, elle s’enorgueillit d’un volcan de 100 mètres de haut. Une observation semblable a pu être faite dans l'archipel des Salomon à peu près à la même époque : une île y disparut, tandis que, sur une autre, une montagne vénérée par les indigènes voyait son altitude augmenter sensiblement. Il fut d’autre part signalé en 1935 que deux îles, situées d’après la carte dans le Pacifique Sud, les îles Nimrod et Podesta, n’existaient pas et on les raya. Les tremblements de terre peuvent amener la disparition d’une île, mais il s’agit généralement de petites îles. En septembre 1932, l’îlot d'Amagiani. près de la Chalcidique, disparut à la suite d'un séisme.
Des tempêtes d’une violence exceptionnelle ont failli rayer de la carte l’île célèbre de Pontikonisi, près de Corfou, ainsi que la dune d'Helgoland le 23 décembre 1894. Ce fut aussi le cas à deux reprises, les 31 décembre 1904 et 1913. de l’île de Ruden, à l'embouchure de la Peene, et l’on ne compte plus les îlots qui subirent ce sort.
Il est arrivé que des îles, bel et bien découvertes dans toutes les règles de l’art, n’ont plus jamais été retrouvées, sans qu'on puisse savoir si elles avaient disparu ou si 1'explorateur avait été victime d’une illusion des sens. En 1742, le capitaine anglais Otton découvrit en plein Atlantique, à 1 000 milles environ de la côte occidentale de l'Angleterre, une petite île qu’il appela l'île Otton. Dès qu’on apprit la nouvelle, le célèbre amiral Rodney fut dépêché sur les lieux pour annexer l'île à la Grande-Bretagne Mais l’amiral ne trouva rien et personne n’a plus jamais revu cette île. En 1762, plusieurs navires espagnols, naviguant isolement dans l'Atlantique Sud, signalèrent deux îles qui reçurent le nom d’îles Aurora en souvenir d’un trois-mâts disparu corps et bien dans ces parages. Mais un explorateur anglais du pôle sud. le capitaine Wedde qui voulut les voir de plus prés en 1840, les chercha en vain, et nul après lui ne les aperçut jamais. L’aventure la plus curieuse dans ce domaine survint autour des années 30 : un consortium d'Amérique du Nord voulut produire un coton dans trois îles du Pacifique qui appartenaient au Japon. Les négociations avec Tokyo se déroulèrent favorablement. Quelques milliers de colons furent recrutés et, avec leurs familles, embarques à San Francisco pour s’y établir. Mais voilà : les îles furent introuvables! Il y eut un beau scandale et des discussions fort animées de part et d'autre, ainsi que beaucoup d'argent dépensé en pure perte. Le Japon finit, paraît-il. par proposer trois nouvelles îles non moins favorables à la culture du coton et qui avaient surtout le mérite d’exister !
Si de pareilles erreurs arrivent de nos jours, quelles ne furent pas celles du Moyen Age! Les cartes de l’Atlantique sont alors littéralement couvertes d’îles imaginaires. Edrisi, le plus grand des géographes arabes, mentionne en 1150 la présence de vingt-sept mille îles dans l’Atlantique!
Il arrive souvent que des traînées de nuages bas sur l'horizon trompent le marin qui s'imagine alors apercevoir des îles mystérieuses. Soyons certains qu’autrefois, de telles erreurs furent fréquentes et que les cartes marines en héritèrent largement. Un navigateur américain moderne, Morison, écrivit récemment dans une biographie de Christophe Colomb : « L’apparition d’îles fantômes et de rivages évanescents est chose courante en matière de navigation. Il suffit d'une vague traînée de brume, d’un nuage à l’horizon (surtout au coucher du soleil) pour qu’on s'imagine voir une île. Même des marins expérimentés s’y trompent. »
Mais il arrive aussi, rarement il est vrai, qu’on rencontre en haute mer de véritables îles flottantes couvertes de végétation. Les vagues de la mer ou le courant violent d’un fleuve les ont arrachées à la terre ferme, généralement dans les régions tropicales. Les courants marins les entraînent alors au loin, parfois sur d’énormes distances. C’est ainsi qu'en juillet 1892, on aperçut à deux cent cinquante milles marins au sud-est de Nantucket, un îlot flottant de 35 mètres carrés et couvert d'arbres de 10 mètres de haut. Deux mois plus tard, le Gulf-Stream l’avait entraîné de six degrés vers le nord et de vingt-deux vers l'est. On ne sut jamais où il s’abîma finalement. Ces îles flottantes sont plus fréquentes dans le Pacifique que dans l'Atlantique. Le cargo canadien Mandelay aperçut ainsi une île agrémentée d’une foret par cent soixante-sept degrés de longitude ouest et trente-six degrés douze minutes de latitude nord, soit à un endroit où aucune île n’a jamais existé. Beaucoup d'autres navires ont fait des expériences semblables. L'embouchure de l'Amazone, les côtes tropicales des Philippines et des Moluques servent fréquemment de cadre à ce genre d'apparitions. Que ces îles temporaires aient été autrefois relevées sur les cartes n'a rien d’étonnant.
Des monstres marins nageant à la surface de l’eau ont aussi pu être pris pour des îles. La légende irlandaise de saint Brandan.

Illustration de la légende de saint Brandan (B. N.. Est.)
le conte arabe de Sindbad le Marin nous apprennent que leurs héros prirent pied sur des baleines endormies, voire qu’ils y allumèrent du feu! L'« île » se mettait alors en mouvement et nos voyageurs se trouvaient en grand péril, L'évêque danois Éric Ponloppidan écrit au XVIIIe siècle : « Les îles flottantes sont toujours des krakens. »
Les cas les plus fréquents sont ceux où de simples mirages font croire à des îles qui. évidemment, s’évanouissent dès qu’on s’en approche. Nous avons là à notre disposition une riche matière dont les géographes du Moyen Age firent leurs choux gras.
Des mirages, il n'y en a pas qu’au désert, comme on croit trop souvent. Les rivages marins n’en sont pas exempts et ces phénomènes, d’ailleurs fréquents, ont de tout temps impressionne les esprits populaires, C'est ainsi que sur les rives allemandes de la mer du Nord et de la Baltique, un simple mirage fit croire en son temps à la résurrection des villages engloutis de Vincta et de Rungholt. Telle est aussi l’origine d'une foule de légendes en Irlande, aux Canaries, aux Açores, sur les rives du Massachusetts, de Chine, du Japon, etc. Innombrables sont les « îles perdues », les « îles en fuite ». tantôt visibles, puis introuvables ou inaccessibles. Nous sommes d’ailleurs bien renseignés sur les recettes magiques propres à « fixer » les îles flottantes en un endroit donné afin de pouvoir s’y installer. Si, par exemple, on réussit à faire tomber un morceau de fer, une vieille lime entre autres, sur le sol d’une île enchantée, celle-ci est alors fixée cl ne peut plus disparaître! On disait de l’île Gotland en mer Baltique qu’autrefois elle était invisible de jour et que, la nuit, elle surgissait des flots, jusqu'au moment où l’on réussit à allumer un feu sur son col, ce qui la « fixa ».
L'un des cas les plus intéressants est celui de l’île Brazil issue d'une légende irlandaise. Les côtes occidentales de l'Irlande, fertiles en mirages, ont toujours été marquées par ces apparitions d’îles enchantées. Jusqu’à Plutarque qui mentionne dans les parages irlandais l’existence d'îles au climat paradisiaque. L'historien grec, qui écrivit en l'année 120 après Jésus-Christ, nous signale qu'à cinq jours de voyage à l’ouest de la Grande-Bretagne se trouve l'île Ogygie de l'Odyssée, où Ulysse rencontra Calypso et vécut sept ans. On crut longtemps qu’il s’agissait là d’une supposition gratuite de Plutarque. Mais il semble que l’écrivain se soit fait l’écho d’une croyance largement répandue et qui survécut même au Moyen Age. Nous trouvons au XIIe siècle, chez Honorius Augustodunensis, mention d'une île enchantée située en plein océan : « Il existe dans l’océan une île qu’on appelle Γ« Ile perdue ». Elle dépasse en beauté et en fertilité tous les pays connus, mais clic se cache à la vue des hommes. Parfois, ceux-ci la découvrent par hasard, mais sitôt qu’on la cherche, elle se rend introuvable. D’où son nom d’« Ile perdue ». On affirme généralement que c’est cette île à laquelle aborda Brandon. »
Ce Brandan est un héros légendaire irlandais, un peu comme l’Ulysse d'Homère. Le personnage est historique : il vécut au vte siècle et fut abbé de l'abbaye de Cluain Fearta. Après sa mort, la tradition populaire fit de lui un voyageur hardi et aventureux. Son nom servit à désigner l’une des ces îles fantaisistes de l’océan. L’île Brandan se trouve, en effet, portée sur de nombreuses cartes marines du Moyen Age, mais son emplacement y est très variable. Il en va de même de l’île Brazil.
Le nom originel de cette dernière était Breasail, l’île de la Béatitude. Elle joue dans la littérature légendaire et poétique de l’Irlande le rôle d’un Vénusberg celtique, peuplé exclusivement de femmes jeunes et belles, prêtes à l’amour. Seuls, quelques privilégiés avaient, dit-on, réussi à y aborder et ils s'y croyaient au paradis, oubliant dans le plaisir de leur sens comblés et leur famille et leur patrie.
Le nom de Brasil fut par la suite assimilé, mais à tort, au mot roman « brasile » qui désigna primitivement la couleur rougeoyante du charbon en ignition, puis n'importe quelle teinte rouge pourvu qu’elle fût intense. De 1480 à 1497, sept expéditions partirent de Bristol pour découvrir l’île Brazil. La dernière de ccs expéditions. commandée par un Italien nommé Caboto, passé au service de l'Angleterre, aboutit à la redécouverte du Labrador, déjà découvert en l’an 1000 par les Normands et en 1473 par les Danois et les Portugais. Détail curieux : l’île Brazil, ou tout au moins un « Brazil Rock », figura sur un grand nombre de cartes marines jusqu'en 1873 et en des points où aucune île pourtant n'existait!
Quand l'Amérique fut découverte, on s’imagina avoir retrouvé l'île Brazil tant en Amérique du Nord qu'en celle du Sud où poussait en abondance ce fameux bois rouge, dit « du Brésil », alors déjà très recherché. Finalement, le nom de l'île fantôme devint donc celui du grand pays sud-américain. La confusion qui régnait au Moyen Age au sujet de cette île introuvable qu'on s’obstinait à chercher, apparaît le mieux sur la carte dite de Pizigano en 1367 où ne figurent pas moins de trois îles « Braçir » : à l’ouest, puis au sud-ouest de l’Irlande et enfin à l’ouest du Portugal.
Une autre contrée riche en îles fantômes fut celle des Canaries. Les habitants de l'une d'elles, l’île Gomera. crurent pendant des siècles à une île intermittente, dénommée « île du Beurre ». qu’il était impossible d’approcher. Sans doute un mirage en était-il responsable car l’île Ferro est parfois visible de Gomera grâce à un phénomène de ce genre. Au XVe siècle ou au XVIe siècle naquit l’idée, partagée par Christophe Colomb, que cette île mystérieuse, située à l’ouest ou au nord des Canaries, pouvait bien être celle dite de Saint-Brandan. En 1526, deux colons de Gran Canaria frétèrent une expédition privée pour la découvrir. Le gouverneur espagnol de Palma, Fernando de Villolobos, en 1570, don Juan de Mur, en 1721, firent rechercher cette île rebelle aux explorateurs. Une carte française de 1755 place l’île Brandan près de Ferro, en un point situé à vingt-neuf degrés de latitude nord et cinq degrés de longitude ouest. On y croyait dur comme fer. à cette île privilégiée, si bien que Le Tasse s’inspira de ses descriptions dans les atlas du temps pour évoquer les jardins enchantés d’Armide au quinziéme chant de la « Jérusalem délivrée ». Aujourd'hui encore, cette île a ses « partisans » : à Gomera et à Ferro, on rencontre de vieux pêcheurs qui affirment avoir aperçu l’île de « San Borondon ». exactement comme à Galway, d'autres prétendent avoir vu, l'une ou l’autre fois, l’île d’« O-Brasil ».
Une autre île fantôme de l’Atlantique, à laquelle tout le monde crut au XVe siècle, fut celle d’Antilia. On la disait fort vaste : sept villes s’y trouvaient! Les Açores ayant été découvertes en 1431. on supposa cette île à l'ouest ou au sud de cet archipel. Son existence faisait si peu de doute que le savant florentin Toscanelli, qui assistait Colomb avant son départ « pour les Indes », lui conseilla de mettre tout d’abord le cap sur Antilia. Plus tard, on confondit cette île avec le littoral centre-américain. D’où le nom des Antilles actuelles.
Voilà donc une de ces îles enchantées « fixées » par les hommes, il est vrai suivant une méthode différente de celle préconisée par les anciennes légendes. Les Portugais firent de même en plaçant d’office l'île de San Zorzo. évanescente au xiv® siècle, dans le groupe des Açores, où. aujourd’hui encore, existe l’île San Jorge. Une autre île mystérieuse portée sur les anciennes cartes, l’île « du Corbeau de Mer », a trouvé asile aux Açores, où elle s’appelle à présent l’île Corvo.
Il n’y eut pas que des mirages à l'origine des îles enchantées : un simple banc de nuages a parfois fait l’affaire. L’aventure vécue au XIVe siècle par le grand voyageur marocain Ibn Battuta en est un exemple typique. Notre globe-trotter naviguait en haute mer quelque part dans le Pacifique entre la Chine et Java, loin de toute terre habitée. Tout à coup, dans ces parages fort bien connus des marins de cette époque-ià. une île surgit soudain, à la stupéfaction générale. Bien pis : cette île parut se soulever dans les airs et. brusquement, disparut sans laisser la moindre trace. La panique s’empara des voyageurs qui croyaient que le navire était la proie d’un mauvais sort et que la mort les guettait tous, car les hommes poussent généralement au noir les événements qui leur échappent. On a longtemps prétendu que l'apparition d’une île enchantée signifiait de terribles dangers pour ceux qui en étaient témoins. On racontait que, dans l’Atlantique, près d’une île appelée Satanaxio ou « Main de Satan ». une main géante surgissait des flots et. se saisissant des navires, les envoyait par le fond
Une certaine île Frislanda jouit dans la géographie atlantique du Moyen Age d’une notoriété inhabituelle, puisqu’un Vénitien, du nom de Zeno, y avait, disait-on. séjourné et connu quelques aventures. Eh bien, cette « Frislanda ». c’était... un mot : L'« Islande » et les « Féroé » abusivement amalgamées! Quant aux récits de Zeno, que plusieurs savants crurent authentiques, ils sont pure invention, roman adroitement cousu! Une île Verde figure aussi sur nombre de vieilles cartes marines : simple traduction de « Groenland » ( ou « Pays vert »). mais les géographes imaginatifs avaient cru qu'il s’agissait d'une nouvelle île de l’océan. Il y a sur les cartes marines des XIVe et XVe siècles des douzaines d’îles nées de telles confusions : dès qu’un nom quelconque est prononcé, on dessine une nouvelle île n’importe où sur l’océan. Rien d’étonnant que les îles aient foisonné sur toutes les cartes médiévales de l’Atlantique!
On s'est longtemps demandé pourquoi la géographie médiévale a ainsi jongle avec des îles qui n'existaient même pas. Aujourd’hui, le mystère peut être considéré comme éclairci et c'est à la psychologie plus qu’à toute autre chose qu’on a dû faire appel. Un grand nombre de ces îles fantômes, pas toutes certes, mais les plus importantes et, en tout cas, les plus célèbres, sont le résultat de phénomènes réels, physiques pour la plupart, observés autrefois, mais restés incompris et auxquels fut donnée une signification inexacte, plus superstitieuse que scientifique. Maintenant qu'on connaît mieux les phénomènes de la nature, il est intéressant de faire la lumière sur l’origine de ces erreurs, d’autant plus que la découverte de l’Amérique par Colomb demeure liée à certaine d'entre elles.
On a souvent, et un peu facilement, dit que les îles aujourd’hui introuvables ont été tout simplement englouties par la mer ou, inversement, que de nouvelles îles ont surgi là où il n’y en avait pas autrefois. Il convient d'y regarder de plus près.
De tout temps, des îles ont surgi ou disparu brusquement à la suite de poussées volcaniques. Pline en donne déjà de nombreux exemples. Ceux-ci ne manquent pas davantage aujourd'hui. L'archipel japonais où les séismes sont violents et fréquents connaît bien ces îles intermittentes. Ainsi, dans le lac Satsuma, au sud de Kiou-Shiou. plusieurs îles nouvelles surgirent en 1780 et 1781 : Aneyijima les 11 mai et 7 juin 1780, Jebusijima le 12 juillet, deux autres îles les 29 septembre cl 30 octobre, Irojima le 3 janvier 1781, qui avait un volcan de 165 mètres et qui, d’ailleurs, existe encore aujourd'hui. Le 7 janvier 1781, une dernière île apparut, mais disparut peu après. Les chroniques japonaises signalent d’innombrables cas semblables :ces îles n’eurent souvent qu'une existence éphémère, mais certaines d’entre elles subsistent encore aujourd’hui.
La disparition progressive d’une île non volcanique est en général imperceptible au cours d’une génération. Mais quand une éruption volcanique se met de la partie, de grandes étendues sont souvent anéanties ou explosent en quelques secondes, ainsi, dans l’archipel de la Sonde, la célèbre éruption du Krakatoa du 26 au 27 août 1883. Cette nuit-là, plus de la moitié de cette île de 33 kilomètres carrés, heureusement inhabitée, fut rayée de la surface du globe, y compris son pic de 822 mètres, le Perbuatan. Des tempêtes exceptionnellement violentes firent subir le même sort à des îles des rivages hollandais et allemand : la dune d’Helgoland était autrefois rattachée à l’île principale, mais le 31 décembre 1720, clic en fut coupée par une tempête.
Une île apparaît généralement plus vite qu’elle ne disparaît. Témoin la brève histoire de l’îlot Ferdinandea qui, voici plus d’un siècle, surgit brusquement au large de la Sicile pour disparaître deux mois plus tard, non sans avoir provoqué mainte complication internationale. En un point situé en pleine mer et, de tout temps, marqué par une intense activité sismique, une brigantine sicilienne découvrit, le 18 juillet 1831, un îlot qui s’élevait de plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer et au centre duquel s’ouvrait un cratère fumant. Dès le 20 juillet, des géologues allemands entreprirent d’étudier de près ce nouveau miracle de la nature : ils découvrirent une île de 200 mètres de diamètre et haute par endroits de 15 mètres au-dessus de la mer. Les semaines suivantes, l’île grandit en hauteur et en surface, si bien que son point culminant atteignit 50 mètres. Le 2 août, des bateaux anglais hissèrent sur clic, suivant une habitude bien britannique, l'Union Jack! Mais l’Angleterre n’eut pas le temps de se réjouir de cette nouvelle acquisition, le 12 août, le cratère s’apaisa et l’île commença aussitôt à se désagréger, sa matière volcanique se diluant dans la mer. Des la fin d’octobre, il n'en restait qu’une parcelle et l’année n’était pas achevée que l’île éphémère avait totalement disparu. Un événement semblable eut lieu un peu plus lard, en 1838, mais il souleva moins de poussière. Le sud-ouest de la Sicile en fut derechef le théâtre. Un îlot surgit des flots et atteignit 40 mètres au-dessus de la mer : il reçut le nom d'île Graham, mais les Anglais, cette fois, ne s'en soucièrent pas et ils firent bien, car cet îlot volcanique disparut avant la fin de l’année.

Éruption d'un volcan sous-marin dans l'archipel du Krakatoa, le 4 janvier 1928, ( Photo- Boyer-Viollet ).
Par contre, les cas ne manquent pas d’iles plus durables. Dans l'archipel des Santorin, une île apparut brusquement en 197 avant Jésus-Christ et elle existe encore aujourd'hui sous le nom de Paléo Kameni. Les îles voisines de Mikra Kameni et de Nca Kameni datent, elles aussi, la première de 1573, la deuxième de 1707. En 1866. d'autres îlots naquirent, ceux de Reka, d'Aphroessa et de Georgios, ainsi que l'île de Mai et l’année 1928 vit encore cet archipel se modifier.
Il en va de même d'une autre région de la Méditerranée : celle des Lipari, au nord de la Sicile. Les deux îles de cet archipel qui possèdent chacune un volcan encore en activité, Stromboli et Volcano, semblent dater des temps historiques, bien qu'on ignore l’année exacte de leur « naissance ». La presqu'île de Volcanello, qui aujourd'hui fait partie intégrante de l'île de Volcano, fut d'abord une île à part qui naquit en 138 avant Jésus-Christ et ce n’est qu’en 1570 qu’une nouvelle éruption de lave la rattacha à Volcano. Cette île subit de nouvelles et considérables modifications le 29 novembre 1888, lors d'une violente éruption de son volcan. On relève des faits de la même espèce près des Açores ainsi qu'en Islande. Des îles éphémères apparurent aux Açores en 1638, 1720. 1757 et 1811. Au sud-ouest de l’Islande, un volcan sous-marin en activité au large du cap Reykjaness fit surgir des îles nouvelles en 1240 et en 1783. Des cartes anciennes affirment qu’à mi-chemin entre l'Islande et le Groenland se trouvait primitivement une île qui aurait été engloutie au XVe siècle, en 1456 exactement. Mais il ne s’agit que d'une légende sans support réel. Les récits islandais du IXe au XVe siècle ignorent tout d’une telle île. D'autre part, la mer est dans ces parages si profonde qu’il parait peu probable qu’une île y ait existé au Moyen Age.
Signalons enfin quelques cas extra-européens. En 1883, l'archipel de la Sonde vit naître deux petites îles, Steers Island et Calmeyers Island, comme pour compenser la disparition des deux tiers de Krakatoa. L'archipel des Tonga est également très remuant : une éruption volcanique fit disparaître en 1847 l'ile d’Amagura; par contre en 1886, l'île du Faucon surgit un peu plus loin : elle avait 3 kilomètres de long et 76 mètres de haut, mais elle ne tarda pas à éclater en mille morceaux, et en 1913 il n'en restait pratiquement rien : elle ressortit cependant en 1927, plus grande qu'avant : haute de 100 mètres au-dessus de l’eau et surmontée d’un volcan imposant. Mais il y a peu de chances qu’elle dure bien longtemps, car, dans ces régions, ces îles sont en général très éphémères. Par contre, Pile Camiguin, dans l’archipel des Philippines, naquit en 1871 seulement et n’a pas bougé depuis. Elle est la seule île de formation récente à être couronnée d’une montagne de 1627 mètres.
L'archipel peut-être le plus remuant est celui des Aloutiennes. Une île de grande taille, la « Joanna Boguslawska », y surgit en mai 1796 à la suite d’une éruption volcanique et ne cessa ensuite de grandir, si bien qu’en 1819, elle ne mesurait pas moins de 30 kilomètres de tour pour une hauteur de 500 mètres. Puis elle se mit à rapetisser, et en 1832 elle n'avait plus que le quart de son volume de 1819. Mais durant l'automne de 1883, à la suite d’une nouvelle éruption, une autre grande île, celle de Boguslow, naquit à proximité et tout indique qu’elle sera durable. Trois autres îlots, dont l'un avec une montagne de 300 mètres de haut, naquirent en 1890 dans la chaîne des A !contiennes. En 1906 naquit l’île de Perry-Peak, haute de 200 mètres, qui disparut en juillet 1907, mais pour céder la place à une autre qui surgit non loin. De telles îles mettent parfois longtemps à disparaître : ainsi l’île de Ship-Rock, qui prit sa place en 1765 dans l'archipel aléoutien ne disparut qu’en 1888, après cent vingt-trois ans d’existence.
On découvrit en 1915 dans la baie d'Hudson... un archipel au complet : les îles Beltscher! On ne sait s’il s'agit là d’îles nouvelles ou si elles avaient jusqu’alors échappé aux explorateurs, car cette baie est immense et peu fréquentée.
Enfin, en 1937, il paraît qu'une île surgit dans l’océan Glacial Arctique, par soixante-douze degrés cinq minutes de latitude nord et cent soixante-treize degrés trente-sept minutes de longitude ouest, à 55 kilomètres au nord-est de l’île Herald, elle-même située au nord-est de la Terre de Wrange). A cause de la guerre, on n’a pas pu savoir ce qu’il en est advenu.
Une région demeurée longtemps mystérieuse est celle de l’île Bouvet. Comme on l’a vu, son existence fut longtemps controversée. Mais il y avait, paraît-il, d’autres îles dans ces parages, et elles sont toujours restées introuvables : l’isla Grande, les îles Saxenberg, Thomson, Thomas et Dougherty. La première, l’isla Grande, fut découverte en 1675 par de la Roche qui en donna une description détaillée : elle était dotée, dit-il, d'un port excellent. Mais il fut impossible de la retrouver et on la raya des cartes en 1820. Comment savoir aujourd'hui si l’île s’est abîmée dans les flots ou si de la Roche en a mal relevé la position? Il en fut de même de l'île Saxenberg. Un Hollandais, du nom de Lindemann, la découvrit, nota sa position : cinquante degrés quarante et une minutes de latitude sud et dix-neuf degrés trente minutes de longitude ouest, et signala qu’elle était surmontée d’une haute montagne et possédait un port fort accessible. On revit cette île Saxenberg, paraît-il, en 1804 et 1816, !nais ensuite, plus rien. Peut-être a-t-elle été engloutie, peut-être était-ce un simple mirage.
La géographie vous réserve parfois d'étranges surprises en celte matière, témoin cette île bizarre des parages anglais, appelée Darwen-Water, et qui. chaque année, apparaît, dit-on. quelques semaines au-dessus de la mer, puis disparaît le reste du temps. Je n’ai pas vérifié autrement le fait, mais tout est possible dans ce domaine Une expédition astronomique partit en 1769 pour l’île de Saran-Ahu dans le Pacifique afin d’y observer le passage de Vénus s’interposant exactement entre le Soleil cl la Terre. Mais l’expédition revint bredouille : l'ile de Sarah-Anu était introuvable. Une statistique hollandaise affirme que. durant les dernières décennies, six nouvelles îles sont nées chaque année, en majorité de petit îlots et qui, généralement, n’ont pas vécu plus de quelques mois, sinon quelques semaines ou quelques jours.
Il arrive aussi que de petites îles surgissent dans les lacs intérieurs, sans aucune cause volcanique. Ce sont le plus souvent les gaz des marais qui soulèvent de grosses masses de vase et les poussent à l’air libre. Pline en signale des exemples. On en connaît aussi de nos jours. C’est ainsi que le 17 mai 1807, le jour même de la Pentecôte, une île de ce genre surgit par un violent orage dans un bras du Havel, près de Spandau. Cette « île de la Pentecôte » n’a plus bougé depuis, sauf qu'elle s’est raccordée au rivage. Une brasserie a même été bâtie à cet endroit. Dans la nuit du 26 avril 1832, en un point assez profond du lac de Dreetz, près de Friesack, non loin de l'embouchure du Rhin, une ile surgit de l'eau que les courants du fleuve firent d’ailleurs disparaître quatre mois plus lard. Il existe en Estonie une île visible seulement quelques mois par an: 13 reste du temps, elle repose au fond de son lac.
Les îles qui ont ainsi « la bougeotte » sont toujours très petites, Pareille aventure n’est jamais arrivée à des terres de grande étendue, telle l'Atlantide de la légende, bien que le public ne soit que trop porté à croire tout ce qu’on lui raconte à ce sujet : chaque fois que, dans les temps modernes, fut annoncée la disparition d’une île de grande taille, telle l’île de Pâques ou l’île Saint-Paul, cette dernière dans l’océan Indien, ce fut toujours un bobard.
On ne saurait d’ailleurs s’en étonner si l'on songe que les îles de l’océan — exception faite des atolls de corail ne sont rien d'autre que des sommets de montagnes reposant sur le fond de la mer. Nous ne voyons jamais sur le continent qu'une haute montagne ou un plateau éclate du jour au lendemain et disparaisse. Pourquoi semblables phénomènes auraient-ils lieu dans les mers? Certes, des volcans s’élèvent parfois brusquement en l'espace d’une nuit : ainsi le Monte Nuovo. près de Naples, le 29 septembre 1538. et le Jorullo au Mexique, le 29 septembre 1759. Les annales japonaises affirment également que la montagne sacrée du Japon, le Fouji-Yama, s’éleva brusquement en 286 avant Jésus-Christ. Tout récemment encore, le 20 février 1943, au Mexique, un volcan naquit en un endroit auparavant complètement plat : il fut baptisé Paracutin et, au début de 1948, atteignait déjà 700 mètres de haut. Ce type de phénomènes existe aussi bien dans les mers. D’où les îles nouvelles qui surgissent et qui, naturellement, ont toujours les dimensions assez restreintes des cimes volcaniques. Aucune montagne terrestre n’a de sommet mesurant des centaines de kilomètres carres. De même, aucune île de cette taille ne saurait jaillir de l’océan en quelques heures.
Les légendes populaires les plus connues sont parfois d'origine récente, témoin l’histoire du « Hollandais volant ». célèbre aussi sous le nom du « Vaisseau fantôme». Son thème essentiellement maritime n’a pu naître que dans des temps relativement modernes, car les Hollandais n’ont bourlingué sur les océans qu'après l’époque des grandes découvertes. Le « Hollandais volant » commença à faire parler de lui dans les parages du cap de Bonne-Espérance qui fut. comme on le sait, découvert au mois d'août 1488 par Bartolomeo Diaz. La légende date donc tout au plus du XVIe voire du XVIIe siècle, où la marine hollandaise connut son apogée.
L’histoire du « Hollandais volant » se transmit de bouche à oreille pendant plusieurs siècles, et ce n’est qu’en 1830 qu’on la fixa par écrit. En 1834, Henri Heine en tira une ballade où l'on voit l'amour fidèle d'une femme délivrer cc Juif errant marin de la malédiction qui pèse sur lui et le conduire au repos éternel. Puis en 1843. Richard Wagner composa son opéra et, du même coup, assura une célébrité définitive au Hollandais maudit.
En fait, la légende du Vaisseau fantôme se situe au carrefour de nombreuses traditions différentes. Cette multitude de sources se reflète dans les variantes du nom du Hollandais commandant le fameux vaisseau. Tantôt il s'agit d’un certain van der Straeten. tantôt d'un van der Decken, tantôt d'un van Falkenburg. ou encore d’un capitaine Barent Fokke qui vécut au XVIIe siècle.
Ce dernier était, paraît-il, un être souverainement déplaisant qui jurait et sacrait comme un Templier, mais aussi un marin hors pair, pour qui fart de la navigation n’avait pas de secret et qui mettait ainsi beaucoup moins de temps que ses collègues à couvrir le trajet d*Amsterdam-Batavia. Via le Cap, il lui suffisait parfois de trois mois et. pour l’aller-retour, de cinq. Ce n'était pas naturel, dit-on bientôt, et il passa pour se faire aider du démon. Aussi, lorsqu'il disparut corps et biens avec tout son équipage, sans laisser la moindre trace, on ne fut pas étonné : le diable qui l’avait tant favorisé venait enfin de lui faire payer sa dette.
Ce n’est toutefois pas ce Barent Fokke, mais un certain capitaine van der Decken qui, ayant juré qu’aucun vent contraire, aucune tempête ni aucune force de la nature ne l'empêcheraient jamais de doubler le cap de Bonne-Espérance, aurait été maudit et condamné à parcourir les mers jusqu’à la fin des temps pour s’être montré si présomptueux. Selon une autre tradition, cette même punition aurait été infligée à un capitaine van der Straeten pour avoir appareillé un Vendredi saint. Enfin, on cite un second van der Decker», qui aurait vécu au début du XIXe siècle et, revenant des Indes, se serait vu refuser l’accès de tous les ports placés sur son itinéraire à cause d'une épidémie de béri-béri sévissant à bord de son bateau. Le bateau ne serait jamais rentré à son port d'attache et aurait dés lors servi de modèle au Vaisseau fantôme.
De fait, les conditions atmosphériques qui règnent au large du cap de Bonne-Espérance rendaient souvent très difficile la navigation à voile dans ces parages. Les bateaux se voyaient immobilisés pendant des journées entières, voire des semaines. Il arrivait qu'un calme désespérant empêchât un bateau d’avancer d'un pouce, alors qu'à quelques encablures, on en voyait un autre marcher bon train, un vent généreux gonflant ses voiles toutes dehors. Les marins sont souvent superstitieux : ceux du bateau immobilisé croyaient volontiers à quelque intervention maligne du démon.
Bien plus, les parages du Cap connaissent des mirages extraordinaires, témoin ce cas presque incroyable : un mirage jouant sur une distance de 550 kilomètres! Un capitaine anglais, du nom d’Owen, s’apprêtait à pénétrer avec son bateau dans Simonsbay. quand il vit soudain tout près la frégate Barracouta, qu’il connaissait bien, manœuvrant comme pour l’arraisonner. Il distingua même les silhouettes à bord et observa qu’on mettait un canot à la mer, et c’est ce qui lui lit penser que les marins de la frégate ne tarderaient pas à monter à bord de son propre bateau. Or, à ce moment-là, cette frégate se dirigeait bel et bien vers Simons-bay, mais elle n’y pénétra que... sept jours plus tard! Le mirage avait eu lieu sur une distance équivalente à celle de Biarritz à Noirmouticr! Que de tels faits aient apporté de l’eau au moulin du Vaisseau fantôme n’a rien pour nous surprendre.
La navigation à voile fut peu à peu remplacée par celle à vapeur, et, du même coup, les vents capricieux du cap de Bonne-Espérance gênèrent beaucoup moins les bateaux croisant dans ces parages. La légende du « Hollandais volant » cessa de fleurir dans cette région du globe, elle émigra vers un autre cap où le climat est bien pire et les conditions de navigation bien plus difficiles : le cap Horn.
Le cap Horn est battu et rebattu par de terribles tempêtes et le fantôme du Hollandais volant y est à coup sûr bien mieux à sa place qu'à Bonne-Espérance. Car les hallucinations menacent davantage l’être superstitieux préalablement plongé dans un état de frayeur et d'émotivité que l’être calme et maître de lui. C'est pourquoi le Vaisseau fantôme fut rarement aperçu en plein jour, mais le plus souvent de nuit ou bien au crépuscule, quand les ténèbres ou les éléments déchaînés cernent le navire de toutes parts. C'est pourquoi, de tous les points du globe, le cap Horn est le lieu d’élection des fantômes de la mer.
Une circonstance particulière, et dont l'énigme n'a été résolue qu’assez récemment, montre combien le cap Horn offre un cadre idéal aux apparitions de fantômes. Sur le rivage de la ferre de Feu, en un point dénommé « Le Maire », par conséquent non loin du cap Horn, existe un énorme rocher qui, à une certaine distance et lorsque la nuit tombe ou que règne le brouillard, ressemble étonnamment à un voilier de grandes dimensions. Ce n’est pas un cas unique, il y en a d'autres, à Corfou, dans les parages de Malte et prés de Cadix Quand le temps est mauvais, le rocher du cap Horn ressemble à un voilier en perdition, luttant pour ne pas couler. Voici quelques dizaines d’années, le voilier italien Corona d'Italia se porta au secours de ce pseudo-bateau en péril cl donna lui-même sur le rocher. Pour cet accident dont on eut connaissance, combien d'autres eurent lieu sans doute qui restèrent ignorés. Ce détail explique peut-être cette précision de la légende selon laquelle le Vaisseau fantôme fait eau, mais ne coule jamais. Le bateau norvégien Servia fut aussi abusé par le fameux rocher : à son retour, il en signala le danger, et à partir de ce moment-là les cartes marines américaines signalèrent le rocher en ajoutant cette remarque : « Rocher ressemblant à un bateau. »


Effet de mirage sur la mer, dessin de V. Moynet (B.N.)
Le désagrément d’une rencontre vraie ou supposée avec le Hollandais volant au large du cap Horn fut éprouvé en son temps par le roi George V d’Angleterre, qui mourut en 1935. Il avait à l'époque seize ans et faisait son tour du monde en qualité de midship à bord du navire-école Bacchante. L’événement eut lieu dans la nuit du 11 juillet 1881, c’est-à-dire en plein hiver pour ces régions du globe. Pas une lumière ne brillait sur la mer nocturne. Brusquement, une lueur rouge fut aperçue par treize hommes de la Bacchante qui virent en outre, à 200 mètre environ de leur bateau, un mystérieux brick à bord duquel aucune lumière ne brillait, éclairé seulement par le sinistre halo rougeâtre. Les ténèbres ne tardèrent pas à se refermer, et au même instant, le matelot de vigie tomba du haut du mât et fut tué sur le coup.
Cette histoire de fantôme dont furent témoins treize personnes est difficile à expliquer naturellement, La chute du matelot est duc sans aucun doute à la frayeur consécutive à l’apparition et à quelque imprudence commise par manque de sang-froid. Mais la lumière rouge? Et pourquoi le brick n'était-il pas éclairé, s'il s'agissait d’un navire ordinaire? Le halo rougeâtre a pu être celui d’un météore tombant au loin juste à ce moment-là. Ce qui est plausible, sans plus. Mais le bateau à supposer que c’en fût un et non quelque illusion d'optique causée par la frayeur qui provoque parfois des hallucinations, extraordinaires — le bateau a pu être une épave abandonnée par son équipage. Cette sorte de rencontres n’est pas très rare dans les parages du cap Horn. Cette explication a-t-elle quelque valeur? On ne saurait en décider avec certitude. C'est une simple hypothèse, faute de mieux. Mais l’événement donna à la légende du Vaisseau fantôme une actualité nouvelle dont les amateurs de frissons ne se privèrent pas.
L’époque contemporaine a aussi eu ses « Hollandais volants ». C’est ainsi qu’en 1934, au sud-est de la Nouvelle-Zélande, on signala de plusieurs côtés l’apparition d’un « vaisseau fantôme » qui ne fut jamais tirée au clair.
Les marins ont. de tout temps, admis l’existence de vaisseaux fantômes. Témoin cette légende ancienne, bien antérieure au « Hollandais volant », où nous est contée la mort du chancelier des provinces frisonnes, Justus van Wetter, haï par son peuple. En voici l'épilogue tragique :
« On ignorait encore tout de la mort de Wetter quand des pêcheurs des îles de Langeoog et Spiekeroog jetèrent l’ancre devant Har-linger. Ils avaient l’air terrifie : Nous naviguions, racontèrent-ils, à proximité de nos filets et avions mis le cap sur le rivage, quand, vers minuit, un voilier, toutes voiles dehors, passa au large de notre flottille. La coque en était complètement noire et les voiles aussi. Il avançait sans faire le moindre bruit et, bien que les ténèbres fussent totales, nous pûmes apercevoir nettement l'équipage composé de plusieurs centaines de diables (!) qui parcouraient le pont en tous sens et se démenaient dans les haubans. A l’arrière, un diable plus affreux que les autres était à la barre, tenant dans ses griffes une loque humaine qui se débattait désespérément et poussait des cris de détresse chaque fois que le démon le serrait un peu plus fort. Mais quelle ne fut pas notre frayeur, quand nous sentîmes brusquement nos bateaux repoussés par quelque invisible main loin du vaisseau noir, puis immobilisés sur les vagues, tandis qu'une voix puissante nous lançait dans la nuit : « Dites à vos compatriotes que, cette nuit, le diable est venu chercher votre chancelier! » L’horrible vaisseau gagna alors la haute mer, d’où nous parvint encore l’écho d’un immense éclat de rire. Nous nous sommes alors hâtés de quitter ces lieux sinistres. »
Des légendes comme celle-ci échappent à la critique. Il faut les prendre pour ce qu’elles sont. I) suffit de se rappeler que l'homme craintif dès que la lumière baisse, est sujet à toutes sortes d’hallucinations. Autrefois, on croyait voir le démon; aujourd’hui,
on songe aussitôt à des cambrioleurs. L n cas typique d'hallucination collective fut celui des marins russes au cours du périple qui amena la flotte de l'amiral Rodjestwenski de la Baltique en Extrême-Orient pendant la guerre russo-japonaise de 1904. Un bruit sans fondement aucun et d’ailleurs invraisemblable des sous-marins japonais croisant dans la mer du Nord — suffit à provoquer le drame : durant la nuit du 22 octobre, plusieurs centaines d’officiers et de marins aperçurent effectivement des sous-marins japonais croisant aux alentours du Doggerbank et les canonnèrent vigoureusement. Las! il ne s'agissait que de malheureux bateaux de pêche de Hull, mais les morts n’en furent pas moins nombreux. La « bataille du Doggerbank » est devenue un exemple classique de ce qui peut arriver à un être humain quand il perd son sang-froid et que la nuit tombante abuse ses sens et excite son imagination. Et quand l’alcool est de la partie, c’est encore pire.
Mais il arrive cependant qu’une existence de marin soit traversée par des événements où les ténèbres trompeuses et l'alcool ne jouent aucun rôle et qui ont bel et bien l'allure de faits humainement inexplicables. On connaît des histoires modernes de vaisseaux fantômes du plus pur type « Hollandais volant ».
Le 26 mars 1933, par un brouillard très dense qu'aggravait encore une tempête de neige, l'équipage du navire anglais Sick by, croisant au large de Terre-Neuve, aperçut tout à coup, à quelques encablures, un vapeur sans fumée, sans pavillon, sans aucun signe de vie à bord, bref le type même du « Hollandais volant ». sauf que celui-ci marche de préférence à la voile plutôt qu’à la vapeur. Mais l'ingénieur-mécanicien du Sickby ne s'en laissa pas conter, il examina avec soin le « fantôme » et put établir qu’il s’agissait de l'épave d’un navire de Liverpool, le Wyer Sargent, que son équipage avait été contraint d'abandonner quatre ans auparavant et dont on pensait qu'il avait sombré depuis belle lurette. Jusqu’à présent, l’anecdote est banale. Mais quinze mois plus tard, durant l'été 1934. le même Sickby, passant au large de la baie de Chesapeake par temps calme et léger brouillard, heurta un bateau qui avait soudain surgi devant lui et qui, chavirant, coula aussitôt. Quelques instants après, des débris du bateau coulé purent être recueillis. Quelle ne fut pas la stupéfaction des marins du Sikby en constatant qu’il s’agissait encore de l'épave du Wyer Sargent. le vaisseau fantôme de l'année précédente désormais bien parti pour l'éternel repos.
Un bateau fantôme ( B. N. )
Durant la seule année 1934, ces épaves flottantes causèrent soixante-douze collisions au cours desquelles cent quatorze personnes perdirent la vie. En principe, ces épaves sont canonnées et coulées par de petits bateaux de guerre sitôt qu'on les a repérées, mais il arrive toujours que quelques-unes échappent à toutes les recherches. Les courants marins les entraînent alors parfois sur d’énormes distances.
Bien plus : ces épaves ne se contentent pas toujours de flotter à la surface de l'eau, ce qui suffirait déjà à les rendre dangereuses pour la navigation. Il leur arrive de plonger entre deux eaux pour réapparaître soudain là où on les attend le moins. De telles apparitions sèment évidemment la panique chez leurs témoins. De plus, elles risquent de mettre un bateau en périlleuse posture.
On en a des exemples stupéfiants :
Durant une tempête, un courrier d’Amérique du Sud, qui avait Raguse pour port d'attache, vit soudain en haute mer un bateau de 1 200 tonnes surgir des flots. C'était le 26 mars 1931 et l'on put même lire le nom de l’épave : Birgit. Ce Birgit était un bateau qui avait eu en 1926 un accident grave près des îles Falkland et que tout le monde s’accordait à considérer comme coulé depuis longtemps. Une autre épave, qui fut longtemps un danger public sur les mers, fut celle du voilier anglais Mary Ann qui coula en 1924 avec tout son équipage : la Mary Ann continua à sillonner les mers, tantôt juste sous la surface de l'eau, tantôt en eau plus profonde. Mais l’aventure la plus étrange fut bien celle de l’épave du cutter norvégien Sigridson qui avait coulé en 1909 sous un coup de blizzard au large des côtes de l'Amérique du Nord et dont l’équipage avait pu être sauvé. Nul ne songeait plus à ce bateau, lorsqu’en 1914 le navire dalmate Federico Katalin. en route pour Montevideo, aperçut par clair de lune un cutter dépourvu de gréement comme de feux de position. On pensa d'abord qu’il s’agissait d’un bateau se livrant à quelque contrebande. Le capitaine du Federico Katalin, un nommé Lujak, voulut examiner le bateau suspect d’un peu plus près, mais celui-ci disparut aussitôt sous les flots comme par enchantement. Or, vingt-quatre heures plus tard, toujours à minuit, le même mystérieux bateau réapparut juste à côté du Federico Karalin qui, entre-temps, avait couvert une belle distance. L’équipage était terrorise. Mais le capitaine, homme de sang-froid et pas superstitieux pour un sou, ordonna de mettre une chaloupe à la mer et grimpa lui-même sur le fantôme : c'était l’épave du Sigridson qui fut ensuite envoyée par le fond à coup de grenades. Qu’on songe un peu aux récits fantastiques auxquels cette aventure aurait donné lieu parmi tous les marins du monde, si le capitaine Lujak n’avait été un homme résolu et courageux! Et qui sait ce qu’on aurait découvert sur le bateau infernal de Justus van Wetter si un capitaine Lujak s'était trouvé à proximité!
De nos jours, le « Hollandais volant » n’a pas tout à fait désarmé, mais il se manifeste moins. Il gagne peu à peu le panthéon des fantômes en retraite. La fin de la marine à voile lui a porté un coup mortel. Certes, une bonne partie du romantisme de la mer a disparu avec lui. D’autre part, il vaut mieux que les hommes qui parcourent les océans ne soient plus sujets aux terreurs engendrées par les vieilles croyances aux fantômes. Un gallup récent a démontré qu’un tiers seulement des marins, surtout de vieux pêcheurs, croient encore à la réalité du « Vaisseau fantôme ». Pour la grande majorité des hommes, ce n’est plus qu’un thème d’opéra.
Le SERPENT de mer ? Quelle bonne blague! s'écrie l'un des personnages d'une pièce satirique du siècle dernier, consacrée au journalisme.
De fait, c’était alors le bon temps! Chaque année, pendant la canicule, des serpents de mer apparaissaient avec une régularité de calendrier. La politique était en vacances comme tout le monde, il ne se passait rien, et les journaux n'avaient pas toujours de quoi remplir leurs colonnes. Le serpent de mer devint ainsi l'exemple-type du bobard. Croire au serpent de mer devint synonyme de crédulité invétérée. Nul être normalement constitué ne croit au serpent de mer. pas plus qu'aux cornes du diable ou au lièvre de Pâques qui pond ses œufs coloriés dans les jardins où les enfants sages viennent les ramasser.
Oui. mais... voila! Les serpents de mer existent bel et bien! On en compte même plus de cinquante espèces, toutes de petite taille il est vrai, un mètre en général, jamais plus de quatre, et inoffensifs comme des agneaux. Les plus répandus sont les « Dis· tira cyanociurta » qu'on rencontre dans l’océan Indien et la mer de Chine.
1 'Antiquité nous montre le prêtre Iroyen Laokoon et ses deux fils dévorés par un serpent surgi des flots : c’est la plus ancienne histoire de serpent marin connue. Un serpent de mer se trouve représenté sur les murs du palais assyrien de Khorsabad : c'est ce serpent sans doute que le roi Sargon II, voguant vers Chypre, aurait aperçu de son bateau au VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Aristote signale la présence épisodique de tels animaux dans les parages d'Afrique du Nord où. parfois, ils gagnent la terre ferme, s’emparant du bétail et n’en faisant qu'une bouchée. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ces récits antiques rapportent des faits exacts. L'imagination y a sans doute une grande part et il n'est pas impossible que les Anciens aient vu des serpents là où il n’y avait que des murènes ou des anguilles géantes de mer, lesquelles peuvent atteindre près de trois mètres.
Les monstres marins n'ont cessé de hanter l'imagination des hommes de la mer. (Photo Yan.)
Un récit scientifiquement plus sérieux est ce « Periplus Maris Erythraei » qui date de la fin du Ier siècle après Jésus-Christ : il nous apprend que, dans le golfe du Bengale, on reconnaît qu’on approche de la terre quand des traînées plus claires et... des serpents marins apparaissent dans la mer. Il est curieux de constater que, mille six cents ans plus tard, soit en 1763, un voyageur revenant de ces contrées répéta cette observation pour l'avoir entendue de la bouche même des marins de l'océan Indien.
Le Moyen Age crut aux serpents de mer comme à beaucoup d’autres être fabuleux. Témoin ce récit hautement fantaisiste du savant Scandinave Olaüs Magnus : « Tous ceux qui se livrent à la navigation sur les côtes de Norvège, soit pour la pêche du poisson, son pour le transport des marchandises, s'accordent à rapporter ce fait étonnant : il existe aux abords de la ville de Bergen un serpent monstrueux, long de plus de deux cents pieds et gros de vingt. Il loge au milieu des rochers, dans une profonde caverne qu'il ne quitte qu’en été, quand les nuits sont claires, pour dévorer des veaux, des agneaux ou des porcs, à moins qu’il ne s’enfonce dans la mer pour se nourrir de crustacés de toute espèce. Cet animal inquiète fort les marins, car il a coutume de surgir brusquement des flots et, dardant sa tête comme une flèche, il s’empare aussi des hommes sur les bateaux et les engloutit dans sa gueule. »
Dans les temps modernes, le monstrueux serpent de mer finit cependant par rejoindre dans la zoologie pour rire la cigogne porteuse de bébés.
C'est pourquoi l’ouvrage important du savant hollandais Oudemans fit sensation en 1892, quand il prit nettement position en faveur du serpent de mer. tout en signalant que le mot « serpent » était une erreur et qu’il s’agissait tout au plus d’une sorte de phoque géant, inoffensif, jusqu'alors inconnu. Oudemans avait réuni dans son livre cent quatre-vingt-sept relations différentes sur le fameux serpent de mer. et, s'il était évident que tous ces témoignages ne constituaient pas des preuves d’égale valeur, bon nombre d'entre eux étaient manifestement plus que des produits de l’imagination ou des observations erronées. Il y avait là des déclarations de témoins oculaires sérieux s’accordant à signaler l'apparition d'un monstre marin semblable à un serpent et les circonstances de ces observations excluaient généralement l'illusion ou l’erreur Voici quelques-unes des relations les plus significatives :
Le 6 juillet 1734. le missionnaire danois Paul Egede. naviguant au large du Groenland par soixante-quatre degrés de latitude nord, aperçoit l’animal fabuleux qu'un de ses collègues s'empresse de dessiner et que lui nous décrit comme suit : « Nous avons vu ici une bête terrible, comme jamais encore on n'en put apercevoir : elle se dressa au-dessus des flots et sa tête parut dépasser la hune de notre navire. Son souffle était moins puissant que celui de la baleine. La tête était plus étroite que le corps qui paraissait mou et ridé, avec de larges nageoires pendant sous le ventre. Nous aperçûmes peu après la queue du monstre : sa taille dépassait de beaucoup la longueur d'un navire. »
Au mois d'août 1746, Lorenz de Ferry, gouverneur de Bergen, adresse au Conseil de la Couronne une déclaration confirmée sous serment par deux matelots : lui, Lorenz de Ferry, a vu prés de Molde un serpent de mer de 35 métrés de long, à tête de cheval avec une crinière blanche: il a blessé la bête d'un coup de feu et le monstre, perdant son sang, a plongé et disparu.
En 1809, Eigg, pasteur aux Hébrides, affirme avoir vu son bateau poursuivi par un serpent de mer La bête aurait eu prés de 21 mètres de long. Un rapport circonstancié, datant de la même époque, signale qu’un serpent de mer de trente-six pieds de long a été vu nageant à moins de dix pieds d'un bateau prés de Molde.
Au mois d'août 1817, un grand nombre d'Américains du Massachusetts déclarent avoir aperçu un serpent de merde 20 mètres de long entre Gloucester et le cap Ann. Deux ans plus lard, des centaines de témoins aperçoivent à plusieurs reprises et d'assez près sans doute le même animal nageant entre deux eaux.
Oudemans, on le voit, ne manquait pas de documentation.
Jusqu'à Walier Scott qui note dans un de ses romans : « On connaît l’existence du serpent de mer qui surgit des profondeurs de l’océan et dresse vers le ciel son cou énorme à crinière de cheval, tandis que ses yeux brillants fouillent l’espace à la recherche d’une proie. »
Un rapport signé de plusieurs officiers britanniques fit quelque bruit en 1833 : ils déclaraient avoir vu un serpent de mer devant Halifax. Mais la rencontre qui eut lieu le 6 août 1848 entre Sainte-Hélène et le cap de Bonne-Espérance demeure parmi les plus célèbres en matière de serpent de mer. Les officiers et l'équipage au complet de la corvette anglaise Daedalus aperçurent en plein jour, pendant vingt minutes et à courte distance, un animal totalement déployé, long de 20 mètres environ, dont la tête, semblable à celle d’un phoque, émergeait de 1.30 mètre, et qui nageait le plus paisiblement du monde. Le rapport des hommes du Daedalus sur cette apparition souleva beaucoup de poussière chez les partisans et adversaires du serpent de mer. Ce n’était certes pas la première fois qu’un fait semblable était signalé, mais on considérait d’ordinaire de tels rapports comme autant de contes à dormir debout. Cette fois, c’était tout l’équipage, capitaine compris, d'un navire de guerre anglais qui témoignait pour l'existence de l’animal fabuleux. De plus, le rapport était assorti de dessins authentiques pris sur le vif. Le hasard voulut que toute une série de navires anglais eussent alors le privilège de rencontrer le fameux serpent. Ainsi, le 31 décembre de la même année, le navire de guerre Plumper aperçut un serpent de mer dont on dessina aussi la silhouette; cc fut ensuite le tour de l'Imogen le 30 mars 1856. entre Algoabai et Londres; du vapeur Osborne, le 2 juillet 1877 au cap Vito en Sicile (seule apparition certaine du serpent de mer en Méditerranée); puis du City of Baltimore, le 28 janvier 1879. dans le golfe d'Aden, etc. Le capitaine Dravar, commandant la Pauline, affirme même avoir vu, le 8 juillet 1875. un serpent de mer livrer un combat singulier à une baleine autour de laquelle il s’était enroulé. Mais cette histoire parait bien curieuse et sans doute le digne capitaine en a-t-il rajouté, car il est bien le seul à avoir vu le serpent de mer dans une attitude aussi belliqueuse.


La goélette américaine La Sally attaquée par un serpent de mer au large de Long Island, le 77 décembre 1819. (B. N.. Est.)
La marine allemande ne fut pas en reste.
En 1883, l'amiral Hollmann, alors capitaine de vaisseau, commandait la corvette Elisabeth: il nota sur son journal de bord, en date du 26 juillet : « Cinq heures. Aperçu une troupe de cétacés de tailles diverses et, parmi eux, un animal dont la forme et les mouvements rappelaient ceux des serpents. Sa couleur était blanchâtre cl il leva la tête et le cou de dix à dix-huit pieds au-dessus de l'eau, tandis que le reste du corps ondulait dans les vagues. » L'événement eut lieu à proximité de la côte occidentale de l’Afrique, au large de Libreville. L'un des officiers de l'Elisabeth observa la bête inconnue pendant vingt bonnes minutes à l'aide de ses jumelles et publia par la suite le résultat de ses observations dans une gazette : l'animal était long de cinquante à soixante-dix pieds. Il avait la tête étroite et pointue et une double queue noire et blanche de quelque vingt pieds de long. Et le marin-reporter de conclure : « Nous autres, marins, qui avons vu de nos yeux l'animal, sommes désormais certains que le serpent de mer de la légende est bel et bien une réalité. »
Les officiers de marine français curent aussi leur lot de serpents de mer. Le lieutenant de vaisseau Lagtésille. commandant l’Avalante, en aperçut un en juillet 1867 dans la baie d’Along au Tonkin. On revit l'animal dans les mêmes parages le 24 février 1898 et la Société Zoologique de l rance classa dans ses archives un rapport à ce sujet. Le 25 février 1904, toujours en baie d’Along. le même animal, ou un animal semblable, fut aperçu à plusieurs reprises par le lieutenant de vaisseau L'Eost. commandant la Décidée. et la déclaration de cet officier fut contresignée par tout son équipage Le professeur Vaillant en fit une communication dans le Bulletin du Muséum d'Histoire Naturelle. L'ouvrage d’Oudemans. qui date de 1892, avait déjà « sensibilisé » spécialistes et sociétés savantes â l'énigme du serpent de mer. Le 27 juin 1904. le professeur Giard fil un exposé â l'Académie des Sciences sur les observations effectuées en baie d’Along : il exprima l'avis qu'il s'agissait sans doute de quelque saurien de l’époque tertiaire, peut-être d'un ichthyosaure. La Société Zoologique de Londres reçut de son côté en 1906 une communication signée de deux naturalistes qui signalaient que. le 2 décembre 1905, croisant au large des côtes brésiliennes sur le yacht Walhalla, ils avaient aperçu, non loin de Para, par sept degrés quatre minutes de latitude sud et trente-quatre degrés vingt minutes de longitude ouest, un serpent de mer dont ils avaient pu dessiner la silhouette. L'animal était long de 6 à 8 mètres, sa tête ressemblait à celle d’une tortue, sa nageoire dorsale était de grandes dimensions et son cou mesurait plus de 2 mètres : tel quel, il rappelait beaucoup l'animal aperçu par le Daedalus.
Oudemans avait â tout hasard gratifié la bête si discutée d'un nom savant : « Megophias megophias ». Le serpent de mer entrait ainsi par la grande porte dans la zoologie officielle. El lorsque, le 24 mai 1907, les officiers, l’équipage et les passagers au complet du paquebot Tatnpania, de la « Cunard Line ». aperçurent à plusieurs reprises, à moins de cent pieds de distance, près des côtes d’Irlande, un serpent de mer dont la tête de chat et la queue émergeaient de l’eau, la première de huit et la deuxième de six pieds, mais â une distance de trente pieds l'une de l'autre, les sceptiques furent pratiquement réduits au silence. On admit désormais l'existence de tels monstres marins.
La guerre de 1914-1918 n'épargna pas les serpents de mer. Des commandants de sous-marins allemands signalèrent que des explosions particulièrement fortes avaient fait remonter des profondeurs de l'océan des monstres marins ressemblant à des serpents de mer.
Le 23 avril 1928, un monstre fut encore aperçu au cap Guardafui. Auparavant, en 1920. un vice-amiral anglais, naviguant à bord du Caesar entre l’Irlande et l’île de Man. vit lui aussi une espèce de phoque monstrueux dont la tête émergeait de l'eau â une grande hauteur.
Tout scepticisme n’avait cependant pas désarme. On objectait généralement qu'il était impossible qu'un monstre marin d'aussi grande taille n'eût jamais été capturé ou trouvé mort sur quelque rivage où la mer l'aurait rejeté. Mais on connaît plus d'un exemple de monstres marins longtemps contestés jusqu’au moment où un fait nouveau vient en confirmer l’existence une fois pour toutes. C’est ainsi que les krakens appartinrent longtemps au domaine fabuleux ! ces bêtes géantes, dont les immenses bras font chavirer les navires et qui peuvent être si dangereuses pour l'homme, n’avalent jamais pu, mortes ou vives, être capturées. Il y avait beau temps que les krakens avaient rejoint les dragons du Moyen Age quand, le 30 novembre 1861, un bateau de pêche, l'Alecton, s'empara d'une pieuvre géante au large de Ténériffe : l’animal avait près de 6 mètres et ressemblait absolument aux krakens des vieilles légendes. Ses bras avaient bel et bien plusieurs mètres et il pesait dans les quarante quintaux. Depuis lors, d’autres monstres semblables ont été aperçus et captures et l’on sait aujourd'hui que les krakens ne sont pas les produits de la seule imagination des marins d’autrefois. De même, en 1825. le cadavre d'une baleine édentée fut déposé par les flots près du Havre et l’on n'en découvrit jamais un second exemplaire. Certains cétacés, hier innombrables, n'existent pour ainsi dire plus aujourd’hui. C’est pourquoi le serpent de mer a pu fort bien échapper jusqu’à présent aux recherches de l'homme. N’a-t-on pas, tout récemment, pêché vivant près des côtes d'Afrique du Sud un poisson connu seulement des paléontologues et dont l'espèce était considérée comme éteinte depuis des millions d’années?
Il est d'ailleurs faux de dire qu’on n’a jamais pu approcher de cadavres de serpents de mer. En 1808, la dépouille d'un étrange monstre marin, d'une espèce inconnue, fut rejetée par les vagues sur une plage de l’ile Stronsay, du groupe des Orkney : cinquante-cinq pieds de long, une queue effilée, trois paires de nageoires et une longue crête dorsale, telles étaient les caractéristiques de cet animal dont on ne sait rien de plus. En 1818, le capitaine de brick Wilson aperçut dans la baie de Chesapeake, prés du cap Henry, un animal semblable, mais de cent vingt pieds de long.
Ces deux événements sont cependant trop imprécis pour être intéressants. Le 22 février 1901, Newport Beach, en Californie, vit s'échouer sur sa plage un monstre marin géant mort en haute mer. Un Indien et deux Blancs tirèrent la bête sur le rivage et la dépecèrent, mais si maladroitement qu'il fut impossible de la conserver pour l’examiner scientifiquement. On put néanmoins établir que ce serpent de mer était un exemplaire géant du « Regalecus Bancsii » qu’on ne rencontre qu’en eau profonde.
Des découvertes semblables ont été faites sur les rivages de Terre-Neuve. En mai 1932. un violent séisme dut bouleverser les fonds sous-marins : des millions de cadavres d’animaux aquatiques remontèrent à la surface et couvrirent les plages. Parmi eux, on remarqua une bête ressemblant fort à un serpent de mer, au museau pointu et armé de dents particulièrement aigues. On mentionna alors que ce n’était pas la première fois qu'une bête semblable était rejetée sur les rivages terre-neuviens, mais toujours après un séisme sous-marin, d’où on peut conclure que ccs bêtes ne vivent que dans les grandes profondeurs.
Le capitaine du Tropper aperçut le 20 mars 1906. près de Dungeness, un autre cadavre de serpent de mer qui avait dans les cinquante pieds de long avec de longues stries blanches sur le corps. En novembre 1921, le cadavre d'une bête semblable fut recueilli dans le golfe du Delaware : il pesait bien quinze tonnes et sa peau était grise comme celle d’un éléphant.
En somme, on a vu des serpents de mer un peu partout, dans tous les océans et sous toutes les latitudes, du Groenland aux Tropiques, sauf dans nos mers européennes : un seul cas en Méditerranée, pas un seul en mer du Nord ou dans la Baltique. Rien d’étonnant à cela : ces animaux ne vivent qu’en eau profonde et la mer du Nord ne descend guère à plus de 60 mètres, tandis que la Baltique n’atteint 200 mètres qu’en un seul endroit. Par contre, les parages norvégiens en sont farcis et surtout les environs du Gulf Stream. Les Norvégiens ont d’ailleurs toujours été les premiers à croire au serpent de mer.
Tous les récits de serpents de mer ne sont certes pas à prendre pour argent comptant. Dans beaucoup de cas, on a confondu, de la meilleure foi du monde, le fameux serpent avec de simples anguilles de mer, d'innocents dauphins ou d’anonymes requins. Mais ces confusions sont finalement peu nombreuses. Elles ne sauraient faire oublier les apparitions de monstres dressant leur cou interminable au-dessus des Ilots, pas plus que les observations scientifiques des savants.
La « bonne blague ». prêtée aux journalistes, s'est taillée une solide place au soleil de la science, bien que les journaux publient de moins en moins ce genre de nouvelles, tant elles sont discréditées dans l’opinion publique. Le dernier fait connu date de janvier 1948 : resté jusqu’à présent invérifié, il est parfaitement vraisemblable. Le cargo américain Santa Clara, de 8 600 tonnes, heurta au large de la Caroline du Nord un monstre marin de 15 mètres de long avec une tête triangulaire de serpent et un tronc cylindrique de 1 mètre de diamètre environ. Le monstre fut coupé en deux par le navire et disparut aussitôt.
Mais, il y a vingt-quatre ans. un événement sensationnel fit rebondir le problème à telle enseigne qu’il convient de lui consacrer un chapitre particulier.
UN MONSTRE MYSTÉRIEUX a été aperçu dans le grand lac écossais du Loch Ness près d'Inverness. » Telle fut la nouvelle qui fit sensation en Angleterre comme en Allemagne au cours de l'hiver 1933-1934. Aussitôt célèbre, on mit le monstre à toutes les sauces. Les humoristes en firent leurs choux gras et le carnaval rhénan de 19341e prit pour thème de ses réjouissances. La pauvre bête jouit ainsi d'une popularité dont clic ne se douta jamais. Comme toutes les modes, celle du monstre du Loch Ness passa : après quelques mois, on s’y intéressa beaucoup moins et bientôt les milieux scientifiques furent seuls à s’en occuper. L'existence du monstre ne fait pas de doute et il ne faut accorder aucune créance aux feuilles à scandales qui affirmèrent que toute l’affaire n'était qu’un canular monté par le journaliste Mac Thomas.
C’est en mai 1933 qu'il fut, pour la première fois, question d'un monstre marin mystérieux dont on observait depuis deux mois la présence dans le Loch Ness et qu’on n'avait pu encore identifier. Ce Loch Ness est un lac du Nord de l'Ecosse, long de 36 kilomètres, sur 3 environ de large et d’une profondeur maximum de 225 mètres. Tous les journaux anglais reprirent l'information, jusqu'au Tintes, grave et sérieux comme toujours, qui consacra quatre pleines colonnes au monstre du Loch Ness. Les sociétés savantes d’Angleterre. le British Museum et même le Parlement s’intéressèrent à l'affaire : un député demanda « si l’honorable secrétaire d’État ne voulait pas, dans l’intérêt de la science, ordonner une enquête minutieuse sur l’existence du monstre et son identité ». et un autre alla jusqu’à interpeller le gouvernement, l’invitant à drainer le lac dans son entier pour capturer vivant le mystérieux animal. Bertram Mills, propriétaire du cirque Olympia, battit tous les records en offrant vingt mille livres à qui lui livrerait avant le 25 janvier 1934 le monstre vivant!
L'enquête révéla que la première personne à avoir aperçu l'animal était une certaine miss Mary Hamilton qui, se promenant au bord du Loch Ness. remarqua un jour une bête inconnue, de taille imposante, avec un cou mince et une petite tête, qui nageait dans les eaux du lac et y faisait surface de temps en temps. Elle évaluait la longueur du « serpent » à quatre-vingts pieds et, ayant pu, disait-elle, l’observer à loisir, elle affirmait qu’il se déplaçait dans l’eau à la vitesse d’au moins dix-sept nœuds à l’heure.
Dès que les journaux eurent commencé d’en parler, nombreuses furent les personnes qui affirmèrent avoir vu l'animal. Sir Godfrey Collins, secrétaire d’État pour l’Ecosse, fut prie de détacher des policiers au Loch Ness afin d’y observer les eaux jour et nuit pour y découvrir le monstre. Mais les cinq policiers n’eurent pas de chance : leur gibier resta invisible. Ce qui n’empêcha pas les autorités de placer l’animal fantôme sous leur protection et, le 15 novembre 1933, le lac tout entier fut entouré d’une clôture afin d'interdire toute supercherie. Sur ces entrefaites, on réaperçut la bête, on put même la dessiner et le Times publia les dessins le 9 décembre. Le monstre du Loch Ness souleva tant de poussière et l’on dépensa tant d’argent à son propos qu'un grincheux professionnel, député de l’opposition, s’écria en plein Parlement : « Le ministre des Affaires écossaises ferait mieux de combattre le monstre du chômage plutôt que de courir après celui du Loch Ness! » Mais il prêchait dans le désert... Car ce fut un véritable engouement. On fabriqua des « monstres du Loch Ness » en sucre, en chocolat, en bois, etc., et le commerce en fut florissant. Quand on sut que la bête apparaissait au moins deux fois par semaine, le Times dépêcha un envoyé spécial au Loch Ness. en l’occurrence un ex-officier de marine, le capitaine Gould. Celui-ci n'eut pas la chance de voir le monstre, mais il put interroger cinquante et un témoins oculaires et il revint avec la certitude qu'il existait dans le Loch Ness une bête marine, de taille géante, encore inconnue des naturalistes. Mais, selon l’avis du capitaine-journaliste, la bête n’avait rien d’un « monstre », elle avait bon caractère, était curieuse de tempérament, bien que timide; gourmande de poissons, elle était sûrement inoffensive pour l’homme. L’avenir allait confirmer entièrement les conclusions de l’envoyé spécial du Times.
Peu après, des savants de renommée mondiale confirmèrent l'existence d’une bête extraordinaire dans le Loch Ness : celle-ci n’était ni le produit de l’imagination humaine ni la matière d’une bonne blague. Le naturaliste hollandais Oudemans, déjà cité, consacra deux mémoires à la bête du Loch Ness : les documents qui s’y trouvaient réunis concluaient positivement. Au Ier septembre 1934, Oudemans se trouvait en possession des témoignages de deux cent quinze témoins oculaires. Il avait réuni en outre six cents descriptions différentes de l'animal et un nombre appréciable de photographies. Celles-ci ne révélaient jamais qu’une portion du corps de l’animal, sa presque totalité demeurant constamment sous l'eau. Aux deux cent quinze témoins oculaires, il s’en adjoignit bientôt une centaine d’autres. La bâte fut filmée deux fois se mouvant dans l’eau, toujours avec une grande rapidité. L’un de ces films, tourné le 15 septembre 1934, fut projeté le 3 octobre devant des spécialistes anglais qui admirent à l’unanimité qu'il s'agissait d’un phoque de taille exceptionnelle.
Signalons à ce propos que certains lacs écossais étaient coutumiers de ces bêtes mystérieuses. Au XVIIIe siècle, on en avait aperçu dans le Loch Shiel, puis dans le Loch Ness. En fait, les observations de ce genre remontent au XVIe siècle et, de 1827 à nos jours, il y en eut au moins dix-sept pour le seul Loch Ness : 1853, 1871, 1883, 1885, 1895, 1898, 1902, 1903, 1904, 1908, 1910, 1912, 1914, 1917, 1923, 1929, et 1932, mais, fait curieux, aucune d’entre elles ne lit sensation comme en 1933! Des touristes de tous les pays se rendirent en masse au Loch Ness : 3 000 voitures à Pâques 1934 et 10 504 pour une seule semaine d’août, la même année. Il va de soi que les privilégiés qui purent apercevoir la bête furent le petit nombre. Un Anglais de Hong-kong vint tout exprès : il eut la chance de voir, pendant vingt minutes cl à cent vingt mètres de distance, l'animal se mouvoir dans le lac, sa tête émergeant de l’eau : c’était le 27 décembre 1934. Notre Anglais trouva que cette tête ressemblait à celle d’un cerf sans ramure, alors que d’autres observateurs penchaient plutôt pour celle d'un cheval ou d'un phoque. Tout le monde s’accordait à comparer la couleur du « monstre » à celle d’un éléphant ou d’une baleine et à estimer sa taille entre quinze et trente pieds, et non quatre-vingts, comme l’avait affirmé la miss pleine d’imagination qui en avait parlé la première.
On vit certains jours l’animal aspirer de l’eau et la rejeter en gerbe. Une fois même, à la Noël de 1935, on l'entendit pousser un léger cri : le temps était brumeux cl la sirène d’un bateau passant à proximité l’avait effrayé. Un naturaliste hollandais, le comte Benlinck, passa trois semaines, en août 1935, à observer le « monstre » : il le vit à moins de cinquante métrés évoluer entre deux eaux et perçut même le bruit de sa respiration. Un autre spécialiste de zoologie, Albert Mackenzie, souligna, au cours d’une conférence fane à une société savante, combien il était surpris de voir tant de gens considérer l'événement du Loch Ness comme une pure invraisemblance, alors que les témoignages étaient si nombreux qu'on ne pouvait guère en discuter la réalité.
Il eût été possible de tirer sur l'animal pour le tuer. Mais nul n'y avait intérêt. Le cadavre aurait coulé au fond du lac et la science n’y aurait rien gagné. Sans compter que les habitants de toute la région tenaient fort à conserver cette attraction, unique en son genre, qui attirait dans le pays une foule de touristes. On calcula que ceux-ci y laissaient par jour jusqu’à 2 500 livres sterling : il en venait d’Amérique, de Chine, du Japon, de Malaisie et de Nouvelle-Zélande. Quant à une capture de l’animal, il n'y fallait pas songer : son agilité dans l'eau et la grande profondeur du lac condamnaient à l'échec toute entreprise de ce genre. Tout au plus pouvait-on guetter l’occasion de s'en emparer un jour où il se risquerait hors de l’eau et gagnerait la terre ferme.
A ce propos, l'un des cas les plus curieux et d’ailleurs authentiques fut celui d'un étudiant nommé Grant, de l'Université d’Edimbourg, qui. dans la nuit du 4 janvier 1934. longeant à motocyclette le Loch Ness. découvrit l’animal sur la terre ferme. Grant fut ainsi la seule personne à avoir aperçu la bête intégralement pendant un temps assez long (on lira plus loin son témoignage). Braquant son phare en plein sur l’animal. Grant distingua nettement les nageoires antérieures et postérieures dont les extrémités étaient palmées, l’œil large et ovale, la tête de dimensions médiocres, la queue courte et épaisse, légèrement annelée, la peau de couleur sombre comme celle d’une baleine.
Parler de « serpent de mer » ou de « monstre » à propos de la bête du Loch Ness constitue d'ailleurs un étrange abus de mots. L’animal était tout à fait inoffensif, sauf pour les poissons du lac dont il était friand, et il lui arrivait souvent de suivre à la nage bateaux et vedettes qui paraissaient exciter sa curiosité.
Pour autant qu’on sache, c’est en mars 1933 que l’animal serait remonté de la mer jusque dans le Loch Ness en empruntant le cours d’eau qui la relie au lac près d'Inverness. Le Loch Ness. très poissonneux, dut lui convenir, puisqu’il s'y installa. Il y était encore au moment où la Seconde Guerre mondiale éclata. Celle-ci lit oublier le monstre, ce qui est assez naturel.
L’existence de la bête du Loch Ness ne fait donc aucun doute, bien qu’on n’ait jamais su au juste dans quelle espèce la cataloguer : un phoque ou une loutre géante sans doute. Cette espèce prospère indifféremment dans la mer ou l’eau douce et il lui arrive de gagner la terre ferme. Outre l'étudiant Grant, les époux Spicer aperçurent, le 22 juillet 1933, la bête se prélassant sur le rivage, un poisson dans la gueule. Il sembla même que ce curieux animal quitta un certain temps le Loch Ness et gagna par terre le Loch Dochfour voisin où on l'aurait aperçu le 11 juin 1935. Mais six jours plus tard, on le revit dans le Loch Ness. On a prétendu aussi qu'il y avait en réalité deux « monstres » dans le Loch Ness, car, le 2 janvier 1934, on aperçut l’animal à une heure d'intervalle en deux endroits distants l'un de l'autre de quinze à vingt milles. Mais ce n'est pas absolument probant, la bête se déplaçant dans l’eau avec la rapidité d'une vedette de course. Oudemans avança l’hypothèse qu’il s’agissait peut-être d'un mâle et d’une femelle ou d'une mère avec son rejeton.
Les témoignages divergent sensiblement quand il s’agit de décrire les particularités de ranimai. On parla beaucoup des bosses visibles sur son dos; de nombreux témoins les signalent, certains en virent deux, d'autres trois; quelqu'un dit qu’elles étaient larges commes des tonneaux et que la bête ne ressemblait pour cette raison ni à un phoque ni à une loutre. La famille Steward, qui aperçut la bête le 15 février 1935, la compara à une gigantesque chenille de trente pieds de long. Trois témoins qui la virent d’Invermoriston à deux cents mètres de distance, le 19 avril 1935. affirmèrent cependant que la tête ressemblait à celle d’un phoque, le cou à celui d'un serpent. Le touriste de Hong-kong, déjà cité, avait comparé la tête à celle d’un cerf veuf de ses bois, deux jeunes filles parlèrent d'une tête de vache, un certain Mr Ross d’une tête de mouton, et un chauffeur nommé Fray d'une tête de cheval.
Comme on voit, on est loin de l’unanimité. .Mais la description la plus précise et sans doute la plus exacte est celle de l’étudiant Grant qui, la nuit du 5 janvier 1934. vit la bête évoluer sur la terre ferme à quelque trente mètres de lui :
« Je quittai Inverness à minuit quinze, écrit-il, pour rentrer chez moi sur ma moto. Il pleuvait, mais, au bout d’un mille, la pluie cessa et la lune apparut. La nuit devint ensuite très claire. Peu avant 1 heure, je traversai Abriachan et j’aperçus tout à coup le monstre à cinquante yards devant moi. telle une grosse masse sombre reposant sur le côté droit de la route. La masse bougea et je me dis soudain que c’était sûrement le monstre. J’arrêtai ma machine cl dirigeai sur lui la lumière de mon phare. A présent, trente yards à peine me séparaient de la bête. Assis paisiblement au bord de la route, le monstre balançait la tête de droite et de gauche. Il se redressa et fit mine de se rapprocher de moi. D’un saut, il gagna le milieu de la route, avançant à l’aide de ses extrémités postérieures qui étaient palmées contrairement à ses pattes de devant. Je vis l’animal tout entier, de la tête à la queue. La tête avec sa nuque triangulaire ressemblait à celle d'un serpent : elle était petite et arrondie. Ce qui m’impressionna le plus fut son œil large profondément enfoncé dans son orbite. Le corps me parut disproportionné avec la tête, encore que les mâchoires fussent assez grandes pour saisir un mouton ou une chèvre. L’animal avait l’arrière-train gros et large comme celui d‘un kangourou, bien quatre pieds de haut au niveau des pattes de derrière. La queue était épaisse et légèrement annelée vers le bout. La longueur totale de la bête, du museau au bout de la queue, était d’environ dix-huit pieds, certainement pas plus de vingt. Quant à ta couleur de sa peau, elle était grisâtre, presque noire, et faisait penser à celle d'une baleine. Autant que j’aie pu voir, l’animal grimpa sur le remblai qui séparait la route du lac où, d'un seul coup, il se laissa tomber. Laissant là ma moto, je courus après lui, mais je ne vis plus que des remous qu’on eût dit creusés par une vedette fendant les flots. Sitôt arrivé chez moi, je racontai l’événement à mon frère et m’efforçai de dessiner l’animal tel que je l’avais vu. »
Cette précieuse description ne résout certes pas le problème posé à la zoologie par la bête du Loch Ness, mais elle renforce en somme la thèse des partisans d'une loutre géante de mer. De fait, plusieurs naturalistes (Burton, Oudemans) conclurent dans ce sens. Un autre spécialiste, déjà cité, le comte Bentinck qui. le 8 août 1935, vit émerger la tête de l’animal, pencha plutôt pour un phoque. Mais les phoques ont en général un appendice caudal différent, et l’on se demanda s'il ne s'agissait pas tout simplement de quelque plésiosaure survivant des temps préhistoriques. Oudemans affirma qu’il était inutile d’aller si loin : la bête du Loch Ness était sans doute une variété animale encore inconnue, un cas analogue à celui de ces poissons munis de poumons et de ces quadrupèdes à branchies dont l’existence, longtemps contestée, a fini néanmoins par être reconnue.
L'une des dernières descriptions qu’on possède de l’animal du Loch Ness date de novembre 1937 : elle résulte d’une observation qui dura trente minutes et fut effectuée dans les parages d’Invermoriston :
« Le monstre du Loch Ness a été vu cette semaine par M. Alexander, officier en retraite, qui demeure à proximité du lac. L'attention de M. Alexander fut attirée par la forte ondulation de l’eau causée par le monstre évoluant dans le lac à quelque cinquante yards du rivage. La tête demeura invisible, mais le pelage gris-argent qui brillait sous le soleil était nettement reconnaissable. L'animal nageait parallèlement au rivage, à un demi-mille environ. M. Alexander estime de trente à quarante pieds la longueur de l’animal. Au moment de l'observation, le lac était d’un calme absolu; mais les vagues soulevées par le monstre agitèrent le rivage longtemps encore après que l'animal se fut éloigné. »

Figure de proue d'un drakkar (Collection Viollet.)
On ne sait si d'autres observations lurent effectuées pendant la guerre ou après. De même, on ignore si la bête vit encore dans le Loch Ness ou si elle a regagné la mer ou encore s! elle est morte. Dans ce dernier cas. elle a dû emporter son secret avec elle. car. certainement plus lourde que l'eau, elle n'a pu que couler à pic dans les profondeurs du lac. Quoi qu'il en soit, l'énigme du Loch Ness ne sera résolue qu'au moment où les « serpents de mer » ne poseront plus de problème aux savants, cc qui arrivera bien un jour.
L'affaire du Loch Ness ne remua l'opinion mondiale que pendant un temps assez bref, mais elle eut pour résultat de sensibiliser l'attention du public à tous les faits de ce genre a travers le monde. Certes, le scepticisme est souvent permis : le succès touristique du Loch Ness a pu susciter des envieux Mais on peut retenir le cas d'un animal semblable à celui du Loch Ness qui apparut le 27 août 1930 dans les eaux de Davis Bay ainsi qu'au printemps et en octobre 1934 dans le lac Okanagan en Colombie britannique. Dans ce dernier cas. les observations s’étendirent sur quinze ans, il y eut plus de cent témoins oculaires et de nombreuses photographies furent prises. Les pays nordiques eurent aussi leur part de la grande attraction : les parages de l'Islande et le littoral suédois furent même particulièrement favorisés et la dernière fois en 1949.
Avant de conclure, signalons une remarque intéressante faite à propos du monstre de Loch Ness cl qui concerne un point d'histoire particulier. De nombreuses photos de la bête où l'on voit sa tête émerger de l'eau présentent des analogies frappantes avec les anciens dessins du fameux serpent de mer Mais surtout ces photos font penser aux figures de proue des drakkars sur lesquels naviguaient les Vikings. Des lors, ces effigies de dragons à l’avant des bateaux Scandinaves n’étaient-elles pas simplement des reproductions d’authentiques monstres ou serpents de mer aperçus par les navigateurs? L'hypothèse est d'autant plus plausible que les apparitions de serpents de mer ont toujours été très nombreuses au large des côtes de Norvège. Nous avons cité plus haut les témoignages norvégiens sur l’existence de ces bêtes monstrueuses et. entre autres, le texte non dépourvu d’imagination d'Olaüs Magnus qui nous montre le méchant serpent de mer dévorant les hommes sur les bateaux ou s’emparant de veaux, de moutons et de porcs sur les rives des fjords. Si les anciens Normands eurent l'occasion d’apercevoir, au large de leur pays natal, des monstres de cette espèce surgissant brusquement des flots, il est facile de comprendre pourquoi ces « dragons » ornaient a proue de leurs navires : leurs ennemis, pensaient-ils, seraient pris de panique à la vue de ces ligures monstrueuses fendant les flots et fonçant sur eux comme pour les dévorer...